Auteur Sujet: La Tour du Rouge : [Random | Très court] Sans titre #1  (Lu 74092 fois)

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La Tour du Rouge : Les Carnets du Mercenaire 7 à 10.
« Réponse #150 le: mercredi 26 mai 2010, 21:47:14 »
Waaaaaaaaaaaaou!!!! Excuse moi de tant d'enthousiasme, mais j'ai vraiment adoré ce chapitre :niais: Le Héros que tu décris si bien, la discussion très bien menée entre Tarquin et le Chien, les sentiments de Malon, que du bonheur à lire! Et puis Feena est trop classe, je l'adore! Je n'ai aucune critique à emettre, juste des compliments pour cette fic si bien écrite!
J'ai vraiment hâte d'avoir la suite :niais: Je suis fan!

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La Tour du Rouge : Les Carnets du Mercenaire 7 à 10.
« Réponse #151 le: mercredi 23 juin 2010, 10:46:20 »
(Note : Les réponses aux commentaires précédents ont été perdus lors du passage à la version 7.5 du forum.)

_______________________

VII
-Kaepora-


Kaepora avait rendu sa démission du poste de Maître. Lassé, fatigué, écœuré de ce qu’était devenu le Consortium et ses plus hauts-membres, il avait préféré se retirer du pouvoir et se consacrer à l’étude et l’élévation spirituelle. En vérité il continuait à instruire la jeune Médolie et son ami Scaf, car de tous ses élèves ils étaient les plus innocents, les plus aimables. En dehors de ces deux là, personnes ne venaient le déranger, perché qu’il était dans sa chambre du dernier étage. Il n’en sortait plus que pour aller cherche tel ouvrage à la bibliothèque, et se faisait monter ses repas par un serviteur.
Il caressa d’une main distraite le buste de Gaebora tout en regardant depuis sa fenêtre la fête qui battait son plein en contrebas. Il avait de la même façon assisté à l’arrivée du Héros, avant de se rendre au plus près par l’intermédiaire de son hibou familier. Avec une pointe de gêne, il devait reconnaître que la femme barbare lui aurait presque fait retrouver la fougue de ses jeunes années. Il n’avait pas porté beaucoup d’attention aux autres. Le monde extérieur ne lui était pas d’un grand attrait, et il ne se souciait pas des turpitudes politiques. Cela n’allait pas changer sa vie, après tout. Même le Roi n’osait trop rien dire au Consortium. Il y avait trop en jeu.
Parfois, lorsqu’il contemplait la ville, sa vie, sa joie, son entrain, Kaepora regrettait d’avoir choisi la voie de l’Esprit, se coupant ainsi d’une vie normale, d’une famille, d’une épouse, d’un fils. Il était en effet interdit aux membres du Consortium de se marier, ou d’entretenir des relations charnelles, au risque de se voir à jamais refuser l’entrée au collégium de magie. Cela n’avait jamais perturbé Kaepora, mais à l’approche du crépuscule de sa vie, il songeait de plus en plus à connaître les choses qu’il avait toujours délaissées au profit de l’étude et de la connaissance. Il se sentait de moins en moins chez lui entre les murs de l’école, comme entouré d’étrangers. Ses vieux amis étaient soit morts, soit séniles, soit métamorphosés comme Sahasralah qu’il ne reconnaissait plus depuis quelques temps. Il n’avait plus le cœur à enseigner à la nouvelle génération de mage, bouffie d’orgueil, d’arrogance et par trop impatiente.
Il ne savait pas encore ce qu’il pourrait faire, une fois dehors, mais il savait qu’il voulait quitter le Consortium… Définitivement. Mais avant cela, il avait des travaux à finir, et qui requéraient les ressources du collégium. Se détournant de la fenêtre, il retourna à sa table de travail, sur laquelle un grimoire datant de l’ère Primaire -époque qui avait fini par la quasi-extinction de la merveilleuse civilisation Hylienne- trônait fièrement, ouvert sur une page richement calligraphiée. L’ouvrage n’était pas à la portée du premier néophyte venu. En plus d’être assez pointu sur l’alchimie des Essences, il était rédigé en Haut-Hylien, une langue morte presque oubliée. Kaepora se targuait de la parler presque couramment, mais les Hyliens de l’ancien temps se complaisaient à inventer et utiliser moult mots savants pour nommer toutes leurs découvertes. Ce vocabulaire particulier devait être recherché dans d’épais tomes de traduction : un travail long et fastidieux. Surtout lorsqu’une erreur dans l’analyse de la déclinaison vous faisait chercher dans le mauvais grimoire…
Cependant, cette méthode appartenait au domaine du passé pour Kaepora. Avec les ans, sa maîtrise de la langue s’était largement améliorée, son vocabulaire étoffé de milliers de mots, et rares étaient encore les passages qui lui donnaient du fil à retordre. Quand cela arrivait -comme présentement-, il s’en allait trouver Madura.
C’est ce qu’il fit. Tandis que Gaebora regagnait son perchoir favori en hululant, il ferma le livre en ayant pris soin de marquer sa page d’un petit morceau de parchemin, puis quitta sa chambre. Madura se trouvait toujours quelque part dans le labyrinthe d’étagères qui constituaient la bibliothèque du Consortium. Cela prenait parfois plusieurs heures à Kaepora pour trouver son ami, plongé en pleine lecture derrière des colonnes de livres posés les uns-sur les autres au fur et à mesure que leur contenu était disséqué.
Madura était un curieux personnage. Il était arrivé au Consortium la même année que Kaepora, et de fait ils avaient le même âge. Cependant, là où Kaepora s’était révélé doué et brillant, Madura avait enchaîné les échecs et les désillusions. Malgré tout, les deux hommes étaient devenus bons amis, le jeune prodige et le raté fini. Un jour cependant, durant leur deuxième année, Madura fut victime d’un curieux incident. Alors qu’il déambulait dans les couloirs, broyant comme à son habitude du noir sur ses capacités, la tête d’une statue ornementale se détacha de son buste et s’abattit violemment sur le crâne du jeune apprenti. Ce dernier resta plusieurs jours dans l’inconscience, et lorsqu’il s’éveilla, il proférait des paroles incohérentes dans des langues inconnues. L’archimaître diagnostiqua que Madura avait reçu, de façon miraculeuse, les dons rares de la compréhension universelle des langages, ainsi que celui de la prophétisassion. S’il ne s’intéressa jamais vraiment au second, il fit du premier sa raison de vivre. Délaissant totalement l’étude de la magie, il fit de la bibliothèque son repaire, et se mit à dévorer tome après tome après tome. Rien ne lui posait problème, et il ne fallut pas long avant que tous les hommes et femmes du Consortium ne viennent lui demander des traductions.
Ce style de vie avait bien entendu affecté Madura. Il s’était presque totalement coupé du monde réel, son esprit oscillant entre les âges lointains et mystérieux décrits dans les grimoires, ne reconnaissant presque plus ses contemporains, et ne parvenant plus à se souvenir des événements du présent. Son caractère était devenu catastrophique : irascible, colérique, il ne supportait presque plus la compagnie, le bruit, les préoccupations courantes. Et quand bien même, malgré tout, quelqu’un réussissait à obtenir de lui une traduction, il n’était pas dit qu’il vous la donnât dans la langue appropriée. Beaucoup rapportaient aussi, alors qu’ils cherchaient certains ouvrages, l’avoir entendu psalmodier des mots étranges, tout seul dans un coin. Tant et si bien que presque tout le Consortium s’était entendu pour le croire fou, et ne plus s’en préoccuper. A sa connaissance, Kaepora était le seul à continuer de visiter Madura. Il fallait dire que leur lien d’amitié ne s’était jamais rompu, et que malgré sa condition, Madura conservait assez de lucidité dans ce qui touchait à son vieil ami.
Kaepora avait envisagé un moment demander à son ami de le suivre hors du Consortium. Mais il était revenu sur cette idée. La passé, les sciences, la connaissance, les langues anciennes étaient tout pour Madura. Il ne pouvait pas lui demander d’abandonner tout ce qu’il était, tout ce qu’il aimait. D’autant plus que Madura ne devait pas avoir conscience des changements qui se produisaient au sein du collégium de magie. Il était trop hors du temps, coupé du reste, déconnecté. Il valait mieux pour lui qu’il restât là.
Arrivé au bas des trop nombreux escaliers en colimaçon qui le ramenaient au rez-de-chaussée, Kaepora était essoufflé. Il passa une main presque paternelle sur son ventre rebondi, mais regretta un peu la vigueur de sa jeunesse -une fois de plus. Personne n’aurait pu être en mesure de l’affirmer en l’état actuel, mais il avait été un fringuant jeune homme. Le Consortium était plus ou moins désert, car la majeure partie des étudiants et des professeurs avait eu la permission de se mêler aux festivités de la semaine. Il ne devait rester en les murs blancs du vénérable bâtiment qu’une vingtaine d’âmes, incluant les Maîtres, Madura, lui-même et quelques serviteurs. Kaepora appréciait le calme serein qui se dégageait à présent, renforcé par le cadre enchanteur du collégium, bâti selon des plans d’architecture Hyliens anciens, retrouvés dans des ruines à l’époque de l’apparition des Hommes.
En se rendant sans précipitation jusqu’à la bibliothèque, Kaepora aperçut Vaati, du moins sa longue chevelure blanche lui tournant le dos, de l’autre côté du cloître qu’il venait de rejoindre. Le jeune Maître jeta un regard circonspect alentour, puis disparut dans un pan de mur. Pour une raison qu’il ignorait, le cœur de Kaepora s’emballa. Il ne connaissait pas l’existence de ce passage dérobé (magiquement, sans aucun doute), alors qu’il occupait la fonction de Maître deux semaines plutôt encore. Ce genre d’endroit n’était vraiment pas inhabituel dans le Consortium, mais tous les Maîtres étaient informés de la création d’un tel lieu. Hors Kaepora ne l’ayant pas été, il y avait deux explications possibles : soit cela était postérieur à sa démission, et donc très récent, soit on ne l’avait pas informé délibérément… Dans les deux cas, la chose lui paraissait curieuse. En temps ordinaire, Kaepora aurait continué son chemin sans s’en préoccuper d’avantage. Mais il ne pouvait chasser de son esprit la mine contrariée et soucieuse qu’il avait entraperçut sur le visage de Vaati. Sans faire de bruit, Kaepora s’approcha du mur en question, et l’éprouva doucement. Bien entendu, il rencontra la résistance habituelle de la pierre.
L’ancien Maître était un mage habile et chevronné ; il ne lui fallut guère longtemps pour neutraliser les défenses magiques. L’ouverture se présentait comme un simple trou dans le mur, ouvrant sur des escaliers raides s’enfonçant profondément dans le sol. Tellement profondément que leur fin était camouflée par des ombres épaisses. Le claquement sec d’une porte métallique que l’on referme se répercuta sur les marches, et ce bruit sonnant comme une sentence irrémédiable fit frissonner Kaepora.
Il n’était pas homme à se mêler des affaires d’autrui ni à être curieux de ce qui ne le concernait pas. Un bizarre pressentiment, cependant, lui fit descendre l’escalier de pierre grise. Au fur et à mesure que les ténèbres se refermaient sur lui, le sentiment de malaise et d’oppression qui l’étreignait s’accentua tout à fait. Après une descente qui lui sembla durer des heures, il fit face à la fameuse porte. Ce n’était rien d’autre qu’un étroit battant de fer noirci imbriqué dans la paroi rocheuse. Il était aveugle et dénué d’anneau et de poignée. On avait beau tendre l’oreille, aucun son ne s’en échappait. Kaepora avança prudemment la main, redoutant il ne savait quoi. Une sueur glacée lui courait le long de l’échine, son cœur battait plus fort qu’un tambour.
Lorsque ses doigts effleurèrent le métal froid et légèrement humide, une terreur aussi vive que soudaine s’empara de lui et il se recula précipitamment en poussant un cri qu’il étouffa aussitôt. Une horreur séculaire, cosmique et hideuse avait envahi, l’espace d’une seconde, son esprit. Quoi que Vaati fît dans cette salle, ce n’était rien de sain ni de bon. Terrifié, en proie à une vive agitation, Kaepora se hâta de rejoindre le cloître. Il décida que cela ne le regardait en rien, et qu’il était plus sage et raisonnable de tout oublier.
Mais lorsqu’il fut de nouveau dans la galerie ceinturant la cour intérieure, il eut l’impression nette qu’un mal innommable suppurait des murs familiers. Un relent de pourriture antique le suffoqua, et il gémit en s’effondrant sur un genou. De ses yeux fiévreux, il regarda alentours, et il eut juré que les statues lui rendaient son regard avec des sourires tout de sarcasme et de cruauté. La pelouse n’était-elle pas grise et fanée tout soudain? Le ciel noir et lugubre? Qu’étaient ces bruits ignobles semblables à une chœur de miséreux hurlant d’agonie? Kaepora poussa un cri lorsqu’il sentit une présence à son côté, mais il avait beau tourner la tête en tous sens, il n’y avait personne. Rien qu’une présence intangible, démoniaque, qui le dévisageait, il en était certain.
« Kaepora… »
Son nom, à peine murmuré par le vent, terrible tout à coup, sonna comme l’évocation d’un met somptueux, prêt à être dévoré. Un éclair fendit le ciel torturé, illuminant le cloître d’ombres sournoises, terrifiantes, vivantes. Elles s’approchèrent du mage tétanisé en tendant des doigts crépusculaires tordus et répugnants, susurrant des cris aussi muets qu’assourdissants.
Et par-dessus cette folie surnageait le spectre d’une entité plus effroyable que le cœur de la nuit, cosmique et terrestre à la fois, froide comme le plus froid des hivers, et plus redoutable que la mort elle-même.
L’esprit de Kaepora se brisa, et c’est en pleurant qu’il sombra dans la terrible inconscience dont, il en eut le bref pressentiment, il ne sortirait jamais.
« Modifié: samedi 18 août 2012, 15:42:13 par Great Magician Samyël »

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La Tour du Rouge : Les Carnets du Mercenaire 7 à 10.
« Réponse #152 le: mercredi 23 juin 2010, 22:39:12 »
Nyaaa! Je suis contente de lire un nouveau chapitre de cette fiction que j'adore!
J'ai beaucoup aimé ce chapitre, comme d'habitude, je lui reproche juste d'être déjà fini :3 Tu sais toujours aussi bien décrire et utiliser les personnages à ta façon, j'adore^^
Brrr! Le sort de Kaepora m'a fait froid dans le dos! Vivement la suiiiiite!!!

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« Réponse #153 le: vendredi 25 juin 2010, 00:53:15 »
Je suis content de te savoir toujours au rendez-vous! :) Et comme j'ai été mortifié de prendre conscience du temps intolérable qui s'était écoulé entre le post du chapitre VI et celui du VII, voici d'ores et déjà le chapitre suivant! Bonne lecture!


_______________________


[align=center]VIII
-Dumor-[/align]


   Toute la fine fleur d’Hyrule était là, attablée le long des tréteaux surchargés de victuailles -rôtis, pâtés en croûte, volailles, tourtes, poissons dans leurs sauces légères, gourmandises sucrées ou salées, pains dorés et autres brioches, vins, bières, hydromels, il y avait tout ce que pouvait offrir le royaume.- et couvertes de fines nappes blanches brodées au fil d’or des Trois Triangles et du blason royal. Un observateur extérieur aux jeux du pouvoir n’aurait vu dans le placement des convives qu’un joyeux chaos dicté par l’humeur des invités, mais autours des tables personne ne doutait que la main de maître Baelon y fusse étrangère, sûrement secondée par l’avis de l’intriguant Tarquin ou du couple royal lui-même. Ainsi Lord Darunia côtoyait Lady Ruto, toujours vêtue d’une sobre mais élégante robe noire -elle ne parvenait pas à faire le deuil de son époux, parti pour le Saint Royaume durant l’Hiver- car un mariage entre ces deux veufs arrangeait tout le monde. De même, Saria Mojo, la fille de Lord Dumor, était-elle assise à la gauche du jeune et farouche Lars Zora, car une union entre eux avait déjà été évoquée plusieurs fois -même si Lord Dumor n’entendait pas le moins du monde marier sa fille adorée à quiconque qu’elle n’aurait elle-même choisi. Le véritable casse-tête de ce banquet avait été le cas du Chien. En effet, même si d’aucun n’aurait eu l’audace de le clamer, nul ne le voulait pour voisin, tant sa laideur était grande, et sa cruauté barbare reconnue. Et comme il était le suivant personnel du sieur Link -du Prince Link, sous peu-, il avait fallu le placer pas trop loin de l’estrade royale, et donc l’entourer tout de même d’un certain prestige. Maître Baelon avait choisi avec habileté Lord Darmani, le frère de Lord Darunia, pour sa gauche -la place la plus proche de l’estrade-, et nul doute que ces deux guerriers trouveraient à s’entendre sur quelques récits de bataille, quant à la droite du Chien, elle était tenue par Laruto, l‘Enchanteresse de la famille Zora, dame de compagnie de Lady Ruto. Si elle en était offusquée ou chagrine, elle n’en montra rien, et ses traits doux et maternels ne cessèrent de sourire diligemment.  
   Le placement des autres convives était plus convenu. En bout de table se retrouvaient les enfants et les jeunes hommes : les fils Dodongo, Ser Allister, Ser Goro, et Ser Sedrik qui déjà se disputaient les meilleurs plats ; en vis-à-vis venaient le jeune Lars et Lady Saria, épaulée par son frère le Ser Mido. Ensuite avaient été placées la petite noblesse et la petite chevalerie, à l’instar de Ser Talon, le maître d’arme, et Maître Ingo, son royal palefrenier de cousin, dont l’air ronchon le disputait à celui caricaturalement débonnaire de Talon, mais aussi Feryl, le bon capitaine de la Garde, ainsi que les courtisanes et suivants des grandes maisons. Koume et Kotake Dragmir, les sœurs jumelles de Lord Dorf,  placées en vis-à-vis, marquaient la limite entre le haut et le bas du panier, si l’expression était permise. Un haut de panier au final assez restreint. Sur le côté droit de l’estrade venaient, dans l’ordre : Kotake, Lady Ruto, Lord Darunia, Laruto, le Chien, Lord Darmani, et le sire Colin. En vis-à- vis, dans le même ordre : Koume, Maître Baelon, Fado, Lord Dumor, Dame Feena, Nabooru -la Première Concubine de Lord Dorf-, et le seigneur de celle-ci. L’estrade, qui était surélevée par rapport au reste de la salle, et qui établissait la base de la forme en U des tables, accueillait, de gauche à droite : Monseigneur Rauru, Tarquin du Sheikah, Agahnim le Sombre, la reine Ishtar, sa Majesté Salomon, le sieur Link, la princesse Zelda et son jeune frère son Altesse Noahnsen.
   En réalité, le placement n’était pas si convenu que ça, et manquait quelque peu au protocole. En temps ordinaires, il aurait été impensable que les Lords du Conseil des Sages -Darunia, Dorf, Dumor, Lady Ruto- ne se situassent pas aux parages immédiats de l’estrade. De plus, il était presque insultant que Laruto et Fado fussent placés plus haut que des Lord et leurs Lady, car malgré leur appartenance passée au Consortium Aedeptus, ils n’avaient officiellement que le titre de conseiller auprès de leur maison. Mais Lord Dumor avait déclaré qu’il n’assisterait pas au banquet si son conseiller n’était pas à son côté, et maître Baelon n’avait trouvé personne d’autre à caser auprès du Chien que Laruto. Alors, tout le monde trouvait de bon ton de ne point s’offusquer. Fallait-il préciser par ailleurs que le sieur Link, le Chien, le sire Colin et la dame Feena n’étaient que des guerriers sans titres ni terres, et donc, pour le moment, de simples reîtres?
   Lord Dumor, dit le Lutin en raison de sa petite taille, avait insisté pour garder Fado à son côté, car il allait avoir besoin de ses dons durant le repas. Si le maître de la maison Mojo n’était pas vraiment taillé pour la guerre, la joute, la lutte, l’escrime, le tir à l’arc ou la chasse, il en avait profité pour développer un esprit d’une redoutable efficacité, une intelligence conçue pour intriguer et comploter, tirer son épingle du jeu. Enfin, il se vantait de n’en être que le seul informé, avec Fado, car il avait planifié, des années auparavant, de se donner l’image d’un fat insolent et à peine assez malin pour tenir tête à Lord Dorf durant une partie d’échec -même s’il devait se faire violence pour ne pas exploiter chacune des fautes magistrales commises par son adversaire, c’est-à-dire tous ses coups. Cette image collait d’ailleurs assez bien avec sa corpulence de nain, dont il s’était fait une arme. Il n’était jusqu’au  sournois Tarquin qu’il ne trompait.
   Lord Dumor appréciait beaucoup les banquets. Non pas qu’il aimât manger -il n’avait jamais vraiment été homme d’appétit- mais c’était souvent l’occasion de s’instruire sur ses pairs, de démêler certaines intrigues de cour, de vérifier ou discréditer certaines rumeurs, de prendre la température de la cour, de fonder des alliances, de résoudre des querelles, le tout dans une ambiance festive de bon aloi.
   Le Lutin piochait distraitement dans les plats devant lui, trempait vaguement ses lèvres dans des coupes de vins capiteux, tandis que ses yeux vifs, du même vert foncé que les feuilles des vastes forêts ceinturant sa citadelle de Boisperdu, allaient d’un convive à l’autre, cherchant à surprendre des regards, des expressions, des bribes de conversations, des postures. Il eut quelques surprise. La plus importante, du moins la plus surprenante, était la conversation apparemment passionnante dans laquelle étaient plongés le Chien et cette enchanteresse de Laruto. Cette dernière ne semblait pas s’effaroucher de l’aspect répugnant de son interlocuteur, elle le regardait droit dans les yeux -enfin, droit dans l’œil, plutôt. Quant à Lord Darmani, il mit un certain temps avant de s’intéresser aux dires du sire Colin, qui paraissait bien mal à l’aise en pareille compagnie. Même si, quelques coupes de vin plus tard et le rouge aux joues, c’est à gorge déployée qu’il riait des anecdotes du cadet Dodongo.
   Lord Dorf échangeait des banalités avec sa concubine et Monseigneur Rauru ; les sœurs Dragmir s’interpellaient l’une l’autre en gloussant, sous l’œil sévère de Maître Baelon, tandis que Lord Darunia et Lady Ruto devisaient tranquillement, mais sans ardeur. Ce qui se passait sur l’estrade était très intéressant également. Tandis que la Princesse Zelda n’en pouvait plus de jeter des œillades passionnées à son promis, lui ne se souciait d’elle autant que de son premier pantalon, absorbé qu’il était dans sa conversation avec son futur beau-père. Il répondait poliment tout de même, de temps en temps, à la princesse, mais il fallait être aveugle pour ne pas voir qu’il lui aurait volontiers rabattu son caquet pour qu’elle le laissât enfin en paix. En bout de table, le prince picorait dans son assiette, l’air de s’ennuyer de tout. Il ne cessait cependant de jeter des regards intenses au Chien, qui hélas lui tournait le dos. La reine Ishtar se retira assez tôt, ses forces toujours plus déclinantes au fil des jours ne lui permettant plus de tenir aussi longtemps un événement officiel. Le Premier Conseiller Agahnim et Tarquin Qu’un-Œil se tenaient cois, le premier mangeant de bon appétit, le second se contentant de darder son effroyable œil rouge sur l’assemblée, même si en fin de repas, il se mit à échanger avec Monseigneur Rauru.
   Le cadre était charmant et festif. On avait fait venir des rhapsodes, des chanteurs, des harpistes, des flûtistes, des saltimbanques, et bien sûr, le Bouffon du Roi, Tingle Tingle, régalait toute l’assistance de force pitreries et facéties.
   Fado le Faiseur des Vents mangeait calmement, goûtant à tous les plats, buvant à toutes les coupes, avec un plaisir évident. Le conseiller de Lord Dumor était plus grand que ce dernier, mais pas de beaucoup. Il avait l’allure et les traits d’un enfant, et malgré sa cécité ne se débarrassait jamais d’un petit sourire espiègle et doux. Nul ne savait grand-chose de lui, comme son âge, en dehors de Laruto dont il se murmurait qu’ils furent amants, jadis. Personne ne se trompait cependant, tous savaient qu’il était un mage redoutable, courtisé par les grandes familles dès le point du jour où il quitta de son plein grès les rangs du Consortium. Dumor lui-même ne savait pourquoi l’énigmatique conseiller l’avait préféré aux autres, mais il s’en félicitait, les aptitudes de son serviteur s’étant révélées multiples et précieuses.
   Le Lutin se pencha vers Fado.
   -Parle moi du Chien.
   Le magicien ne s’arrêta pas de manger, se contentant de pencher légèrement la tête sur le côté, comme s’il réfléchissait tout en mâchant avec délectation une tranche de rôti finement cuit dans la graisse.
   -Il n’est rien à craindre de lui. C’est une âme brisée depuis longtemps, et lasse de tout. Sa loyauté à son maître est sans faille et inconditionnelle : Link est sa raison de vivre, et il obéira à tous les ordres sans jamais broncher. Je ne le sens ni sournois, ni perfide, mais il est seul, et ne cherche pas de compagnie.
   Lord Dumor acquiesça pensivement.
   -Si je puis me permettre une réflexion…
   -Fais.
   -Je sens qu’il serait bon pour vous de vous en approcher et de vous en faire un ami.
   -Pourquoi donc?
   -Le vent me le murmure à l’oreille.
   Lord Dumor eut un claquement de langue sceptique. Cela signifiait que Fado n’avait eu qu’un pressentiment. Rien de concret. Il ne s’agissait pas miser sur le mauvais cheval.
   -Que peux-tu me dire des autres? Et épargne moi tes fantaisies.
   -Comme il vous plaira, messire. Le lieutenant est un esprit simple et bon, mais assez couard, hanté par les spectres de ce qu’il considère comme ses crimes. Quant à Link… Je n’ai rien à en dire.
   -Comment cela, rien à en dire?
   -Oui.
   Comme Fado ne semblait pas vouloir ajouter quoi ce que soit d’autre, le Lutin, eut un geste d’humeur en plantant assez disgracieusement son couteau dans la cuisse d’un poulet.
   -Quelque chose contrarie m’sire?, fit une voix de l’autre côté de sa personne.
   Il se tourna sur son siège, et ce fut comme s’il apercevait Feena Hurlebataille pour la première fois. Le fait qu’elle le dominait encore d’une bonne tête malgré les coussins qui le rehaussaient donnait plus de force encore à son regard farouche, ses traits volontaires, et à cette aura exceptionnelle qui était la sienne. Lord Dumor resta subjugué une courte seconde, et malgré toutes ses vantardises introspectives sur son esprit et sa subtilité, il ne put contrecarrer le feu qui se déclencha dans ses chausses au niveau de son aine. Il en fut dépité d’être le seul Lord encore marié. Ses yeux parcoururent furtivement les formes splendides et musclées de la guerrière, parfaitement mises en valeur par les vêtements d’apparats d’homme frappés de son blason -double haches croisées cramoisies- qu’elle portait.
   -Tout à fait, finit-il par répondre après s’être recomposé une posture. Voyez-vous, mon cher conseiller vient de m’annoncer que j’étais toujours, hélas, trois fois hélas, marié ; et qu’en conséquence de quoi ce serait fauter que de contempler vos seins si superbes.
   Lord Dumor se dégoûtait lui-même par moments. Il avait un esprit qui encensait la poésie, la beauté simple, la finesse et la délicatesse, mais le personnage qu’il avait mis tant d’ardeur à se créer dictait à présent toutes ses phrases. Il se trouvait souvent sot, grossier et outrageux. Par bonheur, la dame ne s’offusqua pas de sa remarque, au contraire, elle en rit.
   -Et bien, m’sire me prend au dépourvu. Si je ne l’en remercie pas moins pour le compliment, je dois dire que je ne m’attendais pas à tant de… franchise de la part d’un Lord.
   Le Lutin se força à jouer son personnage jusqu’au bout. C’était plus difficile qu’à l’ordinaire.
   -Ha, pour sûr, l’eussiez vous demandé à Lord Dorf ou Lord Darunia, ils vous auraient parlé de votre parure ou de votre coiffure. Mais nous savons tous deux ce qu’ils auraient réellement eu à l’esprit.
   -M’sire parle franc, répéta Feena en avalant une gorgée de vin en ne quittant pas Dumor des yeux.
   -Parlez moi du Chien.
   Hurlebataille eut un ricanement.
   -C’est curieux. Je pensais venir dans la capitale pour célébrer l’avènement de mon seigneur, mais tout le monde passe son temps à me parler de son animal domestique.
   -Tiens donc? Qui cela, par exemple?
   -Vous êtes trop curieux. Cela me regarde.
   -Ne m’en parlerez vous point, alors?
   -Que voulez-vous que je vous en dise?
   -On dit qu’il a tué des centaines de guerriers.
   -C’est vrai.
   -Tant que cela? Je crains que même ce brave Lord Darmani ne puisse se vanter de pareil exploit.    
   -Mais ne vous trompez pas, le sieur Link est plus redoutable.
   -Ha! Me voilà rassuré. J’aurais été bien peiné d’avoir pour roi un faible qui se targue des mérites des autres.
   -N’ayez aucune crainte à ce sujet là…
   La petite pointe d’amertume glissée dans la phrase n’échappa pas à Dumor. Malgré lui, son regard sur porta sur le monarque en devenir, et son cœur loupa un battement lorsque ses yeux rencontrèrent la brutalité océane et destructrice des prunelles du Héros. Il se détourna bien vite, et but avec un faux engouement une longue rasade de vin, aboyant sitôt après un serviteur pour qu’on lui resservisse le même. Tout en ruminant sur la situation actuelle, il lança sans y mettre le cœur des morceaux de nourriture sur Tingle Tingle en lui criant d’être drôle, pour changer, sous les applaudissements de l’auditoire.
   Sans qu’il s’y attendisse le moins du monde, une paire de lèvres douces effleura son oreille droite, et les mots qui les franchiresnt le glacèrent.
   -Vous pouvez tromper tous les hommes qu’il vous plaira, m’sire, mais vous ne me tromperez pas moi. J’ai lu dans vos yeux ce que vous êtes réellement. Cependant, mes seins vous remercient tout de même.
   Curieusement, cet épisode mit le cœur de Lord Dumor en joie. Cela aurait émané d’une autre personne qu’il se serait renfrogné, mis en colère surement, mais venant de cette femme, il en tira un certain soulagement. En la regardant dans les yeux, il lui porta un toast et ils trinquèrent ensemble. Un peu plus tard, le Lutin glissa sur un air de reproche à Fado :
   -Tu ne m’avais point parlé d’elle.
   -Il n’en est plus besoin.
   Lord Dumor se renfonça dans son siège, dépité, imaginant tous les moyens les plus distrayants d’effacer à jamais ce fichu sourire du visage du Faiseur de Vents. Alors qu’on amenait les desserts, il fit un dernier tour de l’assemblée.
   Il aurait payé cher pour entendre certaines des conversations.

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La Tour du Rouge : Les Carnets du Mercenaire 7 à 10.
« Réponse #154 le: vendredi 25 juin 2010, 13:51:24 »
Quelle joie de découvrir un nouveau chapitre ce matin!  :<3: Superbement bien écrit, comme tous les autres. Tu décris vraiment bien l'ambiance de ce festin, on a l'impression d'y être!
J'aime beaucoup le fait que tu jongles avec de nombreux personnages qui ont tous une vraie profondeur psychologique. J'adore particulièrement Hurlebataille pour sa repartie et son caractère flamboyant^^
Tes descriptions sont très bonnes avec un bon vocabulaire, les dialogues sont dynamiques... Bon je te fais des tonnes de compliments, mais sache que je suis vraiment fan! :niais:
J'attends la suite avec impatience!!!

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La Tour du Rouge : Les Carnets du Mercenaire 7 à 10.
« Réponse #155 le: samedi 26 juin 2010, 19:48:18 »
Le fait de te savoir aussi enthousiasme à propos de Triangle me permet de trouver les ressources pour me surpasser! Car oui, voici déjà le chapitre suivant! Encore merci, en tous les cas, d'être aussi assidue et enchantée, Sakuranbo ^^ En espérant que Triangle continue de te séduire...


______________


[align=center]IX - I
-Le Chien-[/align]


   Le Chien n’avait jamais vu autant de nourriture à la fois, et dans une telle diversité. Il y avait plus de plats qu’il n’en connaissait, plus de boissons qu’il n’en avait jamais goûtés, plus de fumets qu’il ne pouvait en humer. Toute cette abondance lui donnait mal au crâne. Il ne savait pas par quoi commencer, par quoi était-il décent de commencer. Les pâtés? Les salades? Les tourtes peut-être? Ne sachant trop que faire, il décida de calquer sa conduite sur celle de Lord Darmani, à sa gauche.
   Le cadet Dodongo était, comme tous les membres de sa famille, un colosse qu’on imaginait plus aisément en armure qu’en soierie. Contrairement à la physionomie de son frère et de ses fils, le visage de Darmani était un bloc compact toujours maussade. Ses traits étaient durs, rigoureux, militaires. Ses yeux étaient profondément enfoncés sous d’épais sourcils blancs,  lui conférant un regard perpétuellement ombrageux. Ses cheveux, blancs de même, étaient hérissés en une espèce de couronne tout autours de sa tête, renforçant le côté guerrier du personnage.
   Il ne semblait pas particulièrement ravi de se retrouver à côté du Chien, car il ne le regarda pas une fois ni ne lui adressa la parole au cours du banquet. Le Chien ne chercha pas non plus, de son côté, à nouer le dialogue. Il était fatigué, et n’aspirer qu’à un peu de repos. Il avait encore en tête le moelleux du lit de sa chambre, la douceur des draps… Pour un peu, ses paupières se seraient fermer d’elles-mêmes. Il préféra se concentrer sur les mets raffinés pour rester alerte. Il ne s’agissait pas de faire mauvaise impression, et de passer pour plus idiot encore qu’il ne devait déjà paraître aux yeux de toutes ces nobles personnes. Plus que jamais le Chien avait le sentiment de ne pas être à sa place. Il faisait tache dans le tableau. Il était laid, mutilé, peu instruit, ne savait que se battre et exécuter les ordres. Un tour de l’assemblée le conforta dans son opinion. Même Maître Tarquin, qui passait pour effroyable, avait un port noble et digne, savait parfaitement se tenir, était dans son élément. Et Lord Dumor, malgré son handicap, n’en était pas moins beau pour autant.
   -Laissez les dire. Vous aurez bien assez tôt l’occasion de vous faire connaître auprès d’eux.
   Le Chien se tourna tout à fait, car sa vision amputée ne lui permettait pas de voir sa voisine de droite. Il fut un instant désarçonné lorsque leurs yeux se rencontrèrent. En effet, dame Laruto contemplait son visage meurtri sans broncher, détaillait les cicatrices sans manifester de répugnance ou d’effroi particulier. Un sourire chaud et aimable étira ses lèvres maquillées de cyan pailleté d’or. Ce sourire, le premier qu’on lui adressât spontanément depuis… des lustres! réchauffa le cœur du Chien.
   -Plaît-il?, répondit-il d’une voix rauque, qu’il éclaircit en toussotant dans son poing.
   -Ils se méfient de vous, ont peur de vous peut être, ne vous aiment point. Mais il faut les comprendre. Ils n’ont de vous que l’image qu’ils ont pu se faire des récits fantastiques et des rumeurs surréalistes qui ont filtré à la Cour.
   -Quel genre de récit, madame?
   -Ho! Des choses effroyables, croyez moi. Certaines prétendaient que vous n’étiez qu’un espèce d’ogre, d’autre que vous mangiez la chaire de vos ennemis. En tous les cas, rien de bien flatteur je le crains.
   -Je… Je vois.
   Le Chien baissa les yeux, miné. Que n’avait-il pas eu la bonne idée de rester intègre… Il fut surpris lorsque Laruto posa une main apaisante sur son bras.
   -Mais que cela ne vous tracasse point. Il est à présent clair que ces rumeurs n’étaient que cela, des rumeurs. Moi, je vois un homme de qualité, mieux élevé que certains des ces nobles seigneurs, loyal envers son maître. Et si certains ont encore de vous l’image d’un reître idiot, alors je n’ai point de doute que vous les détrompiez sous peu.
   Le Chien en resta un moment sans voix. Il était tellement peu habitué à ce qu’on le complimentât qu’il ne sut quoi répondre. Il en profita pour détailler sa voisine. Même si elle accusait un certain âge, dame Laruto conservait des traits avenants et délicats, d’un douceur de plume. Ses yeux étaient semblables à deux lapis-lazulis brillants rappelant immanquablement les profondeurs d’un lac, fraiches et paisibles. Des rides joyeuses ornaient les plis de ses yeux et le coin de ses lèvres,  et ses cheveux, élégamment coiffés en torsades légères, étaient comme une cascade d’eau pure, d’un bleu pâle chatoyant du plus beau lustre. Sa toilette était sobre mais non dénuée de finesse, partageant elle aussi des tons de bleus. Pour seule coquetterie se tenaient deux boucles d’oreilles de saphirs iridescents taillés à l’image du blason Zora.
   -Madame est trop bonne, finit par répondre le Chien.
   Elle lui adressa un autre de ses sourires, et but une gorgée de vin légère. Malgré lui, le Chien admira sa gorge, son profil, ses épaules laissées nues par sa robe, comme l’imposait la mode du moment. Lorsqu’il se rendit compte qu’elle le dévisageait pareillement, avec une expression amusée, il se détourna un peu trop vivement, sentant ses joues s’empourprer malgré lui.
   -J’apprécie le compliment, sire, fit-elle en lui adressant un léger clin d’œil, ce qui n’eut pour effet que d’alimenter le feu sur le visage du Chien.
   Celui-ci se décida à boire à une coupe, au hasard, pour se changer les idées. Pour une fois, il se sentait réellement idiot. Depuis quand louchait-il sans vergogne sur les femmes?


[align=center]IX - II
-Saria-[/align]


   -Vrai de vrai, déclara Ser Sedrik avec une mine catégorique. Je vais vous dire, moi, ce que j’ai entendu, et même que c’est la vérité vraie!, enchaîna-t-il en se penchant avec un air de conspirateur, un saucisson à la main. Le Chien, il mange le cœur de ses ennemis, c’est pour ça qu’il est aussi fort!
   -Mais c’est répugnant!, s’exclama Lady Saria en posant une main sur sa bouche, outrée. Ser, veuillez modérer vos propos en présence d’une dame. Ce n’est guère décent.
   -Pardonnez moi, mais je n’ai fait que répéter ce qui s’ouï.
   -Et bien ne répétez plus, de grâce. Je ne voudrais point voir ce banquet gâché à cause de vils racontars calomnieux.
   Ser Sedrik la regarda,  les yeux ronds, la bouche pleine de saucisses.
   -Racontars!, s’outragea-t-il en postillonnant. Frère, n’ai-je point raison?
   -Tout à fait, acquiesça Ser Goro en se resservant une généreuse part de rôti. Je l’ai moi-même entendu de la propre bouche d’un garde de mes amis.
   Lady Saria tourna la tête, et observa d’un air sceptique la figure du Chien, tournée vers dame Laruto avec laquelle il était en pleine conversation. Même si elle le trouva tout à fait repoussant, la façon dont il s’empourpra niaisement et celle dont rit doucement dame Laruto en réponse acheva de la convaincre.
   -Je n’en crois rien, et vous aurez beau dire, il me faudrait le voir pour le croire.
   -Et quelle preuve vous faut-il? N’accordez vous donc aucun crédit à notre parole?,  d’indigna Ser Sédrik.
   -La parole de deux idiots vaut-elle plus que le sentiment d’une dame?, rétorqua Lars Zora, qui desserrait les dents pour la première fois du banquet.
   Si sa réplique cinglante coupa la chique des deux frères Dodongo, elle fit pouffer Saria.
   -C’est… C’est…, s’empourpra Ser Goro.
   Mais la main que posa Ser Allister sur son épaule l’empêcha d’aller plus loin. Le frère aîné secoua doucement la tête, enjoignant à ses cadets de ne pas continuer dans cette voie. Il avait un petit sourire amusé, signe qu’il approuvait les dires de Lars. Ser Allister était un curieux personnage. Physiquement, il était semblable aux autres Dodongo : une carrure de colosse, un teint sombre et bronzé, des prunelles brunes,  un visage carré et sympathique ; il différait cependant de ses frères, de son père et de son oncle, car il avait hérité de plus de caractéristiques de sa mère. Ses cheveux longs et raides n’étaient pas auburn mais noir de jais, ses traits étaient plus fins, empreints d’une certaine gravité et d’une certaine mélancolie. Il était également légèrement plus petit et plus fin, mais non moins musculeux. Sa barbe enfin, n’était pas drue et hérissée,  mais fine et élégante. Mentalement, il se distinguait également. Même s’il ne délaissait pas les choses de l’épée, bien au contraire -il se murmurait que, s’il n’était pas le meilleur escrimeur, du moins pouvait-il tenir tête à Lord Dorf.-, il était cependant un lecteur assidu, et un fin mélomane. Fallait-il dire aussi que le pauvre homme était venu au monde privé de parole. C’était pourquoi il continuait à fréquenter la table de ses frères et de leurs jeunes amis, quand il aurait pu s’il l’eut désiré se tenir aux côtés de son pères avec les autres Lords. Lady Saria regrettait souvent qu’il fusse promis à Koume Dragmir, car elle l’aurait bien choisi pour mari. Il était doux, et gentil, et preux, et vaillant…
   -Et vous, Lars, fit-elle, que pensez vous du Chien?
   L’héritier Zora s’abîma dans une courte réflexion avant de répondre.
   -Je n’ai que faire des rumeurs. Seuls les actes ont signifiance pour moi. Certes il n’est pas des plus… avenants, mais je n’aurai pas la bassesse de le juger sur sa seule apparence. Ser Talon dit souvent qu’on peut juger un homme sur sa façon de manier l’épée. J’en ferai de même.
   Lady Saria acquiesça. De tout le petit groupe, Lars était celui qui s’exprimait le mieux, et qui était le plus mature, pour son âge. Cependant, la mort de son père l’avait affecté, et il passait pour quelque peu renfermé sur lui-même, moins joyeux qu’auparavant. Saria savait cependant qu’il faisait des efforts pour leur rester agréable, même si par moments son humeur prenait le dessus.
   -Et le sieur Link?
   -C’est un grand homme!, s’exclamèrent en même temps Ser Goro et Ser Sédrik.
   -Il n’y a qu’à voir la façon dont il se déplace. Il a la prestance du seigneur, le port du roi. Son bras est sûr, ses yeux acérés. Il n’a pas usurpé ce qu’on dit de lui. Je tremble pour ses ennemis.
   -Tout à fait, cher frère!, confirma Ser Goro. Qui pourrait douter en le voyant qu’il n’est pas autre chose que le Héros lui-même?
   -Je partage ce point de vue, intervint Ser Mido pour la première fois. Il est le genre d’homme que l’on suivrait jusqu’au bout du monde.
   Mais Lady Saria avisa que Lars et Ser Allister ne partageaient pas leur opinion. Le premier observa un silence pensif, et le second jeta un regard à l’estrade royale. La jeune fille surprit un regard entre l’aîné des Dodongo et Link lui-même. Les deux hommes s’observèrent  comme deux chiens se cherchant noises, mais Ser Allister détourna le regard le premier, la mine sombre.
   L’incident ayant visiblement échappé à tous les autres, Goro continua :
   -Que n’ai-je hâte de le voir sur le trône! Sa Majesté Salomon est bonne et juste, mais elle se fait vieillissante. Je pense qu’un peu de sang frais ferait du bien.
   Je n’en suis pas si sûre, Ser, je n’en suis pas si sûre.


[align=center]
IX - III
-Malon-[/align]


   Les événements qui avaient précédé le banquet avaient coupé l’appétit de Malon. Mais malgré tout, elle se força à sourire aux avances maladroites mais distinguées de sire Feryl, et à celles moins distinguées et souvent à la limite de la grossièreté d’Ingo. Comme elle se trouvait sur la même rangée que lui, elle ne put jeter quelques regards à la dérobée vers le Chien, car la colossale silhouette de Lord Darunia le lui masquait tout à fait. Cependant elle put s’émerveiller tout son saoul de la prestance de Dame Feena, qui répondait à Lord Dumor sans baisser les yeux ni rougir comme une pucelle. Malon enviait la guerrière. Elle ne possédait ni titre, ni biens, ni terres, mais elle était infiniment plus libre que la pauvre courtisane,  réduite à endurer les envies de ses maîtres.
   -Vous ne mangez presque rien, très chère, lui souffla de son haleine avinée Ingo en lui posant outrageusement une grosse paluche sur la cuisse.
   Malon frémit, mais s’obligea à rester courtoise.
   -Je n’ai guère appétit aujourd’hui, cousin. L’excitation, sans doute.
   Elle détestait Ingo, le palefrenier royal. C’était un homme répugnant, sentant l’écurie, qui tyrannisait ses subalternes mais se montrait obséquieux d’écœurante façon avec les nobles et la chevalerie. Nul n’ignorait sa passion pour l’ivrognerie et la grivoiserie, et il jalousait jusqu’à la haine l’adoubement de son cousin. Au grand malheur de Malon, il avait commencé à s’intéresser à elle depuis que son corps avait gagné en formes et en courbes, et, malgré les nombreux refus de Ser Talon, n’avait pas oublié son idée de la faire sienne. Il ne cessait de la regarder avec ses yeux lubriques quand elle le croisait, tant et si bien qu’elle n’empruntait presque plus le chemin le plus court qui menait aux jardins, car il passait non loin des écuries.
   Une question de Feryl, le capitaine de la Garde, obligea Ingo à se détourner. Feryl était un homme bon et juste, avec des manières comme il fallait. Il avait été marié une fois, mais, veuf, il courtisait lui aussi Malon. Ils auraient pu tout deux se retrouver dans ce mariage avantageux pour les deux partis, mais la jeune femme ne souhaitait pas d’un époux trop vieux, et le brave Feryl accusait hélas ses trente sept ans révolus. Cela n’empêchait pas la courtisane de passer du temps avec lui et de l’apprécier comme ami.
   Malon releva les yeux et son regard croisa celui de son père, Ser Talon. Ce dernier lui fit l’un de ces fameux sourires débonnaires qui le caractérisaient. Le cœur de Malon se serra. Chaque jour elle remerciait les Déesses bien aimées de lui avoir accordé un père si doux et attentionné. Mais elle ne les remerciait pas, par contre, de l’avoir adoubé. Ser Talon était un homme simple, serviteur loyal dans l’âme, fils d’un forgeron. Son histoire n’avait rien d’exceptionnelle, à l’exception d’un mariage heureux achevé dans une demi douleur : sa femme aimante périssait en mettant Malon au monde. Talon se révéla être un excellent père, et bien qu’il lui fût difficile de concilier ses devoirs paternels et son métier, il s’y efforça. Sa chance tourna lors d’une chasse royale, à laquelle il avait été convié pour s’occuper du ferrages des chevaux. Le soir, alors que tout le monde s’occupait à monter le camp, un énorme sanglier avait jailli des fourrés, comme rendu fou par quelque chose. Sans attendre il avait chargé le roi Salomon, alors totalement pris au dépourvu. C’est là que Ser Talon, n’écoutant que son courage et sa loyauté envers son souverain, avait saisi une lance abandonnée et s’était jeté en travers de la route de l’animal. Le combat qui les opposa fut, selon les dires des observateurs, digne d’une légende, mais il coûta une jambe à Talon, qui se fit estropier par une charge furieuse. Le roi avait alors ordonné de chevaucher bride abattue jusqu’à la Citadelle pour que Ser Talon y fusse ausculté par Maître Baelon. Une fois Talon tiré d’affaire, Salomon l’avait alors adoubé en récompense, et quand on découvrit que le nouveau chevalier avait quelques solides notions d’escrime, il fut promu maître d’armes. En sus de cela, le roi commanda à un rhapsode célèbre de composer une ballade « Ser Talon contre le Seigneur des Bois ».
   Cette bonne fortune apparente avait été le début des malheurs de Malon, qui, devenue fille de chevalier, était devenue malgré elle courtisane. Cependant, la jeune femme n’avait jamais informé son père de ses déveines, car il aurait été le genre d’homme à abandonner son titre et ses fonctions pour le bien de sa fille. Elle ne voulait pas lui infliger ça. Il avait tant fait pour elle.  
   En détournant le regard, ses yeux croisèrent ceux de Feena Hurlebataille, qui lui fit un clin d’œil discret.
   Elle en fut toute chose.


[align=center]IX - IV
-Le Chien-[/align]


   -…suis née à Pont-L’Hylia, répondit dame Laruto avec un petit air de mélancolie. Un fort joli petit village, à un jour de marche de Castel-Hylia. Il y faisait souvent frais, et les hivers étaient rigoureux, car le vent et la glace descendaient des montagnes du nord, mais il y faisait bon vivre. Assurément.
   -Pourquoi l’avoir quitté, dans ce cas? Continua le Chien en reprenant un peu de vin.
   -Ha! Si je le savais moi-même. Je ne sais pas, je ne sais plus. J’étais jeune, idiote. L’extérieur, les grandes villes, tout avait le goût délicieux de l’inconnu et de l’aventure. Un jour, j’ai rassemblé quelques provisions, et j’ai dit à mon père « Je m’en vais. ». Et savez-vous ce qu’il me répondit, le coquin?
   -Je brûle de le savoir.
   -  « A ta guise. ». Voilà. C’était les derniers mots qu’il devait jamais me dire. Il mourut deux hivers plus tard.
   -Je suis navré.
   -Il n’y a pas à l’être, il avait fait son temps.
   -Et vous? Que vous est-il arrivé?
   -Ha! Des tas d’aventures, idiotes pour la plupart. J’ai été prise comme otage par deux brigands qui fuyaient une troupe de miliciens, j’ai été enlevée par un bourgmestre qui voulait m’épouser contre mon gré, je me suis retrouvée dans un tour de guet assiégée par un Clan… Ha oui… Beaucoup d’aventures… Mais je ne regrette rien, je vais vous dire, même,, et j’ai conscience que ça ne sied par fort à une dame, mais la vie était belle, pas facile mais belle.
   -Ne l’est-elle plus, aujourd’hui?
   -Si, bien sûr… J’ai une bonne situation, une maîtresse généreuse, je mange à ma faim et plus personne n’essaye de m’enlever!
   Laruto rit de bon cœur. Le Chien voulut l’imiter mais la douleur qui fusa dans sa mâchoire l’en dissuada.
   -Ne vous en faites pas, vos yeux rient pour vos lèvres.    
   L’enchanteresse lui adressa l’un de ces fameux sourire qui le réchauffaient tant.
   -Mais quoi qu’il en soit, un jour vous vous retrouvez à déambuler au beau milieu de la place du Bourg, les yeux grands ouverts devant toute cette foule, toutes ces couleurs, toutes ces choses merveilleuses! Et puis je suis tombée sur un magicien de rue. Il faisait des tours de prestidigitation devant des gamins émerveillés. Et entre nous, j’étais autant sinon plus émerveillée qu’eux. Lorsqu’il eut fini son spectacle, il me regarda et me demanda « Tu veux apprendre? ». Comme je n’avais rien d’autre à faire, je dis que oui. Et il me mena dans un bâtiment beau et terrible à la fois. Le Consortium. Vous n’avez pas pu le rater, il est d’architecture Hylienne et il rivaliserait presque avec la Citadelle.
   -En effet. Je m’en souviens.
   -Là, on me fit passer comme un entretient devant des vieillards graves et pour finir on me donna une chambre, une robe et voilà comment je devenais apprentie, un peu malgré moi.
   -Vous êtes donc une… magicienne?
   -Parfaitement. Cela vous ennuie-t-il?
   -Non point, non point… C’est juste que, pardonnez ma franchise, mais je n’ai jamais vu que des épées et des hommes pour les manier. La magie ne m’évoque rien d’autre que des feux d’artifices et des tours de carte.
   -Alors, je ferai en sorte de remédier à cela, rétorqua Laruto avec un sourire énigmatique. Mais pour en revenir à mon histoire, après quelques années d’études j’accédai au rang de Maître, mais si vous voulez mon avis, ce ne fut rien qu’un honneur mitigé, tant ceux qui partageaient ce titre avec moi étaient… sont… mauvais et sournois. Il n’y avait guère que le bon maître Kaepora pour redorer le blason,  mais à la fin il semblait abattu, sapé par la scélératesse de ses semblables. En ce qui me concerne, je choisis de me retirer, et offris mes services à Lord Zora, le défunt époux de Lady Ruto. Les Déesses le préservent et l’accueillent.
   Le Chien répéta la formule consacrée. Il reçut un choc soudain lorsqu’il s’avisa que leurs épaules se touchaient tout à fait et que, pire!, ils se tenaient l’un contre l’autre. Il regarda Laruto, et il lut dans ses prunelles et son sourire qu’elle s’en était rendue compte elle aussi, mais qu’elle ne s’en souciait point.
   Le cœur un peu plus léger qu’à l’ordinaire, le Chien savoura la fin du banquet.


[align=center]IX - V
-Ishtar-[/align]


   La reine Ishtar Parel se pencha vers son époux.
   -Veuillez m’excuser, très cher. Je souhaite prendre un peu de repos.
   Salomon d’Hyrule cessa séance tenante de s’intéresser à son futur gendre, sans s’occuper du regard ulcéré que celui-ci lui lança, pour se retourner vers sa femme avec un regard inquiet.
   -Vous êtes toute excusée, ma mie. Tâchez de reprendre quelques forces. Je vous ferai mener Maître Baelon.
   -Fort bien. Embrassez moi.
   Salomon la baisa sur les joues, puis elle manda deux valets qui l’aidèrent à regagner ses appartements. Une fois seule, loin des regards, elle s’affala sur le sol et s’étouffa dans d’épaisses quintes de toux sanglantes qui maculèrent le tapis. Tremblante, suffocante, la reine rampa jusqu’à son lit où elle se hissa avec ses dernières forces. Elle sentait sa fin toute proche. Elle voyait chaque jour un peu plus les murs de la pièce se refermer sur elle comme le couvercle d’un cercueil. La reine avait des regrets. Sur sa fille surtout, qui n’était qu’une peste trop imbue d’elle-même, et son fils, un gentil couard. Elle aurait aimé aussi revoir une dernière fois sa famille, à Holodrum.
   -Vous savez pourtant que vous pourriez faire tout cela, votre Majesté.
   La voix, dure, cruelle, émanait des ombres près de la fenêtre. Ishtar n’avait pas besoin de se redresser pour savoir que deux silhouettes de mauvais augure jaillirent des ténèbres pour s’approcher d’elle. Le visage étiré par un vaste sourire de prédateur, Exelo, archimaître du Consortium Aedeptus, s’assit sur le rebord du lit, en prenant la main pendante de la reine dans les siennes, tandis que de l’autre côté, Xanto le Facétieux prenait place dans un siège, son éternel masque de démon vissé sur le crâne.
   -Plutôt mourir que de vous donner ma fille, serpent!, siffla Ishtar, mais sans parvenir à ne pas cracher un peu plus de sang.    
   -C’est  ce qui va vous arriver de toute manière, votre Majesté, si vous vous obstinez ainsi. Qu’est-ce qu’une fille face à votre propre vie? Vous pourrez toujours en refaire une à votre royal époux, à condition que vous viviez bien sûr. Et cela ne tient qu’à vous.
   -Aussi bête, idiote et superficielle que soit Zelda, elle est ma fille! Et il ne sera pas dit qu’une Parel a vendu un membre de sa propre famille.
   -Ha! Quelle dommage, vraiment… Vous auriez pu avoir une vie encore pleine et comblée.
   Xanto poussa un rire démentiel, aussi violent que bref. Des deux vautours, il était le plus effrayant. Exelo s’empara du broc d’eau sur la table de nuit. Il en versa dans la coupe d’or d’à côté, puis sous les yeux impuissants d’Ishtar, qui ne parvenait même plus à lever ses bras tremblants, y versa le contenu poudreux d’un petit tube. Il mélangea le tout avec son propre doigt.
   -Buvez, cela va vous faire du bien.    
   Comme chaque mois depuis que ce cauchemar avait commencé, Exelo força sa reine à boire le poison qui la tuait chaque jour un peu plus, n’hésitant pas à la brutaliser. Mais Ishtar était tellement fatiguée à présent, qu’elle n’arrivait presque plus à serrer les dents. Elle sentit l’eau maligne parcourir son organisme, attaquer son corps et son sang. Exelo la contempla un moment de ses yeux cruels, tout en lui caressant distraitement la joue.
   -Réfléchissez bien, votre Majesté. La prochaine fois sera la dernière.
   Il lui baisa les cheveux puis se releva. Lui et son acolyte se rendirent près de la fenêtre.
   -Ha! Faut-il encore vous le rappeler? Parlez, et soyez assurée de la mort de votre fils chéri.
   Une larme silencieuse et rageuse roula sur la joue d’Ishtar Parel, reine d’Hyrule, tandis que sa vitalité à l’agonie décroissait un peu plus.

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La Tour du Rouge : Les Carnets du Mercenaire 7 à 10.
« Réponse #156 le: dimanche 27 juin 2010, 22:29:32 »
J'ai lu ce chapitre en rentrant chez moi à 3h du matin :niais: mais pardonne moi de ne pas l'avoir commenté, j'étais vraiment trop fatiguée... Je viens de tout relire à tête reposée^^
C'est encore un très bon chapitre bien sûr, avec de terribles révélations... La dernière partie est terrifiante! L'ambiance que tu as mis en place est de plus en plus intriguante et passionnante!  :<3:
J'adore toujours autant ton histoire, et à chaque fin de chapitre, je suis impatiente de pouvoir lire la suite :niais: J'éspère que tu continueras sur cette lancée  :yeah:

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La Tour du Rouge : Les Carnets du Mercenaire 7 à 10.
« Réponse #157 le: dimanche 04 juillet 2010, 15:38:49 »
Hop hop, voici la suite qui arrive au pas de course. Merci Saku (puis-je?) pour tous ces compliments que tu me fais, je me répète mais c'est vraiment motivant :3


Donc voici venir le chapitre X, qui marque la fin de la première partie de Triangle. Je décide de le poster en deux parties, car il est très long. (Rien que la première partie est plus longue que le plus long chapitre posté jusqu'à présent!).


Malheureusement, et assez paradoxalement aussi, le rythme de parution risque de ralentir, car je vais dans les jours qui viennent faire des stages, et ensuite je partirai pour un mois environ à partir de la fin juillet vers des lieux reculés où la civilisation n'a pas encore posé sa marque (comprenez : je n'y aurai pas internet :niak:).

Sur ce, bonne lecture!


_________________



[align=center]X
-Le Chien-
(1ère partie)[/align]


   Le banquet s’acheva fort tard dans la soirée, même si la plupart des convives s’étaient depuis longtemps retirés, à l’image du Chien et de dame Laruto, qui flânaient, bras dessus bras dessous dans les jardins, à la lueur de la lune, pleine et brillante. Le calme et la fraîcheur de la nuit conféraient au lieu une aura apaisante et agréable, parmi les silhouettes ombreuses des massifs de fleurs, des arbres fruitiers, des hautes haies coupées avec maîtrise. Il leur arrivait de croiser d’autres promeneurs nocturnes, à l’instar de Ser Goro et Ser Sedrik, qui passablement saouls, se querellaient sous les yeux de Ser Mido.
   -Ces deux sont là sont comme leur père et leur oncle, commenta Laruto. Ils étaient deux garnements colériques, dans leur jeunesse.
   -Et l’aîné?   
   -Ser Allister? Non, il est fait d’un autre bois, enfin, d’une autre roche, comme on dit chez eux. Il a pris beaucoup de sa mère, notamment son calme et sa droiture.
   -Il ne me semble pas l’avoir encore rencontrée.
   -La chose risque d’être assurément périlleuse. La pauvre est morte peu de temps après la naissance de son troisième fils.
   -Je vois…
   -C’était une noble dame, une cousine de la reine, originaire d’Holodrum. Quant à Ser Allister, c’est fâcheux qu’il soit né muet, il aurait fait un grand seigneur.
   -Lord Darunia l’a déshérité?
   -Non point, c’est lui-même qui a renoncé à tous ses droits à la succession. C’est la raison pour laquelle il n’était pas à la table des Lords, alors qu’il doit être à peine moins âgé que vous.
   Le Chien acquiesça, pensif. Tout ce qu’il entendait pouvait se révéler précieux pour la suite ; il ne s’agissait pas de fauter par manque de connaissances.
   -Vous aurez certainement l’occasion de croiser le fer avec lui, lors du tournoi que sa Majesté va donner en l’honneur du sieur Link. On le dit bon bretteur.
   -Je n’avais pas ouï dire qu’un tournois se préparait.
   -C’est parce qu’il n’a pas encore été annoncé. Mais je n’ai aucun doute qu’il le sera sous peu. C’est presque une tradition.
   -Votre clairvoyance vous honore, ma dame. J’ai entendu parler de cet événement de la bouche même de sa Majesté lors du festin.
   Rauru l’Intemporel, grand prêtre des Trois et Gardien du Temple, jaillit des ombres pour venir à leur rencontre.
   -Monseigneur, s’inclina Laruto, et le Chien fit de même.
   -Madame. Messire.
   -Pardonnez ma franchise, mais je suis surprise de vous trouver ici. Je pensais qu’une voiture vous ramenait.
   -Je le pensais aussi, mais la nuit est agréable, et rien de telle qu’une bonne marche pour digérer un tel faste.
   Le crâne chauve du prêtre branla d’avant en arrière, le lune se reflétant sur la peau nue, comme s’il acquiesçait à sa propre remarque.
   -Est-ce bien prudent?
   -Bien sûr, que risqué-je? La fête bat encore son plein là en bas, et les Déesses me pardonnent mais j’ai encore un peu de place pour une pinte ou deux partagées dans la liesse avec mes ouailles.
   Il partit d’un grand éclat de rire que Laruto accompagna poliment.
   -Bien, bien… Sur ce, je vais prendre congé. Je vous souhaite la bonne nuit, et que les Trois veillent sur vous!
   -Vous de même, Monseigneur.
   Rauru fit mine de s’éloigner, vers les lueurs de la cité, en contrebas.
   -Ha! Et messire Chien! Venez donc me porter visite demain.
   -Je n’y manquerai pas, Monseigneur.
   -Bien, bien… répéta le prêtre avant d’être avalé par les ténèbres.
   -Curieux personnage, commenta le Chien.
   -Oui, mais ne vous laissez pas abuser. Sous ses dehors bonhommes, c’est un redoutable politicien.
   Ils s’absorbèrent dans le silence nocturne et profitèrent de la brise légère qui se mit à souffler. Leurs pas les menèrent aux parages de la mare, dont les eaux paisibles et noires miroitaient sous l’influence lunaire. Ils s’assirent près du bord.
   -Que comptez vous faire à présent?, finit par demander Laruto en le regardant.
   -A dire la vérité… Je ne sais guère. Je n’aspire pour le moment qu’à un peu de repos. Depuis sept ans je n’ai de cesse de courir d’une bataille à l’autre, je ne demande rien sinon que de me poser quelque part, et… panser… mes blessures.
   Il s’abîma dans la contemplation de la mare, l’esprit soudain empli de fureur et de sang. Le souvenir douloureux des combats l’envahit… La souffrances… Les cris… La mort…
   -… messire? Messire? Quelque chose ne va pas?
   Le visage inquiet, bien que partiellement dissimulé par la nuit, de Laruto emplissait son champ de vision. Il vit la lune derrière elle, et se rendit compte qu’il était allongé, qu’il avait froid tout soudain. Et puis la souffrance explosa dans sa main droite, sans prévenir, comme une lame surgie des ténèbres. Il poussa un hurlement de douleur comme il n’en avait jamais poussé, et roula sur le côté. Il avait l’impression que ses doigts brisés tentaient de se mouvoir de leur propre chef, ses nerfs endommagés semblables à des fouets de lave en fusion. Sous le gantelet, sa chair semblait fondre, se liquéfier en un acide cinglant. Des larmes ruisselèrent de son dernier œil, alors qu’il rampait pitoyablement vers les eaux de la mare. Il n’entendait plus les appels inquiets de Laruto, il n’avait plus qu’une idée en tête. Il plongea tout son bras dans l’onde glaciale, et si l’élément liquide provoqua initialement une nouvelle explosion de douleur, il fit refluer la souffrance jusqu’à la faire disparaître tout à fait.
   Le Chien resta là, inerte, le bras dans l’eau. Il se souvint que la veille déjà, lors de sa discussion avec Colin, il avait connu pareille aventure, mais pas en de telles proportions. Il se demanda vaguement à quoi tout ceci était dû, mais son esprit encore empli des brumes rouges de la douleur ne parvint pas à sortir une réflexion construite. Il ferma les yeux un court instant.
   Lorsqu’il les rouvrit, il entendit les grillons estivaux. La nuit était toujours là, calme, sereine. Il était allongé, la tête dans le giron de dame Laruto qui lui caressait doucement les cheveux. Sa main reposait, inerte, près de lui, comme si rien n’avait vraiment eu lieu.
   -Vous me fîtes grande peur, messire. Veuillez ne plus recommencer, commanda l’enchanteresse d’une voix douce, à peine plus qu’un murmure.
   -Pardonnez moi…
   -J’ignorais que votre main vous fît tant souffrir.
   -D’ordinaire, je n’ai pas à m’en plaindre. C’est la seconde fois seulement, depuis hier, que j’ai ces accès.
   -Voilà qui est curieux, et préoccupant.
   Ils se turent. Le Chien profita que Laruto fermait les yeux pour contempler son visage à la faveur de la lune. Il se fit la réflexion que personne ne lui avait témoigné autant d’attention depuis… trop longtemps. De son souvenir, Mère était la dernière… Mais c’était il y avait tellement de temps. Et les mains douces et rassurantes de l’enchanteresse avaient ce même effet apaisant sur lui que celles de sa génitrice. Il s’abandonna tout à fait à ces caresses, l’âme en paix, pour une fois.  
   -Messire, finit par murmurer Laruto. Il se fait tard. Je vais me retirer.
   -Ha… Pardonnez moi, je ne voulais pas vous retenir.
   Il se releva et lui tendit sa main valide pour l’aider à faire de même. Il ne la lâcha pas tout de suite, et elle ne chercha pas à se soustraire.
   -Accompagnez moi à mes appartements.
   Elle lui prit le bras, et ils revinrent vers la Citadelle côte à côte, perdus dans un silence confortable. Les couloirs étaient assoupis, il n’y avait plus un valet pour les arpenter. Les portes étaient tout aussi silencieuses, nul bruit n’en sourdait. Une fois parvenus à la chambre de Laruto, elle lui lâcha le bras et lui tendit le dos de la main, qu’il baisa délicatement.
   -Ce fut un honneur et une joie de vous rencontrer, messire. J’ai passé une fort agréable journée.
   -Permettez moi de vous retourner le compliment, ma dame.
   -J’espère que vous daignerez m’accorder un peu de votre temps, dans les jours à venir.
   -Un mot de vous, ma dame, et je suis là aussitôt. Je suis votre humble serviteur.
   Elle lui adressa un sourire.
   -Je suis rassurée alors. Dormez bien, messire.
   Elle entra avant qu’il n’ait pu répondre. Empreint d’un étrange sentiment, le Chien regagna ses propres quartiers, las et épuisé. Une dernière surprise l’attendait, lorsqu’il ouvrit la porte. La jeune courtisane qui lui avait mené ses vêtements était dans son lit, en robe de chambre, le dos appuyé contre les coussins. Une unique chandelle sur la table de nuit à son côté l’éclairait, mais elle suffisait à révéler les yeux humides de la jeune femme, humides de peine et de dégoût. Elle ne dit rien, gardant les yeux fixés sur le sol.
   Le Chien s’approcha par l’autre côté du lit, sans rien dire lui non plus. Il s’assit sur le bord, se débotta, se déchaussa, retira sa tunique, ne gardant que ses sous-vêtements. Puis sans un regard pour la courtisane il se glissa sous les couettes avec délice.
   -Comment t’appelles-tu?, finit-il par demander.
   -Malon, messire.
   -Pourquoi te trouves-tu donc dans mon lit, jeune Malon? Serait-ce ta chambre que l’on m’attribua? Auquel cas, j’en suis navré.
   -Non messire. Ce n’est point ma chambre. Je… Je…
   Comme les mots avaient du mal à sortir de sa bouche, elle faufila une main sous les couvertures, et d’une main tremblante se mit à caresser la virilité du Chien. Ce dernier, sans s’émouvoir outre mesure, lui prit le bras et la fit cesser.
   -Pourquoi fais-tu cela?
   Elle n’osait toujours pas le regarder, et les soubresauts de ses épaules trahissaient assez ses sanglots.
   -Je… Pardonnez moi messire. C’est Maître Tarquin… Il… Il m’a demandé… de vous être…  très agréable messire et je… ho, pardonnez moi.
   C’était plus qu’elle ne pouvait en supporter et elle fondit carrément en larmes. Le Chien attendit patiemment qu’elle se calmât quelque peu.
   -Tu n’as rien à craindre, Malon. Tu ne m’es obligée de rien. Je ne te toucherai pas. Ne te méprend pas. Tes charmes feraient tourner la tête de n’importe quel homme. Mais j’ai vu dans tes yeux la répulsion que t’inspire ma laideur, et je te comprends. Je ne veux pas t’infliger un supplice.
   -Messire… Mais je… Maître Tarquin il…
   -Si Maître Tarquin te demande des comptes, tu n’auras qu’à lui dire que je t’ai tringlée, si cela peut t’éviter des problèmes. Mais je te le répète, tu n’as rien à craindre de moi. Juste à endurer des nuits à mes côtés. A présent, dors.
   Sans attendre de réponse, le Chien ferma l’œil. Malon souffla la chandelle. Sa respiration était clame et régulière à présent. Timidement, elle lui pressa furtivement la main valide et murmura « merci, messire. ».
   Le Chien ne vola à la nuit qu’une poignée d’heures, habitué qu’il était à se lever avec l’aube, mais qui le rassérénèrent tout à fait. Il se vêtit sans bruit, pour ne point éveiller la jeune femme qui dormait encore à poings fermés, ses traits gracieux élégamment mis en valeur par les premiers rayons de soleil. D’un doigt léger il lui écarta une mèche de cheveux du visage, et elle s’agita un peu, sans s’éveiller toute fois. Le Chien ceignit son épée, et sortit de la chambre. Son estomac grondant le mena aux cuisines, qu’il atteignit grâce à l’aide d’un valet qui lui indiqua le chemin sans oser le regarder en face. On lui servit avec vivacité d’épaisses tranches de pain, avec du miel, des confitures, deux tranches de lard gras délicatement fumé et un gobelet de jus d’orange fraîchement pressé.
   Il déjeuna seul et en silence, observant le ballet des cuisiniers et des assistants, qui avaient fort à faire en récurage après le banquet de la veille. Il en était à sa troisième tartine lorsque parut Ser Allister, la mine fraîche et alerte. Il s’était vêtu d’un justaucorps rouge au Rubis Couronné, d’un ceinturon de bonne qualité à boucle d’argent où était pendu le fourreau d’une épée de belle facture, de pantalons noirs en cuir, pratiques pour l’équitation ou l’escrime, et de bottes hautes, plus coquettes qu‘efficaces. Il salua le Chien en s’inclinant, et l’autre lui répondit d’un signe de tête. Il surprit le Chien cependant en venant s’installer en vis-à-vis de lui.
   Le silence qui s’installa entre eux n’était pas subi mais inévitable, eut égard à l’handicap de Ser Allister. Cependant, alors que le Chien s’apprêtait à prendre congé, l’aîné Dodongo fit mander du papier et une plume. Il griffonna quelques mots avant de tendre le parchemin au Chien, qui s’en saisit avec une certaine appréhension. Il n’avait jamais eu de tuteur ou d’instituteur, et avait du apprendre à lire et à écrire avec Colin de manière à pouvoir suivre les ordres écrits ou rédiger des comptes rendus. Mais les occasions de s’entraîner n’étaient pas des plus nombreuses, et il avait la lecture laborieuse et l’écriture maladroite. Il déchiffra néanmoins, avec quelques difficultés, la note de Ser Allister :
   -« Vous rendez-vous au Temple? »… Si fait.
   Allister récupéra son papier et y inscrivit une autre phrase.
   -« Me permettriez-vous de vous accompagner, si cela vous agrée? »…
   Le Chien releva la tête. Il fut surpris de croiser le regard clair et franc du chevalier, qui ne broncha pas et le fixa sans rien montrer de répulsion ou d’aversion. Comme dame Laruto.
   -Cela m’agrée, en effet. De toute manière, je ne connais rien des rues, il faudra me guider.
   Ser Allister acquiesça et s’empressa de finir son déjeuner. Après quoi, il mena le Chien aux écuries. Il était encore bien tôt, le soleil n’avait pas encore totalement dépassé les cimes des monts du Péril. C’est pourquoi le Chien ne s’étonna pas qu’il n’y eut pas un écuyer pour les accueillir, surtout après la fête de la veille. En revanche il y avait un homme aux longues moustaches brunes et au teint d’ivrogne, qui dormait comme un bien heureux, allongé dans la paille d’une stalle entre les seins d’une soubrette dénudée. Ser Allister le réveilla d’un léger coup de pied dans le flanc.
   -Qui ose, coquin!, hurla l’homme, réveillant sa compagne, en bondissant, le visage déformé par la colère et la bouche pâteuse. Si je t’attrape, gredin, dis adieu à tes bourses…
   Il cligna une fois des yeux, puis deux, en remontant lentement les jambes de Ser Allister jusqu’à apercevoir son visage, puis celui du Chien, non loin. Sa face passa alors du rouge aviné au pâle apeuré.
   -Je… Hmm… Pardonnez moi, nobles seigneurs, je pensais que ce petit vaurien de Willem me jouait encore quelque tour, et je… Hmm, accordez moi un court instant, je vous en prie.
   D’une main hystérique il chercha ses braies qu’il enfila le plus vite qu’il put, et boucla son ceinturon.
   -Va-t-en donc, souillon, aboya-t-il à la fille qui réajusta ses vêtements et fila en bredouillant des excuses. Ces catins, il faut leur parler leur langue pour se faire comprendre, v‘voyez, mes bons sires?, continua-t-il en adressant un sourire vilainement obséquieux aux deux autres.
   -Non, répondit le Chien, d’une voix un peu dure. Il ne sied pas à un gentilhomme de rudoyer une femme, aussi humble soit-elle, qui plus est lorsqu’elle a consenti à partager votre couche.
   Le grossier chercha un soutient du côté de Ser Allister, mais le silencieux chevalier acquiesça pour approuver les dires du Chien. Il se mit à suer, à se gratter l’oreille, visiblement nerveux.
   -Et que… que puis-je faire pour ces nobles sires?
   -Commence déjà par te présenter.
   -I… Ingo, messire. Le cousin de Ser Talon, je… j’ai en charge les écuries de sa Majesté. Peut-être m’avait vous aperçu hier, lors du banquet, je…
   Le dénommé Ingo avait un regard fuyant, lâche. Il n’osait regarder aucun des deux autres en face, et il était clair qu’il se serait esquivé s’il l’avait pu.
   -Assez, le coupa le Chien. Etant donné que vos hommes ne sont point encore éveillés, menez nous simplement à nos montures, nous nous occuperons de les seller.
   Comme Ser Allister acquiesçait derechef, Ingo leur indiqua les stalles adéquates, puis s’en fut promptement, prétextant une tâche quelconque à accomplir. Une fois en selle, le Chien et Allister empruntèrent le sentier cavalier qui contournait les jardins extérieurs pour se rendre à la ville. La population commençait à s’éveiller, et déjà des gens prenaient le chemin du château pour les doléances du matin. On entendait en plusieurs endroits le chant de quelques coqs, et des fumées grises et blanches s’échappaient des cheminées, charriant avec elles de bonnes odeurs de pain et de nourriture. Le Chien s’émerveilla une fois encore des rues bien dessinées et organisées du bourg, de ses bâtiments élégants, ses boutiques chamarrées, ses cours fleuries, ses parcs luxuriants, ses fontaines claires, ses bonnes gens heureux… La nuit avait emporté les fêtards mais quelques relents de liesse planaient encore dans l’air, à l’image des quelques acharnés qui déambulaient encore en titubant, une bouteille à la main. Les rues étaient jonchées de détritus, mais déjà des femmes s’affairaient à faire le ménage. Le Chien et Ser Allister attirèrent somme toute assez peu l’attention, les rares badauds assez lucides pour les apercevoir se contentèrent de les saluer d’une courbette à laquelle ils répondaient d’un signe de la main. Les gardes de la ville eux se cantonnèrent au salut militaire qu’Allister leur retournait.
   Ils passèrent devant une taverne de belle prestance, battant pour enseigne un poisson bariolé de mille couleurs, sous titrée ’Au Poisson-Rêve’. L’aîné Dodongo s’arrêta un instant, indiquant la bâtisse à son compagnon en faisant des cercles sur son ventre avec sa main.
   -C’est une bonne taverne?, demanda le Chien.
   Allister acquiesça, et ils reprirent leur route. Le Temple du Temps était situé tout à l’opposé du Consortium Aedeptus, et là où le collegium de magie avait choisi un blanc immaculé, les religieux avaient préféré un gris anthracite humble, conférant au lieu une certaine gravité. Le bâtiment en lui-même était du reste peu marquant, seuls se distinguant les longues colonnades qui flanquaient sa haute entrée et le sigle géant des Trois Triangles d’or qui ornait le sol du parvis. Les jardins, qui flanquaient l’ensemble du temple, de l’avant à l’arrière, étaient en revanche assez magnifiques, dominés par les trois teintes majeures : le rouge, le vert, le bleu, les couleurs des Déesses. De longues allées gravillonnées permettaient aux prieurs de trouver la paix au terme d’une promenade plaisante. Ser Allister et le Chien empruntèrent la plus directe.
   -Si l’Intemporel m’avait effectivement prévenu de votre visite, il n’avait pas mentionné que ce serait de si bon matin.
   Un colosse, que sa robe identifia comme un prêtre, se releva du massif de fleur dont il s’occupait. Son nez était énorme, carré, cassé plusieurs fois, ses lèvres épaisses, ses sourcils broussailleux, ses longs cheveux bruns compacts et emmêlés, mais cela n’empêchait en rien l’homme d’être tout de suite sympathique, de par son sourire, sa voix profonde et posée, ses gestes calmes et paisibles.
   -Je suis le père Reynald, se présenta-t-il en s’inclinant. Ser Allister, c’est un plaisir de vous revoir.
   L’intéressé s’inclina à son tour, puis le religieux reporta son attention sur le Chien.
   -Sa Sainteté se repose encore des événements de la veille.
   -Ho, je vois… Dans ce cas, nous repasserons plus tard, je suppose.
   -Nenni, messire. Je vais faire réveiller sa Sainteté sur l’instant. Elle serait contrariée de vous indisposer.
   -Ce n’est pas néce…
   -J’insiste, messire.
   Le Chien et Allister démontèrent de concert, et menant leurs montures par la bride, suivirent le prêtre. Au bas des marches, deux jeunes frères conduisirent leurs chevaux sous un arbre où ils les attachèrent à des branches basses, tandis que Reynald demandait à un troisième d’aller quérir l’Intemporel.
   L’intérieur du Temple était aussi fastueux que l’extérieur était sobre. Le plafond était beaucoup plus haut qu’on ne l’aurait imaginé, et sur toute sa surface s’étalait une magnifique fresque narrant la création d’Hyrule par les Très-Hautes, et les trois Triangles d’Or qu’elles laissèrent derrière elle pour assurer la prospérité de leurs enfants. La nef était assez longue pour accueillir plus de deux milles prieurs, et de longs bancs en bois fin laqué occupaient presque tout l’espace. Le soleil de la peinture était en réalité un énorme puits de lumière creusé dans la voûte, qui éclairait à merveille l’ensemble de la salle. De petites portes en bois ornaient les murs de droite et de gauche, par lesquelles les frères accédaient à leurs cellules et aux communs. A l’extrémité de la nef, un petit groupe d’homme semblait patienter devant une monumentale porte taillée dans la pierre, mais qui ne possédait pas de battant. Le Chien fut surpris de retrouver gravés dans le linteau les blasons des trois grandes familles -Le Rubis Couronné Dodongo, le Saphir émaillé d’Or Zora, et l’Emeraude ceinturé d’Or Mojo-, surmontés de l’Aigle écarlate coiffé des Triangles de la famille royale.
   -Qu’est-ce que cela, demanda-t-il en désignant la porte.
   -Ceci mène à la Chambre de l’Epée, où repose la Lame Purificatrice.
   -Qu’attendent ces gens?
   -Ils viennent tenter leur chance, afin de retirer la lame de la pierre. Depuis la dernière Cérémonie de la Grâce, beaucoup de pèlerin sont venus des quatre coins du royaume, croyant voir dans le phénomène qui s’y était produit le signe que l’épée cherchait son maître.
   -Je vois…, mentit le Chien. Mais ils se trompent, le maître de cette épée est déjà ici, c’est le sieur Link.
   -Nous verrons bien, répliqua Reynald. Je vais faire ouvrir la porte du Temps, pourquoi ne patienterez vous pas dans la Chambre jusqu’à que sa Sainteté puisse vous recevoir?
   -Soit.
   Le Chien et Allister traversèrent la nef d’un peu grave et discret, ne souhaitant pas déranger les quelques prieurs dans leur communion avec les Déesses. Les blasons au dessus de la Porte se mirent à scintiller, et cette dernière commença à s’ouvrir avec une infinie lenteur, dans un raclement de pierre des plus désagréables. Le groupe de hardi s’engouffra dans la Chambre dès que l’interstice entre les deux battants fut suffisamment grand, suivi par les deux hommes.
   La Chambre de l’Epée était une salle immense, mais sombre et dénudée. Seule une série de six magnifiques vitraux, perchés tout en hauteur, illuminaient le socle de la Lame Purificatrice et en faisaient chatoyer l’acier. L’arme en elle-même n’avait rien d’exceptionnelle : une lame large de quelques pouces, en bon acier irisé, et une garde taillée dans de l’améthyste pur, sertie de cristaux d’or brillants. Mais il s’en dégageait comme une force, une attraction, une aura, qui vous enjoignait malgré vous à la saisir et essayer aussi fort que vous le putes de la brandir.
   Allister s’adossa à un mur, croisa les bras, et attendit patiemment. Le Chien observa les tentatives veines des pèlerins, qui passaient dans le calme l’un après l’autre, et qui s’applaudissaient poliment après chaque essai infructueux. L’espoir faisait miroiter leurs prunelles lorsqu’ils gravissaient les quelques marches de pierre mais c’était la déception qui les ternissait lorsqu’ils en redescendaient.
   Les minutes passèrent. Il n’y avait déjà presque plus personne dans la Chambre.
   -Tout ceci laisse songeur, n’est-ce pas?
   Rauru l’Intemporel, vêtu de sa traditionnelle robe d’or et de sa large ceinture frappée des Triangles, se tint soudain près d’eux, observant l’épée en se frottant le menton.
   -Monseigneur, salua le Chien et lui et Allister s’inclinèrent révérencieusement.
   -Je suis navré d’avoir abusé de votre temps, mais je ne pensais pas que vous viendrez si tôt honorer mon invitation.
   -C’est ma faute, votre Sainteté.
   -Allons, ce n’est rien, ce n’est rien… Ha! Je vois qu’il n’y a plus aucun prétendant à la possession de la Lame Purificatrice.
   La face de Rauru s’éclaira d’un sourire comme il songeait soudain à quelque chose.
   -Ha! Messire, pourquoi n’essaieriez-vous pas?
   -Monseigneur?
   -De retirer l’épée, pardi! C’est le rêve de tout le monde, après tout.
   -Je… Vraiment, je ne pense pas qu’il…
   -Allons! Pas de manière avec moi. Allez-y, faites, insista le grand prêtre avec un signe de la main comme s’il le congédiait. Ha! Ser Allister, vous ici, c’est heureux. J’avais à vous entretenir…
   Indécis, le Chien fit quelques pas vers le socle de pierre. L’épée se tenait droite dans sa lumière, comme l’attendant, le défiant. Elle semblait l’appeler. Il posa le pied sur le premier degré, sans la quitter de l’œil. Il avait comme une appréhension à la toucher, à toucher la future lame de son maître. Il le ressentait comme une trahison faite à son seigneur, mais pourtant il ne parvenait pas à s’empêcher de vouloir la tirer. Avant de le savoir, sa main empaumait la poignée entourée de cuir tanné. Il glissa l’avant bras de sa main mutilée sous la garde, puis jeta un regard alentour. Personne ne l‘observait, Ser Allister et Rauru étant en plein discussion à sens unique. Le Chien reporta son attention sur l’épée, déglutit. Puis, il tira vers le haut, doucement.
   Et la Lame Purificatrice bougea.
   Le Chien la lâcha aussi vivement que s’il eut tenu un brandon ardent. Il se demanda aussitôt s’il n’avait pas rêvé, mais à son grand désarroi, la lame avait surgi de quelques millimètres hors de son socle. Paniqué, il se recula promptement, se retourna, et se glaça lorsque son regard croisa celui de Ser Allister, qui le contemplait en clignant des yeux, éberlué.
   M’a-t-il vu?, se demanda-t-il avec angoisse.
   Ni l’un ni l’autre ne bougèrent pendant un long moment. Rauru avait disparu, il n’y avait plus qu’eux dans la Chambre. Lentement, le chevalier leva les mains, et mima le geste de retirer la lame. Ayant peur de comprendre ce qu’il voulait signifier, le Chien secoua vivement la tête.
   -Non, je…, bafouilla-t-il, acculé, terrorisé. Il n’y a rien eu. Rien, rien.
   Il secouait toujours la tête, perdu. Que faire? Il ne parvenait pas à seulement soupçonner tout ce que cela impliquait.
   Cela n’implique rien du tout, résolut-il. A force de tirer dessus, l’un ou l’autre des pèlerins l’aura descellée, voilà tout.
   Ser Allister s’approcha, lentement. Quand il fut à un mètre seulement du Chien, il dégaina son épée, puis s’agenouilla devant son compagnon, la pointe de l’arme reposant au sol. Il baissa la tête et attendit. Même si son mutisme l’empêchait de prononcer un serment, le Chien comprit avec effroi que le chevalier lui jurait allégeance.
   -De grâce, relevez vous. Je n’ai rien fait qu’y méritât votre serment. Je… Je ne sais pas ce que vous avez vu, mais vous avez du être mystifié.
   Ser Allister se redressa, et ses yeux trahissaient sa pensée : quoi qu’aurait pu dire le Chien, le chevalier n’oublierait jamais ce dont il avait été témoin. Le manchot lui attrapa le bras.
   -Je vous en prie… Je… Gardez cela pour vous. Nul ne doit l’apprendre.
   Allister hésita une courte seconde, puis acquiesça. Ils sortirent de la Chambre, mortifiés. Le Chien lutta pour se composer un masque de flegme maussade. Il ne voulait pas alerter l’Intemporel ou n’importe lequel des prêtres qui officiaient. Le père Reynald vint les trouver.
   -Sur demande de sa Majesté Salomon, je ferme la Porte du Temps pour quelques jours. Le sieur Link sera le prochain à tenter sa chance.
   Le retour au château se fit dans une ambiance des plus étranges. Ils n’osèrent ni se regarder, ni tenter de communiquer.
   Link retirera l’épée, cela ne fait aucun doute. Ainsi, je pourrai avoir l’esprit tranquille. Oui, il me suffit d’attendre qu’il la retire… se répétait-il.
   Une fois parvenus aux écuries, ils laissèrent leurs montures aux soins des écuyers et se séparèrent après un regard incertain. Ser Allister prit le chemin de la salle du Trône, où il avait l’habitude de prendre part aux doléances. Un valet vint quérir le Chien.
   -Le sieur Link vous fait mander, messire. Il vous attend dans le salon de son Altesse Zelda. Je vais vous mener.
   Le salon en question était au moins deux fois plus spacieux que la chambre du Chien, et au moins deux fois plus luxueux. Tout respirait la prospérité et la grandeur, des lourds tapis écarlates aux tentures richement brodées, au mobilier de bois fin laqué, en passant par les dorures qui fleurissaient un peu partout. Un tableau très ressemblant de la princesse trônait sur le mur de gauche, et Link le contemplait depuis la porte-fenêtre à laquelle il était adossé. L’un des battants était ouvert, laissant filtrer une brise légère qui faisait voleter les fins cheveux blonds de l’homme. Il avait délaissé son bonnet emblématique et laissé libre sa chevelure. En contrejour, sa beauté avait quelque chose de presque terrifiant. La princesse se tenait dans un siège confortable, et elle posa sur le Chien un regard à la fois dégoûté et suffisant. Quant à Lady Saria, la fille de Lord Dumor, qui se tenait aux côtés de Zelda dans un siège identique, elle semblait s’interroger sur la présence du borgne.
   -Je vous assure, ma tendre, commentait Link sans se soucier de son serviteur. Le talent exquis de ce peintre n’a pas réussi à rendre totalement hommage à votre incommensurable beauté. Je doute, de toute manière, qu’une œuvre le puisse réaliser, tant votre joliesse irradie tel un soleil doré.
   Son Altesse rosit du compliment, portant un regard éperdu d’amour à son promis. Le Chien s’éclaircit discrètement la gorge avant de demander.
   -Vous désiriez me voir, sire?
   -En effet. Approche donc.
   Les abysses céruléens de son regard ne quittèrent pas le Chien une seconde tandis que ce dernier s’exécutait. Link attendit qu’il se fusse suffisamment approché, puis, sans prévenir, lui décocha un revers de la main droite d’une telle puissance que le Chien s’effondra au sol, la bouche en sang. Il releva l’œil, sujet à la terreur du canidé rabroué par son maître pour une faute dont il n’avait pas idée, et Link le toisait à présent, un masque de fureur sur le visage.
   -J’avais souvenir, commença-t-il d’une voix terriblement glaciale, d’avoir dressé mon chien afin qu’il accourût ventre à terre sitôt que j’aurais loisir à le siffler. Or, que je ne l’ai-je cherché en vain, ce matin, pour qu’on me dise qu’il était parti en promenade.
   La botte de Link se mit à marteler les flancs de son Chien, qui se recroquevilla sous la bastonnade, le souffle court. Il comprenait sa faute, et il savait qu’il méritait une juste punition.
   -A quoi me sert un chien aussi idiot et bouffon? En plus d’être laid serais-tu devenu inutile?
   -Je… Pardonnez moi, sire. Je ne le ferai plus, je le jure.    
   Link mit fin à sa fureur, renifla, se passa une main dans les cheveux.
   -Fais toi pardonner.
   Le Chien rampa, malgré la douleur de son ventre, de ses côtes, jusqu’à la botte de son maître qu’il baisa.
   -Ne vous l’avais-je point dit, ma tendre, que je l’avais bien dressé?
   -Si fait, mon promis, commenta Zelda avec de la jubilation dans la voix.
   -Messire, rétorqua Lady Saria, outrée pour sa part. Permettez moi…
   -Laissez, la coupa sa princesse. L’on ne vous a pas mandé votre avis.
   -Voilà qui est on ne peut mieux dit, glissa Link d’un ton doucereux. Maintenant, chien, déguerpis. Ta vue m’insupporte et est un affront à la princesse. Assure toi que l’on porte mes vêtements de veille dans mes appartements. Sa Majesté me lordifie demain.
   -A vos ordre, sire.    
   Le Chien se releva et, la tête basse, le buste incliné, recula jusqu’à atteindre la porte. Une fois dans le couloir, il fut presque aussitôt rejoint par Lady Saria qui, la mine soucieuse, le força à s’arrêter.
   -Messire, de grâce! Vous saignez!
   Le Chien se torcha la bouche, tituba, reprit sa route.
   -Ce n’est qu’un peu de sang.
   -Mais enfin! Comment pouvez-vous supporter pareil affront? Il vous a… humilié! Un vrai chevalier aurait aussitôt jeté le gant.
   -Je ne suis pas chevalier, petite dame, je ne suis qu’un chien. Je méritais cette punition.
   Et dans sa tête parut l’image de la Lame Purificatrice -la lame de son maître!-, et sa culpabilité crut.
   -Comment pouvez vous dire une chose pareille!, s’outragea Saria.
   Profitant de sa faiblesse passagère, elle le plaqua contre le mur, et le força à la regarder.
   -N’avez-vous donc aucune fierté? Aucun honneur?
   -Je… J’ai l’honneur de servir mon maître. Il a eu la bonté de me sauver la vie. Ce n’est que justice de le remercier. Laissez moi à présent, j’ai une mission à mener.
   -Certainement pas. Je vous emmène voir Maître Baelon.
   -Ce n’est pas nécessaire. J’ai… connu pire. Ca ira. Votre sollicitude me touche, ma dame, mais non contente d’être inutile elle n’est pas requise. Veuillez m’excuser.
   Il s’esquiva. Il était heureux pour Link, il allait enfin recevoir le fruit de sa longue campagne. Et lui, le Chien, le servirait jusqu’à son dernier souffle. Il s’était oublié un moment, avait fait du tort à son maître, mais cela ne se reproduirait plus.

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« Réponse #158 le: dimanche 04 juillet 2010, 18:07:14 »
Oh mais moi ça ne me dérange pas que tu postes un chapitre plus long, bien au contraire :niais: Et bien sûr, tu peux m'appeler Saku :3
J'ai encore adoré ce chapitre, et j'éspère que tu ne tarderas pas à poster la suite *regard suppliant*
J'ai quelques idées concernant le Chien, j'attends la suite pour voir si j'ai bien pensé :3 Sinon j'adore comment tu as imaginé Link pour cette fiction! Ca change vraiment, j'adore le voir avec son sale caractère de petit prétentieux par rapport au Link que moi même j'imagine, toujours bien gentil et serviable  huhu^^

Si elle est déjà écrite cette deuxième partie, tu peux déjà la poster hein *regard niais*

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La Tour du Rouge : Les Carnets du Mercenaire 7 à 10.
« Réponse #159 le: dimanche 04 juillet 2010, 19:23:40 »
J'ai lu le prologue de ton nouveau projet qu'est Triangle de Pouvoir. J'aime beaucoup. J'aime tout particulièrement l'idée de changer totalement les personnages. Un Tarquin bedonnant qui devient un Maître Sheikah agile. C'est tout bonnement bien trouvé. Tu joues avec nous car on s'attend à certaines choses, on a nos préjugés (Ah si Agahnim est dans le coup, c'est que ... ah bah non.) et en fait tu prends le contraire. C'est très bien joué.

Avant d'oublier, je tiens à signaler ce que je suppose être une faute. Tu parles d'une sanglante compagne. Tu ne voulais pas plutôt dire une campagne ? Enfin bon rien de bien grave. C'est toujours mieux que le singe de croix que j'ai repéré dans Vipère au poing ^^.

En tout cas, c'est un prologue long, mais qui remplit parfaitement son rôle : c'est-à-dire donner envie de lire la suite sans révéler l'intrigue (en tout cas pas trop). Je tâcherai de lire les chapitres existants pendant les vacances. Bonne continuation.

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« Réponse #160 le: lundi 19 juillet 2010, 20:21:26 »
Saku ==> N'hésite surtout pas à formuler tes idées quant à la suite, c'est toujours très intéressant pour moi de comparer avec ce qui est réellement prévu, et parfois vérifier si un effet désiré a eu le résultat escompté ^^ En tout cas d'avance désolé de ne pas poster la suite de Triangle, mais tu te doutes bien que si la deuxième partie du chapitre en cours était déjà écrite je l'aurais postée depuis longtemps :P Quoiqu'il en soit, encore merci de ton assiduité ^^

Yorick ==> Content de te revoir par ici! C'est toujours un plaisir ^^ Content que le prologue de Triangle et plus globalement le concept même de la ficiton t'ait séduit. N'hésite pas à donner  ton avis sur les chapitres suivants si d'aventure tu les lisais. Cependant rendons à César ce qui appartient à César Tarquin le Sheikah n'est pas "l'image" du Tarkin de Cocolint. En effet, quand je l'ai créé je ne me souvenais plus qu'un personnage de Zelda portait déjà ce nom! Pour la faute que tu as repérée, tu as bien sûr raison, et elle a été corrigée, merci bien. ^^ Merci en tout cas d'être passé, et n'hésite pas à revenir, ça me fait toujours plaisir!


Quant à moi je n'ai rien de "neuf" à vous proposer, je n'ai pas eu des masses de temps à consacrer à l'écriture ces derniers temps, entre un stage de dessin, Le Trône de Fer de George R.R. Martin (que je vous recommande chaudement à tous!), les préparatifs pour mes vacances, et deux/trois sessions de jeux vidéo par-ci par là (guère plus, je le jure :niak:)... Cela dit, j'ai entamé la suite de Triangle.


Par contre je vais enfin poster la 3eme et ultime partie des Carnets de Monarque, chose que j'avais promise il y a... pouh! On ne s'en souvient plus de mémoire d'homme, c'est dire! :niak: La parution va s'étaler sur la fin des vacances, surement jusqu'à la mi-aout, par contre je n'annonce aucune régularité, partant jeudi matin pour 3 semaines dans des lieux vierges de toute civilisation mon accès à internet sera des plus sporadiques, alors je sauterai sur les occasions qui se présenteront, j'imagine. Je sais que Monarque n'a jamais rencontré un succès fou, ici bas, mais il avait à l'époque deux/trois lecteurs et je leur dédie donc cette fin. :niak:

Bien entendu, poster la fin de Monarque précisément en ce moment n'est pas anodin. Cela fait quelques semaines que j'ai commencé à travailler sérieusement sur l'univers, et les choses étant bien avancées, à tous les plans, débutera durant ces vacances l'écriture de Monarque - Au Nom du Roi, une saga dans la continuité des Carnets qui feront pour le coup office de gros prélude. Rassurez vous, cela se fera bien entendu en parallèle de Triangle que j'escompte bien finir :niak:

Sur ce, bonne lecture, bonne vacances et à une prochaine fois!



________________


Résumé de la partie II/ Ashenvâl :
(Cliquez pour afficher/cacher)



Monarque commence ICI

La deuxième partie débute ICI


_________________

III / Räj'Alh


[align=center]1.[/align]


J'ai jeté un dernier regard en arrière. J'ai poussé un énième soupir.
"Je deviens trop vieux pour ces conneries, j'ai dit."
Je me plaisais bien, ici à Château-Abbendal. Devoir quitter ce que je considérais comme un foyer me faisait mal au coeur. Mon nouveau frère d'honneur, Augustin Abbendas, allait beaucoup me manquer, tout comme Tapinois, Bière, Rose, Ken, Ciguë, Tekno et Capuchard. Mais on ne peut pas aller à l'encontre des ordres.
"Trop vieux?, m'a fait La Dame d'Ecarlate. Et moi, je dois dire quoi alors?"
Je l'ai regardé avec des yeux blasés. La première fois que j'ai rencontré cette femme, elle s'appelait Hélène. Je venais de tuer son mari et l'avait ligotée et laissée pour morte avec ses enfants au bord d'un chemin.
A présent, elle chevauchait de concert avec moi, partageait ma couche et mon coeur, et était la femme la plus respectée de ce royaume. Il y avait de quoi faut dire. En sus de sa beauté et de sa magnifique crinière de cheveux roux flamboyant bouclés, elle faisait une excellente bretteuse. Je n'ai vu que Tapinois pour la mettre à terre, et Capuchard, Abbendas et Araignée pour faire ex-aequo. Personnellement, je préfère mettre ma fierté virile en sécurité. La Dame d'Ecarlate est un nom bien trop pompeux et long pour nous autres, petites gens. Puisque dorénavant elle fait partie intégrante de Tempête du Chaos, nous l'appelons Colichemarde, en référence à son arme de prédilection. Pour combattre, elle s'équipe à la manière des spadassins lourds. Une demie cuirasse moulante avec gorgerin, épaulette et protections en plaques sur le côté gauche, le tout par dessus une chemise de maille. Son épée ainsi qu'une lame plus courte de parade lui battent les flancs.
A la fois efficace et foutrement attirant. Tous les hommes se tournaient sur son passage. En 5 mois, on peut dire que la transformation a été radicale.
"Le temps ne semble pas avoir de prise sur toi, sorcière, lui ai-je répondu en tirant la langue."
J'ai fait passé l'étendard dans mon autre main, pour soulager un peu mon épaule. Elle m'a souri et on s'est embrassé par dessus nos canassons.
"Où allons nous?..."
Spektrum se tenait de mon autre côté. Il regardait le soleil se lever avec ses yeux à faire pleurer une tombe. Nous chevauchions au milieu de la colonne. Nous étions environ 500 à être envoyés vers le Nord, des soldats d'Abbendal et une égale proportion d'homme du 6e. Tout ce petit monde commandé par Kerrighton, le second du capitaine. Un con fini.
"J'en sais rien. Tout ce que je sais, c'est qu'il y a eu du grabuge dans quelques bleds paumés, et que l'armée de Cygne n'arrive pas à régler le problème seule. Donc, nous voilà. On nettoie tout ça vite fait et on rentre se coucher."
Spektrum a hoché la tête, pensif. Il devait certainement se demander, à raison, pourquoi lui était là alors que les autres étaient restés au château à se tourner les pouces en buvant de la bière.
"Si je t'ai demandé expressément de venir, c'est parce que les rapports signalent que de la magie pourrait éventuellement être à l'oeuvre là bas."
Il a hoché la tête de nouveau. Je n'arrive toujours pas à cerner ce type, même si je l'apprécie de plus en plus. Il ne parle jamais de son passé d'avant Kerdanac, mais je suis certain que ça doit pas être tout rose.
Bon. Je me suis levé sur mes étriers, pour jeter un coup d'oeil derrière moi. On avait avancé d'environ cinquante mètres depuis la dernière fois.
Je hais voyager avec une armée.


[align=center]2.
[/align]


Il ne restait plus grand chose du premier village que nous avons traversé. A part du sang séché et une odeur de pourriture et de mort. Pas un cadavre. Pas un os. Pas une personne encore en vie ou un petit animal. Les bâtiments n'avaient pas été incendiés mais vandalisés et saccagés. Un spectacle de pure désolation.
"Ce n'est pas l'oeuvre de bandits, m'a dit Kerrighton en approchant sa monture de la mienne. Ni même d'une armée de métier.
-Ha ouais?
-Oui. Les objets de valeur n'ont pas été emportés. Tout est encore là. Et il y avait pourtant un petit et coquet butin. Du nouveau de votre côté?"
J'ai haussé les épaules.
"Je vais voir."
Tendant l'étendard à ma douce, je suis descendu de cheval et ai fait signe à Spektr de me suivre.
"Tu sens quelque chose?, lui ai-je demandé quand nous nous fûmes un peu éloignés.
-Comme toi... Il y a de la magie à l'oeuvre...
-Ouais. Mais je vois pas quoi. Et pas un indice!
-Le sorcier qui a oeuvré ici est habile. Il n'a pas laissé un seul résidu de mana. Il faudra faire attention."
J'ai hoché la tête, pensant la même que chose que lui. Je suis retourné informer Kerrighton de notre opinion. Ca n'a pas eu l'air de lui faire franchement plaisir.


[align=center]3.[/align]


Les charniers fantômes se sont enchaîné avec une morbide monotonie. Le seul point positif, c'était qu'on gagnait du terrain sur nos mystérieux assassins. Spektrum m'a fait judicieusement remarqué qu'à l'allure où nous allions, il se pouvait avec de bonnes chances que ces mêmes assassins aient ralenti dans le seul but qu'on les rattrape.
Pas faux.


[align=center]4. [/align]


Il n'y a pas eu un seul cri. Les ombres sont sorties des bois sans un seul bruit. Elles ont tué les sentinelles sans se faire remarquer, et se sont glissées dans le campement. Elles ont massacré au petit bonheur la chance allégrement, puis une fois qu'elles eurent jugé avoir fini le boulot, sont reparties. Personne ne s'est réveillé.
Des cris de panique, des jurons, des bruits de ferrailles m'ont sorti des limbes à l'aube. J'ai réveillé ma tendre et Spektrum puis me suis levé. Tout paraissait normal, exceptés le sang qui maculait le sol et les toiles de tentes, les cadavres qui jonchaient le sol.
Un vrai massacre.
J'ai harangué un soldat qui courait partout avec un air éberlué.
"Hé, toi là! Qu'est-ce qui s'est passé, bordel?
-'Sais pas m'sieur. Je crois que le sergent vous cherche."
On s'est hâtez tout trois vers la tente de Kerrighton. La couleur de son visage oscillait entre l'écarlate de la colère, et la pâleur de la panique.
"Monarque!, il a aboyé. Je veux des explications. Maintenant!"
Je l'ai regardé d'un oeil morne. Depuis quand je cachais des boules de cristal dans mes manches?
Elles sont bien trop petites.
"Arrête de jouer au plus fin avec moi!"
A présent il hurlait franchement. La situation lui échappait complètement.
"Répond!
-Il est vrai!, ai-je rétorqué en haussant le ton. Que mon noble anus regorge de trouvailles, mais hélas il n'y a pas dedans le don d'omniscience. Monsieur."
Il a frappé avec son pied dans la table de campagne. Elle s'est renversée sur le sol. Les autres officiers n'ont pas moufté. Kerrighton a fait quelques pas rageurs puis s'est assis sur un tabouret en se prenant la tête dans les mains. On a attendu. Un sous-officier a fini par se ramener avec un rapport. Il était plus pâle que la mort.
"Au rapport, monsieur.
-Combien?, a demandé Kerrighton sans même le regarder.
-106 monsieur.
-Des blessés?
-Aucun, monsieur.
-Tu peux disposer. "
Le sous-off a salué, hésité, puis fini par demander.
"Monsieur... Que... Qu'est-ce que c'était?"
Kerrighton a relevé lentement les yeux. Rarement j'avais vu un regard aussi furieux. On aurait dit qu'il pouvait transpercer le pauvre homme du regard.
"L'ennemi nous a pris par surprise, ai-je fait, pressentant que Kerrighton allait faire ou dire une bêtise. Cela ne se reproduira pas. Maintenant nous savons qu'ils sont pas loin. Fais passer le message. Que chacun soit prêt à tout instant. Cette technique perfide nous apprend que nous sommes en large surnombre, sinon ils auraient tenté une attaque frontale. Tout va bien se passer. Va."
Le sous-off m'a jeté un drôle de regard, du genre "mais c'est qui ce gus?" mais il a quand même salué et est ressorti à la course. Kerrighton s'est soudain relevé.
"Rassemblez vos hommes. Nous levons le camps. Nous sommes trop exposés dans cette clairière. Rompez."
On a tous acquiescé, et tourné les talons.
"Monarque. Reste."
J'ai soupiré. Colichemarde m'a étreint la main en signe de compassion mais est quand même sortie. Kerrighton a relevé la table et remis les cartes en place.
"Merci, qu'il m'a dit."
De surprise, j'ai rétorqué : "Hein?
-Je t'ai remercié, a-t-il grogné, en évitant mon regard. Pour ce que tu viens de faire. Si tu n'étais pas intervenu j'aurais étripé cet incompétent moi même."
J'aurais bien aimé lui dire que j'en avais autant à son service.
"Je m'emporte trop, la surprise et l'angoisse m'ont déstabilisé. A présent ça va mieux.
-Bien. Monsieur.
-Tu as déjà du en vivre beaucoup, des situations comme celles-ci, il a fait en ricanant nerveusement.
-Ouais. La magie est une des pires saloperies de ce monde...
-La magie?!"
Il s'est soudain arrêté dans son mouvement en me jetant un regard abasourdi.
"Et ben... Ouais, c'est ce que j'ai dit.
-Tu penses que de la magie a été déployée dans cette attaque nocturne.
-Évidemment. A moins que nos mystérieux ennemis soient des ombres, il a fallu le couvert de la sorcellerie pour opérer cette boucherie sans réveiller quiconque.
-Quelle genre de magie?
-D'un type qui masque les sons. J'en connais un moi même.
-Pourquoi pas un sort somnifère?
-Moi et Spektrum l'aurions senti autrement.
-Ha."
Il a acquiescé pendant une poignée de secondes, pensif.
"J'aimerais que toi et ton subalterne pensiez à une parade efficace aux assauts magiques de l'ennemi.
-Ce sera fait."
J'ai salué et suis sorti. Mes acolytes m'attendaient.
"Alors?, m'a demandé Hélène. (Je continue d'employer ce nom dans les écrits, car c'est plus rapide à écrire.)
-Alors lui et moi on a du boulot.
-De quelle nature?...
-On va jouer aux apprentis trappeurs. On va créer des pièges.

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« Réponse #161 le: vendredi 20 août 2010, 14:13:50 »
Hop, me revoilà! Avec une surprise, qui plus est, car voici la deuxième et dernière partie du chapitre X de Triangle de Pouvoir.

Retrouvez également Les Carnets de Monarque à la suite. Le rythme de parution de ces derniers devrait d'ailleurs se régulariser.


Sur ce bonne lecture à la prochaine!



________________________

[align=center]X
-Le Chien-
(2e partie.)[/align]



Heureusement, il n’avait rien de cassé cette fois-ci. Juste la lèvre inférieure éclatée. Il se rendit dans sa chambre. Malon n’était plus là, et il s’en félicita. Il pénétra dans la salle d’eau attenante, et se lava du mieux qu’il put. L’hémorragie finit par se stopper d’elle-même. On vint le mander pour le déjeuner deux heures plus tard, et c’est la tête vide qu’il pénétra dans la vaste salle qui avait accueilli le banquet de la veille. La plupart des tréteaux avaient disparu, et seules demeuraient deux longues tables en chêne de part et d’autre de l’estrade royale. Pour les repas ordinaires, le roi choisissait les personnes qui partageraient son pain. Et il n’y en avait pas beaucoup, ce midi là.
   Sur l’estrade, le roi Salomon, les traits tirés et soucieux, chipotait dans un plat de viande, seulement flanqué de Tarquin et de son fils le prince Nohansen. Ser Allister mangeait en vis-à-vis de son père, aux côtés duquel était assise Feena Hurlebataille. Il n’y avait personne d’autre. Maître Baelon fit installer le Chien à la droite de Ser Allister puis se retira tandis que les deux hommes échangeait un léger signe de tête gêné. Des serviteurs lui servirent aussitôt une coupe de vin et posèrent devant lui un tranchoir sur lequel reposaient quelques tranches de viande froide agrémentées de légumes frais. Personne ne parlait, et l’ambiance était des plus pesantes. En relevant l’œil le Chien croisa le regard de Feena qui le salua d’un hochement de tête.
   -La reine s’excuse, finit par dire Salomon et sa voix raisonna dans la vaste salle. Sa… condition, ne lui permet plus de quitter le lit.
   Les têtes se baissèrent, les yeux dans la nourriture. L’humeur morose du repas tranchait avec la liesse de la veille. C’en était presque irréel.
   -J’avais fait mander le sieur Link, et son lieutenant Colin, continua le roi d’une voix un peu ragaillardie, mais le premier s’est retiré pour sa journée de veille, et ma fille a décidé de le seconder dans la tâche, quant au second… il supporte moins bien le vin.
   Un rire léger fit écho à la dernière remarque, mais bien vite un silence pesant s’abattit sur l’assemblée.
   -Où est le bouffon?, réclama Salomon. Ma table est plus glaciale qu’un tombeau. Je veux du rire et des chansons.
   Tingle Tingle fit son entrée dans la grande salle quelques minutes plus tard. Le Chien le contempla réellement pour la première fois. Il fut surpris de trouver quelqu’un de plus laid encore que lui. Le bouffon était un nain difforme, aux jambes arquées, au nez crochu et vil, aux yeux noirs et débiles, au sourire édenté et moqueur. Il était presque tout entier couvert d’une combinaison de soie verte qui dissimulait aussi le sommet de son crâne ceint d’une couronne à grelots. Il marchait en canard, et sa voix de crécelle était des plus effroyables. Quand il riait on craignait que le verre cassât. Le Chien ne trouva pas le terme de bouffon adapté au personnage. Il lui évoquait plutôt quelque gnome malicieux et fourbe des contes qu’il entendait petit, de ces enfants qui disparaissaient dans l’impénétrable et mystérieuse forêt qui cachait la citadelle de Boisperdu pour n’en jamais revenir.
   A peine le nain fut-il entré que quelques gloussements se firent entendre, les yeux braqués sur la démarche idiote et vacillante des jambes handicapées. Peut être était-ce car lui-même était hideux, mais le Chien ne trouva rien d’amusant dans ce spectacle. Il le trouva au contraire tout à fait pathétique. Tingle Tingle fit apparaître dans ses mains quelques balles colorées avec lesquelles il se mit à jongler. Il les lançait de manière à ce qu’elles retombassent sur sa tête, et en profitait pour placer un festival d’expressions comiques, peine, désarroi, douleur, surprise. Cela eut au moins l’effet de dérider Salomon, qui semblait prendre grand plaisir des pitreries de son bouffon.
   La suite du repas se déroula de façon monotone, rythmée par les bouffonneries et les rires. On avait fait venir quelques musiciens pour égayer un peu le jeu de Tingle Tingle, et le Chien préféra apprécier les mélodies que les cascades pitoyables du nain. A sa gauche, Ser Alliser avait fermé les yeux, une coupe de vin à la main, et tendait l’oreille aux instruments avec un sourire charmé.
   -Majesté, majesté!, cria soudain le bouffon avec une voix anxieuse, tirant le Chien de ses réflexions.
   -Qu’y a-t-il donc?  Parle!
   -Majesté, pardonnez moi, pardonnez moi, mais il y a une rumeur affreuse qui circule, en ce moment.
   -De quoi en retourne-t-il?
   -Et bien…
   Tingle Tingle se pencha vers le roi en jetant des coups d’œil alentour, comme un conspirateur sur le point de révéler un secret capital.
   -Il paraîtrait que sa majesté… accepte des chiens à sa table!, explosa le bouffon en riant comme un forcené. Et que… et que…, s’étranglait-il entre deux hoquets, même que les gens vous appellent le Maître Piqueux! Hahaha!
   Une chape glaciale s’abattit sur la grande salle, malgré les rires de Tingle Tingle. Les coupes restèrent en suspens à mi chemins des lèvres, les couverts firent de même et la musique cessa. Le visage de Salomon passa du rose au rouge en quelques secondes, un rouge de fureur. Une veine saillit sur sa tempe et il abattit son poing si fort sur la table que les tranchoirs se renversèrent.
   -Hors de ma vue, bouffon de malheur!, ordonna-t-il d’un ton impérieux. Gardes! Jetez moi cette canaille dans les cellules pour deux jours, qu’il apprenne à tenir sa fichue langue!
   Deux hommes en armes s’approchèrent et saisirent chacun le nain sous une aisselle. Ce dernier ne semblait pas apprécier la situation à sa juste valeur, car il ne cessait de hurler son hilarité, ses jambes gigotant toutes seules comme agitées de spasmes. Ses yeux se posèrent sur le lieutenant de Link, et il se mit à crier :
   -Pas plus loyal qu’un chien! Ya pas plus loyal qu’un chien, pas vrai?  Malheur à qui trahit la main du maître! Malheur, malheur!
   Et là-dessus de hurler comme un loup. Ses cris raisonnèrent une longue minute dans la grande salle, pendant que le roi, toujours ivre de rage, retombait dans son siège.
   -Il m’a coupé l’appétit, ce corniaud là!, maugréa-t-il.
   Puis se tournant vers le Chien.
   -Veuillez pardonnez. Les mots ne me permettent pas d’exprimer pleinement toute la mesure de la honte que j’éprouve à l’instant. Insulter un invité à ma propre table! Je suis humilié!
   En proie à un certain malaise, l’intéressé s’éclaircit la gorge et se força à un léger sourire qui lui arracha une terrible souffrance.
   -Ce… Ce n’est rien votre majesté. Il ne pensait certainement pas à mal.
   -Même les idiots ont le droit d’être respectueux!, répliqua Salomon. Je me retire,  qu’on fasse mander maître Baelon dans la chambre de la reine, acheva-t-il à l’adresse de Tarquin.
   Ce dernier acquiesça, et comme la retraite du roi signifiait le congé pour les autres, chacun sortit de table et retourna vaquer à ses occupations. Le Chien aurait aimé poser certaines question à Ser Allister, mais le mutisme de celui-ci empêchait la chose. Il se fit alors un devoir de sortir Colin du lit, car en tant que lieutenant officiel il se devait d’être irréprochable. Mais une fois dans le couloir de sa chambre, il tomba sur Feena Hurlebataille qui semblait l’attendre, les bras croisés, adossée au mur.
   -Tu l’as touchée?, demanda-t-elle de but en blanc.
   -Plaît-il, madame?
   -La petite putain qu’ils t’ont donné pour chauffer tes draps, tu l’as touchée?
   -Malon. Ce n’est pas une putain, mais une simple courtisane. Elle se contente d’exécuter les ordres qu’elle reçoit, veuillez ne pas la juger.
   -Ca ne me répond pas.
   -Non, je ne l’ai pas touchée. De toute façon, pardonnez moi mais je ne vois pas en quoi cela vous concerne.
   -Tout ce qui te concerne me concerne.
   -Pardon?
   -Surtout en ce qui concerne la putain.
   -Courtisane.
   -Qu’importe. Tiens le toi pour dit : touche la et tu auras à faire à moi. C’est clair?
   -Parfaitement. Ce n’était de toute manière pas dans mes plans.
   -Tant mieux.
   -Puis-je vous…
   -Non. J’ai fait jeter le gringalet dans un bac d’eau froide, il empestait l’alcool.
   -Ha. Je n’ai plus rien à faire ici alors. Je vais me retirer.
   -Oui, c’est cela.
   Le Chien se retourna, et fit mine de partir quand la voix de Feena s’éleva à nouveau.
   -En fait, tu dois aimer ça.
   -Madame?
   -Te faire humilier. Comme un chien.
   Son ton était cassant et méprisant.
   -Chaque fois que le blondinet te siffle tu rappliques ventre à terre, et qu’importe toutes les horreurs qu’il te fait subir tu ne le sers qu’avec plus d’ardeur encore. Et tout à l’heure, n’importe quel homme avec deux doigts d’honneur aurait réclamé réparation. En fait tu n’as aucune estime de toi-même. Tu n’es bon qu’à servir un maître. Comme un vrai chien, en soi.
   -Le sieur Link m’a sauvé la vie, ce n’est que justice de le remercier pour cette bonté.
   -Bonté, hein?, ricana Feena dans son dos. Tu es d’un pathétique, Locke Sanks. J’avais du respect pour toi, avant. Mais maintenant je te vois comme tu es. Mon cœur saigne, que le meurtrier de mon fils et de mon compagnon ne soit qu’un misérable pleutre obséquieux.
   Elle cracha.
   -Un homme qui a voué sa vie à un autre n’est plus un homme.
   Le Chien encaissa les insultes sans broncher. Il avait l’habitude que les gens ne comprissent pas la relation qui l’unissait à Link. Mais ce n’était pas pour autant qu’il aimait  être dénigré. Sans plus attendre, il s’éloigna et oublia l’incident. Il profita de la journée pour inspecter la vingtaine de barbares qu’ils avaient amenés et fut soulagé de les voir paisiblement jouer aux dès dans leurs quartiers. Après l’effervescence de la veille le château semblait bien calme, presque désert. Vers le milieu de l’après-midi, il héla un serviteur et lui demanda où se trouvait dame Laruto, mais il lui fut répondu qu’elle était sortie, avec sa maîtresse et Lars, se promener. Etrangement déçu, il se rabattit sur la cour intérieure qui faisait office de champ d’entrainement à l’art martial. Elle était déserte, à l’exception d’un vieil homme bedonnant assis sur un tabouret, occupé à affûter une lame avec une pierre à aiguiser. Le Chien ne voulant pas le déranger, il fit mine de s’éloigner mais l’autre le héla sans même relever la tête de son ouvrage.
   -Bien le bonjour, messire Chien!
   -Bonjour, messire…?
   -Talon.
   -Ser Talon, s’inclina roidement le Chien.
   Le bonhomme eut un sourire aimable et après avoir observé son ouvrage d’un œil critique, décida d’aller reposer la lame sur le râtelier. Cela lui prit un certain temps, car sa jambe droite pendait derrière lui comme un poids mort, et il devait la ramener avec ses bras à chaque pas.
   -Ma réputation me précède.
   -Tout le monde connaît Ser Talon contre le Seigneur des Bois.
   -Ha! (Le sourire de Talon se changea en une grimace aigre.) Cette fable insipide. N’en croyez pas un mot, messire. En vérité, je n’ai fait que me jeter en avant en hurlant comme un porc pour le faire décamper. Cela a permis aux gardes de mettre la bête à mort, mais j’en ai payé le prix.
   Il tapota sa jambe estropiée.
   -Pourtant, vous voilà maître d’arme du roi.
   -Bah! Une bonté de Sa Majesté. Quand j’étais petit, j’accompagnais mon père ici au château, lorsqu’il livrait ses armes, ses armures et ses fers à cheval. Moi, je regardais les chevaliers, les vrais, s’entraîner à l’épée. A force, j’ai retenu deux, trois choses. Mais je crains que ce ne soit là tout.
    -Si vous avez su vous maintenir toutes ces années, je doute que vous n’ayez quelques talents, Ser.
   -Bâh! Vous êtes juste trop poli, messire. Je ne suis qu’un vieil estropié. Par contre, j’ai entendu bien des choses sur vos prouesses guerrières, messire.
   -Des fables, je crains. J’ai seulement eu la chance de survivre à cette guerre. On y payant mon propre prix.
   Un sourire étira les lèvres de Talon.
   -Vous pouvez peut-être mystifier tous ces nobles prétentieux, mais moi on me l’a fait pas. Ya qu’à voir la façon que vous avez de vous déplacez. Vous êtes à l’affût, près à tout. Un homme pourra surgir derrière vous à l’instant, brandissant un poignard, qu’il se retrouvait de suite au sol, désarmé et en fâcheuse posture. Regardez-vous! Un colosse.
   -Je ne suis qu’un estropié, comme vous, dénia le Chien. Comme je l’ai dit, je n’ai eu que de la chance. Le sieur Link est bien plus adroit que n’importe lequel d’entre nous.
   -Les blessures que vous avez reçues… Bien d’autres hommes auraient pris leur retraite du métier juste pour une seule d’entre elles. Mais vous avez continué à lutter.
   Mal à l’aise, le Chien chercha vainement quelque chose à dire. Mais ce fut Ser Talon qui le secourut.
   -Son Altesse le prince ne cesse de me tanner le cuir à votre propos. Il est aussi piètre escrimeur que je suis bon danseur mais il mourrait de joie si vous lui donniez une leçon.
   Le Chien revit le visage de Nohansen, le soir du banquet et lors de leur arrivée, qui ne cessait de le dévisager avec comme de la déception et de l’excitation.
   -Je… Heu… J’en serai honoré.
   -A la bonne heure. Passez donc un de ces jours, nous nous entraînons dans l’après-midi.
   -Je n’y manquerai pas. Dites moi, Ser. Mon maître s’est retiré pour sa journée de veille mais… qu’est-ce exactement?
   Talon s’empara d’une autre lame sur le râtelier et passa un doigt sur le fil, jugeant si un affûtage était nécessaire. Décidant visiblement que oui, il retourna s’assoir sur son tabouret et se remit à l’ouvrage.
   -La charge de Lord est quelque chose d’important et de pesant. C’est une grande responsabilité. Tout candidat doit se retirer un jour et une nuit à l’écart du reste du monde pour prier les Déesses de lui accorder force, courage et sagesse dans l’exercice de ses fonctions, dans la défense de son peuple et de sa nation, ainsi que dans la gérance de son domaine.
   -Vous avez dit qu’un veilleur devait se retirer du reste du monde mais la princesse accompagne le sieur Link, pourtant.
   Talon haussa les épaules. Sa pierre crisser sur l’acier en produisant des étincelles.
   -La famille royale descend des Très-Hautes Elles-Mêmes. Les lois des mortels ne s’appliquent pas à elle. De surcroît, Son Altesse sera bientôt l’épouse légitime de votre seigneur. Il n’y a rien d’étrange là dedans.
   Le Chien acquiesça, songeur.
   -A propos de maître Tarquin je…
   -Si vous voulez mon avis, messire, vous feriez bien de vous tenir aussi éloigné que possible de cette bête là.
   -Qui est-il exactement?
   -Le maître du Sheikah. Un foutu espion, un assassin, un fourbe, un sournois, un comploteur. Mais le premier et le dernier rempart de Sa Majesté. Gardez vous de lui.
   -Je le ferai. Bonne journée, Ser.
   -Bonne journée, messire.
   Le Chien se détourna et fit mine de sortir de la cour quand la voix de Talon le rappela.
   -Messire!
   L’intéressé se retourna. Le vieux chevalier examinait son travail d’un œil critique.
   -Je ne suis peut être qu’un vieil estropié, mais s’il arrivait quoi que ce soit à ma fille, je trouverais bien les ressources pour botter quelques fesses.
   -Je ne la toucherai pas. Je vous le jure.
   -Je sais que vous ne le ferez pas, messire. Mais tous n’ont pas votre irréprochabilité.
   La bibliothèque royale était grande, très grande, trop grande! Il y avait là plus de livres que le Chien n’en avait contemplés de toute son existence, et plus qu’il pensait qu’Hyrule en contenait. Il devait falloir plusieurs vies pour lire tout ça! Malgré ses difficultés, le Chien aimait bien lire. Ses parents n’avaient jamais appris, eux, et il savait qu’ils auraient été fiers de savoir que lui y parvenait. De plus, la lecture était un formidable moyen d’accès à la connaissance, et la connaissance ne rendait les hommes que meilleurs. Du moins c’est  ce qu’il croyait sincèrement. Il parcourait de l’œil les rangées et les rangées de tranches gravées à l’or fin, enluminées, décorées de dorures et d’arabesques. Certaines écritures étaient trop stylisées pour qu’il les déchiffre, et certains titres étaient écrits dans des langues qu’il ne connaissait pas. De sa main valide il effleurait le cuir des couvertures, s’imprégnant de la bonne odeur de poussière, de moisissure, d’encre et de parchemin. Le rayon qu’il observait semblait être réservé à l’histoire. Un gros volume rouge attira son attention, et le dégageant de son rayonnage. Il était lourd, et son titre s’étalait sur toute la moitié supérieur de la première page : « Chroniques d’Hyrule. » Une carte détaillée d’Hyrule annotée de pates de mouche illisibles couvrait les deux premières pages, et le Chien s’attarda un moment à la contempler. Il essaya de retrouver le village où il était né, dans le Sud, mais il n’y figurait pas.
   -Lannel a un style épouvantable, murmura quelqu’un dans son dos. Vous devriez plutôt essayer Ordin, il est plus abordable et bien plus intéressant.
   Le Chien se retourna vivement, et fit face au regard aveugle de Fado le Faiseur de Vents. Ce dernier se tenait légèrement en retrait, les mains dans le dos comme un vieillard, un léger sourire sur les lèvres, la tête légèrement penchée comme s’il écoutait quelque chose. Comment a-t-il pu voir ce que je lisais? se demanda le Chien. Ce petit bout d’homme le mettait curieusement mal à l’aise. Peut-être était-ce son éternel sourire, ou bien ces yeux fermés qui semblaient tout voir.
   -Je… déglutit le guerrier, merci, j’y songerai.
   Il reposa le volume dans son rayon.
   -C’est curieux, souffla Fado.
   -Qu… Quoi donc?
   L’homme enfant pencha un peu plus la tête.
   -Vous ne croyez pas à la magie, ni au divin.
   -La magie, certes non, mais Les Déesses veillent sur…
   -Non, fut-il coupé. Non. Non. Vous les avez maudites le jour où vous avez perdu votre main. Et vous les avez reniées le jour où vous avez perdu votre œil.
   Le Chien se glaça. Instinctivement, sa main valide se porta doucement vers la poignée de son épée.
   -Cela ne me dérange pas vous savez. Chacun est libre de ses croyances.
   -Et… En quoi croyez vous, messire?
   -Moi? Je crois le vent.
   -Le vent, messire?
   -Oui, le vent…
   Fado se détourna légèrement, comme si tout à coup leur conversation ne l’intéressait plus.
   -Le vent parle, savez-vous? Il raconte bien des choses intéressantes. Bien des choses. Des choses que lui seul sait. Il suffit de savoir l’écouter. De savoir le comprendre. Pas vrai… Locke Sanks?
   Le Chien resta silencieux un moment. Il observait le visage de son interlocuteur, dont le sourire n’avait pas bougé d’un iota. Qui est-il?
   -Qu’avez-vous dit?
   -Locke Sanks. C’est bien votre nom, n’est-ce pas?
   -Oui, mais comment…
   -Le sais-je? Ha! On me l’a murmuré.
   -Qui? Maître Tarquin?
   -Ho non! Non, non, non! S’exclama Fado d’un air horrifié. L’Ombre est mauvaise. Il faut en prendre garde. Je n’ai rien à voir avec elle. C’est le vent, messire. Le vent. Il murmure votre nom sans cesse depuis des mois. Le vôtre, et bien d’autres.
   -Lesquels?
   Fado l’ignora.
   -Vous l’entendez, messire?
   -De quoi? Le vent?
   -Non, messire. Les sanglots et le fracas des armes.

[align=center]FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.[/align]   


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[align=center]5.[/align]

   
Ils sont revenus la nuit suivante. Mais cette fois on était prêt. Le camps avait été installé à un lancer de pierre de la Glorieuse, la rivière qui traverse une bonne partie des Royaumes Centraux en prenant sa sources dans la chaîne de montagnes du nord. La rive ouest proposait un terrain plat et dégagé d'une largeur de 300 mètres avant le début d'une forêt d'assez grandes dimensions.
Un trait de lumière a fusé vers le ciel en produisant un son strident. A son zénith, il a éclaté en une myriade de petites sphères lumineuses qui sont redescendues à ras du sol afin de produire de la lumière. Ceux qui dormaient se sont réveillés fissa. Les sentinelles ont été les premières à se glacer d'épouvante en découvrant nos assaillants. Malgré tout, elles ont engagé la combat, rapidement rejointes par le reste de la troupe.
Les soldats adverses se sont concentré sur la partie nord-ouest du campement. Ils sortaient du couvert du bois en ordre désordonnés. Ils marchaient lentement, mais d'une façon étrangement régulière. Ils ne chargeaient pas, ni ne criaient. D'ailleurs, ils ne produisaient aucun bruit.
Nous avons loupé le début de l'attaque, Hélène et moi. Nous étions occupés, un peu plus loin, derrière un rocher sur un tapis de mousse.
"On a de la visite, ai-je dit lorsque mon signal d'alarme m'est parvenu."
On a échangé une dernière étreinte puis on s'est rhabillé et mis en route. On a poussé nos montures au galop jusqu'au sommet d'une petite colline boisée qui surplombait le camp à environ 400 mètres. De là la vue était imprenable.
Un relent de magie corrompue flottait dans le vent, étrangement familier. Privé de son élément de surprise, l'attaque ennemie ne valait plus un clou. Nos hommes les ont rapidement taillés en pièce et remporté une victoire éclaire.
Ma tendre et moi sommes redescendus sans trop nous presser. Le paysage était beau. Enfin, il devait l'être, vu qu'on y voyait pas grand chose dans le noir. On restait aux aguets, au cas où l'ennemi aurait posté des hommes dans le coin.
"Qu'est-ce que tu penses de tout ça, chéri?, m'a demandé Hélène alors qu'on approchait du camp."
J'ai essayé d'estimer les dégâts mais j'y voyais goutte. Tout ce que je voyais c'était quelques tentes renversées.
"De?
-De tout ça.
-J'en sais rien. Tout ce que je sais c'est que ça pue. J'aime pas trop savoir un sorcier perdu en liberté. Surtout quand il veut notre peau."
Elle a acquiescé. Ses boucles rousses se sont agitées mollement. (J'adore quand ils font ça.) A présent, nous étions à quelques mètres de notre campement. Je pouvais entendre les soldats parler entre eux. Et sentir l'odeur de pourriture.
"Dis, mon amour, a commencé Hélène tout à coup.
-Hmm?
-Qu'est-ce que tu dirais de nous enfuir tous les deux, toi et moi, loin d'ici, et vivre une petite vie tranquille dans un village de bouseux."
Contrairement à ce que vous devez croire, je ne l'ai pas regardée avec des yeux ronds l'air de me demander ce qui pouvait bien, par tous les dieux, lui passer par la tête. J'y ai songé sérieusement.
Bordel! Ce que ça me botterait bien!
Je lui ai pris la main avec un petit sourire triste.
"Si tu savais comme j'en ai envie... Mais c'est impossible. Enfin, je ne peux pas.
-Pourquoi?"
Un soldat est venu à ma rescousse.
"Porte-étendard. Le sergent te demande.
-Ouais. Pour changer."
Je suis descendu de mon cheval, et Hélène aussi. On a donné les rennes au troufion.
"On en reparlera plus tard?, a-t-elle demandé.
-Ouais."
Un frisson de rage et de frustration m'a parcouru. J'ai pensé l'espace d'un instant à tout ce que ce connard de capitaine m'a pris. A comment il a ruiné ma vie et comment il continue. Ca m'est passé très vite. Avec le temps, on se résigne. Mais ce n'est que courber l'échine pour mieux frapper. Jamais je ne renoncerai.
J'ai regardé Hélène, en rentrant dans la tente de Kerrighton. Et soudain j'ai eu envie de parler à quelqu'un. Tout raconter pour me vider un bon coup. Il paraît que ça fait du bien.
Spektrum brillait par son absence. Kerrighton et ses sbires, tous des jeunots remarquai-je soudain, se congratulaient avec force tape dans le dos.
"Ha, Monarque!, s'est exclamé le jeune capitaine. Tu as raté la fête. Tu aurais du voir comment nous les avons repoussés!
-J'ai vu."
Il m'a fait son sourire aux dents parfaitement blanches de jeune officier.
Kerrighton. Il a l'âge du capitaine. En fait, les deux sont amis d'enfance. C'est pour cela qu'il est le second du 6e. Mais je ne suis pas le seul à penser qu'il ne vaut pas un clou. Sur le plan tactique je veux dire. A ce moment là, je me suis rappelé que c'était sa première mission en solitaire, à la tête d'un régiment. Et j'ai eu dans la foulée un très mauvais pressentiment.
"Tu en fais une tête, Monarque! Réjouis toi, ce soir nous célébrons notre victoire. Allez, donnez lui un gobelet."
On m'a fourré dans les mains une coupe en bronze remplie d'un vin sombre et capiteux. Je me suis demandé pourquoi diables ils avaient emporté du vin. J'ai compris quand j'ai bu la première gorgée. J'ai recraché aussi sec, tout comme Hélène. La boisson contenait de l'Onirite, une drogue euphorisante puissante, qui crée une forte dépendance. J'ai dévisagé Kerrighton, qui a éclaté de rire sans raison, imité par ses sous-officier. J'ai rien dit. Ce n'était pas mon devoir ni ma place.
"Allons, Monarque! Ne sois pas si rigide! Amuse toi un peu, ça te ferait du bien. Toi aussi, Dame.
-J'ai déjà ce qu'il me faut, merci.
-Tu voulez me voir.
-Oui, Monarque."
Kerrighton est sorti quelques instants, pour donner des ordres. Il est revenu avec un grand sourire de loup ravi de la crèche. On a attendu dans les rires et les blagues de toute cette jeune assemblée. Puis soudain, une puanteur de charnier a empuanti l'atmosphère. Mes jeunes drogués ont froncé le nez mais n'ont pas cessé de pouffer comme des pucelles. Ils se sont arrêtés par contre quand les trois soldats ont amené le corps. Pas Kerrighton.
Mon sang à moi, celui d'Hélène aussi je crois bien, s'est glacé dans mes veines.
"Kerrighton, ai-je fait alors que ma gorge se desséchait. Ne me dis pas que c'est un des soldats de l'ennemi.
-Si!, s'est-il exclamé en éclatant de rire."  
Je l'ai frappé de toute mes forces. Il s'est effondré au sol en grognant. Il ne riait plus. Moi j'ai foncé au dehors. J'ai jeté un sortilège pour amplifier le son de ma voix et j'ai hurlé.
"Branle-bas de combat! Brûlez immédiatement tous les corps!"
Trop tard. Au même moment, les premiers cris ont raisonné. Dont plusieurs derrière moi. J'ai fait volte-face. Les yeux écarquillés d'horreur et d'incompréhension, les flamboyants jeunes officiers regardaient le mort-vivant dévorer le crâne d'un de leur pote. L'instant suivant, Hélène le réduisait en pièces dans un cri de guerre.
"Merde!, ai-je crié."
L'horreur a grimpé d'un palier, lorsque les membres découpés ont commencé à ramper vers nous. J'ai écrasé une main pourrie d'un coup de talon rageur.
"Remuez vous le cul bordel de merde!, ai-je fulminé. On est attaqué, faites quelque chose, les hommes attendent les ordres!"
Dehors, les cris de terreur se battaient en duel contre les hurlements d'agonie. Mais dans la tente, les hommes fixaient le corps remuant en clignant des yeux, totalement hébétés. Kerrighton s'est relevé. Il ricanait nerveusement. Je ne savais pas quelle quantité d'Onirite il avait ingurgité, mais pas encore assez pour totalement lui détruire le bon sens. Son cerveau devait totalement s'affoler, entre euphorie et pure terreur. Il m'a jeté un regard fou, un rictus lui tordant les lèvres.
"On a gagné!, il a crié soudain en riant. Victoire, victoire!"
Puis il a commencé à danser. Jugeant que je ne pourrais rien tirer de ces trous du cul fraîchement sortis de leurs classes, j'ai fait signe à Hélène de me suivre. Comme à chaque fois dans les débandades, les hommes fuyaient vers la tente de commandement, pensant qu'elle leur offrirait si ce n'était une protection, au moins des ordres pour organiser un simulacre de défense.
Comme j'étais le dernier gradé en état de marche, j'ai endossé le rôle du commandement.
"Toi, soldat. Au rapport, exécution!"
Le gars m'a dévisagé avec des yeux exorbités. Il était jeune, même pas 16 ans.
"Ils... Ils revivent monsieur! Ils revivent putain! On les avait butés pourtant. Et on peut plus les buter maintenant."
J'ai du faire un sourire suintant d'ironie.
"Bienvenu dans la vraie vie, mon gars."
Je suis monté sur un tonneau qui traînait dans le coin. Tous les hommes encore debout s'était rassemblés ici, toutes lames dehors. L''autre extrémité du camp brûlait. Des silhouettes sombres se promenaient dans les flammes, marchant lentement vers nous. Les plus endommagées rampaient ou claudiquaient.
"Messieurs!, ai-je dit."
Ils se sont tous tournés vers moi, anxieux.
"Il est clair que la menace à laquelle nous faisons face actuellement est bien plus importante que la simple mission de routine dont on nous a parlé."
Les revenants sortaient à présent du périmètre des tentes enflammées. L'odeur de la chaire brûlée masquait presque leur puanteur de chaire putréfiée.
"Je ne vous cacherai pas que nous sommes dans la merde.
-Qu'est-ce qu'ils sont?, a crié quelqu'un.
-Ce sont des non-morts. Des mort-vivants si vous préférez."
Énoncer tout haut une vérité qu'on refuse de voir produit toujours un vent de panique. Mes soldats se sont mis à gesticuler, à crier. Quelques uns sont partis en courant vers le fleuve. Ils ont coulé aussitôt, inexorablement entraînés par le poids de leur équipement.
La masse des revenants était maintenant bien visible. Elle paraissait innombrable. Leurs dernières victimes étaient maintenant des leurs. Dans le feu de l'action, je suis passé à côté d'un élément important, qui aurait pourtant dû me frapper. Mes hommes reculaient devant leur avancée.
"Ne flanchez pas, ai-je tonné. On est dans la merde, mais on peut s'en sortir. Oubliez toute idée de fuite. La rivière vous tuera, et être livrés seuls à vous mêmes dans un territoire condamné vous serait tout aussi fatal. Vous n'avez plus qu'un seul choix à faire. Combattre ou mourir. Moi j'ai déjà fait le mien."
Un semblant de courage et de résolution a semblé embraser leurs coeurs. Les plus vieux d'entre eux avaient déjà compris et se préparaient mentalement au combat. C'est ce moment qu'a choisi Kerrighton pour sortir de la tente en riant.
"Fuyez, fuyez!, chantonnait-il. On est tous morts, tous morts! Ha ha ha ha! Tous morts!"
Je lui ai envoyé ma botte dans la figure puis j'ai sauté à pied joint sur son torse. Ca l'a calmé un peu. J'ai fait signe à Hélène de le bâillonner et de l'attacher pendant que je remontais sur mon tonneau. Le horde morte n'était plus qu'à quelques mètres à peine. On entendait leurs grognements.
"Établissez un demi cercle serré. Protégez vos voisins directs. Gardez à l'esprit que si vous mourrez, vous vous relèverez pour tuer les copains. Si vous êtes gravement blessés, sortez du cercle. Le contact avec ces choses ne vous transformera pas."
J'ai été agréablement surpris qu'ils m'obéissent tout de suite sans rechigner, alors que je n'étais pas leur chef, et que je venais justement de le frapper, leur chef. J'ai été encore plus surpris quand les plus frais des sous-off sont sortis de la tente de commandement, bleus de peur mais résolus et ont pris place dans le cercle.
"Gardez aussi à l'esprit que vous ne pouvez pas les tuer. Au moins qu'il y ait parmi vous des foutus magiciens?"
Mauvaise pioche.
"Décapitez les et démembrez les pour les mettre hors-combat. C'est tout ce que vous pouvez espérer."
Hélène est apparue à côté de moi, l'étendard à la main et l'a planté dans le sol. J'ai soupiré intérieurement de frustration en me rappelant que ce n'était pas mon étendard. Une vulgaire copie. Un bout de bois mort.
"Où est Spektrum?, lui ai-je demandé.
-Je ne sais pas."
Elle a tiré ses armes au clair, prête à en découdre. J'ai tiré ma propre lame sans conviction. Honnêtement, je n'aurais pas parié une cacahuète sur nos chances de survie.
Après un moment de flottement, les zombis se sont écrasés contre notre ligne de défense. Une mutation s'est opéré dans leur comportement. Ils sont passés du statut de simples pantins mous à celui de brutes frénétiques aux forces décuplées. C'est là que j'ai percuté.
Un rire dément a troué la nuit, comme pour se moquer de moi. Un rire que j'avais déjà entendu, mais plus moyen de savoir ni où ni quand. J'ai frissonné, alors que le feu des tentes produisait une chaleur importante. Une brume noire de pures ténèbres s'est abattue sur la nuit, plus noir que le noir. Une chape de plomb faite de peur pure, de terreur, d'horreur, d'angoisse et d'abandon. Ma ligne s'est brisée, victime de ce sort vicieux. Les maillons éclatés n'ont guère tardé à se relever.
"Reculez!, ai-je crié. Reformez la ligne, tenez bon!"
Bordel, pas de Spektrum. J'ai ouvert mon esprit à la mana, prêt à lutter pour ma vie. Mes yeux ont dû tourner au pourpre. J'ai jeté un contre-sort pour détruire le sortilège démoralisant de mon mystérieux adversaire. Mes soldats ont repris courage et lutté avec plus d'ardeur, poussant des cris pour se donner confiance. Pourtant la situation n'était pas des plus glorieuses. Leur nombre diminuait de façon drastique à une vitesse bien trop rapide. Des flammes sont apparues autour de mes poings serrés. J'ai jeté une trait de feu sur une des goules qui allait abattre un de mes protégés. Le corps a totalement explosé, ne laissant aucune chance de retour. J'ai compris trop tard que je venais de signer mon arrêt de mort.
Une ombre noire aux yeux rougeoyant s'est échappée de la carcasse en produisant un cri si strident que les plus proches ont hurlé de douleur en se bouchant les oreilles. Ca leur a été fatal. Le spectre s'est envolé comme une flèche, puis a fondu sur moi, toutes griffes dehors. Hélène a voulu s'interposer. J'ai sauté sur elle pour la plaquer au sol et lui sauver la vie. Les flammes de mes mains lui ont brûlé les bras, mais c'était le cadet de mes soucis. Le spectre est revenu à la charge. Cette fois Liz s'est matérialisée, armée de poignards ombreux. Elle a stoppé net l'apparition. Sans toutefois la détruire. Elle s'est mise martel en tête de l'occuper. Je me suis relevé. Juste à temps pour replonger afin d'éviter un coup de d'épée. Hélène a découpé la goule proprement. Moi j'ai fait face à quatre de ses choses. Leurs mâchoires s'entrechoquaient, comme si elles voulaient dire quelque chose. Leurs globes oculaires mis à nus se dardaient sur moi. Ils étaient illuminés d'une lueur rouge et malsaine. J'ai paré tant bien que mal un coup de cimeterre. Le coup de massue venu de la droite m'a cueilli entre les omoplates. Je me suis effondré sur les genoux en criant de douleur. Le monde a tourné et ma vision s'est troublée. Une ombre noire est apparue en périphérie de ma vision.
"Relevez-vous, sorcier. Il n'y a plus que vous pour nous sauver."
J'ai obéis machinalement, encore sonné. J'avais dû m'évanouir quelques millisecondes, car soudain les quatre revenants n'étaient plus que des morceaux de chaire putréfiée se dandinant sur le sol. Un grand soldat barbu, une hache de bataille sur l'épaule, me regardait par dessous ses sourcils broussailleux en me broyant l'épaule pour me secouer.
"Ca va, ça va, j'ai fait en me dégageant."
Il m'a regardé, anxieux puis est parti reprendre sa place dans la ligne.
"Monarque!!", a hurlé Liz dans mon esprit.
Trop tard.
Le spectre m'a traversé en hurlant. J'ai entendu Hélène et Liz crier mon nom, loin, très loin de moi. J'ai craché du sang. J'ai tournoyé sur moi même. Le sol et le ciel obscur se confondaient soudain. La masse des corps devint indistincte, les sons se brouillèrent.
J'ai frappé le sol en m'égosillant de douleur. Je me souviens encore de cette douleur. La pire que j'ai jamais ressentie. J'ai eu l'impression de mourir plusieurs fois. Je me tortillais pitoyablement sur le sol en hurlant comme un possédé, convulsant, l'écume aux lèvres. Dans ma tête, le rire dément a de nouveau retenti.
"Renonce, sorcier." a fait une voix familière, mais oubliée. "Renonce à la vie, et joins tes pouvoirs aux miens. Renonce à la vie, et la douleur s'envolera. Il n'y aura plus que le pouvoir."
Dieux! Comme ça m'est apparu foutrement alléchant à cet instant. J'aurais donné n'importe quoi pour que cesse cette torture. Je sentais mes larmes ruisselant sur mon visage.
J'ai commencé à renoncer. Qu'est-ce que je pouvais bien faire? On était foutu de toute façon. Mes yeux se sont révulsés. Hélène m'a dit plus tard que le pourpre de la magie s'était mué en un vert maladif.
Et alors que tout semblait perdu, alors que la mort s'apprêtait à m'étreindre de ses bras de glace, l'improbable se produisit. La botte ferrée de Kerrighton s'abattit sur mon visage. Puis elle revint à la charge, dans mon ventre, sur mon torse, mes bras, mes jambes.
"Alors, saleté de lopette de magicien de mes deux, on fuit? Ha, je savais bien que t'étais qu'un sale lâche."
Et les coups pleuvaient. Tellement que petit à petit, cette nouvelle douleur, moindre mais beaucoup violente, a commencé à remplacer l'autre. J'ai senti qu'il me remettait debout. Son visage de jeune officier arrogant est apparu en filigrane sur le noir de mon nouvel univers. Il suintait le mépris. Le même mépris que me témoigne le capitaine. Ca m'a rappelé des choses, pleins de choses. Ca a réveillé ma haine et ma rage.
J'ai lutté.
J'ai perçu l'amusement du nécromant. Il a déserté mon esprit et la douleur a reflué elle aussi. Le monde est revenu. Et avec, les cris, le désespoir, la mort. Je me suis vaguement demandé si je n'avais pas imaginé le mépris de Kerrighton, car la seule chose qui transparaissait à présent sur son visage c'était la peur, la terreur. Malgré ma confusion et la douleur, j'ai tourné sur moi même pour évaluer la situation. (On ne se refait pas.) Qui n'était d'ailleurs pas brillante. Ils étaient loin, les 500 soldats partis d'Abbendal.
"Monarque!, m'a fait Kerrighton. Sauve nous!"
Ben voyons. Rien que ça. Mon cerveau embrumé a mis du temps à sortir ma réponse.
"Notre unique chance de survie, c'est de faire la peau à ce nécromant.
-Où est-il?
-Hé. Couillon, si je le savais j'irais le tuer moi même."
Il a grogné, mais rien dit. Une cinquantaine d'hommes maintenaient difficilement un bouclier autour de nous contre la horde mortelle.
Soudain, un vent de ténèbres et de mort a soufflé sur la bataille. J'ai frissonné car un  froid d'outre-tombe a glacé mes os.
"Je suis là!"
La silhouette encapuchonnée d'un homme vêtu d'une ample robe noire flottante est sortie des ombres, derrière le corps à corps. Il y avait une espèce de joie dans sa voix. Une joie perverse et retorse. Des filaments de magie noire flottaient paresseusement autour de lui, indiquant une puissance démentielle.
J'ai commencé à trembler de peur. L'aura démoniaque qui entourait l'étranger vous démoralisait plus vite qu'un tir d'artillerie.
"Au moins, on l'a trouvé, ai-je ironisé."
Les flammes autour de mes poings ont ressurgi. Au moins, je mourrai en me battant jusqu'au bout. Le nécromant a levé le bras. En glissant, l'étoffe de sa manche a révélé un membre décharné et bien trop maigre. Sa voix, déformée par l'écho de la magie noire, a commencé à jaillir tandis qu'il incantait une saloperie. Une sphère noire hurlante a jailli du néant pour se former dans sa paume, en suspension dans l'air.
Tiens? Mais, cette grosse pierre là, à côté de lui, elle me rappelle quelque chose. Serait-il possible que...?
J'ai claqué des doigts en prononçant la formule adéquate.
Ma mémoire ne m'a pas trompé. Mon piège a correctement fonctionné. Une colonne de feu s'est élevée vers le ciel en projetant des fouets de flammes alentours.


[align=center]6.[/align]


 Notre fuite désordonnée vers le nord a été une épreuve éprouvante.
Si ça ne l'a pas tué, ni même blessé, le piège a été assez puissant pour forcer le nécromant à mobiliser toute sa magie pour se barder de protections. Privés de leur maître, les zombis se sont désagrégés sur place. Le rire du sorcier nous a suivi sur de longs kilomètres, à la fois partout et nul part. Je m'étais assuré qu'il perde notre trace.
Nous n'étions plus que 44. Une poignée de survivants hagards et mortifiés. Franchement, on faisait peine à voir. Je crains que Spektrum ne nous ait claqué entre les doigts. Il n'a toujours pas reparu. Un silence de cathédrale nous a suivi le long du chemin, pendant plusieurs jours. Les territoires du sud que nous avions déjà traversés n'étaient plus sûr du tout, car tombés aux mains de l'ennemi. Il ne nous restait qu'à avancer toujours plus vers le nord, vers le roi Cygne et son armée. Pour ce que j'en sais, le roi Cygne était peut être déjà mort au moment où son messager est arrivé à Château-Abbendal pour demander de l'aide.
En cheminant, une réalité nous a tous frappé. Ce que nous prenions pour une simple mission de routine n'était que le prélude à une guerre. Un mal abominable ronge les Royaumes Centraux directement depuis l'intérieur. Je frissonne rien qu'à penser au nécromant. J'ai rarement croisé quelqu'un d'aussi puissant. C'en est terrifiant.
Je me demande bien comment la situation va évoluer. Je ne vois pas vraiment d'espoir pour les Royaumes. Sauver notre peau à nous c'est assez simple. Il suffit de franchir les montagnes du nord, et de partir loin. Mais les gens d'ici sont condamnés.
Cela me rappelle un passage plutôt oublié de notre Histoire. Fut une époque reculée où de grands nécromanciens, les Seigneurs Nécromants, au nombre de 10, se faisaient la guerre pour la domination du monde. Ils étaient suffisamment puissants pour contrôler des armées de morts-vivants se chiffrant en millions d'individus. Imaginez. En millions. Ces hommes pouvaient être comparés à des espèces de dieux. Ils auraient sans doute détruit toute vie, si l'un d'eux, Ektarion, n'avaient pas eu la brillante idée de jouer à l'apprenti sorcier en créant une nouvelle race d'individus destinée à le servir. Malheureusement pour lui, la créature s'est retournée contre le maître et en un siècle, les Zan'Hariens avaient éradiqué l'engeance nécromante pour entamer leur longue hégémonie de plusieurs centaines d'années. La suite vous la connaissez.
Si après cette période sombre de l'Histoire les cas de nécromanciens mégalomanes n'avaient pas été extrêmement rares, je ne me souviens pas d'un individu aussi puissant que celui que j'ai vu durant l'attaque. Et pourtant, sa voix, son esprit et la signature de sa magie me semblent familières. Mais absolument pas moyen de mettre le petit doigt dessus.
Quoiqu'il en soit, j'ai bien peur que les royaumes centraux soient condamnés. Je ne leur trouve pas d'échappatoire. Aucun de ces territoires n'est réputé pour ses magiciens, et c'est malheureusement la magie pure qui enrayera cette macabre invasion. Le Conclave ne bougera pas son cul tant que les goules ne grimperont pas ses murailles, et encore, à ce moment là ils seront toujours comme les vieux cons arrogants qu'ils sont, le cul vissé sur leurs sièges rembourrés en pensant être intouchables. Ils ont la mémoire courte, là bas. La Nouvelle-Wellmarch est trop jeune pour pouvoir leur être d'un quelconque recours, quand bien même elle aurait pu faire quelque chose. L'Empire Zan'Harien n'attend que ce genre d'événement pour reconquérir son ancien territoire. Les Princes Marchands e Kalisham ne tenteront jamais rien qui ne leur procure un bénéfice certain. Léofoyer a ses propres problèmes avec le Kahari quant aux Cités Libres… N’en parlons pas.
Le seul moyen, c'est de tuer le nécromant. Mais comment faire? Je n'aurais aucune chance face à lui. Les tueurs de sorciers sont certes efficaces mais il leur faudrait des armées pour les protéger des non-morts. Et tous les grands mages de ma jeunesse ne sont plus de ce monde, ou bien reclus en ermites dans quelques coins reculés du monde, hors d'atteinte. Vraiment, on est dans la merde.

Lorsque la faim, la fatigue et le désespoir reprirent le pas sur l'horreur, nous nous arrêtâmes de cavaler. Fourbus et exténués nous étions. De vraie loques. J'ai tenté d'organiser un peu la chose, afin d'éviter qu'on reste assis là rien foutre en ressassant ce qui s'était produit jusqu'à ce que la déprime nous paralyse. J'avais déjà vu ça. Mais je manquais trop de force pour être efficace. Kerrighton a enfin pris ses responsabilités et a pris la relève. Et plutôt efficacement je dois dire. Je m'étonnais d'ailleurs de ce qu'il semblait être le moins choqué d'entre eux. J'ai posé mon cul à côté d'Hélène sur un gros rocher, à quelques centimètres de la rivière. J'avais bien envie de piquer une tête pour me décrasser. Mais avec les crues, c'était un vrai torrent. Morose, j'ai pas bougé jusqu'à ce que Kerrighton en personne m'apporte un cuissot d'animal fraîchement chassé et rôti. La mine déconfite, il s'est assis dans l'herbe face à moi. Il a rien dit pendant un moment, jouant avec des brins d'herbes. Puis à un moment, il a serré le poing très fort. Le cuir de ses gantelets a crissé. Il a relevé un regard dur et résolu vers moi.
"Merde, il a juré. Je suis vraiment qu'un con fini. Un pauvre connard qui mérite pas son grade.
-Je savais pas que passer à trois cheveux de la mort nous ouvrait les yeux, ai-je ricané par réflexe.
-Tu peux te foutre de moi. Je me suis jamais senti aussi minable qu'aujourd'hui, Monarque. Ce désastre, c'est en grande partie de ma faute. Putain. J'étais totalement défoncé, drogué, pendant que ces saloperies bouffaient mes hommes. C'est d'un risible. Si tu n'avais pas été là on...
-Ouais, l'ai-je coupé. Je connais la chanson. On fait quoi maintenant?"
Honnêtement, il m'a soufflé.
"Bon sang, Monarque! La première mission qu'on me confie, et c'est un total fiasco. La guerre est là, sous notre nez, et elle va faire des dégâts. Nous devrions fuir.
-Sage décision, ai-je acquiescé. C'est ce que j'allais te conseiller.
-Mais nous ne le ferons pas!"
Machinalement j'ai acquiescé à nouveau, avant de percuter.
"Hein, quoi?, me suis-je exclamé.
-Oui!"
Agité par une flamme nouvelle, il s'est relevé et a grimpé sur un gros roc.
"Ecoutez moi!, a-t-il dit pour attirer l'attention de tous les hommes. Aujourd'hui, nous avons assisté à une horreur sans nom. Aujourd'hui, nous avons été terrassés, nous avons vu nos frères mourir et nous avons du les combattre! Nous avons été les témoins de la naissance d'une menace terrible pour cette partie du monde. Peut être l'avez vous compris aussi. Si personne ne fait rien, cette engeance va balayer les royaumes centraux. Château-Abbendal, Myzance, BlancheCouronne... Tout va disparaître. La terre va se gorger du sang des vivants, et les bottes des morts fouleront un sol impie et corrompu par la magie noire. Nos familles, nos amis, nos amantes, tous vont périr si rien n'est fait."
Les hommes se sont rapprochés de lui, curieux. Les paroles de Kerrighton semblaient les atteindre. Moi elle m'atterraient, car je pressentais la suite.
"Pouvons nous tolérer que ces abominations parcourent notre pays sans broncher? Pouvons nous tolérer qu'elles détruisent nos villes et nos vertes régions en toute impunité? Et bien moi je vous le dis, je refuse! Nous avons essuyé une lourde défaite, c'est vrai. Je vous ai fait faux bond, je le reconnais aussi. Mais la donne a changé. A présent, nous savons à quoi nous attendre. Nous pouvons fuir, et nous morfondre pour toujours à l'autre bout du monde en priant les dieux qu'ils ne nous atteindront jamais. Ou bien nous pouvons rester, et nous battre. Battre l'ennemi à son propre jeu, sur son terrain."
Il s'est arrêté, en regardant les hommes dans les yeux un à un. Vraiment, ce n'était plus le même homme. Un charisme nouveau l'entourait.
"Alors, moi, je vais rester. Je mourrai certainement, mais au moins je mourrai en soldat. Personne ne pourra cracher sur le nom de Lucius Kerrighton, en se remémorant sa lâcheté, ses erreurs et son idiotie. C'est une lourde décision que je vous demande de prendre à présent. J'aimerais que vous y réfléchissiez. Si vous préférez partir et tenter votre chance quelque part, je ne vous retiendrai pas. Le choix vous appartient."
Une fois son discours achevé, il est redescendu de son rocher. Les hommes commençaient déjà à murmurer entre eux. J'étais curieux de voir combien le suivrait dans son entreprise démente, surtout après ses exploits sur le champ de bataille.
Même si il est vrai, qu'il m'a sauvé la vie, plus ou moins.
Tandis qu'ils cogitaient, un chevalier est apparu au sommet de la colline par laquelle passait le chemin de terre, plus au nord. On a tous dégainé nos armes, prêts à en découdre. Le soleil couchant éclairait le mystérieux cavalier et se réfléchissait trop intensément sur son armure bien entretenue, de sorte qu'on ne distinguait pas les couleurs de son étendard. Son cheval s'est cabré, puis il est parti au galop droit vers nous. Moi et les hommes du 6e avons été frappés de stupeur lorsque le blason sur l'étendard du chevalier est devenu visible. Il arborait nos couleurs.
Mes couleurs. Les couleurs d'Aethor. D'azur à une couronne de gueule et crâne de sable. J'en suis resté sans voix. Il a changé de trajectoire pour foncer droit sur moi. Il a démonté en pleine course, s'est reçu souplement sur le sol. Il s'est redressé et s'est précipité vers moi au petit trot. Comme il ne déferrait pas, les hommes ne l'ont pas arrêté. Il s'est stoppé à quelques centimètres de moi. Il a enlevé son heaume, s'est agenouillé, a baissé la tête.
"Mon roi! Enfin je vous trouve. Veuillez pardonner mon entrée singulière, mais l'excitation a pris le pas sur ma bonne conduite."
Il a relevé les yeux vers moi. Ils brillaient.
"Sur mon honneur et celui de mon père, je jure de vous servir loyalement, envers et contre tout, jusqu'à ce que la mort nous sépare, de vous être à jamais fidèle et de ne jamais faillir. Mon épée est vôtre. Longue vie au Roi. Longue vie à Aethor!"

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La Tour du Rouge : Les Carnets du Mercenaire 7 à 10.
« Réponse #162 le: vendredi 20 août 2010, 22:41:40 »
Haaaaaa j'ai adoré la deuxième partie du chapitre X! :niais: Quel bonheur de pouvoir enfin lire la suite, je l'attendais tellement!  :<3: Je me demande quels sont vraiment les sentiments qu'éprouvent Hurlebataille envers le Chien, c'est étrange... J'adore ce personnage, j'éspère qu'on va pouvoir continuer à l'explorer un peu plus!
C'est DEJA la fin de la première partie?  :roll: Combien de parties as tu prévu d'écrire? J'éspère avoir encore des tas de chapitres à lire de cette histoire passionnante :niais: Vivement la suite!!!

Ha au fait, j'ai bien aimé quand le Chien choisit un livre de la bibliothèque qui s'intitule "Chroniques d'Hyrule", tu ne l'as peut être pas fait exprès, mais c'est le titre de ma fiction à moi hihi! Ca m'a fait tout drôle, et drôlement plaisir!

Hors ligne Great Magician Samyël

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« Réponse #163 le: mercredi 25 août 2010, 15:10:14 »
Content de voir que Triangle te plaise toujours autant! :) Je pense diviser l'histoire en trois parties, mais rien n'est encore définitif au niveau de l'organisation. Quoi qu'il en soit, on est encore assez loin de la fin. Pour "Chroniques d'Hyrule", il s'agit en effet d'un clin d'oeil à ta fiction, que je me suis promis de lire! C'était aussi en quelque sorte un hommage à ma plus fidèle lectrice :niak: Pour Feena, et bien... Je crois que le chapitre suivant te fera plaisir ; p


Bonne lecture! Ci-joint la liste des personnages principaux, ainsi que la traditionnelle suite de Monarque,



_____________________________

Triangle de Pouvoir.

PERSONNAGES PRINCIPAUX.


-Noblesse-


Famille d’Hyrule (Royale, l’Aigle écarlate coiffé de la Triforce)

-Salomon, roi d'Hyrule, 78 ans
-Ishtar (née Parel), sa reine, 35 ans
-Zelda, princesse, leur fille, 14 ans
-Nohansen, prince, leur fils, 8 ans
-Lord Link (Le Loup de sable sur champ sinople), prince héritier par mariage, Gouverneur du Sud, 28 ans

Famille Dodongo (Le Rubis couronné d'or)
-Lord Darunia (veuf), sire des Chaînes du Péril, 56 ans
-Ser Sedrik, son fils, 17 ans
-Ser Goro, son fils, 21 ans
-Ser Allister, son fils, 27 ans
-Lord Darmani, son frère, 49 ans

Famille Zora (Le Saphir émaillé d‘or)
-Lady Ruto (veuve), dame de Château-L'hylia, 34 ans
-Lars, son fils, 9 ans
-Ser Mikau, cousin, 26 ans
-Lady Lulu, sa femme, 22 ans

Famille Mojo (L’Emeraude ceinturée d‘or)
-Lord Dumor dit le Lutin, sire de la citadelle de Boisperdu, 39 ans.
-Lady Saria, sa fille, 11 ans.
-Ser Mido, son fils, 18 ans

Famille Dragmir (l’Ambre ceinte d‘argent)
-Lord Dorf, sire de la Vallée Gerudo, 35 ans
-Nabooru, sa concubine, 26 ans
-Koume et Kotake, ses sœurs, jumelles, 22 ans.


-Petite chevalerie et petites gens-


-Maître Baelon, haut chambellan royal, 54 ans
-Ser Talon, maître d’arme royal, anobli, 46 ans
-Malon, sa fille, courtisane de Ser Sanks, 16 ans
-Maître Ingo, palefrenier royal, cousin de Talon, 42 ans
-Marine, tenancière de l'auberge "Au Poisson-Rêve", 23 ans
-Balder, propriétaire du "Barda de Balder", 15 ans
-Feryl, capitaine de la Garde Royale, 37 ans
-Tingle Tingle, bouffon royal, 35 ans
-Ser Locke Sanks, dit le Chien, serviteur de Link et chevalier du royaume, 29 ans
-Colin, lieutenant de Link, 27 ans
-Japas, officier de Link, 28 ans
-Linebeck, contrebandier terminien, 35 ans
-Tael, premier matelot de Linebeck, 17 ans
-Keeta, capitaine des armées d’Ikana, 46 ans
-Peter Juste-Peter, tenancier de la Putain de la Reine, 29 ans
-Taya, esclave de Linebeck, 16 ans


-Factions-


Le Sheikah (l’Ombre éplorée)

-Tarquin Qu'un-Oeil, maître, 56 ans


Le Temple (la Lumière temporelle)
-Rauru l’Intemporel, Grand Prêtre des Trois et Gardien du Temple, 62 ans
-Le Père Reynald, prêtre, 45 ans

Le Consortium Aedeptus. (l’Esprit des arcanes)
-Exelo, archi-maître, 168 ans
-Agahnim le Sombre, maître, Premier Conseiller du Royaume, 42 ans
-Kaepora, ex-maître, 67 ans
-Vaati le Beau, maître, 21 ans
-Xanto le Facétieux, maître, âge inconnu
-Sahasralah, maître, 98 ans
-Médolie, apprentie, 14 ans
-Laruto, ex-maîtresse, enchanteresse de la famille Zora, 56 ans
-Fado le Faiseur de Vents, mage, conseiller de la famille Mojo, 32 ans
-Scaf, apprenti, ami de Médolie, 13 ans
-Madura, mage, prophète doué du Don des Langues, 67 ans


-Les Clans-


Logre (Les Doubles Haches Croisées Cramoisies)
-Feena Hurlebataille, chef, 46 ans

Têtes-Jaunes

-Fehnir, chef, 39 ans

_________________________________


DEUXIEME PARTIE

XI
-Feena-


   La cérémonie se déroulait dans la Grande Salle, qu’on avait spécialement apprêtée pour l’occasion. Un long tapis rouge luxueux la parcourait de bout en bout jusqu’au pied des quelques marches de l’estrade sur laquelle on avait placé le haut Trône d’Or, symbole de la puissance du royaume et de son souverain. Sur les côtés, non loin du trône, on avait installé de longs bancs ou seigneurs et dames avaient loisir de pouvoir s’assoir pour plus de confort. Les suivants, courtisans, valets, laquais, servantes, marmitons, palefreniers, écuyers et hommes d’armes avaient été relégués au fond de la salle, près de la massive double porte, et faisaient un raffut du diable en bavassant à qui mieux mieux.
   Les places sur les bancs n’avaient pas été spécialement attribuées, découvrit Feena Hurlebataille, contrairement à cet ennuyeux et interminable banquet de l’avant-veille. Elle s’était donc arrangée pour se trouver une place à côté de la putain personnelle du Chien, la fameuse Malon. Celle-ci s’était raidie à son approche, mais lui avait quand même rendue un petit sourire crispé. Son autre voisin était l’étrange homme-enfant serviteur de Lord Dumor. Il la salua d’un hochement de tête, et elle le lui retourna machinalement. Il s’était vêtu d’une robe d’érudit dans les tons vert forêt mais qui faisait sur lui l’effet d’une robe de chambre ridicule, tant il flottait dans le vêtement. Feena remarqua que Malon faisait de son mieux pour éviter de le regarder, et trouva cela curieux.
   -Vous semblez rendre ma voisine nerveuse, glissa-t-elle discrètement au magicien en se penchant vers lui.
   Fado le Faiseur de Vents inclina légèrement la tête sur le côté, comme s’il écoutait quelque mystérieux son de lui seul audible, et son sourire s’élargit quelque peu.    
   -Il y a beaucoup de gens que je rends nerveux.
   -Pourquoi cela?
   -Je suis aveugle, je ressemble à un enfant, et je suis mystérieux. L’homme craint ce qu’il ne connait pas.
   -Cette chance que j’ai, alors, d’être une femme, ironisa la guerrière.
   -Voilà un trait d’esprit habilement décoché, dame. Mais j’ai peur de ne pas encore avoir eu le plaisir de faire votre connaissance?
   -Je suis Feena Hurlebataille, meneuse de la tribu de Logre, des clans des plaines.
   -Ha! Oui, je vois… La fameuse Feena. Bien. Bien.
   L’étrange petit homme hochait la tête en marmonnant, souriant, comme s’il songeait à quelque chose.
   -Je suis Fado, certains précisent le Faiseur de Vents. Ce qui est sot, au demeurant. Je ne fais pas le vent, je l’écoute. J’ai l’honneur de servir Lord Dumor.
   -Vous écoutez le vent? Qu’a-t-il donc à dire de si intéressant? Moi il ne fait que me hurler dessus en me fouettant le visage.
   Fado ne répondit pas, son éternel sourire enraciné sur ses traits. Alors qu’elle allait se détourner, pensant qu’ils n’avaient plus rien à se dire, il demanda :
   -Puis-je toucher votre visage?
   Feena saisit la main menue du magicien par le poignet et la posa doucement sur sa face. Les doigts fins et gracieux de l’homme-enfant glissèrent sur sa peau comme une caresse, découvrant le nez droit et fier, les lèvres farouches et pleines, les pommettes hautes, le front dégagé, les yeux étroits ; puis filèrent doucement, tout doucement, le long de la cicatrice qui courait en travers du visage de Feena. Pour finir, il effleura légèrement quelques boucles de cheveux roux cendré, puis hocha la tête d’un air satisfait.
   -Vous êtes, assurément, une très belle femme. Hélas trop… « expérimentée » , pour moi, si vous me permettez. Autrement, j’aurais peut être tenté ma chance, qui sait?
   -Galante façon de me dire vieille.
   -Le temps est une chose immuable. Il ne tient qu’à nous de le choisir comme un fardeau, ou d’en faire abstraction.
   Fado haussa légèrement les épaules.
   -Regardez Sa Majesté. Elle semble s’en tirait à merveille.
   Etrange chose que de se faire commander de voir par un aveugle, mais force était de reconnaître que malgré ses quatre vingt printemps, Salomon d’Hyrule gardait belle prestance. Il n’était d’ailleurs pas encore là, et le trône demeurait vide. Songeuse, Feena se détourna de son voisin. Elle n’avait jamais vraiment pensé à la vieillesse, au temps qui passait. Elle n’avait jamais vécu que pour les armes et le combat, pour son fils du temps où il vivait encore. Mais ici, dans ce château, à tourner en rond sans rien faire telle une lionne en cage, elle se surprenait à réfléchir à certaines choses qui ne l’avaient jusqu’alors jamais effleurée. Elle avait quarante six ans mais se sentait aussi vigoureuse et forte qu’à ses vingt. Les hommes continuaient inlassablement à la dévorer des yeux et à la vouloir dans leur lit. Mais qu’est-ce qu’elle en avait à faire, elle, de leur lit? Elle n’en voulait qu’un, de lit…
   Fatalement, ses yeux remontèrent jusqu’au visage ravagé du Chien, qui se tenait presque en vis-à-vis d’elle, de l’autre côté de la salle. Il ne la regardait pas, absorbé qu’il était par la conversation qu’il tenait avec l’enchanteresse des Zora. Avec amertume, Feena contempla la main de Laruto délicatement posée sur l’avant-bras droit du Chien. L’avant bras de sa foutue main blessée!  En proie à une étrange frustration, elle serra le poing. Que lui importait, au fond, où il fourrait sa queue, ce cabot là? Il n’était que le meurtrier de son compagnon, celui de son fils, et le chien-chien de Link. Un sous-homme.
   Et puis qu’il était laid, avec ses affreuses cicatrices qui l’éborgnaient et lui donnaient l’air d’un monstre de foire. Et que dire de sa main tordue, difforme, hideuse? Quelle femme saine d’esprit aurait voulu d’une telle créature?
   Mais… Malgré tout, il était… chevaleresque, dans un sens. Jamais condescendant, toujours poli, discipliné, rigoureux, humble, chaste, et fort. Plus fort que les dizaines et les dizaines de guerriers qui avaient trouvé la mort sous son épée, à la bataille. Feena se rappela les mots durs qu’il avait eus pour elle et ses semblables, cette fameuse nuit avant d’atteindre la Cité où, ivre, elle avait essayé de le tirer de force dans son lit. Elle le haïssait, depuis lors. Puisses-tu crever comme un chien, sale bâtard.
   Pour se changer les idées, elle contempla le profil de Malon. Elle est encore jeune, mais elle fera une femme d’une splendeur époustouflante. Elle s’était vêtue sobrement d’une robe bien coupée dans des tons rougeoyants, qui mettait en valeur sa chevelure brune constellée de reflets cuivrés, ainsi que sa taille fine et ses petits seins ronds. Son maquillage était léger et discret, juste ce qu’il fallait pour rehausser ses traits chaleureux mais tristes.
   Hurlebataille lui effleura le bras pour attirer son attention :
   -Tes nuits sont-elles tranquilles, petite?, murmura-t-elle.
   La courtisane sursauta vivement, surprise de ce contact. Elle tourna la tête vers Feena et lui accorda un petit sourire mi-honteux, mi-gêné. Cependant, elle n’osait pas regarder la guerrière en face.
   -Très, madame. Mes nuits sont des plus paisibles. Merci de vous en inquiétez.
   -S’il te fait quoi que ce soit, viens me trouver et je le tuerais aussitôt.
   Ces paroles parurent épouvanter la jeune femme.
   -Madame! Je vous en prie! Il est… comme vous me l’aviez dit. Bon.
   Le rouge monta aux joues de Malon et elle détourna légèrement la tête. Feena trouva cela tout à fait charmant. Prise d’une impulsion, elle lui frôla la cuisse d’une caresse langoureuse, à laquelle la courtisane frissonna, mais sans que la guerrière ne fût à même de savoir si c’était de surprise, de plaisir, de dégoût ou d’autre chose.
   -Madame, qu’est-ce que…?
   Feena jeta un regard autour d’elle et constata que personne ne leur accordait la moindre espèce d’attention. Malon l’observait avec ses grands yeux verts brillants, lumineux, doux, abasourdis. Sa bouche s’ouvrit sur une question mais Hurlebataille la coupa aussi sec en se penchant vivement en avant et en déposant un baiser appuyé sur les lèvres de sa voisine. Celle-ci se raidit instantanément, les mains crispées sur un pli de sa robe, mais à la fin, elle rendit le baiser. L’instant ne dura qu’une seconde ou deux. Feena s’écarta, et fut parcourue par un frisson de plaisir. Malon s’était comme pétrifiée, et en quelques instants son visage tourna du blême au rouge vif lorsqu’elle réalisa ce qui venait de se passer. Elle regarda désespérément autour d’elle, mais aucune des personnes présentes ne se souciait d’elles. Elle baissa vivement la tête, se cachant derrière le rideau de ses cheveux.
   -Vous êtes très belle, Malon, murmura la guerrière en se passant la langue sur les lèvres.    
   Son cœur battait plus vite, une certaine excitation s’emparait d’elle. Elle sentit ses tétons se durcirent sous le cuir de son armure d’apparat, tandis qu’une vague violente de désir s’emparait d’elle. Elle en frissonna de plus bel. Ce baiser, parti d’une impulsion, d’un jeu, l’avait totalement électrisée. Il y avait longtemps qu’elle n’avait pas connu l’étreinte d’un homme, et elle prit soudain conscience qu’elle n’en voulait plus. Les hommes étaient brutaux, avides, puaient et grognaient. Non, elle voulait connaître quelque chose de différent. Elle voulait connaître la douceur, la passion, les parfums capiteux et les douces caresses. Elle voulait connaître une femme. De fait, c’était Malon qu’elle voulait connaître, et tout de suite! Un instant elle fut tentée de se jeter sur elle, de lui arracher ses vêtements et de découvrir chaque petit morceau de peau parfumée caché sous cette robe rouge, mais elle se rappela qu’elle n’était plus dans les plaines, mais dans la Citadelle des hyliens. Elle se réfréna à grand peine. Mais elle ne pouvait se défaire du goût de miel qui s’attardait sur ses lèvres, ni de la chaleur dans son ventre. Le Chien n’en voulait pas? Alors elle serait sienne.
   Elle surprit le regard gêné et brillant que lui jeta Malon du coin de l’œil. Feena chercha prudemment sa main, et leurs doigts s’entrecroisèrent, comme des amants qui se retrouveraient soudain après une longue séparation. Leurs yeux se noyèrent les uns dans les autres, la fière guerrière des plaines et la délicate courtisane effarouchée.
   Feena ne se posa aucune question sur la soudaineté de la chose, sur sa violence. Elle voulait juste faire courir ses doigts dans la chevelure brune ; baiser ses mains, son ventre, ses lèvres, ses yeux ; caresser ses épaules, ses cuisses. Pour elle, cela n’avait rien de contrenature. Ma mère a prise pour compagne Rutela Sangeplaine lorsqu’elle s’est lassée de mon père. Elle se rappelait parfaitement de leur bonheur, à toutes les deux. Je suis libre de choisir qui je veux. 
   Elles se lâchèrent, à contrecœur, et se levèrent lorsque la double porte de la salle du Trône s’ouvrit et qu’une poignée de trompettes d’or vrilla l’air d’un vacarme annonciateur de la royauté. Salomon, engoncé dans ses royales parures et son grand manteau de fourrure rouge, vert et bleu frappé de l’aigle aux trois Triangles d’Or, pénétra son fief d’un pas conquérant. Tandis qu’il remontait le tapis en direction de son Trône, ses sujets s’agenouillaient sur son passage, la tête humblement baissée vers le sol. Le suivaient Ser Talon, traînant la patte et les bras chargés d’un coussin de pure soie écarlate où reposait une belle épée au manche incrusté de pierreries et au fourreau d’ébène laqué chatoyant, ainsi qu’Agahnim le Sombre, Premier Conseiller du royaume, vêtu de ses robes de magicien. Le roi prit place sur le Trône, et darda son sévère regard bleu sur l’assemblée.
   -Relevez vous, ordonna-t-il d’une voix profonde. Nous sommes réunis aujourd’hui pour célébrer un grand événement.  Depuis de nombreuses, trop nombreuses années, les plaines de notre royaume sont le théâtre de violents et sanglants affrontements, entre nos braves et les clans sauvages.
   Parle pour toi, vieux barbon pensa Feena. On est pas braves, nous, peut être?
   -Mais tout ceci appartient au passé, à présent, par la Grâce des Trois.
   Un sourire de satisfaction horripilant secoua la lippe du roi.
   -Par leur Grâce, répéta-t-il, et la bravoure d’un homme. D’un guerrier valeureux, qui s’est dressé contre la barbarie, et qui a donné de sa personne pour la paix du royaume et de ses habitants.
   -Ben voyons, murmura Feena en serrant le poing.
   Et tous les types qui sont morts pour lui, ils comptent pas?  Elle détourna le regard, en proie à une espèce de rage diffuse. Tout ce qu’il a fait, le blondinet, c’est agiter son épée derrière ses hommes, et recevoir l’allégeance des clans. Et c’est lui qui va récolter toute la gloire et l’honneur. C’est à pleurer. Ses yeux se posèrent sur la face ravagée du Chien, de l’autre côté de la salle. Et lui, il compte pas? Elle le voyait encore mener la charge au Pont-de-la-Reine face aux Têtes-Jaunes de Fehnir ; elle le voyait encore abattre en deux coups son fils et son compagnon, aux Champs Cramoisis ; elle le voyait encore perdre sa main sous l’attaque d’Angvar Marteau-de-Ruine et continuer vaillamment la lutte. C’est devant lui qu’on aurait du plier le genoux. C’est lui qui nous a vaincus. Mais le Chien restait stoïque, pire, se réjouissait des récompenses que recevait Link en s’arrogeant ses exploits. Un vrai chien. Fidèle jusqu’à la mort.
   -Un véritable Héros, mes amis, pérorait Salomon sur son trône. Un Héros, dont la venue fut annoncée par les Déesses Elles-Mêmes! Qu’il entre!
   Le monarque tendit le doigt vers la monumentales porte, d’un geste théâtral. Les battants s’ouvrirent sur ce qui était certainement le couple le plus beau et le plus gracieux de tout le royaume. Link avançait la tête haute, un sourire de triomphe arrogant déformant sa sale tête de prétentieux, ses longs cheveux blonds flottant autour de lui comme des lames dorées. Il portait la longue tunique immaculée de Veille et des sandales de jonc tressé. A son bras était suspendue la jeune princesse Zelda, belle à en mourir dans sa robe décolletée mauve et blanche, ainsi qu’avec sa coiffe délicatement bouclée rehaussée d’un mince tiare d’argent serti d’un saphir brillant.
   Des acclamations assourdissantes accueillirent le « Héros » et sa promise, tandis qu’ils remontaient d’un pas altier le long tapis de soie rouge. Feena s’en abstint, elle, et fut surprise de constater qu’elle n’était pas la seule. A deux rangées d’elle, Ser Allister Dodongo gardait figure impassible et les mains sur les genoux, tandis que de l’autre côté de la pièce, Saria Mojo semblait ruminer quelque pensée obscure, et son Lutin de père était en pleine conversation avec Dorf Dragmir,  ces derniers ne prêtaient attention à rien d’autre. Link restait sourd aux vivats, ignorait les mains qui se tendaient vers lui pour le saluer. Ses yeux étaient braqués sur le trône. Comme s’il lui appartenait déjà. 
   Salomon descendit deux marches avec un sourire.
   -A genou, messire, ordonna-t-il.
   Tandis que Link s’exécutait, la princesse s’effaça et rejoignit son frère sur le banc le plus proche du trône. La reine n’est pas là constata Feena avec étonnement.
   -Link! Fils de Link, votre roi s’apprête à vous honorer du titre de Lord. Savez-vous pourquoi?
   -Oui, Votre Majesté.
   -Dites le nous, dans ce cas.
   Le « Héros » redressa la tête.
   -J’ai défait le clan des Faces-Rouges et il a juré allégeance à la Couronne. J’ai défait le clan des Ventres-Bleus et il a juré allégeance à la Couronne. J’ai défait le clan de Logre, et il a juré allégeance à la Couronne…
   Et la liste continua ainsi fastidieusement. A chaque nouvel exploit évoqué, la foule applaudissait jusqu’à en donner la migraine à Feena. Elle s’abstint, encore une fois. Était-il vraiment convenable d’applaudir à sa propre défaite? Elle n’était déjà pas bien fière de faire partie des chefs ayant ployé le genou devant l’ennemi de toujours. Mais ce n’était pas non plus comme si on lui avait vraiment laissé le choix. Pour se changer les idées, elle jeta un regard à Malon. La jeune courtisane était totalement hypnotisée par Link, et applaudissait à tout rompre, elle.
   Elle est belle aussi, quand elle sourit songea la guerrière.
   -… enfin, j’ai défait le clan Janken et il a juré allégeance à la Couronne. Je rapporte ainsi le serment de tous les chefs,  de leur allégeance inconditionnelle et impérissable à la famille royale d’Hyrule, ainsi qu’un modeste trésor de guerre, en gage de bonne foi.
   Modeste mon œil. Tu nous as tout pris, blondinet.
   -Bien, acquiesça Salomon. Cela me paraît être des exploits fort vaillants et tout à fait méritants. Qu’en pense le peuple d‘Hyrule?
   -Méritants!, scanda la foule jusqu’à en faire vibrer la voûte.
   -Dans ce cas, tout est dit.
   Le monarque tira d’un geste empathique sa longue rapière consacrée, et en posa la lame sur l’épaule droite de Link.
   -Link, fils de Link. Jurez-vous de ne jamais dégainer cette épée que je vous confie que pour défendre votre roi et vos frères contre l’ennemi, pour défendre la veuve et l’orphelin et lutter contre l’oppression?
   -Je le jure.
   L’épée se déplaça sur le sommet de son crâne.
   -Jurez-vous de ne jamais mentir, de vous préserver du mal et de bannir le vice de votre cœur?
   -Je le jure.
   La lame glissa vers l’épaule gauche.
   -Jurez vous de vous soumettre aux Lois sacrées des Trois, aux lois de votre roi, et de les faire respecter et appliquer, envers et contre tout, et cela à jamais?
   -Je le jure.
   Salomon rengaina son épée.
   -Alors relevez, Lord Link, Vainqueur des Clans, Gouverneur du Sud, Sage du Royaume et futur Prince d’Hyrule.
   Quand Link se releva, tout auréolé de gloire et d’honneur, se gavant jusqu’à éclater de la liesse du public, Feena Hurlebataille, chef du clan de Logre, ne put s’empêcher de cracher au sol. Fort heureusement, personne ne remarqua son geste d’humeur. Tu l’as finalement eue, ton heure de gloire, blondinet. Un jour, ce royaume que tu as mis tant d’ardeur à « défendre » sera tien. Et j’espère que je serais morte lorsque ce jour funeste arrivera.
   -Ser Talon, l’épée je vous prie, commanda Salomon après avoir réclamé le silence.
   Le vieil estropié clopina jusqu’à son roi et ce dernier s’empara de l’épée d’apparat et la dégaina. La lame d’or pur scintilla sous les rayons du soleil qui filtraient par les vitraux. Après l’avoir observée quelques instants, Salomon la tendit, garde en avant, à son nouveau Lord.
   -Voici pour vous. Puisse votre bras ne jamais trembler et votre main rester sûre.
   Salomon claqua des doigts, et un écuyer en livrée ostentatoire s’approcha, peinant sous le poids d’un plastron de plate en fer blanc, incrusté d’émeraudes sombres. Un loup avait été finement ciselé dans le métal. Deux autres écuyers s’approchèrent et aidèrent le premier à le sangler sur Link.
   -Et voici un cadeau de votre roi.
   Link s’inclina aussi bas que le lui permettait son égo, et entre l’épée d’or et les gemmes de son armure, il scintillait littéralement. Il se recula de quelques pas, en bouclant le fourreau de sa nouvelle épée autour de la taille.
   -Bien, reprit Salomon. A présent, il est temps de festoyer, et de lever nos verres à la santé de Lord Link!
   Comme la plupart des gens commençaient déjà à se lever pour se diriger vers la sortie, dans un tapage de conversations cacophonique, Feryl, le capitaine de la garde, s’avança et martela le marbre du sol du bout de sa hallebarde pour ramener le silence et l’attention.
   -Avant cela, cependant, il me reste une dernière chose à faire, déclara Salomon.
   Un murmure parcourut l’assemblée. Ce n’était pas prévu! Tiens donc songea Feena. Qu’est-ce que cela, encore? 
   -Messire Chien, appela le monarque. Veuillez approcher.
   Le silence se fit dans la salle, et l’intéressé tourna vaguement la tête de droite et de gauche, pour vérifier s’il avait bien entendu. Mais oui, indubitablement, c’était à lui que souriait Salomon d’un air encourageant, et comme dame Laruto le pressa gentiment, il se leva et se fraya un chemin à travers les banc jusqu’au pied des marches du trône. Feena remarqua la rage qui déformait les traits de Link comme il dardait des yeux mauvais sur son Chien. Ce dernier se recroquevilla presque de peur sous l’effet de ce regard.
   -V… Votre Majesté?
   -A genoux, messire Chien.
   Une nouvelle vague de murmures secoua le public, mais Feena ne comprenait pas ce qui était en train de se passer.
   -Majesté, répondit le Chien, mal à l’aise. Je suis très honoré de votre attention mais je…
   -A genoux! C’est un ordre de votre roi.
   Le Chien se résigna et mis un genou en terre. Lorsque Salomon tira à nouveau sa rapière et la posa sur l‘épaule droite de l‘estropié,  Hurlebataille commença à saisir le sens de tout cela.
   -Vous que l’on nomme Chien. Votre roi s’apprête à vous adouber. Savez-vous pourquoi?
   -Non, Votre Majesté, répondit le Chien avec une grimace de désespoir. Je ne mérite pas de…
   -Ce n’est pas à vous d’en décider! Qu’en pense le peuple d’Hyrule?
   Il y eut un léger moment de flottement, puis une voix forte et profonde s’éleva -celle de Dorf, crut reconnaître Feena-, qui fut instantanément suivie.
   -Méritant!
   Le visage de Link était livide de colère, ses poings se crispaient convulsivement. La plupart des personnes présentes observaient la scène d’un air intrigué, certaines hochaient vaguement la tête. Feena aperçut le vieillard borgne, caché dans un coin derrière un pilier, qui avait sur les lèvres le sourire d’un homme s’assurant que son plan se déroulait sans accroc.
   -Vous que l’on nomme Chien. Jurez de ne jamais dégainer votre épée que pour défendre votre roi et vos frères contre l’ennemi, pour défendre la veuve et l’orphelin et pour lutter contre l’oppression.
   -Votre Majesté, vraiment je…
   -Jurez!, coupa Salomon d’un ton sans appel.
   Le Chien jeta un regard paniqué à Link, qui se tenait à deux pas de lui. Il sembla se ratatiner sur lui-même, comme s’il avait peur de prendre des coups. C’est d’un pathétique.
   -Je…, déglutit-il. Je le jure.
   Salomon plaça son épée sur son crâne.
   -Jurez de ne jamais mentir, de vous préserver du mal et de bannir le vice de votre cœur.
   -Majesté, je vous en conjure je…, supplia le Chien.
   -Jurez!
   -Je le jure!
   -Jurez, continua Salomon, implacable, en faisant glisser sa lame sur l’épaule gauche, de vous soumettre aux Lois sacrées des Trois, et aux lois de votre roi, et de les faire respecter et appliquer, envers et contre tout, et cela à jamais.
   -Par pi…
   -JUREZ!
   -Je le jure, je le jure!
   -Alors relevez, Ser Locke Sanks.
   Bien que situé à quelques centimètres de la scène, Salomon ne semblait pas voir le drame qui se jouait devant lui. Pendant que deux écuyer apposaient des éperons d’or sur les bottes du Chien, Link le foudroyait d’un regard tellement empli de haine et de rage, que même Feena Hurlebataille, chef du clan de Logre, n’osa le croiser.

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Bordel de merde! Deux mois pour remettre la main sur du parchemin, et ce n'est que pour me rendre compte que la moitié du carnet a disparu! Envolé!
Volé? Je ne pense pas. Oublié? Ca c'est presque certain, et c'est qui me met le plus en rogne. J'ai du les égarer durant le chaos de notre fuite précipitée de Mysances, l'ancienne demeure du roi Cygne.
Paix à son âme, d'ailleurs. Ce n'est pas moi qui ai trouvé le corps, enchaîné dans une de ses propres cellules, mais de ce qu'on m'a rapporté, ce n'était guère jolie. Notre ennemi a pris grand plaisir à le torturer à coup de magie noire.
Si je m'écoutais, je tuerais le premier de mes compagnons à ma portée. J'ai vraiment la rage! Tout ce temps perdu... Je n'ai absolument pas le temps de tout reprendre à zéro et de réécrire le premier mois de tourmente qui a suivi notre première débandade. Vous allez devoir vous en passer. Pour faire bref, voici grosso modo  où la situation en est :
On est dans la merde et jusqu'au cou!
L'ennemi nous coupe tout passage vers le Sud pour tenter de rejoindre Château-Abbendal ou Blanchecouronne, qui sont aux dernières nouvelles que nous avons eues (et ça commence à remonter), les derniers royaumes à encore livrer batailles. Je prie tous les jours les Dieux d'en Haut et d'en Bas d'avoir soufflé à l'oreille de Tapinois l'idée de prendre la tangente avec le reste de Tempête. Je prie surtout pour qu'Hélène s'en soit sortie vivante et qu'elle ait su atteindre Château-Abbendal saine et sauve. Sa présence me manque. Je me sentais plus en sécurité avec elle, enfin, façon de parler. J'espère qu'elle me survivra longtemps, parce que c'est vraiment une femme bien. Moi, je n'espère même plus survivre à cette guerre. De toute façon, je ne crois plus en nos chances de victoire, et je suis bien trop vieux pour encore croire aux miracles. Je continue la lutte car ma seule autre option est le suicide : De mon plein gré ou non (Comprenez, essayer bêtement de m'enfuir seul.).
Cela dit en toute honnêteté, je suis le premier surpris de voir ce que notre petit groupuscule a réussi à faire.
Souvenez vous : Nous n'étions plus que 43 hommes et 1 femme annihilés et meurtris. Grâce à la nouvelle poigne de fer de Kerrighton (Pardonnez le jeu de mot), nous avons survécu. Mieux : nous avons donner du fil à retordre à l'ennemi, et nous continuons toujours, du moins le faisait-on jusqu'à encore récemment. Nous nous sommes cachés quelques temps dans les montagnes, pour reprendre nos esprits et des forces. Puis nous avons commencé à lancer des raids d'harcèlement sur les forces les plus faibles. Nous ne prenions aucun risque : chacun avait ordre de se retirer sitôt qu'il se sentait en danger.
Vous me direz, et à juste titre, que lancer des raids pour saper le moral de morts-vivants (Nous ne pouvions guère espérer plus, notre nombre limitait grandement notre efficacité létale.) n'a en soi pas grand intérêt. Je suis tout à fait d'accord. Il faut croire que les hommes ont besoin de se donner des objectifs, aussi dangereux et futiles soient-ils pour ne pas sombrer dans le désespoir. Cependant, nous avons rapidement découvert que notre ami le nécromancien n'était pas seul. Il avait avec lui une pléthore de capitaines, ou je ne sais quoi, pour l'épauler et le seconder dans la mobilisation de cette armée morte. C'était principalement des jeunes gens à qui on avait guère laisser le choix. Probablement des fils de fermier enlevés durant la nuit, et asservis par magie noire. Cette même magie noire leur avait conféré le don de commander à quelques dizaines de morts-vivants, ainsi que d'autres pouvoirs magiques mineurs. Nous avons vite constater que la mort d'un de ces capitaines provoquait l'immédiate désagrégation des troupes sous son commandement. A partir de là, nos raids ont pris une toute autre importance, et nous avions trouvé un but utile et à la hauteur de nos moyens.
Si l'ennemi a mis du temps à réagir face à la nouvelle (et sûrement seule) menace que nous constituions (Sûrement parce qu'il était occupé ailleurs.), il l'a fait bien. Les capitaines se sont vus accordés de nouveaux pouvoirs, qui me donnent bien du mal et des sueurs froides.
Et surtout, nous avons fait la connaissance d'Anthrax et Maléficion.
Si les jeunes asservis sont les capitaines, ces deux là sont les généraux. Nous avons rencontré Anthrax en premier. Durant un raid qui était si semblable à tous les autres que ne je faisais pas particulièrement plus attention, il a surgi devant moi, en me menaçant de son visage rongé par les furoncles. Il était aussi effrayant que moche, et surtout très puissant. Beaucoup moins que le nécromant, mais en magie noire, il connaît son affaire. Seule des trésors d'ingéniosité et le soutient de Liz me permirent d'en réchapper vivant. A partir de cette nuit là, nous fûmes traqués sans relâche par ce couple infernal (même si nous ne devions apprendre l'existence de Maléficion que bien plus tard seulement.). Beaucoup des nôtres périrent sous la magie androphage d'Anthrax et les malédictions horribles de Maléficion. Heureusement, je parvins à en sauver plus. Entre temps, nous avions rallié un nombre assez important de survivants, des rescapés de Mysance, Castel-Nocturne et des forts les plus occidentaux. Nous étions assez nombreux pour infliger de lourds tribus dans les rangs des jeteurs de sorts adversaires et multiplier les raids en y payant le prix, mais nous avons beau faire, il semble que leurs réserves soient inépuisables. De plus, harcelés par les généraux, nous perdions énormément de temps et de force. Nous n'eûmes pas d'autres choix que d'accepter une bataille frontale. La Plaine de Mysance en fut le théâtre. Le conflit fut terrible, abjecte, brutal et sanglant, mais ne fera jamais l'objet de geste et les actes de bravoure qui y furent accomplis ne resteront jamais dans les mémoires.
Au plein coeur de la bataille, le sergent Kerrighton se retrouva confronté au plus grand combat de son existence. Seul contre le sorcier Maléficion, il dut lutter pour sa vie. J'ai personnellement assisté à ce duel, car j'essayais en toute hâte de le rejoindre pour protéger notre chef. Les hommes qui avaient combattu à ses côtés gisaient à ses pieds, leurs corps maléficiés de façon grotesque et atroce. Kerrighton se démena avec une vaillance et une bravoure qui auraient manqué à plus d'un homme. En plein coeur de la tourmente, il transperça le sorcier de son épée. Il ne put cependant empêcher la dernière malédiction de son adversaire de l'atteindre. Son bras droit se mit à pourrir à grand vitesse en causant d'impensables douleurs. Des pattes et des mandibules d'insectes se mirent à percer sa peau, comme si des bestioles grosses comme des doigts venaient d'éclore dans sa chaire et tentaient de sortir. Je dus amputer le membre maudit pour éviter que le maléfice ne se propageât à tout son corps. Anthrax se matérialisa peu après à côté du corps de son compère. Par je ne sais quelle science démoniaque, il ingurgita la dépouille et la fusionna à son être. Grâce à ce phénomène, il acquis les pouvoirs du défunt Maléficion, faisant de lui un être d'une puissance phénoménale, mais ne rivalisant pas encore avec celle de son maître. Alors que je croyais ma fin proche, et quoi que j'aurais défendu ma vie chèrement, notre adversaire ne put voire venir dans son dos le Rayon Chaotique d'Ulfuras de Spektrum, qui le priva d'une bonne partie de sa personne. Il disparut dans un hurlement de douleur et de rage, et à l'heure qu'il est doit toujours souffrir de cette blessure, bien qu'il n'en mourra pas.
Privés de leurs généraux, les capitaines n'opposèrent plus une très farouche résistance, et nous en vînmes à bout. La victoire laissa derrière deux tiers d'entre nous, partis pour un monde meilleur. L'exploit nous octroya cependant une semaine de tranquillité relative au sein des murs de Mysance. Les morts avaient laissé derrière eux après avoir moissonné toutes les âmes de la cité tout ce dont ils n'avaient pas besoin, à savoir tout : vivres, équipements, eau...
Pendant le temps que nous passâmes à Mysance, qui correspond plus ou moins au début du deuxième mois après notre première débandade, Spektrum et moi même façonnèrent un bras artificiel en fondant les cloches de bronze d'un temple. Grâce à un rituel compliqué et éprouvant, nous l'attachâmes à l'épaule de Kerrighton en remplacement à celui qu'il avait perdu. Vous vous doutez bien que ce n'est pas qu'un vulgaire bout de métal inerte, mais bel et bien un véritable membre, connecté aux nerfs, rendu mobile par la magie. L'Histoire se rappellera sans doute du sergent comme de Kerrighton Bras- de-Bronze. Si du moins il survit assez longtemps.
Je dois réexpliquer certains détails que j'ai narré dans les carnets perdus. Le premier c'est que Spektrum n'est pas mort et qu'il a réussi à nous rejoindre, accompagné par l'inattendu Capuchard. La nuit où Spektr avait disparu, il s'était retrouvé pris au piège par des morts-vivants et avait dû fuir à travers bois. Le lien qui unissait Spektrum et Capuchard avait forcé ce dernier à quitter Château-Abbendal pour secourir son maître. Ils nous rejoignirent quelques temps après dans les montagnes.
Le second détail, que vous avez peut être remarqué en parcourant les dernières lignes, est que Kerrighton n'est plus le même homme. Enfin, disons qu'il en est devenu un, d'homme. Il n'a plus rien du jeune con qui se défonce à la drogue pour endiguer sa terreur, ni du pleutre qui hurle à ses soldats de fuir pour leur vie. Il s'est largement endurci et est devenu un bon chef, respecté et dévoué. Sa bravoure n'est plus à prouver, et son bras droit en est la preuve vivante. C'est surtout grâce à lui que nous sommes encore en vie.
Le point suivant, c'est qu'Hélène n'est plus avec nous. Je me suis servi abjectement du prétexte d'un message urgent à faire parvenir à Augustin Abbendas (Ce qui était vrai au demeurant) l'informant de notre survie et de la vraie nature du problème. Bien sûr, elle n'a pas accepté, bien au contraire, alors j'ai du la contraindre magiquement. J'en suis encore malade, et je suis sûr qu'elle m'étripera sur place à la première occasion, mais je ne pouvais décemment pas laisser ma Dame exposée à un tel danger, avec de si faibles chances de survie, même si par la suite j'ai amèrement regretté l'absence de ses épées si rassurantes. Au moins la nuit Liz me console-t-elle...
Une semaine s'était écoulée depuis notre victoire, lorsque les premiers cas de gangrène et de peste explosèrent. Nous dûmes quitter précipitamment le confort de Mysance, non sans avoir mis le feu à la cité auparavant. Dans la panique, je laissai certainement une partie de mes carnets, ainsi que mon matériel d'écriture et mes réserves d'encre. 
Nous reprîmes nos actions commando. 
Cependant, nous fûmes victime d'une surprise bien amère...  Sûrement lassé de nous, le nécromant nous tendit une embuscade. Peu (pas?) préparés que nous étions, nous fûmes balayés. Spektrum et moi même tentâmes de joindre nos forces pour lui tenir tête, mais nous étions épuisés, fatigués et affaiblis : nous ne tînmes pas longtemps, juste le temps de laisser à quelques uns des autres la possibilité de fuir. Nous deux ne survécûmes que grâce à l'intervention miracle de Capuchard. Il ne fit pas déshonneur à sa famille et aspira la magie du nécromancien quelques poignées de secondes qui nous furent salutaires. Lui n'en réchappa pas. Immunisé à la nécromancie par son statut de ressuscité spontané, il eut la chance de ne pas passer à l'ennemi, mais pas celle de survivre. Ses hurlements dans notre dos, alors que nous courrions à travers bois, me hantent encore.
L'altercation nous laissa, une fois de plus, brisés et déchiquetés. Nous ne sommes plus qu'une vingtaine : Moi, bien sûr, Spektrum, Lohengrin, Taureau, Kerrighton, Selinus Fallcor,  Matthew et quelques soldats. Depuis lors, nous ne faisons que survivre en fuyant et en nous cachant. Nous n'avons plus les effectifs pour continuer la lutte. Notre seule chance est de parvenir à franchir la ligne de front sud, pour rejoindre Abbendal. Même si je redoute que le royaume d'Augustin ne soit déjà tombé.
Hier, en traversant les ruines d'un village, j'ai retrouvé de l'encre et du parchemin pour poursuivre mes carnets. Je ne sais pas combien de temps encore je vais pouvoir relater nos "exploits", avant de mourir à mon tour.
Je suis tellement fatigué.


[align=center]18. [/align]


Sélinus me regarde avec morgue tandis que ma plume parcours inlassablement le parchemin. Il ne comprend pas pourquoi je me donne toute cette peine, et à vrai dire, moi même je ne sais plus vraiment. La force de l'habitude, certainement.
Le jeune prince me hèle.
"Pourquoi t'acharnes-tu, Monarque? Personne ne lira jamais ce que tu écris. Tu gâches le peu d'énergie qu'il te reste.
-Tu as sans doute raison (Il y a bien longtemps que le protocole de communication qui devrait exister entre gens de différentes classes sociales n'a plus cours parmi nous.). Mais au moins, comme ça je ne passe pas mon temps à me lamenter sur ce qui est ou aurait dû être."
Cette remarque lui arrache un sourire. L'humeur dicte l'acte dit-on. Varions. Puisque ma mort n'est plus qu'une question de temps, je vais poursuivre en écrivant au présent. Ainsi, vous, lecteurs anonymes, pourrez suivre les derniers jours de Monarque avec plus d'intensité.
Sélinus retombe dans le silence, en me laissant écrire tranquillement. Les autres me considèrent avec autant de circonspection, si ce n'est plus. Et bien, si cela leur paraît incongru, moi ça me fait du bien, et qu'ils aillent pourrir ailleurs. Au bout d'un moment (Je gage que le crissement de la plume sur le parchemin l'irrite.) le prince de feu Gaëlice m'interpelle à nouveau.
"Monarque. Maintenant, tu peux nous le dire. Qui es-tu?
-Qui je suis?, réponds-je sans même relever les yeux. Je suis Monarque, pauvre bige qui tente de survivre. Rien de plus.
-Un pauvre bige hein? Je dirais plutôt un sale matois. Si comme tu le prétends tu n'es qu'un petit magicien qui gagne sa vie dans le mercenariat, je te trouve bien aux faits de la magie. Et surtout, comment un simple magicien aurait pu tenir tête au nécromancien, dont la puissance nous fouaille les entrailles rien que par sa présence?"
Bon. Il est agaçant à la fin, même si le compliment sous-jacent me flatte. Je finis par croiser son regard.
"Demande au chef, dis-je, il en sait probablement quelque chose."
Je dois avoir fait mouche, car Kerrighton baisse les yeux, comme s'il avait honte de quelque chose. Suivant mon conseil, Sélinus l'appelle.
"Tu te trompes, Monarque, fait-il. Je ne sais pas grand chose de toi. Tout ce que je sais... Tout ce que je sais c'est ce que le capitaine t'a fait..."
Sa voix s'éteint, presque dans un murmure. Il ne semble pas fier. Sa réaction me surprend. Me serais-je vraiment trompé sur toute la ligne, en ce qui le concerne?
Cependant, évoquer toute cette affaire fait remonter des vieux souvenirs... Cela me paraît une éternité.
"Et qu'est-ce qu'il a fait, votre capitaine?"
Kerrighton secoue la tête et se détourne. Il n'a pas l'air chaud pour en parler, comme si c'eût été de son fait (et au demeurant, peut être était-il impliqué à la base.). Spektrum, qui d'après moi en sait plus qu'il ne veut bien le faire croire, ou du moins qui en devine pas mal, vient à mon secours.
"Le passé appartient au passé. Il n'est pas nécessaire de pleurer les temps jadis..."
Sa réponse ne satisfait pas le jeune prince, qui insiste.
"Mais enfin, allez vous parler à la fin? Il t'a torturé, quelque chose comme ça?"
Ces paroles m'arrachent un sourire aigre-amer. Torturer... Oui, en quelque sorte. Mais c'est la pire des tortures. Je me souviens dans les moindres détails du moment où ma vie a basculé, de l'instant où j'ai tout perdu. C'était un jour d'été, et il faisait chaud... Je me rends compte que les autres suivent notre conversation avec intérêt. Un cercle s'est formé autour de nous.
"Si c'est de la torture, intervient Lohengrin de sa voix mélodique, alors c'est la pire d'entre toutes."
Tous les regards convergent vers lui. Lohengrin (Je l'avais déjà dit dans mes carnets qui sont perdus...) est le dernier chevalier d'Aethor. Son véritable nom est Perceval, fils de feu Volvo le Pieux, qui fut mon ami et mon plus brave chevalier, du temps où mon fessier reposait encore sur le trône d'Aethor. Il n'a que 17 ans, mais il a déjà l'allure et la prestance d'un véritable Chevalier. Il a des cheveux mi-longs châtains, des yeux verts et la belle gueule qui va avec. Même s'il est encore jeune, il nous ridiculise tous à l'épée et son courage semble sans faille. Il exécute aveuglément chacun de mes ordres, conformément à la dernière volonté de son père. J'ai toujours cru que Volvo était mort durant la chute d'Aethor, mais visiblement je me trompais. Bien entendu, il fait partie du club très fermé des gens qui connaissent la véritable histoire.
Lohengrin ne se démonte pas. Il est de nature calme et assez taciturne. Je sais que c'est pour détourner l'attention de moi qu'il est intervenu. Sa loyauté est de celles que seule la mort peut détruire.
"Vous ne faites qu'exacerber ma curiosité, mais vous tournez autour du pot" s'agace Sélinus. "Allez vous me le dire à la fin!
-Bon. Très bien, dis-je en soupirant. Je vais vous dire ce que le capitaine m'a fait, mais en échange vous devez faire le serment de ne jamais révéler ce que vous allez entendre à quiconque."
Ils prêtèrent serment, tous sauf ceux qui savaient déjà, où qui s'en doutaient, c'est à dire Spektrum, Lohengrin et Kerrighton.
"Allez, crache maintenant" me presse Sélinus.
Je prends mon temps pour ménager mon effet. Après tout, ce n'est pas une mince révélation, et je n'ai jamais été à l'aise pour parler de mon passé. Tant pis, je lâche le morceau, sans effet théâtral pour une fois.
"Le capitaine m'a volé mon nom."
Ma réponse, malgré tout ce qu'elle implique de cruauté, de perfidie, d'abjection, de sournoiserie et de fourberie n'a pas l'heur de leur plaire. Ils me regardent avec des moues dubitatives, l'air de se dire "Allons bon, on m'avait caché qu'il restait de la gnôle."
"Il t'a... "volé ton nom"?" répète Sélinus.
"Je dois avoir l'air de me payer vos têtes" dis-je "mais c'est parce que vous ne connaissez rien au Pouvoir des Noms."
Spektrum acquiesce en silence. Lohengrin reste stoïque et Kerrighton soupire discrètement.
"En effet" reconnaît le prince. "Eclaire-nous."
Comment expliquer un principe aussi subtil à de totales néophytes?
"Bon. Il faut savoir qu'un nom, ce n'est pas qu'un bête assemblage de sonorités. Un nom, c'est vous, ce que vous êtes réellement. C'est à la fois votre essence et votre être. Les noms renferment de grands pouvoirs."
Comme je me tais, ils acquiescent pour me signaler qu'ils comprennent jusque là.
"La vérité, c'est que posséder le nom d'une personne... vous octroie tout pouvoir sur elle."
Voilà c'est dit. Le grand secret de Monarque est éventé. La mascarade démasquée.  Je suis le chien du capitaine, car il m'a Asservi en me volant mon nom. Vous ne pouvez pas vous imaginer quel effet ça fait, de se voir arracher son être d'un seul coup, ravir tout ce qui fait de vous un individu libre.
Vous perdez connaissances quelques secondes. L'instant suivant, en ouvrant les yeux vous savez que vous n'êtes plus rien qu'un pantin. Une marionnette attendant le bon vouloir de son maître. Mais le plus douloureux, c'est de voir en face de vous votre tortionnaire, un garçonnet d'une quinzaine d'années, les yeux écarquillés de stupeur en sentant le pouvoir nouveau qui l'envahit, qui le dépasse, qui l'effraie. Il se rend compte, du haut de ses quinze misérables années, qu'il vient de tuer son premier homme, et que maintenant celui-ci lui doit une obéissance absolue, atemporelle et sans appel. Il tremble, il secoue la tête. Vous, vous n'êtes plus qu'une boule de rage, de haine pure, un concentré de fureur, mais en même temps vous vous sentez tomber au fond d'un gouffre infini, un désespoir plus grand qu'un océan vous balaie alors que vous réalisez que tout ce que vous avez accompli jusque là, toute votre vie avant cette instant précis n'est plus rien que poussière, cendre et vent. Votre existence vient d'être pulvérisée en un éclair, et vous ne pouvez rien y faire.
Vous avez le pouvoir de démembrer votre bourreau, d'annihiler sa volonté et son esprit, de l'envoyer par delà les plans de l'existence jusqu'aux enfers. Mais ne pouvez pas le faire, car il vous tient. Il a tout pouvoir sur vous, et le toucher contre son gré vous signifierait des douleurs que vous ne pouvez imaginer. Si vous essayiez de le tuer, votre corps imploserait et votre esprit de déchirerait dans l'éther.
Alors il comprend finalement ce qu'il a fait, ce que ça implique, et les possibilités que ça lui offre. La peur reflue de son visage, et à la place un sourire sardonique, méprisant et tellement arrogant. Vous n'oubliez jamais ce sourire.
Il vous appelle, et vous sentez dans sa voix le pouvoir qui vous broie, qui vous force, vous contraint. Vous avez beau résister, chaque parcelle de votre volonté se retrouve disloquée et vous vous résignez. Vous vous agenouillez devant lui et l'appelez Maître, conformément à son ordre. Votre dignité vient de s'envoler. Vous la regarder partir par la fenêtre et vous ne pouvez même pas serrer les poings de rage ni hurler votre horreur et votre haine, car il ne veut pas que vous montriez le moindre signe de mécontentement.
Vous n'êtes plus rien, et le savoir vous fait peur. Pour une fois vous maudissez vos pouvoirs, qui vous ont permis de survivre à cette épreuve. Vous auriez préféré mourir sur le champ.
Je dois afficher une mine épouvantable en me remémorant le jour où ma précédente vie a cessé. Le jour où je suis mort pour renaître en Monarque. Car mes compagnons restent silencieux. Ils ont l'air de comprendre que je blague pas, et commencent à comprendre ce que ça implique.
"Mais... Si les noms ont un tel pouvoir", s'exclame Sélinus "pourquoi est-ce la première fois que j'entends parler de pareille affaire?
-Le nom que l'ont reçoit à la naissance" explique Spektrum avec son habituelle voix lente et sombre "n'est pas nécessairement notre véritable nom...
-Comment peut-on le savoir?
-N'importe quel magicien est capable de ressentir la magie d'un nom vrai.
-Alors... Est-ce que je suis vraiment Sélinus?"
La voix du prince est tendue, presque effrayée. Spektrum et moi échangeons un regard.
"Tu ne poses pas la bonne question. Quoiqu'il adviendra, tu es et tu resteras Sélinus, prince de Gaëlice. Mais pour te répondre, non, ton vrai nom n'est pas Sélinus. Aucun d'entre nous n'arbore son véritable nom."
Devant l'apparente déception de certains, j'ajoute (et Spektrum acquiesce).
"Honnêtement, ne pas connaître son vrai nom est plus un bien qu'un mal. Au moins vous êtes protégé...
-Comment faut-il faire pour le découvrir?
-Je ne connais que deux façons. La magie, ou une parfaite connaissance de soi même. La deuxième méthode est la plus complexe, et je n'ai de ma vie connu qu'une seule personne l'ayant fait. Quoiqu'il en soit, si un jour vous découvrez votre véritable identité, soyez sûrs de la garder pour vous, et uniquement pour vous. Ne l'écrivez nul part, ne la révélez à personne, pas même à la personne qui vous est la plus proche. On ne peut se permettre aucune légèreté dans cette affaire.
-Comment fait-on pour voler un nom?"
Je m'arrête un moment de parler, pensif. A la vérité, je ne sais pas. Je n'ai pas gardé de souvenirs du moment précis et je n'ai jamais étudié dans cette voie.
"Je ne sais pas" fais-je " je sais que c'est possible, j'en suis la preuve vivante, mais je ne connais pas le moyen."
Un silence pensif s'installe sur notre petit groupe. Mais Sélinus ne semble pas avoir oublié sa première idée.
"Maintenant que tu nous as dit tout cela, réponds moi. Qui es-tu? Je sais que tu es au moins un baron, ou quelque chose comme ça, pour que Perceval te suive partout en te donnant du Majesté."
Ha. Est-ce donc si évident? Mais bon, je me résous finalement. A quoi bon leur cacher une vérité qui de toute façon mourra bientôt, une fois que nous aurons été décimés, ce qui ne devrait plus trop tarder. Je fais signe à Lohengrin.
"Monarque fut le roi d'Aethor. L'homme qui provoqua à lui seul la chute du Conclave et qui domina le monde pendant cinq ans."
« Modifié: samedi 18 août 2012, 15:45:34 par Great Magician Samyël »

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La Tour du Rouge : Les Carnets du Mercenaire 7 à 10.
« Réponse #164 le: mercredi 25 août 2010, 22:08:34 »
Merciiii pour la suite!! J'ai dévoré ce chapitre, et je l'ai adoré!!! Hurlebataille est vraiment mon perso favori :niais: Elle est vraiment surprenante avec une attitude et un caractère que j'aime beaucoup. J'ai vraiment adoré ce chapitre ou on en apprend encore plus sur elle^^

J'adore toujours autant ta fiction, magnifiquement bien écrite, avec une intrigue géniale, des personnages tous très bien travaillés, bref c'est que du bonheur à lire :niais:

Link me fait vraiment peur par contre, il est terrifiant! J'aime beaucoup comme tu l'as imaginé, ça change de la vision habituelle qu'on a de lui. J'aime beaucoup comment le voit Feena Hurlebataille et les commentaires qu'elle fait à son sujet hihi!

Le Chien me fait toujours aussi mal au coeur le pauvre T__T Il va en prendre pour son grade lui, je le sens...

Hooo ça me fait vraiment plaisir que ton allusion à ma fiction soit calculée :niais: Je suis ravie et très honorée de ce clin d'oeil, c'est vraiment très gentil!! Mes Chroniques d'Hyrule sont bien loin derrière Triangle de Pouvoir en niveau d'écriture, mais j'y tiens beaucoup^^

Vivement la suite :niais: Il va falloir que je me mette à Monarque en attendant  :yeah: