Auteur Sujet: La Tour du Rouge : [Random | Très court] Sans titre #1  (Lu 60964 fois)

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La Tour du Rouge : La Route du Nord - Chap 2 (2e Partie)
« Réponse #225 le: vendredi 01 juin 2012, 20:24:34 »
C'est dingue, GMS. Tu as fait du soft cette fois-ci : c'est à peine s'il y a du sang dans ce texte-ci. Je te taquine.
Un chapitre qui une fois de plus très intéressant pour plusieurs raisons.
En premier lieu parce que le mystérieux physique de Vizarim nous est pour la première fois révélé. Auparavant nous étions plongés dans une sorte de flou concernant l'apparence de Vizarim. Était-ce volontaire ? En tout cas, il a un physique qui doit attirer le regard dans une région nordique habitée par des personnes à la peau claire : une peau sombre, des oreilles pointues et des yeux jaunes. Ces deux derniers caractères doivent en plus lui attirer l'hostilité des populations superstitieuses.

Ensuite on apprend que Skelda est une star parmi les barbares pourfendeurs d'honnêtes gens, ça en jette. Franchement un ange de douceur et de bonté. Et si altruiste en plus, prête à flinguer les rotules de son sauveur pour payer sa dette, n'est-ce pas charmant ? Nan mais sans dec', il y a quelque chose d'hilarant a imaginer une femme hyper belle agir avec autant de rudesse que le dernier des guerriers un peu mou du cerveau. D'un autre côté sa détermination à rendre la pareille à Vizarim est tout à fait noble. On va pas lui en vouloir, après tout, parce qu'elle manque de délicatesse. Elle est presque sympathique.

Bon, aujourd'hui je fais court, parce que l'extrait que tu nous livre est court. Mais vu le rythme auquel tu publies, je crois que j'aurai largement de quoi te commenter, plus tard.

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La Tour du Rouge : La Route du Nord - Chap 2 (2e Partie)
« Réponse #226 le: vendredi 08 juin 2012, 23:21:33 »
Boobstalinette ==> Tl;dr. :h: Plus sérieusement, attend toi à être choquée plus d'une fois, car hémoglobine est un mot que j'emploie souvent comme synonyme de sang pour éviter des répétitions. :astro: Et je n'ai pas de fantasmes bizarres, ça servait l'histoire d'abord. En tout cas, merci d'être passée et à dans deux semaines, pour la fin du chapitre 3.  ;D

Raph ==> Et oui, incroyable, une partie sans baston, sans mort, sans viol et sans démembrement. :R Beaucoup auraient juré la chose impossible. Pour le flou concernant le physique de Vizamir, c'était intentionnel oui, même si certains détails permettaient de deviner qu'il n'était pas tout à fait normal, notamment le fait qu'il parle toujours "des humains". Merci en tout cas de toujours prendre un peu de temps pour commenter cette Route, et en espérant que la suite continue de te plaire. :)


Sur ce, première partie du chapitre 3, dans lequel on apprend des choses. Un chapitre un peu plus long que les précédents, qui sera peut-être découpé en 3 parties du coup. Allez, bonne lecture!


______________________



Chapitre troisième :
Les déserteurs.
-1ère Partie-




   Contrairement à ce que Vizamir avait tout d’abord craint, Skelda ne le ralentit en rien. Bien au contraire, il peinait parfois à garder son rythme. La grande guerrière se déplaçait d’un pas vif et brutal, l’œil braqué devant elle, foulant le sol d’une démarche conquérante. Un sol, songea Vizamir, qui lui aurait sans aucun doute appartenu si ce revers du destin ne l’avait pas fait choir de sa gloire.
   Ils avaient passé une nuit éveillée. Ayant décidé d’instaurer un tour de garde, pour parer à toute attaque nocturne et maintenir le feu allumé, aucun des deux ne faisait suffisamment confiance à l’autre pour dormir sereinement. Aussi passèrent-ils les heures les plus noires de la nuit à s’observer par-dessus les flammes. Ils ne pipèrent mot, mais un observateur aguerri aurait remarqué qu’ils apprirent énormément l’un sur l’autre à force de se regarder, de se détailler dans les moindres détails.
   Au petit jour ils levèrent le camps, frissonnant sous la caresse froide du givre matinal. Vizamir ne s’était jamais réellement habitué au climat froid de l’Orientir, et sans sa pelisse il endurait le frimas avec difficulté. Il ne pouvait s’empêcher d’admirer la Skarg, qui restait stoïque et imperturbable face au vent glacé, alors qu’elle n’avait pour tout vêtement que ladite pelisse. Ceci était facilement compréhensible, puisque Skarg, l’île d’origine des barbares du même nom, se situait presque à la même latitude que le Cercle des Glaces, et accusait des températures extrêmes et des conditions climatiques difficiles.
   Malgré tout, ils eurent la chance de tomber sur une masure de chasseur abandonnée à la lisière du bois, où elle trouva un robuste pantalon de cuir d’équitation, une tunique de fourrure ainsi qu’une paire de bottes presque à sa taille. Vizamir récupéra sa pelisse non sans contentement, et en profita pour rafler les maigres provisions comestibles qu’il trouva. La guerrière dénicha de son côté un couteau ayant servi au dépeçage du gibier, ainsi qu’une courte hachette dans la remise à bois. Elle passa les deux armes improvisées à sa ceinture, et parut de fait retrouver encore un peu plus d’assurance.
   Ils ne s’attardèrent pas, préférant profiter du temps clément pour parcourir le plus de kilomètres. C’était une longue marche jusqu’à Ikerias. Vizamir ne gardait pas de la capital impériale un souvenir heureux, mais il estimait que c’était une étape nécessaire de leur périple. Il souhaitait y trouver des montures, un peu d’équipement pour Skelda ainsi qu’une ou deux nuits de repos dans un véritable lit, avec un feu près de soi pour se réchauffer sous des draps propres. Il avait bon espoir de trouver la cité relativement calme et apaisée, car il avait appris de la bouche de la guerrière que les Skarg rentraient chez eux, repus de pillages et de gloire.
   Le temps pour eux de parcourir le long chemin, et tout l’Orientir ne résonnerait plus que de cette information. C’était la fin d’une guerre de trois ans, une guerre brutale et horrible qui avait ravagé tout un pays et fait des centaines de morts, peut-être des milliers. Il faudra du temps à l’Empire, se dit Vizamir, mais l’Orientir relèvera la tête et se reconstruira. Cette région avait beau être froide et déserte, elle était jonchée de filons de minerai, du cuivre, du fer, de l’or, et les régions les plus au sud étaient couvertes de grandes forêts parfaitement adaptées à l’exploitation. Sans parler de la position stratégique de l’Orientir, plus particulièrement de sa Pointe. Non, Vizamir ne se faisait pas de soucis à ce niveau là.
   Il s’avéra que Skelda n’était pas atteinte de fièvre. En réalité, ses forces paraissaient inchangées. En dehors d’une perte naturelle d’équilibre, elle se portait parfaitement bien. Rien ne laissait imaginer que la veille à peine, elle gisait, probablement morte, dans une épaisse congère de neige. Jusqu’à sa blessure, déjà parfaitement cicatrisée -bien que toujours horrible au regard. Tout ceci renforçait la conviction de Vizamir quant à l’utilisation de magie noire. Il ne se sentait pas à l’aise avec cette idée, mais pour le moment il n’avait aucun raison de se plaindre de la compagnie de la Skarg. Elle ne parlait pas, ou très peu, se contentant par instant de grommeler quelque chose pour elle-même, ne se plaignait pas et ne demandait rien.
   Malgré tout, Vizamir songea qu’il avait été témoin de deux manifestations démoniaques en moins de deux jours, ce qui ne lui plaisait guère. Il essayait de ne pas y voir un quelconque présage, mais plus il y réfléchissait, plus cela devenait difficile.
   Ils laissèrent rapidement la forêt derrière eux,  pour pénétrer dans la vaste toundra. En guerrière chevronnée, Skelda poussa un grognement mécontent à la vue de cet horizon dégagé sur des kilomètres, sans possibilité de se mettre à couvert. Heureusement, ils ne rencontrèrent personne sur leur route, et puisque Vizamir avait choisi d’obliquer plus au nord, ils ne virent même pas se dessiner la silhouette de ce petit village anonyme où avait commencé ce qu’il pensait être la quête qu’il avait attendue toute sa vie.
   Ce soir-là, ils levèrent le camp, à l’ombre d’un talus herbeux qui les protégerait du vent et cacherait en partie les flammes du feu que Vizamir peina à allumer. Ils dinèrent de ce que Vizamir avait trouvé dans la masure abandonnée, ce qui se résumait à un peu de pain dur et quelques tranches de lard fumé. Ils ne se dirent rien, trop occupés à mastiquer la nourriture coriace, jusqu’à ce que Skelda, le regard perdu dans les flammes, n’entamât la conversation.
   -Tu ne m’as pas dit où nous nous rendons, Vizamir le Ténébreux, fit-elle remarquer d’une voix égale.
   -Nous gagnerons en premier lieu Ikérias, répondit-il sur le même ton. De là nous nous procurerons des chevaux, et nous voyagerons jusqu’en Ponth’Hyliän.
   -Qu’est-ce que c’est?
   -Quoi donc?
   -Ponth’Hyliän.
   -C’est un royaume, loin au nord. En réalité, c’est une large et profonde vallée dans le fond de laquelle s’écoule l’Amarantine, le grand fleuve qui prend sa source dans ces montagnes et qui traverse presque tout le continent pour se jeter dans la mer des marchands, loin à l’ouest.
   La Skarg leva l’œil au ciel, comme si elle essayait de se représenter toutes ces choses qu’il lui racontait. Il frappa alors Vizamir que Skelda ne devait presque rien connaître de la géographie, de l’histoire ou des sciences.
   -Ces noms te parlent?, essaya-t-il prudemment.
   -Non, reconnut, sans aucune honte, la guerrière. Il y a trois ans, lorsque j’ai pris la tête de mon Froëdar le monde se résumait à Skarg. Mon île était tout ce qui composait mon monde. C’était la terre que nous avez accordée les dieux. Bien sûr mes ancêtres étaient déjà venus conquérir les terres du continent, mais la dernière grande conquête remontait à bien des lunes. Ces vastes terres pleines de richesses et d’abondance, où le soleil brille perpétuellement et où la nuit est plus courte que le jour n’étaient que des mythes, des contrées lointaines où se déroulent les chansons.
   -Et maintenant?
   -Maintenant, mon monde s’élargit à chaque jour qui passe. J’ai été effrayée lorsque le pays des géants est apparu dans la brume pour la première fois, puis émerveillée lorsqu’après de longs mois à longer cette côte aveugle et gigantesque, nous avons appareillés sur une nouvelle terre, une terre où il faisait chaud et où la neige ne recouvrait pas tout ce que l’œil peut embrasser.
   -Le pays des géants?
   -A l’est, les géants ont érigé un mur haut comme cent hommes, et épais comme quarante. On ne peut rien voir de ce qu’y se trouve derrière, mais quoi d’autre que des géants auraient-pu ériger une telle chose?
   -Tu parles d’Uru-Ban, rectifia Vizamir en hochant la tête. Le Pays des Hommes d’Ur dans ta langue. Crois moi, ce sont des êtres comme toi et moi qui ont érigé ce mur, et personne d’autre.
   -Comment est-ce possible?, souffla la guerrière avec une mine stupéfaite. Il faudrait des pouvoirs dignes des dieux pour hisser de tels blocs de pierre noire.
   -Nulle magie ne cimente le grand mur d’Uru-Ban, certifia Vizamir. Ils se sont servis de très longues et très épaisses cordes, qu’ils attachaient aux blocs et qu’ils hissaient à l’aide de grandes machines. Ce que tu as vu depuis la mer n’est qu’une partie du mur, en réalité il s’étend sur toute la frontière du royaume, le fermant hermétiquement au reste du monde.
   -Pourquoi? Pourquoi des hommes dotés de tels pouvoirs auraient-il à se cacher?
   -A cause de toi, sourit Vizamir.
   -Je ne comprends pas.
   -Ur a érigé ce mur pour se protéger de tes ancêtres, qui pillaient ses côtes, mais aussi pour se protéger des semi-hommes qui peuplent les forêts du nord, et qui se nourrissaient du peuple d’Ur, et enfin pour se protéger des tribus des sauvages Ikevarois qui raidaient ses villages du sud en franchissant la rivière Atlante.
   -Mes ancêtres? Tu en es sûr?
   -Oui. Mais tout ceci se passait à une époque lointaine et obscure, il y a des siècles. On raconte qu’il fallut cent ans à Ur pour bâtir son mur, et que depuis ce temps, plus aucun homme d’Ur n’est tombé sous les coups d’une épée étrangère. 
   -Qui était ce Ur? Ce devait être un dieu, pour vivre aussi longtemps.
   -Tu n’es pas loin de la vérité, concéda Vizamir avec un hochement de tête. Ur fut le premier roi parmi les Hommes. La légende raconte qu’il jaillit de la terre et qu’il poussa un cri si terrible que les tribus cessèrent leurs luttes vaines et éternelles pour se prosterner à ses pieds. Ur apporta à ses sujets la connaissance, l’agriculture, la stratégie ; il fédéra les clans et les tribus en un seul vaste royaume. En échange il réclama leur dévotion et leur amour éternel. Quand Ur vit son peuple se faire massacrer à chaque coin du royaume, il décida que ce dernier serait à jamais coupé du reste du monde. On raconte qu’Ur vit toujours, et qu’il gouverne Uru-Ban depuis son palais, et ce jusqu’à la fin des temps. En attendant, personne ne sait réellement ce qui se passe derrière le mur. Quelques dignitaires étrangers sont parfois acceptés intra muros, mais ils ne dépassent jamais les premiers postes frontaliers, où les notables d’Uru-Ban les rencontrent. Enfin, quelques élus triés sur le volet sont autorisés à se rendre jusqu’à la capital, le visages masqués et sous bonne garde. J’en faisais partie, jusqu’à récemment.
   -Toi? Pourquoi cela?
   -Et bien, je ne suis pas humain. J’imagine que cela devait intéresser leurs savants.
   -Je le savais!   
   -Quoi donc?
   -Tu es un démon.
   Vizamir poussa un soupir fatigué.



Merci d'avoir lu!
« Modifié: mercredi 13 juin 2012, 14:34:43 par Great Magician Samyël »

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La Tour du Rouge : La Route du Nord - Chap 3 (1ère Partie)
« Réponse #227 le: mercredi 13 juin 2012, 14:37:52 »
Deuxième partie du 3e chapitre de la Route du Nord, dans lequel on en apprend toujours plus!

J'ai également fait disparaître cet horrible mot en gras qui agressait le lecteur sans aucune raison dans la partie précédente, une petit erreur de balise.

Sur ce bonne lecture!


___________________________



Chapitre troisième :
Les déserteurs.
-2e Partie-



-Tu es un démon.
   Vizamir poussa un soupir fatigué.
   -Non, je ne le suis pas.
   -Qu’est-ce que tu es alors?, répliqua la guerrière en fronçant le sourcil.
   -Je suis… et bien…
   Il releva les yeux du fond du foyer et plongea son regard dans celui de la Skarg. Vizamir réalisa soudainement qu’il n’avait pas autant conversé avec un autre être depuis bien longtemps. Ce qui le frappa plus fort encore, c’était la nature de cet être : une chef de guerre barbare, une conquérante brutale et sanguinaire, une meurtrière trahie par son armée et ramenée à la vie par de la magie noire, une inculte n’éprouvant aucune honte pour son ignorance… Pourtant, malgré tout ça, cette femme était la première humaine qu’il croisait à le respecter et à le traiter en égal, malgré son apparence, malgré sa nature. Vizamir se sentait bien.
   -Je ne sais pas ce que je suis, admit-il. Des humains m’ont recueilli lorsque je n’étais qu’un bébé. Ils n’ont jamais eu l’occasion de me dire où ni comment, puisqu’ils m’abandonnèrent à leur tour quelques années plus tard, lorsque mes… « différences », devinrent trop évidentes et honteuses à leurs yeux. A vrai dire… Qui je suis, qui étaient mes ancêtres, c’est  ce que je cherche. C’est ma quête. Je n’ai encore jamais rencontré un autre membre de ma race, et pourtant, j’ai voyagé, tu peux me croire.
   -Tu espères trouver des réponses là-bas? En Ponth’Hylïan?
   -Des réponses, non. Une piste, oui. Il  y a deux jours, j’étais dans un petit village, plus loin à l’ouest d’ici. Là-bas j’ai assisté à une manifestation démoniaque. Avant que je ne le tue, le démon m’a proposé un pacte, mon âme contre des réponses. J’ai refusé, mais il ne cessait de m’appeler caelach. C’est la première piste sérieuse que j’ai depuis bien des années. J’espère que les gardiens du savoir sauront m’en apprendre d’avantage.
   -Pourquoi ne peux-tu plus retourner à Uru-Ban?, demanda Skelda, changeant de sujet.
   -La dernière fois que j’y suis allé, j’ai tenté de dérober un ancien manuscrit, qui, je le pensais, contenait de précieuses informations. Malheureusement, je me suis fait prendre. Et l’on m’a longuement fait comprendre que je n’étais plus le bien venu.
   Vizamir ne put empêcher un frisson de parcourir son corps au souvenir de la geôle aveugle et obscure dans laquelle il avait passé de longs mois de solitude et de souffrance, lorsque les inquisiteurs d’Ur le soumettaient à la Question, tentant de déceler les motivations qui avait poussé son geste. Il avait eu beau s’échiner à leur expliquer dans quatre langues différentes qu’il ne travaillait pour aucun chef d’état ou organisation, cela n’avait rien changé. Certes il n’y avait pas eu de violence physique -jugée trop barbare par Ur lui-même-, mais les inquisiteurs avaient bien d’autres, et terribles, moyens de faire avouer leurs prisonniers.
   -Je préfère ne pas en parler, trancha Vizamir, c’est un souvenir pénible.
   -Comme tu veux.
   Un silence s’installa entre les deux, seulement rompu par le crépitement des flammes que Skelda fixait en mâchonnant un bout de pain, le regard perdu. Vizamir s’étonna de ressentir une pointe de déception. Il voulait que cette conversation continuât.
   -Et toi?, essaya-t-il. Pourquoi es-tu venue ici? Enfin, je sais bien qu’en général l’on fait la guerre pour la gloire, la richesse, ce genre de chose. Mais je sais aussi que de telles décisions sont souvent le fait de considérations moins… épiques.
   -C’est une longue histoire.
   -Ce sera une longue nuit.
   -J’avais trois frères, commença-t-elle après avoir observé une courte pause. Höderik, l’aîné, fort et robuste comme le rocher face à la tempête. Ysdril, le benjamin, vif et agile comme le renard des neiges. Et Frederik, intelligent et savant comme le corbeau. Mon père, le roi Ymjärn de Skarg, en était très fier, car il savait que sa descendance était faite, que sa lignée perdurerait encore longtemps sur le trône de Skarg. Cependant sa compagne mourut d’une forte fièvre durant un hiver très long et très froid. Mon père prit pour deuxième compagne la fille de son frère de sang, Hylda. Ainsi étais-je née. Je passai une enfance paisible, apprenant le chant de l’acier comme les autres enfants de mon âge, mais je me montrai étonnamment douée, ce qui ne plaisait pas aux hommes, et encore moins à mon père. La femme Skarg doit savoir manier l’épée pour repousser le loup qui se faufile dans sa maison lors de la tempête, mais elle ne doit pas savoir vaincre un homme en combat singulier. A dix ans pourtant je tuais Hergson le fils du forgeron, à armes égales dans un combat singulier.
   -Que s’était-il passé?, interrompit Vizamir.
   -Il avait ouvertement insulté ma mère. Cette première victoire me fit prendre conscience que je pouvais aspirer à mieux qu’à devenir la pondeuse d’un noble de mon père et finir ma vie dans une chambre chaude, à broder des tapisseries. J’allai voir mon père, et lui demandai si l’on avait déjà vu une reine sur le trône de Skarg. Il rit de moi, devant toute sa cour, et me fit jeter au cachot pendant trois jours sans nourriture pour m’apprendre à garder ma langue. La nuit du deuxième jour, une violente tempête de neige éclata, venue des pics acérés qui scindent Skarg en deux. Alors que la neige commençait à pénétrer ma cellule à travers les barreaux extérieurs, je crus distinguer une immense silhouette dans la tourmente. J’étais affaiblie, affamée, frigorifiée, je crus que j’étais en proie à une mystification due à la fièvre. Je commençais à sombrer dans le sommeil, lorsque j’entendis cette silhouette souffler d’une voix grave comme la montagne. Elle me disait de ne pas perdre courage, que Skarg verrait une reine sur son trône, et que cette reine serait moi.
   « Lorsqu’on  me fit sortir de ma prison, je demandais autours de moi si quelqu’un avait aperçu cette silhouette dans la tempête, mais tout ce que j’obtins, ce fut des regards navrés. Bien des années plus tard, je m’ouvrai à un prêtre de Lorshak à propos de cette vision, et il me répondit qu’il devait probablement s’agir de Skhadir, le Géant Solitaire Qui Murmure Dans La Tempête. Les années qui suivirent furent tranquilles. Je perfectionnais mon art du combat, délaissant les corvées d’ordinaire réservées aux femmes. Lorsque mon dix-septième hiver fut derrière moi, j’allai trouver mon père, et je lui demandai ce qu’il fallait que je fasse pour un jour monter sur le trône. Quelques années s’étaient écoulées, depuis la dernière fois que j’avais demandé cela, et Ymjärn de Skarg était devenu un vieillard usé par les hivers.
   « Au lieu de rire, il me répondit très sérieusement : « Tant que mes fils vivront sous le ciel et sur la terre, jamais une femme ne volera le trône de Skarg. » Le prenant au mot, je défiais aussitôt mes trois frères dans un combat singulier. Ils s’esclaffèrent, mais on vida tout de même la grande salle de Skarg et les hommes vinrent de toute l’île pour assister à l’évènement. Lassé de moi, Ymjnär promit la plus belle femme de Skarg et un plein coffre d’or à celui de mes frères qui me terrasserait. Frederik, le cadet, s’avança le premier. « Désolé, mes frères » dit-il avec un sourire « mais l’or est à moi. Ce n’est pas une petite fille qui mettra Frederik à terre, ça non. » Frederik connaissait le nom des étoiles dans le ciel, et les herbes qui poussent sur la terre, mais malgré ses fanfaronnades, il était un piètre guerrier. Je l’ouvrais en deux d’un seul grand coup d’épée, et il mourut avec l’effroi peint sur le visage.
« « Ysdril, » hurla alors Ymjärn « venge ton frère! » Ysdril ne prononça par une seule parole, mais il encocha une flèche à son arc en entrant dans l’arène. Ysdril était aussi habile que l’épervier dans le ciel, et aussi rapide que le renard sur la terre, mais sa flèche ricocha contre mon bouclier et il s’empala sur la lame de mon épée lorsque je feignis de frapper de gauche, mais frappai de droite en réalité. Ymjärn fondit en larmes lorsqu’il vit son deuxième fils étendu dans son propre sang. « Höderik » sanglota-t-il « venge tes frères, et ramène moi la tête de cette traîtresse! Fais le, et tu auras tout ce qu‘un homme peut vouloir.» Höderik s’empara de sa grande hache de bataille avec un sourire et vint me faire face. « Mes frères étaient faibles » me dit-il « Pas moi. » Höderik était grand comme le ciel infini, et robuste comme la terre séculaire. Mais ses coups étaient lents comme le rocher qui doucement s’érode sous la caresse de la mer. Longtemps je dansais autour de lui, le harcelant de ma lame qui bientôt se teintait de sang. Höderik ahanait et ses coups devenaient chaque fois un peu plus lents, chaque fois un peu plus pénibles.
   « Au bout d’un très long moment, il s’affaissa sur les genoux, hors d’haleine, et j’en profitai pour lui passer mon épée au travers du corps. Alors je me tournai vers mon père, et lui dis « Plus aucun de vos fils ne vit sous le ciel et sur la terre. Tous ont été vaincus par la reine de Skarg. » Ivre de fureur, Ymjärn ordonna ma mise à mort, mais je parvins à m’enfuir. Je compris alors que si je voulais m’emparer du trône de Skarg, il me fallait le conquérir. C’est pourquoi je décidai de bâtir ma légende, de chercher gloire et fortune comme les ancêtres de jadis, en voguant sur les mers jusqu’aux rivages inconnus.
   « Et donc, me voici, fut la conclusion de Skelda à son histoire, dans un sourire énigmatique.
   -Tu as une drôle de façon de raconter; fit remarquer Vizamir en méditant sur cette longue tirade. On dirait presque un genre de mythe. Cela en devient difficile à croire.
   -Je n’ai jamais dit que c’était la vérité, rétorqua la guerrière.
   -C’était intéressant cependant, distrayant à défaut d’être véridique. Y avait-il tout de même une part de vérité?
   -J’avais trois frères. J’ai tué Frederik dans son sommeil après l’avoir fait boire. Ysdril fut plus difficile à éliminer, car il était méfiant et prudent depuis que j’avais assassiné notre frère. Mais il était un homme comme les autres, et je lui ai fait croire qu’il pourrait m’avoir dans son lit. Je l’ai tué pendant qu’il se déshabillait fébrilement. Höderik fut le plus coriace, assurément.
   -Comment t’y es-tu prise?
   -Je l’ai défié en combat singulier, après avoir convaincu la servante qui lui servait son hydromel de mettre une drogue dans sa boisson, une drogue qui lui obscurcit l’esprit et ralentit le corps lors de notre duel. Et même ainsi, il a bien failli m’avoir deux fois. Ce fut un bon combat, malgré tout. Un skalde en a fait une chanson, avant que je ne lui coupe la langue.
   -Pourquoi?
   -Il sous-entendait un peu trop que j’avais usé de ruse pour affronter Höderik.
   -Je vois… Et donc, tu as vraiment vingt-ans? Au risque de paraître grossier, tu ne les parais pas…
   -Non, trente-deux hivers ont soufflé leurs vents glacés sur moi. Mais il y a peu d’intérêt à retourner des cendres déjà froides. Restons-en là.
   -Très bien.
   -Je prendrai le deuxième quart. Réveille moi.
   Vizamir hocha la tête et la regarda s’éloigner de quelques mètres pour se blottir dans une petite crevasse qui affleurait au flanc de la colline. Sans rien ajouter, elle ferma l’œil et s’endormit presque aussitôt.



Merci d'avoir lu!

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La Tour du Rouge : La Route du Nord - Chap 3 (2e Partie)
« Réponse #228 le: lundi 18 juin 2012, 14:51:43 »
Allez, on enchaîne avec la 3e partie de ce chapitre 3, qui sera finalement découpé en 4 parties, toujours pour garder un format relativement court. Bonne lecture!


_______________________



Chapitre troisième :
Les déserteurs.
-3e Partie-



Vizamir passa la nuit -calme au demeurant- à fixer les flammes jusqu’à en avoir les yeux secs, réfléchissant aux propos de la Skarg. Plus il la découvrait, plus il devait s’avouer une certaine fascination. Il n’avait jamais rencontré quelqu’un comme cela auparavant. Une femme, une guerrière, une meurtrière qui parlait sans honte et presque avec fierté des trois fratricides commis dans le seul but de s’élever parmi ses pairs. Une femme dont, malgré son apparente quiétude, on sentait battre en elle une violence latente, prête à exploser. Une femme qui avait mené une armée à la guerre, navigué à travers des eaux inconnues jusqu’à des terres inconnues, sans crainte ni peur, se taillant un chemin dans des contrées étrangères le glaive à la main. Une femme intelligente, mais dénuée d’éducation. Une femme, enfin, qui le regardait en compagnon de route, en camarade, et non en étranger dangereux… en monstre.
   Skelda s’éveilla d’elle-même lorsque l’aube se mit à poindre à l’horizon. Elle jeta un coup d’œil autour d’elle, remarqua aussitôt que Vizamir avait veillé toute la nuit, « oubliant » de la réveiller pour le changement de quart. Elle ne fit cependant aucun commentaire, et vint s’assoir au plus près du foyer que Vizamir avait maintenu en vie toute la nuit.
   Ils déjeunèrent frugalement en silence, et c’est tout autant en silence qu’ils reprirent leur marche vers Ikérias. Vizamir songea un moment avec frustration à cet instant de la nuit dernière où une certaine forme de complicité les avait unis, une complicité envolée avec les premières lueurs du jour. Il ne savait quoi dire, ne savait pas comment entamer la conversation, et la guerrière ne semblait pas particulièrement plus volubile. Vizamir avait passé ces dernières années à arpenter les routes impériales, les routes maritimes de la baie de Korsk au sud, et plus loin encore vers Balcino ; il s’était perdu dans les marécages de Malmore à l’ouest, croyant cette année-là avoir trouvé son tombeau. Ces longs voyages en solitaire, parsemés de brèves rencontres avec des paysans craintifs et méfiants, et des aubergistes suspicieux, avait créé chez lui, à son grand étonnement, un besoin de contact et de communication.
   Sa quête d’identité était tout ce qu’il avait, tout ce qu’il possédait. C’était sa plus grande crainte -et s’il s’avérait qu’il était effectivement un monstre?- et son plus grand espoir -d’autres comme lui avaient-ils pu s’établir quelque part, et fonder une communauté? Finalement, partager d’une certaine façon ce qu’il considérait à la fois comme un fardeau et une chance avec quelqu’un le soulageait et lui redonnait confiance.
   Un léger brouillard humide et froid s’était levé sur la steppe, c’est pourquoi ils n’aperçurent la carriole que lorsqu’ils se trouvèrent à moins d’un kilomètre d’elle. Vizamir, qui avait une vue perçante et acérée, la repéra le premier, et saisit dans le même temps le bras de sa compagne pour la lui indiquer d’un signe de tête. La charrette roulait péniblement, ses roues rebondissant sur des cailloux ou s’enfonçant dans des creux. Deux silhouettes emmitouflées dans des châles se tenaient assises sur le banc du conducteur, l’une d’entres-elles tenant les rennes d’un cheval de trait visiblement fatigué.
   Il devait sans doute s’agir d’un couple de fermiers cherchant refuge à Ikérias, probablement pour fuir l’envahisseur Skarg qui, jusqu’à peu, remontait impitoyablement l’Orientir. Cependant, l’expérience avait appris à Vizamir qu’il ne fallait jamais faire confiance aux apparences, surtout lorsque l’on se trouvait dans un pays en proie à la guerre. Pillards, bandits, déserteurs, mercenaires, patrouilles et éclaireurs, on ne savait jamais sur quelle genre de racaille il était possible de tomber.
   Cependant la vue de ces deux silhouettes menues et voûtées donna confiance à Vizamir, qui accéléra l’allure en faisant un signe à la Skarg de se tenir parée à toute éventualité. Cette dernière hocha la tête en gardant une main sur sa hachette.
   Alors qu’ils s’approchaient, aussi silencieux que des félins des steppes, Vizamir constata avec surprise qu’ils avaient rejoint la route impériale, un large chemin de terre pavé autrefois entretenu par les empereurs d’Ikérias pour faciliter l’acheminement des ressources et le passage des armées. Aujourd’hui la route n’était plus que l’ombre d’elle-même, mais elle demeurait plus pratique pour les chariots que le plat irrégulier de la plaine alentours.
   Lorsqu’ils ne furent plus qu’à un jet de pierre du chariot qui continuait sa route bon an mal an, Vizamir constata que son intuition était bonne. Les deux silhouettes entraperçues dans la brume étaient celles d’un vieillard et d’une vieille femme, et à l’arrière de la carriole des choux et des carottes roulaient au gré des obstacles rencontrés.
   Vizamir cria un « ohé du chariot » relativement fort, pour signaler leur présence. Le conducteur de l’attelage arrêta aussitôt son véhicule et bondit sur ses pieds, une épée courte à la main, tandis que sa femme -du moins Vizamir le présumait- se recroquevillait sur elle-même.
   -Qui va là?, rugit le vieil homme en scrutant les alentours, d’une voix qu’il voulait forte et menaçante, mais qui tremblotait légèrement sous l’effet de la crainte.
   -Juste deux voyageurs, comme vous, répondit l’intéressé un peu plus fort, pour permettre au vieillard de le repérer. J’ai de l’or, j’aimerai vous acheter quelques provisions.
   -Approchez, leur intima l’autre en serrant fermement son arme. Et pas d’entourloupes.
   -Nous ne vous voulons aucun mal, l’assura Vizamir en gardant les mains levées en gage de paix. La route est encore longue jusqu’à Ikérias, et je ne suis pas certain de trouver d’autres ravitaillements en chemin.
   -La capitale? Vous aussi, vous fuyez? Vous n’avez pas l’air de soldats…
   -Et bien, pas vraiment, expliqua franchement Vizamir, qui ne voyait pas de réelle raison de mentir. Nous ne sommes que des voyageurs, qui nous sommes retrouvés au mauvais endroit au mauvais moment, si j’ose dire.
   -C’est bien vrai tout ça, se lamenta le vieil homme. Maudits sauvages! Par Maaz’Dhun, des pilleurs, des païens, des assassins! Voilà ce qu’ils sont. Et si vous me demandiez, je vous dirais que ce n’est pas une guerre, ha ça non. J’en ai connu des guerres, voyez-vous, et celle-ci, ce n’est qu’une boucherie. Ces Skargs, ce ne sont pas des hommes, mais des bêtes. Bah!
   Le vieil homme sauta à terre, et fit le tour de son chariot pour venir à leur rencontre. Il se figea un court instant, lorsqu’il put pleinement observer le visage ravagé de Skelda, et celui plus exotique de Vizamir, mais ne fit aucun commentaire.
   -Je m’appelle Gerold. Avant de m’occuper de la ferme, j’étais soldat de la Quatrième Légion.
   -Enchanté, Gerold. Il est rare de croiser des visages amicaux par les temps qui courent. Je suis Vizamir, et voici…
   Vizamir n’hésita qu’une demie seconde. Skelda était un nom typiquement étranger, un nom barbare. S’il présentait sa compagne sous son véritable prénom, le fermier n’aurait aucun doute quant à sa nature, et risquait de devenir hostile. D’autant plus que la blondeur et la rousseur étaient des teintes de cheveux relativement rares dans cette partie de l’Empire, et Skelda cumulait ces deux « tares».
   -Camilla, conclut-il sur le même ton. Vous l’excuserez, j’en suis sûr. Mais lorsque je l’ai trouvée, elle avait été laissée pour morte par des brutes Skargs. Elle ne semble plus pouvoir parler.
   La guerrière jetait des regards ennuyés autours d’elle. Son commun était bien trop approximatif pour comprendre ce qu’il se disait, et Vizamir voulait éviter qu’elle ne prenne la parole. Il lui fit discrètement signe de se taire.
   -Je… Je vois, fit Gerold pour qui l’explication semblait parfaitement suffisante, surtout lorsqu’il jetait un coup d’œil rapide à la blessure de Skelda. Pauvre enfant. Je vais vous dire, Vizamir, nous, nous nous rendons à Varikbourg. C’est sur votre route. Pourquoi ne monteriez-vous pas à l’arrière, et nous ferons la route ensemble. Le voyage n’en sera que plus sûre et agréable pour tous.
   -C’est très généreux, Gerold, le remercia l’intéressé. Faisons ainsi.
   Ils se serrèrent la main, et pendant que le fermier retournait auprès de sa femme, Vizamir indiqua à la Skarg de prendre place. Ils s’assirent côte à côte sur le bord de la carriole, les jambes dans le vide. Lorsque le chariot repartit, Skelda profita du bruit généré par la route pour se pencher vers son compagnon et murmurer.
   -Que se passe-t-il?
   -Il a offert de nous emmener jusqu’à un village plus au nord. C’est sur notre route, donc j’ai accepté. C’est toujours plus agréable. Je lui ai dit que tu ne parlais pas. Son ressentiment à l’égard de ton peuple est très fort, je ne voudrais pas causer d’ennui.
   La guerrière se retourna pour observer Gerold, puis haussa les épaules.
   -Comme tu veux.
   Il ne lui en fallait pas plus pour demeurer silencieuse tout le reste du trajet.
   La journée s’écoula lentement. Seuls les durs cahots du chemin permettaient à Vizamir de ne pas succomber tout à fait à la léthargie qui le gagnait. Le manque de sommeil commençait à se faire ressentir, et il luttait pour garder les yeux ouverts, cherchant sans cesse quelque chose pour le distraire.
   De temps en temps, Skelda passait une main timide sur son visage, palpant du bout des doigts les contours de sa cicatrice, proférant tout bas un juron ou deux. Vizamir se trouvait du mauvais côté, aussi lorsqu’il se tournait vers elle il ne pouvait qu’observer son profile déchiqueté, cette sierra de chair boursouflée et meurtrie, qui malgré tout ce qu’il avait pu voir au cours de ses nombreux voyages, continuait de le mettre mal à l’aise.
   A l’avant de la carriole, Gerold et sa femme ne cessaient de murmurer entre eux, trop bas cependant pour que Vizamir pût en saisir le sens. Il ferma les yeux un court instant, pour chasser la tension qui s’était accumulée sous ses paupières. Sans s’en rendre compte il s’assoupit presque aussitôt, son esprit dérivant dans des songes confus et délirants.
   -Vizamir!
   La voix inquiète de Gerold, qu’il associa mentalement à un sentiment d’urgence, le réveilla en sursaut. Il cligna des yeux pour chasser les images rémanentes de ses rêves accrochées à sa rétine. La plaine était mortellement calme et silencieuse, s’offrant à sa vue jusqu’à l’horizon. L’air était encore humide, mais le brouillard s’était dissipé. A l’ouest le soleil avait entamé sa descente, moirant les herbes transies de reflets mordorés, bien que pâles.
   Skelda s’était calée plus confortablement contre les parois du chariot, et elle observait Vizamir avec un demi sourire amusé.
   -Qu’y a-t-il?, demanda ce dernier en se frottant le visage.
   -Sur la route droit devant, des cavaliers qui viennent dans notre direction, répondit Gerold.



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« Modifié: mardi 19 juin 2012, 03:16:05 par Great Magician Samyël »

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La Tour du Rouge : La Route du Nord - Chap 3 (3e Partie)
« Réponse #229 le: jeudi 21 juin 2012, 22:20:54 »
Comme je n'aurais pas accès dès demain et jusqu'à mercredi à internet, je vous propose déjà la suite et fin de ce troisième chapitre.

Dans laquelle on s'échauffe enfin (doucement). Bonne lecture!


______________




Chapitre troisième :
Les déserteurs.
-4e Partie-




-Sur la route droit devant, des cavaliers qui viennent dans notre direction, répondit Gerold.
   Vizamir se retourna et put le constater de ses yeux. Un petit groupe de cavaliers -il en comptait six- s’approchaient de leur position. Ils étaient encore loin, et la lumière déclinante ne lui permettait pas de les identifier. Cependant, ils descendaient vers le sud, ce qui excluait une éventuelle patrouille ou groupe d’éclaireurs Skarg.
   -Gardez l’allure, Gerold, conseilla-t-il. Nous ne savons pas ce qu’ils veulent. Ne montrons aucun signe de peur. Si ce sont des pillards, ils n’hésiterons pas à nous dévaliser.
   -Maaz’Dhun, vient nous en aide, pria le paysan.
   Cependant il écouta la suggestion et ne ralentit pas sa carriole. Les instants qui suivirent furent longs et stressants. Bien que les cavaliers approchaient, le crépuscule s’installait à une vitesse presque identique, et ce qu’ils gagnaient en distance ils le perdaient en visibilité. Contre toute attente, ce fut Skelda qui les identifia en premier.
   -J’en ai déjà vu, souffla-t-elle à Vizamir le plus discrètement possible. Ce sont des soldats de ce pays.
   -Tu en es sûre? Des soldats impériaux?
   -Oui. J’en ai tué des centaines, je reconnaitrais ces casques entre mille.   
   Vizamir n’en doutait pas. Les paroles de la Skarg se confirmèrent lorsque les cavaliers furent suffisamment proches pour que les cliquetis de leurs harnachements militaires fussent audibles. Ils portaient le tabard au loup jaune de l’Empereur Valter par-dessus des cottes de mailles mal entretenues. Des glaives, des masses d’armes et des haches pendaient à leurs ceinturons, et le petit bouclier rond réglementaire des Légions battait contre le flanc de leurs montures. Ils étaient sales, barbus et empestaient à plusieurs mètres. Un remugle fort de mauvais vin, de transpiration et d’urine.
   Alors que Gerold se détendait ostensiblement à la vue de ce qu’il pensait être de braves légionnaires impériaux, Vizamir ne put s’empêcher de ressentir au contraire une certaine nervosité. Il y avait quelque chose à propos de ces soldats qui le mettait mal à l’aise.
   Le cavalier de tête, qui arborait l’écusson de centurion à sa poitrine, fit signe au fermier d’arrêter son véhicule. Gerold obéit immédiatement, pendant que le reste des légionnaires encerclait la carriole. Vizamir essaya de garder son calme, tout en maintenant ses mains le plus près possible de ses dagues à sa ceinture. Skelda ne fit même pas mine de bouger, préférant maintenir son regard sur Vizamir pour anticiper les événements en fonction de ses réactions. Vizamir essaya de se mettre à sa place un instant : entourée d’ennemis potentiels qu’elle avait combattus trois ans durant, et ne comprenant pas un mot de la conversation qui allait suivre. Il admira son pragmatisme et son sang froid.
   Les deux soldats les plus proches dardaient sur elle des regards brûlants de désir sous leurs cervelières de fer, ce qui ne fit rien pour arranger la nervosité de Vizamir.
   -Halte-là, citoyen, exhorta le centurion d’une voix forte. Que transportes-tu?
   -Tout ce qu’il m’a été possible de sauver, officier. Principalement des provisions.
   -Fort bien. Au nom de l’Empereur Valter, nous réquisitionnons les vivres, le chariot et le cheval.
   -Comment?, s’exclama Gerold. Mais vous… Vous ne pouvez pas! C’est tout ce que nous possédons.
   -Nous sommes en guerre, citoyen, aboya le centurion avec un air mauvais. Nous avons besoin de tout le matériel disponible. Maaz’Dhun vous le rendra.
   -Mais je…
   Sans plus de cérémonie, l’officier ordonna à deux soldats de s’emparer des vivres. Les deux légionnaires qui s’étaient installés à l’arrière du chariot mirent pied à terre, et s’approchèrent de Vizamir et Skelda. Le plus proche de la guerrière s’arrêta à son niveau, et avec un sourire concupiscent, fit remonter une main lascive le long des cuisses de la Skarg.
   -Centurion!, appela-t-il. Je pense que nous devrions emmener la demoiselle avec nous. Pour sa protection.
   -Très bonne idée, soldat, approuva l’officier en caressant distraitement sa moustache mal peignée.
   Tout alla très vite. A la vitesse de l’éclair, la main de Skelda se tendit et s’abattit sur le visage du soldat, et dans un bruit écœurant, elle lui creva les yeux avec deux doigts, tandis qu’elle le repoussait de son autre main. Dès que le légionnaire commença à hurler, Vizamir réagit instinctivement. Ses dagues s’envolèrent hors de leur fourreau et tranchèrent la gorge du deuxième homme. Des cris de panique s’élevèrent, accompagnés  des hennissements apeurés des chevaux. Les impériaux tirèrent leurs armes, mais pas assez vite pour Skelda de Skarg. Avant que sa seconde victime n’ait réellement eu le temps de comprendre ce qui se passait, elle avait saisi sa hachette, et d’un bond puissant elle s’éleva dans les airs avec un grognement de bête, et s’abattit sur le cavalier le plus proche, le faisant choir de sa monture. Elle se dressa au dessus de lui, terrible de sauvagerie, et asséna plusieurs coups violents qui firent gicler du sang.
   De son côté, Vizamir avait roulé au bas de la carriole pour éviter un coup d’épée maladroit et précipité. Il ne se releva que pour mieux se jeter sur le côté et éviter les sabots du cheval qui fonçait sur lui. Le cavalier fit demi tour et revint à la charge, poussant un cri de guerre en faisant tournoyer son épée. Vizamir se remit sur ses jambes et attendit patiemment. Lorsque le soldat se pencha sur le côté pour lui asséner un nouveau coup, il se baissa vivement en projetant sa main, agrippant le bras armé pour mieux projeter le légionnaire au sol. Sans autre forme de procès, il l’acheva en l’égorgeant.
    Un peu étourdi par la violence et la vitesse avec lesquelles tout s’était enchaîné, Vizamir se retourna. Il aperçut Skelda de l’autre côté du chariot. Elle avait délesté le cadavre de son dernier assaillant de son épée et de son bouclier, et elle faisait face avec un air farouche à un troisième cavalier qui semblait hésiter à la charger. A l’avant du véhicule, le centurion finissait d’éventrer Gerold, alors que la femme de celui-ci gisait déjà dans la boue.
   Finalement le soldat prit son courage à deux mains et lança sa monture à l’assaut de la Skarg. Celle-ci ne fit pas mine de s’écarter. Bien au contraire, elle se campa solidement sur ses jambes, et lorsque le cheval ne fut plus qu’à trois mètres d’elle, elle poussa un formidable hurlement. Un « SKAAAAAA! » qui éclata comme l’orage annonciateur de tempête, un cri qui résonna dans l’air comme la foudre d’hiver. L’animal pila net, apeuré, mais pas assez vite. Skelda lui assena un revers de son bouclier suffisamment violent et brutal pour lui fracasser le crâne. La bête mourut sur le coup, entraînant son cavalier au sol. La guerrière lui planta sa lame entre les côtes sans plus de cérémonie.
   Vizamir était resté abasourdi. Ses oreilles vibraient encore du cri de guerre de la Skarg. Tout comme le cheval, il avait ressenti une peur primaire lorsqu’il avait éclaté. Ses jambes tremblaient légèrement. Cependant il reprit ses esprits suffisamment vite pour s’apercevoir que le centurion avait tourné bride et s’enfuyait en cravachant furieusement sa monture. Sans se précipiter, Vizamir saisit son arc et encocha une flèche. Il visa avec calme, vidant son esprit comme il l’avait appris. Son trait s’envola en lui caressant la joue. Il décrivit une courbe mortellement précise et s’enfonça dans la nuque du fuyard, le tuant sur l’instant. Le cadavre chut tandis que la monture continuait sa course folle.
   Le calme s’abattit subitement lorsque Skelda acheva le dernier survivant, celui à qui elle avait creusé les yeux. Le silence était assourdissant. Vizamir resta interdit. Il avait déjà tué auparavant. Mais il n’avait encore jamais abattu trois hommes coup sur coup, sans même en connaître la raison. Il y avait dans cette escarmouche une absurdité et une sauvagerie gratuite qui le glacèrent.
   Las, il se traina jusqu’au chariot et s’assit à l’arrière, laissant son regard errer sur les cadavres. Skelda s’approcha de lui. Son air sauvage avait disparu, remplacé par son habituel calme. Du sang frais, celui de ses victimes, coulait le long de ses joues et dans ses cheveux.
   -Pourquoi?, demanda Vizamir.
   -C’était des déserteurs, répondit-elle. Des traitres à leur cause. Ils ne méritaient pas de vivre.
   -Comment l’as-tu su?
   -Leur tabard arbore un petit symbole en dessous du loup. C’est le symbole d’une de leur armée, que j’ai massacrée dans un col il y a quatre mois, plus au sud. Et puis ils étaient trop nombreux. Les éclaireurs vont seuls ou par deux, et les avant-gardes doivent être en effectifs suffisants pour pouvoir repousser une petite force. Ils n’étaient ni l’un ni l’autre. Ce porc là-bas voulait me prendre dans son lit, continua-t-elle en désignant celui qu’elle avait aveuglé. Ils m’auraient emmené avec eux, et seule contre six je n’aurais eu aucune chance. Ici, je t’avais avec moi, les risques étaient bien moindres. Quoi qu’il en soit, c’était un bon combat. Lorshak doit être satisfait.
   -Un combat?, ironisa Vizamir. J’appelle ça un massacre. Tu ne leur a pas laissé l’ombre d’une chance.
   -Ainsi va le monde, Vizamir. Tuer, ou être tué.
   -N’as-tu peur de rien?
   -Avant, non. Maintenant, si.
   -Et de quoi as-tu peur?
   -De toi, Vizamir.
   -De… De moi?
   -Je t’ai vu combattre. Tu as pris la vie de trois hommes, et rien n’a brillé dans tes yeux. Ni haine, ni peur, ni colère, ni dégoût, ni plaisir. Tu as tué, et cela ne t’as fait ni chaud ni froid. Comment ne pas craindre un homme pour qui la mort n’est rien?
   Abasourdi, Vizamir ne trouva rien à rétorquer. Il se contenta de fixer la guerrière un long moment, pendant qu’elle pillait les cadavres à la recherche d’équipement et de provisions.
   


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La Tour du Rouge : La Route du Nord - Chap 3 (4e Partie)
« Réponse #230 le: dimanche 01 juillet 2012, 14:50:35 »
Ah, ça faisait longtemps que je n'étais pas venu commenter ici, il y a du laissé aller. Il va falloir mettre bon ordre dans tout ça d'autant plus qu'il y a de la matière pour faire un bon commentaire bien indigeste.

Bon, c'était trop beau pour durer, il fallait nécessairement que le sang coule de nouveau, mais au moins, je suis rassuré sur ta santé : tu es identique à toi-même (pas sûr que sois un signe de bonne santé, d'ailleurs). En tous cas, aujourd'hui c'est offre promotionnelle : trois massacres pour le prix d'un. Une boucherie fratricide bidon et "héroïque", une boucherie fratricide moins glorieuse et des déserteurs concupiscents qui tuent d'honnêtes paysans. Bon, je crois que je vais cesser de commenter ton catalogue d'horreurs, ça n'apporte plus rien de constructif et puis ça fait partie de ta patte.

Maintenant causons un bon coup de l'univers qui commence à émerger pièce par pièce sous nos yeux : Uru-Ban, Skarg, Ponth’Hylïan. Tout me semble avoir été minutieusement préparé tant c'est précis. J'adore cette précision, ces fragments disséminés ça et là, ça donne du corps à ton histoire en faisant du monde que tu crées autre chose qu'un simple toile de fond lisse et convenue. Un pays mystérieux qui vit en totale autarcie à la manière du Japon de l'époque d'Edo, une autre pays Ponth’Hylïan où dort des connaissances qui pourraient éclairer Vizarim sur sa propre nature.
D'ailleurs ce nom : Ponth’Hylïan, il me dit vaguement quelque chose mais quoi ? Ponth’Hylïan...

Il est maintenant temps de nous pencher sur le cas Vizarim. Un personnage principal bien énigmatique avec un passé extrêmement trouble. Il a eu l'immense privilège d'entrer en Uru-Ban et a roulé sa bosse un peu partout. Mais les dernières paroles de Skelda m'ont vraiment éclairé sur Vizarim.
J'avais remarqué que Vizarim semblait assez indifférent aux massacres qui l'entouraient, mais ce que je prenais pour une forme mécanisme d'autodéfense de que du nihilisme : la mort n'est vraiment rien pour lui donc ça ne lui pose aucun problème de voir des innocents mourir tout comme tuer le laisse de marbre.
Je comprends Skelda quand elle dit que Vizarim lui fait peur ; si la mort n'est rien ça autorise des tas de trucs bien glauques voire carrément absurdes et/ou insupportables.

En tout cas, je suis toujours aussi captivé par ce récit certes  sanguinolent mais qui a le mérite d'être prenant. Vivement la suite.

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La Tour du Rouge : La Route du Nord - Chap 3 (4e Partie)
« Réponse #231 le: mardi 10 juillet 2012, 14:10:26 »
Raph' ==> Ce ne sont pas des horreurs, simplement la dure, froide et lucide réalité d'un monde sur le déclin. ;D Je suis content que l'univers de la Route, du moins ce que tu as pu en voir pour le moment, te plaise. Et si tu aimes ce genre de détails, tu devrais être satisfait par ce chapitre quatrième qui arrive. :) Effectivement, Ponth'Hÿlian est bien un petit clin d'oeil à notre (ex) saga préférée. En tous les cas merci d'être passé commenté, ça me fait toujours vachement plaisir!  :^^:

Sur ce, après une petit absence, voici le début du chapitre quatrième, dans lequel on arrive en ville. Le rythme devrait repartir comme d'habitude.

Bonne lecture!


_______________________


Chapitre quatrième :
Ikérias



   Vizamir parvint à récupérer les autres montures encore en vie, pendant que Skelda s’occupait de dépouiller les cadavres. Elle récupéra quelques couronnes impériales en argent, quelques piécettes en cuivre, deux épées longues dont elle s’équipa ainsi que deux cottes de maille à sa taille qu’elle enfila par-dessus sa tunique de fourrure. Elle en profita également pour remplacer ses bottes trop petites par d’autres plus adaptées.
   Ainsi harnachée, il était difficile de voir en elle autre chose qu’une guerrière féroce et brutale. Ils laissèrent les corps derrière eux, au milieu de la route. Vizamir ne croyait pas en l’au-delà et au repos des âmes : pour lui, la mort renvoyait l’être à la poussière, ni plus ni moins. Quant à Skelda, elle crachait volontiers sur le Panthéon impérial et n’avait que faire de l’ultime demeure de ses ennemis.
   Ils ne parlèrent plus de l’incident. A vrai dire, ils ne parlèrent plus du tout. Chacun restait isolé dans un mutisme pensif qui les arrangeait tous deux. De toute manière, l’équitation n’était pas des plus appropriée pour tenir une conversation. Lors des repas, ils mangeaient en silence, ne communiquant qu’au strict minimum. La nuit, ils échangeaient les tours de garde sans mot dire. Ce climat pesa rapidement à Vizamir, mais il avait du mal à digérer les propos de la Skarg. « Comment ne pas craindre un homme pour qui la mort n’est rien? ».
   Ce qui lui faisait le plus mal, c’est qu’elle avait raison. D’aussi loin qu’il se souvenait, il avait toujours tué sans arrière-pensée, sans remord. Il avait tué parce qu’il le devait, rien de plus. Pour se protéger, pour protéger quelqu’un, la raison importait peu. Il ne s’interrogeait jamais sur ses victimes. Avaient-elles une famille? Des rêves? Des aspirations? A vrai dire il s’en fichait pas mal. Pour lui la majeure partie des humains n’était rien d’autre que des créatures rustres, égoïstes et effrayées. Il s’en souciait comme d’une guigne.
   Malgré tout, il était agacé que Skelda pensât cela de lui.
   Skelda. Il n’arrivait pas à comprendre comment cette femme était entrée dans sa vie si rapidement, si soudainement et si intensément. En à peine quelques jours, ils avaient déjà tellement partagé. Des repas, des histoires,  du chemin, un combat… Il lui avait même révélé le but de sa quête! Une chose qu’il n’avait jamais osé partager avec quiconque auparavant. Et pourquoi avec elle? Ce n’était qu’une guerrière! Une… barbare brutale et païenne, une humaine défigurée dont la vie ne tenait qu’à de la magie noire!
   Et pourtant. Il se sentait triste lorsqu’il imaginait qu’elle le quittait pour suivre sa propre route. Pour Vizamir qui avait d’abord songé, le jour de leur rencontre, à l’achever, puis à la semer à la première occasion venue, il ne pouvait plus supporter l’idée de se séparer d’elle. Peut-être avait-il trop longtemps vécu en solitaire, à arpenter inlassablement toutes les routes du continent, mais il avait trouvé en elle une compagne agréable, une compagnie apaisante.
   Un flot d’émotions relativement inconnu au froid Vizamir le secouait intérieurement. Et cela le perturbait. Il n’avait jamais éprouvé quelque chose pour quelqu’un auparavant, et il n’était pas certain de ce que cela pouvait être. De l’amitié sans doute. Il n’avait jamais eu d’ami auparavant. La nuit, lorsqu’il la regardait dormir à la faveur de leur feu de camp, il s’imaginait blotti contre elle, partageant leur chaleur respective pour lutter contre le froid de ces maudites contrées. Et il appréciait cette pensée.
   Finalement, deux jours après l’incident sur la route impériale, les hautes murailles d’Ikérias apparurent à l’horizon. Leurs montures fraîchement acquises leurs avaient épargné de longs jours de marche. Et les provisions récupérées dans le chariot de Gerold avait évité à Vizamir la corvée de chasse.
   Skelda poussa un juron et écarquilla l’œil lorsqu’elle aperçut la cité. Elle avait pillé quelques villes, lors de sa campagne dans le sud, mais aucun d’entres-elles ne possédait le dixième de la superficie de la capitale impériale. Ikérias était une métropole gigantesque, bâtie autour de l’Ikerum Castrum, la première forteresse que les Ikévarois érigèrent lorsque les tribus furent unifiées par le premier roi Angyas, des siècles auparavant. A l’origine la ville s’était développée de façon anarchique, chaque seigneur et petit noble y faisant ériger son manoir ou sa demeure familiale là où il le pouvait.
   Cependant lorsque les Balciniens débarquèrent en Ikévir, ils apportèrent avec eux l’architecture, la géométrie et l’art. Le roi Ikévarois de l’époque fut séduit, et ordonna d’importants travaux de ré-édification. La majeure partie de la cité fut détruite, au profit d’un tracé bien déterminé laissant peu de place à l’anarchie. L’Ikerum Castrum, aujourd’hui le palais impérial, fut gardé comme épicentre de la ville. Deux grands axes furent tracés, se coupant perpendiculairement au niveau du palais. Chaque autre rue fut pensée parallèlement à l’un de ces axes, et les anciennes demeures grossières furent normalisées. Et bien que cela n’arrêta en rien l’expansion démesurée d’Ikérias, cela prodigua à la cité une renommée à travers le continent, qui contribua à détruire l’image de barbarie que les Chizellites et les Faltmössys associaient aux Ikévarois, permettant ainsi l’édification de l’Empire des Trois.
   Ikérias était le point de départ de la route impériale, qui se répandait à travers tout l’Orientir jusqu’aux mid-lands en partant des quatre portes de la cité, situées aux points cardinaux, au bout des grands axes.  Vizamir n’avait que peu de considération pour les impériaux, mais Ikérias ne cessait de l’impressionner, chaque fois qu’il y venait.
   En temps de paix, la ville était déjà la proie à un fourmillement massif de travailleurs, de marchands, de voyageurs en tous genres. Mais ce jour là, la section méridionale de la route impériale était littéralement noire de monde. Vizamir et Skelda la contemplait depuis le sommet d’une petite colline, et ils avaient le sentiment d’observer un long serpent noir et mouvant. Un flot de réfugiés, fuyant l’horreur des combats pour trouver un abris sûr dans la capitale. Cependant, des cavaliers remontaient et descendaient la colonne, clamant que la guerre était finie, que l’envahisseur reculait, que l’Empire avait vaincu. Et les paysans, d’abord indécis, finirent par tourner les talons et repartir d’où ils venaient, poussant des exclamations de joie, acclamant le nom de l’Empereur Valter.
   -Que célèbrent-ils?, demanda Skelda.
   -La fin de la guerre.
   Skelda s’éclaffa.
   -Si je n’avais pas été trahie, ils seraient tous derrière leurs hauts murs, à trembler comme des femmes en contemplant mon froëdar.
   Vizamir doutait que les Skargs eurent été en mesure d’assiéger Ikérias et de vaincre, mais il n’émit aucun commentaire. Peut-être la guerrière le réalisait-t-elle aussi, car malgré sa fanfaronnade, sa mine s’assombrit. Lorsqu’ils regagnèrent la route impériale, celle-ci était déjà presque vide. Des centaines de détritus divers jonchaient les pavés, que des prisonniers s’employaient déjà à ramasser sous la surveillance étroite d’un peloton de soldats.
   Quatre gardes s’occupaient de réguler le trafic à la porte sud, et l’un d’entre eux se détacha du groupe lorsque Vizamir et Skelda s’approchèrent.
   -Halte-là, étrangers! Déclinez le motif de votre visite.
   -Nous ne sommes que de passage, expliqua Vizamir, se voulant le plus aimable possible. Nous ne souhaitons rien d’autre que dormir dans un bon lit avant de reprendre notre voyage.
   Le factionnaire les observa en plissant les yeux. Vizamir craignit un instant qu’il ne leur refusât le passage, car il devait avouer qu’ils constituaient un couple pour le moins bizarre. Le regard du garde s’attarda plus longuement sur le visage de Skelda, mais Vizamir ne parvint pas à déterminer pourquoi. Cependant il fut soulagé lorsque le soldat leur fit signe d’avancer.
   -C’est bon, circulez. Ne faites pas de grabuge et tout ira bien. La loi impériale interdit le port d’armes de guerre au cœur de la cité, je vous suggère de ranger ces épées dans vos paquetages. Je vous conseille l’auberge du Tribun Joyeux, les prix sont corrects et les draps propres.
   -Merci, officier, répondit Vizamir en hochant la tête.
   Ce dernier détestait les grandes villes. Et ce sentiment se renforçait chaque fois qu’il en pénétrait une. A peine eut-il franchit l’arche de la grande porte qu’il eut l’impression de plonger dans une véritable mare humaine. Des odeurs puissantes de sueur, de détritus et de misère agressèrent son odorat développé, et son ouïe frémit sous les assauts des cris des marchands, des rires et des pleurs des enfants, du brouhaha des conversations.
   Skelda ne réagissait pas, mais son œil volait de droite et de gauche, observant tout, vif ; elle était prête à réagir au moindre danger. Vizamir oubliait parfois qu’elle se trouvait en pays ennemi, et qu’elle serait probablement capturée et tuée si on découvrait sa véritable identité. Tout à coup, il prit conscience qu’avoir amené la Skarg dans la capitale était probablement une très mauvaise idée. Il leur faudrait partir au plus vite.
   Ils remontèrent l’axe sud et s’arrêtèrent à la première écurie qu’ils trouvèrent. Vizamir y vendit les deux chevaux de trop qu’ils possédaient, et en tira trois couronnes impériales en or -bien plus qu’il n’avait espéré. Forts de cette nouvelle richesse, ils bifurquèrent vers la gauche, quittant la route principale pour s’aventurer dans les petites rues labyrinthiques d’Ikérias. Vizamir les guida jusqu’à une petite auberge proprette, portant l’insigne du « Gai Légionnaire ». Ce n’était pas qu’il ne faisait pas confiance au garde de l’entrée, mais chaque fois qu’il séjournait dans la capitale, il passait ses nuits dans cette auberge. Il connaissait le tenancier suffisamment bien pour savoir qu’il y serait bien accueilli.
   -Nous passerons la nuit ici, expliqua-t-il après s’être assurée qu’aucune oreille indésirable ne pourrait les entendre. Je… j’ai besoin que tu sois discrète. Il en va de ta vie. Si on découvrait qui tu es…
   -Je comprends, affirma la guerrière.
   -Bien.
   Ils laissèrent leurs montures dans la petite écurie de l’auberge, et entrèrent.


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« Modifié: mardi 10 juillet 2012, 15:59:25 par Great Magician Samyël »

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La Tour du Rouge : La Route du Nord - Chap 4 (1ère Partie)
« Réponse #232 le: mercredi 15 août 2012, 00:24:13 »
Bon ben je m'y suis enfin mise, depuis le temps, à cette route du nord, et je regrette pas. Bon, comme toujours, tu appesantis un peu sur des scènes bien glauques, douteuses et horribles, mais on va dire que c'est ta patte^^ Mais bon j'ai lu que tu allais surement remanier la scène du loup, qui est, je dois admettre, présentée de manière assez brutale. Après, au vu de sa guérison miraculeuse, rien n'était vraiment anodin, mais oui, il doit y avoir une manière moins crue de le montrer. Enfin, bon globalement, c'est du tout bon (à part quelques petites fautes de ci de là), j'aime beaucoup.

On s'attache aux deux protagonistes, on en apprend sur eux au fur et à mesure, comme sur le monde qui les entoure, et tout ça est vraiment bien amené. Je vais faire court, parce que je suis pas douée en critique littéraire, mais je tenais tout de même à dire que j'avais beaucoup aimé ce récit, et que j'espère que tu permettras de lire la suite !  :)

EDIT : je viens de lire ton texte du concours, et j'aime beaucoup cette petite préquelle à Triangle  :^^: Bravo !
« Modifié: mercredi 15 août 2012, 00:52:15 par Doutchboune »

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La Tour du Rouge : La Route du Nord - Chap 4 (1ère Partie)
« Réponse #233 le: samedi 18 août 2012, 16:41:27 »
Doutchy ==> Ca me fait super plaisir de te revoir dans le coin! :D Qu'est-ce que tu deviens? Je suis content que cette Route du Nord te plaise en tous les cas, et oui, il faut croire que le gore et l'horrible me sont irrémédiablement collés à la peau. :( Pour la scène du loup je compte effectivement la remanier, voire la supprimer, si je parviens un jour à faire éditer la Route. C'est la première fois qu'une scène que j'ai écrite me dérange moi même, c'est dire. Je devais être en transe le jour où je l'ai écrite. (En fait si je me souviens bien j'attendais la fin d'un DS d'éco un peu long et chiant, ça a pu jouer.) J'espère que la suite te plaira aussi, et sans trop me mouiller, je pense qu'on reverra Triangle de Haine dans très peu de temps par ici. :astro: Merci pour ton commentaire, il m'a fait bien plaisir.  :^^:

Sur ce, la suite du chapitre 4 de la Route, dans lequel on prend un cours d'histoire.


Egalement, j'ai commencé à réparer le sommaire du premier post. A l'heure actuelle, tout ce qui touche au Triangle est opérationnel, j'en ai également profité pour rajouter deux nouvelles en lien, La Pièce d'Argent et Tarquin le Tambourin, que vous pouvez retrouver sur le sommaire du premier post. Je vais réparer le reste petit à petit dans les jours à venir, mais comme vous pourrez vous en rendre compte en naviguant un peu dans les pages, le passage à la v7.5 du forum a supprimé le contenu de beaucoup de mes post sur le topic, dont beaucoup de chapitres de plusieurs histoires. Donc ça va me prendre un peu de temps. J'en profite pour remercier chaleureusement Hope qui me donne un coup de main pour réparer les balises. :)

Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture!








________________



Chapitre quatrième :
Ikérias
-2e Partie-



La salle commune était plutôt vaste, mais bondée de monde comme elle l’était présentement, elle paraissait minuscule. Des dizaines de clients s’entassaient sur une poignée de tables et presque autant de chaises, tandis que deux serveuses essoufflées zigzaguaient entre les buveurs pour servir les commandes. Le « Gai Légionnaire » n’était pas un établissement de renom, mais la guerre pouvait transformer n’importe quel bouiboui en place de luxe.
   Vizamir se fraya un chemin parmi la foule, suivi tant bien que mal par Skelda. Après quelques bousculades et pas mal d’excuses, il parvint à atteindre le bar, où un homme dans la trentaine, longs cheveux filasses et barbe mal rasée, jonglait entre son torchon et ses tonnelets de bière. Lorsque son regard se posa sur les deux nouveaux arrivant, son visage s’illumina.
   -Ca par alors!, s’exclama-t-il. Si ce n’est pas ce vieux Vizamir!
   -Salut, Ryan, répondit l’intéressé sur un ton plus réservé.
   Vizamir connaissait Ryan depuis près de dix ans. Lors de leur première rencontre, le tenancier n’était qu’un jeune Westrÿosi l’esprit plein de rêves et d’aventures. Le « Gai Légionnaire » ne lui appartenait pas alors ; c’était un bouge piteux et bon marché. Ryan y faisait la plonge et récurait les sols pour être nourri tout en gagnant un peu d’argent, pour repartir sur les routes. Cependant, l’année suivante, lorsque Vizamir, sur le retour d’Uru-Ban, s’arrêta de nouveau au « Gai Légionnaire », le jeune homme avait connu une promotion fulgurante, passant de simple souillon à gérant de l’entreprise. Il expliqua à Vizamir que le précédent propriétaire s’était fait arrêté par la garde pour dettes non payées, et puisque personne n’était venu réclamer l’auberge, il l’avait reprise à son compte.
   Vizamir devait avouer qu’il s’en était parfaitement bien sorti.
   -Qu’est-ce que tu deviens, vieille branche?, demanda Ryan en lui servant une pinte de mousseuse. Ca doit bien faire, quoi?… Deux ans qu’on a pas vu tes oreilles pointues trainer dans les parages.
   -Tu sais comment va la vie. On ne fait pas toujours ce que l’on veut.
   -A qui le dis-tu? Regarde moi. Je rêvais de femmes, de prouesses et d’aventures, et me voilà à me remplir poussivement les poches sur le dos de tous ces malheureux réfugiés.
   La plaisanterie arracha un sourire à Vizamir.
   -Je vois que tu n’as rien perdu de ta bonne humeur légendaire.
   -Jamais. Comme disait mon paternel, « c’est pas en faisant la gueule qu’on fera sourire la chance. » Mais je vois que tu n’es pas seul. Hmm, plutôt inhabituel… mais pas déplaisant. Tu ne me présentes pas à la demoiselle?
   Vizamir se tourna vers Skelda. Cette dernière avait réussi à masquer sa cicatrice derrière ses cheveux, ce qui gommait, plus ou moins, tous les défauts de son visage. Elle semblait essayer de suivre la conversation entre les deux hommes… sans succès.
   -C’est… compliqué, Ryan, souffla Vizamir avec un ton sérieux. Est-ce qu’il te resterait une chambre?
   -Pour un ami, toujours, répondit le tenancier en agrippant une clé derrière lui. Dernière à gauche au fond du couloir. Si on me demande, je vous ai pas vus.
   Vizamir appréciait l’intelligence de cet homme, qu’il savait dissimuler derrière son entrain bon enfant. En gage de remerciement, il laissa une couronne d’or sur le comptoir -peut être vingt fois le prix normal de la chambre. Ryan l’empocha discrètement en hochant la tête.
   Ils luttèrent pour atteindre l’escalier, mais trouvèrent le premier étage étonnamment désert. Leur chambre était relativement spacieuse pour un établissement de ce genre, et offrait le confort de deux lit individuels ainsi qu’un âtre dans lequel un jolie feu crépitait joyeusement, réchauffant la pièce pour le plus grand bonheur de Vizamir. Une large cuve en bronze terminait le mobilier, jouxtée par un tabouret où reposait un pain de savon et une serviette pliée.
   -Que fait-on, attaqua Skelda en s’asseyant sur le bord d’un lit sitôt que Vizamir eut fermé la porte.
   -Pour le moment, rien, répondit l’intéressé en déposant son arc, son sac et ses dagues dans le coin de la pièce au pied de son propre lit. J’entends savourer un long repos, agrémenté d’un bon repas chaud.
   -Un programme hautement intéressant. 
   Malgré tout, la Skarg sombra dans le sommeil sitôt sa tête posée sur l’oreiller, remplissant la pièce de ses légers ronflements. Vizamir l’observa un long moment, admirant les contours de ses traits, le tracé de ses lèvres légèrement mauves. Il finit par se passer une main sur le visage et s’endormit à son tour.
   Il se réveilla au crépuscule. Le feu n’était plus que braises fumantes dans l’âtre, et l’obscurité avait commencé à envahir la pièce. Il pouvait voir quelques étoiles depuis la fenêtre, apparaissant les unes après les autres sur le ciel zébré de pourpre et d’or rouge. Skelda sommeillait toujours, lui tournant le dos. Sans bruit, il se leva, chaussa ses bottes et passa ses dagues à sa ceinture puis sortit de la pièce en prenant soin de refermer la porte le plus doucement possible.
   Il trouva la salle commune étrangement vide. Il n’y avait plus un client, alors qu’en temps ordinaires, c’était à cette période de la journée, une fois le labeur fini, que les travailleurs et les petites gens venaient dépenser leurs quelques sous durement gagnés. Ryan était assis dans un confortable fauteuil devant la vaste cheminée en pierre, une couverture posée sur ses jambes tendues. Il fit signe à Vizamir de le rejoindre.
   -Les Skargs ont attaqué, que tout le monde a décampé?, demanda l’intéressé en tirant une chaise devant le feu.
   -Les dieux nous en préservent, mon ami. Non, ce soir l’Empereur a organisé des jeux nocturnes pour célébrer la victoire. Toute la cité peut y participer, pour peu qu’on trouve une place.
   -La victoire, hein?
   Vizamir repensa à ce que lui avait raconté Skelda, à la trahison de ses hommes. Où se trouvaient-ils, à présent? Avaient-ils déjà regagné la côte et embarqué dans leurs long bateaux, leurs cales remplies de richesses et de prisonniers?
   -La victoire, répéta le tenancier en portant sa choppe de bière à ses lèvres. Je regretterais presque que la guerre soit finie. Elle m’a fait gagné tant d’or que je pourrais vivre avec le ventre plein jusqu’à la fin de ma vie sans devoir m‘occuper de l‘auberge, si je le voulais.
   -Je suis content pour toi.
   -Et moi donc. Mais je ne suis pas le seul a avoir gagné quelque chose de cette guerre, hein?, fit Ryan d’un ton lourd de sous-entendus, un sourire goguenard sur les lèvres. Un sacré petit lot, cette Skarg.
   -Je savais qu’elle serait trop reconnaissable, soupira Vizamir. Personne n’a les cheveux rouges, par ici.
   -Bah, rétorqua l’aubergiste d’un mouvement flasque de la main. Ces impériaux ont tellement les yeux braqués sur leur nombril qu’ils seraient incapables de faire la distinction entre un semi-homme et un cul de chèvre. J’ai entendu parler de prêtresses, à Balcino, dont les cheveux sont comme des flammes. Si jamais on te demande, ta Skarg est une Balcinienne. Où tu l’as trouvée? Une déserteuse?
   -Si seulement.
   -Je n’ai pas beaucoup entendu parler de femmes guerrières, reconnut Ryan. On raconte qu’à Skarg les femmes sont aussi destinées à faire la cuisine et pondre des marmots, comme par ici. A part cette sanguinaire de Skelda, les soldats qui revenaient du front ne parlaient jamais de…
   Il s’interrompit soudain, semblant réaliser quelque chose.
   -Attend. Ne me dit pas que cette fille, c’est… Enfin... Tu vois, quoi?
   -J’en ai bien peur, répondit Vizamir en s’absorbant dans la contemplation des flammes.
   -Par les douze colonnes du Panthéon, souffla Ryan en s’enfonçant dans son siège. La reine des ces barbares, la femme qui refile des cauchemars à l’Empereur lui-même, qui a saccagé tout l’Orientir. Et elle est ici. Sous mon toit. Dans mes lits. Ho, Dieux, ho Dieux…
   -Elle n’est pas reine, corrigea Vizamir. Ses hommes l’ont trahie et laissée pour morte. Je l’ai trouvée.
   -Et tu ne l’as pas achevée.
   -A quoi bon? Elle pense que son dieu l’a épargnée pour accomplir une mission en son nom. Elle pense qu’elle me doit la vie, et qu’elle doit m’accompagner jusqu’à ce que sa dette soit payée.
    -Et toi, tu l’as amenée droit dans la gueule du loup, chuchota Ryan en jetant un regard derrière son épaule. Elle est en danger ici, Vizamir. Si on découvre son identité, elle ne verra jamais le soleil se lever une nouvelle fois.
   -Je le sais, répliqua Vizamir en fronçant les sourcils. Mais je n’ai pas le choix. Il n’y a plus une ville au sud d’Ikérias en mesure de nous ravitailler. Je ne compte pas rester plus de quelques jours. Nous serons vite partis.
   -Je l’espère, mon ami, je l’espère.   
   Vizamir prit congé après avoir rassuré Ryan une dernière fois, et lui avoir laissé une note couverte de runes Skarg à remettre à Skelda à son réveil. Cependant, lorsqu’il s’enfonça dans les ruelles suintantes de la capitale, que recouvrait lentement le linceul ténébreux de la nuit, il ne pouvait s’empêcher de jeter des coups d’œil suspicieux derrière son épaule, pour s’assurer que personne ne le suivait. Il s’arrêtait chaque fois que ses oreilles pointues percevaient un son, le « ploc » d’une goutte d’eau s’écrasant dans une flaque croupie, le cri du vent dans un volet, les pas d’une silhouette titubante dans une ruelle transversale…
   Alors que les ténèbres projetaient leurs longs doigts fins sur lui, il eut bientôt l’impression déroutante d’être seul dans la cité. Une ombre perdue dans un labyrinthe d’allées obscures, de murs aveugles, de fenêtres closes. Un vent timide soufflait, faisant voleter les bords de sa pelisse de loup, lui donnant des frissons. Il avait la sensation qu’on l’observait, bien qu’il n’arrivât jamais à trouver un observateur où qu’il se tournât. Il allongea ses pas, son cœur accélérant en cadence, et un soupçon d’angoisse l’assaillit.
   Au loin, il entendait une sourde et basse clameur, comme le grondement d’une énorme et terrible bête. Il pouvait apercevoir de vacillantes petites lumières, autant de torches brûlant sur les murs du colisée où se déroulaient actuellement les jeux organisés par l’Empereur. Des jeux brutaux et barbares, des matchs à morts entre des prisonniers affamés, des confrontations sanglantes entre gladiateurs professionnels, sans oublier les célèbres combats contre les animaux sauvages. Vizamir avait déjà eu l’occasion d’assister à ce genre de spectacle, il y avait quelques années de cela, à Faltmöss. Il n’en gardait pas un souvenir joyeux.
   Cela faisait partie des nombreux paradoxes de la société impériale. L’Empire s’était élevé de la boue au fil des siècles, en vampirisant les connaissances et la science des peuples autours de lui. L’agriculture et l’élevage des Malmoréens à l’ouest, à l’aube de la civilisation lorsque l’Empire ne comptait que la petite cité de Faltmöss, puis l’architecture et l’art de l’acier incroyable des premiers chevaliers Westrÿiens, arrachés avec hargne après de longues guerres successives depuis longtemps oubliées. Puis le Royaume de Malmore avait sombré, implosant de lui-même, succombant à son propre pouvoir, tandis qu’à l’est Ur bâtissait son mur. Enfin, les marchands et les navigateurs Balciniens avaient accosté en Orientir, et hissé Ikérias en maîtresse absolue de l’Empire.
   Et malgré tout ce savoir, toute cette science, toute cette civilisation, les impériaux entretenaient avec joie des traditions barbares et cruelles : combats à mort, esclavagisme (bien que ce dernier soit officiellement prohibé dans l’enceinte d’Ikérias) et la dette du sang, qu’ils partageaient, sans le savoir, avec les Skargs. Quant à leur Panthéon, cet assemblage hétéroclite de dieux plus violents et obscurs les uns que les autres, il n’avait rien à envier aux cultes primitifs des semis-hommes. En fait, plus il y réfléchissait, plus Vizamir détestait l’Empire. Il avait longtemps songé qu’il n’éprouvait que du mépris pour l’humanité, mais à la lumière des derniers jours, il comprenait que cette haine diffuse, il ne l’éprouvait qu’à l’encontre des impériaux.
   Les Westrÿosis n’étaient pas radicalement différents, descendants des mêmes peuplades barbares, mais leur société s’était édifiée sur l’honneur et la loyauté due au souverain ainsi que sur les leçons enseignées par la chute des Malmoréens. Les Balciniens ne vivaient que pour la richesse et l’esthétisme, mais chez eux, chacun avait sa chance, peu importait sa condition ou sa naissance, et rien n’était acquis d’avance. Une société qui récompensait le travail et la prise de risque. Les îliens de la baie de Korsk, eux, étaient plus renfermés, distants, autarciques, mais pour qui avait réussi à s’intégrer, ils devenaient comme une seconde famille.
   Quant aux Skargs… Et bien Vizamir devait reconnaître qu’il n’en avait encore jamais rencontré avant Skelda et Skelda… et bien, Skelda lui laissait une impression positive. Très positive. Peut-être trop positive, à la réflexion. Il grogna en fermant les yeux pour la chasser de ses pensées, mal à l’aise à l’idée de la place qu’elle prenait de plus en plus dans sa vie, alors qu’elle ne faisait rien de particulier pour.
   « Comment ne pas craindre un homme pour qui la mort n’est rien? »
   Ils étaient quatre. Trois de trop. L’homme qui l’attrapa vivement à l’épaule mourut avant d’avoir pu ouvrir la bouche, la dague de Vizamir plongée profondément dans le bas ventre. Le deuxième à se présenter devant lui, visage casqué masqué par la nuit, tenait un glaive militaire usé dont il se servait plus comme d’une masse que comme d’une lame. Son coup puissant, que Vizamir ne put que mal parer, lui engourdit un bras et faillit lui faire perdre son arme. Mais à peine eut-il effectué un pas en arrière pour se remettre à distance qu’un ombre surgit à la périphérie de son champ de vision, et le coup de gourdin fut suffisamment rude sur son crâne pour le jeter à terre, sonné. Encore conscient, il essaya de se relever péniblement, mais la botte du dernier larron l’envoya dans les ténèbres, un goût métallique dans la bouche.



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« Réponse #234 le: samedi 18 août 2012, 19:48:16 »
Ça faisait trop longtemps que j'étais pas venue laisser trainer mes yeux dans le coin, mais je suis bien contente d'y être revenue (et du coup, j'ai eu direct un gros morceau à lire  ;D )

Sinon, enfin un peu de calme (enfin, sauf à la toute fin), de repos, et encore un peu d'infos supplémentaires sur l'univers. Tout ça se boit comme du petit lait, c'est chouette.

Et je deviens rien de spécial par rapport à avant, comme toujours, ma fréquentation a des hauts et des bas, du moins en posts, parce que je passe normalement tous les jours sur le forum, même si j'admets ne pas tout lire. Enfin, bon, vivement la suite, de la Route du Nors, comme celle de Triangle, d'ailleurs !

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La Tour du Rouge : La Route du Nord - Chap 4 (2e Partie) + 2 Nouvelles!
« Réponse #235 le: mercredi 12 septembre 2012, 17:51:13 »
Encore merci de venir commenter cette Route du Nord, Doutchy! En espérant que la suite continue de te plaire. :)


Sur ce, 3e partie du chapitre IV. Ca faisait un moment que je n'avais pas posté, et sans réelle raison en fait, faut que je rattrape ça. :niak:
Bonne lecture!


_________________________


Chapitre quatrième :
Ikérias
-3e Partie-




Quand il revint à lui, il se trouva étroitement ligoté à une chaise, poignets liés dans le dos. Sa colonne raidie lui faisait mal, et le côté gauche de sa mâchoire était tout gonflé, une douleur sourde en pulsant sournoisement à chaque battement de cœur. Trois miliciens patibulaires en tabard jaunâtre le regardaient à distance respectueuse depuis l’autre bout de la pièce. L’un était petit et trapu, et son œil droit aussi blanc que la neige. Le deuxième était plutôt grand, des yeux globuleux enfoncés dans un visage marqué par la vérole. Le dernier s’en sortait mieux, hormis les affreuses plaques rouges purulentes qui ornaient son cou, et qu’il tapotait négligemment avec un mouchoir sale par intermittence.
   Autour d’eux, des cages plus ou moins grandes accueillaient un vieillard barbu au corps rachitique zébré de morsures de fouet, et une femme entre deux âges qui s’agrippait aux barreaux de sa cellule en fixant Vizamir de ses grands yeux totalement morts. Seul sa poitrine qui s’agitait mollement permettait de confirmer qu’elle vivait encore. Le sol de pierre était maculé de tâches de sang, certaines beaucoup plus récentes que d’autres, et au plafond pendaient des crochets de boucher parfaitement entretenus. Un lourd battant en bois sombre s’encastrait dans le mur du fond, accompagnant une table du même matériau de grandes dimensions, sur le plateau de laquelle un chiffon souillé recouvrait les silhouettes d’une dizaine d’outils, sur lesquels Vizamir ne se faisait aucune illusion.
   Une salle de torture. 
   Son rapt avait été rapide et propre. Malgré leur allure pathétique, les trois miliciens étaient des professionnels, comme en témoignaient les yeux de tueur qu’ils braquaient sur Vizamir. Ce dernier se rendit compte qu’il était complètement nu, à l’exception de son caleçon de laine. Il aperçut également ses dagues à la ceinture du borgne. Il éprouva rapidement la résistance de ses liens, mais ces hommes connaissaient leur affaire.
   Un soupçon de peur commença à s’instiller dans son cœur. Il n’était pas un lâche, mais seuls les idiots accueilleraient avec joie l’idée de souffrir. Et il sentait qu’il allait souffrir. Beaucoup. En plus d’être un étranger, d’apparence trop atypique, il avait tué l’un des leurs. Une dette de sang.
   Cependant, à la façon dont-ils se tenaient loin de lui, il crut deviner que d’une certaine façon, ils le craignaient. Rien qu’un peu. Mais tout avantage était bon à prendre. Il décida de jouer les durs, et, se redressant au maximum de ce que lui permettaient ses entraves, il tourna la tête et cracha le sang et la bave qui s’étaient accumulés sous sa langue.
   -Puis-je savoir de quoi je suis accusé?, s’enquit-il d’une voix forte, que sa mâchoire tuméfiée rendait balourde.
   -Commerce avec les démons, et meurtre d’un officier de sa Sainteté l’Empereur. Mais pour le moment, l’oreille pointue, tu ferais mieux de la fermer, si tu tiens à tes dents. Sa Grandeur sera bientôt là. Et elle aura quelques questions à te poser. Et si j’étais toi, je ferais tout pour lui donner des réponses satisfaisantes, ajouta le borgne avec un ton lourd de sous-entendu.
   Vizamir avala péniblement sa salive, les yeux s’activant à la recherche, vaine, d’une solution. Il ne voyait pas comment sa situation pouvait être pire. Il était inculpé pour deux des crimes les plus lourds de la loi impériale. Son « commerce avec les démons » devait probablement se résumer à son apparence, qu’un honorable citoyen aura de bon cœur reportée aux autorités dans l’espoir d’une pièce ou deux. Venir a Ikérias avait été une mauvaise idée depuis le début, il ne le réalisait que maintenant. Une erreur qui lui serait très certainement fatale.
   A lui, comme à Skelda. Seule dans le cœur même de l’empire qu’elle avait combattu et vaincu trois ans durant, et ne parlant pas un mot de commun, ses chances de survie étaient négligeables, pour ne pas dire inexistantes.
   Le temps ne tarda pas à se déformer, à s’allonger au rythme irrégulier des délires du vieil homme dans sa cellule, qui se tournait par moments, cherchant un peu de confort dans son sommeil dévoré par la fièvre. La femme, elle, ne bougea pas une seule fois, et ses yeux, vides et morts, ne cillèrent jamais, leurs petites pupilles noires braquées sur Vizamir. Les miliciens reniflaient de temps à autre, ou s’échangeaient une blague à voix basse, mais rien de plus. Ils se contenaient d’attendre, les mains posées sur les pommeaux de leurs armes à leur ceinture, prêts à parer à toute éventualité. Il n’y avait pas de fenêtre, et aucune lumière ne filtrait de sous le pas de la porte. Vizamir n’avait aucune idée de l’heure qu’il était, et au fur et à mesure que l’attente se prolongeait, l’air se chargeait d’une moiteur et d’une lourdeur insupportable, qu’il ressentait sur sa poitrine, accompagnée par la peur de plus en plus oppressante. Peur pour lui-même, et peur pour Skelda, surtout.
   Des images insupportables tournaient en boucle dans son esprit, des images de soldats répugnants et sales, en cercle dans une salle similaire, attendant chacun leur tour pour violer la Skarg brisée et vaincue ; des images du Colisée, sur la piste duquel Skelda nue et sans arme était jetée en pâture à des lions. Ce qu’il avait commencé à deviner s’était mué, à l’approche de sa propre mort, en une certitude stupéfiante et d’une violence inouïe, d’une absurdité telle qu’elle le laissait tremblant et le souffle haché. Il aimait cette femme de toute la fibre de son être, et c’était un sentiment si agressif et puissant qu’il en avait mal. Toute son essence aspirait à être à son côté, à partager ses repas, ses histoires, à se battre avec elle, pour elle.
   Il n’avait jamais rien connu de tel, et cela l’effrayait plus que toutes les horreurs qu’il avait contemplées au cours de sa vie d’aventure, plus que tous les cauchemars qui visitaient inlassablement ses rares nuits de sommeil. Son amour, brûlant, douloureux, bien au-delà de sa compréhension, s’exprima par la haine farouche et débordante qu’il se mit à éprouver pour l’Empire. Cet Empire qui allait lui prendre la seule chose qu’il ait jamais chérie, et qu’il chérirait jamais. L’amour et la haine, si opposés, si proches, dansèrent dans son esprit jusqu’à un point de fusion qui le laissa vide et épuisé.
   Il ne savait plus quoi penser, ni à quoi penser. Tout lui paraissait insensé. Son existence, sa quête. Souhaitait-il vraiment découvrir qui -ou quoi- il était? Et si la réponse n’était pas celle qu’il espérait, si elle n’était pas recevable? Que ferait-il?
   « Comment ne pas craindre un homme pour qui la mort n’est rien? »
   La porte s’ouvrit avec fracas, le faisant sursauter, l’arrachant à ses pensées existentielles. Aussitôt son esprit rationnel reprit le dessus, et froidement il étudia le nouvel arrivant. C’était un homme de haute taille, bien que décharné. Il portait une riche soutane en velours pourpre, et un lourd médaillon en or, représentant un temple, pendait à son cou rachitique. Quelques touffes de cheveux filasses et gris s’obstinaient sur son crâne lisse, et ses traits tirés, rongés par des tâches de vieillesse, rappelèrent à Vizamir ceux d’un vautour. Malgré tout, son pas était alerte, ses gestes sûrs, et il referma le battant avec une expression de franche colère, qui se mua en curiosité dès qu’il aperçut Vizamir ligoté sur sa chaise. 
   -Qu’avons-nous là?, souffla-t-il avec des yeux qui se mirent à pétiller.
   Un peu de salive perla à ses lèvres molles, comme si la vision qu’il avait de Vizamir le mettait en appétit.


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La Tour du Rouge : La Route du Nord - Chap 4 (3e Partie)
« Réponse #236 le: jeudi 20 septembre 2012, 17:32:37 »
Coucou !

Juste un petit message entre deux éternuements pour te dire que j'ai rattrapé mon retard sur la Route, et que j'ai évidemment beaucoup aimé. Non, pas de sémillant pavé pour cette fois, j'ai pas la forme, hélas. :niak:

Je tiens tout de même à préciser que je suis très curieux de la suite des événements, au vu du dernier rebondissement, et que j'ai hâte de voir Vizamir et Skelda de nouveau ensemble. Leur relation me plaît, elle me rend très curieux. Ce sont deux personnages particuliers, singuliers, ce qui rend leur association assez atypique.
De même, je suis avide de connaître de nouveaux détails sur le monde que tu as échafaudé, ayant toujours apprécié ce genre d'informations.

Une question me turlupine néanmoins depuis un petit moment : étant donné la position géographique de l'île de Skarg, ajouté au fait que le froëdar de Skelda n'est pas passé par Ikérias, quelle route l'invasion a-t-elle suivie ? J'imagine qu'ils ont débarqué à l'est, puisque Skelda a vu les murs d'Uru-Ban, mais après j'avoue avoir du mal à comprendre quelle a été leur progression.
Si tu pouvais m'éclairer sur ce point, ce serait sympa, à moins que tu n'aies prévu d'en parler dans un futur chapitre, bien entendu.

A part ça, eh bien... j'attends la suite, tout simplement. Eh non, pas de remontage de bretelles à propos des fautes aujourd'hui, mon message a subi une sacrée cure d'austérité. Et puis je fais que rabâcher les mêmes choses, donc si tu veux tout savoir, je te renvoie à la correction de ton texte du concours (du premier tour, s'entend).

A bientôt et bonne continuation ! :^^:


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« Réponse #237 le: jeudi 20 septembre 2012, 17:48:05 »
Merci PdC qui m'a remis en mémoire que je devais lire cette suite !

J'aime beaucoup cette prise de conscience de Vizamir, et ce sentiment qui l'habite. Sentiment d'amour violent et exacerbé qui est très bien rendu, au point de se demander sa réelle origine ? N'est-t-il pas alimenté par seulement un besoin de trouver un but ? Un effet d'un premier amour ? Peut-être même un autre attrait moins "naturel" de la guerrière ? Bon, là c'est moi qui m'enflamme, mais sur ce genre de chose, j'ai facilement tendance à le faire. Et de mon point de vue, que ton texte me fasse cette impression est un gage de qualité !

Reste à savoir qui est cet empourpré et ce qu'il lui veut (et ton univers me fait en certains points beaucoup penser à Berserk, tout comme au début, l'histoire dans le village, avec le démon dans l'église), bref, façon de dire que j'attends la suite :niak:

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La Tour du Rouge : La Route du Nord - Chap 4 (3e Partie)
« Réponse #238 le: samedi 22 septembre 2012, 16:17:10 »
PdC ==> Hey! Ca me fait super plaisir de te voir sur ce cher topic, pavé ou non! :) Content que cette Route te plaise en tout cas, et plus spécialement le duo Vizamir/Skelda, puisque l'histoire repose principalement dessus, donc je suis heureux qu'il marche. :niak: Pour ta question ce n'est pas un secret défense, je t'ai fait un petit .png pour pouvoir mieux y voir. Merci d'être passé, ça me fait toujours vachement plaisir. ^^

Doutchy ==> C'est pas la première fois qu'on compare mes oeuvres à Berserk, faudrait que je le lise un jour. :niak: Merci en tout cas, en espérant que la suite continue de te plaire. :)


Sur ce, suite et fin du chapitre IV. Où les choses sérieuses commencent. Bonne lecture!



__________________________________



Chapitre quatrième :
Ikérias
-4e Partie-



-Qu’avons-nous là?, souffla-t-il avec des yeux qui se mirent à pétiller.
   Un peu de salive perla à ses lèvres molles, comme si la vision qu’il avait de Vizamir le mettait en appétit.
   Par tout ce qui est sacré, songea l’intéressé avec un frisson, c’est probablement le cas.
   -Votre Grandeur, expliqua le borgne en venant l’accueillir. Nous sommes absolument navrés de vous déranger si tard dans la nuit, pendant les jeux de Sa Divinité, mais nous avons jugé que l’affaire vous intéresserait.
   -Je dois vous avouer, décurion, que votre tête n’a jamais été aussi proche de se retrouver sur une pique que ce soir, gloussa le prêtre. Mais vous avez bien jugé. Bien, oui, très bien.
   Il se tourna un court instant, repoussant d’un geste sec le chiffon sale. Des lames, des marteaux, des cisailles et des instruments que Vizamir n’aurait su décrire luisirent faiblement sous la lumière des torches. Dans sa cage, le vieillard malade poussa un plaintif gémissement, qui passa inaperçu.
   -Tout est prêt, bien.
   La voix du prêtre évoquait à Vizamir le raclement d’une pierre contre une autre. Un son hautement désagréable, qui ne faisait rien pour arranger la peur primitive qui l’avait saisi à la vue des instruments.
   -J’ai toujours apprécié votre rigueur, décurion. Vous serez récompensés, vous et vos hommes.
   -Nous sommes au service de Votre Grandeur, s’inclina le borgne avec un sourire satisfait.
   -Oui, oui, bien. Amenez la table.
   Le vautour s’approcha du prisonnier à pas lents, se frottant les mains comme un badaud observant une belle marchandise sur un étal. Derrière lui, les deux sous-fifres soulevèrent la table et l’approchèrent suffisamment pour que Vizamir puisse contempler les tâches rougeâtres qui maculaient les lames. Il eut du mal à avaler sa salive.
   -Je suis le Haut-Prêtre Honorius, se présenta le vieil homme avec un sourire de prédateur. Vous êtes accusé de commerce avec les démons, et je suis là pour vérifier le bien fondé de cette accusation, ma foi, fort grave, n’est-ce pas? Quel est votre nom?
   -Vizamir, répondit l’intéressé d’une voix rauque, incapable de détacher son regard des instruments que l’homme aux plaques rouges disposait rigoureusement en arc de cercle, visiblement par ordre de taille.
   -Une bien belle panoplie, n’est-ce pas?, fit Honorius en suivant son regard. J’espère que nous n’aurons pas à nous en servir ce soir, continua-t-il d’une voix qui laissait clairement entendre le contraire. Mais cela, comprenez-le bien, ne dépendra que de vous.
   Vizamir ferma les yeux un court instant. Il transpirait abondamment, à cause de l’air moite, mais surtout à cause de la peur. Il tira pitoyablement sur ses liens, mais ceux-ci restèrent implacablement stoïques. Le décurion apporta un tabouret, sur lequel Honorius s’installa, à la gauche du prisonnier.
   -L’honorable citoyen qui vous accuse, commença-t-il avec un sourire bienveillant, affirme que vous étiez accompagné, par une femme dont la moitié du visage manquait. Il affirme qu’aucun homme ne pourrait survivre à une telle blessure sans en mourir, à moins d’user de magie noire. Niez-vous?
   Vizamir voulait réfléchir, gagner du temps, mais tout ce à quoi il parvenait à penser, c’était ces lames et ces marteaux, sur la table. Ils luisaient faiblement, leur fil parfaitement aiguisé.
   -Je.. Je…
   Le poing ganté de fer du décurion s’abattit sur sa bouche avec une telle violence qu’il fallut qu’un des soldats agrippe sa chaise pour l’empêcher de basculer sur le côté. Du sang coula dans le fond de sa gorge, manquant l’étouffer.
   -Allons, l’encouragea Honorius d’une voix qu’il voulait cajoleuse. Il va falloir parler plus distinctement, Vizamir. Alors, niez-vous?
   -Non, souffla-t-il.
   Un mélange de dégoût et de haine de lui-même s’insinua dans son cœur. Il voulait protéger Skelda, mais il savait que tôt ou tard, la douleur le ferait parler. Et seuls les idiots aimaient souffrir.
   -Où se trouve-t-elle, en ce moment?
   -Je… Je ne sais pas. Nous… Nous nous sommes séparés. Je ne sais pas où elle est.
   Le sourire d’Honorius s’allongea suffisamment pour découvrir ses dents pourries. Il fit un petit signe de tête au décurion, qui détacha les poignets de Vizamir. Ce dernier eut un instant l’espoir insensé que son mensonge était passé, mais lors que le borgne lui prit la main gauche et le força à déplier ses doigts, il comprit qu’il avait tort. Il se mit à se débattre quand l’hommes aux plaques rouges s’empara d’un petit disque percé d’un trou suffisamment grand pour y entrer un doigt.
   -Vizamir. Vous et moi avons une longue conversation devant nous. Et j’aimerais que nous soyons honnêtes l’un envers l’autre. Voulez-vous? Nous savons que votre compagne séjourne à vos côtés au Gai Légionnaire.
   Honorius s’humidifia les lèvres, observant avec des yeux brillants le borgne qui passait l’instrument autour du petit doigt de Vizamir, que les deux autres maintenaient en place.
   -Non, je vous en supplie!, gémit-il pitoyablement, fou de terreur.
   -Vizamir, il faut que vous compreniez qu’être honnête avec moi vous épargnera bien du tourment. 
   -J’ai compris! J’ai compris, pitié, j’ai compris!
   Aussi clairement qu’il entendit le « tchak », il ressentit la perte de son membre avec une acuité surnaturelle. Son doigt sectionné roula sur le sol souillé en même temps qu’un hurlement de douleur s’échappait de sa gorge. Ses muscles se contractèrent, et il frappa le sol de ses talons comme un possédé. Du sang, son sang!, s’échappait de la plaie nette à gros bouillons, éclaboussant les pierres et ses pieds.
   Un long moment passa avant que la douleur s’estompât suffisamment pour qu’il cesse de hurler.
   -Vous n’avez pas à subir tout ceci, Vizamir, reprit Honorius. C’est si simple. Il suffit de me dire la vérité.
   Le borgne passa son annulaire dans l’orifice de l’instrument.
   -Une question simple maintenant, Vizamir. Qu’êtes-vous venu faire à Ikérias?
   Sa réponse mourut sur ses lèvres, lorsque le vieillard fiévreux se releva soudainement sur ses pieds, le corps arqué, la tête tirée en arrière. Ses yeux se révulsèrent, et sa bouche s’ouvrit sur un cri épouvantable, contre-nature.
   -Par Maaz’Dhun, s’agaça Honorius en se retournant.
   Mais ses yeux s’agrandirent autant que ceux de Vizamir et des miliciens, lorsque le corps rachitique du vieil homme se mit à trembler comme une feuille agitée par la tempête. Il tomba à genou, et une écume rougeâtre perla à ses lèvres. Et soudain, son squelette « implosa », ne laissant derrière lui qu’un sac d’os et de peau flasque, au moment même où une ombre jaillit de sa bouche. Une créature de ténèbres se redressa lentement, dardant deux yeux jaunes, ronds et luisants sur Vizamir.
   C’était une caricature d’homme, un être aux membres décharnés, voûté, le crâne déformé. Un murmure d’un autre monde s’éleva, et la créature fit un pas maladroit, puis un autre, titubant sur ses jambes frêles. Elle traversa les barreaux comme si elle n’avait aucune matière. Le décurion fut le plus prompte à réagir. Lâchant Vizamir, il dégaina son épée usée et frappa un coup violent. Son arme traversa le crâne de l’apparition sans effet probant. Puis cette dernière se ramassa sur elle-même, formant une flaque, puis elle bondit et plongea dans la bouche ouverte de l’homme.
   Ce dernier lâcha son épée qui rebondit sur le sol avec fracas, et il fit un pas en avant, halluciné, puis un autre, et il se mit à fondre. Sa chair dégoulinait le long de ses os qui s’effritaient, ne laissant derrière eux que la créature, plus grande, plus épaisse, plus forte. Elle se baissa pour ramasser l’épée, et lorsqu’elle se redressa, on pouvait deviner une barbe sur son menton, et un casque à corne sur son front.
   Terrorisés, les deux soldats survivants tirèrent leurs armes sans conviction, tétanisés par ce qui était arrivé à leur chef. Honorius était tombé de son tabouret et rampait sur les fesses, récitant des prières vaines à ses dieux. Vizamir s’était figé, sourd à la douleur qui pulsait dans sa main. Il se tenait à quelques centimètres à peine du monstre,  et il pouvait sentir son souffle méphitique. Mais ce dernier ne s’intéressa pas à lui. Avec sa démarche d’ivrogne, il tituba vers les deux soldats, son arme s’agitant au bout de son bras comme un poids mort.
   Avec un cri couplé de sanglots, le vérolé frappa trois coups de son gourdin, trois coups qui ne stoppèrent nullement la créature. Elle l’attrapa à la gorge, et lui enfonça son épée dans le ventre. Le dernier milicien n’essaya même pas de se défendre, préférant se recroqueviller sur lui-même ses bras au dessus de la tête pendant que la lame du spectre s’enfonçait dans son crâne avec difficulté. Sans plus de considération, la créature essaya de déloger l’arme de son carcan d’os, mais visiblement pas assez forte, elle renonça, tournant son attention sur Honorius, qui se remettait, tremblant, sur ses pieds. Ses yeux exorbités lançaient des regards affolés autour de lui, dans l’espoir de trouver quelque chose, n’importe quoi, qui pourrait lui sauver la vie.
   -A… Arrière, monstre!, hurla-t-il en brandissant son médaillon, croyant peut-être que ses dieux le protégeraient.
   Mais aucun éclair vengeur ne frappa l’être de ténèbres lorsque ses doigts se refermèrent sur la gorge maigrelette d’Honorius jusqu’à s’enfoncer dans la chaire molle. Des larmes silencieuses se mirent à rouler le long des joues de Vizamir. Alors qu’il avait dorénavant les mains libres, l’idée de se détacher ne lui avait même pas traversé l’esprit. Il ne pouvait que contempler, empli d’effroi, la scène irréelle qui se déroulait devant lui. Une partie détachée de lui nota que la femme, dans sa cage, n’avait pas bougé, que ses yeux semblaient irrémédiablement fixés sur lui.
   Lorsque les borborygmes d’agonie d’Honorius cessèrent, l’apparition se tourna vers Vizamir, ses yeux luisants, sphériques, brillant comme de petits soleils dans cet amas vaseux d’ombres et de ténèbres. Une matière noire et visqueuse s’écoulait de son corps à chacun de ses mouvements, décharnant un peu plus à chaque seconde sa silhouette déjà squelettique. De sa démarche titubante, faible et hagarde, elle s’approcha, répandant son humeur noire à sa suite. Sa mâchoire inférieure se détacha et tomba au sol en se disloquant. Ce qui ne l’empêcha pas de murmurer d’une voix démoniaque, d’outre-monde.
   Au bout de la Route, Caelach, là où les ombres et les morts et les rêves gisent sous les tumulus de glace et de neige. Je t’attends, Caelach. La Route t’attend.
   Un souffle méphitique, purulent, s’abattit sur le visage de Vizamir, le faisant tressaillir. Il sentit son moignon de doigt qui cicatrisait à une vitesse surnaturelle, irradiant dans sa main mutilée une douleur ardente. L’être vacilla, sa jambe gauche implosant. Il s’effondra au sol dans des projections d’humeurs malignes, et il rampa avec son dernier bras, son torse déchiré suivant péniblement. Ses yeux disparaissaient sous la matière noire.
   Je… t’attends… Caelach.
   Et dans ce dernier murmure, la chose disparut, ne laissant derrière elle qu’une mare d’ichor ténébreux et fumant. Sonné, choqué, abasourdi, Vizamir défit ses liens et se leva péniblement, sur des jambes mal assurées. Il ne put faire qu’un pas avant d’être tordu en deux par un violent rejet de bile qui le laissa le souffle court.
   Les yeux de la femme, dans sa cage, le suivirent silencieusement tandis qu’il quittait cet antre du cauchemar.


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La Tour du Rouge : La Route du Nord - Chap 4 (4e Partie)
« Réponse #239 le: samedi 22 septembre 2012, 16:25:16 »
Bon, j'ai pas le temps de détailler, et si je poste pas maintenant, je vais oublier de le faire. J'essayerai d'éditer plus tard, mais je vais juste dire que la scène est bluffante, prend bien aux tripes, et pauvre Vizamir. Mais qui est-il ?

Vivement la suite !