Auteur Sujet: K. ~ Partir et autres expériences.  (Lu 18983 fois)

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K. ~ Partir. [" Ne plus parler qu'à son silence "]
« Réponse #75 le: mardi 12 février 2013, 23:51:28 »
Je vous aime bien et j'honore mon 1500° message sur le site par cette scène que je trouve belle.

*

« Ne plus parler qu’à son silence »

Hélène, la mère de Marthe,
Victoria. La chambre d’Hélène dans la maison de retraite de la Pendule d’Argent.
Entre John.


JOHN, fixe. — Vous êtes la fille du hasard.
VICTORIA. — Vous êtes l’homme de rien.

JOHN. — Vous n’avez rien à faire dans ma vie.

VICTORIA. — Mais voyons, Hélène n’est pas votre mère.

JOHN. — Mais elle n’est pas la votre non plus.

HÉLÈNE. — John, vous n’avez aucune raison de lui en vouloir. Cette jeune femme est très charmante, et nous pouvons bien apprécier le hasard d’une visite, n’est-ce pas ?

JOHN. — Hélène, vous n’êtes pas si seule. Il y en a tellement qui sont bien plus seuls que vous, alors ne vous plaignez pas.

HÉLÈNE. — Mais je ne me plains pas. Je ne suis pas seule du tout, j’accepte la vie comme je la vis et comme je la vivrai.

JOHN. — Je l’accepte et vous n’avez pas le droit de…

VICTORIA. — John, ne faisons pas d’histoire. La mère de votre femme est une personne charmante.

JOHN. — Je sais bien qu’elle est une maman très charmante, je viens la voir bien plus que quiconque, même plus que Marthe, parfois.
HÉLÈNE. — Mais elle ne m’a pas oubliée, elle.

JOHN, à Victoria. — Mais qu’est-ce que vous venez y faire, vous ? Vous allez encore me dire que vous êtes « juste venue la voir » ? Et bien allez-y, dites moi que vous êtes « juste venue la voir » !

VICTORIA. — Mais avec plaisir, puisque vous insistez. Je suis juste venue la voir.

JOHN. — Mais vous faites ça tous les matins, aller voir les gens, comme ça, sans prendre la peine de frapper à la porte de leur vie ?
VICTORIA. — Vous insistez pour que je vous dise oui ?
JOHN. — Mais qui êtes-vous ? Mais qu’est-ce que vous avez vécu dans votre vie pour croire que vous faites partie de la vie de tous les gens dans ce monde ?

VICTORIA. — Si vous étiez un peu plus humain, vous le chercheriez peut-être, John.
HÉLÈNE. — C’est vrai, John. Vous êtes parfois cruel. Elle regarde John voir Victoria contempler un souvenir de Léopold et Ophélie, avant de se suivre le même regard.
JOHN. — Silences. À Victoria. J’espère que vous ne lui avez rien dit.

HÉLÈNE. — Mais pourquoi voulez-vous reprocher à des gens de parler, John ? Regardez-vous, vous parlez, c’est normal. Ce n’est pas vous qui allez vous opposer à ce qui est normal, n’est-ce pas ? C’est la vie, John. On vit, on parle, puis on meurt. On devient vieux et on accepte. John continue de regarder le souvenir de Léopold et Ophélie. Mais que croyez-vous, John ? Vous mourrez encore d’envie de me le cacher. Mais vous ne savez rien.

JOHN, envers Victoria. — Mais qu’est-ce que vous avez dit, bordel ? Mais qu’est-ce que vous avez fait, vous, putain ? Sale petite… Retournez chez vous. Retournez dans votre rue et fermez les portes de votre maison. Je ne vous reverrai même pas quand vous viendrez « juste voir » mon ami dramaturge que vous admirez tant. Demain, vingt-et-une heure.

VICTORIA. — Je travaillerai.

JOHN. — J’imagine. C’est éreintant d’être traductrice.

VICTORIA. — C’est éreintant d’être avocat sans avoir une once d’humanité et sans écouter rien d’autre que sa bite et son imbécilité. Vous êtes imbécile, John. Vous avez perdu deux enfants mais vous croyez avoir accepté. Vous croyez avoir compris la vie et vous croyez apprendre la vie à vos amis imaginaires, mais vous n’avez pas d’âge, vous n’avez rien vécu, vous n’avez même pas profité de vos quatre ans pour grandir. Vous ne vieillirez jamais, John. Vous ne serez jamais enfant, jamais adulte, jamais vieux, jamais adolescent. Vous n’avez sûrement jamais aimé. Vos gosses n’auraient sûrement eu aucune éducation. Vous allez finir banal, John, et si vous croyez encore que c’est ça, le bonheur, je vous souhaite de ne même pas mourir. Je ne veux pour rien au monde que vous soyez aussi sage que cette dame de quatre-vingt onze qui a vécu chaque jour de sa vie, elle. Allez, retournez vous lever chaque matin en vous disant « aujourd’hui, je suis vivant, et c’est tout ce qui compte et qui me rend heureux ». J’ai peut-être la moitié de votre âge et cette femme en a peut-être le double, John, mais nous vivons, au moins. Et sachez-le, ce n’est pas ce qui me rend le plus heureuse. Vous ne finirez même pas, John. Vous serez là, en suspens, entre le tunnel et le purgatoire, entre l’urne de votre fille et la tombe de votre fils, entre la fidélité de votre veuve et mon souvenir, celui d’une jeune femme dans laquelle vous n’avez même pas su voir une fille, celui d’une fille heureuse d’avoir pu faire l’amour à un homme avec, pour la première et la dernière fois dans sa vie, un semblant de vrai amour, pour finalement se rendre compte que chez le connard prétentieux que vous êtes, le seul amour que vous avez, c’est de l’amour sale. Il n’y jamais eu de générosité, il n’y a jamais et de partage. Il n’y a jamais eu d’humanité en vous. Vous êtes un inconnu et vous ne connaissez rien.

JOHN. — Vous, je vous souhaite de perdre vos premiers enfants.

VICTORIA. — Je vous le souhaite de tout cœur à vous aussi. John s’apprête à sortir.
HÉLÈNE. — John, écoutez-moi.
JOHN. — Ça y est, vous savez tout.

HÉLÈNE. — Mais je le savais déjà, John.

JOHN, à Victoria. — Comment ça ? Depuis quand ?
HÉLÈNE. — Depuis quatre ans, John. Depuis le début. Avant même que vous ne le sachiez, ma fille me l’a dit.

JOHN. — Alors ma femme m’a menti ? Alors Marthe m’a trahi. Oui, oui, mon Dieu, on a été cruels.

VICTORIA. — Vous voyez, John, dans ce monde, vous n’êtes même pas le seul à jouer le cruel.
JOHN. — Demain, dix-sept heures. Il laisse lentement hésiter son regard entre le public et le fond de scène. Il sort.
VICTORIA, regardant en arrière. — J’aime beaucoup les cheveux de John.

HÉLÈNE. — Vous êtes amoureuse de ce beau garçon ?

VICTORIA. — Si j’étais amoureuse, ce serait de son élégance, pas de son désespoir.
HÉLÈNE. — Vous croyez vraiment qu’il est désespéré ?
VICTORIA. — Il essaye de l’être ?

HÉLÈNE. — Je sais que non. Il est normal, Victoire…

VICTORIA, gênée. — Victoria.
HÉLÈNE. — Excusez-moi. J’entends tellement de prénoms comme le votre qui ont l’air étrangers et bêtes, alors que vous m’aviez l’air si honnête et si belle.
VICTORIA. — Mais ce n’est pas un problème. Silences. Parlez-moi des hommes, Hélène.
HÉLÈNE. — Je crois que les hommes ne savent pas ce qu’ils veulent. Parfois ils veulent être père, parfois ils veulent se rendre compte qu’ils ne le sont pas assez. Je me rappelle encore que même Léopold l’appelait souvent « John ». Mon ange, Léopold, quand je pense qu’il n’y a que pour son enterrement que les poèmes qu’il avait si longtemps écrits ont été lus. John en a lu un premier, Marthe un deuxième, j’en ai lu un troisième. Puis l’orchestre de ses amis, dont il était un le meilleur joueur de piano, a joué et chanté une chanson de Gilbert Bécaud, Quand il est mort le poète. Ce sont des poèmes qui écrivaient beaucoup la mort. L’attente, l’amour, le deuil, le manque, c’était un peu banal, un peu mièvre. Mais c’est parce qu’il était jeune et qu’il ne savait pas encore qu’il ne savait rien. Il ne savait pas encore que c’était un péché d’être jeune. Dieu n’a pu que lui pardonner. Il rêvait peut-être d’être un auteur maudit. Il aimait beaucoup Baudelaire.
VICTORIA. — John aussi aime beaucoup Baudelaire.
HÉLÈNE. — C’est parce qu’il est jeune. Il a besoin d’espoir, il a besoin d’amour, il a besoin de croire, ce gosse. Mais devoir payer ses péchés si tôt, c’est déjà triste. J’espère que Dieu le reconnaîtra.
VICTORIA. — Oh, vous savez ce que ça fait, moi et Dieu…

HÉLÈNE. — Non, je ne sais pas. Je crois. Silences.

*
« Modifié: mercredi 13 février 2013, 08:45:54 par HamsterNihiliste »

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K. ~ Partir.
« Réponse #76 le: jeudi 28 février 2013, 00:06:30 »

Merci.

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K. ~ Partir.
« Réponse #77 le: dimanche 10 mars 2013, 03:20:52 »
Au début, je voulais faire un beau commentaire comme tu sais si bien les faire.
J'en suis incapable.
Je dirais juste que j'ai aimé. Et que ça me bouleverse toujours autant.

Merci pour tout.
Toujours un grand merci à Alice Lee pour le kit !

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K. ~ La la la
« Réponse #78 le: samedi 30 mars 2013, 23:08:02 »
Une nouvelle nouvelle après plus d'un an d'autres expériences. Elle était plus rapide et spontanée, elle m'a pris quinze jours et c'est un autre style, j'ai pris beaucoup de plaisir à l'écrire et, à tout hasard, je l'ai envoyée au PJEF avec un deuxième exemplaire de Mehr Licht!, comme pour faire un retour sur mes expériences passées. Mais je suis jeune encore. C'est l'histoire d'un vieux. C'est bien d'être vieux.

*

•La la la

« Vis », dit Dieu. Dans un lieu dont la clé n’a pas été trouvée ; en des temps immémoriaux.

Et l’Homme se mit à vivre. L’Homme se mit à manger, à boire, à avoir chaud, à avoir froid, à se prélasser auprès de la femme et de son arbre quelque part dans le jardin d’Eden, entre la pomme et le serpent. L’Homme vivait sa vie éternellement longtemps et, sans travail, sans logement, sans enfants, tout marginal qu’il était, aurait tôt fait d’être exclu de la société, et n’aurait eu que le choix de finir dans l’absinthe ou dans le caniveau, quelque part entre les œuvres complètes de Thomas Chatterton et une pancarte témoignant de sa pauvreté autant financière qu’orthographique.
Mais l’Homme n’avait que faire de la société qu’il ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam, qui l’aurait exclu pour cause d’accoutrement grotesque à base de feuille de vigne, qui lui aurait offert une amicale contravention pour consommation de fruit défendu dans des jardins privés, ou encore qui, pour sa disgracieuse excroissance au niveau de la côte, l’aurait exposé quelque part entre le cirque Zavatta et le cirque Pinder. Tout au plus, les gens de ce monde bien étrange étaient en train de lire l’œuvre dont il était le héros originel, œuvre sans prétention dont même l’auteur restait anonyme, très modestement appelée Bible, et rangée dans une bibliothèque quelque part entre 1984 et Les 120  journées de Sodome.
Mais la Bible se gardait bien d’écrire que tout au long de ses neuf cent trente ans, l’Homme s’ennuyait à mourir ; mais condamné à croquer à pleines dents les fruits de l’arbre de vie, l’Homme n’avait aucun moyen de mettre fin à sa propre existence et, trompant son ennui, se mit à découvrir que Dieu avait bien fait les choses en concevant le point sa jouissance extrême quelque part entre son appendice masculin et l’orifice féminin prévu à cet effet. L’Homme donna alors naissance à un nombre d’enfants dont l’énumération durerait jusqu’au déluge, enfants dont le travail, commun et intensif, de générations en générations, donna à voir au monde de merveilleuses choses, quelque part entre les tours phalliques de la City de Londres et ma maison de retraite de La Pendule d’Argent.
Oui, ça, je crois que je l’ai lu dans La Bible, même si je ne sais plus trop quelle bible c’était. Mais Dieu ne m’a jamais dit qu’il avait créé le monde. L’Homme non plus d’ailleurs.

Mésopotamie, pays de Sumer ; XXVIIe, XXIIe siècle avant Jésus-Christ.

Durant toute l’époque des dynasties archaïques, sur les bords d’un rare fleuve connu du pays de Sumer, les cités-États de Lagash et Umma sont séparées de près de trente kilomètres de distance. On peut estimer que les premiers conflits engagèrent les deux cités dès 2600 avant Jésus-Christ, Umma possédant un accès au fleuve pour irriguer ses cultures agricoles, attirant les convoitises territoriales de Lagash. Le conflit autour de la possession de ce territoire de cultures irriguées, nommé aujourd’hui Gu-Eden-Na selon la langue sumérienne, ne fut tranché en faveur de Lagash que sur l’arbitrage de Mesalim, lugal, roi de Kish, cité dominante de la Basse-Mésopotamie. La décision semble bafouée, d’après les mentions qu’en fait Ur-Nansha, premier ensí, roi de la dynastie de Lagash, ayant régné aux alentours de 2500 avant Jésus-Christ, et fils de Gunidu. La confrontation contre Umma sera en effet reprise par le peuple et les troupes de Lagash, menés par ce même roi, dont le successeur, Akurgal, sera défait par les troupes d’Umma dirigées alors par Ush. Tandis que les forces du royaume voisin de Hamazi rejettent, au sein du territoire sumérien, l’armée du peuple d’Ur, le conflit du Gu-Eden-Na se poursuit sous le troisième roi de Lagash, Eanatum. On estime que sa domination s’affirma d’autant plus qu’il repoussa par la suite les armées de Hamazi, lui accordant de larges facilités pour vaincre les combattants d’Umma. Le Gu-Eden-Na est donc la possession légitime de Lagash, avant d’être repris par Ila, prochain roi d’Umma, triomphant d’Ennanatum Ier aux alentours de 2425 avant Jésus-Christ. Dès que son fils En-meneta prit la succession de Lagash, celui-ci conquit de nouveau le territoire avant de rappeler finalement la volonté de Mesalim, confirmant la victoire et la propriété de sa cité-État.
Cette guerre quasi-permanente est attestée par la découverte de la stèle des Vautours, entre 1877 et 1933, lors des fouilles du site archéologique de Tello, couvrant les cent hectares de l’ancienne ville sumérienne de Girsu, capitale religieuse du dieu Ningirsu, située entre le Tigre et le Shatt-el-Haï. La stèle des Vautours date d’environ 2450 avant Jésus-Christ et, d’après les fragments reconstitués et exposés aujourd’hui au Département des Antiquités Orientales du Musée du Louvre, possède une face illustrée en cinq registres horizontaux, et une face écrite en langue sumérienne à la première personne, commémorant la victoire glorieuse du  roi Eanatum.
Non, tout le monde n’a pas les moyens de se payer une thèse en histoire ou d’aller au Louvre tous les jours. Et puis moi, j’étais pas né.

Asie Mineure, bords de la mer Égée, Troie, ; historiquement Xe, XIe siècle avant Jésus-Christ.

Il était trois fois, Agamemnon, un roi grec égocentrique et possessif qui décida de capturer une jeune femme qui n’était même pas une princesse, Chryséis. Face à cet étrange comportement, sa côte d’impopularité au yeux des dieux grimpa, le ciel se couvrit de gros nuages lourds, de pluie, d’orages, et les citoyens Achéens tombèrent malades de la peste, couverts de pustules et de teint pâle. C’est alors qu’Achille, héros grec parmi les héros grecs, armé de son front fier, de son orgueil de héros au court cours, et de son talon, négocia auprès du roi, dont l’obstination n’avait d’égal que l’immuabilité, la libération de la captive dont l’enlèvement mit le dieu en colère — quelle surprise allait avoir celui-ci en se rendant compte que de plus belles princesses font couler plus de sang ! Nul ne sait si la cuirasse, la lance, et les muscles gonflés d’Achille étaient suffisamment persuasifs pour faire oublier son talon, ou si Agamemnon était simplement fatigué de ses responsabilités — quelle surprise allait avoir celui-ci en se rendant compte que, d’ici dix ans, cela serait devenu le dernier de ses soucis ! —, mais le fait est que Chryséis fut rendue. Alors, dans un élan vertueux, égalitaire, et éternellement confiant en l’éternelle règle d’ « un prêté pour un rendu », le vil Agamemnon amena avec elle la jeune Briséis, qui avait pour être reine plus d’étoffe que la première, mais qu’Achille revendiquait corps, âme, et talon. Achille, irrité, et rongé par la rage de ne pas pouvoir se passer de crème hydratante sur le talon pour se soulager, prit la mouche, hurla, arracha ses vêtements en prenant soin de ne pas choquer la bienséance de l’histoire que je te raconte, petit, et s’en alla bouder dans son coin en prétendant « puisque c’est comme ça, moi, j’arrête de me battre pour vous ».
Pourquoi est-ce que tu veux encore un chant avant de t’endormir ? Il en reste vingt-trois, ça risque d’être long de te raconter l’Illiade. Il y a de quoi y passer dix ans. Je te dirai un chant tous les soirs, c’est promis. Mais ce soir, il faut se coucher, on est tous les deux fatigués, te dis-je. D’accord, encore un peu, juste un tout petit peu. Pour que tu veuilles encore lire l’histoire à ta façon.
Oui, à la fin tout brûle et tout le monde meurt sauf deux, tout ça à cause d’une vraie princesse.

Palestine, Jérusalem, Via Dolorosa ;  avril, ca. 30 ap. Jésus-Christ.

Par le soleil qui cogne au front des bâtisseurs et des porteurs de pierres pour des cathédrales qu’ils ne pourront pas voir. Par les eaux et le sang de la vierge qui donne naissance à un enfant. Par un homme d’amour, d’espérance, et de foi, qui annonce sa mort quatre fois à ses amis avant de voir son sang ruisseler sur ses tempes. Par le pain englouti et par le vin qui coule dans les gorges de treize hommes. Par les trente deniers qu’on jette comme à un chien allant chercher son dernier repas dans l’eau dégoulinante du caniveau d’en face. Par la pluie que personne n’a le bonheur de voir, d’entendre, ou de sentir pleuvoir, tandis qu’on arrête l’homme dans la solitude des oliviers. Par un simple préfet romain dont la vie suit son cours jusqu’à ce qu’il ordonne que le sang de cet homme puisse entrer dans l’histoire. Par la vie de l’homme seul emportée dans le flot du procès rapide mais indolent de dizaines d’autres hommes. Par le peuple dont le sang ne peut sécher bien vite si, comme d’autres, dit-on, il a tué son dieu. Par le même juge qui s’en lave les mains. Par les gouttes qui ruissellent imperceptiblement aux tous premiers instants de la couronne d’épines. Par la sueur parfois essuyée par un homme qui, l’espace d’un instant, a partagé la croix. Par le visage resté à jamais sur le linge d’une femme pour essuyer ses gouttes. Par les larmes qui giclent à chaque coup de fouet contre le corps et la colonne. Par le sang qui pleure depuis la peau ouverte que la croix a percée. Par l’épaisse coulée rouge des tempes jusqu’aux pieds de l’homme à bout de forces. Par l’ultime consolation d’être au moins couché sur cette dernière croix. Par le corps qui enfin peut exsuder jusqu’au sol quand la croix est levée. Par la soif demandée et le vinaigre bu. Par le pagne et ses plis qui volent au fil du vent et sèchent une fois le corps vide. Par le dernier souffle et l’esprit disparu dans les mains de son père. Par les larmes et le sang d’une mère qui perd son fils. Par la pluie qui ruisselle des gargouilles aux murs des cathédrales qui touchent encore le ciel deux mille ans plus tard, pour des siècles et siècles.
Non, moi, je n’y crois pas, moi, je pleure simplement et je salue Marie.

Grande-Bretagne, Londres, rive sud de la Tamise, Théâtre du Globe ; entre 1598 et 1601.

The Tragical History of Hamlet, Prince of Denmark, plus connue sous le nom franco-français de Hamlet, est jouée et se prélasse bien tranquillement au soleil en compagnie des applaudissements et des frayeurs d’un public bien anglais qui ne vient que pour elle, à cent mille lieues des bâillements indifférents et de la salle de théâtre la plus proche du collège de Kévin, mon arrière-petit-cousin du côté de Marcel, mon plus jeune frère atteint d’une sclérose en plaques depuis le jour où je suis allé faire réparer le pneu de ma Renault 5 pour dix-huit euros soixante. William Shakespeare assiste à la première naissance de son spectacle, et à la vue en libraire de deux jeunes boutonneuses qui vont chercher ladite pièce à la lettre « A », j’hésite entre les cuisiner sous forme de pâté ou les poignarder chacune sur le corps de l’autre. Les meilleurs clochards anglais lancent une pièce qui roule dans le caniveau puis s’entassent en rond dans la cour d’auberge, s’émerveillant devant la peinture du dessous du balcon, tandis que, assis confortablement sur mon fauteuil au premier rang, et sans penser à celui qui a écrit cette pièce il y a belle lurette, je me régale des dessous de l’actrice qui joue Juliette, et je dois avouer que sa jupe a un rôle très touchant. Quelques nobles, dont la reine Élisabeth, sont aux première loges, un étage au-dessus du sol, gagnant une vue plongeante sur la scène et le balcon en dur, tandis que parfois, j’envie le régisseur dont j’entends les pas quelque part sur le grill, et dont la vue plongeante n’est pas sans titiller mes intérêts lubriques. On annonce le début, le coup de canon est tiré, on crie, on applaudit. Et moi, je quitte la salle dès lors que le projecteur s’allume en plein dans mes yeux, faisant un pied de nez au petit vieux aigri et irascible que je suis, qui, de plus, ne manque pas de se tromper trois fois de porte dans un certain fracas, histoire d’être discret. Le spectre est annoncé. Le spectre annonce à Hamlet qu’il est son père et, après un discours sur les  conditions de sa mort, tragiques pour les autres et prosaïques pour les uns, dit qu’il pourrait éventuellement penser à une hypothèse selon laquelle il faudrait qu’il le venge. Ce sont des choses qui arrivent, me direz-vous, on se croirait presque dans un petit village de la France profonde, dans lequel ma voisine ne m’a, selon elle, jamais assez remercié d’avoir en 1978 ramassé une patate de son potager qui dévalait la pente, car voici sa fierté et la mienne, cocorico. C’est un belle preuve d’amour que de venger son père, et je suis sûr que, s’il n’était pas mort, il en serait particulièrement reconnaissant envers son fils ; moi, j’arrêterai peut-être un peu d’être aigri si ma petite-fille pouvait être comme ça avec moi. Le peuple, tenu en haleine par l’effet de suspens, attend, tandis qu’en marchant jusqu’à ma voiture, il y a quelque chose de pourri à la semelle de ma chaussure. À la fin, tout le monde ne meurt pas, mais de toute façon, ceux qui ne meurent pas deviennent soit fous, soit seconds rôles, et de toute façon, avec une marge d’erreur et dix pour cent de perte, deux cent cinquante cinq ans plus tard, Sigmund Freud naît à mille trois cent kilomètres de là.
Oui, telle est la question.

France, Picardie, Somme, au Sud-Est de Contoire, Bois Lemaire ; 10 août 1918.

Léopold Lataste, soldat de deuxième classe du 135e régiment d’infanterie française, numéro 1666 au recrutement de Mont-de-Marsan, numéro de matricule 18656, né le 24 août 1898 à Baigts, dans les Landes, est tué à l’ennemi. Mort pour la France, l’acte sera inscrit en février 1919, à Baigts, dans les Landes.
Je ne l’ai pas connu. Il aurait pu être mon père. Il a peut-être été perdu alors que ses parents étaient encore vivants. Peut-être a-t-on attendu avant d’annoncer sa mort à ses parents. Peut-être ne l’a-t-on jamais annoncée. Peut-être a-t-on laissé trop de temps pour découvrir son corps et coucher son nom sur la longue liste des numéros, des noms, et des hommes morts pour la France. Peut-être a-t-il reçu une balle dans le poumon, dans la cuisse, dans le foie, dans la tête pour être plus rapide et n’avoir pour pensée au moment de mourir que celle de « Je suis mort » ; peut-être a-t-il été embroché ou frappé, peut-être a-t-il reçu une balle de dos, peut-être a-t-il lutté contre l’ennemi avec honneur, pendant des minutes, des heures, une nuit, des secondes, peut-être l’ennemi était-il allemand, ou peut-être français, peut-être que personne n’avait d’uniforme, peut-être que personne n’est mort, peut-être que l’ennemi est mort peu de temps après, peut-être que… Peut-être que ses parents n’ont pas pleuré. À son âge je suivais mes études d’histoire. J’ai appris beaucoup de choses. J’ai appris la naissance du monde et la mort du Christ, j’ai appris les hommes qui aimaient voir de l’art, j’ai appris les grandes guerres que j’aurais aimé vivre plutôt qu’étudier. J’aime bien raconter à ma petite-fille tout ce que j’ai appris. Pourtant, moi, je lui dis bien que je n’ai jamais eu de chance ; je n’ai jamais fait la guerre. Et puis, un jour, je me dis, ils en referont bien une ; alors ma petite-fille pourra enfin savoir qu’elle est la seule maîtresse de ce qu’elle sait ou non, et elle protestera en brandissant un livre plutôt qu’un fusil, et elle s’insoumettra, elle écrira des mots à démonter les murs, elle crierai son mépris contre les… Et sa plume aura à peine donné naissance à sa première perle d’encre, sur les feuilles qu’un charmant jeune homme lui aura offertes, que quatre balles seront tirées entre son cœur et son poumon. Et moi, assis dans le fauteuil devant la cheminée, je brûlerai ma thèse autour des incidents diplomatiques de Sumer à Sarajevo, et garderai en souvenir le seul acte de décès de ce jeune Léopold.
Non, je vieillis assez.

Maison de retraite de la Pendule d’Argent, ma chambre personnelle ; maintenant.

Confortablement assis dans mon fauteuil en cuir qui coûte une fortune à la maison de retraite, je jette une dernière fois dans l’herbe sans aucun scrupule la télécommande grise qui sert à allumer la boîte qu’on appelle couramment la télévision. Puis délicatement, pour ne pas faire trop de bruit et conserver mes nerfs qui ont aussi le droit de se reposer, je détache la télé du mur et la jette elle aussi avec sa camarade. Puis je prends le journal qui est à côté de moi, et, ayant lu dans ma vie des choses bien meilleures que le scandale qui suit la nouvelle teinte de cheveux de l’acteur principal dans la série que je viens de jeter par l’ouverture prévue à cet effet, je prends d’abord le soin d’arracher mon horoscope, d’en faire un petit avion, puis d’envoyer les trois pages qui servent de magazine s’envoler gracieusement par la fenêtre pour couler des jours heureux avec leurs bons amis. Je reprends mon souffle et je fais maintenant une cocotte avec mon horoscope. Puis, j’attrape au hasard la pile d’autres journaux, et c’est ravi d’apprendre que la doyenne de la boîte dans laquelle j’ai fait mes premières heures au département des fournitures sanitaires vient de fêter ses soixante-deux ans autour d’un gâteau à la framboise que j’insuffle à ce tas de papier l’envol le plus majestueux de son histoire, pour atteindre enfin le jardin des délicieuses herbes folles et des crottes de chiens. Je reprends mon souffle et je fais maintenant un dinosaure avec mon horoscope. Puis, déçu de me rendre à l’évidence que mon dinosaure censé être terrifiant ressemble plutôt à un poulet nain, je regarde par la fenêtre et suis heureux de n’avoir plus rien à jeter par ici, en dépit de ma vieillesse aigrie et de ma réputation d’éternel vieux râleur. 
Alors, j’exhume mon avion, ma cocotte, mon dinosaure, mon poulet, mon horoscope. J’y lis que je peux avancer, tourner le dos à ce qu’il y a derrière, et, pour une fois, écouter ce en quoi je n’ai jamais eu confiance. Alors, puisque je l’ai lu, je fais de ce dernier petit bout de papier une petite couverture pour mon petit cœur de petit vieux, je respire, j’ai peur, et je ferme les yeux.

Je n’aurai vu ni les cinq cent kilomètres de la voie balte, gigantesque chaîne humaine de près de deux millions d’estoniens, de lettons, et de lituaniens, rêvant d’une révolution chantante pour l’indépendance de leurs trois pays, le 23 août 1989, alors que ma petite-fille venait de naître au début du même mois.
Ni les attentats du World Trade Center dont on parlera tant plus tard à la télé, et que je n’aurai pas la chance de voir de mon vivant car moi, je serai mort bien avant ces deux camps.
Ni la toute première ascension réelle et immortelle du sommet de l’Annapurna à 8091 mètres au dessus de notre bonne vieille Terre, le 3 juin 1950, par deux français bien de chez nous.
Ni les concerts de Jacques Brel les 16 et 17 octobre 1964, à l’Olympia, les seuls enregistrés pour lesquels j’ai perdu une nuit ma place payée par mes parents, auxquels j’aurai enfin peut-être eu l’occasion d’écouter Amsterdam.
Je n’ai pas vécu toutes ces choses. Mais je les ai écrites. Et tandis qu’un air frais rentre par la fenêtre, je pense que peu importe.
Oui, je meurs.

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K. ~ La la la
« Réponse #79 le: dimanche 02 juin 2013, 12:40:32 »
Bonsoir !

Je voulais préciser que Partir et mes autres textes occasionnels ont trouvé une plateforme où être publiés et relayés via divers moyens, dans mon joli petit Tumblr. J'y continue une deuxième partie, Les enfants du temps perdu, et je poste ici à la suite, donc n'hésitez pas à vous tenir au courant et à passer même si ce n'est pas indiqué sur cette galerie !

J'ai bien envie d'écrire une nouvelle d'ici l'été. Quelque chose de simple et de poétique peut-être.

« Modifié: lundi 03 juin 2013, 13:10:21 par HamsterNihiliste »

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K. ~ Partir et autres expériences.
« Réponse #80 le: lundi 28 octobre 2013, 13:54:09 »
Voilà. J'ai envoyé Partir au second concours que je souhaitais, le Prix d'écriture théâtrale de Guérande, après du travail passionné et des modifications mises à jour ! Mon petit Tumblr se porte bien, j'y retranscris quelques textes que j'écris à la main sur un carnet, dans le métro, je fais des inventaires, je croque de gens. Paris, c'est une ville de personnages.

C'est ma plateforme principale, donc je tenais encore à vous remercier et à mettre un peu à jour ce lien. Si vous l'avez déjà lu, vous pourrez voir Partir avec un œil nouveau, un peu plus clair je pense, mais merci encore et je vous fais des bisous.


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K. ~ Misanthropie, mon amour.
« Réponse #81 le: mercredi 20 novembre 2013, 02:13:22 »
Bonsoir !

Au fil des soirées, au fil des études, au fil de l'hiver de Paris, et au fil de la passion, j'ai écrit une scène. C'est le commencement d'une nouvelle pièce, conçue après plusieurs idées furtives comme ça, peu à peu consignées, qui étaient venues dans ma tête depuis plusieurs années, peut-être. Elle a donc une existence, elle est en gestation. Avec Partir, avec Les enfants du temps perdu, avec les nouvelles et notamment Esther, j'ai beaucoup de support pour donner un toit à mes mots. Ça m'aide, et Misanthropie, mon amour, un titre comme en hommage, mais sans point ni majuscule, a au moins une existence à laquelle je peux m'accrocher. Dieu sait combien d'années elle a avant d'être reconnue, ce n'est à l'heure actuelle que de la gestation, je n'ai même pas de carnet, les notes sont vraiment en vrac, je ne sais pas ce que le reste sera, c'est exactement comme un nouveau Partir commencé il y a un an, et il me fallait ça.

Après toutes les histoires qui sont parties de ce forum, je voulais vous remercier, et infiniment les plus curieux et assidus, Cap et toute sa constellation, et voulais que vous soyez les premiers à découvrir. Ce sera une histoire d'amour. Comme toutes les œuvres d'art.

Je n'ai plus trop à parler. Merci.



Misanthropie, mon amour

«  Sans exigences »
La nuit ; les marches d’une église, en face des lumières moribondes de la ville. Paul, jeune homme ; Ève, jeune femme.

ÈVE. — Fini ; c’est fini, Paul. Je voudrais tant ne pas avoir à te dire tout cela.
PAUL. — Tu ne m’as encore rien dit, mon amour.

ÈVE. — Écoute-moi…
PAUL. — Je t’écouterai volontiers si tu savais que me dire, Ève.
ÈVE. — … sans m’interrompre.

PAUL. — Je parle, Ève. Nous ne parlons plus. Depuis trois ans déjà que nous sommes mariés, après nos timides balbutiements, après nos rencontres avec le train qui roule de rails anciens en rails anciens, au gré du jour qui tombe et de la nuit qui dort, au fil de tes seins nus, au fil de ton nombril, au fil de tes collants, après tous les mots que nous avons gâchés, nous ne parlons plus, Ève. Je n’ai aimée que toi, tu te souviens très bien, nous nous sommes nommés, moi, empereur, et toi, reine. Nous avons vu Paris et toutes ses toutes petites rues, ensemble, et nous nous sommes promis de partir dans le monde, même, dans n’importe quel monde, même d’aller à Disneyland ! Disneyland, tu te rends compte !

ÈVE. — Régner en reine et en empereur sur le même territoire n’est pas très gagnant ; je te croyais bon stratège. Tu peux retourner sur ton siège d‘auteur digne de calculer les stratégies des mots.
PAUL. — Je sais très bien jouer.

ÈVE. — Prouve-moi que tu sais perdre, et ne te défends pas.
PAUL. — Dis-moi à quoi tu joues, Ève. Silences.

ÈVE. — Nous devons faire une pause. Je ne sais pas ce que ça veut dire, j’ai seulement besoin de temps, de temps hors de notre lit, hors de tes feuilles blanches d’écrivain de théâtre que tu te vantes d’être, hors de ta main qui s’accroche à mes collants épais, depuis le début, Paul, depuis le temps de « comme avant », depuis que nous avons moins de vingt ans.
PAUL. — Non.
ÈVE. — C’est fini, Paul.

PAUL. — Non.
ÈVE. — C’est fini pour quelques semaines, au moins. Quelques semaines, Paul, quelques semaines, ce n’est rien.

PAUL. — Dis-moi combien de semaines tu partiras.

ÈVE. — Je n’en sais rien, Paul. Je partirai de toi le temps qu’il me faudra.
PAUL. — Dis-moi où tu partiras.
ÈVE. — Je ne sais pas. Je partirai, c’est tout, là où je l’ai rêvé. Je partirai en Irlande, quelque part dans l’Ouest, sur le bord des rivières, portée par la marée, je partirai à Clifden, au Connemara, dans le comté de Galway. Je partirai en Irlande mais toujours au soleil, et j’irai voir Rosslare. J’irai me perdre dans les neiges où aucun être humain n’a jamais mis le pied, en croisière au Spitzberg, ou avec les ours blancs à l’autre bout du bout du Kamtchatka. Ou bien j’irai plus près, je filerai sur l’Angleterre et sur ses cathédrales, je marcherai vers l’Allemagne et ses mille ans d’histoire, j’irai me recueillir sur les tombeaux d’Espagne et acheter des châteaux, j’irai en Italie, j’irai revoir Florence, où, quand nous nous aimions, tu découvrais mes seins et nous sentions nos corps, là, Florence qui m’a vue porter notre fille dans mon corps à ses premiers instants. Ce sera beau.
PAUL. — Tu ne partiras nulle part sans Louise.

ÈVE. — Tu sais très bien t’occuper de ta fille. Tu es née pour elle. Tu es né pour la nommer. Tu es née pour l’aimer, autant que j’aime son frère que tu n’as pas voulu. Tu t’en occupes très bien et je pourrais tout autant la voir crever, ta Louise. Silences.

PAUL. — Dis-moi pourquoi tu partiras.
ÈVE. — Mais je reviendrai, Paul. Je reviendrai, je te promets. Suis-je déjà partie sans être revenue ? Regarde, nous ne parlions plus, nous ne nous aimions plus, nous ne nous désirions plus ; tout ce que je faisais, c’était mettre mon manteau et acheter de la bouffe pour que les petits mangent et parlent d’autre chose que Papa et Maman qui s’engueulent toutes les nuits. Je passe mes jours au téléphone avec les firmes chinoises et les boîtes japonaises, et je passe mes nuits au lit avec tes ronflements et les pleurs des petits. J’ai besoin de temps, Paul.
PAUL. — Depuis que nous avons moins de vingt ans, Ève, nous avons le temps. Nous avons eu le temps pendant sept ans, sept ans, Ève, et nous avons le temps, encore pour toute la vie.

ÈVE. — Alors qu’est-ce qu’une semaine ou quelques unes de plus pour savoir si je t’aime et si nous mourrons ensemble ? Paul regarde l’heure à son poignet.
PAUL. — Nous nous aimerons ensemble.
ÈVE. — Je ne sais plus rien, Paul. Je vis avec toi dans un monde où je n’ai pas le temps de dire des mots d’amour, où l’amour se résume à «  sortir ensemble », où «  sortir ensemble » se résume manger vite fait sans regarder ce qu’on mange dans les yeux d’une viande morte, où la mort est encore un trop lointain concept qu’on indiffère, qu’on jette comme un mégot écrasé dans l’égout au milieu des feuilles mortes, comme sont jetées à l’oubli les amours des vieux de vingt ans comme nous qui n’aiment pas plus de sept ans. Je vis avec toi dans un monde où tous ceux qui parlent au téléphone, comme l’imbécile que je suis, parlent d’entreprises, de chiffres, de clients à attirer pour compenser les hommes que l’on perd, où les étudiants que nous avons étés ne savent pas lire un livre et ne parlent que de la note ou de l’année qu’ils auront, où les gens dans le métro ne savent pas profiter du temps simplement perdu dont ils sont les enfants, où les gens se bousculent parce qu’ils se croient plus riches, où les conversations sont toutes interchangeables dans les bouches des sept milliards d’êtres humains dans ce monde. Je vis avec toi dans un monde où prendre le temps d’écrire ne peut plus exister, où les carnets deviennent les déchets de l’humanité, où les déchets n’ont même plus la place d’être gardés en souvenirs, et où les souvenirs, ce n’est que dans la tête. Je vis avec toi dans un monde qui n’est pas fait pour l’espace d’une vie. Je vis comme tout le monde ; je ne mourrai même pas en particulier ; je mourrai en général. Promets-moi seulement, Paul, que si nous nous aimons encore, tu me laisseras mourir comme l’Ève que je suis. Si nous ne nous aimons pas, c’est la dernière exigence que je peux avoir de toi. Quand je reviendrai, Paul, soit nous nous aimerons, soit nous ne nous aimerons pas…

PAUL. — Ève, je t’aime.
ÈVE. — Je crois t’aimer aussi comme je t’ai toujours aimé, Paul.
PAUL. — Tu m’aimeras au retour, tu as besoin de temps pour réfléchir un peu. Silences.

ÈVE. — Voilà. Tu vas t’en sortir, Paul, tu sauras vivre seul. Tu m’aimes, et je crois t’aimer. N’allons pas nous cacher, Paul ; nous ne nous parlons plus, les rêves de notre couple s’envolent et s’ensanglantent, et je serai prête à partir par toutes les routes du monde pour ne pas voir notre amour crucifié par les quatre horizons. Vois les montagnes que nous avons gravies ; elles s’effritent.
PAUL. — Mais au retour, tu m’aimerais, et notre Louise de trois ans déjà sera heureuse, et son frère, aussi, et nous nous embrasserons, et nous pourrons aller à Disneyland, Ève !
ÈVE. — Oui, Paul, si je t’aime encore.

PAUL. — Je ferai des cookies pour toi, et tu les mangeras ; sois-en tout sauf malade ! Au retour, ce sera beau. Au retour, ce sera Noël. Au retour, les lumières de la ville s’illumineront ; les enfants achèteront des calendriers de l’Avent, ou nous en ferons pour Louise et son frère ; les ours dorés en chocolat dans leur couverture d’hiver se mangeront avec bonheur ; nous déambulerons au milieu des marrons chauds, des librairies des petites rues, et de la neige qui recouvre le monde de son silence où, pour un instant seulement, nous laisserons nos traces et ferons un manteau. Silences.
ÈVE. — Paul, il faut que je parte. Après, à mon retour…
PAUL. — Ce sera bien.

ÈVE. — Et si ce n’est pas bien ?
PAUL. — Nous ne mourrons pas ensemble : tu mourras, et je mourrai.
ÈVE. — Promets-moi d’être digne, Paul, comme je le suis aussi peu que je te suis cruelle, comme tu l’es, comme tu le seras, comme tu l’as été il y a sept ans, promets-moi.

PAUL. — Je te promets tout, Ève : je t’aime. C’est tout ce que tu auras à entendre, si tu veux.
ÈVE. — Laisse-moi repartir, Paul. Silences. À dans quelques semaines.

PAUL. — Je te laisserai, Ève. Quelques semaines, ce n’est rien. Ève se lève, montant l’escalier et finissant par disparaître derrière les lumières de la ville. Ce n’est même pas une cathédrale. Paul descend et sort.



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K. ~ Partir et autres expériences.
« Réponse #82 le: jeudi 19 décembre 2013, 01:35:29 »
Avec élégance.

Quand tu liras ces mots, j'aurai quitté ce monde. J'aurai quitté le quai de la gare Saint-Lazare, j'aurai fermé les portes de Braque au Grand Palais, j'aurai abandonné les mendiants dans la rue, que nous réchauffions et qui comptaient sur nous. J'aurai pris le train que j'ai toujours voulu prendre, j'aurai ouvert les portes du ciel et des oiseaux, j'aurai laissé les couvertures, les bières, les hommes et les chiens seuls dans le froid de l'hiver. J'aurai fait de nos partirs de ma Gascogne natale à la Haute-Normandie mes plus beaux souvenirs, j'aurai quitté, déçu, désespéré, mais avec élégance, les portes en bois de ta maison qui se refermaient derrière moi, j'aurai laissé le silence à toutes les pages blanches qui racontaient l'histoire de ces gens-là qu'on rencontrait. J'ai laissé mes parents prendre le train avant moi pour qu'ils ne me perdent pas. J'ai laissé pour toi, bien couverts, sur le lit, les cartes des musées de Paris, des expos, et puis des trains avant qu'elles n'expirent et que les portes ne se referment. Je n'ai finalement déçu que ces quelques mendiants qui attendaient un Dieu et peut-être ton cœur. J'ai quitté les gares de Dieppe, Harfleur, Villequier, Paris Saint-Lazare, Lyon, Agen, Monsempron-Libos et de Castelnau-d'Estrétefonds. J'ai refermé la porte de ma vie derrière moi et j'ai jeté la clé, loin dans la mer du Nord. J'ai laissé mon âme à ton amour, aux restes des pauvres gens et amputés du cœur, enfin, un peu, au monde. Je t'ai rendue coupable, et triste, et cruelle, mais n'oublie pas, je t'aime. La porte ne m'ouvre plus et n'ouvrira plus jamais, mais la clé te reviendra, dans cent mille ans, rejetée par les jours, le monde, et la marée. Mon petit cœur vivait ; la terre tourne ; le monde bat.

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K. ~ Partir et autres expériences.
« Réponse #83 le: dimanche 12 janvier 2014, 03:56:17 »
Voici un conte original. Je crois, à moins que ce ne soit plutôt une fable. C'est un court texte, qui, pour la première fois de mon expérience littéraire, a un message. C'est une forme particulière qui est créée pour ça. J'ai eu envie, comme ça. C'est comme si c'était pour des enfants.



La ligne verte

Nous sommes dans un pays au bout du bout du monde, dans des temps immémoriaux. Comme le veut la coutume, les verdicts des crimes les plus ignobles sont rendus en même temps, tous les mois, dans le plus grand tribunal de la capitale. Un soir, sept procès se terminent ; sept procès pour sept meurtres. Le meurtre est condamné par la peine de mort. Ce soir, les condamnés sont réunis, assis en ligne dans la salle des cent pas, couverte de dorures et bordée de fenêtres. L’énonciation de la sentence habituelle revient à l’un des sept juges et des sept bourreaux, en charge de chaque cas. Elle revient cette fois au juge d’un homme, tout frêle et tout fin, accusé pour avoir assassiné sa fille :

— Messieurs, depuis la naissance de notre pays, tous les hommes comme vous ont le droit de choisir comment la justice leur sera rendue. À la tombée de la nuit, votre futur bourreau vous emmènera, en uniforme, dans votre cellule vide de tout. Avant la fin de la nuit, un juge vous réveillera, et sera la seule personne à entendre le choix que vous ferez pour mourir. Demain, à six heures du matin, chaque juge et chaque bourreau ouvrira la porte et vous emmènera finir vos jours selon les méthodes et les armes qu’ici, nous présentons.

À cette évocation, le petit homme tremble. Ses doigts se raidissent, puis ses mains, puis ses bras, de plus en plus, à chaque instrument de mort lui est montré.

— Les sabres vous transperceront le cœur. Le taureau d’airain, placé sur un brasier ardent, vous enfermera et vous asphyxiera jusqu’à ce que votre corps soit brûlé de l’intérieur, faisant du son de votre mort un délicieux spectacle pour les rois et les juges. La vierge de fer se refermera sur vous et vous fera mourir de faim, de souffle, d’obscurité. La roue sur laquelle vous serez attaché dévalera les collines les plus raides et écrasera les membres de votre corps en tournant et en se brisant. Les petites cages en bois vous enfermeront dans leur espace étroit, et attendront d’être brûlées pour livrer votre corps souffrant aux flammes de l’enfer. Enfin, si vous voulez un peu voir la lumière du jour, les lacs profonds à proximité vous laisseront le temps de vous noyer, quand nous attacherons deux pierres de votre poids à vos pieds. Messieurs ; notre rôle est fini. Messieurs ; bonne nuit.


Le petit homme meurtrier de sa fille est blême et tremble encore de toute sa tête, de ses jambes, de son cœur. Son cœur bat plus vite que n’importe lequel pendant qu’on l’amène dans sa dernière cellule. Il a compté six propositions. « Peut-être qu’il y en a une pour chaque condamné, et que moi, le dernier, le septième, je peux ne pas en avoir. », se console-t-il. Dans cette cellule vide, sans fenêtres, sans banquettes, sans lavabo, à la tombée de la nuit, il hurle de terreur. Au fil des heures, ses petits bras et ses petites jambes se referment contre sa poitrine. Ils se calment, de lentement en lentement, et au milieu de la nuit, l’homme se recroqueville dans un coin tout au fond. À une heure avancée, alors que ses inspirations et ses expirations sont tout ce qu’il lui reste, le juge ouvre sa cellule. Il lui pose la question, et il lui répond d’un murmure. Le juge referme la porte. Le petit homme se relève alors. Il prend une très lente et profonde inspiration. Et puis, il se couche sur le sol, les deux mains sur le cœur, et il ferme les yeux.

Le lendemain, dès l’aube, toutes les portes s’ouvrent. Chaque bourreau et chaque juge entre auprès des accusés avec, dans ses mains, un beau coffret en cuir présentant, pour unique contenu, une seringue couverte de dessins élégants et de couleurs rares. Dans la septième cellule, celui qui était père est toujours couché, immobile. Les deux hommes l’examinent, étonnés ; il ne respire plus. Le bourreau, sa seringue et son réceptacle à la main, s’inquiète :

— C’est comme s’il avait délibérément arrêté de respirer… Pourtant, c’est ce matin qu’il devait mourir ; et il n’aurait pas eu plus mal. Qu’avait-il donc choisi ?

Le juge reste au silence, tandis que dans les six autres salles, chaque condamné, doucement, laisse son bourreau tenir son bras. À la même seconde, chaque seringue est enfoncée dans chaque bras et libère, sans un cri, un liquide létal qui coule dans les veines. Chaque condamné lève les yeux en hauteur, avant de les fermer et de se laisser mourir en un instant si doux. Tandis que le bourreau  du père s’impatiente du silence du juge, tous les morts sont ramenés hors de leur cellule, et les portes se referment. Le juge répond alors :

— La pensée.
« Modifié: dimanche 12 janvier 2014, 04:03:12 par HamsterNihiliste »

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K. ~ Partir et autres expériences.
« Réponse #84 le: samedi 25 janvier 2014, 15:09:19 »
Quand sur mon petit carnet manuscrit, j'écris des petits textes suffisamment travaillés et que j'en suis fier, je vous les offre publiquement. Je vais le réutiliser. L'alexandrin est l'inflexion naturelle de la langue française, et j'en use très fréquemment. Il s'avère que tout ici peut respecter le rythme naturel de l'alexandrin, si un acteur peut se l'approprier particulièrement et bien sûr théâtralement. Je crois que je vais lui donner une forme de poème. C'est un peu mon premier poème.



Respirer

J’aimerais respirer. J’aimerais… entendre les mouettes.
J’aimerais… prendre un train… loin dans la mer… du Nord.
J’aimerais… voir la neige… tomber dans les… jardins.
J’aimerais… boire un thé… un soir d’hiver… tout seul.
J’aimerais… travailler… et écrire, jour et nuit. J’aimerais… entendre… les petits pas… d’une fille.
J’aimerais… sur un banc… me poser puis… plus rien.
J’aimerais… des images… Jardin des Plantes… Il pleut.
J’aimerais… tout sentir… son corps nu… qui est parti.
J’aimerais… le silence… le silence, et puis.
J’aimerais… rattraper le temps et je suis fou.
J’aimerais que le vent se lève et que je tente de vivre.
J’aimerais… j’entends les mouettes. J’aime… je vis… je respire.



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K. ~ Au monde.
« Réponse #85 le: dimanche 16 février 2014, 01:53:13 »
Il y a un peu toute une vie dans cette nouvelle. Il y a tout des mois de gestation depuis cet été. Il y a toute une dramaturgie que je veux poursuivre jusqu'au dernier soupir. Il y a tout mon amour. Il y a tout des mots. Il y a tout mon avenir pour lequel je me bats et que je ne cesse de suivre, comme une étoile. Il y a une écriture qui n'est jamais finie, et qui grandira toujours. Il y a un texte important et ma plus longue nouvelle à ce jour, que je voulais vous faire partager. C'est une nouvelle de vingt pages, alors elle est sur MediaFire comme ça vous en êtes libres. Elle a déjà visé le prix Albertine Sarrazin, puis le PJEF d'ici fin mars, puis des lectures publiques avec un groupe d'ateliers de lecture au sein de Paris 3. Encore une fois, pour vous remercier encore un peu. Merci.






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« Réponse #86 le: lundi 07 avril 2014, 22:34:42 »
Je ne sais pas pourquoi je ne te lis que maintenant. Surtout que en ce moment, je suis loin d'avoir le temps. Mais il faut croire que c'est le moment.
Tes mots sont toujours aussi magnifiques. Il émane de ton texte une telle force... Je ne sais pas trop quoi en dire. Comme à chaque fois, ton texte éveille quelque chose en moi. Quelque chose d'étrange, de caché peut être, surement même, mais quelque chose qui ne demande qu'à s'exprimer. A voir ce qu'il va donner :)
D'ailleurs, entre nous, n'abandonne pas complétement les nouvelles pour le théâtre, tu es vraiment pas mauvais à ce petit exercice :-*
Toujours un grand merci à Alice Lee pour le kit !

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