Auteur Sujet: La Tour du Rouge : [Random | Très court] Sans titre #1  (Lu 80111 fois)

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La Tour du Rouge : Les Carnets du Mercenaire 7 à 10.
« Réponse #180 le: mardi 23 novembre 2010, 18:51:20 »
Nyahaa! Que des bonnes nouvelles aujourd'hui! Un nouveau chapitre de Triangle, je suis super contente!

Encore un très bon chapitre! J'ai bien cru que Tarquin allait y passer o_O Mais je pense qu'il va être indispensable pour la suite des évènements... Suite que j'attends d'ailleurs, j'ai hâte de voir ce que va donner la cérémonie de l'épée... Je me pose plein de questions, et si Link n'arrivait pas à retirer l'épée de son socle, pire si c'était le Chien qui y parvenait??? Je sens que je ne suis pas au bout de mes surprises! Vivement la suite!!! :niais:

Hors ligne Great Magician Samyël

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La Tour du Rouge : Les Carnets du Mercenaire 7 à 10.
« Réponse #181 le: jeudi 23 décembre 2010, 14:24:38 »
Silver ==> Merci pour le commentaire ! Quant à Samyël, je pense que nous en avons déjà parlé ^^

Saku ==> Merci pour le commentaire! Content que Triangle continue à te plaire, après tant de temps! J'espère que ce bout de chapitre répondra à tes attentes.


Bon, après un mois pile, voici enfin la fin du chapitre XVI. Hélas, une fin ridiculement courte, j'en conviens. Comme dit précédemment, je n'étais pas très inspiré. Alors plutôt que de rester bloqué dessus pour l'éternité, je l'ai précipité, pour pouvoir enfin enchaîner. Pour me faire pardonner, je vous promets un long chapitre XVII avant la fin des vacances!

Bonne lecture!


______________________


XVI
-Tarquin-
(2e partie)

   
       Bien qu’on ait interdit l’accès au Temple aux gens du commun par l’intermédiaire d’un efficace cordon de miliciens, la Chambre de l’Epée était bondée. Une haie de soldat avait été érigée pour préserver l’accès au piédestal. La Lame Purificatrice semblait vouloir s’arracher à son socle de granit, s’illuminant de milles feux sous les rayons du soleil. On aurait dit qu’elle avait conscience de la présence de son maître légitime, et quelle brûlait de rejoindre sa main.
   Tarquin espéra cependant que ce n’était là qu’un effet de son imagination. Le coup qu’il avait reçu à la tête lui causait une migraine atroce. Il restait cependant tous les sens aux aguets. Aghanim ne s’était pas remontré : avait-il eu vent de l’échec de son plan ou alors cela faisait-il justement partie du plan? On ne pouvait accéder à la Chambre que par la Porte du Temps, lourdement protégée par des gardes en armure et surveillée par certains de ses meilleurs éléments. A moins de connaître les passages secrets dont l’existence demeurait secrète même de la Famille Royale, on ne pouvait attaquer que de front. A moins de se déplacer par magie, évidemment. Cette hypothèse angoissait le Sheikah. Une attaque surprise et éclair portée par la magie serait dévastatrice.
   Plus les secondes s’égrenaient, plus le malaise de Tarquin croissait. Sans même sans rendre compte, il se grattait le dos de la main droite comme un forcené. L’occasion était vraiment propice à une attaque. Il le sentait. Ses sens de Sheikah ne le trompaient jamais. Quelque chose allait se passer.
   -Restez sur vos gardes, préconisa-t-il à l’adresse de ser Mikau.
   Ce dernier hocha gravement la tête, la main posée sur la garde de son épée.
   Tout le gratin du royaume était là. Les maisonnées Mojo, Dodongo, Zora et Dragmir au grand complet, le roi Salomon et son fils Nohansen, ser Locke Sanks, Feena Hurlebataille, ainsi que tout un florilège de menus seigneurs, hobereaux et petits chevaliers. Tous murmuraient entre eux, riaient, échangeaient des potins, dans un vacarme rendu assourdissant par l’acoustique de la salle. L’on attendait plus que le principal intéressé : son Altesse Link. Ce dernier avait la fâcheuse manie de s’encombrer d’un pompeux décorum dans tout ce qu’il entreprenait, et savait se faire désirer.   En temps ordinaires, cela n’aurait en rien gêné Tarquin, mais la tension accumulée au cours des dernières semaines, sa récente attaque et la sensation que les choses échappaient à son contrôle le rendaient un peu nerveux et irritable. 
   Finalement, après de longues minutes d’attente insoutenables, Lord Link fit son apparition. Il avait choisi pour l’occasion une armure de parade du plus bel effet, en plate dorée incrustée d’émeraudes scintillantes et de fils d’argent. Le plastron arborait son emblème, le loup, tandis que le bandeau de soie qui retenait ses longs cheveux dorés était aux couleurs de la famille Royale. Sa ceinture ne portait aucune arme. La Princesse Zelda, sa femme, allait à son bras, sublime dans sa robe de satin à crevées, au décolleté plongeant que masquait en partie un magnifique pendentif en or à l’effigie de la Triforce. A la voir ainsi, si altière, si belle, à côté de son Héros d’époux, il était facile d’oublier qu’elle n’avait que quinze ans.
   Lorsque la Princesse et le Prince entrèrent dans la Chambre de l’Epée, tous s’inclinèrent en guise de salut. Le couple rendit les salutations. Lord Link ne pouvait se détacher d’un sourire avide qui déformait ses traits tandis que ses yeux brûlaient d’envie en caressant du regard la Lame Purificatrice. Cette attitude ne plut pas à Tarquin.
   -Gentes dames et gents seigneurs!
   Sa voix grave portant fort, Rauru l’Intemporel se hissa sur le socle de l’Epée. Il avait pour l’occasion passé une soutane qu’on aurait dit tissée dans de l’or pur, et que tenait en place sa traditionnelle large ceinture ornée de triangles. Il leva haut ses mains aux doigts boudinés pour réclamer l’attention.
   -Il y a de cela presque un an, durant la Grâce, les Déesses-Mères nous ont envoyé un message. Cette lame ici-même, s’est changée pour quelques instants en or du plus pur, tandis que des cloches éthérées chantaient quelques louanges. Chacun a pu aller de son interprétation, mais aujourd’hui, le message nous paraît clair! Les Très-Hautes nous annonçaient un nouvel Âge d’Or pour Hyrule!
   Le Gardien du Temple s’interrompit quelques instants pour ménager son effet. Les murmures reprirent de plus bel, interloqués, curieux, enthousiastes. Chacun y allait de son petit commentaire. Tarquin ne pouvait que louer les talents d’éloquence du prêtre.
   -Rendez-vous en compte. La guerre contre les Clans est finie. Nous sommes en paix avec tous nos voisins. Les champs donnent d’abondantes récoltes et le peuple se repaît dans la liesse! Et voici que nous parvient, en sus de tous ces bienfaits, un véritable Héros, tel que nous en attendions un depuis des siècles.
   Il indique Lord Link du doigt, qui rayonnait littéralement sous la lumière des vitraux.
   -Certains persistent à réfuter la vérité, reprit Rauru, mais moi, je n’ai aucun doute. Les Déesses m’ont rassuré. Aujourd’hui même, la Lame Purificatrice sera enfin arrachée à sa gangue de pierre, et brandie par la main d’un homme! Allons! S’il vous plaît! Veuillez rester calme. Mon Prince, daignez approcher.
   Link lâcha le bras de sa femme, qui le regardait avec tant d’amour dans les yeux que c’en était indécent, et grimpa sans hâte les quelques degrés de pierre qui menaient au socle. Conformément à la tradition, il embrassa l’Intemporel pour recevoir la bénédiction des Déesses, puis vint se poster devant l’Epée. Au lieu de se jeter dessus, il porta un vaste regard circulaire pour scruter la foule, qui fut parcourue d’un frisson. Tarquin eut la désagréable sensation que ce regard s’attardait un moment sur lui, et que cet horripilant sourire de triomphe lui était personnellement destiné.
   Link posa les mains sur le manche de l’Epée, ses yeux luisant d’avidité, d’envie et d’excitation. L’assemblée retint son souffle. Le cœur de Tarquin se mit à battre plus fort. Il était impossible qu’il parvint à retirer l’Epée. Impossible, tout le monde était catégorique là-dessus. Mais dès lors, d’où lui venait donc cet horrible pressentiment?
   Le Héros prit une inspiration, puis commença à tirer sur Lame, sans forcer. Pendant quelques secondes, il n’y eut rien de notable, et Tarquin s’en félicita. Mais soudain, dans un crissement affreux de tombe qu’on rouvre, l’arme commença à coulisser hors de son tombeau minéral. Millimètre après millimètre, la Lame Purificatrice s’offrait à la vue du public médusé. Le sourire de Lord Link s’élargissait proportionnellement.
   Déconfit, Tarquin réfléchissait à toute allure. Il n’aimait pas ce à quoi il assistait, non vraiment pas, ainsi que ce que cela impliquait à moyen et long terme. Il ressentait des picotements dans la main droite, et il continuait de s’en gratter furieusement le dos, sans même s’en rendre compte. Après avoir extrait quarante bons centimètres d’acier, la pointe de l’arme, que personne n’avait jamais contemplée de mémoire d’homme, jaillit à son tour.
   Ce fut alors le chaos.
   Une onde de choc explosa à l’intérieur de la Chambre de l’Epée, envoyant tout le monde à terre dans des cris de panique. Des bourrasques surnaturelles s’abattirent en hurlant dans le Temple, brisant un vitrail. Au centre de la tourmente, Link paraissait non affecté. Sa chevelure libérée du bandeau volait furieusement tout autour de lui, mais il n’en avait cure. Il n’avait d’yeux que pour l’arme qu’il tenait. Les cristaux d’or enchâssés dans la garde en améthyste se mirent à scintiller. Une explosion de souffrance brute fusa dans la main de Tarquin. Il poussa un hurlement qui se perdit dans la tempête. Il avait l’impression que quelqu’un lui broyait les os avec un tison chauffé à blanc. Il avait la sensation que ses nerfs s’enflammaient, que ses doigts se disloquaient, que sa chaire fondait. Mais à travers les larmes de souffrance, il voyait que son membre était toujours intact. Se forçant à s’en détacher, il reporta son attention sur la scène.
   A l’autre bout de la Chambre, Locke Sanks semblait être en proie à des tourments similaires. Son visage balafré déformé par la souffrance, il tenait ce qui lui restait de main droite devant lui, tandis que dame Laruto essayait de l’apaiser en lui caressant les cheveux. Personne ne faisait attention à eux. Lord Link leva lentement l’Epée, jusqu’à la pointer tout à fait à la vertical. Alors, la lame s’embrasa d’un feu magique et sublime, qui s’éleva en tournoyant en une magnifique colonne incandescente qui fusa ver les nuées. La terre trembla, de petits morceaux de roche s’arrachèrent des murs et s’effondrèrent en pluie fine sur les personnes présentes.
   Puis aussi soudainement que cela avait commencé, le calme revint. La douleur disparut de la main de Tarquin, les flammes s’estompèrent, les cristaux d’or s’éteignirent, le vent s’essouffla et le sol cessa de secouer. Dans la torpeur qui suivit,  la voix incertaine de Rauru s’éleva, rauque.
   -Peuple d’Hyrule! A genoux devant votre Héros!
   Personne ne remarqua ser Allister, quittant la Chambre d’une démarche colérique.
« Modifié: samedi 18 août 2012, 16:52:21 par un modérateur »

Hors ligne sakuranbo

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« Réponse #182 le: jeudi 23 décembre 2010, 17:14:55 »
Oh my god!!! Je n'aurai jamais cru que Link sorte l'épée de son socle!!! Tu as tout fait jusqu'à présent pour m'en persuader, et c'est réussi, bravo! Je m'étais persuadée qu'il échouerait lamentablement xD Mais en fait Link est bien plus intelligent et diabolique que je ne le croyais o_O
J'adore toujours autant ton histoire qui est comme à l'accoutumée très bien écrite, et en plus de ça, chaque chapitre arrive toujours à me surprendre! Vivement la suite encore une fois!!!

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« Réponse #183 le: jeudi 23 décembre 2010, 18:47:11 »
Bien écrit, plus ou moins prévisible mais j'espère voir des développements inattendus. Pour Samyël, je ne sais quoi penser mais peut être que je vais conserver l'œuvre. Si tu ne veux pas, n'hésites pas à le dire. Je ne compte pas reprendre l'univers mais simplement le garder en souvenir. Bonne continuation.

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« Réponse #184 le: jeudi 23 décembre 2010, 20:04:38 »
Silver, tu as trouvé ça prévisible? Oo
Tu as beaucoup d'imagination, dans ce cas. J'aurais mis ma main au feu que Link échouerait et que Sanks la retirerait devant tout le monde, déclarant ouvertement une guerre avec son "maître" et la Famille Royale.

Ah, je remarque que c'est mon premier commentaire sur ce topic...ben j'vais en profiter, tiens.
Samyël, j'ai suivi le Triangle de Pouvoir, et lu une partie du Cycle du Rouge. Ce dernier m'a séduit par son univers et la qualité de l'écriture, mais je dois dire que le Triangle du Pouvoir fut pour moi la vraie claque !
L'univers Zelda vu cent fois, toujours avec ce même respect de la saga, le Link héroïque, la Zelda mature et intègre, le Ganondorf toujours plus vil...est pour une fois radicalement modifié, et avec brio.
Que ce soit la manière de découper les chapitres, en faisant avancer l'intrigue par les yeux de différents personnages, ou la complexité des relations au sein de la Cour, ou simplement le plaisir de voir enfin un Link antipathique...
Bref, je suis carrément fan de cette fic. Et j'en attend la suite avec impatience. Même ce dernier morceau de chapitre ne donne absolument pas l'impression d'être bâclé.

Continue comme ça.  :)

Hors ligne Great Magician Samyël

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« Réponse #185 le: dimanche 02 janvier 2011, 18:51:18 »
Saku ==> Haha! Rien n'est jamais ce dont il paraît, n'est-ce pas? :3 Merci encore pour ton commentaire, en espérant que la suite te plaise!

Silver ==> Merci pour le commentaire! Bien sur que tu peux sauvegarder le Cycle, mais de toute manière je ne compte pas le retirer du topic.

Darkmikau ==> D'abord, bienvenue dans cette humble Tour du Rouge ^^ C'est toujours un plaisir d'accueillir de nouvelles têtes, surtout quand elles sont sympathiques :p Ensuite, merci de suivre Triangle de Pouvoir et d'avoir commenté! C'est toujours très agréable de se savoir lu, et surtout lorsque ce que l'on produit est apprécié ^^ N'hésite pas à revenir dans le coin aussi souvent que tu le souhaites, et en espérant que la suite te plaise!


Chose promise chose due, voici le chapitre XVIII. Parce qu'une bonne nouvelle n'arrive jamais seule, comme le découvre notre bon Linebeck. A l'occasion de ce chapitre il serait peut-être bon de relire, ou juste survoler, le chapitre VII -Kaepora-, pour saisir toutes les subtilités et tout ce qu'il y a à comprendre. Les liens de tous les chapitres se trouvent dans le sommaire, sur le premier post. :)

Sur ce, je vous souhaite une très bonne année 2011, plein de bonnes choses, et une bonne rentrée!

Ainsi qu'une bonne lecture, naturellement. ;)




____________________________________________


XVII
-Linebeck-


   Kaepora le dévisageait durement, par-dessus la table où reposait, visiblement inoffensif, le Masque. Une veine palpitait sur la tempe du vieux mage, le seul signe extérieur de l’immense fureur qui le dévorait. Linebeck déglutit et détourna les yeux.
   -Vous auriez du m’en parler!  Gronda Kaepora.
   -Et comment aurais-je pu savoir que vous étiez un magicien, messire Pérault?
   Le manque de sommeil et la douleur rendaient Linebeck nerveux et irritable. Son épaule lui faisait un mal de chien, là où le couteau s’était profondément enfoncé -sans rien toucher de vital, par bonheur- et il était contraint de garder son bras replié contre lui. On ne lui avait permis de comater qu’un jour seulement, suite à quoi, impatient, Kaepora avait accéléré son retour à la conscience à l’aide de sa magie, pour mieux l’assommer à coup de moral.
   -Idiot que je suis! Tempêta ce dernier en se levant.
   Linebeck comprit alors que la colère du mage ne le visait pas. Le vieil homme se morigénait lui-même.
   -Comment ai-je pu ne point le sentir? Ca empeste comme un cadavre en décomposition! A cause de moi, le pauvre Scaff est mort.
   Mal à l’aise, Linebeck gesticula sur son siège. Dehors, dans les rues, la foule hurlait sa liesse tandis que Lord Link défilait sur son cheval, la Lame Purificatrice brandie. Le contrebandier avait vaguement entendu parler de cette légende, mais il n’y prêtait aucune attention. Ses problèmes étaient bien plus sérieux. Kaepora jeta un œil par la fenêtre, le front barré d’un pli soucieux, puis revint s’assoir.
   -Madura avait sûrement raison, grommela-t-il. Le monde devient fou. Comme si un seul miracle n’était pas déjà suffisant.
   -Un miracle?, déglutit Linebeck.
   -Oui, crénom d’idiot! Fou que vous êtes! Vous n’avez pas le moindre soupçon d’idée de la chose que vous avez amenée ici.
   Kaepora fit mine de s’emparer du Masque pour le lui coller sous le nez, mais il se ravisa au dernier moment. Linebeck avait mal à la tête. Une migraine affreuse qui le tenaillait depuis son réveil.
   -Allez-vous me le dire, à la fin, ou allez vous continuer à radoter comme un vieux jusqu’à ce que la mort nous prenne?, rétorqua-t-il en frappant du poing le plateau de la table à l’aide son mauvais bras.
   Il regretta aussitôt son geste lorsqu’un éclair de douleur fulgurant déchira son épaule. Il craignit que la blessure ne se rouvrît, mais le sang ne coula pas. La scène sembla radoucir Kaepora.
   -Pardonnez moi. Vous ne pouviez pas savoir, c’est vrai. Après tout, vous n’êtes que le transporteur. Ce que vous avez devant vous est une relique datant d’une époque sombre qui coïncide avec la venue des Hyliens, lorsque des tribus païennes et barbares se réclamaient seigneurs de ces terres. L’une d’entre elles était menée par un sorcier, un chaman, dont les pouvoirs égalaient, voire surclassaient, ceux des mages Hyliens. Il s’appelait Majora, et tirait sa magie impie de sombres rituels cannibales durant lesquels il dévorait littéralement l’âme des sacrifiés. Malgré toute sa puissante magie, son clan fut anéanti par les Hyliens, mais l’esprit de Majora perdura et s’incarna dans un masque à l’effigie d’un dieu ancien que son peuple vénérait.
   Kaepora marqua une pause. Linebeck se décomposait au fur et à mesure du récit, car il craignait de comprendre où le mage voulait en venir.
   -Le masque fut trouvé par un jeune soldat, qui n’y voyait qu’un objet décoratif d’un goût certes douteux. Mû par un sentiment qu’il ne pouvait lui-même définir, d’après ses propres mots, il décida de garder l’objet. Ce soldat s’appelait Odolwa, et par bonheur il tenait un journal. Il y écrivit que le lendemain de sa découverte, il commençait à sentir un besoin « irrépressible »  de cacher et protéger son acquisition. Il raconte qu’à cette période, il commença à souffrir de terribles maux de tête. Il entendait des voix dans son esprit, qui lui murmuraient des secrets qu’il ne pouvait pas connaître, qui lui donnaient des conseils. Ses nuits ne furent plus dès lors que cauchemars perpétuels. Il rêvait de massacres, de viols, qu’il commettait lui-même.
   Kaepora s’interrompit à nouveau, et sonda Linebeck de son regard scrutateur.
   -C’est votre cas aussi, n’est-ce pas?
   La bouche sèche, le teint plus pâle que celui d’un cadavre, il hocha la tête.
   -Que… Que lui est-il arrivé?, osa-t-il demander.
   -Son état mental et physique se détériora de plus en plus, tandis que les voix gagnaient en intensité. A la fin de son journal, ses propos deviennent incohérents, et plusieurs écritures différentes s’enchainent, comme si plusieurs personnes différentes avaient écrit les unes à la suite des autres. Puis vint le moment inévitable où Odolwa coiffa le Masque. Majora s’empara de son corps et de son esprit, annihilant ce dernier pour en faire un pantin servile. Doté d’une nouvelle enveloppe, le sorcier déchaîna la mort dans le nouveau royaume d’Hyrule, provocant un massacre indescriptible jusqu’à ce qu’une ultime alliance de mages en vienne à bout. Le corps d’Odolwa fut démembré et ses restes jetés dans l’Hylia. Quant au Masque, il fut un temps conservé sous scellé magique dans les sous-sols du Consortium, mais il finit par disparaître. Depuis lors, il réapparait à peu près une fois tous les siècles, provoquant un nouveau massacre avant de disparaître pour un autre siècle.
   Un silence de mort s’abattit sur la chambre. Un millier de questions tourbillonnait dans l’esprit de Linebeck, mais il avait peur de les poser.
   Ne l’écoute pas. Il te ment. Ne t’ai-je pas toujours protégé?
   -P… Pourquoi le Consortium voudrait-il d’une telle… chose?, articula-t-il difficilement.
   -Je l’ignore. Et c’est justement ce qui m’inquiète. Mes anciens collègues préparent quelque chose d’absolument affreux.
   Le mage frissonna et son regard se perdit une seconde, comme s’il se replongeait dans un souvenir.
   -Mais la réapparition du Masque est un signe bien plus funeste encore. Il faut impérativement le garder hors de leur porté. Je ne sais pas comment ils ont réussi à le retrouver et à mettre la main dessus. Cela ne m’inspire que de la crainte. Avez-vous déjà songé à le porter?, demanda-t-il soudain, prenant Linebeck au dépourvu.
   -Non!, se récria l’autre en pensant le contraire.
   -Bien, alors ce n’est pas encore trop tard. Je vais cacher cette monstruosité, le temps que je puisse m’en occuper de façon plus permanente.
   -Où… Où allait-vous le mettre?
   Linebeck contemplait l’effigie de bois avec des yeux fiévreux. Il écoutait à peine ce que lui racontait Kaepora. Les grands yeux lumineux de Majora aspiraient son être dans leur étreinte salvatrice.
   Ne l’écoute pas. Il te ment. Tu le sais. C’est moi qui t’ai sauvé. C’est moi qui te protège.
   Oui! C’était vrai. Majora l’avait sauvé. Majora lui avait permis de rencontrer ser Mikau. Sa vie, il la devait à Majora, et personne d’autre. Cela devenait évident à présent. Kaepora voulait garder le masque pour lui. Pour lui seul. Il voulait utiliser la lumière de Majora pour son profit personnel, empêchait les sages magiciens du Consortium de s’en servir pour aider l’Humanité…
   -Vous n’avez pas à le savoir, je suis désolé. C’est pour votre bien. Tant que son influence n’aura pas été totalement neutralisée, vous pourriez avoir envie de le retrouver.
   Linebeck secoua la tête, et il eut l’impression que milles tessons ardents lui vrillaient le cerveau. Il perdait l’esprit. Bien sur le masque était vil, maléfique. Il avait corrompu l’esprit d’un enfant pour tenter de l’assassiner.
   -Pourquoi a-t-il essayé de me tuer?, demanda-t-il en essayant d’occulter les voix qui murmuraient à ses oreilles.
   -Je ne sais pas. Je pense que vous ne lui convenez plus. Peut-être êtes-vous trop combatif, trop résistant, ou bien est-ce ce résidu de magie que je perçois en vous qui l’empêche de parvenir à ses fins.
   Linebeck n’entendit pas cette dernière théorie.
   Ne l’écoute pas, il te ment. Réfléchis.
   Oui, le vieux mage mentait, c’était évident. Pourquoi Majora aurait-il voulu le tuer après l’avoir sauvé d’une mort certaine? Cela n’avait aucun sens! Non, la vérité était ailleurs. Une vérité peu glorieuse. Kaepora était arrivé bien vite sur les lieux du crime… comme s’il s’y attendait. Il en était d’ailleurs sorti indemne, sans une égratignure. Oui, Kaepora avait envoyé le garçon contre lui, et mis en scène son sauvetage pour gagner la confiance du contrebandier, afin qu’il lui donne le masque.
   Ce vieillard égoïste, sournois, vil, menteur!
   Une haine ardente commençait à enflait dans le cœur de Linebeck, alors qu’il comprenait. Non, le masque était une relique sainte, investie de grands pouvoirs bénéfiques. Il ne devait pas tomber entre de mauvaises mains. Il fallait impérativement qu’il l’apporte au Consortium.
   Kaepora se leva à nouveau et gagna la fenêtre, où il contempla les rues noires de monde. Le contrebandier saisit sa chance. S’emparant de l’épée de Marine posée contre la table, il se redressa sans un bruit et s’approcha du mage perdu dans ses pensées. Il y eut un bruit mat lorsqu’il abattit le plat de la lame de toutes ses forces à l’arrière du crâne. Kaepora poussa un unique grognement et s’affaissa de tout son long sur le sol, la face glissant le long de la fenêtre et du mur.
   Il n’y avait pas de temps à perdre. Linebeck lâcha son arme et récupéra le masque sur la table. Il s’accorda un instant pour contempler ses lignes harmonieuses, pour sentir la douce chaleur qui en exsudait au rythme de petits battements semblables à ceux d’un cœur pur. Il le coinça sous son aisselle, à l’intérieur de son manteau, et sortit de la chambre. Il se précipita dans le couloir et ne s’arrêta pas lorsque Médolie, qui apportait le déjeuner, le héla. Dévalant l’escalier quatre à quatre, il fut soulagé de trouver la salle commune vide. Il se rua à l’extérieur du Poisson-Rêve et se fondit sans effort dans la foule amassée.
   Le vacarme de la populace ajoutait à sa migraine, menaçant de faire exploser son crâne. Un instant, il fut pris de vertige et sa vision se troubla. Il était poussé de toute part, écrasé, piétiné, et il se mit à lutter pour sortir de là. Il joua des coudes, rua, cria, mais personne ne semblait lui accorder la moindre attention. Soudain, il s’écroula au sol, au beau milieu de la chaussé. Le sabot d’un cheval s’abattit à quelques centimètres de son visage.
   Relevant les yeux, il fut cloué sur place par le regard abyssal de Lord Link. Il rayonnait littéralement dans son armure d’or, aveuglant le contrebandier. Il tenait dans ses mains une épée nimbée de flammes obscures et démoniaques, qui hurlaient comme un chœur de damnés. La simple vue de cette lame impie provoqua une immense frayeur chez Linebeck, une frayeur qui semblait appartenir à un autre étrangement, et il se recula promptement. Derrière le Héros, c’était toute la Cour qui se déplaçait : le Roi, la Princesse, le Prince, toutes les grandes familles nobles, des chevaliers et des courtisans… Il aperçut ser Mikau, mais par bonheur le Zora regardait ailleurs. Il scrutait la foule, la main sur le pommeau de son arme, comme s’il s’attendait à du danger. En revanche, le vieil homme qui chevauchait à ses côtés, le borgne, contemplait Linebeck d’un air soupçonneux.
   Désireux de ne pas attirer d’avantage l’attention sur lui, le contrebandier se rencogna dans la foule, et fendit la cohue jusqu’à une ruelle fraîche et déserte. Il s’adossa au mur pour reprendre son souffle, et grimaça lorsqu’il sentit du sang filtrer de son bandage et imbiber petit à petit sa tunique.    Il lui fallait gagner le Consortium en toute hâte, profiter de l’événement pour se faufiler et échapper à d’éventuels poursuivants.
   Linebeck s’enfonça dans le Bas-Bourg, les quartiers d’habitation labyrinthiques qui avaient poussé à l’ombre des remparts de la ville. Ici, les rues étaient étroites, sombres, les bâtiments entassés les uns-sur les autres dans un embrouillamini étouffant d’architectures claustrophobes. Certaines ruelles débouchaient sur des cul-de-sac, d’autres étaient de véritable goulet d’étranglement peu rassurants. Des immondices jonchaient le sol, fouillées par des rats gris et énormes, et du sang sec était visible sur certains murs, sur certains pavés, simples gouttes issues d’une rixe ou véritables éclaboussures témoins muets d’un ancien meurtre.
   Le décor rassura cependant le contrebandier. Il était un être familier de ces univers de bas-fonds miséreux, de zone de non-droit où seules les bandes pouvaient prétendre à diriger. Il se savait en sécurité ici, relative certes. Personne ne viendrait l’y trouver. La fête qui secouait la Cité avait vidé le Bas-Bourg également. Les allées ombreuses et inquiétantes l’étaient d’avantage dans le silence presque surnaturel où se trouvait plongé le lieu. Quelques enfants faméliques et crasseux jouaient avec des planches de bois pourries ou chassaient les rongeurs en leur jetant des pierres. Ils dévisageaient Linebeck lorsque ce dernier passait à leur hauteur, mais aucun ne fit mine de l’embêter.
   Il marcha un long moment dans les ténèbres du Bas-Bourg. Au loin, la liesse n’était qu’une basse rumeur, comme les grognements sourds d’un monstre gigantesque prêt à s’endormir. Les habitants des bas-fonds regagnaient leurs logis, et la vie semblait reprendre possession de l’endroit. Le coucher du soleil projetait sur les pavés des ombres crépusculaires mouvantes et effrayantes, plongeait certaines bâtisses dans des flaques de noir liquide et palpable où l’esprit pensait capter quelque mouvement de bête féroce, ou d’yeux braqués sur les passants. Une peur grandissante, galopante, se propageait dans le cœur et l’âme de Linebeck. Une horreur cosmique et séculaire, primale, qui le glaçait d’effroi. Une terreur démente et matérielle qui le poussait à accélérer ses foulées. Un relent de pourriture flottait dans l’air, une odeur indescriptible qui prenait à la gorge, qui piquait les yeux. Un souffle méphitique et corrosif comme issu d’un gouffre, passage vers l’innommable de l’En-Dessous.
    Linebeck avait déjà éprouvé ce sentiment, de longues années auparavant. Cette épouvante venue de l’espace et du temps, qui glaçait le cœur même des plus endurcis. A la Bataille du Carnaval, lorsque le Roi-Sorcier Ikana avait fendu la terre en deux et fait jaillir des tréfonds ardents des monstruosités d’un autre âge pour écraser la résistance futile des seigneurs rebelles. Ce jour là, Linebeck menait la lutte sur la Mer, au large de Grande Baie, à des kilomètres du champ de bataille, mais il avait ressenti dans ses os et sa chair toute l’horreur qui se déchainait, là bas sur la plaine.
   Perdu dans ses pensés, il trébucha et faillit s’étaler de tout son long. Il se rendit compte que la ville s’était tue. Un silence surnaturel planait sur la Cité d’Hyrule. Une obscurité contre-nature s’étendait sur les rues comme un linceul, que les torches de la milice urbaine parvenaient à peine à percer.
   Il était seul dans le Bas-Bourg.    
   Aucune bande n’écumait les allées enténébrées, aucun ivrogne ne déambulait en titubant, aucune putain n’essayait de vendre ses charmes. Le souffle court, Linebeck se retourna, et il faisait face à un trou de pures ténèbres dans le tissu même du monde et des dimensions. Un tunnel algide s’ouvrait dans la trame de l’univers, exsudant le Mal et la Démence. La puanteur était insoutenable, suffocante. L’oeil captait à sa périphérie des mouvements hallucinés qui semblaient jaillis d’un autre monde. Derrière cette porte béante, cette entrée vers l’inconnu horrifique, se tenait tapie dans le noir une masse gigantesque et troublée, dont le sommeil ténu semblait prêt à rompre. Linebeck ne pouvait définir en des termes humains ce qu’il contemplait, tant cela défiait toutes les lois naturelles. Il n’en voyait rien, et pourtant cela suffisait à embraser son esprit de visions d’épouvante, de terreur cosmique. Il contemplait un être issu de l’espace et des étoiles, un monstre d’un autre âge qui n’attendait que son réveil pour répandre la mort et la destruction dans le royaume des Hommes.
   L’Être s’ébroua, monolithique, et il sembla faire un pas. C’était une montagne en marche, une montagne à face de porc.
   Je suis là. Je vais te protéger. Fais moi confiance.
   Linebeck se réveilla. Sa tête lui faisait plus mal qu’à l’accoutumée. Il était affalé dans une flaque d’eau croupie, en plein milieu d’une rue crasseuse. Autour de lui, l’activité mercantile et humaine battait son plein, dans une joyeuse cacophonie sonore, indifférente à l’homme qui dormait recroquevillé sur la chaussée, à l’instar d’une dizaine d’autres ivrognes. Il faisait jour depuis un moment, à en croire le soleil haut dans le ciel. Linebeck se leva, hébété. Il lui fallut un moment pour se remémorer les derniers événements, et quand cela arriva, ce fut comme une digue qui se brisait dans son esprit.
   Des larmes d’impuissance et de déchirement ruisselèrent à foison sur ses joues encrassées, et il s’effondra, agité de convulsion tandis que toute l’horreur qu’il avait contemplé lui revenait à la mémoire. Qu’était-ce la puissance de l’humanité face à pareille créature? Comment l’homme pouvait-il croire à sa suprématie sur toutes les choses de la nature? Linebeck aurait voulu se donner la mort pour échapper à ses visions.
   -Monsieur, vous allez bien?, s’enquit une voix au dessus de lui.
   Il sursauta et releva la tête. Un homme entre deux âges se tenait devant lui. Il avait des traits agréables et un sourire avenant. Ses cheveux blancs étaient coiffés en arrière, et ses moustaches, fines et longues, touchaient presque le sol. L’inconnu était accompagné par un vieillard au visage tellement fripé qu’il ressemblait à une vieille pomme de terre, et un grand gaillard costaud, donc la partie inférieure du visage carré était cachée par un morceau d’étoffe rougeâtre. Leurs vêtements bien coupés détonnaient étrangement avec la pauvreté du Bas-Bourg, mais Linebeck était trop perturbé pour s’en rendre compte.
   Dans un moment d’hallucination, il prit l’homme sans âge pour un quelconque envoyé des Déesses, irradiant de bonté. Il voulut parler, mais sa voix se brisa sur une nouvelle vague de sanglot.
   -Allons, allons, il ne faut pas vous mettre dans cette état, mon brave Linebeck.
   Le monsieur au visage souriant lui passa un bras autour des épaules, et l’aida à se relever. A ce moment là, une présence pernicieuse et glaçante commença à s’enrouler autour du cœur du contrebandier. Il le sentait palpiter dans sa poitrine. Une chose qui était là depuis longtemps, il s’en rendit compte. Exquisément familière, et terriblement effrayante.
   -Nous allons vous reconduire chez vous.
   L’étrange trio le fit sortir du Bas-Bourg, sans un mot de plus. Brisé, ahuri, Linebeck se laissa faire, l’esprit vide. Personne ne semblait remarquer l’étrange groupe qui se dirigeait vers l’Ouest de la ville, vers un bâtiment gigantesque et immaculé qui surplombait tout le reste. Il perdit conscience un moment.
   Lorsqu’il se réveilla, on le tirait le long d’une dizaine de degrés de pierre blanche sculptée. Un homme très grand les attendait sur le seuil d’une porte monumentale. Il portait un masque de fer à l’effigie d’un démon, et un rire aussi bref que fou s’en échappa. Linebeck eut vaguement conscience qu’on tirait sur son bras blessé, et qu’il ne ressentait pourtant aucune douleur. Ses sauveteurs le conduisirent à travers de longs couloirs et d’immenses bibliothèques, jusqu’à un cloître ensoleillé, où ils firent apparaître un passage magique dans le mur. Celui-ci s’ouvrait sur un long escalier qui s’enfonçait profondément sous la terre et s’achevait sur une porte en fer noirci, minuscule vue du cloître.
   Quelque chose ondulait à la lisière de sa conscience. Une présence démente et puissante qui pressait son esprit et le tordait, provoquant une migraine atroce. Le contrebandier évoluait dans un brouillard rougeâtre de douleur et de confusion, dans lequel des hallucinations fantasmagoriques côtoyaient les êtres de chair et de sang.
   -Je crois que le Poisson-Rêve se trouve de l’autre côté, messieurs, parvint-il à articuler.
   Il eut soudain la sensation qu’on lui enfonçait une lame dans le cœur. Et lorsqu’il se pencha, il constata que c’était effectivement le cas. Il tituba, en proie à une vive terreur hallucinée, vaguement paniqué par son instinct de survie. Il voulut prendre une grande inspiration, mais il s’aperçut que quelque chose était pressé contre son visage, occultant sa bouche et son nez. Tombant à genoux, il palpa ses traits, et ses doigts rencontrèrent le bois lisse et les piquants osseux du Masque.
   -Vous êtes quelqu’un de particulièrement résistant, Linebeck, commenta l’homme sans âge, une dague ensanglantée à la main. Mais pas dans le bon sens du terme. Plutôt comme un cafard, disons. Rares sont les mortels pouvant résister à l’appel de Majora. Plus rares encore, ceux qui résistent à son ultime influence, lorsqu’ils coiffent le masque.
   La présence du sorcier dans son esprit gonflait à chaque seconde, cherchant à bouter son âme hors de son enveloppe. Un ultime cri de terreur se forma dans la gorge de Linebeck, mais qui ne parvint jamais à destination. Linebeck fut arraché à son corps, et son enveloppe astrale flotta dans les airs. Il se voyait à genoux, le masque ignoble et vénéneux rivé sur le visage. Comment avait-il pu être aussi bête?
   Avec horreur, il vit son cadavre s’ébrouer, puis se relever. Les yeux glaçants du masque parcoururent le cloître. Les cinq autres hommes -ils avaient été rejoint entre temps par un beau jeunot aux cheveux blancs- s’agenouillèrent devant lui, la tête baissée en signe de respect et de soumission.
   -Seigneur Majora, salua l’homme sans âge. C’est un plaisir de vous avoir enfin parmi nous.
   -C’est un plaisir partagé, Archi-maître. C’est toujours un immense bonheur de renaître, encore et encore, surtout après une âpre et distrayante bataille contre un hôte un peu trop revêche.
   Majora s’exprimait avec la voix de Linebeck, mais on y décelait comme une énergie noire et corrompue.
   -Allons, ne perdons pas de temps. Nous avons beaucoup à faire. Votre tentative de la nuit dernière était précipitée, c’est une chance que rien de catastrophique ne soit arrivé. Il va falloir reprendre depuis le début. Mais cette fois, je veillerai aux préparatifs.
   -Assurément, seigneur Majora. Nous pouvons pourvoir à tous vos besoins, s’il vous faut quoi que ce soit…
   -Je veux une nouvelle enveloppe. Celle-ci ne m’évoque que dégoût et répugnance. Elle ne sied pas à un homme de ma stature. Il me faudra être sous mon meilleur jour pour accueillir le Seigneur Ganon parmi nous.
    -Soit. Ordonnez, et nous exécuterons.
   -Je veux Tarquin d’Hyrule, le maître du Sheikah.
   Linebeck poussa un cri muet lorsque son âme fut dispersé dans le néant.
« Modifié: samedi 18 août 2012, 16:52:52 par un modérateur »

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La Tour du Rouge : Les Carnets du Mercenaire 7 à 10.
« Réponse #186 le: lundi 03 janvier 2011, 14:16:02 »
J'ai relu le chapitre 7 comme tu l'as recommandé avant d'attaquer celui-ci. Rhooo ce chapitre était vraiment génial! :niais: Quelle funeste fin que celle de Linebeck! J'ai vraiment adoré, mais je me demande quel va être le rôle de Link par la suite tiens... Et puis Tarquin bien sûr!
Ce chapitre était vraiment grandiose! Vivement la suite encore une fois!!!

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La Tour du Rouge : Les Carnets du Mercenaire 7 à 10.
« Réponse #187 le: mercredi 23 février 2011, 01:48:25 »
Wow, il devenait temps que le Triangle revienne sur le devant de la scène, il était carrément passé sur la deuxième page du forum littéraire! :niak:


Merci Saku pour ton commentaire, et en m'excusant du temps qu'il m'aura fallu pour poster une suite.  :/

Pour compenser un peu, voici un long chapitre XVIII. A noter que nous rapprochons de la fin de Triangle de Pouvoir, car la fiction trouvera dénouement au chapitre XX.

Sur ce, bonne lecture et à tantôt!


__________________________


XVIII
-Feena-


   Au loin, sur la plaine battue par les grands vents, la bannière au Loup Noir s’agitait, comme un prédateur excité à l’idée du massacre prochain. Une ligne noire, grondante et grouillante, ondulait en assombrissant l’horizon dans sa multitude étincelante d’acier et de fer hérissé. Perchée sur sa monture, Feena Hurlebataille frissonna en contemplant le sinistre spectacle. Les tambours de guerre de son clan résonnaient sourdement, mais ce jour là, la mélodie guerrière qui d’ordinaire gonflait d’ardeur le cœur des combattants, sonnait comme une mélopée funèbre. Le monde vacilla en un déluge de sang et de fureur, un carnage de cendre et de cris, lorsque la charge fut donnée à la horde hurlante au son d’un cor de bronze ressemblant au rire d’un démon. Les sèches herbes vertes de la plaine frémirent et se teintèrent d’un rouge morbide, tandis que tout autour de leur chef, les guerriers du clan de Logre tombaient les uns après les autres sous les coups des soudards du Loup Noir.
   Soudain, surgissant de la mêlée tel l’annonciateur de la Mort en personne, un géant au regard de pierre et aux traits de glace se dressa, son armure algide frappée au Loup Noir projetant de sombres éclats sur le corps-à-corps furieux. Il avançait d’un pas tranquille, faisant trembler la terre sous lui, fauchant les guerriers avec le calme de la plaine séculaire, comme s’ils n’avaient été que des fétus de paille ballotés par les vents. Tétanisée par cette vision de cauchemar, Feena poussa un cri d’horreur lorsqu’elle vit son compagnon, Kailan, et son fils, Cyrvin, se mettre travers du chemin de l’entité, les armes brandies et poussant des cris de guerre galvanisants. Mais malgré toute leur bravoure, ils ne purent tenir tête au géant, qui se changea en un immense et horrible Chien noir qui les dévora tout entier. Feena voulut courir vers eux, mais soudain un destrier se tenait devant elle. Son cavalier, un ange aux yeux de fureur et aux traits aussi beaux que maléfiques, darda sur elle la lame d’une longue épée, tandis que sur son large écu, le Loup Noir ouvrait grand la gueule comme pour la mordre.
   -Soumet toi, chienne, et j’accorderais la vie sauve à tes guerriers, lui dit-il d’une voix d’outre-tombe, où perçaient la cruauté et la colère.
   Elle tenta de le frapper avec ses haches, mais le cheval fit un pas de côté. Alors, le cavalier brandit son épée et la cheftaine sentit avec une terreur glacée la lame effilée se planter dans son crâne…
    Feena se redressa d’un bond, réprimant un cri, et porta une main moite à son visage. Tremblante, elle parcourut d’un doigt hésitant la balafre douloureuse qui traversait son visage, du front au sommet de la pommette gauche. Frissonnante, elle s’extirpa des draps trempée de sueur, et se lova dans le fauteuil qui jouxtait l’âtre de marbre, où les restes d’une flambée continuaient à crépiter. Elle attendit un moment, faisant le vide dans son esprit, que la chaleur la regagnât. Cela faisait presque cinq années qu’elle avait juré allégeance à Link, et pourtant ce rêve récurrent ne cessait de la hanter. Il revenait par période, comme pour lui rappeler douloureusement tout ce qu’elle avait perdu ce jour là. Maudit Héros. Maudit Chien.
   Elle essuya d’un revers rageur la larme silencieuse qui coula sur sa joue.
   Revigorée, elle gagna la fenêtre et tira les rideaux d’un geste brusque. Le jour était à peine levé ; la Cité, encore groggy de sommeil, était bien calme. Les deux jours de liesse qui avaient suivi l’exploit de Link y étaient sûrement pour quelque chose. Il était presque certain que la fête allait reprendre. Feena se demandait parfois comment une population pouvait passer autant de temps à se dépraver, et pourtant étendre sa domination sur un royaume aussi vaste qu’Hyrule.
   Elle préféra passer outre ces pensées, de peur de devenir amère. Il y avait des choses qu’elle avait acceptées depuis longtemps. Celle de faire partie des races dominées en faisait partie. Elle passa une tunique longue simple de couleur noire, frappée de l’emblème de son clan : les doubles haches croisées cramoisies. Elle enfila également des braies d’équitation et des bottes hautes en cuir solide, et attacha une rapière effilée à sa ceinture. Ce n’était certes pas son arme de prédilection, mais elle avait l’avantage de passer plus inaperçue qu’une hache de bataille. Peu soucieuse de son apparence en cette triste matinée de fin d’automne, elle laissa sa crinière roux-cendrée totalement libre et ne prit pas la peine de faire ses ablutions matinales.
   Le Grand Tournoi, comme l’appelait la populace, se tiendrait dans trois jours. Feena y aurait participé avec grand plaisir, ayant compris plus ou moins qu’il y était question de se mettre sur la figure dans de vastes pugilats organisés, mais on lui avait fait savoir à demi-mots qu’elle n’était pas la bienvenue sur le champ d’honneur, à cause des deux protubérances charnues qu’elle avait sur le torse et de son absence de membre érectile entre les cuisses.  Si cela l’avait frustrée, elle avait fini par passer outre. Elle espérait qu’au moins un de ces idiots pompeux allait mourir, pour la divertir.
   Déprimée, le vague à l’âme, n’ayant pas le cœur à s’entraîner ou à faire la cour à Malon, qui continuait de se dérober, et ayant bien trop de temps libre pour être autre chose que désœuvrée, elle décida d’aller se prendre une sévère cuite dans un bar quelconque, et avec un peu de chance déclencher une bonne bagarre. Avec tous ces soudards venus en ville, alléchés par les promesses du tournoi, cela ne devrait pas être trop difficile.
   Quittant sa chambre, elle s’engagea d’un pas rapide dans les longs couloirs, croisant par moment des serviteurs les bras chargés de plateaux ou de draps propres, mais aucun ne fit attention à elle. Elle avait beau être « l’invitée » de la Couronne, elle restait avant tout une barbare des plaines. N’y prêtant d’ordinaire aucun crédit, cette absence de considération, ce jour là, réussit à la mettre un peu plus en rogne.
   En passant devant le terrain d’entraînement, elle eut la désagréable surprise d’y trouver le Chien -enfin, ser Sanks- et le jeune Lars, qui peinait à parer les assauts de son mentor. Comme à son habitude lors d’un combat, le chevalier affichait une mine totalement neutre et fermée, qui ne trahissait d’aucune façon ses prochains mouvements. Cette attitude, couplée à son escrime exceptionnelle, en faisait l’un des combattants les plus dangereux qu’elle connaissait. En les observant un moment, elle se remémora avec un frisson de mélancolie les vertes années où son jeune fils apprenait à se battre avec son père… Sanks et Lars les lui rappelaient… Mais elle secoua la tête avec hargne. Non, le Chien avait tué ces êtres chers et aimés, et voilà ce qu’il serait à jamais : un meurtrier… Même s’il les avait combattus honorablement, sur le champ de bataille… Même si c’étaient eux qui, les premiers, s’étaient jetés à deux contre lui…
   Ravalant un sanglot, Feena s’éloigna avant que quiconque ait pu la voir. Elle devenait faible. La cause à la vieillesse, sûrement. Où était donc passée l’intrépide cheftaine? Endurcissant son cœur, elle accéléra le pas.
   Il y avait quelqu’un dans les écuries. Non pas que cela était surprenant, il y avait naturellement des palefreniers pour s’occuper des bêtes, mais à cette heure, ordinairement on ne rencontrait que ce vieux chafouin d’Ingo et ses yeux pervers qui vous déshabillaient constamment, occupé à ronfler dans un tas de foin pour décuver. Or, là, la personne sifflotait un air gai, en étrillant un bel hongre à la robe lustrée.  Il tournait le dos à Feena, assis nonchalamment sur un tabouret simple, les manches de sa chemise relevées, mais ses cheveux longs d’un bleu abysséen l’identifièrent comme ser Mikau, le dernier arrivant à la Cour.
   -Madame est bien matinale, fit-il remarquer sans même se retourner.
   -Je pourrais dire la même chose de monsieur, répondit-elle avec un peu plus de hargne qu’elle ne le voulait.
   Le chevalier arrêta son ouvrage et se tourna vers elle, visiblement navré.
   -Mes excuses, dame, si je vous ai offensée. Ce n’était pas là mon intention.
   Il y avait quelque chose de particulier chez cet homme, quelque chose de surnaturel qu’on ne parvenait pas à s’expliquer. Peut-être était-ce ses prunelles, qui paraissaient trop azurées, ou son visage jeune mais dans les traits beaux et marqués renvoyaient une sagesse appartenant à un homme bien plus âgé. Il émanait de lui une grande confiance en soi, mais non pas arrogante, comme celle de Link, simplement naturelle. Feena ne le connaissait pas encore vraiment, mais il lui inspirait une confiance étrange, probablement car il était le seul qui, au premier regard qu’il avait posé sur elle, ne l’avait pas considérée comme une barbare décérébrée mais comme une femme. A ce niveau là, par ailleurs, ses yeux ne cillaient jamais et regardaient toujours leur interlocuteur en face, sans se détourner ou caresser la physionomie de son correspondant du regard. Un trait qu’elle appréciait.
   -Ce n’est rien, c’est de ma faute. Je suis un peu contrariée ce matin.
   -Je peux peut-être vous être utile?, proposa-t-il.
   -Non, je ne crois pas. Où vous rendez-vous?
   -Une affaire m’appelle au Poisson-Rêve, une taverne de bonne réputation. Je comptais, après cela, me rendre à l’extérieur de la ville, pour aviser de l’avancée des travaux, pour le tournoi.
   -Vous comptez-donc y participer?
   -Bien sûr! Je ne manquerais pour rien au monde une occasion de faire ravaler sa fierté à ser Allister, ou de prouver à Lord Dorf que malgré toutes ses prétentions il n’est pas de taille face à un honnête Zora, expliqua-t-il avec un sourire franc.
   -Vous ne vous entendez pas avec ser Allister?
   -Hélas, c’est bien tout le contraire. Voyez-vous, nous sommes un peu comme des frères, lui et moi. Nous avons eu la même nourrice, nous avons appris à monter à cheval et à nous battre ensemble, et, même si cela peut-être difficile à imaginer, maintenant qu’il est aussi bien élevé, nous avons fait les quatre-cents coups ensemble, aux dépends de nos parents, je crains.
   Ser Mikau, tout en parlant, lâcha la brosse et remonta ses manches. Ensuite, il se drapa dans une cape de fourrure, frappée de l’emblème de sa maison, et passa son épée au côté.
   -Si vous me permettez la question, dame, où allez-vous? Peut-être pourrions-nous chevaucher un moment de concert.
   -Et bien, pour tout vous dire, j’avais la ferme intention de m’enivrer au-delà du raisonnable, et peut-être prendre part à quelques rixes dans un bar.
   Loin de choquer le chevalier, ces paroles le firent rire.
   -De biens nobles aspirations, j’en conviens. Je vous aurais en temps normaux accompagnée dans vos aventures mais hélas les affaires qui me pressent m’obligent à rester à peu près sobre pour les résoudre. Accompagnez-moi au Poisson-Rêve, c’est une très bonne taverne, et même si Marine ne tolère pas vraiment les bagarres, vous aurez peut-être une occasion.
   -Cela me paraît équitable, répondit Feena après avoir fait mine de réfléchir.
   Ils s’engagèrent côte à côte sur le chemin cavalier. Ser Mikau se révéla être un compagnon agréable, jamais à court de conversation, décelant intelligemment et rapidement les sujets qu’il fallait éviter, et ceux qui la mettaient à l’aise. Son air grave et solennel cachait une personnalité joviale mais pondérée, qui s’autorisa, à l’occasion, une boutade ou deux.
   Le Poisson-Rêve était une bâtisse assez imposante, sise à un coin du carrefour le plus populeux de la Cité. L’enseigne représentait un curieux poisson gigantesque à la physionomie aussi étrange qu’onirique. L’intérieur, vaste, était plus ou moins désert en ce début de matinée. Une splendide jeune femme à la mine soucieuse frottait distraitement le comptoir avec un chiffon. Lorsqu’elle aperçut ser Mikau, son visage perdit sa gravité au profit du sourire chaleureux de la commerçante.
   -Ser chevalier! C’est toujours un plaisir de vous accueillir dans notre humble établissement. Que puis-je vous offrir?
   Le jeune Zora s’approcha du bar et se pencha un peu en avant.
   -Je suis envoyé par les « amis  de sa Majesté », pour m’occuper de votre… « affaire ».
   La tenancière redevint sérieuse, et un pli soucieux barra son front.
   -Je vois. Et elle?, demanda-t-elle en indiquant Feena de la tête.
   -Madame souhaitait consommer, mais je suis certain qu’elle trouvera plus d’attrait à votre affaire.
   -On peut lui faire confiance?
   -J’en suis certain.
   -Alors venez.
   La jeune femme lâcha son chiffon et fit le tour du comptoir pour s’engager dans l’escalier. Feena suivit ser Mikau à sa suite, intriguée. Elle n’était pas sûre de comprendre ce qui était en train de se passer, mais cela avait eveillé sa curiosité, surtout le ton de conspirateur qu’employait le chevalier et l’expression soucieuse de la rousse.
   Celle-ci les fit entrer dans l’une des chambres de l’étage, où un homme âgé, chauve et assez corpulent, consultait un étrange grimoire qu’il referma à leur arrivée. Soudain, Feena se raidit lorsqu’elle sentit le corps de Marine se plaquer contre elle, et le baiser froid d’une lame d’acier effleurer sa gorge. Feena constata avec étonnement que la prise était solide et efficace, comme si la rousse avait l’habitude de ce genre de situation, ou reçu un entrainement spécial. Bien que le moment ne s’y prêtait pas, la guerrière ne peut s’empêcher de ressentir avec une trop grande acuité la poitrine douce et généreuse de la tenancière, compressée contre son dos., et de sentir son parfum de muguet.
   -Il va falloir faire la preuve de vos allégeances, susurra-t-elle, si vous ne voulez pas que votre amie y laisse la vie.
   -Allons, allons, il n’est pas nécessaire d’en arriver là, répondit ser Mikau d’un ton conciliant.
   Sans geste brusque, il déboutonna le bas de sa chemise et en souleva un pan, révélant sur sa peau couturée de cicatrices un tatouage étrange, de facture très récente, représentant un œil rouge  pleurant une larme, et surmonté de trois triangles alignés. Aussitôt, la prise de Marine se relâcha, et elle libéra Feena, non sans, au plus grand trouble de la guerrière, avoir fait traîner ses mains sur son corps.
   -Mes excuses, madame, fit la rousse en se reculant avec un sourire gêné. Mais je devais être sûre.
   -Ce n’est rien, lui assura Mikau. Vous avez eu parfaitement raison. La situation est trop grave pour laisser la moindre chose au hasard.
   Il se tourna vers le chauve, qui n’avait pas bougé depuis le début de la scène.
   -Messire Pérault… Ou devrais-je dire Maître Kaepora?
   -Je ne suis plus Maître, chevalier, rétorqua le fameux Kaepora. Et vous comprendrez aisément les raisons qui me poussèrent à voiler ma véritable identité.
   -Certes. Mademoiselle, Maître, laissez moi vous présenter dame Feena Hurlebtataille du clan de Logre. Madame, voici Marine, la gérante de ce charment établissement, et accessoirement Maître-Espionne du Sheikah. Et voici Maître Kaepora, anciennement du Consortium Aedeptus.
   -C’est un plaisir de vous rencontrer enfin, s’exclama Marine en lui prenant les mains à la manière d’une amie proche, j’ai tellement entendu parler de vous, madame!
   Un peu perdue, Feena ne parvint qu’à lui rétorquer un sourire incertain.
   -Je… Pareillement.
   Marine avait la peau douce, mais ses mains aux doigts fins et graciles étaient trop calleux pour une simple gérante de taverne. C’était le genre de calles que gagnaient les guerriers à force de manier les armes… Leurs regards se croisèrent un vague instant, et un frisson s’empara de Feena lorsqu’elle scruta ces deux grands yeux émeraudes aux cils longs et élégants, deux gemmes scintillantes qui sous leur brillant avenant cachaient des éclats plus durs, plus tranchants. Un regard aussi attirant qu’effrayant. Un regard qui parlait d’histoires de sang.
   Ser Mikau se racla la gorge pour attirer leur attention.
   -L’affaire est pressante, je crains. Il ne faut point perdre de temps. Maître, si vous voulez bien nous raconter…
   Le chevalier s’installa sur la chaise qui jouxtait le mage. Feena resta debout près de la porte, que Marine referma avant de s’y adosser.
   -Il n’y a pas grand-chose à en dire, soupira le vieil homme en croisant les bras. Votre ami a amené un mal terrible dans cette Cité, un mal qui pourrait causer notre perte à tous s’il venait à tomber entre les mauvaises mains.
   -Comment cela?
   -Il possédait un masque étrange, que vous avez peut-être eu l’occasion d’apercevoir? (Ser Mikau dénia de la tête.) Ce masque, comme vous devez vous en douter, est plus qu’un simple masque. Il renferme l’âme d’un ancien sorcier mort il y a plusieurs siècles, à l’époque des conquêtes hyliennes. L’esprit du mage y vit toujours, et il exerce sur le possesseur du masque une influence maléfique, qui le pousse à terme à lui offrir son corps. Je crains, hélas, que c’est  ce qu’il risque d’arriver à votre ami, si ce n’est pas déjà fait. La dernière fois que je l’ai vu, il était déjà presque totalement sous l’emprise de Majora.
   -Je vois, hocha le chevalier avec un air grave. Que préconisez-vous?
   -S’il n’en tenait qu’à moi, chevalier, répondit le chauve avec un air grave, je ferais évacuer la Cité au plus vite, et j’enverrai un contingent de mages épaulé par quelques centaines de fantassin pour expurger la vermine démoniaque qui ronge le Consortium.
   -Je comprends votre point de vue. Mais je crains que l’une comme l’autre de ces solutions ne soit pas envisageable, avec l’approche du Tournoi, et la santé défaillante de sa Majesté.
   -Que voulez-vous dire?, intervint Marine tout à coup.
   -Sa Majesté, répondit ser Mikau en se tournant vers elle, a subi des cauchemars éprouvants la nuit dernière, le laissant fébrile et en besoin de repos. Cela dit, Maître Baelon affirme que ce n’est là rien que de très passager, et que Sa Majesté sera bientôt sur pieds. Bien!
   Le chevalier se releva et épousseta machinalement son pantalon.
   -Nous allons prendre congé. Je dois en référer à « notre ami commun ».
   -J’espère qu’il saura prendre les bonnes décision, grommela Kaepora, sinon nous courrons tout droit à la catastrophe.
   En manque de verbe, ser Mikau lui rétorqua un pâle sourire avant de sortir de la chambre, suivi par Feena et Marine. Ils croisèrent dans le couloir une adorable jeune fille, pâle comme la mort et les yeux dans le vague, qui erraient sans but apparent. Marine s’agenouilla devant elle et lui prit les épaules.
   -Allons, Médolie. Retourne te coucher, il est encore tôt.
   -Je veux voir Maître Kaepora, fit la fillette avec une voix à peine audible.
   Marine se mordilla la lève inférieure avec une mine soucieuse, tout en passant une main dans la chevelure de l’enfant.
   -D’accord, mais ne l’importune pas, d’accord? Chevalier, je crois que vous connaissez le chemin de la sortie.
   -Certes, madame. Nous n’allons pas vous importuner d’avantage.
   Feena fit mine d’emboîter le pas au jeune homme, quand la tenancière la retint par le bras.
   -N’hésitez pas à repasser, disons ce soir. Je vous offrirai un verre, lui murmura la jolie aubergiste avec des yeux brillants.
   -Il se déroule des choses qui me dépassent, attaqua-t-elle tout de go lorsqu’ils furent dans la rue.
   -Alors nous sommes deux.
   Les prunelles trop azurées du Zora la détaillèrent attentivement.
   -La Cité, et probablement le Royaume tout entier, est au bord du gouffre, même si je vous accorde qu’il n’en paraît rien. Il se passe des choses dans l’ombre dont ni vous ni moi n’avons l’idée. Des choses effroyables, qui pourraient prendre les noms de démons, sorciers et tout autre chose d’impie.
   -Vous croyez vraiment en la magie?, questionna-t-elle. Vous croyez ce que le vieux chauve nous a raconté?
   -J’ai vu bien des choses dans ma vie pour encore prétendre être imbécile, rétorqua-t-il. J’ai vu un homme survivre à une immersion prolongée dans une eau qu’un seul degré séparait de l’état de glace,  j’ai vu un homme sortir une épée piégée dans la pierre depuis plusieurs siècles, une épée dont j’ai moi-même plusieurs fois éprouvé la résistance, et j’ai vu des flammes danser sur la lame de cette arme. Et puis…
   Ser Mikau marqua une pause, se remémorant un fâcheux souvenir.
   -Et puis?
   -La nuit dernière. J’ai moi aussi été en proie à de bien sombres songes. Des songes à propos d’événements que je pensais avoir oubliés et digérés, et qui soudainement ressurgissent, coïncidant étrangement avec la disparition d’une soi-disant entité magique maléfique, ainsi qu’avec la condition difficile du roi. Ceci en un laps de temps bien trop court pour n’être que de simples coïncidences. Alors oui, je porte quelque foi en ces racontars. Et quand bien même, portez le regard vers l’Est, et vous saurez qu’il se passe quelque chose de blasphématoire.
   La guerrière s’exécuta. Un morceau de brume matinale s’obstinait à s’accrocher aux hauts murs du Consortium Aedeptus, qui ressortait à l’horizon comme la silhouette déchiquetée d’un sombre géant inerte prêt à écraser la ville. Elle ne put réprimer un frisson.
   -Qu’allez vous faire?
   -Rien! Il n’y a rien à faire. Par les Trois! Nous sommes coincés par ce maudit Tournoi. Enfin quoi, regardez! Il y a de la populace sous tous les porches. Presque tout le royaume est massé dans cette foutue cité, et l’ennemi s’apprête à nous attaquer dans le dos, à l’intérieur même de nos enceintes!
   Le chevalier passa une main sur son visage, et retrouva presque instantanément son calme.
   -Pardonnez moi. Allons, ne restons pas ici.
   Ils enfourchèrent leur monture respective, et prirent la direction du sud, en direction du lieu du tournoi. Cependant, ils n’allèrent pas bien loin, puisqu’une estafette à cheval les rattrapa, en nage, quelques mètres plus loin.
   -Ser chevalier, Son Altesse le prince Link vous mande sur le champs, ainsi qu’à tous ses chevaliers et vassaux, afin de l’assister dans la justice qu’il s’apprête à répandre, au nom du roi son père, au cours des doléances du matin.
   -Qu’est-ce que cela?, s’irrita l’intéressé en claquant la langue. Je pensais les doléances suspendues jusqu’au rétablissement de Sa Majesté?
   -Sa Majesté, dans sa sagesse, a insisté pour que sa maladie n’entrave en rien la justice du royaume, et a demandé nommément à son nouveau fils de s’en charger. Votre présence est requise aussi, madame.
   Le messager se tapa du poing sur le torse et tourna bride pour remonter vers le château au galop.
   -Quelle impudence!, fulmina le chevalier. Se vois-t-il déjà sur le trône?
   -Il s’y voyait déjà au berceau, ironisa Feena avec un sourire amer.
   - « Ses » chevaliers? Je ne me souviens pas lui avoir prêter une quelconque allégeance! Mais soit! Inutile de provoquer des conflits vains. Passons outre.
   -Vous n’avez pas l’air de porter votre futur roi dans votre cœur, remarqua la guerrière alors qu’ils faisaient prendre à leurs montures le chemin de la citadelle.
   -Tout comme vous.
   -Il est déjà mon roi depuis cinq ans.
   -J’oubliais, pardonnez moi. Et bien pour parler vrai, je ne vois en lui qu’un sot bouffi d’orgueil et d’arrogance. Je ne nie pas son charisme et son habileté, mais il n’a rien d’un roi. Quel sort a-t-il donc bien pu jeté pour mystifier ainsi notre bon Salomon?
   -S’il n’y avait que le roi… Il a toute la noblesse dans la poche.
   -Pas toute, rectifia le Zora, sans plus de précision. Hâtons le pas, je ne souhaite pas m’attirer son ire en me présentant en retard.
   Lorsqu’ils pénétrèrent de concert dans la salle du trône, Lord Link siégeait sur ce dernier comme ci c’eût été là la chose la plus naturelle qu’il fût. Les poings de ser Mikau se crispèrent sur la poignée de son épée, mais il parvint à se maîtriser. Tout le monde était là, les Lord du Conseil des Sages, les chevaliers de haute naissance, les chevaliers de moins haute naissance, la Princesse Zelda et son frère, Tarquin le Qu’Un-Oeil, les conseillers du roi et des Lords ainsi qu’une foule de courtisans et courtisanes, plus la petite troupe de roturiers qui patientait en attendant leur tour. Lord Link tenait dans la main droite le sceptre en or de la fonction royale, et la Lame Purificatrice reposait en travers de ses genoux. Il portait une mince tiare d’or et d’argent, faisant ressortir la coupe simple de sa riche tunique vert forêt. Son regard scrutait tour à tour chacune des personnes présentes, et un rictus méprisant lui tordit la bouche lorsqu’il aperçut ser Mikau, mais l’oublia aussitôt.
   Ce dernier et Feena prirent place parmi leurs pairs, dans l’indifférence générale. Tout le monde n’avait d’yeux que pour le sacrilège princier, mais personne n’osait s’élever en protestation. Il n’y avait bien que la Princesse pour fixer son époux d’un regard tellement amouraché que cela en était écœurant.
   -Faites avancer le premier, tonna Lord Link au bout d’un certain moment.
   Un garde s’approcha, traînant un jeune garçon, les mains menottées, par le bras. Il l’obligea à s’agenouiller devant le trône. Une matrone corpulente les suivait. La femme lissa nerveusement ses jupes, intimidée d’être en si illustre compagnie. Elle s’humidifia les lèvres avant de commencer d’une voix hésitante :
   -Loin de moi l’idée d’importuner Votre Altesse, mais ce jeune malandrin ne cesse de causer du tracas à notre honorable établissement, et ce malgré toutes nos tentatives courtoises. C’est pourquoi nous pensions qu’une… admonestation de Votre Altesse pourrait le dissuader de continuer son commerce
   La matrone se recula d‘un pas, se tordant les mains. La salle était silencieuse, tous attendant le verdict de Lord Link qui scrutait le jeune voleur avec une mine indéchiffrable.
   -Quel est ton nom?, finit-il par demander d’une voix calme.
   Le gamin releva nerveusement les yeux, sans oser dévisager le prince.
   -Daryl, Votre Altesse.
   -Daryl. Dit-elle la vérité? Et n’essaie pas de me mentir.
   -Oui, Votre Altesse.
   -Je vois. Ser Sanks, approchez je vous prie.
   Le chevalier mutilé se détacha de la masse regroupée et gravit les quelques courts degrés de pierre pour s’agenouillez devant Lord Link.
   -Mon Prince?
   Le Héros saisit son épée, et posa la Lame Purificatrice sur le sommet du crâne du Chien, sous les regards intrigués de l’assemblée.
   -Ser Sanks, pour vos bons et loyaux services envers la Couronne, et par les pouvoirs dont je suis investis ce jour par la grâce du roi mon père et la sagesse des Déesses, je vous nomme exécuteurs des hautes-œuvres d’Hyrule.
   -C’est un honneur, mon Prince, déclara aussitôt l’intéressé d’une voix monocorde.
   -Qu’est-ce que ceci?!, s’indigna Lord Darunia en se levant. De quel droit osez vous spolier ainsi Lord Hegelse de la fonction qu’il occupe depuis des décennies? Et à quel dessein?
   Le Prince posa sur lui son regard abysséen embrasé d’une froide colère. Un méchant rictus lui déforma la bouche.
   -Lord Hegelse est tellement vieux qu’il confond son épée et son braquemard ! Oseriez-vous, lord Darunia, contester une décision de la Couronne que vous avez juré de servir?
   Décomposé, le Dodongo se rassit sans plus rien dire.
   -Loin de moi cette idée, Mon Prince.
   -Alors taisez-vous. Honorable matrone, reprit Link en se tournant vers la susnommée, j’ai entendu vos doléance et j’ai décidé de régler votre problème d’une manière satisfaisante et durable.
   -Votre Altesse est trop bonne, s’inclina la femme avec un sourire nerveux.
   -Ser Sanks. Je condamne à mort ce criminel pour sévices répétés à l’encontre d’une honorable citoyenne. Soldat! Veillez à ce qu’il ne s’échappe pas pendant que ser Sanks opère.
   Des protestations véhémentes explosèrent dans la salle tandis que le bourreau se relevait. Feena observait le Chien, mais fidèle à lui-même il affichait une expression imperméable. Un seul regard de Lord Link suffit à ramener un calme relatif. A côté de son époux, Zelda jubilait. Sans théâtralité, Locke Sanks dégaina son épée dans un bruit de ferraille désagréable.  Le condamné vrillait un regard de bête acculée sur la longue lame. La matrone s’était figée, bouche bée, et le soldat, un peu trop zélé, maintenait le garçon d’une main de fer.
   Sanks fit mine de descendre les marches lorsque le Prince le rappela.
   -Attendez, ser. Je ne puis décemment pas vous laissez exécuter la justice royale avec un aussi vilain objet. Tenez, usez de ceci.
   Un murmure outré parcourut l’assistance lorsque le Héros tendit son sceptre au bourreau, mais personne n‘osa protester. S’en saisissant sans rien montrer de ses émotions, ser Sanks s’approcha du supplicié.
   -Pitié, implora ce dernier, les larmes aux yeux.
   -Je… Mon Prince, je… tenta d’intervenir la matrone mais elle ne pouvait détacher son regard de ser Sanks qui approchait, inexorable.
   Au premier coup, le sang gicla en accompagnant le craquement sonore et les hurlements de douleur. Au deuxième coup les cris cessèrent mais point les soubresauts. Au troisième, le crâne explosa en partie, répandant une bouillie noire et rougeâtre, laissant la salle plongée dans un silence de cathédrale.
   -Vous avez réclamé la justice, proclama Link d’une voix tranquille, à la matrone en état de choc. Et je vous l’ai donnée. Une justice nette et précise. Faites avancer le suivant!   
   L’horreur muette et stupéfaite laissa rapidement place à une crainte diffuse, tandis que deux gardes emmenaient le corps et qu’un troisième ramenait la femme, pâle et tremblante. Ser Allister se leva et quitta les lieux d’un pas furieux ; personne ne le rappela tandis qu’à côté de Feena, ser Mikau serrait les poings sur ses cuisses. Il n’y avait bien que Zelda pour apprécier le spectacle, sans se soucier de son frère au bord des larmes.
   Etrangement, les cas suivants furent presque résolus avant même d’être exposés. Il y avait une tension palpable cristallisée par les murmures indignés et assourdis. Ser Sanks resta tout ce temps là debout au bas des marches, tenant d’une main statique le sceptre souillé.
   Feena était plongée dans ses réflexions lorsque ser Mikau l’en tira d’un juron.
   -Comment ose-t-il, ce pendard?
   La guerrière releva la tête. Le Premier Conseiller Aghanim était apparu derrière le trône, certainement par une porte dérobée. La plupart des spectateurs ne l’avait pas remarqué, trop occupés à rassembler leurs effets pour partir au plus vite, mais il en allait autrement pour le vieux Tarquin, qui reculait discrètement vers les ombres d’une colonne.
   Le grand mage se pencha en avant, son visage caché par le masque de tissu qu’il portait, et murmura quelque chose à l’oreille du Prince tout en lui tendant un parchemin. Ce dernier hocha la tête, et un sourire matois vint élargir ses lèvres au fur et à mesure de sa lecture. Il se leva et frappa le sol de la pointe de son épée, produisant un étrange son cristallin qui attira l’attention sur lui.
   -Avant de lever cette séance, il nous reste une dernière affaire à régler. Tarquin! Où êtes-vous?
   -Ici, Votre Altesse, répondit à contrecœur le vieillard en retournant vers la lumière.
   -Bien. Gardes! Emparez vous de cet homme et placez le en cellule..
   -Mon Prince?, s’offusqua le vieil homme en se débattant tandis que deux soldats s’emparaient de lui.
   -J’ai ici une lettre signée de la main de notre bon roi et cachetée de son sceau personnel. Vous êtes accusé de complot, de meurtre, et de trahison envers la Couronne. Vous serez assigné au donjon jusqu’à ce que votre sentence soit prononcée.


[align=center]***[/align]

   -Nous vivons une époque bien étrange.
   Feena leva les yeux de la choppe de bière dans laquelle elle noyait sa morosité depuis plusieurs heures. Marine lui adressa un sourire sans cesser de récurer son comptoir. Depuis la fin de l’après-midi, une pluie faible mais glaçante tombait sur la Cité sans discontinuer. Une dizaine de personnes avait trouvé refuge au Poisson-Rêve, auprès de son feu et de sa bonne chère.
   -A qui le dites-vous…
   -C’est vrai qu’ils ont arrêté le Qu’Un-Œil?
   -Faut croire.
   Feena laissa une seconde s’écouler avant de demander d’une voix égale.
   -Qui va vous commander maintenant?
   La tenancière cessa son ouvrage et scruta le visage de la guerrière.
   -Comment?
   -Je suis moins stupide que je n’en ai l’air.
   -Je veux bien le croire.
   -Donc?
   Marine releva la tête et jeta un coup d’œil à la salle commune.
   -Venez avec moi.
   Feena finit sa choppe d’un trait, et suivit la jeune femme derrière le comptoir jusqu’à une porte attenante au cellier. Marine lui fit signe d’entrer. La pièce était relativement spacieuse, un lit de belles dimensions occupant la majorité de l’espace, avec une armoire et une coiffeuse. Feena fit un pas, lorsqu’un coup violent vint ébranler le bas de son dos, lui coupant le souffle et la projetant en avant sur le lit. A moitié sonnée par la rudesse de l’impact, elle se retourna en cherchant d’une main la poignée de sa dague, à sa ceinture. Mais elle n’eut pas le temps de la tirer que Marine était sur elle, la chevauchant et plaquant son bras contre le lit. Elle menaçait la jugulaire de la guerrière avec la pointe effilée d’un stylet. Feena s’immobilisa instantanément.
   -Mikau n’aurait pas du vous amener. Vous en savez maintenant bien trop. Bien trop pour votre propre bien.
   Feena distinguait à peine le visage de Marine dans la pièce plongée dans la pénombre, mais elle sentait son regard incisif. La pointe du stylet glissa lentement, telle une caresse d’acier froid, le long de son cou, de son torse, pour s’arrêter juste au dessus de son cœur.
   -Vous allez me tuer?, demanda la guerrière dans un souffle.
   -Donnez moi une bonne raison de ne pas le faire.
   Le mouvement de bassin de Feena fut tellement rapide qu’il déséquilibra Marine. S’ensuivit un corps-à-corps furieux et étouffé, où chacune des deux essayait de monter sur l’autre pour dominer. Le stylet changea plusieurs fois de main, et elles ne tardèrent guère à tremper les draps avec le sang suintant des nombreuses entailles qu’elles s’infligèrent. Dans un ultime mouvement de lutte, l’arme chut au sol et Marine, qui chevauchait tant bien que mal son adversaire se mit en tête de l’étrangler, tout en essayant d’entraver ses mouvements. Feena commençait à sentir l’air se raréfier dans ses poumons, des points lumineux dansaient devant ses yeux vitreux. Sa résistance se fit de plus en plus faible, les battements de son cœur ralentissaient à chaque seconde interminable qui s’écoulait…
   Mais dans un dernier élan de survie, elle parvint à décocher un formidable coup de genou dans l’abdomen de Marine qui lâcha prise en s’effondrant sur elle dans une expiration douloureuse. Elles restèrent ainsi un long moment, enlacées, sanglantes, haletantes. Une foule de pensées et de sensations traversait l’esprit de Feena, comme la conscience aiguë du corps de Marine contre le sien, son odeur de fleur mêlée à celui plus métallique du sang, sa tête posée entre ses seins…
   Leurs lèvres se rencontrèrent avec la violence de deux amants séparés depuis des lustres se retrouvant enfin. Leurs mains parcourraient le corps de l’autre avec avidité, palpant, découvrant chacune des courbes, glissant sur le sang qui maculait la peau nue, se mélangeant à une sueur aigre mais excitante. Elles s’étreignirent jusqu’à ce que leurs corps douloureux ne fissent plus qu’un, enchevêtrement doux et satiné de membres délicatement dessinés. Elles s’abandonnèrent chacune aux caresses de l’autre, s’offrant avec toute la rudesse dont-elles étaient capables, transformant leurs étreintes en un jeu de force et de domination. Une vague de sensations nouvelles et puissantes agitait Feena tandis que son amante lui faisait découvrir des plaisirs insoupçonnés. L’image de Malon apparut un instant dans son esprit, mais elle l’occulta très vite avant d’empoigner Marine par les cheveux pour la plaquer contre le lit et lui lécher le creux du dos.
   Leur passion perdura bien longtemps après que le sang eut séché sur les draps, et l’aube les trouva nues, épuisées, échevelées, couvertes de coupures et enlacées dans un sommeil paisible.
« Modifié: samedi 18 août 2012, 16:53:26 par un modérateur »

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« Réponse #188 le: mercredi 23 février 2011, 17:50:39 »
Et bien, la fin est proche mais c'est toujours un plaisir de lire tes chapitres même si j'aimerais que ça continue à moins que tu ais prévu d'en faire une suite sous un autre nom. J'espère voir bientôt ce que tu as pu concocté d'autre que cette fiction ci. Bravo, et chapeau pour l'aspect trahison à la fin. J'attendrais patiemment la suite.

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« Réponse #189 le: samedi 26 février 2011, 13:18:21 »
Nooooon!!! Comment ça la fin est proche??? J'aime trop cette fiction, et même si je veux en connaître la fin, je veux pouvoir lire ton histoire encore et encore :niais: J'ai adoré ce chapitre, comme toujours. Ton style m'épate toujours autant, c'est un véritable plaisir de te lire!
Le passage avec Link est terrifiant, j'en ai eu des frissons tellement c'est décrit parfaitement, vraiment! Quel sadique ce "héros"...
Vivement la suiiiite :niais:

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« Réponse #190 le: samedi 16 avril 2011, 18:44:39 »
Salut la compagnie! Juste un petit message pour dire que je suis toujours là, que je n'ai pas oublié cette chère Tour ni le Triangle! Pour tout vous dire, je pars une semaine à partir de demain...



... et si tout se passe comme je l'espère vous aurez droit au deux derniers chapitres d'un coup, à mon retour! :niak: Bonnes vacances!

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« Réponse #191 le: dimanche 17 avril 2011, 20:49:02 »
J'ai hâte!!!!! :niais: Vivement ton retour!!! :niais:

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« Réponse #192 le: mercredi 20 avril 2011, 12:47:04 »
Bon finalement comme j'ai un peu internet je vous post tout de suite le chapitre XIX, pour faire durer le plaisir. :niak: Le XXe et ultime chapitre en début de semaine, si tout va bien!

Bonne lecture!


__________________

XIX
-Kaepora-



   Kaepora s’éveilla en sursaut, paniqué, en sueur, tiré d’un cauchemar terrible. Quelqu’un s’échinait à détruire la porte en criant son nom. Les heures les plus noires de la nuit avaient englouti la ville sous une nappe de ténèbres impénétrables. En dehors des coups répétés sur le battant, tout était calme, silencieux.
   -Un instant!, fit Kaepora d’une voix enrouée.
   Il tâtonna sur la table de chevet jusqu’à mettre la main sur le bougeoir, et l’alluma d’une étincelle de magie. La bougie à la main, il s’extirpa de ses couvertures trempées et alla ouvrir. Vaati se tenait dans l’encadrement, une lampe à huile éclairant son beau visage de jeunot et ses cheveux d’un blanc neigeux. Il y avait longtemps que Kaepora ne l’avait pas vu, avant son coma, et pourtant il n’avait pas souvenir de l’avoir jamais vu arborer une mine aussi sérieuse et soucieuse.
   -Habillez-vous rapidement, il n’y a pas de temps à perdre.
   -Allons bon! Qu’est-ce que cela encore?
   -Regardez à l’est, et vous comprendrez. Mais faites vite. Chaque seconde qui passe leur confère un avantage.
   Le vieux mage ronchonna, mais s’exécuta. Un ciel d’épais nuages enténébrés voilait la voûte céleste, faisait de la Cité un pâle nuancier de noirs fantomatiques. Pourtant, le Consortium Aedeptus était parfaitement visible, géant monolithique inquiétant d’un blanc morbide. Des langues de ténèbres rampaient sur sa façade, parfaitement visibles même depuis cette fenêtre du Poisson-Rêve.
   -Par les Déesses!, souffla Kaepora. Vaati, dites moi ce qu’ils préparent.
   -Ils essaient de conjurer un démon des anciens temps. C’est leur deuxième tentative. J’ai réussi à saboter l’incantation, il y a deux nuits de cela, mais aujourd’hui j’ai été écarté par Exelo. Ils n’ont plus besoin de moi depuis que Majora les a rejoints.
   -Majora?
   -L’heure est grave Kaepora. Nous devons les arrêter.
   -Pourquoi devrais-je vous croire? Vous avez toujours été de leur côté.
   Vaati détourna le regard, gêné.
   -J’étais obligé. Je… Je suis un agent double à la solde du Sheikah.
   Pour prouver ce qu’il avançait, le jeune magicien souleva sa chevelure, révélant le tatouage en forme d’œil sanglant sur sa nuque. Le même qu’avait montré ser Mikau la veille.
   -Il n’y a que vous qui puissiez m’aider. Mon Maître a été arrêté hier à cause de la perfidie d’Aghanim, et je n’ai pu mettre la main que sur quelques agents, mais aucun n’est capable de magie.
   -Il y a des mages puissants à la Cour.
   -Laruto ne désire pas quitter sa maîtresse plus d’une poignée de secondes, quant à Fado, je n’ai reçu que des réponses sibyllines. Il n’y a rien à attendre d’eux.
   -Je vois, fit Kaepora en se frottant le menton. C’est fâcheux. Très fâcheux.
   -Nous devons nous hâter. Si nous n’intervenons pas, je crains qu’ils ne parviennent à achever leurs plans.
   -Qu’espèrent-ils retirer d’une telle conjuration? Ont-ils donc totalement perdu la raison?
   -Exelo a pactisé avec ce démon il y a de nombreuses années. La jeunesse éternelle, contre un aller simple pour le monde des mortels. Les autres maîtres lui sont bien trop fidèles pour comprendre qu’ils n’en tireront aucun avantage.
   -Un pacte… Voilà qui explique bien des choses.
   -Êtes vous avec moi?
   Ils échangèrent un long regard avant que le vieil homme hochât la tête avec un soupir fataliste.
   -Je n’ai guère le choix. Laissez-moi un instant pour me changer. Je ne dois pas inspirer beaucoup de crainte, dans cette robe de chambre.
   Une minute plus tard, ils étaient dans le couloir. L’auberge était totalement silencieuse, trop silencieuse même. L’on n’entendait même pas les ronflements de l’occupant de la chambre 6.
   -Donnez moi votre main, demanda Vaati.
   Le sol se mit à tanguer, les murs à onduler. Un vent imaginaire souffla la bougie et malmena la flamme de la lampe. Puis soudain, le monde bascula à cent quatre-vingt degrés, des ombres gluantes déferlèrent sur eux et les engloutirent, l’univers chut et tout à coup, ils étaient sur le parvis du Consortium Aedeptus. Une dizaine d’hommes et de femmes en armure de cuir noir, masqués, sortirent des ombres des bâtiments attenants pour venir les rejoindre. Tous arboraient le symbole de l’œil sanglant sur le plastron. Un affreux pressentiment étreignit le cœur de Kaepora lorsque, levant les yeux, il contempla le collegium de magie, monolithique, blafard, strié de ténèbres. Il avait été idiot de ne pas avoir compris plus vite les horreurs qui s’y tramaient ; lâche d’avoir voulu s’enfuir. Cette nui-là était peut-être sa chance de se racheter. Sa chance de venger le pauvre Scaff. La chance, peut-être, de sauver Hyrule.
   Déterminé, Kaepora inspira profondément et posa les yeux sur la double porte massive, pour se figer de surprise. Un hurlement de rire aussi strident, fou et malsain que bref déchira l’air nocturne. Le Facétieux se tenait sur le seuil, les mains derrière le dos comme un petit enfant sage. Sa silhouette haute et fine semblait éthérée à la lumière blafarde des torches, et ces dernières faisaient courir sur son imposant masque de démon ricanant d’inquiétants reflets.
   -Reculez!, ordonna Kaepora en s’avançant, prêt à parer toute attaque magique.
   Mais Xanto se contenta de faire le tour de lui-même, et de rentrer dans le Consortium, sans rien ajouter.
   -Par Nayru!, pesta Vaati. Ils nous attendent. Ils ont certainement préparé une embuscade.
   -Il va falloir redoubler de prudence, acquiesça Kaepora. Attendez vous à tout.
   -Scindez vous en deux groupes. Flint, avec Maître Kaepora. Les autres, avec moi.
   Sans un bruit, l’escouade Sheikah se mit en branle. Prenant son courage à deux mains, le vieux mage prit la tête des opérations. En franchissant la porte monumentale, le corps de Kaepora se braqua, ses muscles se contractèrent tandis qu’une vague d’énergie maligne le traversait. Cette magie impie et résiduelle imprégnait l’atmosphère comme une air viciée. Tremblant, le mage serra les dents et jeta un œil au décor. Si le hall du consortium était égal à lui-même, avec ses colonnades sculptées, son dallage en damier, ses tableaux grandiloquents, tout y était grotesque, vulgaire, souillé, tordu. Depuis son cadre de bois laqué, le portrait de Magelyn le Premier lui adressait un sourire figé empreint d’une folie écœurante. L’air semblait onduler sur elle-même, par endroit, déformant momentanément les murs ou le sol. Kaepora se retourna et constat qu’il avait quitté la cité. Rien qu’un abysse ténébreux lui faisait face au-delà du seuil. Il se traita d‘idiot. Il s’était jeté tête la première dans un piège grossier, comme le premier des imbéciles. Il avait quitté la réalité, piégé dans un plan extra-physique.
   Il n’y avait qu’un seul moyen de s’en tirer, trouver la sortie. A condition de rester en vie. Une telle construction magie requerrait une énorme force de volonté et de concentration, mais s’avérait très efficace pour mettre un adversaire à mort. Heureusement, ou malheureusement, l ’  « invité » ne pouvait exister dans un tel plan si le maître des lieux ne s’y trouvait pas également.
   Inspirant profondément, le mage referma doucement la porte sur la nébuleuse. Il n’était pas  certain d’être assez fort pour venir à bout d’un tel adversaire. Il observa d’un œil sévère une ondulation de l’atmosphère qui évoluait à quelques centimètres de lui. Il avait la sensation qu’un filtre crasseux avait été apposé sur ses yeux, assombrissant et ternissant sa vision, rendant le décor plus lugubre qu’il ne l’était déjà.
   Kaepora se mit en mouvement, traversant d’un pas prudent le hall. Il évitait tout contact avec les anomalies du tissu dimensionnel, qui pouvaient être mortelles. Il parcourut quelques couloirs vides, hormis des gargouilles effrayantes qui dardaient sur lui leurs yeux froids et globuleux. Il atteignit le cloître. Un frisson irrépressible le parcourut. Il se souvint de ce qui lui était arrivé ici. De l’entité qui s’y était manifestée, de la terreur absolue qu’il avait ressentie. Le cloître onirique était lugubre. L’herbe était rase, grisâtre, maladive. Les statues des précédents Archi-maître avaient été remplacées par des sculptures de monstres, ailés ou marins, griffus ou dotés de mâchoires impressionnantes. Le ciel au dessus de lui était d’un noir d’encre, les rares étoiles qui y brillaient étaient pâles et jaunâtres.
   Il y avait quelqu’un dans le cloître. Une silhouette assise sur un banc dans l’ombre d’un pilier semblait observer Kaepora depuis l’autre côté. Peu rassuré, le mage lança avec une voix qu’il voulait forte et déterminée.
   -Qui va là?
   La silhouette se leva, fit quelques pas, et la lumière des étoiles révéla Feena Hurlebataille, coincée dans un harnachement de cuir si serré et moulant que le vieil homme sentit la vigueur de son entre-jambe jaillir de sa tombe. Elle était plus belle que dans son souvenir, ses longs cheveux roux cascadant autour de son visage comme un halo de feu, la longue cicatrice lui barrant le visage rehaussant sa beauté, ses yeux semblables à deux émeraudes farouches et scintillantes. Elle tenait  à la main la Lame Purificatrice, aussi étrangement que cela pouvait paraître.
   -C’est moi, Feena, fit-elle.
   Kaepora se demanda si elle était réelle, ou si elle n’était qu’une illusion, une partie de cet univers de cauchemar. Mais elle semblait trop en décalage avec le décor lugubre, et elle tenait la Lame Purificatrice.
   La femme jeta autour d’elle un regard soupçonneux.
   -Où sommes-nous? Cet endroit ne me dit rien.
   -Voici le cœur du Consortium Aedeptus, répondit le mage avec prudence, ne sachant trop comment procéder. Êtes vous… Êtes vous réelle?
   Au lieu d’éclater de rire, ou de le regarder comme s’il était fou, elle se contenta d’un bref :
   -Non.
   -Non?
   -Enfin… Je ne pense pas que tout ceci soit réel. Ca n’a pas de sens. Je me souviens parfaitement m’être endormie avec Marine au Poisson. Et puis pourquoi aurais-je cette fichue épée? Non, je dois être en train de rêver.
   -Un rêve, souffla Kaepora.
   -Vous avez dit quelque chose ?
   -Nous ne sommes pas dans le véritable collegium, mais dans une version altérée, irréelle. C’est une sorte de piège, qui m’est destiné. Je pense que… Je pense que vous avez été « attirée » ici, d’une manière ou d’une autre, tout du moins, votre « moi » onirique.
   La guerrière le regarda avec un air dubitatif.
   -Je n’y comprends rien. Je suis ici où non ? Tout cela m’a l’air bien réel. Je peux même sentir le poids de l’épée.
   Elle la soupesa, comme pour le démontrer.
   -Pour dire les choses simplement, votre corps est toujours au Poisson-Rêve, mais votre essence, votre esprit, votre âme, appelez cela comme vous le voulez, est ici. La question qui demeure est : avez-vous été appelée, piégée comme moi, ou bien avez-vous été attirée inconsciemment, votre volonté vous menant dans ce lieu dans un but bien précis.
   -Pourquoi les sorciers me voudraient du mal ? Je n’en ai jamais croisé un seul.
   -C’est bien pour cela que je trouve la deuxième solution plus probable.
   -Mais je n’ai jamais touché à la magie de toute ma vie, protesta Feena.
   -Cela n’a rien à voir. Les rêves sont vecteurs de pouvoir, dans une forme brute, primitive. Il reste beaucoup de choses à apprendre à ce sujet. Mais pour l’heure nous avons plus urgent.
   -Comme ?
   -Comme trouver le responsable de cette mascarade.
   Elle se frotta le front du bout des doigts, comme pour chasser un début de migraine.
   -Très bien. Je suppose que je n’ai pas le choix de toute façon. Même dans mon sommeil, on ne me laisse plus en paix, ajouta-t-elle en maugréant. Par où commence-t-on ?
   Kaepora s’approcha du mur est, et se mit à le palper.
   -Dans la réalité, les Maîtres essaient de ramener dans notre monde un ancien démon. Ils opèrent dans une salle secrète, spécialement conçue pour l’occasion, dont l’entrée est cachée quelque part dans ce mur… Laissez moi un instant…
   Il sonda les épais blocs de marbre blanc avec ses sens magiques, mais en vain. Cela n’avait rien de surprenant : ils se trouvaient dans une construction magique, il n’y avait rien qui obligeait le créateur à reproduire à l’identique le plan physique d’origine. Mais dans ces conditions, Kaepora ne savait trop où aller. Il rechignait à errer dans les couloirs et les étages au hasard, de peur de tomber dans un autre piège, mais il ne semblait pas avoir d’autre choix…
   -Attention !
   Feena lui sauta dessus et le fit basculer au sol. Un sifflement hérissant les survola, en même temps qu’une ombre massive. La guerrière roula sur elle-même et décocha un coup d’épée qui ne rencontra que le vide. Une seconde plus tard, elle se relevait, en position de combat. L’une des statues avait pris vie. Celle d’un genre de gargouille surdimensionnée, en marbre noir. Sa tête de chauve-souris était couronnée de piquants, et ses longs bras grêles avaient des griffes sculptées comme des poignards. Sa queue de diable fouettait l’air et se terminait par une faux acérée. La bête stoppa sa course en s’agrippant à un pilier et poussant un hurlement qui vrilla les oreilles de Kaepora. Elle tourna sa face abominable vers eux, ses yeux fixes de pierre ne reflétant aucune lumière, seulement une malignité pure.
   Le mage essaya de contrôler les tremblements de son corps et peina à se remettre debout. Avant qu’il n’y parvînt tout à fait, la créature bondit en avant, effectuant un court vol plané à l’aide de ses ailes de dragon. Son hurlement assourdissant l’accompagna, mais ne sembla pas ébranler Feena qui l’attendit de pied ferme. La Lame Purificatrice fendit l’air dans un son de cristal mais n’eut aucun effet. Son métal enchanté rebondit sur la peau de marbre de la bête sans lui causer le moindre mal. La guerrière fut fauchée et projetée contre un mur où elle s’écroula avec un grognement de douleur.
   Alors que la gargouille dardait ses griffes vers elle, prête à l’éventrer, Kaepora rassembla sa volonté et, tendant ses bras vers l’avant, indexes et majeurs collés, projeta sur le monstre un éclair d’arcane brut. Dans cette dimension, le sort prit la forme d’un rayon multicolore crépitant, qui percuta la bête avec une détonation. La créature tituba, hurla, et chut sur le côté, redevenant immobile. Feena se releva, s’aidant de l’Epée.
   -Qu’est-ce que c’était que ça ?, fit-elle en haletant.
   -Un genre de gargouille, je dirais. Nous devons rester sur nos gardes. Surtout vous.
   -Pourquoi ? Ce n’est qu’un rêve après tout.
   -Non, c’est plus que cela. Mourrez maintenant, et votre âme errera à jamais dans les limbes, laissant derrière lui une enveloppe aussi vide qu’inutile.
   La guerrière frissonna à cette idée.
   -Ce machin n’est-il pas censé être magique ?, grogna-t-elle en désignant la Lame Purificatrice. Ca ne lui a rien fait.
   -Ce n’est pas la véritable épée. Je pense que ce n’est qu’une image créée par votre rêve. Considérez la comme une simple arme. Et maintenant nous devrions… Là, derrière vous, attention !
   Elle réagit à la vitesse de l’éclair. Elle se jeta sur le côté, roula sur elle-même et se releva dans le même mouvement, évitant de justesse un coup de hache monolithique qui l’aurait ouverte en deux comme du beurre. Une autre créature de marbre se tenait devant eux. Une sorte de géant musculeux, humanoïde mais doté d’une tête à face de porc. Il portait une lourde armure hérissée de piquants, et était armée d’un imposant bouclier et d’une hache de bataille. Comme la gargouille, elle était entièrement noire, faite de pierre. Elle frappa un second coup, et la force de l’impact pulvérisa une colonne.
   Feena bondit hors de portée de l’attaque, puis se jeta au contact, dans l’intention de bloquer l’angle de frappe du monstre. Mais ce dernier se contenta de la repousser d’un violent coup de pavois. La guerrière l’encaissa de plein fouet. Une gerbe de sang écarlate fusa dans l’air et elle tituba en arrière, visiblement sonnée. Mais pas assez pour ne pas parer le coup suivant. Hache et épée s’entrechoquèrent dans un crépitement d’étincelles bleutées, mais le géant était bien plus fort, et par sa seule puissance il fit ployer le genou à son adversaire.
   Kaepora rassemblait déjà ses forces pour un autre sort, mais une nouvelle menace s’approchait de lui. Une créature mi-homme mi-lézard, à la langue pointue, vêtue de quelques morceaux d’armure hétéroclites, d’une rondache légère et d’un court glaive. Elle sprinta sur le mage, lame en avant mais le champ de force évoquée à la hâte par Kaepora la repoussa momentanément. Le cœur battant, ce dernier jeta un coup d’œil sur Feena, constatant avec horreur que son adversaire allait bientôt l’achever. Il tendit un bras et prononça quelques mots rapides. L’air ondula autour du géant Des langues de glace le frappèrent de toute part, le gelant littéralement. Feena s’en écarta vivement et poussa un cri dans la direction de Kaepora.
   Ce dernier fit de son mieux pour esquiver l’attaque de la créature-lézard, mais le glaive lui entailla férocement le flanc. Le mage sentit son sang jaillir de la plaie, imbibant son vêtement. Il leva le bras pour se protéger, vainement, du coup suivant, mais celui-ci n’arriva jamais car la guerrière s’était jetée sur le monstre, le renversant. La Lame Purificatrice scintilla brièvement quand elle l’éleva dans un cri rageur, et cette fois-là, elle perfora la peau de pierre de la bête sans rencontrer de résistance.
   Feena se porta aussitôt au côté de Kaepora, qui s’affalait contre le mur, sa main pressée contre sa blessure. Elle-même n’était pas indemne. Un vilain hématome noircissait déjà sur sa mâchoire et du sang coulait de sa lèvre éclatée.
   -Vous êtes blessé, constat-t-elle. Laissez-moi voir… La plaie est peu profonde, vous vous en sortirez.
   -Tout ça… commença-t-il en grognant, c’est plus de mon âge.
   S’appuyant sur sa compagne, il parvint à se remettre debout.
   -Il ne faut pas rester là, ordonna Feena en jetant un œil hostile aux statues restantes. C’est trop dangereux.
   -Je suis bien d’accord… Prenez cette porte, là. J’ai peut-être une idée.
   Obéissant, la femme le porta plus qu’elle ne l’aida à avancer jusqu’à un nouveau couloir, plus sombre que les précédents. On avait éteint les torches sur les murs. Elle l’abandonna un court moment, le temps pour elle de bloquer la porte avec un candélabre.
   -Par où ?
   -Par là… A droite… Voyez ce tableau là…
   Kaepora tendit le bras et toucha la troisième rune en partant du bas qui ornait l’ourlet du manteau de l’Archi-Maître Yanru. Comme il s’y attendait, il y eut le déclic familier, et un pan du mur pivota sur lui-même, dévoilant le rapide escalier en colimaçon qui menait à la salle secrète où les Maîtres se réunissaient. Un air vicié frappa Kaepora au visage, un air chargé de résidus de magie noire.
   -Prenez garde, avertit-il Feena. Nous allons sûrement affronter l’un des Maîtres. Ils sont de redoutables magiciens, et nous sommes ici sur le terrain de jeu de l’un d’entre eux. Ne faites rien d’insensé, et surtout ne lui laissez pas le temps de bouger les bras, de parler ou de saisir un objet. Vous seriez morte avant même de le savoir.
   -Compris, affirma la guerrière avec un signe de tête.
   Ils s’engagèrent prudemment dans l’escalier suintant. A chaque marche qu’il descendait, Kaepora sentait sa peur croître et son cœur accélérer. Si Feena n’avait pas été là, il n’aurait sans doute jamais trouvé le courage pour affronter celui qui se cachait derrière tout ça. De toute manière, sans la guerrière la gargouille l’aurait tué…
   Un rire fou, effrayant et bref les accueillit lorsqu’ils posèrent le pied sur le sol de la salle de réunion. Xanto les attendait, bien sagement assis à sa place attitrée autours de la grande table ronde. Il ne manquait aucun siège, pas même celui de Kaepora, mais tous étaient vides. Les yeux de fer de son masque luisant faiblement à la lueur de l’unique bougie, le Facétieux semblait les contempler, aussi immobile que les statues du cloître. La volonté de Kaepora vacilla, mais Feena le rattrapa et raffermit sa prise sur son bras.
   -Qui est-ce ?, souffla-t-elle.
   -Xanto… On l’appelle le Facétieux. C’est le bras droit d’Exelo, et peut-être le plus dangereux des Maîtres. S’ils l’ont envoyé contre moi, c’est qu’ils me craignent, constata Kaepora avec un maigre sourire. Ou bien ils espéraient attirer un autre poisson dans leurs filets.
   Il songea brièvement à Vaati, et se demanda comment les choses se déroulaient, dans la réalité. Avait-il réussi à les stopper ? Le monde était-il déjà au bord de la destruction ? Pour l’heure, il avait d’autres préoccupations. Xanto ne semblait pas vouloir bouger ni dire quoi que ce soit, ce qui cadrait assez bien avec le personnage.
   -Vous savez que vous n’en retirerez rien, n’est-ce pas ?, commença Kaepora d’une voix forte. Exelo a marchandé pour lui, mais vous… Vous trouverez la mort, comme les autres.
   Le Facétieux garda le silence, puis émit son rire caractéristique, faisant frissonner son collègue mage.
   -Le Crépuscule approche, Maître Hibou.
   La voix de Xanto avait quelque chose de tordu. Elle évoquait le crissement que produiraient des griffes raclant du métal.
   -Que voulez-vous dire ?
   -Cela n’a aucune importance, puisque vous serez bientôt mort. Sachez juste que…
   La Lame Purificatrice fendit l’air dans son habituel chant cristallin et entailla l’épaule de Xanto avant de se ficher dans le mur derrière. Feena était déjà à mi-parcours, sprintant vers le Maître avec un regard farouche. Elle bondit par-dessus la table, le bras replié sur lui-même, prête à délivrer un formidable uppercut. Xanto poussa un cri, plus proche du glapissement que du rire cette fois-ci. Bougeant les mains, il se volatilisa au moment où la guerrière atterrissait sur lui. Sans s’interroger sur ce prodige, elle roula en avant et délogea son arme du mur. Son adversaire réapparut à l’autre bout de la pièce, et commença aussitôt à entonner une incantation. Sans lui laisser de répit, Feena lui projeta une chaise en pleine tête. Sonné, Xanto s’effondra avec un grognement sonore. La guerrière se jeta sur lui.
   Son épée allait s’abattre lorsque Xanto « explosa » en plusieurs centaines de petites billes noires. Au même moment, la terre se mit à trembler, les murs à osciller sur eux-mêmes et d’énormes anomalies dimensionnelles apparurent.
   -Que se passe-t-il ?, hurla Feena en jetant un œil paniqué autour d’elle.
   -Xanto est parti. Cette dimension est en train de disparaître.
   -Que va-t-il nous arriver ?
   -Rien. Vous allez certainement vous réveiller à présent. Moi, je vais retourner dans la réalité.
   Un mur se déchira dans un grondement assourdissant, découvrant une absence de matière plus noire que noir.
   -Merci pour votre aide !, eut à peine le temps de cirer Kaepora avant que le sol ne se dérobât sous lui.
   Il eut un léger vertige, et une sensation de chute, mais presque aussitôt il retrouva du solide sous ses pieds. Il était toujours dans la salle de réunion, mais les lampes qui brûlaient sur leurs appliques et la poussière qui recouvrait la table lui indiquèrent qu’il était de retour dans la réalité. Il se palpa le flanc, et constata avec satisfaction que sa blessure avait disparu. Il remonta l’escalier en hâte, le cœur battant, anxieux quant à ce qu’il allait découvrir.
   Le cloître avait été le témoin d’une violente bataille. Des corps gisaient pêle-mêle dans l’herbe, sur les bancs, contre les colonnes… Des Sheikahs, mais aussi des apprentis. Il y avait du sang partout, souillant les murs et le sol, gorgeant la pelouse d’une couleur morbide. Certains cadavres avaient été affreusement mutilés, des membres arrachés aux troncs et projetés au petit bonheur. Kaepora n’avait jamais vu autant de morts de sa vie, et il resta un moment prostré avant que son estomac rebelle ne le forçât à se détourner pour rendre son dernier repas. Tremblant, il longea le mur à sa droite, s’aidant d’une main, en essayant de ne pas poser les yeux sur le charnier. Il trouva le passage secret ouvert.
   Du sang coulait lentement le long des innombrables marches. L’hémoglobine luisait de façon malsaine à la légère lueur des champignons phosphorescents qui poussaient le long des parois. Loin, au bas des degrés de pierre, la porte était fermée. Pourtant, l’air été saturé de miasmes démoniaques. Kaepora fit mine de tourner les talons, en proie à une vive terreur comme le souvenir de sa dernière aventure en ces lieux se rappelait à lui, mais la vue du massacre l’empêcha de fuir. Il rassembla tout le courage qu’il put trouver, et s’engagea dans l’escalier. Sa descente lui parut durer une éternité. Il avançait prudemment, de peur de glisser, mais également pour retarder le plus longtemps possible la confrontation avec ce qui se trouvait derrière la porte.
   Celle-ci n’avait pas changé : un simple battant de fer noirci, aveugle, sans anneau ni poignée. Kaepora éleva quelques barrières mentales et poussa sur la porte. Celle-ci s’ouvrit sans opposer de résistance, pivotant sur ses gonds sans un bruit. La chambre d’invocation était vaste. Tellement vaste qu’il était impossible pour elle de se trouver sous le Consortium. On distinguait à peine le plafond, perdu quelque part dans les nuées. Les murs étaient de pierre épaisse, mouchetés tout du long de torches brûlant d’un feu noir. Le sol était un damier de losanges noirs et rouges, rompu en son milieu par un cercle d’invocation en fer forgé. Linebeck se trouvait au milieu dudit cercle, la tête penchée en avant, tournant le dos à la porte.
   Exelo levait les bras, un sourire extatiques sur le visage. Il faisait face à un véritable trou dans le tissu du monde. Une porte vers un plan de ténèbres impénétrables, suintantes, impies. L’esprit de Kaepora s’affola lorsqu’il ressentit la présence d’une entité dans ce magma d’obscurité purulente. Quelque chose s’agitait, prête à s’éveiller d’un long sommeil. Une chose séculaire, venue de par delà les étoiles à l’aube du monde. Une chose qui l’avait jadis plongé dans le coma. Les barrières qu’il avait élevées autour de son esprit lui permirent de ne pas sombrer dans la folie quand la créature bougea. C’était une montagne en marche. Une montagne à face de porc.
   Les yeux baignés de larmes, Kaepora poussa un long cri. Vaati gisait non loin de Linebeck, face contre terre. Une flaque de sang se formait déjà sous lui, imbibant ses cheveux d’ordinaire immaculés d’un rouge écœurant.   
   -Ha ! Je vois que le Maître Kaepora a finalement décidé de revenir parmi nous.
   Exelo le regardait à présent. Ses yeux brillaient d’une folie palpable, et ses traits étaient déformés par une joie démoniaque.
   -C’est aimable à vous de passer nous voir. Vous arrivez juste à temps pour assister à notre triomphe.
   -Triomphe ?, parvint à rétorquer Kaepora d’une voix sanglotante. Je ne vois là qu’une folie. Vous n’avez pas idée des forces avec lesquelles vous jouez.
   L’Archi-Maître éclata de rire. Un rire effroyable, qui n’avait rien à envier à celui de Xanto. D’ailleurs, ce dernier se tenait non loin de son maître, constata Kaepora, en compagnie d’Aghanim et de Sahasralah. Les trois le regardaient avec pitié.
   -Vous êtes dépassé, mon brave Kaepora. Vous êtes une relique d’une autre époque. Les temps changent, vous le remarquerez bien assez vite. Hyrule vit ses derniers jours. La bonne reine Ishtar est morte, assassinée par mes soins. La Lame Purificatrice est entre les mains d’un usurpateur abruti et violent, qui s’est déjà mis à dos toute la noblesse avant même de monter sur le trône. Le Sheikah est tombé lorsque nous avons sectionné sa tête pensante. Termina, Holodrum et Labryna n’attendent qu’une occasion pour planter leurs crocs dans notre bonne vieille Hyrule… Et si cela ne suffisait pas, le Maître est avec nous à présent.
   Exelo indiqua la faille noire d’un geste révérencieux.
   Kaepora avait la bouche sèche. Sa terreur était telle qu’il était entré dans une sorte d’état léthargique, au delà de toute préoccupation terrestre.
   -Non, vous n’avez pas gagné. Il reste des gens de bien. Des gens qui vous détruiront.
   -Tiens donc ? Et qui cela peut-il bien être ?, ricana l’Archi-Maître. Le « héros » ? Son Chien ? Sa pute barbare ? Ha non, je vois, vous songez à la bonne noblesse hylienne. Ser Mikau ? Un sot qui a sauvé le seigneur Majora sans le savoir et qui l’a amené à nous. Lord Dorf ? Il ne se doute même pas que son entourage nous est déjà tout acquis. Quant à ser Allistair… Et bien… Il est muet voyez-vous.
   -Exelo, appela Linebeck sans se retourner. Je suis fatigué de lui. Il n’a cessé de me retarder depuis mon arrivée. Laissez moi m’en occuper.
   -Mon seigneur…
   Linebeck se leva et les yeux luisants du masque de Majora plongèrent dans ceux de Kaepora.
   -Votre cher familier a du vous manquer, depuis tout ce temps… Soyez rassuré, nous en avons pris grand soin.
   Kaepora entendit un battement d’ailes, non loin de lui. Mais il ne pouvait détacher son regard de l’expression morbide du masque. Il comprenait vaguement que Linebeck était mort, qu’un mal terrible s’était réveillé… qu’il avait échoué, une fois de plus. Une vague d’énergie noire le traversa douloureusement. Il eut la sensation qu’on lui arrachait chaque morceau de chair, qu’on drainait son sang, qu’on lui écorchait la peau. Le monde s’enténébra ; il n’entendait plus que ces terribles battements d’aile et les rires des Maîtres, quelque part.
   Kaepora voulut crier, mais seul un hululement franchit sa gorge meurtrie.
« Modifié: samedi 18 août 2012, 16:54:15 par un modérateur »

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« Réponse #193 le: samedi 11 juin 2011, 15:31:27 »
Hé beh.

Bon je débarque un peu comme ça, même pas pour commenter les dernières parutions, car, il faut l'avouer, je n'avais pas encore lu quoi que ce soit par ici.

J'ai commencé à réparer mon erreur. Je ne ferai pas de pavé, je ne suis vraiment pas une critique littéraire. Je dois avouer que ce sont les mises en scènes et des loups garous, et du concours d'écriture qui m'ont encore plus poussée à venir faire un tour par ici, auxquelles on peut ajouter nombre d'éloges que j'ai entendus en plusieurs endroits, et je ne le regrette pas.

Pour le moment, je n'ai lu que la première partie de Triangle de Pouvoir. Ce que tu as publié de la seconde va sûrement suivre dans la journée.

J'ai littéralement dévoré cette histoire (syndrome fréquent chez moi quand je lis). Bien sûr il y a quelques maladresses de temps en temps, quelques fautes (d'étourderie et de frappe, j'en suis certaine), mais bon, tout de même, j'ai été tenue en haleine tout du long (pis j'ai pas regardé de quand date le début aussi tiens). Les personnages ont tout de suite une consistance propre, j'ai ressenti une réelle empathie tout du long de ma lecture.
J'ai aussi ressenti des choses qui m'ont rappelées d'autres lectures, ou d'autres univers, certains que je sais que tu connais, d'autres, je ne sais pas. Je ne parle pas de copiage ou d'inspiration, non (même si quelque part, je suppose que quand on écrit, ce qu'on a lu ou vu influence forcément) mais bien d'un ressenti de moi lectrice, qui s'approchait de ce qu'il avait été lors de mes lectures.

Bon décidément, je ne sais pas vraiment commenter un texte moi  :ash:  En tout cas, je sais où aller quand j'aurai de nouveau la non-flemme de lire quelque chose !

Allez, je vais de ce pas imprimer la 2e partie, j'ai envie de savoir la suite ;)


EDIT : bon ben ayé, j'ai lu la 2e partie, mais je pense que je ferai un commentaire plus poussé une fois que tu auras posté le chapitre XX.  :niak:

Juste un mot en passant... Bien les combats dans l'immatériel ? :p  (pas pu m'empêcher d'y penser... :niak: )


"Je ne connaîtrai pas la peur car la peur tue l'esprit. La peur est la petite mort qui conduit à l'oblitération totale. J'affronterai ma peur. Je lui permettrai de passer sur moi, au travers de moi. Et lorsqu'elle sera passée, je tournerai mon œil intérieur sur son chemin. Et là où elle sera passée, il n'y aura plus rien. Rien que moi."

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« Réponse #194 le: samedi 11 juin 2011, 20:05:36 »
Doutch ==> Ouais, très bien même O:-) J'attendrais ton commentaire plus poussé pour te répondre en détail alors. :niak: Mais en tous les cas merci d'avoir pris le temps de me lire, ça me fait très plaisir ^^


Sur ce, le tout beau tout propre chapitre XX, qui clôt le premier volume de la trilogie. (Bah oui, un Triangle ça a bien trois faces non? :p)

Enjoy!

____________________

XX
-Le Tournoi-



   Une clé tourna dans la serrure en grinçant. Presque aussitôt, la lueur aveuglante d’une torche illumina la cellule crasseuse. Tarquin plaça une main devant son œil pour s’en protéger.
   -C’est déjà l’heure ?, grogna-t-il d’une voix pâteuse, la gorge déssechée.
   -Et oui, grand maître ! L’heure de tirer la révérence.
   -Mikau ?
   -Le seul et l’unique. Allez, levez-vous, nous avons peu de temps. Vous ne voudriez pas rater le début du plus grand tournoi de tous les temps, si ?
   Le chevalier lui prêta la main pour l’aider à se remettre sur ses pieds. Tarquin était courbaturé de partout, mais il retrouva rapidement son allure et sa vivacité. Son geôlier gisait en plein milieu du couloir sombre. Un peu de sang coulait d’une blessure à la tête.
   -Il s’est montré assez peu coopératif, expliqua ser Mikau avec un sourire gêné.
   Malgré toute sa vaillance, Tarquin vacilla sur lui-même et fut contraint de se soutenir au bras du chevalier. Ses bourreaux avaient été assez zélés. Le Zora eut la délicatesse de ne pas faire de commentaire. Les soldats du corps de garde dormaient comme des masses, les faces écrasées contre le bois de la lourde table.
   -Je n’ai pu trouver qu’un soporifique léger. Il ne faut pas traîner.
   Ils montèrent un court escalier et débouchèrent dans le hall d’une petite tour sise dans un coin des jardins. Tarquin constata que l’aube se levait à peine. Tout était encore enténébré de l’obscurité de la nuit. Deux Sheikahs les attendaient, cachés derrière un arbre.
   -Il est probable que le Consortium possède des espions au château, fit Mikau en tendant au borgne un jeu de dagues et des bottes. Je suggère que vous restiez caché, jusqu’au moment propice.
   -Une suggestion fort intéressante. Que s’est-il passé durant mon emprisonnement ? Comment va le roi ?
   -Il ne s’est rien passé de notable, mais plusieurs de nos hommes ne donnent plus signe de vie. J’ai déjà pris la liberté de lancer quelques agents sur leurs traces. Quant au roi, sa santé semble être revenue. Il assistera aux jeux.
   -Fort bien.
   Tarquin leva les yeux vers le soleil levant, qu’on devinait à peine derrière les cimes des Monts du Péril, à l’Est.
   -Mikau.
   -Monsieur ?
   -Ne me décevez pas. Le Royaume compte sur vous.
   -A vos ordres, monsieur.
   Au même moment, Feena Hurlebataille s’éveillait d’une nuit paisible. Marine était agréablement lovée contre elle, et c’était un délice de sentir sa peau nue contre la sienne. Le sang de leur empoignade de la veille avait séché, mais elle sentait encore les tiraillements des coupures et ses muscles étaient raidis par leurs ébats endiablés. Elle se passa une main sur le visage pour s’éclaircir les idées, et elle eut vaguement l’impression d’avoir rêvé, et que c’était un rêve assez important. Elle n’y accorda pas plus d’importance.
   Après avoir déposé un baiser sur les lèvres de sa nouvelle amante, elle se dégagea gentiment de son étreinte et s’habilla.
   -Madame compte-elle revenir ?
   Marine était éveillée. Elle regardait Feena avec des yeux brillants, jouant de manière sensuelle avec ses cheveux. Son corps magnifique, sculpté par le drap souillé, fit monter le désir de la guerrière, mais elle le réfréna.
   -Si mademoiselle n’y voit pas d’inconvénient.
   -Que madame soit rassurée : elle dispose dès à présent d’une chambre attitrée dans notre bon établissement.
   -C’est trop d’honneur.
   Feena se pencha vers sa compagne, et elles échangèrent un long baiser langoureux.
   -Je te verrai au Tournoi, fit-elle avant de quitter l’auberge, le cœur léger.
   Lars Zora avait passé la nuit à polir l’armure de ser Sanks, à récurer sa maille, à graisser et affûter son épée, à lustrer ses bottes et briquer son écu. Une tâche fastidieuse mais qu’il avait accomplie sans rechigner, excité par la perspective des jeux à venir. Lui-même ne pouvait y participer, car trop jeune, mais il serait aux premières loges, avec les autres écuyers, pour vivre le spectacle. Et quel spectacle ce serait ! Toutes les plus fines lames du royaume seraient présentes : Lord Link, Lord Dorf, Lord Darmani, ser Allister, ser Mikau, ser Sanks, les frères Dodongo cadets et sûrement un ou deux reîtres compétents. Il se demanda vaguement à qui Lady Saria allait consentir sa faveur, mais il décida que finalement, cela ne l’intéressait pas beaucoup.
   Sa relation avec son parrain avait bien progressé. Ser Sanks se fendait parfois d’une confidence, les entraînements à l’épée étaient moins brutaux et les punitions moins sévères. Locke semblait se faire à sa nouvelle condition de chevalier, s’y résignant malgré lui. Il avait perdu un peu de sa froideur, et cela était sûrement dû à dame Laruto, avec laquelle il passait beaucoup de temps. Lars espérait qu’ils se marieraient. Il était persuadé que la magicienne exerçait sur lui une influence positive…
   Mais pour le moment, il fallait finir de graisser cette cotte de mailles : l’heure du tournoi approchait.
   Au fur et à mesure que le soleil monta dans le ciel dégagé, les rues de la Cité se remplirent d’une foule nombreuse qui se dirigea dans un brouhaha joyeusement infernal vers la lice à l’extérieur des remparts. Un véritable labyrinthe de tentes, de pavillons et de stands avait poussé durant la nuit le long des douves et de la route royale. Des oriflammes chamarrées voletaient au vent léger sur les faîtes des assemblages de toile, et des écus décorés d’armoiries, placés devant les rabats annonçaient les augustes propriétaires. Une véritable ville en dehors de la ville était née, alimentée par les innombrables marchands et vendeurs à l’emporte pièce assaillis par des marées de badauds hilares ou simplement joyeux, et protégés des voleurs et des importuns par la milice urbaine aidée de la garde royale. On pouvait apercevoir le bon capitaine Feryl de-ci de-là, beuglant des ordres à ses hommes pour assurer la bonne marche de l’événement.
   Le bureau d’inscription, tenu par l’intendant royal en personne, Maître Baelon, était flanqué de deux pavillons monumentaux aux armes du roi, contenant l’arsenal personnel de celui-ci ainsi que de son gendre, mais également les récompenses du tournoi.  C’est pourquoi un groupe de milicien était campé non loin, observant avec tout le sérieux de leur profession la queue qui se faisait devant le bureau de Maître Baelon, pour compléter les inscriptions après paiement des droits communs. Pour s’épargner la peine de devoir fréquenter le bas peuple, les participants détenteurs du titre de chevalier au minimum pouvaient envoyer un représentant muni d’un sceau à leurs armoiries pour remplir les papiers à leur place. Cependant, certains nobles préféraient s’en charger eux-même, pour prendre la mesure de leurs futurs adversaires, ou s’imprégner de l’ambiance. Ainsi ser Mikau croisa Lord Dorf dans cette même file et il fallut six hommes pour les séparer lorsqu’ils en vinrent aux mains après un échange de piques oratoires. L’incident cependant n’ébranla personne, car une poignée de minutes plus tard, les deux hommes échangeaient des histoires grivoises autour d’une fantastique pinte de bière.
   Certains marchands renommés de par le monde avaient envoyé des représentants, venus d’Holodrum, de Labrynna, plus rarement de Termina, ils proposaient des articles de grands luxe, tels des soieries, des bijoux fins, des encens, des parfums, qui faisaient la joie des grandes dames Hyliennes. Lady Ruto déambulaient bras dessus bras dessous avec dame Nabooru le long de ces échoppes, s’extasiant devant les couleurs, les formes et les odeurs. De tant en temps, elle demandait à dame Laruto, qui la suivait non loin, d’acquérir pour elle telle ou telle bagatelle. A son côté, dame Nabooru faisait sensation. Habillée des légères parures typiques de sa vallée natale, avec sa beauté rehaussée de fard et sa peau naturellement bronzée, elle rayonnait comme un joyau du désert, mystérieuse et hors de portée.
   Pour garder l’ambiance festive jusqu’au commencement du Tournoi proprement dit, dans l’après-midi, l’on avait fait venir moult troupes de saltimbanques, des rhapsodes, des cracheurs de feu, des conteurs, des bardes, des montreurs d’ours et ceux-ci se produisaient partout où ils trouvaient une place. Une troupe de théâtre avait installé ses tréteaux non loin d’un stand de viande rôtie à la broche, et avait par conséquent un auditoire assez important parmi lequel se trouvait Fado le Faiseur de Vents, yeux fermés, tête penchée sur le côté, un léger sourire sur le visage et Lord Dumor qui, ne participant pas aux jeux, n’avait rien d’autre à faire que de profiter de tout ce que le tournoi avait à proposer. Les comédiens donnaient une représentation plutôt honnête de la dernière pièce de l’écrivain Toto di Algo, Les Seigneurs du Carnaval, mais Lord Dumor se permettait par moment une réflexion à haute voix quand l’un des artistes se trompait dans son texte ou simplement jouait mal, selon les critères du noble.
   Lord Link fit grande sensation lorsqu’il apparut dans sa lourde armure de tournoi, couleur jade et incrustée de grenats rehaussés de fil d’or pur. Il flânait sur son destrier harnaché, la Lame Purificatrice battant le flanc de sa monture dans son fourreau, et faisait mine de s’intéresser aux étals des marchands qui rivalisaient de promesses et d’offres pour s’attirer les faveurs du prince. Partout où il passait, les gens l’acclamaient, lui demandaient sa bénédiction voire lui embrassaient les pieds en passant.
   Feena assista à la scène, et ne put s’empêcher de cracher par terre.
   -Je vois que la chose nous inspire la même pensée.
   Ser Mikau la rejoignit, les sourcils froncés en observant la parade princière. Il avait revêtu son armure, un corselet de plates noires et bleues par-dessus une étroite chemise de mailles à motif turquoise. Son épée à la garde incrustée de saphirs lui ceignait le côté gauche et son écu battait contre son dos. Il tenait un heaume à cimier au serpent de mer dans le creux de son bras. Ses cheveux étaient retenus en arrière par un fin bandeau de soie frappé de ses armoiries.
   -Je compte sur vous pour lui faire goûter de cette belle rapière, répondit la guerrière avec un sourire.
   -Je devrais pourvoir faire ça.
   Il lui sourit en retour, mais elle voyait à sa mine sérieuse qu’il était préoccupé.
   -Il s’est passé quelque chose ?
   -Pas vraiment. C’est… disons, un pressentiment. Aujourd’hui serait le jour idéal pour…
   -Pour ?
   -Non, rien. Oubliez cela, c’est sans importance.
   Il poussa un soupir triste en fixant son heaume.
   -Comme mon épouse n’est hélas pas avec nous, oserai-je vous demander de m’octroyer votre faveur ?
   -Ma faveur ?
   -Chaque chevalier participant aux jeux peut demander la faveur d’une dame, et combattre en son nom. Bien entendu, la bienséance oblige un champion marié à combattre au nom de son épouse, mais si celle-ci n’est pas présente, on tolère qu’il demande la faveur d’une autre.
   -Si je vous la donne, imaginons, qu’adviendrait-il si vous remportiez le Tournoi ?
   -Et bien j’aurais gagné le droit de passer avec vous une nuit entière, dans l’intimité… Et la chasteté, naturellement, s’empressa-t-il d’ajouter. C’est normalement l’occasion pour les jeunes champions d’essayer de séduire la dame de leur cœur.
   -C’est follement romantique.
   -N’est-ce pas ? Notez que je n’y accorde pas grande importance, mais le peuple chérit cette tradition.
   -Soit. Dans ce cas, j’accepte que vous vous battiez en mon nom, ô ser Mikau.
   -Un honneur, madame, répondit-il dans un nouveau sourire. Si vous voulez bien m’excuser, j’aperçois là-bas ce bon ser Allister et je crois que la dernière insulte que j’ai proférée à son encontre était un peu trop timorée : il n’a pas encore l’air bien prêt pour ce Tournoi.
   Un peu plus loin, dans une tente ocre dont l’oriflamme s’ornait d’un limier noir, Lars Zora s’escrimait à attacher la sangle du plastron de l’armure de son parrain. Dans sa cuirasse d’acier noirci, avec les intimidantes épaulettes et la carrure naturelle de l’homme, ser Sanks en imposait. Sa tête hideuse renforçait cette impression, lui conférant l’allure d’un seigneur de guerre cruel. Cependant l’effet aller être gâché par le « cadeau » offert par Lord Link : un heaume intégral à mufle de chien. L’effigie était parfaitement ridicule, avec sa langue pendante et son air balourd, mais il était hors de question pour le chevalier de refuser un présent de son maître. Lars attacha le lourd écu au bras mutilé, prenant grand soin de ne pas toucher le membre meurtri. Ce faisant, il ne put s’empêcher de parler :
   -Lord Link a finalement décidé de ne pas participer à la mêlée, de même que Lord Dorf. Je vais parier quelques pièces sur vous, messire.
   -Si j’étais toi je parierais plutôt sur ser Allister ou ser Mikau.
   -Messire ?
   -Ce sont de fins bretteurs. A un contre un je ne doute pas d’en venir à bout, mais ils ont l’habitude de se battre ensemble, et rien ne les empêche de le faire.
   Sur cette remarque obscure, ser Sanks n’ajouta plus rien.
   -Et bien… Ser Mikau est mon oncle, alors, je miserai sur lui, dans ce cas…
   Le chevalier dut remarquer la déception de son écuyer, car il s’excusa.
   Lorsque le soleil amorça sa descente, la foule se dirigea petit à petit vers la lice. Celle-ci se résumait à un vaste cercle de pelouse délimité par des barrières contre lesquelles le commun s’agglutinait. De part et d’autre on avait érigé de hautes tribunes pour les nobles. Ceux des nobles qui ne participaient pas à la mêlée étaient d’ailleurs déjà installés, et discutaient tranquillement entre eux, peut-être s’autorisant quelques paris amicaux. 
   Malon était assise à côté de son père, à deux rangées des places royales. Elle l’entretenait gentiment mais son esprit était ailleurs. Elle se demandait si l’un des preux allait lui demander sa faveur. Ho ! Comme se serait doux si le ténébreux Allister ou l’intriguant Mikau la lui demandait ! Ou même ser Sanks… Au fil des longues nuits passées à son côté, elle avait appris à le connaître, et à l’apprécier comme un ami. Sous sa carapace de froideur se cachait un être blessé et fragile… Réflexion faite, elle donnerait volontiers sa faveur à ser Goro. Il était plutôt bien fait, et elle avait cru remarquer depuis quelques temps qu’il la regardait de plus en plus…
   Elle en était là de ses pensées lorsque Feena Hurlebataille vint s’asseoir à côté d’elle. Malgré elle, elle se raidit. Elle avait fait tout son possible pour éviter la guerrière depuis leur… mésaventure. Elle se sentait mal à l’aise en sa présence. Cependant, la barbare se contenta de poser sa main sur son bras, gentiment, comme une amie.
   -Vous n’avez rien à craindre. Je ne vous importunerai plus.
   -Madame ?
   -J’ai, disons, trouvé chaussure à mon pied.
   -Ho.
   Malon fut surprise de sentir une pointe de jalousie et de déception croître en elle, mais elle se reprit très vite. Elle était heureuse pour dame Feena.
   La famille royale arriva peu après, et prit place sous les vivats de la foules. Le roi Salomon paraissait en pleine forme, et heureux d’être là, démentant ainsi les rumeurs qui couraient sur sa santé défaillante. Son jeune fils le suivait de près, dardant ses yeux vairons partout où il le pouvait, s’exclamant à la vue des chevaliers en armure, trépignant sur place d’excitation. Sa sœur était plus pondérée, souriant poliment au peuple qui l’appelait. Elle était accrochée au bras de son époux qui lui-même ne pouvait contenir un certain air de satisfaction.
   Le héraut royal vint se placer devant la tribune, et levant sa longue trompette d’or, réclama le silence d’une note brève et sonore.
   -Les faveurs !, tonna-t-il d’une voix de stentor.
   C’était le moment du tournoi que les jeunes dames attendaient le plus. Elles avaient préparé leurs foulards avec le plus grand soin, brodant du mieux qu’elles le pouvaient les armoiries de leur famille. Certaines y avaient passé des heures en travail intensif, pour rien, peut-être. Toutes espéraient que l’élu de leur cœur viendrait à elles mais peu seraient satisfaites.
   Ser Mikau s’avança le premier, chevauchant un hongre pie d’une main, tenant une longue lance de tournoi de l’autre. Il n’avait pas encore coiffé son heaume. Le Zora faisait chavirer plus d’un jeune cœur, surtout que dans sa jeunesse volage il avait eu l’habitude de courir la gueuse pour le plus grand bonheur et le plus grand malheur de ces demoiselles. Même s’il était marié, venu sans son épouse il pouvait demander la faveur d’une dame, ce qui offrait potentiellement une nuit inoubliable avec l’un des chevaliers les plus émérites d’Hyrule.
   Il fit avancer son cheval jusqu’au centre de la lice, pour faire durer le suspens, puis se dirigea vers la tribune royale, avec un sourire confiant.
   -Mon roi, je vous salue !, déclara-t-il avec une révérence. Je vous souhaite un agréable tournoi et espère vous procurer un spectacle digne d’intérêt.
   -Je vous ai déjà vu combattre, répondit Salomon avec un sourire éclatant, aussi je sais que vous serez à la hauteur.
   Ser Mikau parcourut ensuite la tribune du regard, s’attardant sur les dames jusqu’à les faire rougir, puis finalement présenta la pointe de sa lance à Feena Hurlebataille.
   -Madame, ce serait pour moi un honneur et une immense joie de concourir sous vos couleurs, au nom de notre amitié et des liens qui unissent à présent votre peuple au nôtre.
   Peu au fait de la tradition, la guerrière coupa une longue mèche de ses cheveux roux qu’elle noua à l’arme du chevalier.
   -Puissiez-vous vaincre, messire.
   Des vivats montèrent de la foules tandis que ser Mikau rejoignait ses concurrents. Des murmures parcoururent les tribunes, les unes se désolant du choix du chevalier, les uns soupirant en rêvant d’une nuit passée au côté de la belle barbare. Les autres chevaliers se succédèrent les uns après les autres. Ser Sanks obtint la faveur de dame Laruto, ser Allister celle de Lady Koume Dragmir, à qui il était promis. Ser Mido demanda chastement la faveur de sa jeune sœur, Lady Saria. Ser Goro reçu le foulard de Lady Kotake. Enfin, ser Sedrik, le plus jeune de la fratrie Dodongo, présenta en rougissant et bafouillant sa lance à Malon.
   Cette dernière se demanda avec une pointe de rancœur comment dame Feena avait pu obtenir ainsi la sympathie de ser Mikau, alors qu’elle n’était pas… « intéressée » par le sexe fort. Mais elle se consola en se disant que son sort aurait pu être pire. Elle aurait pu donner son foulard à un chevalier errant anonyme ou à un quelconque petit hobereau.
   Lorsque la ronde des faveurs fut achevée, le héraut appela les combattants au centre de la lice.
   -Peuple d’Hyrule !, commença-t-il en lisant le parchemin qu’on lui avait remis. Gentes dames et nobles seigneurs. Nous voici réunis en ce jour pour célébrer l’avènement de notre Héros, et pour honorer la mémoire de notre reine bien aimée, la reine Ishtar. Longue vie à la reine !
   -Longue vie à la reine !, scanda la foule avec une main sur le cœur.
   -Pour ce faire, reprit le héraut, les plus preux d’entre nous s’affronteront au cours de six épreuves visant à évaluer leur bravoure, leur vaillance, leur habileté, leur honneur, leur courage et leur détermination. Chaque épreuve récompensera son vainqueur par mille souverains d’or ainsi qu’un souhait exprimé à sa Majesté le Roi. Ces épreuves sont au nombre de six : la mêlée, la joute, l’archerie, les duels, la danse et la rapsodie. Aujourd’hui, avec la bénédiction des Très-Hautes, nous assisterons à la mêlée et à la joute. Champions ! Prenez place. La mêlée mettra à l’épreuve votre endurance et votre vaillance. Pour gagner, il suffit d’être le dernier homme debout. Il est interdit d’utiliser des armes non émoussées ou non mouchetées. Autrement, tout est permis. Vous êtes libres d’abandonner à tout instant, en vous retirant de la lice ou en posant le genou au sol. Attaquer un adversaire au sol est synonyme de disqualification immédiate. Champions ! Puissiez-vous combattre avec bravoure et que les Déesses guident vos bras.
   Le héraut descendit de son estrade et quitta précipitamment la lice. Près de quatre vingt guerriers étaient répartis dans l’arène. Les chevaliers en armure intégrale et écu, des reîtres en armures légères et armes d’assaut –vouges, hallebardes, épées à deux mains, fléau d’armes- ainsi que des spadassins misant sur leur vitesse au détriment de leur protection. Ils se regardaient en chiens de faïence, attendant patiemment le signal de départ.
   Le roi se leva, et la foule fit silence, dardant ses regards sur le carré de soie que sa Majesté tenait du bout des doigts. Avec un sourire, il le lâcha, et lorsque l’étoffe toucha le sol, le chaos éclata au sein de la lice. Des cris de guerre jaillirent de toutes parts, le fracas des armes gronda avec intensité. Les moins prompts furent balayés dès les premières minutes, mis au sol, désarmés ou poussés hors de l’arène par des adversaires peu scrupuleux. L’armement inoffensif n’empêchait pas les concurrents de déchaîner leur brutalité, frappant, tranchant, se fendant avec hargne. La tactique principale de la mêlée consistait à viser le heaume pour sonner l’opposant et le faire choir. Dans un espace aussi restreint, avec autant de combattants, il était difficile de surveiller ses arrières tout en protégeant ses flancs. Les plus sournois se contentaient de frapper par derrière en évitant au maximum les confrontations directes.
   La foule vibrait au rythme des combats. Des vivats s’élevaient lorsqu’un de ses favoris mettaient au tapis un adversaire, ou poussait des grondements de colère quand ils se faisaient au contraire mettre hors combat. Rapidement, quelques valeureux se démarquèrent des autres. Ser Sanks, dont la carrure et le heaume effrayaient les moins hardis ; ser Mikau et ser Allister qui combattaient côte à côte, un tandem aussi implacable qu’efficace ; Lord Darmani dont le marteau de guerre pesant fendait l’air avec la vitesse de l’éclair et enfin un jeune reître au teint halé qui maniait une épée curieuse à la lame recourbée.
   Les combattants disqualifiés quittaient l’arène, parfois sur une civière lorsqu’ils étaient inconscients, et se mêlaient à la foule, huant et acclamant tout leur saoul. Bientôt il ne resta plus qu’une petite poignée de braves.
   -As-tu un favori ?, s’enquit Lady Saria en se penchant vers Lars.
   -Oui, répondit le jeune Zora sans détacher les yeux de la mêlée.
   Comme il le pensait, ser Sanks se débarrassait avec facilité de chacun de ses adversaires. Ses coups étaient précis, intelligents et surtout patients. Contrairement à la plupart des autres guerriers, il ne se précipitait pas. Il prenait le temps de ménager son espace vital, couvrant ses arrières avec un jeu de jambe adroit. Son écu couvrait efficacement son flanc droit et sa posture n’ouvrait aucune brèche dans son flanc gauche. Aussi, il ne bougeait quasiment pas. Il se déplaçait uniquement lorsque plus aucun adversaire ne se présentait à lui, autrement il attendait ses opposants.
   D’un autre côté, il y avait oncle Mikau et ser Allister. Il suffisait de les regarder pour comprendre que ces deux là avaient appris à se battre ensemble. Ils anticipaient les manœuvres de l’autre sans jamais se parler, couvrant les angles morts l’un de l’autre sans jamais laisser la moindre faille. Il n’était pas interdit à deux concurrents ou plus de s’allier, et ils en profitaient pleinement. Ils s’abattaient sur leurs ennemis comme une paire de cisailles implacables, sans laisser la moindre chance aux malheureux qui se trouvaient sur leur chemin. C’était une tactique risquée, car à la fin, il ne pouvait en rester qu’un.
   -Je crois que si mon oncle et ser Allister viennent à bout de tous les autres, ser Allister sera vainqueur car il est plus grand et plus fort. Mais autrement, je pense que ser Sanks a toutes ses chances. Il est méthodique et sacrément adroit. Lord Darmani commence à s’essouffler : il n’est plus tout jeune et son arme doit peser des tonnes ! Ce reître là n’est pas mauvais non plus, mais il est trop impatient, et seule sa vitesse l’a sauvé pour le moment, car il laisse énormément de failles dans sa défense.
   -Je vois, fit Lady Saria en hochant la tête. J’ai personnellement misé quelques pièces sur ser Mikau, alors j’espère que vous vous trompez.
   -Qu’en pensez-vous ?, souffla Malon à Feena.
   -Le Chien va gagner.
   -Ha ?
   -Oui, il domine tous les autres en maîtrise et en puissance. Regardez : ses mouvements sont toujours aussi fluides et il n’est pas même essoufflé. Mikau et Allister s’en sortent bien également, mais ils n’ont pas l’expérience de Sanks.
   -Ho… Je… Je vois.
   La foule retint soudain son souffle : Lord Darmani avait engagé ser Sanks dans un combat singulier.
   -Si je m’étais un jour attendu à rencontrer un chien au beau milieu d’une mêlée, ironisa le Dodongo en raffermissant sa prise sur son marteau.
   Ser Sanks ne répondit rien. Son heaume cachait intégralement son visage, renvoyant l’image effrayante d’un mastiff prêt à bondir. Lord Darmani fit jouer ses épaules douloureuses. Il soufflait comme un bœuf, étouffant sous son casque au cimier d’auroch. Sachant pertinemment qu’il n’avait pour lui que sa force, il  chargea en poussant un cri de guerre. La tête de son marteau s’écrasa sur l’écu de ser Sanks sans parvenir à le briser ni même à le fendre. Le Chien accompagna le mouvement d’une torsion du bassin, emportant Darmani dans son élan. Dans le même tempo, son épée émoussée s’éleva dans l’air, comme la sentence irrévocable d’un bourreau, et s’écrasa avec un fort bruit métallique contre le heaume du Dodongo. Sonné, ce dernier recula en titubant, sous les hués du public.
   Il s’attendait à ce que son adversaire l’achevât rapidement mais celui-ci avait repris sa posture de combat. Cela irrita Lord Darmani qui s’élança, tête en avant tel un taureau furieux. Ser Sanks ne fit qu’un pas sur le côté. Emporté par le poids de son armure, Darmani vint s’écraser contre les barrières sous les rires moqueurs de la foule. Poussant un cri de rage, il chargea encore une fois. Son marteau décrivit une courbe redoutable mais vint à nouveau buter contre l’écu levé du Chien. D’un unique coup violent et diablement précis, le chevalier fit exploser le cimier du heaume de Darmani. Le nez en sang, ce dernier chut au sol et avant d’avoir pu se relever, il se retrouva avec l’épée de ser Sanks sous la gorge.
   -Je me rends !, déclara-t-il à haute voix.
   Les spectateurs applaudirent à tout rompre et des « Le Chien ! Le Chien ! » commencèrent à fuser.
   De l’autre côté de la lice, le duo de chevalier achevait l’habile reître aussi facilement qu’on avale une sucrerie. Un frisson d’excitation parcourut la foule et un silence difficilement contenu s’abattit sur le champ d’honneur : il ne restait plus que trois hommes debout.
   Ser Mikau se débarrassa de son heaume en avalant de longues goulées d’air frais. Ses longs cheveux étaient plaqués sur son visage par la sueur. Ser Allister et ser Sanks l’imitèrent, mais à la différence des deux autres, le visage du Chien était toujours aussi impassible. Il respirait normalement et seules quelques gouttes de sueur emperlaient sa peau.
   -Je dois vous féliciter, messire, cria ser Mikau en se passant une main dans les cheveux avec un sourire. Vous n’avez pas usurpé votre réputation.
   -J’en ai autant à votre service, répondit l’intéressé d’une voix égale.
   -Vous ne nous en voudrez pas, je gage, si nous vous engageons à deux contre un ? C’est que voyez vous nous avions dans l’idée un duel final de toute splendeur entre ser Allister et moi même.
   -Ne vous en faites pas pour cela. Je n’en garde aucune offense. Au contraire, je pourrais dire que je suis plutôt flatté qu’il faille deux aussi habiles bretteurs pour me mettre au sol.
   Le sourire de ser Mikau s’élargit et des rires fusèrent.
   -Je suis content que vous le preniez comme ça. Sincèrement.
   Sans autre palabre, ser Allister chargea. Le public poussa une exclamation de stupeur devant la vitesse avec laquelle le chevalier se mouvait, malgré le poids de son armure, de son épée et de son lourd écu. Le Chien lui-même parut surpris car il encaissa la charge avec difficulté. Il recula sous l’impact, et dut ferrailler avec prestesse pour tenir la lame de son adversaire loin de lui. Comme ils s’affrontaient à visage découvert, l’honneur interdisait de viser la tête : il s’agissait dorénavant de désarmer l’autre ou de le faire choir.  Les coups de ser Allister pleuvaient avec force et régularité, confinant ser Sanks dans une posture défensive.
   Ser Mikau contourna les deux hommes et tenta une approche par derrière. Par un prodige quelconque, le Chien repoussa ser Allister juste assez longtemps pour se retourner et bloquer la lame du Zora avec la sienne. Ils luttèrent au corps à corps, les traits tendus, les dents serrées, mais le Chien finit par prendre l’avantage et fit reculer son adversaire. Encore une fois juste à temps pour parer un nouvel assaut d’Allister. Le tandem harcela sa proie, l’obligeant à s’épuiser dans des parades de plus en plus périlleuses. Ser Sanks finit par être acculé contre une barrière, bataillant comme il le pouvait pour ne pas se faire submerger.
   -Ser Sanks se bat assurément bien, déclara Lord Dumor en prenant une gorgée de vin, mais ces deux là sont trop forts pour lui.
   -Je n’en suis pas si sûr, répondit Fado d’une voix légère.
   -Qu’est-ce que tu veux dire ?
   -Rien.
   -Je hais quand tu fais ça.
   -Je sais.
   Soudain, comme pour donner tort au magicien, ser Mikau brisa la garde du Chien, et se fendant d’une botte habile, fit voler l’arme de son adversaire dans les airs, sous les applaudissements de la foule en liesse.
   -Les jeux sont faits, commenta tristement Lars.
   Mais à la surprise générale, le Chien attrapa au vol le poignet de ser Allister qui s’apprêtait à lui donner le coup de grâce. Dans un mouvement de lutte, il tourbillonna le long du membre emprisonné et projeta son adversaire contre la barrière. D’un violent coup de botte dans le dos, il lui fit mordre la poussière. Ser Mikau poussa un cri et se jeta en avant, mais ser Sanks était trop fort pour lui. Il écarta la lame du Zora d’un violent revers de son écu, suffisamment puissant pour le déséquilibrer et d’une poussée de l’épaule l’envoya au sol à son tour.
   Il y eut un silence médusé, rapidement brisé par des vivats, des cris, des applaudissements, lorsque le héraut s’époumona :
   -Ser Sanks, vainqueur de la mêlée ! 
   -Je vous l’avais dit, sourit Feena avec un air matois. L’expérience. C’est ce qui a fait la différence.
   -Ha, répondit Malon, dubitative.
   -Heureusement que je ne l’ai pas écouté, grommela Lars en empochant ses gains.
   -Et bien, sourit ser Mikau en acceptant la main tendue de ser Sanks, j’imagine que vous avez eu de la chance.
   -De la chance, oui, c’est tout à fait ça.
   Le Chien tenta de sourire en retour, mais renonça quand les cicatrices de son visage se rappelèrent à son bon souvenir. Bons perdants, le Zora et le Dodongo s’inclinèrent devant le vainqueur. Ser Sanks se rendit ensuite devant la tribune royale, et posa un genou à terre devant le roi. Le capitaine Feryl lui remit un coffret contenant les mille souverains d’or chatoyants.
   -Champion! Votre roi vous offre un souhait. Parlez.
   -Je… Je ne désire rien d’autre que servir, répondit ser Sanks en inclinant humblement la tête.
   -En ce cas, rétorqua Salomon en se levant, un bras tendu, je vais exaucer un autre souhait qui m’a été formulé. Relevez-vous, Lord Sanks, châtelain de Pont-L’Hylia.
   Lord Sanks quitta l’arène sous les ovations de la foule. Il avait une démarche raide et mécanique. Quiconque le connaissait aurait pu dire que loin de le réjouir ce nouvel avancement dans la hiérarchie sociale le rendait encore plus malheureux que sa condition non souhaitée de chevalier. Lars le rejoignit un peu avant qu’il n’atteignît son pavillon.
   -Monseigneur!
   -Ne m’appelle pas comme ça.
   -Pourtant, vous êtes Lord maintenant. Il faudra vous y habituer, messire.
   -Lord…
   Le visage du Chien était blanc comme la mort et on pouvait lire dans son œil comme… de la peur.
   -Vous avez été incroyable! Vous les avez tous battus, sans coup férir.    
   -Non. Ser Allister m’a laissé gagné.
   -Que… Pardon?
   -Il a eu quatre fois l’occasion de me désarmer ou de me porter un coup fatal, mais il a retenu son bras quatre fois.
   -Mais… Pourquoi?
   -Parce que… Non, rien. Oublie ça. C’était ton idée?
   -Messire?
   -Mon titre…
   -Non messire.
   -Qui administre Pont-L’Hylia à l’heure actuelle?
   -Personne messire. Le précédent châtelain est mort veuf et sans descendance. La ville est sous la protection de ma famille.
   -Bien… Oui, c’est bien… Aide moi à enlever cette satanée armure.
   On laissa une heure s’écouler pour permettre aux combattants de récupérer, de se restaurer ou de se préparer. Un ours dansant et un bouffon investirent l’arène pour divertir la foule, pendant que des ouvriers installaient une courte cloison de bois au centre du champ d’honneur, parallèle aux tribunes et traversant la zone quasiment de part en part.
   Dans le pavillon princier, aisément repérable par l’énorme étendard au loup noir qui gardait l’entrée, Son Altesse Link finissait de passer sa lourde et riche armure. Son écuyer, le prince Nohansen, étant trop jeune pour porter les lourdes pièces, et surtout n’y connaissant rien aux spallières, corselets, cubitières et autres cuissards, c’était Lord Sanks qui s’afférait à armer son maître. Celui-ci n’avait pas encore prononcé un mot, mais dardait sur son Chien un regard plein de haine et de mépris. Lorsqu’il fut complètement armé, il frappa son vassal au visage si violemment que celui-ci tomba au sol, renversant une chaise.
   -Qu’importe les titres que tu porteras, fit Link d’une voix glaciale après lui avoir craché dessus. Qu’importe ce que tu accompliras. Tu resteras à jamais mon Chien. N’oublie jamais tout ce que tu me dois.
   -Oui… Oui, messire, pardonnez moi.
   Sur ces mots, le prince rejoignit l’arène où son destrier l’attendait.
   La joute, l’épreuve de tournoi par excellence, était réservée aux seuls nobles. Ceux-ci s’alignaient de part et d’autre de l’arène, engoncés dans leurs riches et sophistiquées armures complètes, avec au bras leur lourd écu frappé des armes de leurs familles respectives. C’était une véritable parade de couleurs, de motifs, d’éclats et de formes. Les écuyers s’agglutinaient autour de leurs maîtres, attentifs à accomplir leur moindre requête, prêts à leur tendre les longues lance d’arçon à pointe ronde.
   La joute était organisée autour d’une série de duels. Chacun des participants rencontrait un certain nombre d’adversaire, et une défaite était synonyme de disqualification. Pour s’assurer qu’une maladresse ne mette un terme à la joute d’un grand du royaume, les Lords et les chevaliers issus des familles régnantes étaient dispensés des premières luttes, entrant dans la compétition qu’aux échelons les plus hauts du tournoi.
   Dans une passe de joute, les deux combattants s’élançaient au galop l’un vers l’autre, chacun de son côté de la cloison et du côté opposé. Il s’agissait de faire vider les étriers au rival en brisant sa lance contre son écu. Si les deux adversaires tombaient en même temps, alors s’en suivait un duel à l’épée jusqu’à ce que le Roi déclare l’un ou l’autre vainqueur ou qu’une reddition soit prononcée.
   L’épreuve dura de longues heures, rébarbatives au début lorsqu’il fallait regarder les jeunes et peu talentueux hobereaux se faire choir les uns et les autres, et bien plus excitantes quand les Dorf, Dodongo et autre Zora entrèrent dans la danse. Ser Allister et ser Mikau tombèrent l’un contre l’autre. Le duel fut intense ; ils brisèrent pas moins de huit lances avant que ser Allister ne fasse goûter l’herbe à ser Mikau. Lord Darmani balaya ser Sédrik en une passe, quant à lord Link il ridiculisa ser Goro en le poussant du plat de la main. Lord Dorf ne fit qu’une bouchée du pauvre ser Mido, qu’on envoya auprès d’un guérisseur pour s’occuper des ses cotes cassées.
   Sans prendre de répit, Lord Dorf s’avança à nouveau, terrible colosse dans son armure noir au cimier à face de sanglier du désert. Son heaume intégral cachait ses traits, le rendant plus impressionnant encore. Contrairement aux autres participants, il avait choisi un lourd et puissant estramaçon, qu’il portait dans le dos. Lord Darmani se présenta à l’autre bout de la lice. Malgré son âge avancé, c’était un adversaire coriace et endurant, qui avait l’expérience des tournois. Son armure d’un écarlate passé s’ornait d’innombrables égratignures, bosses et autres traces de coups. La légende voulait que Lord Darmani n’ait jamais changé d’armure en plus de quarante ans.
   Les deux hommes se saluèrent d’un hochement de tête en s’emparant de leurs lances. Ils se tenaient bien droits, stoïque, leurs chevaux renâclant d’impatience en attendant le signal. Lorsque le héraut fit retentir sa trompette, la foule retint son souffle. Les deux puissants destriers s’élancèrent l’un vers l’autre, martelant le sol de leurs lourds sabots, la gueule écumant, les yeux exorbités sous leurs caparaçons. Le temps sembla suspendre son cours un instant puis reprit sa marche dans le fracas des lances qui se brisent. Les deux lords parvinrent à se maintenir en selle au prix d’une périlleuse manœuvre. Sans attendre ils regagnèrent les extrémités de la lice où des écuyers les réarmèrent.
   La deuxième passe envoya lord Darmani au sol, dans un cliquetis de métal assourdissant. Une ovation et des applaudissements saluèrent la performance de lord Dorf, qui releva sa visière sur un sourire de triomphe. Lord Link et ser Allister prirent place. Le prince était sublime dans son armure de plates vertes incrustée de grenats et d’or, et son heaume au cimier au loup lui conférait une stature impressionnante. Il avait le sourire assuré d’un homme certain de sa réussite.
   Par contraste, ser Allister avait enfilé un simple corselet d’écailles rehaussé d’un demi plastron en plaque rougeoyante. Le cimier de son heaume arborait un dragon, griffes et crocs en avant. Son visage fermé dardait sur son adversaire un mépris et une colère non dissimulés.
   La première passe sembla leur servir à prendre la mesure l’un de l’autre. La deuxième et la troisième ne parvinrent pas à entamer le sourire du prince. A la huitième cependant, l’assurance laissa place à la frustration, comme le Dodongo brisait implacablement ses lances successivement sans daigner passer par-dessus la croupe de son destrier.  La quatorzième lance de Link ripa sur l’écu de ser Allister et trouva une prise dans son corselet. Le chevalier vida les étriers sans un cri, effectua un court vol plané avant de se réceptionner durement sur le dos.
   -Pensez-vous que notre bon lord Dorf va avoir la politesse de laisser l’honneur d’une victoire à son Altesse?, demanda à haute voix lord Dumor après une gorgée de vin indifférente.
   -Je ne pense pas, répondit ser Mikau. Attendez-vous à un duel âpre.
   Ser Allister se releva péniblement. Link vint le toiser du haut de sa monture et lui adressa la parole, trop doucement pour être entendu. Mais à la façon dont le Dodongo serra les poings, la moquerie semblait cuisante.
   Une courte pause fut accordée aux deux derniers combattants encore en lice. Le soleil avait entamé sa descente, projetant sur le champ d’honneur de longues ombres et teintant l’atmosphère d’une lumière orangée. L’air se rafraîchissait sérieusement, faisant frissonner les humbles dans leurs manteaux rapiécés.
   -Peuple d’Hyrule!, cria le héraut en grimpant sur sa caisse. Acclamez vos champions pour la dernière passe d’arme! A la droite de sa Majesté, lord Dorf Dragmir, Grand et Sage du Royaume, souverain de la vallée Gérudo et défenseur du Désert du Doute. Face à lui, son Altesse lord Link d’Hyrule,  Grand et Sage du Royaume, fédérateur des Clans, Gouverneur du Sud, Héros et détenteur de la sainte Lame Purificatrice.
   Les ovations et l’hystérie du public furent à la hauteur des titres ainsi énoncés. Les deux hommes prirent place, chacun aussi confiant en sa victoire que l’autre. C’était deux guerriers, deux prédateurs aussi peu habitués à la défaite l’un que l’autre. Ils se jaugèrent du regard, impatients de prouver leur supériorité inconditionnelle.
   Lorsque le héraut porta sa trompe à ses lèvres, la foule fit silence, exaltée. Dès que la note retentit dans l’air, les deux guerriers lancèrent leurs montures au galop, dans le fracas des sabots et le cliquetis des armures. Ils abaissèrent leurs lances en même temps, le bouclier bien levé, légèrement couchés sur l’encolure. Le choc fut terrible. Les lourdes lances d’arçon implosèrent au contact des écus, projetant d’énormes échardes de bois. La collision décolla et lord Link et lord Dorf de leurs selles. Pendant que leurs destriers continuaient leur course effrénée, ils churent lourdement au sol. Mais ils ne prirent même pas le temps de reprendre leur souffle. Ils se relevèrent de concert, se débarrassèrent de leur heaume et firent jaillir leurs armes hors de leurs fourreaux. La Lame Purificatrice scintillait sous le soleil couchant, sa lame effilée chantant à chaque mouvement.
   Mais ces petits tours n’impressionnaient pas lord Dorf. Celui-ci sauta par-dessus la cloison, au mépris du poids de son armure. Son lourd estramaçon qu’il maniait presque d’une seule main semblait forgé dans l’obsidienne. Par contraste avec l’épée des légendes, elle semblait absorber la lumière ambiante.
   Le premier coup de lord Dorf fut suffisant pour fendre de part en part l’écu de lord Link, qui s’en débarrassa d’un mouvement du poignet. La riposte ne se fit pas attendre ; le Prince compensait la différence de force et d’allonge par son agilité, mais pas par sa subtilité. Les bottes, les feintes, les parades étaient empreintes d’une brutalité grossière. Tandis que le soleil mourant dardait ses derniers rayons, les deux combattants ahanaient, les lames se croisaient dans des explosions d’étincelles bleutées.
   Plus personne n’osait piper mot ; tous, seigneurs comme roturiers, observaient cette débauche de violence avec un silence angoissé. Chaque fois que lord Dorf paraissait prendre l’ascendant, lord Link parvenait à inverser la pression, et vice et versa. Ce dernier virevolta sur la gauche, arma son bras et décocha une frappe qui aurait décapité lord Dorf si celui-ci n’avait pas bloqué l’attaque par un mouvement désespéré dont la violence du choc leur arracha un cri.
   Leurs visages étaient déformés par la fureur de vaincre, emperlés de sueur, luisants. Pour les spectateurs, plus la scène avançait plus elle se parait d’un air d’inexorable. Poussant son avantage, Dorf plia son adversaire en deux d’un coup de botte violent et d’un entrechat fluide accompagné d’un éclair noir, il désarma lord Link. La Lame Purificatrice s’envola en tournoyant, propulsant des éclats argentés. Ivre de victoire, Dragmir envoya le Prince au sol d’une ruade, sourd au hoquet de stupeur de la foule. Levant son estramaçon au dessus de sa tête, tel un bourreau prêt à exécuter la sentence, il fit mine d’achever le vaincu.
   Mais son geste fut stoppé par l’épée des légendes. Lame blanche et lame noire s’entrechoquèrent dans un tumulte de fin du monde. Locke Sanks, bien campé sur ses appuis, faisait de son corps un rempart pour son maître, son bras mutilé levé pour renforcer sa parade. Avant que lord Dorf  n’ait le temps de réagir, le Chien le repoussa et d’un revers fulgurant de la Lame Purificatrice, il trancha net trois doigts au seigneur Gérudo. Ce dernier lâcha son arme et recula, tenant sa main meurtrie d’où coulait un sang sombre avec un air hébété.
   Des gardes se précipitaient déjà dans l’arène, de même qu’une nuée d’écuyers et un guérisseur qui courut vers le blessé. Au centre, lord Sanks tendit la main et aida le Prince à se relever, la mine peinée.
   -Je suis désolé messire, s’excusa-t-il en lui rendant son épée.
   Link récupéra la Lame Purificatrice sans dire un mot. Sa lippe inférieure tremblait de rage. Il contempla un moment son reflet dans l’acier enchanté.
   -Désolé, hein?, murmura-t-il.
   Le coup de poing qu’il lui décocha fit reculer le Chien de quelques pas.
   -Désolé?!
   Il hurlait à présent. Fou de rage, il ne se rendit même pas compte que la moitié d’Hyrule avait cessé toute activité pour l’observer.
   -Chien stupide! Bâtard! Non content de me voler MA gloire et MES honneurs, il faut aussi que tu me voles mes combats? Monstre difforme!
   -Messire, non je vous en prie, je ne voulais… de… grâ…
   La Lame Purificatrice ressortit  du dos du  Chien dans une gerbe de sang obscène qui souilla l’arme magique. Il tituba légèrement comme un homme ivre. Il baissa lentement le regard sur la garde de l’épée qui dépassait de son abdomen, hagard, puis remonta le long du bras qui la tenait, jusqu’au visage mortellement calme de Link, splendide incarnation du mépris et du dégoût.  D’un geste brusque, ce dernier dégagea sa lame du carcan de chair et repoussa son féal lorsque celui-ci essaya de se retenir à son épaule.
   Le chevalier chut sur les genoux, hoquetant sans comprendre. Des cris retentissaient partout.
   -Quand j’ai pris ton œil et ta dignité, j’aurais également du prendre ta vie, cracha Link.
   Et tandis que le chaos éclatait dans la lice, la tête de Lock Sanks, celui qu’on appelait le Chien, s’affaissa sur son torse, alors que son sang enténébrait l’herbe autour de lui.


FIN.
« Modifié: samedi 18 août 2012, 16:55:11 par un modérateur »