Chapitre 18
Un choix, un futur
Paisiblement allongé dans l'herbe, à l'ombre d'un arbre, Link patientait en regardant passer les nuages. D'aussi loin qu'il se souvienne, il n'avait jamais connu autre chose que le beau temps sur cette île. Gagné peu à peu par une douce somnolence, le garçon poussa un bâillement et sentit ses paupières se fermer pendant que ses pensées tourbillonnaient dans tous les sens, sans cohérence. Il revoyait pêle-mêle son expérience à l'orée de la mort, sa première soirée au Village des Mouettes, sa rencontre avec Thanatos... Il prêtait aux uns et aux autres des propos qu'ils n'avaient pas tenus, et plus il cherchait à recomposer la vérité, plus le sommeil le gagnait. Finalement, il n'y tint plus et sombra pour de bon alors qu'il se remémorait sa récente entrevue avec Eros.
Rester sur l'île... Fonder une famille...
Il commença à peser l'hypothèse sous son meilleur jour. Il s'imaginait volontiers gambadant sur la place du Coq Volant, avec un fils souriant et bien portant. Un fils, et une fille, aussi belle et rayonnante que sa mère. Il la voyait, Marine dans quelques années, toujours resplendissante, mais changée, mûrie par les ans. Cette vie-là, il la visualisait tant et si bien qu'il pouvait presque la toucher du doigt. Il tendit la main, loin devant lui, espérant effleurer quelque chose, même s'il ne pointait que vers le vide. Ses mouvements cessèrent, les jambes raides, il ne pouvait plus que pencher le buste, étirer son bras, au maximum de ses moyens et même au-delà.
Dans cet état de semi-conscience onirique qu'on éprouve durant une sieste, l'Hylien perçut que son corps s'étendait de façon bien improbable. Comme une matière élastique, il n'avait même plus besoin de se tordre, c'est lui qui était attiré par quelque chose. Une force mystérieuse, ou plutôt un point fixe dans l'espace. Ce n'était plus qu'une question de temps avant qu'il entre en contact avec cette fameuse zone, il ne la voyait, mais il la ressentait, son regard ne pouvait plus s'en détacher. Encore quelques centimètres et il la toucherait. Or, son esprit hurlait que, si cela devait se produire, il serait happé et broyé pour l'éternité. Et malgré ces avertissements, l'aventurier ne fit rien pour l'empêcher. Il n'était que trop convaincu que cette expérience n'était qu'un rêve, et qu'il n'avait rien à craindre.
Les extrémités de ses doigts continuèrent de gagner en longueur, et finalement, le contact se fit. Ou plutôt, Link crut qu'il allait se faire, mais au lieu de cela, à un centimètre près, ou même moins, un froid glacial, bien plus rude et perçant que tout ce qu'il avait connu jusque-là, s'insinua dans sa chair. Sous les yeux ébahis du garçon, la chair gela, se fissura et tomba au sol, ne laissant plus que les os. Ceux-ci, atrocement douloureux, se dessinèrent de plus en plus rapidement, jusqu'au coude, puis jusqu'à l'épaule. Alors, le rêve cessa, et Link, replongé dans la réalité, s'éveilla en sursaut, baigné de sueur froide et le souffle court.
Le temps qu'il reprenne ses esprits, sa mémoire lui envoya un message. Ce n'était certes pas la première fois qu'il vivait ce sentiment de déchirure, de retour brutal au réel. Et la dernière fois, c'était grâce à...
"Bien dormi, héros ?"
… Thanatos.
Debout, appuyé contre le tronc de l'arbre, il affichait son air perpétuellement indolent, et son regard cynique était fixement posé sur la tête du garçon en vert, encore trop hébété pour rétorquer. L'homme en noir n'en avait pourtant pas fini, et continua de discourir :
"Il faudrait vraiment que tu apprennes à te méfier. Je ne serai pas toujours là pour te sortir du pétrin...
-Quel pétrin ?... Tout allait très bien. Ce n'était qu'un vulgaire rêve...
-Que tu crois !"
Il avait haussé les épaules sur ces mots.
"Cette île est un rêve, Link... Mais un rêve dans un rêve, voilà un concept bien vertigineux. Tu peux chuter d'un plan à l'autre, pour t'enfoncer toujours plus loin dans les profondeurs de l'onirique... Et le retour à l'état préliminaire n'en serait que plus pénible. En l'occurrence, je n'ai pas besoin de ça."
Parfaitement réveillé, l'Hylien gardait l'être ténébreux à l'œil, mais il voulait rester paisiblement allongé. Son corps n'avait déjà fourni que trop d'efforts durant ses escapades en montagne, et il pressentait qu'il valait mieux garder ses forces, voire les récupérer.
"Dis-moi, héros d'Hyrule... Eros t'a livré sa version des faits, non ?
-Au sujet de ?
-De notre opposition. De ce que nous attendons chacun de toi.
-Plus ou moins. Mais comme tu l'as si bien dit, elle ne m'a livré que sa version des faits."
Thanatos dévisagea le garçon un petit instant avant de reprendre :
"Alors, entends la mienne, je te prie. Afin que tu puisses décider de ce qui va suivre en ton âme et conscience.
-Ce qui va suivre ?... Que veux-tu dire ?
-Je ne peux pas t'en parler maintenant... Commence par entendre ce que j'ai à t'apprendre."
Avec la nette impression de se faire prendre à un piège grossier, l'Hylien n'eut d'autre choix que d'acquiescer et de souffler :
"Soit... Je t'écoute.
-Bien. Tu dois savoir que je suis censé être l'incarnation de la haine et de la destruction, non ?
-Effectivement.
-Pour commencer, sache que c'est là une vision très courante, mais également très erronée de ma nature. Je n'incarne pas la moindre émotion négative ni la solitude. En revanche, ce qui est exact, c'est que je les traîne souvent derrière moi."
Il bascula de l'arbre d'un mouvement sec du dos et se mit à déambuler, les bras croisés, tout en continuant ses explications :
"Crois-le si tu le souhaites, héros d'Hyrule. Mais je suis l'incarnation de... la force, qu'elle soit physique ou morale, et de toutes les motivations qui poussent une personne à la rechercher. Et ce ne sont pas les raisons qui manquent... Protéger un être cher, assouvir sa soif de supériorité, impressionner ses proches ou n'avoir à dépendre de personne... On trouve toujours un but pour accumuler de la puissance. L'usage qu'on en fait, c'est une toute autre histoire."
L'homme au manteau sombre cessa subitement de marcher, leva les yeux au ciel et poursuivit sur un ton plus triste :
"Mais ce n'est que poudre aux yeux et chant des sirènes... Car fatalement, celui qui cède à l'appel de la puissance en vient toujours à l'arrogance, à la suffisance, et à l'envie. Dès lors qu'on est plus fort que le voisin, on en cherchera un nouveau à qui se mesurer. Lorsqu'on l'aura trouvé et dépassé, il nous faudra un nouveau rival, un nouvel objectif... Si tu mets ces épreuves bout à bout, tu finis forcément par ne plus te soucier de l'autre. Il ne compte plus que ta force. Ta force, et tout ce qu'il faut pour l'augmenter encore. De là naît la solitude. Mais quand tu éprouves tes limites, alors tu veux que plus rien ne soit en mesure de te concurrencer. De là naît la haine, et de la haine est issue la destruction. En définitive, même le meilleur des hommes finit par être dépassé par cette bête simplicité."
Lentement, ses yeux se détachèrent de l'azur pour descendre jusqu'au sol. Une fois que sa nuque fut aussi incliné que possible, il termina en secouant la tête :
"Si l'on veut être fort, il ne faut jamais tenter d'être le plus fort. Car pour être le plus fort, il faut être le plus seul, et la solitude n'est jamais une source de force. Combien de destins a-t-on vu brisés par cet ultime paradoxe..."
Un silence lourd passa, puis un souffle de vent fit bruisser les branches de l'arbre et les brins d'herbe aux alentours. Thanatos releva la tête, ramena son regard sur le jeune garçon, et reprit :
"De ce paradoxe, je peux à tout le moins te citer deux victimes. Mais je pense que tu les as déjà reconnues.
-Agahnim et Ganon. Ils ont voulu accumuler le pouvoir, la maîtrise des vies, et ils n'ont rien gagné au final. Bien au contraire, ils ont perdu toute mesure de la valeur des choses.
-Exactement... Parce qu'ils ont commis l'erreur la plus humaine qui soit. Ils n'ont pas su s'arrêter lorsqu'ils abordaient le point de non-retour. Et ils l'ont franchi dans le plus mauvais sens possible. À ce sujet, j'ai un autre exemple à te soumettre."
Il leva la main, et en deux secondes, sa lance grise apparut. L'arme était à peine moins grande que lui, et elle n'avait pas l'air spécialement lourde. Le fer paraissait assez tranchant pour couper de la pierre comme du bois. L'autre bout de la hampe était constitué d'une décoration aux allures de serpent qui s'enroulait en vrille autour du métal. Le tout reflétait sans méprise un objet exceptionnel.
"Gae Bolg, la lance de Setanta. As-tu déjà entendu ce nom ?
-... Non, jamais...
-Forcément. Setanta était un héros d'une autre dimension, un lieu dont je ne vois même pas l'intérêt de te révéler le nom. Il a fédéré les peuples sous sa bannière, et même les dieux décidèrent de lui accorder leur confiance. Fort de cette protection, il reçut la lance que voici, et sous le nom de Cuchùlain, il triompha de bien plus de batailles que tu n'en livreras de toute ta vie. L'histoire a perdu le compte de ses faits d'armes, mais pas de l'empreinte qu'il a laissé. Toutefois...
-Toutefois, cette force a eu raison de lui ? Il a également sombré dans la démence, et il a cessé de respecter autre chose que ses propres capacités ?
-Oui. Aveuglé par sa gloire et sa propre puissance, il a tourné le dos aux dieux. Or, comme rien n'est plus rancunier qu'un dieu, ils ont pris la décision de lui retirer leur bénédiction. Et à sa mort, son arme est devenue un symbole... Le symbole de cette fragile nuance entre la quête de pouvoir et le naufrage au cœur de la folie."
Link pensait voir où Thanatos voulait en venir, mais en son for intérieur, il sentait qu'il devrait réfléchir à tout ce qu'il venait de dire. Il s'y cacherait un second sens quelque part que ce ne serait pas étonnant. Oui, si Eros était franche et enjôleuse, Thanatos était bien plus mesquin, et guère plus fiable. Ses propos ne servaient qu'à induire en erreur. Après tout, il ne s'exprimait que par bribes. Et de ce qu'il racontait, on pouvait tirer tout et son contraire. Sans même le juger sur sa nature, ses actes avaient de quoi laisser soupçonneux.
Le regard de l'Hylien devait trahir ses doutes, car Thanatos posa les poings sur les hanches et sa lance s'évanouit dans un rai de lumière. La voix ironique de l'homme au manteau s'éleva de nouveau :
"J'ai l'impression que tu as des choses à me reprocher.
-Pas tout à fait, mais...
-Depuis le début, je n'ai fait que t'aider de mon mieux. Je t'ai fourni des informations, une arme...
-Cette épée ?... Mais je l'ai trouvée...
-Et à ton avis, qui l'a placée là ?"
L'aventurier resta coi, chercha une réponse valable, mais finit par se mordre les lèvres. Devant cette retraite, Thanatos relança :
"Peut-être devrais-je parler de cette mésaventure dans la forêt...
-Inutile. Je...
-Link. Il me semble t'avoir dit également que je ne suis jamais là pour des discussions stériles...
-Alors, si ce sujet te semble clos, dis-moi donc où tu veux en venir."
Il avait répondu avec une légère agressivité, mais il commençait à en avoir assez de le voir entamer des conversations pour rejeter toutes ses tentatives d'y prendre part. Avec un très faible sourire, à peine une torsion du coin des lèvres, son vis-à-vis répondit, l'air un peu contrarié :
"C'est simple... Dans toute cette histoire, tu as prouvé, à plusieurs reprises, que tu n'as pas, ou plutôt que tu n'as plus la force requise pour te débrouiller seul.
-Quoi !...
-Si Eros et moi-même n'avions pas été là... Tu serais déjà mort. Tu en es pleinement conscient.
-... C'est...
-Ne me dis surtout pas que c'est faux.
-Mais les monstres sont tellement plus...
-Ils ne sont ni plus ni moins redoutables qu'avant. Seulement, tu es maintenant privé du soutien du Poisson-Rêve. Ses ultimes forces avaient divisé les êtres obscurs de ton âme pour les affaiblir ; sans cela, ils auraient pris l'apparence de ceux que tu as affronté jusqu'à présent."
À mesure qu'il s'emportait, Thanatos dominait un peu plus l'Hylien qui ne pouvait s'empêcher de s'aplatir en retour. Chaque mot était plus sec et cinglant que le précédent, vibrant d'une rage de moins en moins contenue. Devant cette figure d'autorité, Link comprenait vraiment pourquoi il était censé incarner la force brute.
"Eh oui, héros, c'est triste à dire, mais tu portes en toi des ténèbres bien plus terribles que les ennemis que tu as pourfendu. Et si tu l'avais compris un peu plus tôt, peut-être n'en serais-tu pas là aujourd'hui. Peut-être n'aurais-je pas à te faire la morale car tu aurais alors compris qu'il te fallait accroître ta force, ou à tout le moins, atténuer tes faiblesses, pour triompher de ces créatures.
-Mais je suis fort !
-Prouve-le.
-J'ai survécu aux dangers. Je suis toujours debout malgré tous les périls.
-La belle affaire ! Des soldats qui survivent à tous les combats d'une guerre, il y en a bien plus qu'un seul. Ce ne sont pas tous des héros, parfois de plus gros chanceux... ou des plus aptes à se protéger.
-Et tous les monstres que j'ai terrassés à Hyrule ? Ça ne compte pas ?
-Une gloire passée. Celui qui a triomphé d'un ou deux défis dans toute ta vie, pour échouer à tous les suivants, excuse-moi de ne pas chanter ses louanges.
-J'ai quand même connu quelques victoires pendant cette aventure !
-Seul ? Sans aucune aide ? Pas une seule main tendue ne t'a été nécessaire ? Et tu n'as jamais bénéficié d'une ouverture quelconque ?"
Difficile de dire ce qui était le plus horripilant, le fait qu'il rétorque du tac au tac sans la moindre hésitation ou que ses propos reflètent toujours une bonne part de vérité auréolée de mauvaise foi manifeste. Par contre, Link sentait qu'il n'aurait pas le dessus dans cette joute verbale. Résigné, il finit par détourner le regard.
"Au moins, tu es honnête, héros d'Hyrule...
-Ce n'est pas comme si j'avais autre chose sous la main !
-Mais bien sûr que si. Puisque tu viens de reconnaître que tu n'as pas la force..."
Thanatos s'approcha doucement, ses bottes faisant crisser des cailloux ou foulant des brindilles sèches. Une fois à portée de main, il posa un genou à terre, son visage presque au contact de celui du garçon en vert. La proximité de son faciès cadavérique était parfaitement repoussante et il exhalait un froid mortuaire de sa personne. Malgré la tiédeur de l'air, Link se mit à grelotter frénétiquement tandis que l'homme en noir murmurait, d'une voix étonnamment câline :
"Recherche la force, Link. Je t'y aiderai. Je te promets que toutes mes compétences seront tiennes. Débarrasse-toi de tes faiblesses, et cultive tes avantages. Par le muscle, par le cœur ou par l'argent, deviens fort, Link. Tu auras mon soutien.
-Mais je... je croyais que..."
Il ne pouvait plus parler. Il ne faisait que gémir, et il n'était même pas sûr que ses mots parviennent à sortir de sa gorge. L'homme en noir se pencha encore davantage, de sorte qu'ils ne puissent plus se regarder dans les yeux. Ses lèvres se collèrent tout près de son oreille, et il continua sa plaidoirie :
"Oui, la quête de force a mené nombre de gens à la ruine et à un funeste destin... Car ils n'ont pas su cesser à temps ! Mais toi, héros d'Hyrule, à la lumière de ce que je viens de t'apprendre, tu sauras te contenter de ce qu'il te faut. J'en suis convaincu. Là où tous ont échoué, tu réussiras... Tu deviendras l'homme le plus puissant d'Hyrule ! Même le roi t'offrira sa couronne de grand cœur. Suis-moi sur ce glorieux chemin, Link. Je sais que tu mesures tout ce que tu as à y gagner. Allons... Pourquoi faudrait-il même hésiter ? Saisis-toi de la main que je te tends, la dernière !"
Sa main se posa sur l'épaule du garçon complètement tétanisé, et ce contact était encore plus effroyable qu'un tampon de glace pillée couverte de sel sur une plaie ouverte. À la première seconde, Link crut qu'il allait défaillir pour de bon, mais petit à petit, l'horrible sensation diminua. Finalement, il se sentit flotter dans un état cotonneux, le regard flou, sans aucune crainte ou angoisse particulière. A sa propre surprise, il se sentait même plutôt bien, enveloppé dans un cocon douillet où les sensations de chaud, de froid, de faim ou de sommeil n'existaient plus. C'était donc cela, l'état dans lequel vivaient ceux qui arpentaient la voie du plus fort ?... Quel calme et quelle sérénité...
Choisir en son âme et conscience... Désirait-il obtenir la force, la puissance de ne plus dépendre de l'aide d'aucun autre que lui-même... Et serait-il capable de savoir à quel moment il fallait cesser de gagner en puissance, pour ne pas sombrer dans les plus sombres erreurs ?
Tout cela était-il... à sa portée ?
Choix : Bien sûr que ouiLa réponse s'imposa d'elle-même, et presque sans s'en rendre compte, l'Hylien leva une main complètement engourdie, plus lourde que du plomb, et la posa à son tour sur l'épaule de Thanatos en murmurant :
"Je te suivrai... Mais n'essaie pas de me trahir, ou je te le ferai payer."
Le contact se prolongea pendant plusieurs dizaines de secondes, bien que l'Hylien était trop perdu dans cette béatitude pour mesurer le temps qui s'écoulait. Il ne revint à lui que lorsque l'homme en noir se changea, comme à son habitude, en nuage de fumée noire. Privé du contact réfrigérant, Link éprouva une sensation de vide, voire de manque. Il n'avait perdu cette sensation de puissance que depuis une seconde, et c'était déjà comme si sa vie entière en pâtissait.
"C'est donc une promesse, enfant d'Hyrule... Alors, poursuis ton destin, et deviens plus fort, quoi qu'il t'en coûte. Tu as mon soutien et ma bénédiction."
La voix de Thanatos. Il n'aurait su dire si elle résonnait dans l'air ou dans sa tête, mais ses mots furent gravés à tout jamais dans son esprit. L'aventurier se redressa, et un large sourire carnassier se dessina de lui-même sur ses lèvres.
"Je ne crois pas avoir jamais éprouvé un sentiment aussi proche du bonheur, Link..."
Le garçon pivota rapidement, pour se tourner un quart de tour sur la droite. L'homme en noir venait de réapparaître, à peu près en face de l'entrée du village.
"Ton choix est fait... Passons à la suite."
Choix : … Peut-être ?Rester faible, mais garder son équilibre... Ou obtenir la force, au prix de sa santé mentale... Les deux possibilités n'étaient pas vraiment intéressantes ! Le choix était trop cornélien pour se décider sur un coup de tête. Et cette sensation d'abandon ne faisait que renforcer la souffrance... Réfléchir était trop dur, trop pénible. Comme si son esprit était également pris dans cette glace invisible. Mais il fallait, vaille que vaille, s'accrocher à cette unique conviction : ce n'était pas le moment de prendre une décision ! Il fallait attendre une meilleure occasion.
"Link... Quand te décideras-tu ?..."
La voix de Thanatos... Sa patience atteignait ses limites...
"Soumets-toi à ma volonté ! Tu sais que tu as besoin de devenir fort, et tu sais que moi seul peut t'en donner l'opportunité !"
Ces mots firent l'effet d'une douche froide sur l'Hylien, une douche qui fissura l'engourdissement qui l'empoignait. Il recouvra assez de lucidité pour s'exclamer, ne serait-ce que mentalement :
"Je ne me soumettrai à personne !"
L'effet fut radical. Le froid, la gravité, le confort, tout cela cessa en une fraction de seconde, tandis que la tiédeur et la détresse du jour revenait pour faire mesurer à Link la portée de la décision qu'il venait de prendre, malgré lui. Comme il était lancé, et qu'il lui fallait encore entériner son choix, il maugréa dans le vide :
"Je veux devenir fort, oui, mais... Je ne vendrai pas mon âme pour ça. Ni à lui, ni à personne. Inutile que je sois le plus grand guerrier du monde... La force de vivre ma vie selon mes propres valeurs me suffira."
Il écouta attentivement, mais personne ne lui répondit. Pas même un gazouillis d'oiseau ne vint rompre le silence qui régnait. Progressivement gagné par une colonne de fourmis dans les jambes, le garçon se sentit incapable de rester immobile une seconde de plus. Il se redressa en quelques gestes lents, ce qui lui valut une douleur tellement vive qu'il crut sentir ses os se disloquer sous l'effort pourtant minime qu'il venait de fournir. Une grimace inhumaine déforma son visage, puis le sang se remit à couler dans ses veines et il regagna la maîtrise de ses membres.
Ceci fait, il se tourna vers l'entrée du village. Devant celle-ci se tenait Thanatos, les bras croisés. Avec une pointe d'appréhension, le garçon scruta son visage, mais il n'affichait pas de colère ni de tristesse. Il était toujours aussi neutre et nonchalant que d'ordinaire. Sa voix non plus n'avait pas changée du tout quand il annonça :
"Ainsi soit-il, héros. Tu as choisi... Il est donc temps de passer à la suite."
Choix : Pas questionLa réponse s'imposait. Non, il n'en serait pas capable. Il cèderait presque forcément à la tentation. Tant de gens bien plus aguerris que lui en avaient fait les frais... Et par extension, la quête de pouvoir à la base n'était pas un objectif louable. De toute la volonté qui parvenait à percer les limbes, Link s'accrocha à cette certitude. Non, il n'allait pas, ne voulait pas et ne devait pas accepter l'offre de Thanatos. Il avait trop à y perdre.
"Héros... J'attends ta réponse..."
L'Hylien prit le temps d'inspirer une grande bouffée d'air aussi froid et moelleux que le reste avant de prononcer, du mieux qu'il pût :
"… Non."
Il était tellement engourdi qu'il eut l'impression que le mot resta coincé dans sa gorge. Il n'avait que le penser de toutes ses forces, mais l'homme en noir le comprit manifestement, puisqu'il s'évapora en un panache de fumée noire.
En un instant, toute la tiédeur et toute la gravité du jour revinrent assaillir les sens du garçon allongé. Il écouta attentivement, mais de toute évidence, il était seul. Pas même un gazouillis d'oiseau ne vint rompre le silence qui régnait. Progressivement gagné par une colonne de fourmis dans les jambes, le garçon se sentit incapable de rester immobile une seconde de plus. Il se redressa en quelques gestes lents, ce qui lui valut une douleur tellement vive qu'il crut sentir ses os se disloquer sous l'effort pourtant minime qu'il venait de fournir. Une grimace inhumaine déforma son visage, puis le sang se remit à couler dans ses veines et il regagna la maîtrise de ses membres.
Une voix glaciale s'éleva alors :
"Te rends-tu compte de ce que tu viens de faire, misérable ?"
Link tourna la tête vers l'entrée du village. A quelques mètres de là se tenait Thanatos, le regard brûlant d'une colère qu'il n'avait encore jamais montrée. Devant ce changement si brusque du personnage, l'aventurier ne put s'empêcher de plier les genoux, de façon à se tenir prêt à bondir. Mais l'homme, s'il restait virulent dans ses propos, ne faisait pas montre d'hostilité.
"Héros d'Hyrule... Si tu n'es pas avec moi, tu es contre moi ! Tu es contre la recherche de force, tu es contre l'ordre établi des choses... Tiens-tu donc tant à te complaire dans la faiblesse ? Je te laisse une dernière chance. La toute dernière."
Il tendit la main en criant :
"Joins-toi à moi ! Ensemble, nous pourrons créer le royaume le plus puissant et amasser des richesses dépassant tes rêves les plus fous. Tu ne peux même pas envisager de refuser !
-Et pourtant... Je le fais. Je rejette ta proposition."
L'être ténébreux n'esquissa pas l'ombre d'un mouvement, figé de stupeur. Puis il ramena son bras contre son flanc et bougonna :
"Alors, si tu ne veux pas de la force, que veux-tu ?
-Je souhaite... vivre selon mes convictions, en compagnie de gens que je respecte. Je n'ai jamais eu l'intention de dominer qui que ce soit, et tous les trésors du monde ne m'apporteraient rien. Ce n'est pas là ma conception du bonheur...
-C'est pire que ce que je craignais... Tu as complètement adhéré aux idéaux biaisés d'Eros..."
Le sourire aux lèvres, Link rétorqua :
"Peut-être bien ! Mais elle m'a présenté un avenir en lequel j'ai bien plus envie de croire qu'en celui que tu représentes.
-Parce que tu ne la connais pas aussi bien que moi. Mais peu importe..."
Il fit volte-face, leva les yeux, maugréa quelques mots indistincts, se retourna et soupira :
"Nous avons un dernier point à voir..."
Choix : Je n'en sais rien !En dépit de son état comateux, Link chercha une réponse. Il y pensa de toutes ses forces. Pouvait-il vraiment gagner en puissance sans sombrer dans la démence ?... En serait-il capable ? Mais pas le moindre mot ne jaillit dans son esprit embrumé. Il n'arrivait qu'à balancer de l'un à l'autre, sans rejeter ni embrasser les perspectives que cela représentait. Cette hésitation dura un temps qui, dans ce cocon frileux, parut une éternité, jusqu'à ce que la tiédeur du jour revienne peu à peu. Tandis qu'il recouvrait la maîtrise de son corps, l'Hylien ressentait la gravité qui l'entourait, et tous les tracas qu'il avait occulté pendant ces quelques minutes d'oubli suprême revinrent le hanter.
En un instant, toute la tiédeur et toute la gravité du jour revinrent assaillir les sens du garçon allongé. Il écouta attentivement, mais de toute évidence, il était seul. Pas même un gazouillis d'oiseau ne vint rompre le silence qui régnait. Progressivement gagné par une colonne de fourmis dans les jambes, le garçon se sentit incapable de rester immobile une seconde de plus. Il se redressa en quelques gestes lents, ce qui lui valut une douleur tellement vive qu'il crut sentir ses os se disloquer sous l'effort pourtant minime qu'il venait de fournir. Une grimace inhumaine déforma son visage, puis le sang se remit à couler dans ses veines et il regagna la maîtrise de ses membres.
Une voix glaciale s'éleva alors :
"Je vois..."
Link tourna lentement la tête en direction de l'entrée du village. À mi-chemin se tenait Thanatos, droit, les poings sur les hanches, le visage aussi hermétique que d'ordinaire. Il dit, de sa voix chargée d'ironie :
"Nous avons un dernier point à voir..."
Il ne lâcha pas le morceau aussitôt après avoir prononcé ces mots. Il commença par fixer l'Hylien en silence, plissa les paupières et, finalement, lança :
"Approche."
Bien qu'il ne soit pas très rassuré, le garçon obtempéra. Il avança pas à pas, les sens aux aguets, comme s'il se dirigeait vers un loup affamé. Cela ne sembla pas amuser l'homme en noir, ni l'attrister du reste. Il demeura impavide et, quand il jugea l'aventurier assez proche, il leva la main pour lui signifier de ne plus bouger.
"Link... Quelle est la chose la plus précieuse à tes yeux ?"
Le garçon commença à réfléchir, mais il n'eut guère plus de deux secondes pour ce faire. Passé ce délai, l'homme en noir joignit les mains et dit :
"Quelle qu'elle soit, je te conseille de la trouver très vite. Et de la protéger... Dans toute la mesure de tes moyens."
Ses mains se détachèrent lentement, et au centre de leur écartement, une petite boule de feu bleuâtre apparut. Link comprit en un clin d'œil ce qu'il comptait faire, et cette seule idée le paralysait trop pour qu'il réagisse à temps.
"Quatrième des treize Arcanes..."
Il fit volte-face et jeta d'un geste la flamme en direction du village en criant :
"L'Empire des Tourments !"
Tandis que le garçon regagnait peu à peu la maîtrise de ses gestes, une détonation et plusieurs cris de panique s'élevèrent. Thanatos tourna à nouveau la tête en direction de l'Hylien, la moitié du visage caché par le col ouvert de sa veste, et termina, d'une voix vive et incisive :
"Rien ni personne n'aura jamais le pouvoir d'éteindre cet incendie ! Empresse-toi de trouver ce que tu ne veux pas perdre, et sans tarder, si tu ne veux pas le voir réduit en cendres !"
Sur ces mots, et alors que Link faisait enfin une longue enjambée pour le rejoindre, l'homme au manteau noir disparut tel qu'il l'avait toujours fait : dans un nuage de fumée dispersé par un vent imaginaire.
Il n'était plus temps de réfléchir. Le garçon en vert garda son élan pour courir à toutes jambes vers la bourgade.