Auteur Sujet: Dans la Gueule du Loup...  (Lu 2692 fois)

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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #45 le: jeudi 01 septembre 2011, 15:26:10 »
Chapitre 16
Au nom du père

Il y a des petits plaisirs simples sans cesse répétés, et quitter une caverne froide, sombre et humide pour se gorger du soleil et d'un air tiède en faisait partie pour l'aventurier. Son lourd sac sur l'épaule, il se demandait encore comment il avait pu franchir les fossés qui barraient son chemin avec un tel fardeau. En contrepartie, l'absence de chauves souris ou de monstres plus communs sur le chemin ne lui était pas désagréable. Aussi harassé par sa marche qu'impatient de regagner le village, l'Hylien poursuivit sa route en plongeant le pied dans le ruisseau qui coulait juste à la sortie du boyau. Un petit cours d'eau qui gagnait en profondeur, suivi d'un petit passage à sec surplombant l'Abîme du Poisson, et qui regagnait en profondeur jusqu'à ne plus avoir pied.
Toutefois, l'aventurier ne comptait pas aller jusqu'au bout de ce petit canal. Il n'avait qu'à s'arrêter à la première entrée, gagner le tertre en surplomb et voir si le fuyard ne se morfondait pas là-bas comme à sa première épopée. D'un pas ferme et résolu, il fit les premiers pas en direction de l'entrée du boyau quand soudain, un gigantesque cri le cloua sur place.

Ce n'était pas un cri humain, ni même un cri de bête. C'était un son aigu, surpuissant, vibrant et qui venait manifestement du ciel. S'il lui fallait donner ses impressions à chaud, l'Hylien eut juré qu'il s'agissait du hurlement d'une vouivre ou d'un dragon... Lentement, très lentement, il tourna la tête, degré par degré, sans le moindre geste brusque, pétrifié de peur et rongé par la curiosité. Finalement, il réussit à apercevoir la silhouette d'une créature volante s'éloignant dans l'azur. Il ne réussit à distinguer que des ailes de chauve-souris démesurées et une longue queue battante avant que le monstre ne soit trop éloigné. Link en avait vu d'autres, mais il ne put s'empêcher de pousser un énorme soupir de soulagement. L'instant d'après, il fut saisi d'un terrible pressentiment...

Et si ce reptile ailé avait déjà...

Gagné par la panique, il laissa tomber son sac sur place et courut vers la caverne. De toute façon, face à un habitant du ciel, mieux valait se trouver sous terre. Il dévala les quelques mètres de pénombre en un temps record et déboucha sur le petit plateau. Un coup d'oeil aux alentours lui permit de voir qu'il n'y avait pas plus de Papa que de dragon. Il n'y avait pas le moindre signe de vie. Une fois son désir spontané de trépigner de rage réprimé par la crainte d'être repéré par la créature, le garçon se livra à une fouille plus attentive des environs. Il ne lui fallut pas longtemps pour repérer un étrange tas de gravats et de cailloux, trop localisé pour être naturel. On aurait dit les conséquences d'une avalanche miniature. Sans raison, comme poussé par son instinct, il s'approcha du monceau de pierre à pas feutrés et murmura :

"… Vous êtes là ?"

Un imperceptible mouvement des minéraux lui fournit une réponse. Ensuite, une voix tout aussi menue, encore assourdie par la rocaille, s'éleva :

"Oui...
-Je suis venu vous chercher.
-Je... Je... Je vous remercie, mais... mais... mais si je mets le nez hors de cet éboulis, cet horrible serpent volant va revenir et... Il va me dévorer ! Il me traque depuis des jours...
-Croyez-moi, s'il avait voulu vous dévorer, il l'aurait déjà fait depuis longtemps. Il vous attaque parce que vous êtes sur son territoire et que ça ne lui plaît pas. Ce qui importe, dans son esprit, c'est de ne pas vous voir."

Les leçons de chasse de l'oncle... Dire qu'à l'époque, il considérait ça comme une corvée, elles s'étaient avérées bien utiles jusque-là !
A peine plus rassuré, le père de famille reprit :

"Vous êtes sûr ?...
-Sûr et certain. Du moment que nous regagnons la grotte, nous n'avons rien à craindre... Il y aura un autre espace découvert à franchir, mais j'en viens, et je n'ai pas été agressé. Pourtant, il me semble que j'avais été repéré par cette vouivre. Donc, aucun risque, aucun danger. Allez, sortez de là-dessous !
-... Vrai de vrai ?
-Puisque je me tue à vous le répéter ! Pour la dernière fois, levez-vous de ces caillasses.
-Mais... il y a...
-Si vous n'arrêtez pas de geindre, je vous plante là et vous vous débrouillez ! Alors, ça vient ?
-Si je pouvais sortir... Je le ferais...
-Non... Vous voulez dire...
-Eh si, je veux dire que... je ne peux pas sortir. Je suis coincé.
-Ne dites pas ça...
-Les pierres sont trop lourdes... Et j'ai perdu trop de forces à force de rester ici sans manger.
-D'ailleurs, comment êtes-vous tombé là-dessous ?
-Je... J'étais venu ici, pour méditer, pour oublier ma vie de famille, pas loin d'ici et... Quand j'ai entendu ce cri, je me suis plaqué contre la falaise. Et l'instant d'après, elle me tombait sur la tête. J'ai cru un moment que j'allais mourir..."

Un incapable du début à la fin ! Après avoir été assez malin pour dévorer toutes ses vivres et finir affamé à ce même endroit, voilà qu'il parvenait à se laisser ensevelir sous une masse de pierres. Pour un peu, Link l'aurait bien abandonné à sa tombe improvisée, mais il n'en était pas encore là.

"Bon, on garde son calme... Je vais enlever un peu de roche, prévenez-moi quand vous réussirez à bouger."

Le travail aurait pu être vite expédié en creusant avec les deux mains, mais ils auraient couru le risque d'ameuter la créature en faisant plus de bruit que nécessaire. Il n'y avait pas d'autre solution que de retirer les gros morceaux, un à un, en s'efforçant d'être aussi rapide et silencieux que possible. Une tâche de longue haleine, qui mit les nerfs des deux hommes à fleur de peau. La hantise d'un battement d'aile ou d'un cri perçant leur tenaillait les entrailles, et bien qu'il ne puisse prononcer un seul mot, ils savaient qu'ils partageaient et qu'ils se renvoyaient cette crainte, l'amplifiant d'autant plus qu'ils ne la redoutaient. Ainsi, quand l'Hylien retira la dernière rocaille et vit le visage du Papa, il y lut une expression qui se rapprochait le plus de la peur à l'état pur. Mais malgré leur face-à-face, ils restèrent cois et Link poursuivit son labeur.
Quand il eut enfin retiré assez de masse pour permettre au prisonnier de s'extraire, dans un crissement qui leur donna l'impression d'être audible depuis le Village des Animaux, Link offrit son épaule et le Papa s'y appuya de bon cœur. Il était terriblement décharné et titubait sur ses jambes. Son visage portait une barbe drue de plusieurs jours, son regard était hagard et une couche de crasse complétait sa dégaine de loque humaine.

Sans perdre une seconde, l'aventurier le mena jusqu'à la grotte, et ils marchèrent ou plutôt clopinèrent de concert jusqu'à la sortie. Les changements de température successifs arrachèrent un ou deux éternuements et de légers reniflements au maladif. Link n'avait pas songé à vérifier, mais il devait brûler de fièvre. L'examen de cette question, toutefois, pouvait attendre. Sans presser le pas, le duo regagna sans mal le sac de provisions qui les attendait à la sortie du ruisseau. Pour un peu, le garçon vêtu de vert l'aurait complètement oublié. Cette vision illumina les yeux du Papa, qui lâcha l'épaule de son sauveur pour reporter son attention sur la besace. D'un geste fébrile, il dénoua la lanière et plongea ses yeux déboussolés à l'intérieur. Il retint difficilement un cri de joie tout en puisant dans les victuailles un gros pain aux céréales qu'il entama à pleines dents. Avec une force de mastication surprenante vu sa condition physique, il avait englouti la miche en entier et piochait déjà une autre nourriture juste le temps que Link s'approche à son tour

"Oh ! Je suis désolé... Sers-toi, je t'en prie. J'avais vraiment trop faim..."

Avec un remerciement poli, l'Hylien prit une part de cake salé aux lardons, tandis que le père de famille dévorait le reste. S'ensuivit un morceau de fromage et une tranche de pain d'épices. Pour ces fins de repas, le Papa se montra plus raisonnable en se contentant de portions modestes. A sa dernière bouchée, le souffreteux s'étala de tout son long en affichant un sourire digne du plus innocent des bienheureux. La scène arracha un sourire à l'Hylien à travers la gourde d'eau qu'il vidait à même le goulet.

Entre la satisfaction d'avoir quitté le territoire du dragon et la satiété de cette ripaille, tous deux voulurent laisser un temps de détente, au soleil, le temps que démarre la digestion. En son for intérieur, l'Hylien savait que ce n'était guère prudent, mais il se sentait trop épuisé par sa marche à travers Cocolint avec le sac sur l'épaule et trop assommé par la mangeaille pour repartir aussitôt. Et de toute façon, il n'en était que trop conscient, son protégé ne tiendrait pas une cadence aussi soutenue, et un repas aussi plantureux après des jours de jeûne ne risquait pas d'arranger les choses. Il n'y avait pas plus de danger à attendre un peu qu'à repartir tout de suite.

Ils poireautaient depuis un petit moment déjà quand le bruit distinctif d'un battement d'aile emplit l'air de la montagne, faible d'abord, puis de plus en plus fort. En parallèle, leur anxiété grimpait à chaque son. La prudence n'étant plus de mise, Link s'écria :

"Vite, à la caverne ! Et au pas de course !"

Il n'y avait même pas trois mètres à faire, mais quand le père se redressa, il ne tarda pas à se courber avec une grimace.

"Quoi encore ?!
-Je... J'ai mal... Je peux même pas marcher !
- Mais si !"

Sans attendre sa réponse, le garçon le prit sur son dos, insensible aux cris de douleur qu'il poussait, et fit deux longues enjambées vers l'ouverture qui devait les mettre hors de danger...

Il n'y parvint pourtant pas. Comme attiré par les voix plus fortes, le monstre volant déboula de l'angle d'une falaise. Il était assez proche pour que Link le scrute, mais il n'en fit rien, trop pressé de se mettre à l'abri. La créature tenta de l'en dissuader avec un cri si puissant que l'Hylien ne put s'empêcher de rester cloué sur place. Un geste qui lui sauva la vie, car l'instant d'après, un gros rocher se craquelait à cause des vibrations du hurlement, et chuta jusqu'au sol, bouchant l'accès à la caverne. Si le garçon en vert n'avait pas stoppé son avancée, il aurait probablement fini écrasé. Cette seule idée le fit trembler de peur rétrospective, et tandis qu'il reculait pas à pas, les jambes aussi tremblantes que celle de l'égaré, son front se couvrit d'une sueur glacée. L'homme sur son dos glissa petit à petit, n'étant plus soutenu au niveau des cuisses par les mains sans force de l'Hylien et ne pouvant pas se maintenir à son cou avec ses propres forces. La bête, quant à elle, s'était à nouveau retirée, loin de là, hors de portée du regard.

Un long silence passa, jusqu'à ce que le sauveté se remettre à gémir :

"… Et maintenant, on fait quoi ?
-Je n'en ai pas la moindre idée..."

L'homme se cacha le visage dans les mains et lâcha une ou deux larmes accompagnées de hoquets appuyés. Pendant ce temps, l'aventurier faisait la liste des possibilités. Il n'y avait pas moyen de déplacer cet éboulis sans les Bracelets de Force, et pas assez d'espace pour se faufiler. Même une couleuvre aurait eu du mal ! Autrement, il faudrait dévaler la pente raide qui menait à l'Abîme. De là, le petit tunnel les aurait ramenés au Plateau Tartare, ce qui serait déjà un début. Mais dans son état actuel, le Papa n'y parviendrait pas sans se rompre deux ou trois dizaines d'os. Que restait-il, sinon continuer à marcher dans l'eau... Et pour quoi faire ? Il n'y avait pas de chemin sûr qui rejoigne les terres basses. Cela n'aurait pu les mener que vers les plus hauts sommets, une perte de temps. A fortiori, cela les aurait juste menés davantage dans le territoire de la vouivre.

Non, résolument, ils n'avaient qu'une seule solution, et pas la plus alléchante.

"On va regagner le Plateau Tartare.
-Comment ça ? En volant ?
-Non, en dévalant. Il y a un précipice pas loin d'ici... En temps normal, on peut le franchir à condition de bien se lancer, mais il doit aussi être possible de le descendre calmement, en faisant très attention aux prises et en gardant son calme.
-Je ne pense pas...
-On a pas d'autre choix, mon vieux.
-Vieux ?... Je ne suis pas vieux.
-Ben alors prouve-le ! Fais voir ta force et ta détermination.
-Prenons au moins le temps de digérer...
-Pour risquer de s'endormir et de se changer en casse-dalle facile pour le lézard ? Très peu pour moi. Allez, on se lève et on se motive !
-Oui, bon, un instant... Ouille..."

L'homme se leva lentement, péniblement. Il se tenait toujours le ventre, mais il avait meilleure mine et ses jambes flageolaient un peu moins. Satisfait de le voir partant, Link se dirigea vers la paroi abrupte de sable et de rochers saillants. Pendant que son comparse se traînait jusqu'à lui, l'Hylien tâchait de chercher un chemin praticable sans trop de difficultés, mais il ne tarda pas à réaliser à quel point il avait sous-estimé l'obstacle. Pour lui, aventurier aguerri, ce ne serait pas dur de se laisser glisser tout du long en slalomant à peine pour esquiver les pitons rocheux. Mais aller de l'un à l'autre comme un chamois semblait impossible, ou du moins pas avec l'état de faiblesse physique de son protégé. Pour ce qui est de contrôler la direction de sa chute, inutile d'en parler. Non, si ce moribond tentait de passer par là, ce ne serait pas avec quelques os broyés qu'il atteindrait le sol, mais avec un muscle cardiaque à l'arrêt.

"On... On est obligés de ?...
-Il n'y a pas d'autre moyen de descendre... Mince, si au moins on avait de la corde ou... !"

A ces mots, sa mémoire se mit à surchauffer, et le garçon se rua sur le sac.

"Encore faim ?
-Dis pas de bêtises..."

Tout au fond du tas de victuailles, Link trouva ce qu'il cherchait. Une longue corde nouée, assez solide pour supporter le poids de deux ou trois gaillards. Un sourire éclaira son visage. Tout n'était donc pas perdu...
En quelques gestes, l'aventurier noua fermement la courroie à une saillie de la falaise derrière lui, et jeta le reste dans le vide. De là, il regarda le résultat. Malheureusement, le filin s'avérait trop court, et ne traversait que la moitié du parcours. Au jugé, Link estima qu'il restait trois ou quatre mètres entre le bout et le sol. Par contre, il serait possible de se laisser glisser sans le moindre pic dans le parcours à condition de replacer correctement la corde.
Après avoir joint le geste à la pensée, Link se tourna vers l'homme qui jusque-là ne faisait que l'observer avec un silence religieux. D'après l'éclat dans son regard, il avait compris ce qui allait suivre, et il accepta d'un hochement de tête. L'Hylien lui fit alors signe de descendre en premier, et les deux hommes commencèrent la descente en rappel. Ils abandonnèrent le sac de toile sans même y penser.

L'épreuve fut plus rude qu'ils ne l'avaient prévue. Le poids de leurs corps pesait sur leurs bras et l'absence de sol stable étaient pénibles, sans parler de l'angoisse constante de lâcher ou de glisser, mal encordés qu'ils étaient. Bon an mal an, ils parvinrent pourtant à franchir les trois-quarts du chemin. A un moment, l'homme posa le pied sur un appui fragile qui tomba en miettes, ce qui le fit légèrement valser sur la corde. Il lui fallut quelques minutes pour regagner son calme et poursuivre.
Une fois au bout de la corde, l'homme soupira, leva la tête et lança :

"Je... Je dois vraiment glisser ?
-Oui ! C'est assez impressionnant, mais rien de dur. Il faut juste placer les talons et..."

Link ne put finir sa phrase. Il se fit couper la parole par un nouveau cri puissant, accompagné de battements d'ailes. Le dragon passait une nouvelle fois, et s'il était impressionnant au début, il se montrait de plus en plus agaçant à chaque passage. Après tout, il n'avait pas constitué une menace dans l'histoire.
Mais ce coup-là, il semblait avoir décidé de le devenir. Son énorme masse fondit vers les deux grimpeurs, qui se tenaient aussi immobiles que possible. Une fois à portée, il se mit à faire du vol sur place, comme pour mieux les détailler. Link en fit de même.
C'était une grosse bête d'un peu moins de trois mètres de haut, avec des écailles cuivrées sur le dos et blanchâtres sur le ventre. Une tête de serpent, sans oreilles, un cou démesuré, une queue pointue à peine plus courte battant l'air et deux membres postérieurs terminés par des serres dont chaque griffe devait être plus longue et plus acérée que l'épée de l'Hylien. Ses yeux rougeâtres se baladaient de l'un à l'autre des importuns, comme pour jauger lequel des deux était le plus appétissant. Ou du moins c'est ce que crut le garçon en vert à la première minute, mais il finit par comprendre. Ce n'était pas pour les scruter, c'était pour tenter de les distinguer... Il devait avoir une vue basée sur le mouvement, comme beaucoup de reptiles. Peut-être pouvaient-ils s'en tirer à condition de rester parfaitement immobiles jusqu'à ce que cette bestiole reparte...

Il en était là dans ces réflexions quand un souffle rauque attira son attention. Le Papa, en dessous, était visiblement à bout de forces physiques et nerveuses. Sa respiration était lente, lourde et douloureuse et ses mains pâles n'allaient pas tarder à lâcher le filin. Quand il baissa la tête avec un soupir résigné, Link n'eut que le temps de tourner le câble autour de son poignet, se laisser glisser à toute vitesse, rattraper le désespéré par la manche, et raffermir la prise sur la corde avec sa main libre. La tension qui s'effectua par l'addition des masses le fit grogner de douleur, tandis que la vouivre s'exclamait à son tour en dardant ses yeux incandescents sur les proies qui venaient de se manifester.

Elle prit son envol, s'éloigna légèrement, et ramena ses ailes contre son corps. Plus de doute, à la prochaine seconde, ses serres s'abattraient sur eux. La seule chose à faire, c'était...

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L'ascension l'avait tellement secoué qu'il ne put s'empêcher de tomber à terre, sur les fesses, et de prendre de grands appels d'air. Quand il eut retrouvé son calme, il se pencha sur le Papa, qui gisait silencieusement non loin de là.

"Hé..."

Il ne bougea pas. Link secoua légèrement le corps, sans obtenir davantage de réaction.

"Hé ! Pas de blague !"

L'hylien se mit à l'agiter de plus en plus frénétiquement. Finalement, quand il leva les mains de l'homme, une voix s'éleva dans son dos :

"C'est inutile..."

Avec un calme surprenant au vu des circonstances, Link se retourna pour voir qui lui parlait. A peine posait-il son regard sur la personne en question qu'il ouvrit de grands yeux, bouche bée et souffle coupé.

"Toi...
-Il ne se réveillera que quand je l'aurai décidé."

L'individu fit quelques pas, en observant le plus grand silence. De son côté, le garçon en vert balbutia :

"Tu... Mais... Je croyais que... Si je m'attendais !..."

Il avait beau l'avoir sous les yeux, il ne parvenait pas à réaliser, à admettre à qui il avait affaire. Pourtant, aucune erreur possible, tout concordait, les moindres traits, le son de la voix...

En face de lui se tenait indubitablement...
« Modifié: vendredi 09 septembre 2011, 15:25:26 par Wolf »

Un immense merci à Yorick 26 pour la signature !
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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #46 le: mardi 06 septembre 2011, 14:02:24 »
Bon, on enchaîne, de toute façon, y a que comme ça que je la finirai, cette fiction... :-X Pardon pour les titres de chapitres, je suis méchamment sous-inspiré en ce moment à ce niveau. :sad:

Chapitre 17
Ce que je te promets...


"Pourquoi cet air médusé ? Nous nous sommes pourtant vus il n'y a pas si longtemps..."

Une petite marche, un temps d'arrêt, un long regard. Toujours ce même regard, et ce ton également. Résolument, il avait bien affaire à elle.

"Oh, peut-être penses-tu à ce qui s'est passé la dernière fois ? Eh bien, nous allons régler ceci immédiatement..."

Sa voix se fit nettement plus dure :

"Il ne s'est rien passé. Tout ce qui a pu avoir lieu, tu peux l'oublier.
-Hein ?... Tu veux que je fasse comme si...
-Allons ! Tu n'as quand même pas cru une seule seconde que cela te débarrasserait de moi ?"

Elle avait prononcé cette phrase-ci avec son timbre habituel, calme, paisible mais dérangeant; trop lénifiant pour être naturel. A chaque seconde, Link doutait de moins en moins. Il lui fallait bien l'admettre, c'était bien la même personne, ou plutôt le même être qui se tenait en face de lui. Elle portait sa robe de velours à bord de fourrure, sa chevelure de braise tombait comme naguère et ses pupilles arboraient ce noir profond. Eros, la nemesis de Thanatos. La seule différence était qu'elle portait un châle transparent d'une teinte azurée et non son voile de cristal.
Mais à mesure qu'il le reconnaissait, Link se sentait de plus en plus sur la défensive. Elle avait beau le lui demander, il ne comptait pas oublier de quelle façon elle avait tenté de l'influencer, d'agir sur lui, oublier comment elle avait pris possession de Marine. Déjà à l'époque, elle ne semblait pas pleinement digne de confiance, et il était peu probable qu'elle se soit pleinement amendée en si peu de temps.
Comme si elle percevait ses soupçons, Eros esquissa un sourire sans joie et dit :

"Oh, bien sûr... Tu continues à te défier de moi... Mais Link, héros d'Hyrule, ne peux-tu donc pas comprendre que tout ce que j'ai fait, c'était uniquement pour ton bien ?
-Je préfèrerais que l'on change de sujet. Et je te préviens, n'essaie pas d'user tes petits trucs contre moi, ni contre lui !"

Il pointa du doigt l'homme allongé, paisible et immobile. Sa poitrine se soulevait de temps en temps, signe qu'il était profondément endormi ou évanoui.

"Entendu. De toute façon, ces "petits trucs", comme tu les appelles, ne fonctionnent jamais deux fois sur la même personne."

Elle leva la main droite comme pour accueillir un petit oiseau venu s'y poser, et fit apparaître un petit nuage rougeoyant, avant de reprendre :

"Juste pour clore définitivement la question, je préfère que tu saches. J'ai usé du quinzième Arcane pour induire mes directives à ton amie, je le reconnais. Mais il n'a pas le pouvoir de troquer sa personnalité contre la mienne. Je n'ai fait que l'enjoindre à penser d'une certaine façon, c'est elle qui a fait tout le reste. Et à ton égard, c'est le dix-septième Arcane, l'Ode à la Sérénité, que j'ai employé. Il consiste à effacer autant que possible tous les tracas et toutes les formes de stress du sujet... Pour le plonger dans un état où seules ses aspirations les plus positives le poussent à agir. Dans les deux cas, il n'existe aucun moyen de soumettre totalement et sans réserve la volonté de quelqu'un. Tout au plus, je peux altérer les nuances dans un sens qui me convient. Et cela n'aurait strictement aucun effet si l'individu en question n'a pas la moindre intention d'agir comme je le préconise."

Le garçon en vert écouta ses explications sans l'interrompre, mais tâchait de ne pas se laisser duper une seconde fois. Elle ne racontait probablement que ce qui l'arrangeait. Il ne revint que sur un seul point qui le dérangeait :

"Quinzième et dix-septième ?... Je croyais qu'il n'y en avait que treize.
-Non, c'est Thanatos qui possède les treize premiers Arcanes. Moi, je maîtrise les Arcanes suprêmes, du quatorzième jusqu'au vingt-deuxième."

Elle ajouta en croisant les bras et en s'asseyant sur un rocher :

"Les treize Arcanes primaires ne sont que des outils de mort, de destruction. On les réserve le plus souvent au combat. Les miens, en revanche, ont un pouvoir d'influence ou de persuasion et ne servent que s'ils sont utilisés dans l'intérêt de bâtir, créer et agrandir un individu... Ou ce qui l'entoure. Mais ils n'ont pas la capacité d'ôter la vie, pas même de la mettre en péril."

Link attendit un moment, pour voir si Eros avait encore quelque chose à lui livrer à ce sujet. Pourtant, comme elle se tenait coite, il prit la liberté de relancer :

"Et c'est toi qui nous a envoyé ce dragon, avec l'aide de ce fameux pouvoir d'influence ?
-Non. Mais c'est moi qui l'ai fait partir. Et qui vous ai monté ici.
-En tout cas, je t'en remercie.
-En tout cas ? Que voilà une étrange formule ! Ton ego souffrirait-il d'avoir été secouru par une faible femme ?"

Faible ? Le mot était mal choisi. Après tout, Eros avait le pouvoir d'affronter Thanatos sur un pied d'égalité, ce n'était pas rien.
D'ailleurs, à bien la regarder, Link en vint à s'étonner que cette femme soit l'incarnation de l'amour. Elle n'était pas spécialement "attirante", ne se démarquant ni par la mesure de sa poitrine ou ses courbes. Son visage avait plus ou moins les mêmes traits que celui de Thanatos, à peine plus doux et féminins, mais bien plus charnus. Elle devait faire une demi-tête de moins que l'Hylien et ses postures, pour rêveuses qu'elles soient, ne se voulaient pas provocantes d'une manière ou d'une autre. En fait, elle ne ressemblait même pas à une femme, plutôt une jeune fille qui se donnait l'allure d'une dame.
Toujours aussi perspicace, l'intéressée se fendit d'un autre sourire neutre et minauda :

"Comptez-vous dire à haute voix l'idée qui vous vient, ou dois-je m'en charger ?
-Hein ?... Euh... Laissez, laissez..."

Il était tellement pris de court qu'il se mettait à la vouvoyer. Il se reprit d'un coup et reprit :

"C'est toi aussi qui m'a laissé ce fouet, après le combat contre l'Octorok ?
-C'est bien moi. Bien sûr, tu aurais pu passer par le tunnel, mais vu l'état de ton amie, j'ai pensé qu'un petit gain de temps n'aurait pas été de refus."

À mesure qu'elle lui parlait, l'Hylien se rendait un peu plus à l'évidence : pour énigmatique qu'elle soit, et en dépit de ses méthodes, Eros ne lui voulait pas de mal, elle ne s'opposait pas à sa quête. Au contraire même, elle tentait de lui porter secours quand cela était nécessaire. Restait à savoir...

"Au fait, Eros, si Thanatos et toi m'aidaient chacun à votre façon, c'est uniquement parce qu'on vous en donné l'ordre, ou bien vous avez quelque chose à y gagner ?"

Cette question fut accueillie par un regard surpris, puis par un sourire plus naturel, plus chaud que les précédents. Ensuite, le visage d'Eros prit une expression particulièrement sincère et elle répondit :

"Bien sûr que nous le faisons par intérêt. Je suis soulagée que tu y viennes, je ne voyais pas comment aborder ce sujet..."

Elle se releva et entama, de cet air évanescent qui effaçait les craintes :

"Ce que tu vis, Link, est plus qu'un voyage. Thanatos te l'a sans doute déjà dit, mais c'est le salut de ton âme qui est en jeu.
-Les Preuves à ramener à la montagne de l'Œuf avant que la mort ne me rattrape, c'est ça ?
-Non, ça ce n'est qu'une finalité. Le vrai sens de ton voyage est de lever tous les doutes qui t'ont assailli suite à tes aventures. De savoir quel sera ton avenir. Quand les Preuves seront réunies, ton âme sera recomposée en fonction des choix que tu auras fait... Et en parfaits rivaux, Thanatos et moi espérons chacun que tu te rangeras de notre côté. Lui souhaite que tu deviennes un guerrier, un tueur sous prétexte de renouer avec la nature humaine... Quant à moi, je veux que tu vises plus haut. Que tu cherches tout ce qui distingue l'homme de l'animal, et que tu découvres ta propre conception du bonheur."

Link haussa un sourcil. Ce discours ressemblait à un beau tissu de banalité agrémenté d'une tentative à peine voilée de rejeter Thanatos.

"Tu peux être plus précise ?...
-Héros d'Hyrule... Ne te fais pas plus bête que tu ne l'es, je te prie."

Un air triste sur le visage, Eros poursuivit en s'approchant de la falaise, comme pour admirer la vue :

"Tu sais parfaitement qui nous sommes, Thanatos et moi... Et tu sais parfaitement ce que j'ai à t'offrir. Reconnais-le..."

Elle se tourna vers lui, avec son masque d'impassibilité habituel. Devant ce regard froid, Link ne put trouver d'autres mots que les plus naturels :

Choix : Je le sais
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Choix : Je m'en doute
(Cliquez pour afficher/cacher)

Choix : Je n'en ai aucune idée
(Cliquez pour afficher/cacher)

Choix : Je m'en contrefiche !
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Comme elle avait fini de discuter, la jeune femme se saisit d'un pan de son châle, et susurra :

"Plutôt que de faire tout le chemin en sens inverse..."

Elle envoya le vêtement voler d'un grand geste, et le tissu sembla s'étendre, s'élargir et tournoyer autour de l'homme allongé non loin et de l'Hylien. Avant même que ce dernier n'ait pu réagir, ils se trouvaient tous les deux sous un véritable dôme bleuté, incapables de faire le moindre geste. Sous ses pieds, il vit les petits cailloux s'effacer, et à la place, une herbe verte poussait, de plus en plus haute, de plus en plus douce. Lorsque la végétation cessa de croître, le coloris bleuté s'effaça peu à peu pour laisser voir où ils se trouvaient.

Ils avaient regagné la Prairie, à une petite dizaine de mètres de l'entrée du Village des Mouettes. Encore un déplacement instantané, mais celui-ci était plus agréable que la noyade au fond des ténèbres expérimentée avec Thanatos. A peu près à l'instant où l'aventurier redevint maître de ses mouvements, le père de famille s'éveilla à son tour, lentement, l'air passablement hagard.

"Hein ?... On est où, là ?...
-Dans la Prairie... On était sur le point de regagner le Village.
-... Mais comment on a atterri là ?
-Ben... Après notre casse-dalle, tu t'es endormi comme une masse. Et vu que le dragon traînait encore, je n'ai pas voulu attendre que tu te réveilles. Alors je t'ai pris sur mon dos et on est parti...
-Bizarre... J'ai pas souvenir que ça se soit passé comme ça... Je crois plutôt que..."

Devant le regard soupçonneux du fuyard, Link se sentit obligé de répliquer :

"T'as sûrement fait un cauchemar.
-... Ouais... Sans doute..."

Il ne paraissait pas tellement convaincu, mais savoir qu'il était de retour sans encombre lui suffisait probablement.

"Au fait, et le sac ?
-Le sac ?... Ah oui, il est resté là-haut... J'aurais pas pu vous porter tous les deux, alors... Pertes et profits, je dirais."

L'homme n'était visiblement pas dupe. Il voyait bien que toutes ces explications ne tenaient pas debout. Mais il choisit de ne pas en faire part et se releva en bougonnant :

"Bon, eh bien moi je rentre chez moi pour me faire incendier par ma femme... Et toi, que vas-tu faire ?
-... Je ne sais pas encore, je vais y réfléchir".

Les deux hommes se séparèrent sur une poignée de main, et tandis que le premier se dirigeait vers son logis, le second resta sur place, ne prenant que le temps de s'asseoir contre le tronc de l'arbre à proximité.
La suite des événements n'allait probablement pas tarder...

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« Réponse #47 le: mercredi 14 septembre 2011, 14:03:35 »
Chapitre 18
Un choix, un futur

Paisiblement allongé dans l'herbe, à l'ombre d'un arbre, Link patientait en regardant passer les nuages. D'aussi loin qu'il se souvienne, il n'avait jamais connu autre chose que le beau temps sur cette île. Gagné peu à peu par une douce somnolence, le garçon poussa un bâillement et sentit ses paupières se fermer pendant que ses pensées tourbillonnaient dans tous les sens, sans cohérence. Il revoyait pêle-mêle son expérience à l'orée de la mort, sa première soirée au Village des Mouettes, sa rencontre avec Thanatos... Il prêtait aux uns et aux autres des propos qu'ils n'avaient pas tenus, et plus il cherchait à recomposer la vérité, plus le sommeil le gagnait. Finalement, il n'y tint plus et sombra pour de bon alors qu'il se remémorait sa récente entrevue avec Eros.

Rester sur l'île... Fonder une famille...

Il commença à peser l'hypothèse sous son meilleur jour. Il s'imaginait volontiers gambadant sur la place du Coq Volant, avec un fils souriant et bien portant. Un fils, et une fille, aussi belle et rayonnante que sa mère. Il la voyait, Marine dans quelques années, toujours resplendissante, mais changée, mûrie par les ans. Cette vie-là, il la visualisait tant et si bien qu'il pouvait presque la toucher du doigt. Il tendit la main, loin devant lui, espérant effleurer quelque chose, même s'il ne pointait que vers le vide. Ses mouvements cessèrent, les jambes raides, il ne pouvait plus que pencher le buste, étirer son bras, au maximum de ses moyens et même au-delà.
Dans cet état de semi-conscience onirique qu'on éprouve durant une sieste, l'Hylien perçut que son corps s'étendait de façon bien improbable. Comme une matière élastique, il n'avait même plus besoin de se tordre, c'est lui qui était attiré par quelque chose. Une force mystérieuse, ou plutôt un point fixe dans l'espace. Ce n'était plus qu'une question de temps avant qu'il entre en contact avec cette fameuse zone, il ne la voyait, mais il la ressentait, son regard ne pouvait plus s'en détacher. Encore quelques centimètres et il la toucherait. Or, son esprit hurlait que, si cela devait se produire, il serait happé et broyé pour l'éternité. Et malgré ces avertissements, l'aventurier ne fit rien pour l'empêcher. Il n'était que trop convaincu que cette expérience n'était qu'un rêve, et qu'il n'avait rien à craindre.
Les extrémités de ses doigts continuèrent de gagner en longueur, et finalement, le contact se fit. Ou plutôt, Link crut qu'il allait se faire, mais au lieu de cela, à un centimètre près, ou même moins, un froid glacial, bien plus rude et perçant que tout ce qu'il avait connu jusque-là, s'insinua dans sa chair. Sous les yeux ébahis du garçon, la chair gela, se fissura et tomba au sol, ne laissant plus que les os. Ceux-ci, atrocement douloureux, se dessinèrent de plus en plus rapidement, jusqu'au coude, puis jusqu'à l'épaule. Alors, le rêve cessa, et Link, replongé dans la réalité, s'éveilla en sursaut, baigné de sueur froide et le souffle court.
Le temps qu'il reprenne ses esprits, sa mémoire lui envoya un message. Ce n'était certes pas la première fois qu'il vivait ce sentiment de déchirure, de retour brutal au réel. Et la dernière fois, c'était grâce à...

"Bien dormi, héros ?"

… Thanatos.

Debout, appuyé contre le tronc de l'arbre, il affichait son air perpétuellement indolent, et son regard cynique était fixement posé sur la tête du garçon en vert, encore trop hébété pour rétorquer. L'homme en noir n'en avait pourtant pas fini, et continua de discourir :

"Il faudrait vraiment que tu apprennes à te méfier. Je ne serai pas toujours là pour te sortir du pétrin...
-Quel pétrin ?... Tout allait très bien. Ce n'était qu'un vulgaire rêve...
-Que tu crois !"

Il avait haussé les épaules sur ces mots.

"Cette île est un rêve, Link... Mais un rêve dans un rêve, voilà un concept bien vertigineux. Tu peux chuter d'un plan à l'autre, pour t'enfoncer toujours plus loin dans les profondeurs de l'onirique... Et le retour à l'état préliminaire n'en serait que plus pénible. En l'occurrence, je n'ai pas besoin de ça."

Parfaitement réveillé, l'Hylien gardait l'être ténébreux à l'œil, mais il voulait rester paisiblement allongé. Son corps n'avait déjà fourni que trop d'efforts durant ses escapades en montagne, et il pressentait qu'il valait mieux garder ses forces, voire les récupérer.

"Dis-moi, héros d'Hyrule... Eros t'a livré sa version des faits, non ?
-Au sujet de ?
-De notre opposition. De ce que nous attendons chacun de toi.
-Plus ou moins. Mais comme tu l'as si bien dit, elle ne m'a livré que sa version des faits."

Thanatos dévisagea le garçon un petit instant avant de reprendre :

"Alors, entends la mienne, je te prie. Afin que tu puisses décider de ce qui va suivre en ton âme et conscience.
-Ce qui va suivre ?... Que veux-tu dire ?
-Je ne peux pas t'en parler maintenant... Commence par entendre ce que j'ai à t'apprendre."

Avec la nette impression de se faire prendre à un piège grossier, l'Hylien n'eut d'autre choix que d'acquiescer et de souffler :

"Soit... Je t'écoute.
-Bien. Tu dois savoir que je suis censé être l'incarnation de la haine et de la destruction, non ?
-Effectivement.
-Pour commencer, sache que c'est là une vision très courante, mais également très erronée de ma nature. Je n'incarne pas la moindre émotion négative ni la solitude. En revanche, ce qui est exact, c'est que je les traîne souvent derrière moi."

Il bascula de l'arbre d'un mouvement sec du dos et se mit à déambuler, les bras croisés, tout en continuant ses explications :

"Crois-le si tu le souhaites, héros d'Hyrule. Mais je suis l'incarnation de... la force, qu'elle soit physique ou morale, et de toutes les motivations qui poussent une personne à la rechercher. Et ce ne sont pas les raisons qui manquent... Protéger un être cher, assouvir sa soif de supériorité, impressionner ses proches ou n'avoir à dépendre de personne... On trouve toujours un but pour accumuler de la puissance. L'usage qu'on en fait, c'est une toute autre histoire."

L'homme au manteau sombre cessa subitement de marcher, leva les yeux au ciel et poursuivit sur un ton plus triste :

"Mais ce n'est que poudre aux yeux et chant des sirènes... Car fatalement, celui qui cède à l'appel de la puissance en vient toujours à l'arrogance, à la suffisance, et à l'envie. Dès lors qu'on est plus fort que le voisin, on en cherchera un nouveau à qui se mesurer. Lorsqu'on l'aura trouvé et dépassé, il nous faudra un nouveau rival, un nouvel objectif... Si tu mets ces épreuves bout à bout, tu finis forcément par ne plus te soucier de l'autre. Il ne compte plus que ta force. Ta force, et tout ce qu'il faut pour l'augmenter encore. De là naît la solitude. Mais quand tu éprouves tes limites, alors tu veux que plus rien ne soit en mesure de te concurrencer. De là naît la haine, et de la haine est issue la destruction. En définitive, même le meilleur des hommes finit par être dépassé par cette bête simplicité."

Lentement, ses yeux se détachèrent de l'azur pour descendre jusqu'au sol. Une fois que sa nuque fut aussi incliné que possible, il termina en secouant la tête :

"Si l'on veut être fort, il ne faut jamais tenter d'être le plus fort. Car pour être le plus fort, il faut être le plus seul, et la solitude n'est jamais une source de force. Combien de destins a-t-on vu brisés par cet ultime paradoxe..."

Un silence lourd passa, puis un souffle de vent fit bruisser les branches de l'arbre et les brins d'herbe aux alentours. Thanatos releva la tête, ramena son regard sur le jeune garçon, et reprit :

"De ce paradoxe, je peux à tout le moins te citer deux victimes. Mais je pense que tu les as déjà reconnues.
-Agahnim et Ganon. Ils ont voulu accumuler le pouvoir, la maîtrise des vies, et ils n'ont rien gagné au final. Bien au contraire, ils ont perdu toute mesure de la valeur des choses.
-Exactement... Parce qu'ils ont commis l'erreur la plus humaine qui soit. Ils n'ont pas su s'arrêter lorsqu'ils abordaient le point de non-retour. Et ils l'ont franchi dans le plus mauvais sens possible. À ce sujet, j'ai un autre exemple à te soumettre."

Il leva la main, et en deux secondes, sa lance grise apparut. L'arme était à peine moins grande que lui, et elle n'avait pas l'air spécialement lourde. Le fer paraissait assez tranchant pour couper de la pierre comme du bois. L'autre bout de la hampe était constitué d'une décoration aux allures de serpent qui s'enroulait en vrille autour du métal. Le tout reflétait sans méprise un objet exceptionnel.

"Gae Bolg, la lance de Setanta. As-tu déjà entendu ce nom ?
-... Non, jamais...
-Forcément. Setanta était un héros d'une autre dimension, un lieu dont je ne vois même pas l'intérêt de te révéler le nom. Il a fédéré les peuples sous sa bannière, et même les dieux décidèrent de lui accorder leur confiance. Fort de cette protection, il reçut la lance que voici, et sous le nom de Cuchùlain, il triompha de bien plus de batailles que tu n'en livreras de toute ta vie. L'histoire a perdu le compte de ses faits d'armes, mais pas de l'empreinte qu'il a laissé. Toutefois...
-Toutefois, cette force a eu raison de lui ? Il a également sombré dans la démence, et il a cessé de respecter autre chose que ses propres capacités ?
-Oui. Aveuglé par sa gloire et sa propre puissance, il a tourné le dos aux dieux. Or, comme rien n'est plus rancunier qu'un dieu, ils ont pris la décision de lui retirer leur bénédiction. Et à sa mort, son arme est devenue un symbole... Le symbole de cette fragile nuance entre la quête de pouvoir et le naufrage au cœur de la folie."

Link pensait voir où Thanatos voulait en venir, mais en son for intérieur, il sentait qu'il devrait réfléchir à tout ce qu'il venait de dire. Il s'y cacherait un second sens quelque part que ce ne serait pas étonnant. Oui, si Eros était franche et enjôleuse, Thanatos était bien plus mesquin, et guère plus fiable. Ses propos ne servaient qu'à induire en erreur. Après tout, il ne s'exprimait que par bribes. Et de ce qu'il racontait, on pouvait tirer tout et son contraire. Sans même le juger sur sa nature, ses actes avaient de quoi laisser soupçonneux.
Le regard de l'Hylien devait trahir ses doutes, car Thanatos posa les poings sur les hanches et sa lance s'évanouit dans un rai de lumière. La voix ironique de l'homme au manteau s'éleva de nouveau :

"J'ai l'impression que tu as des choses à me reprocher.
-Pas tout à fait, mais...
-Depuis le début, je n'ai fait que t'aider de mon mieux. Je t'ai fourni des informations, une arme...
-Cette épée ?... Mais je l'ai trouvée...
-Et à ton avis, qui l'a placée là ?"

L'aventurier resta coi, chercha une réponse valable, mais finit par se mordre les lèvres. Devant cette retraite, Thanatos relança :

"Peut-être devrais-je parler de cette mésaventure dans la forêt...
-Inutile. Je...
-Link. Il me semble t'avoir dit également que je ne suis jamais là pour des discussions stériles...
-Alors, si ce sujet te semble clos, dis-moi donc où tu veux en venir."

Il avait répondu avec une légère agressivité, mais il commençait à en avoir assez de le voir entamer des conversations pour rejeter toutes ses tentatives d'y prendre part. Avec un très faible sourire, à peine une torsion du coin des lèvres, son vis-à-vis répondit, l'air un peu contrarié :

"C'est simple... Dans toute cette histoire, tu as prouvé, à plusieurs reprises, que tu n'as pas, ou plutôt que tu n'as plus la force requise pour te débrouiller seul.
-Quoi !...
-Si Eros et moi-même n'avions pas été là... Tu serais déjà mort. Tu en es pleinement conscient.
-... C'est...
-Ne me dis surtout pas que c'est faux.
-Mais les monstres sont tellement plus...
-Ils ne sont ni plus ni moins redoutables qu'avant. Seulement, tu es maintenant privé du soutien du Poisson-Rêve. Ses ultimes forces avaient divisé les êtres obscurs de ton âme pour les affaiblir ; sans cela, ils auraient pris l'apparence de ceux que tu as affronté jusqu'à présent."

À mesure qu'il s'emportait, Thanatos dominait un peu plus l'Hylien qui ne pouvait s'empêcher de s'aplatir en retour. Chaque mot était plus sec et cinglant que le précédent, vibrant d'une rage de moins en moins contenue. Devant cette figure d'autorité, Link comprenait vraiment pourquoi il était censé incarner la force brute.

"Eh oui, héros, c'est triste à dire, mais tu portes en toi des ténèbres bien plus terribles que les ennemis que tu as pourfendu. Et si tu l'avais compris un peu plus tôt, peut-être n'en serais-tu pas là aujourd'hui. Peut-être n'aurais-je pas à te faire la morale car tu aurais alors compris qu'il te fallait accroître ta force, ou à tout le moins, atténuer tes faiblesses, pour triompher de ces créatures.
-Mais je suis fort !
-Prouve-le.
-J'ai survécu aux dangers. Je suis toujours debout malgré tous les périls.
-La belle affaire ! Des soldats qui survivent à tous les combats d'une guerre, il y en a bien plus qu'un seul. Ce ne sont pas tous des héros, parfois de plus gros chanceux... ou des plus aptes à se protéger.
-Et tous les monstres que j'ai terrassés à Hyrule ? Ça ne compte pas ?
-Une gloire passée. Celui qui a triomphé d'un ou deux défis dans toute ta vie, pour échouer à tous les suivants, excuse-moi de ne pas chanter ses louanges.
-J'ai quand même connu quelques victoires pendant cette aventure !
-Seul ? Sans aucune aide ? Pas une seule main tendue ne t'a été nécessaire ? Et tu n'as jamais bénéficié d'une ouverture quelconque ?"

Difficile de dire ce qui était le plus horripilant, le fait qu'il rétorque du tac au tac sans la moindre hésitation ou que ses propos reflètent toujours une bonne part de vérité auréolée de mauvaise foi manifeste. Par contre, Link sentait qu'il n'aurait pas le dessus dans cette joute verbale. Résigné, il finit par détourner le regard.

"Au moins, tu es honnête, héros d'Hyrule...
-Ce n'est pas comme si j'avais autre chose sous la main !
-Mais bien sûr que si. Puisque tu viens de reconnaître que tu n'as pas la force..."

Thanatos s'approcha doucement, ses bottes faisant crisser des cailloux ou foulant des brindilles sèches. Une fois à portée de main, il posa un genou à terre, son visage presque au contact de celui du garçon en vert. La proximité de son faciès cadavérique était parfaitement repoussante et il exhalait un froid mortuaire de sa personne. Malgré la tiédeur de l'air, Link se mit à grelotter frénétiquement tandis que l'homme en noir murmurait, d'une voix étonnamment câline :

"Recherche la force, Link. Je t'y aiderai. Je te promets que toutes mes compétences seront tiennes. Débarrasse-toi de tes faiblesses, et cultive tes avantages. Par le muscle, par le cœur ou par l'argent, deviens fort, Link. Tu auras mon soutien.
-Mais je... je croyais que..."

Il ne pouvait plus parler. Il ne faisait que gémir, et il n'était même pas sûr que ses mots parviennent à sortir de sa gorge. L'homme en noir se pencha encore davantage, de sorte qu'ils ne puissent plus se regarder dans les yeux. Ses lèvres se collèrent tout près de son oreille, et il continua sa plaidoirie :

"Oui, la quête de force a mené nombre de gens à la ruine et à un funeste destin... Car ils n'ont pas su cesser à temps ! Mais toi, héros d'Hyrule, à la lumière de ce que je viens de t'apprendre, tu sauras te contenter de ce qu'il te faut. J'en suis convaincu. Là où tous ont échoué, tu réussiras... Tu deviendras l'homme le plus puissant d'Hyrule ! Même le roi t'offrira sa couronne de grand cœur. Suis-moi sur ce glorieux chemin, Link. Je sais que tu mesures tout ce que tu as à y gagner. Allons... Pourquoi faudrait-il même hésiter ? Saisis-toi de la main que je te tends, la dernière !"

Sa main se posa sur l'épaule du garçon complètement tétanisé, et ce contact était encore plus effroyable qu'un tampon de glace pillée couverte de sel sur une plaie ouverte. À la première seconde, Link crut qu'il allait défaillir pour de bon, mais petit à petit, l'horrible sensation diminua. Finalement, il se sentit flotter dans un état cotonneux, le regard flou, sans aucune crainte ou angoisse particulière. A sa propre surprise, il se sentait même plutôt bien, enveloppé dans un cocon douillet où les sensations de chaud, de froid, de faim ou de sommeil n'existaient plus. C'était donc cela, l'état dans lequel vivaient ceux qui arpentaient la voie du plus fort ?... Quel calme et quelle sérénité...

Choisir en son âme et conscience... Désirait-il obtenir la force, la puissance de ne plus dépendre de l'aide d'aucun autre que lui-même... Et serait-il capable de savoir à quel moment il fallait cesser de gagner en puissance, pour ne pas sombrer dans les plus sombres erreurs ?
Tout cela était-il... à sa portée ?

Choix : Bien sûr que oui
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Choix : Pas question
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Il ne lâcha pas le morceau aussitôt après avoir prononcé ces mots. Il commença par fixer l'Hylien en silence, plissa les paupières et, finalement, lança :

"Approche."

Bien qu'il ne soit pas très rassuré, le garçon obtempéra. Il avança pas à pas, les sens aux aguets, comme s'il se dirigeait vers un loup affamé. Cela ne sembla pas amuser l'homme en noir, ni l'attrister du reste. Il demeura impavide et, quand il jugea l'aventurier assez proche, il leva la main pour lui signifier de ne plus bouger.

"Link... Quelle est la chose la plus précieuse à tes yeux ?"

Le garçon commença à réfléchir, mais il n'eut guère plus de deux secondes pour ce faire. Passé ce délai, l'homme en noir joignit les mains et dit :

"Quelle qu'elle soit, je te conseille de la trouver très vite. Et de la protéger... Dans toute la mesure de tes moyens."

Ses mains se détachèrent lentement, et au centre de leur écartement, une petite boule de feu bleuâtre apparut. Link comprit en un clin d'œil ce qu'il comptait faire, et cette seule idée le paralysait trop pour qu'il réagisse à temps.

"Quatrième des treize Arcanes..."

Il fit volte-face et jeta d'un geste la flamme en direction du village en criant :

"L'Empire des Tourments !"

Tandis que le garçon regagnait peu à peu la maîtrise de ses gestes, une détonation et plusieurs cris de panique s'élevèrent. Thanatos tourna à nouveau la tête en direction de l'Hylien, la moitié du visage caché par le col ouvert de sa veste, et termina, d'une voix vive et incisive :

"Rien ni personne n'aura jamais le pouvoir d'éteindre cet incendie ! Empresse-toi de trouver ce que tu ne veux pas perdre, et sans tarder, si tu ne veux pas le voir réduit en cendres !"

Sur ces mots, et alors que Link faisait enfin une longue enjambée pour le rejoindre, l'homme au manteau noir disparut tel qu'il l'avait toujours fait : dans un nuage de fumée dispersé par un vent imaginaire.

Il n'était plus temps de réfléchir. Le garçon en vert garda son élan pour courir à toutes jambes vers la bourgade.

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« Réponse #48 le: vendredi 16 septembre 2011, 19:23:14 »
J'ai lu ta fic depuis le début, je la trouve captivante  ^,^
Bonne continuation ^^

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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #49 le: mardi 04 octobre 2011, 14:18:36 »
Merci Ruffian. ^,^ Ça m'encourage à continuer. À propos :

Chapitre 19
Ce que je ne veux pas perdre...

Link avait connu diverses situations d'urgence, de danger, de péril immédiat, mais jamais il n'avait eu à combattre un incendie. Aussi, quand il embrassa du regard le village en proie aux flammes, il sentit tout son sang-froid le quitter. Toutes les maisons étaient rongées par des brasiers de couleur normale, mais si hauts, si puissants qu'ils pourraient en griller un bœuf sans le toucher. Le ciel s'était chargé de nuages noirs, et partout régnait en maître le chaos.
Autour de lui, les habitants couraient, criaient, les enfants pleuraient et pas un seul ne portait d'eau ni de couverture. L'idée même de combattre ces feux ne leur avaient pas traversé l'esprit. L'Hylien avait beau savoir que ce serait peine perdue, le fait que cette idée ne leur ait pas traversé l'esprit le sidérait. Mais peut-être tout ceci avait-il un rapport avec la technique de Thanatos. Oui, cette peur était sans doute un effet secondaire de l'Arcane...

Il se mit à cavaler vers la grand-place, tout en repensant aux propos de l'incendiaire en question :

"Quelque soit la chose la plus importante à tes yeux... Trouve-la, et protège-la dans toute la mesure de tes moyens."

Mais protéger une seule chose ?... Non, les dégâts étaient trop grands ! Avant toute chose, mettre les villageois à l'abri. Ensuite, il sera temps de penser au reste. Toutefois, ils avaient tous l'air tellement paniqués que le garçon ne voyait même pas comment attirer leur attention. Il aurait beau hurler de toutes ses forces, il ne les tirerait pas tous de leur effroi... Et il n'avait pas le temps de tous les raisonner un à un.
C'est alors que la solution lui apparut. Aussi limpide et évidente que s'il l'avait eue sous le nez tout du long. À longues enjambées, il se rua vers elle, et quand il l'atteignit, il ne put retenir un sourire satisfait. Sa solution avait une longue chaîne, des dents et un sale caractère. Le Toutou.

La bête s'était libérée de son entrave, ou bien elle avait été relâchée par sa maîtresse ; dans le fond, cela ne faisait aucune différence. Elle détalait, aussi affolé que le reste de la population, juste derrière la Cabine Téléphonique, visible de loin. L'Hylien se lança à sa poursuite et, réussissant à s'emparer de sa chaîne, tira d'un grand coup pour stopper sa course. Surpris, le Toutou s'immobilisa, juste assez longtemps pour permettre à son ravisseur de prendre un appui et de commencer à tourner sur lui-même. Entraîné par l'inertie, l'animal ne tarda pas à décrire de larges cercles, puis à quitter le sol tout en hurlant à la mort. La puissance de sa voix traversa l'espace, et le martyr pour les oreilles fut si insoutenable que beaucoup reportèrent leur attention sur la scène. Le garçon fit encore quelques moulinets, puis lâcha la maille et laissa la bête s'envoler au loin, complètement sonnée.
La première personne à réagir, comme prévu, fut Mlle Miaou-Miaou, qui se précipita vers son animal de compagnie tout en poussant de petits cris suraigus. Link ne comptait pas écouter ce qu'elle disait, de toute façon il avait les tympans trop douloureux pour cela. Toujours est-il que, lorsque toutes les personnes présentes eurent enfin cessé de courir, il se mit à crier :

"Ne paniquez pas ! Restez calmes et tout ira bien !"

Les flammes continuaient de détruire les habitations, mais plus un seul n'y prêtait attention. Tous étaient pendus aux lèvres de l'Hylien, aussi bien les enfants que le gérant du Bazar ou Pépé le Ramollo.

"Écoutez ! On ne viendra pas à bout de cet incendie, alors il n'y a qu'une chose à faire. On va tous quitter les lieux, et quand tout sera fini, il faudra rebâtir...
-Euh... Tu débloques, gamin ?...
-Pas du tout, Pépé ! Croyez-moi sur parole, même avec un déluge, on n'éteindra pas ce feu. Et à moins que vous n'ayez des biens absolument irremplaçables, je ne veux pas que vous alliez vous griller la couenne.
-Mais toutes les marchandises de mon Bazar sont irremplaçables ! Elles sont uniques, ce sont...
-La ferme, voleur ! Tu nous en trouveras des meilleures plus tard. D'autres contestations ?"

Les regards fusèrent, mais aucun ne prit le risque d'affronter celui qui s'était posé en chef. Autant ils reconnaissaient qu'il disait la vérité, autant ils ne voyaient pas comment protester, mais le résultat était le même.

"Bon, puisque tout le monde est d'accord, je vous demande de vous diriger vers la plage ! Les cocotiers auront du mal à brûler, et au pire des cas, je veux être pendu si cette fournaise peut cramer dans la flotte ! Des questions ?... Très bien, alors tous en marche !"

Et c'est ce qu'ils firent, tous autant qu'ils étaient. Avec une discipline remarquable, ils marchèrent le long des décombres de plus en plus calcinées, longèrent la Bibliothèque et dévalèrent les derniers rebords jusqu'à fouler le sable à l'orée des rivages. Loin du danger, ils auraient presque oublié tout ce qui s'était passé s'ils ne pouvaient pas observer l'âcre fumée qui s'élevait encore du village.

"Génial !... Maintenant qu'on est tous là... On sauvegarde ? Ou bien y a un volontaire pour faire l'appel ?"

La phrase, lancée par un des quadruplés, jeta une bombe dans l'assistance. Une légère nervosité gagna à nouveau les rescapés, et elle atteignit son apogée quand le gérant du Jeu de Hasard s'exclama :

"Marine et Tarkin ! Ils ne sont pas là !"

L'agitation recommença, certains étaient même prêts à rebrousser chemin pour leur porter secours. Comme il n'était pas question de les voir une fois de plus en débandade, Link coupa net de sa voix forte et tranchante :

"Restez où vous êtes ! Je me charge d'y aller... Et de les ramener !"

Et c'est ce qu'il fit. Sans attendre de réponse, il s'élança en direction du village. Ce ne fut qu'en arrivant devant la maison aux livres qu'il se retourna pour vérifier s'il n'était pas suivi. Or, personne ne le talonnait, tout allait pour le mieux. Il put retourner à sa course effrénée en direction de la maison de Marine...
Mais alors qu'il s'apprêtait à pénétrer dans la bicoque, un souvenir, un tout petit souvenir lui revint au plus mauvais moment. Il y avait autre chose qui le retenait ici... La Preuve. La Preuve bleu ciel qu'il avait vu dans le Bazar, et qu'il n'avait pas pu récupérer à cause de son prix exorbitant... Peut-être n'avait-il pas de meilleure occasion pour s'en emparer ! Il lui faudrait à peine une minute pour rejoindre le magasin, trouver la vitrine, voler la relique et revenir... Est-ce que c'était jouable... Et lui resterait-il le temps de sauver la rouquine et son père...
Oui... ou non... Comment savoir...
Résolument, la chose la plus urgente à faire était de sauver...

Choix : Marine et Tarkin
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« Modifié: mercredi 18 janvier 2012, 16:45:13 par Wolf »

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« Réponse #50 le: samedi 26 novembre 2011, 19:58:54 »
salut,je sait qu'on dois te le dire souvent, mais je peux pas m'en empêcher désole,bref je voulait te dire j'adore ce que tu fais :ash:.Normalement j'aime pas trop lire des longs texte, mais là je suis rester scotché a mon écran,bref bravo je suis trop fan. :niais:

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Une histoire reprend !
« Réponse #51 le: mercredi 18 janvier 2012, 16:44:42 »
Salut à tous,

Eh oui, il y a un moment où il faut cesser de bouder et se remettre un peu à poster ! ^x^

Alors, pensez-vous que j'ai décidé de redevenir serveur du Café, surtout si vous avez juste cliqué sur le nom de ce message depuis la page d'accueil ? Que nenni ! Enfin, pas encore, dirons-nous. ;)

Non, je reprends juste ma fanfiction Link's Awakening baptisée La Frontière, et si vous avez adoré le jeu, je ne peux que vous conseiller de la lire. S'il vous plaît. :niais:

Bref, on reprend :


Chapitre 20
Quand les plaies se referment


La nuit n'avait pas été douce pour tout le monde. L'incendie ayant rasé plusieurs habitations, plusieurs villageois avaient dû héberger sous leur toit un ou plusieurs invités. Ce qui n'aurait pas été tellement pénible si deux des quadruplés ne s'étaient pas retrouvés dans la maison de Pépé le Ramollo, une compagnie bien peu reposante pour les paisibles vieillards. Mme Miaou-Miaou avait emprunté le lit du pêcheur, dont l'odeur et l'état lui avaient valu un piètre sommeil.
Link, quant à lui, avait dû dormir dans les restes du Jeu de Hasard pendant que Marine et Tarkin goûtaient au repos dans leur propre maison. Au réveil, il s'était senti aussi frais et dispos que s'il n'avait pas fermé l'œil, l'atmosphère viciée de cendres en suspension et les réminiscences qui hantaient l'endroit y étant pour beaucoup.

Il ne se résolut pourtant à quitter son abri qu'après l'aurore, alors que tous les villageois avaient retrouvé leurs occupations favorites. La plus enthousiaste restait évidemment Mamie Youpi, qui ne manquait pas de balayage à faire. À l'inverse, Pépé le Ramollo paraissait plus lugubre encore que d'ordinaire, l'incendie n'ayant épargné ni son précieux téléphone ni la cabine voisine. Le gérant du Bazar, également, était inconsolable d'avoir vu son précieux commerce partir en fumée.
Mais sur la place du Coq Volant, personne. Ni Marine, ni le chat, ni un gamin. Le monument était couvert de suie et plusieurs dalles étaient teintées de gris, ce qui rendait l'endroit plus glauque qu'à l'accoutumée.

Cependant, personne ne semblait décidé à saisir un marteau ou une scie et commencer les réparations. Chacun se comportait comme si ce n'était pas nécessaire. Link ne parvenait pourtant pas à s'en étonner. Après tout, ce n'était pas la première étrangeté de cette bourgade, et à coup sûr, la majeure partie des constructions seraient revenues à la normale d'ici un jour ou deux sans que personne n'ait rien fait pour cela.
Un peu déprimé par l'état peu glorieux du village, l'Hylien reprit son épée, passa le baudrier et se dirigea vers la plage. Il y soufflait un vent chaleureux, aux senteurs salines, le grand soleil du matin inondait les berges comme les hauteurs tout en rendant le sable et les roches brûlants. Un tel panorama était bien plus accueillant que le précédent, et le garçon se mit à flâner sans but précis.
Au bout du chemin qui longeait les berges, il entendit un faible son dissimulé par la brise et le ressac. Poussé par la curiosité, il s'avança jusqu'à distinguer une mélodie. Un chant... Doux et triste, presque comme un requiem. Les souvenirs affluèrent dans l'esprit du héros, et il se souvint de ce lieu... Là où il avait eu une conversation en tête-à-tête avec...

"… Link ?
-Marine."

Elle se tenait là, sur le tronc de cocotier, la harpe à la main et la musique aux lèvres. Le léger souffle du vent faisait onduler ses cheveux, et la lumière flattait les moindres de ses traits. Plus belle que jamais, elle affichait un air surpris. Apparemment, elle ne pensait pas être retrouvée ici. Pas si étonnant, puisque les limites du village semblaient bien rarement franchies par qui que ce soit.

"Tu... savais que j'étais là ?
-Non."

Il aurait voulu ajouter qu'il s'y attendait malgré tout, mais il se ravisa, de peur de commettre une bourde.

"Tu viens pour t'isoler ?
-Un peu... Mais je viens surtout pour rêvasser."

Paradoxal. Un rêve qui veut rêver... Cela rappela à l'Hylien les propos tenus par son étrange gardien sur la Plaine, juste avant l'incendie. Il est trop facile de basculer d'un rêve à l'autre si on n'y prend pas garde...

"Et à quoi rêves-tu ?"

Marine tourna la tête, en même temps qu'un sourire gêné se dessina sur ses lèvres et qu'une certaine rougeur prit place sur ses joues.

"Vous êtes bien indiscret, jeune homme.
-Je demandais ça comme ça..."

Curieux. La dernière fois, elle n'avait pas fait autant de manières. Après tout, il ne fallait pas croire que tout était voué à se répéter, sans jamais changer... En plus, il s'était passé tellement de choses différentes. Tout ce qui était arrivé entre eux... Tous les événements survenus avaient forcément changé leur relation. Une conséquence de tous les choix faits jusqu'à présent, et ceux qui allaient venir ne manqueraient pas de changer encore leurs rapports. Oui, à son premier séjour, Link n'avait pensé qu'à partir, à regagner Hyrule, guidé par le hibou. Il avait bien partagé une certaine complicité avec la rouquine, mais rien de très sérieux. Ici, il avait vraiment eu affaire à elle de façon plus personnelle... Ne serait-ce que par l'intervention d'Eros.

"Tu sais, Link...
-Hm ?
-Je repensais à tout ce qui s'était passé entre nous..."

Le doigt sur le nœud. Qu'avait-elle donc retenu de toute cette histoire ?...

"Et en fait, plus j'y repense, plus je me dis que...
-Que ?...
-Comment dire... Tu es quelqu'un de..."

La fin de la phrase flotta un moment. La musicienne finit même par pincer innocemment une corde de son instrument pour chasser sa tension avant de lâcher :

"… de bizarre."

Link s'attendait à tout, mais certes pas à cela. Il ne put s'empêcher de sursauter et d'ouvrir de grands yeux.

"Oui, je ne comprends pas toutes tes attitudes... Tu viens de loin, je suppose, mais même...
-Enfin, Marine...
-Attends ! Ne te fâche pas..."

Avait-elle prononcé ces mots sur un ton inquiet, taquin ou indolent ?... Difficile à dire...

"Peu importe si tu es étrange, après tout. Je pense que tu poursuis un but... Que tu as une ligne de conduite. Tu y penses tellement que tu agis le plus naturellement du monde, et forcément, si on entre pas dans ta logique, on ne peut pas te comprendre..."

Elle ajouta, bien plus sereine :

"Tu vis ta vie pleinement, voilà tout... Je t'envie pour cela... Et je pense que rien ne t'empêchera d'atteindre ton but. Je te souhaite qu'il t'apporte tout le bonheur possible..."

Link sourit. Elle avait tout compris sans rien savoir... Les Preuves, les Épreuves, Eros, Thanatos... Tout cela n'était que circonvolutions et quantités négligeables. Dans le fond, une seule chose comptait : à l'orée de la mort, le garçon devait retrouver le sens de sa vie, ce à quoi il aspirait vraiment, sans son rôle de héros ni rien d'autre.

La rouquine fit quelques pas, et murmura :

"Mais tant qu'à parler de choses étranges... Est-ce que tu sais ce qu'est ceci ?"

Elle tendit la main. Dans sa paume se trouvait une Preuve écarlate.

"Je la tenais ce matin, en me levant... Mais je ne sais pas où j'ai pu la trouver."

Link hésita. Fallait-il lui dire la vérité ?... Qu'il parle ou non n'allait pas changer grand-chose, mais dans le fond, il avait du mal à savoir comment présenter les choses. Il n'en savait pas si long sur le sujet, sorti du nom de ces artefacts...
Décidé à ne pas se montrer trop mesquin, Link dit en haussant les épaules :

"Je sais qu'on appelle cet objet une Preuve... Et que je dois en récupérer le plus possible. Sorti de cela... Je suis également dans le vague.
-Ah... Mais à quoi servent-elles ?...
-Euh... Je n'en suis pas sûr moi-même. Mais je crois que ma vie en dépend."

Une façon bien brutale de présenter les choses, mais il ne pouvait pas sérieusement avouer qu'elles lui serviraient sans doute à quitter l'île... Ce ne serait que lui faire de la peine inutilement.

"Marine... Puis-je avoir cette Preuve ?...
-...Si elle t'est plus utile qu'à moi, après tout... Oui, prends-la."

Le garçon afficha un sourire doux et tendit sa propre main pour ramasser le petit objet, mais au moment où ses doigts l'effleurèrent, il ressentit un choc semblable à une électricité statique particulièrement violente et une douleur s'irradia dans sa chair jusqu'à l'épaule. Il ne put s'empêcher de se retirer vivement avec une grimace.

"Qu'y a-t-il ?
-Je... J'ai pris une secousse.
-Mais... Je n'ai rien senti, moi.
-Moi, en tout cas, je l'ai sentie passer...
-Tu peux toujours réessayer. Peut-être que ça ira mieux cette fois..."

Non. Même en essayant cent fois, rien ne changerait. La Preuve avait choisi Marine pour être sa propriétaire. Et ce n'était pas la patience, ni la force qui allaient y changer quelque chose...
C'était là un défi bien différent des autres. Il avait la Preuve sous les yeux, à portée de main, et pourtant, jamais l'objet ne lui avait semblé si lointain, inaccessible. Lui fallait-il trouver le moyen de la récupérer ? Devait-il découvrir comment biaiser les Preuves ? Si on en croyait Thanatos, c'était impossible. Les mots prononcés au bord du gouffre du Mont Tamaranch, ou plutôt le souvenir qu'il en avait, résonnèrent dans l'esprit de l'Hylien...

"Tu ne pourras pas tromper les Preuves. Personne ne le peut, moi pas davantage, même les dieux en seraient incapables."

Et pourtant, il y avait forcément une façon. Jusqu'à présent, il n'avait jamais rencontré d'épreuves, de difficultés qui ne puissent être franchies. Jamais les dieux ne lui avaient dressé d'embûches insurmontables. Le plus dur serait de trouver la méthode adéquate. Il était temps de se replonger dans ses souvenirs... Comment faire ?... Avait-il déjà réussi un exploit comparable, au cours de son aventure ?

Choix : Oui
(Cliquez pour afficher/cacher)


Choix : Non
(Cliquez pour afficher/cacher)

"Bon... Tôt ou tard, il faut bien rentrer."

Le couperet était tombé si brusquement que c'était comme s'il ne s'était rien passé. Comme s'ils n'avaient pas encore échangé le moindre mot. Marine venait de rompre toute l'alchimie du moment, pour en revenir à une situation bien plus plate et morne.

"Que... C'est tout ?
-Eh bien oui, c'est tout... Que veux-tu ajouter ? N'avons-nous pas dit l'essentiel ?
-Mais...
-Le reste attendra, Link... Ne t'inquiète pas, il viendra, c'est certain, mais pas tout de suite."

Apparemment, il était inutile d'insister. L'Hylien s'efforça d'afficher un timide sourire et murmura :

"Oh, ça, je n'en doute pas... Le reste viendra, Marine..."

Alors qu'ils faisaient les premiers pas vers le village, un grondement s'éleva. De léger, il devint rapidement plus bruyant, et le sol se mit à trembler. La même progression se produisit, et en quelques instants, les vibrations étaient si intenses que les deux jouvenceaux en tombèrent à genoux tandis que leurs cris ne couvraient plus le vacarme infernal du séisme.

Toutefois, l'incident disparut aussi promptement qu'il n'était survenu. Le bruit décrut, la terre retrouva sa stabilité, et il ne resta plus que les bourdonnements d'oreille comme souvenir de cette secousse.

Et tandis que Marine reprenait son souffle, encore hébétée, le garçon vêtu de vert se sentait gagné de spasmes. Il comprenait parfaitement le sens de cet événement...

Le gouffre du Mont Tamaranch venait de se refermer. Son second périple à Cocolint touchait à sa fin. Il était temps de revenir à l'emplacement de l'Œuf, et de voir ce qu'il ressortait de tout ce qu'il avait vécu, de tous les choix qu'il avait faits.

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Le dernier jour d'un assassin
« Réponse #52 le: mercredi 08 février 2012, 15:29:25 »
Salut à tous,

Aujourd'hui, je ne continue pas La Frontière, je vous propose plutôt un petit texte bien de saison que j'ai rédigé cette nuit. L'idée m'en est venue en voyant les panoramas de la Lozère.


Le dernier jour d'un assassin


En montagne, les nuits sont belles. Froides, mais belles. Surtout à l'instant suivant le crépuscule, alors que le soleil s'est couché mais que les dernières lumière luisent encore, faisant ressortir un contraste entre le blanc, le noir et le bleu absolument splendide.

J'observe ce fameux moment de beauté à l'heure où ces lignes me viennent à l'esprit. On devient parfois lyrique quand on assiste à des choses graves, pour les minimiser ou pour les aggraver un peu plus. Et ça, on ne peut pas dire que j'en manque, de choses graves à relater, en cette soirée pourtant si belle. Un jour, peut-être, je les coucherai par écrit. Après tout, personne ne prendrait la peine de les écouter si je les racontais de vive voix.

Je ne sais pas à quel moment de la journée j'ai pris la décision qui m'a mené là. Je me souviens encore de ce matin, alors que je me levais péniblement. Le froid régnait en maître dans mon studio. J'aurais juré qu'il faisait plus chaud dans le freezer. La suite de la journée n'a été qu'une suite de petits choix qui m'ont mené ici, à l'orée d'une forêt sans nom. Et maintenant, bien qu'il ne se soit même pas écoulé vingt heures depuis mon réveil, je me retrouve ici, entouré de neige à perte de vue et avec, pour seule compagnie, l'être indispensable à ma survie.

Nous nous connaissons depuis tellement longtemps que j'en ai oublié à quel moment je l'ai rencontré et pourquoi j'ai choisi de lier mon existence à la sienne. Nous avons eu une relation des plus charnelles, ponctuée de tous les hauts et les bas que l'on puisse imaginer dans une vie normale. Un jour nous ne faisions plus qu'un, en parfaite harmonie, et le lendemain nous désirions la plus définitive des séparations. Mais envers et malgré tout, nous finissions toujours par faire des concessions, à dissimuler nos mésententes sous un tapis de mauvaise foi et parfois à noyer nos conflits sous une marée de violence, tout pourvu que nous ne nous quittions pas. La vie sans l'autre nous paraissait inconcevable.

Mais rien n'est éternel, sinon le changement. Ce soir, nous avons vécu une nouvelle dispute, et cette fois-ci, je crains fort d'avoir gagné, comme en témoigne le corps affalé dans la neige pure et vierge. Un corps qui, de ses ultimes degrés encore vaillants, fait fondre quelques flocons autour de ses yeux pour remplacer les larmes qu'il ne versera plus. Un corps qui, en cet endroit perdu, ne sera pas retrouvé avant plusieurs jours. Un corps qui, naguère, n'avait d'autre but que d'accueillir mes largesses, mes envies, mes subtiles caresses, mon incommensurable cruauté, mes regrets les plus sincères et ma béatitude la plus éperdue, bref, tout ce que je pouvais y manifester avec ou sans l'aval de la société. Je le pénétrais, je le quittais, je l'assommais parfois, je lui délivrais de suaves sensations que rien ni personne n'aurait su remplacer, mais toujours nous étions ensemble.

Il lui arrivait de me tromper, je l'ai toujours su. Je connaissais si bien ses faits et gestes que je voyais venir la menace avant même qu'elle ne se réalise. Une infidélité consommée avec d'autres créatures, de tous les âges et de tous les genres, je n'en ai pas été dupe une seule fois et sans qu'elles m'aient jamais rencontré, je les voyais aussi bien qu'à travers ses propres yeux. Mais il ignorait combien mes attentes pouvaient s'accommoder de ces tentations. Si je l'avais pu, je les aurais invité à nous rejoindre dans notre intimité, dans nos échanges mutuels. Il n'a jamais eu le front d'aller si loin et se contenter de partager avec eux des liaisons bien plus superficielles. À force de vivre cette situation, de sombres désirs sont nés en moi. Je rêvais de plus en plus régulièrement, un sourire aux lèvres et la langue tirée, que je leur arrachais la peau à coups de fouet jusqu'à ce que leurs cris ne soient plus que murmures, et que ma pitié devienne leur unique source de désir tandis que leur sang finirait de colorer le sol. Je le voulais si fort, que quand je lui en faisais part, mon complément ressentait mes pulsions de la plus physique des manières. C'était dans ces moments que nous nous comprenions le mieux, que nos attentes se réunissaient et le brasier qui en naissait suffisait à calmer ma soif de souffrance. Je n'étais compris de personne, et je n'avais pas d'autre expédient que son enveloppe charnelle pour astreindre ces horribles intentions. Une enveloppe qui, sans jamais me juger, se livrait à moi pour m'empêcher de dépasser les bornes, et je l'en remerciais de toutes les façons qu'un esprit imaginatif pouvait envisager.

Mais notre relation était parfois bien plus menacée par des tentations chimiques, plus chimiques encore que celles qui régissaient notre union. Par le biais de substances incolores ou de végétaux odorants, je goûtais par moments une paix profonde, une paix artificielle qui me faisait oublier toutes les turpitudes du quotidien, ainsi que mes désirs inavouables. Le temps perdait son sens, et tout tombait dans une douceur moelleuse où rien ne pouvait m'atteindre. Plongé dans une quiétude bienfaitrice, je sentais toutes les fibres de mon être se relâcher, et le plaisir s'emparait de moi comme un chaton s'empare d'une souris, pour s'en amuser par de grands gestes attendrissants... Et alors, quand toutes les partitions du jeu ont été jouées, ses crocs prennent la chair et en ressortent, une fois, deux fois, à en perdre le compte, et toutes mes forces me quittent à chaque pénétration de cet assaut insidieux. À chacune de ces séances, je sentais que je m'éloignais de l'être qui régissait ma vie. Il semblait moins réceptif à mes attentes, et moi-même, j'éprouvais bien plus de peine à le comprendre. Quoi de plus normal, puisque je me donnais entièrement à une puissance incomparable à celle qui nous unissait. Une destruction lente de notre combinaison, mais qui générait une jouissance si différente que tout ce que nous pouvions vivre que j'en voulais plus, toujours plus. Les risques et les blessures qui en naissaient devenaient autant de trophées que j'arborais intérieurement. Un péril que je n'aurais su vaincre si je n'avais pas assisté, un jour de lucidité, à l'état de faiblesse dans lequel je plongeais mon complément. Alors que je souhaitais lui revenir, j'ai eu beau lutter de toutes mes forces, user de toutes les manipulations que j'avais apprises, je ne parvenais pas à lui arracher les sons que j'aimais tant. Je n'arrivais plus à éveiller la force en lui, et plus rien ne ressortait de ce corps malade et abandonné. J'en éprouvais une telle honte que je décidais de me défaire de tous ces simulacres, au profit de la seule liaison fiable que j'ai connue. Au profit de la seule source de plaisir sans contrepartie qu'était notre union pure, simple et sans témoins.

Et ce soir, mon regard se posait sur cet être unique. Je savais que je n'en trouverai jamais d'autre, et pourtant, j'ai tout fait pour que nous soyons définitivement séparés. Peut-être devrais-je me sentir coupable. Oui, j'aurais dû savoir que nous partions trop loin, qu'il était trop tard... En fait, je ne sais même pas pourquoi j'utilise le conditionnel. Je le savais pertinemment. La radio l'avait annoncé, je savais à quel point le froid allait sévir. Je savais aussi que les vêtements choisis ne convenait pas à une telle sortie. Je savais aussi que la nourriture n'avait pas été son souci principal depuis plusieurs jours. Oui, j'aurais pu prévoir que cela arriverait. Or, même en voyant son corps étalé de tout son long, même en mesurant toute l'horreur de ce que j'ai fait, même en me remémorant combien son existence comptait pour moi, je n'en éprouve pas le moindre regret. Peut-être était-ce là la seule issue possible à une relation aussi fusionnelle que la nôtre. Pour que jamais personne d'autre ne partage une telle proximité, il fallait que l'un de nous deux disparaisse. Ainsi, nous étions sûr de ne plus jamais nous tromper. Ni avec d'autres créatures, ni avec d'autres substances, ni sur nos rapports.

Dans un bon roman policier, il serait temps pour moi de chercher une façon de ne pas laisser d'empreintes. Que la poudreuse reste aussi vierge et immaculée qu'une écolière. Ou alors, je devrais penser à une façon de faire disparaître mes semelles, et qu'on ne puisse pas prouver que ce sont mes chaussures qui se sont éloignées de ce corps sans vie. Je pourrais aussi envisager de dissimuler ce fameux corps, pour que je sois très loin à l'heure de sa découverte. J'en rirais si je le pouvais, j'ai passé tant de temps à désirer le mal de mon prochain que je n'arrive pas à compter combien de possibilités s'offrent à moi. Tandis que ces idées se bousculent en moi, je tente de mesurer le froid ambiant. Je suis dans un tel état de détachement que je ne ressens même plus ce genre de sensations. Je devrais avoir des pieds de la taille d'un four, des mains réduites à cinq pâtés d'échardes, des oreilles prêtes à tomber par terre, un nez assez droit et raide pour attirer la plus désespérée des femmes et des lèvres gercées à en écrire dessus, mais rien de tout cela ne me parvient. Je suis aussi apaisé que si j'avais retiré une épée de ma poitrine, et ce seul soulagement suffit à étouffer toutes mes peines.

Mais bon, il me faut quand même obéir à certaines lois, alors je vais cesser de gamberger et avancer. Je vais avancer droit devant moi, et je vais aller loin, loin de mon complément, loin de l'être qui régissait ma vie, loin de la vie que j'ai connue. Pour la suite, je ne crains pas de répondre de ce trépas. Bien en peine qui me rattachera à ce drame. Il serait facile de m'en rendre responsable, mais le jour où des preuves concrètes seront retenues n'est pas pour demain. Un demain qui sera d'ailleurs bien trop tard, car je me serai déjà rendu au-delà de toute poursuite. Oh, cela peut sembler présomptueux, mais j'ai la certitude que personne ne me rattrapera là où je compte me rendre. Un lieu que tout le monde connaît. Une ironie des plus plaisantes, le monde entier saura où me chercher, mais personne ne viendra jamais à moi.

Allons ! Ces pensées n'en finissent pas, alors je vais les faire cesser, à présent. Je n'ai pas l'éternité devant moi, et je ne compte pas séjourner définitivement en ce lieu à mon tour, qu'importe sa beauté. Une beauté qui a cessé de me frapper, remplacée par d'épaisses ténèbres transpercées le moindre bruit, où les formes et les couleurs s'effacent au profit d'une insondable et omniprésente menace.

Résolument... Il faudra que je couche tout cela par écrit, ce pourrait être intéressant. Et peut-être d'autres que moi ne vivront pas cet instant si froid et si glauque que la plus sublimée des beautés ne parvient pas à adoucir. En attendant ce jour, je vais y porter un dernier coup, par le mot magique qui suffit à clore même par la pensée la plus interminable des histoires : fin.

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« Réponse #53 le: dimanche 26 février 2012, 15:17:03 »
Bon allez, comme j'ai un peu de temps devant moi, je vais poursuivre la "tournée des topics" que je voulais entreprendre avant le fameux bug du site. En plus ça fait un petit bout de temps que je suis pas venu ici, alors c'est l'occasion. ^,^

Donc, j'ai lu Le dernier jour d'un assassin, et j'ai trouvé cette nouvelle intéressante à plusieurs niveaux : l'idée fondamentale, tout d'abord, me semble plutôt originale, en ce sens qu'elle se base sur une impression toute personnelle. Développer une histoire d'amour et de meurtre aussi sinistre à partir de paysages enneigés (je suppose), je trouve ça assez saisissant. Après, c'est vrai que je connais ton aversion pour l'hiver et le froid, ce qui peut expliquer certaines choses, mais pour moi qui suis plutôt enchanté par cette saison, ça produit un décalage tout à fait intrigant.
L'ambiguïté entre auteur et narrateur a aussi attiré mon attention. Tout du long, le narrateur relate les faits et ses ressentis comme s'il s'exprimait intérieurement, alors qu'il est fait mention à plusieurs reprises d'une transcription écrite et que, basiquement, tout ce qu'il dit se retrouve couché sur papier. J'aime bien ce procédé, surtout que tu joues un peu avec le lecteur sur ce plan-là, Wolf, étant donné qu'on s'attend effectivement à ce que le narrateur prenne un stylo en main à un moment ou à un autre. C'est d'autant plus vrai au début, quand il s'interroge sur la nécessité d'écrire, et que juste après, le paragraphe commence par "Je ne sais pas à quel moment de la journée j'ai pris la décision qui m'a mené là". C'est subtil et efficace. Et le plus agréable, c'est que tu finisses justement la nouvelle en y faisant mention, comme pour nous faire un beau pied de nez. J'en connais qui auraient laissé passer ça à la trappe sans réfléchir. Bref, c'est bien joué.

Au niveau du style, je trouve qu'il y a eu une bonne amélioration quand même. Je me rappelle peut-être pas assez bien les premiers chapitres des Crocs de Fenrir pour pouvoir en juger au mieux, mais il me semble que tu as fait des efforts, notamment sur l'utilisation des participes présent et sur l'accord des participes en général. Globalement, le tout m'a paru mieux maîtrisé : tu verses moins dans les effets de style inutilement lourds pour te concentrer sur l'essentiel, au service du récit. Pour ma part, le pari de la sobriété m'a convaincu en tout cas, et mes souvenirs sont assez fiables pour te dire que ton style a gagné en identité. ;)

Concernant l'intrigue enfin, je ne peux pas vraiment dire si elle m'a plu, mais elle a eu de l'effet, assurément. Articuler le récit autour du point de vue d'un assassin a été un bon choix. Son histoire d'amour sadique et glauque se laisse facilement suivre, même si elle est dérangeante, car ses pensées sont constamment émaillées de ressentis et de sentiments (sans sombrer dans le sentimentalisme, loin de là). On sent, quelque part, que c'est l'impression de départ qui prime, et que tous ces souvenirs, toutes ces émotions, et même l'envie d'écrire du narrateur, n'auraient probablement pas été aussi prégnants sans le fameux panorama décrit dans les premières lignes. Tout le reste en dépend, en découle, et c'est ce qui m'a le plus intéressé, je pense : le fait que tout soit entremêlé et fondu ensemble.
Ah et ce que j'ai beaucoup apprécié, également, c'est que l'"être indispensable", le "complément", ne soit jamais vraiment défini, que son identité reste floue et équivoque. Au début, on se demande nécessairement si c'est une femme ou un homme, mais à mesure que le fil narratif se déploie, cette question passe tout naturellement au second plan, car on se rend compte que, finalement, ce n'est pas important. L'important, ici, c'est plutôt que cette créature ait été si cruciale et si centrale pour le narrateur, et qu'on réalise à quel point sa mort et le mot "fin" ont un sens déterminant pour lui et l'ensemble du récit.

Voilà, je crois que je n'ai plus rien à ajouter. En tout cas, merci pour ce bon moment de lecture, Wolf, et à la prochaine. ^,^
« Les gens exigent la liberté d’expression pour compenser la liberté de pensée qu’ils préfèrent éviter. »


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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #54 le: mardi 15 mai 2012, 12:04:38 »
Allez, un nouveau texte dans ma galerie. Je m'essaie ici à un genre dont j'ai pas l'habitude, le comique de caractère. Enjoy !


J’ai rencontré Dieu


Un beau matin, j’ai rencontré Dieu. Il se tenait face à moi, et il me regardait. Sur le coup, je n’ai pas saisi toute l’ampleur du phénomène. Je pensais carrément que je délirais, que jamais un être aussi éthéré que Dieu ne s’abaisserait à se présenter à un pauvre mortel dans mon genre. Mais je décidais malgré tout de tenter ma chance. On n’avait pas tous les jours la chance de parler à son créateur, celui qui est à l’origine de votre grandeur comme de votre décadence. J’aurais bien voulu lui serrer la main, mais ce n’était pas possible : nous étions séparés par la fine couche de verre du miroir de ma salle de bain. À la place, je lui ai dit « bonjour », et il m’a rendu la politesse à l’instant même où je prononçais ce mot. Je compris aussitôt qu’il prouvait ce faisant qu’il était bien Dieu, car lui seul aurait pu prédire avec une telle exactitude le moment où j’allais prendre la parole. Je ne cachais pas mon étonnement, et Dieu lui-même semblait assez sidéré. Peut-être venait-il de voir en moi le nouveau Messie et avait-il du mal à le croire. Je ne pouvais pas lui en vouloir, car j’étais moi aussi gagné par une sorte de vertige. Cette rencontre inopinée, à mi-chemin entre un café chaud et mon rasoir, pouvait bouleverser mon existence. Je reprenais mes esprits, et j’avais le plaisir de voir que Dieu aussi tentait de paraître plus digne. Pour dissiper mes doutes, je pris à nouveau la parole :

« J’ai quelque chose à vous demander. »

Les mêmes mots vinrent à mes oreilles simultanément. Je crus rougir de honte, de quel droit, moi, humble parmi les humbles, aurais-je pu demander quoi que ce soit à un être aussi élevé que Dieu ? C’était bien évidemment lui qui avait le droit d’exiger que je le serve, en espérant qu’il m’en remercie en temps et en heure. J’essayais alors vaille que vaille de me rattraper :

« Que désirez-vous ? »

Et là encore, à quelques millièmes de secondes près, il devançait mes pensées et mes paroles. Ce que je désirais ? Pas mal de choses, comme nombre d’insignifiants humains. Être riche, respecté, avoir de la chance en amour et puis trouver le temps de réparer l’horloge de mon salon, dont les aiguilles étaient bloquées depuis des années-lumière sur quatre heures et quatre minutes de l’après-midi. J’avais cherché le souci sans jamais le trouver. Je continuais à me demander, au moins une fois par mois, d’où ce problème pouvait bien venir. Mais je ne souhaitais pas vraiment dévoiler ma vie privée et mes aspirations à quiconque, pas même à cet interlocuteur si privilégié, aussi répondis-je :

« Voulez-vous vraiment le savoir ? »

Allait-il cesser de répéter mes pensées ? C’était de plus en plus irritant et de moins en moins drôle. Apparemment, on pouvait avoir créé le monde en sept jours, montre en main (quoique, les montres n’existaient pas à l’époque) et avoir aussi peu de conversation qu’une montagne et son écho. Sauf si ces mots, en apparence si anodins, pouvaient cacher un message riche d’enseignements. Cela s’était déjà vu avec des phrases comme « Frappez et on vous ouvrira », destinée à la base à faire la promotion des menuisiers et des K par K, mais toujours d’actualité à Clichy quand on corrigeait les enfants qui jouent avec des ciseaux, par exemple. Donc, que pouvait vouloir dire cette interrogation ? Est-ce que je voulais vraiment savoir ce qui faisait coincer mon horloge ? Eh bien, en définitive, oui, je le voulais. Cela me permettrait d’arriver à l’heure à mon travail, puisque je n’aurais plus à perdre une fraction de seconde en plus d’une énergie considérable pour retrousser ma manche et regarder ma montre pour savoir l’heure. Je n’aurais alors plus qu’à tourner légèrement la tête. Oui, cette économie me serait réellement profitable, pour le jour où j’aurai un travail. Aussi me mis-je en route pour la pièce voisine, non sans avoir adressé un petit signe de main à Dieu. Comme on pouvait s’y attendre de la part d’une entité supérieure, il en fit autant avant de tracer son propre chemin.

L’engin m’attendait, fidèle au poste, comme s’il savait que j’allais venir. Il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir de la technologie, car elle fait en général tout mieux et plus vite que nous. Je commençais donc mon examen. En technicien expérimenté, je pris la décision d’appuyer d’abord sur tous les boutons. Si je lui montre que je m’intéresse à elle, peut-être que cette pendule daignera m’accorder son intérêt. Dix minutes s’écoulèrent, mais rien ne se produisit. Je passai donc à une autre méthode, plus subtile : regarder sous tous les angles à la recherche d’un défaut apparent. Des nèfles. En désespoir de cause, je regardai aussi les piles. Elles étaient à leur place et dans le bon sens, tout allait bien. Je refoulai une légère envie de pousser divers jurons et levai la tête. Mon micro-ondes me faisait face, et dans la vitre magique, noire à l’arrêt et transparente pendant la cuisson, dans cette vitre, je revis Dieu. Mon soulagement en fut tel que je ne pus m’empêcher de m’exclamer :

« Pile quand il faut ! »

J’avais besoin de conseil, car je savais avoir atteint mes limites. Et je venais d’en recevoir un. Apparemment, cela venait bien des piles. Je n’y croyais pas tellement moi-même. C’étaient de bonnes piles, solides et expérimentées. Je leur faisais confiance, le problème ne pouvait pas venir de ces vétéranes. Elles faisaient tourner mon horloge depuis plus d’un an, et encore avant, elles avaient montré leur savoir-faire dans la télécommande de ma télé pendant au moins deux ans. J’avais dû les changer de place et en mettre de nouvelles le jour où j’ai acquis l’horloge à une fête foraine. J’avais trouvé par terre un bout de papier, sur lequel était écrit un nom bizarre, et l’avais ramené au stand qui portait le même nom. Les marchands avaient été si touchés par mon honnêteté qu‘ils avaient tenu à me faire don de cette machine en retour, après une espèce de cérémonie que je n’avais pas compris, mais que je m’étais abstenu de juger.
Mais si Dieu affirmait que les piles avaient un souci, alors il ne fallait pas mettre sa parole en doute. Je rechignais quand même. Comme tous les Français, je n’aimais pas l’idée de laisser des bleus faire un travail important. Je préférais nettement laisser cela aux professionnels bien formés. Je me résignai pourtant à sortir les piles de ma télécommande. Non, pas celles que j’avais remises dans l’horloge, les nouvelles qui avaient remplacé les précédentes ensuite, suivez un peu, sinon on ne s’en sortira pas. Voilà déjà un an qu’elles géraient leur fonction, et pas plus mal que d’autres piles. Peut-être avais-je tort de me faire tant de tracas ?… Enfin, sans délayer davantage, je retirai les piles de l’horloge, et plaçai les autres dans le bon sens. Et là, miracle, le tic-tac emplit à nouveau l’espace.

Je venais de faire une rencontre extraordinaire, et maintenant, avec le recul, je me dis qu’elle aurait pu changer ma vie. Si je dois un jour revoir Dieu, je ne manquerai pas de lui demander comment trouver un travail, une femme, et d‘autres trucs du même genre. J’avais confiance en Dieu, plus qu’en moi-même, et je savais que seule cette apparition pouvait réellement résoudre mes problèmes.

Oui, si je le revois, je lui en parlerai. Sans faute.

Un immense merci à Yorick 26 pour la signature !
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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #55 le: mardi 15 mai 2012, 15:48:12 »
Il y avait longtemps que je n'étais pas venu poster un commentaire sur ton topic, Wolf, mais me revoilà ! Et je dois dire que j'ai trouvé ce texte fort sympathique, finalement, je ne lui reprocherai qu'une petite chose : en le lisant, j'ai comme un sentiment de déjà-vu, ce genre de texte, avec l'analogie homme/Dieu, c'est un peu toujours la même chose ! Mais quand même, ton texte m'a fait sourire, et j'ai pris plaisir à le lire  :^^:
Il m'a fallu deux ans pour apprendre à parler et il me faudra toute une vie pour apprendre à me taire...



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