Merci pour ton commentaire, raphael14, il m'évite de double poster et il me fait bien plaisir ^^.
Pour te répondre, j'utilise les noms de la mythologie nordique mais il ne faut pas trop s'attendre à une réécriture fidèle de l'Edda... Les rôles de chacun sont importants, pas tellement leurs interactions.
J'ai choisi Fafnir, parce que c'est le dragon gardien du trésor, et les prolétaires sont en effet le trésor de la ville : sans eux, pas moyen de faire tourner l'industrie, et c'est la mort de la ville... Ou encore, j'ai choisi l'Yggdrasil parce qu'il "supporte les neuf mondes" et dans mon histoire, c'est bien l'endroit où n'importe qui, quel que soit son milieu social, est techniquement obligé de passer au moins une fois dans sa vie, c'est le point de ralliement de tous les quartiers. Il y a de rares exceptions, mais rares, à Draupnir (que nous visiterons dans le troisième chapitre) qui n'y vont jamais.
Pour ta réflexion sur Draken et le lieutenant, tu vas un peu vite en besogne ; il y a un autre personnage-clé que tu ne sembles pas avoir remarqué ! Peut-être ce nouveau chapitre te fera-t-il comprendre son importance... Je préviens, la fin est un peu "hot" mais je ne pense pas pousser le bouchon trop loin.
Chapitre 2
Après la visite du jeune contremaître, Draken avait bien nourri quelques appréhensions, pour lui mais aussi pour sa famille. Toutefois, après dix jours sans le moindre incident, il avait décidé de cesser la paranoïa. Si la confrérie s'était bien attirée l'ire des soldats, cela ne le concernait pas, et il ne pouvait que se féliciter d'avoir coupé les ponts à temps. Pourtant, son raisonnement était tendu tout entier vers la menace que représentait Siegfried, et non vers celle, plus insidieuse mais non moins réelle, des rebelles eux-mêmes, ce qui devait s'avérer une erreur...
Le jeune coq ne s'était plus présenté à la fonderie depuis le jour de son passage à tabac. Il n'avait pas démissionné, il avait juste disparu de la circulation sans un mot, sans laisser de traces. Cela força les équipes de surveillance à travailler plus intensivement pour combler son absence. Au moins, Draken put réviser son emploi du temps et être affecté, non pas au triage, mais au port des lingots, ce qui lui convenait beaucoup plus. C'était un travail réservés aux hommes les plus aguerris, qui ne perdaient pas de temps à bavarder et qui se donnaient sans limite à leur labeur. Ancien porteur, Draken aimait cette attitude volontaire et cette dévotion, aussi ne se montrait-il pas trop sévère avec eux. Évidemment, pas question de passer dix minutes à souffler entre deux voyages, mais il ne les pressait pas de longue comme il en aurait eu le droit. Dans l'ensemble, comme ils gardaient la cadence tant bien que mal et ne se blessaient pas trop gravement, personne ne pouvait leur faire de reproches.
Une fois les métaux triés, ils étaient nettoyés à la brosse puis jetés dans de grandes hottes et chargés par des hommes très musclés. Ceux-ci les menaient dans des barges roulantes, qui montaient jusqu'à la bouche des hauts-fourneaux et y vidaient leur contenu. Celui-ci fondait sous le feu infernal qui alimentait la machine. Le métal en fusion bouillonnait de longues heures durant afin de chasser autant d'impuretés que possible, puis il était coulé délicatement dans des moules de terre cuite, un par un, à la goutte près. En refroidissant, il devenait un lingot, qui pouvait peser un, deux, cinq ou dix kilos. Les lingots étaient démoulés, rassemblés sur des palettes roulantes et stockés à la main dans un entrepôt. Il fallait les manipuler avant même d'être tout à fait froids, du coup brûlures et écorchures étaient très courantes. Les stocks étaient souvent presque vides, car pratiquement chaque matin, plusieurs charrettes chargeaient d'importantes quantités de métal. Celui-ci était acheté par toutes sortes d'artisans, qu'ils soient de Thor ou d'ailleurs. Les métaux fondus à Midgar étaient réputés pour être parmi les plus solides et les plus fiables au monde, et les délais de production étaient si courts que leur prix se justifiait amplement. Une tonne de fer rapportait cinq ou six fois ce qu'elle avait coûté, frais de fonte inclus, mais une fois les charges diverses payées, le bénéfice net n'était pas si faramineux que ça...
A la fin de sa journée de travail, alors que Draken quittait sa blouse, le chef d'équipe vint le voir. Le contremaître devinait déjà ce qu'il allait lui dire.
"Draken, demain, faudrait que tu prennes ta journée. On a un petit jeune pour remplacer notre absent, j'voudrais le tester à la dure.
-Pas de problème, chef... En plus, ça tombe bien, c'est le marché à Thor. J'irai traîner avec ma femme et ma fille.
-Bon, ben alors j'te dis à après-demain et bonnes courses !"
Satisfait de sa journée, le contremaître rentra chez lui en sifflotant un air guilleret. Décidément, tout allait pour le mieux et il ne voulait pas savoir quel genre d'ennuis pouvait lui tomber dessus.
*
Si les conditions de vie à Fafnir étaient parfois dures, il était le quartier résidentiel des honnêtes gens, des contribuables et des travailleurs. A l'extrême gauche de la ville, le quartier de Fenrir tenait du bidonville et de la prison, un endroit où seules étaient valables les lois de l'anarchie. Coupé juridiquement du reste de la ville, les soldats n'avaient pas le droit d'y entrer, sauf dans des cas extrêmes, et inversement les habitants ne pouvaient pas recourir aux autorités régulières quand ils en avaient besoin. Peuplé majoritairement de mendiants, d'inadaptés sociaux, de délinquants et parfois de criminels, c'était un lieu cauchemardesque, fermé, où les gens répugnaient autant à se rendre qu'à en sortir. Les habitations s'écroulaient régulièrement et n'étaient pas toujours reconstruites, faute de moyens. Les rues étaient en terre battue, et tout le quartier souffrait de toutes sortes de dégradations. Les égouts étaient fréquemment bouchés, ce qui faisait régner une perpétuelle puanteur dans les rues, les déchets n'étaient pas ramassés et même les cadavres pouvaient séjourner sur place pendant des semaines avant d'être déplacés, quand l'odeur et la vue devenaient intolérables pour les familles environnantes. Seuls les gens sans ressources ou peu fréquentables partaient y vivre, le plus souvent après avoir épuisé tout leur argent ou s'être constitué un passif trop lourd pour marcher en ville. Dans ce climat de violence, il n'était pas étonnant de trouver un système social parallèle, basé en grande partie sur la force physique, la quête de richesse et l'instinct grégaire.
Sur une petite place déserte, dans l'un des recoins les moins fréquentés du quartier, l'ancien lieutenant de Fenrir était assis sur un perron depuis plus de trois heures. Il n'avait pas prononcé un mot, la tête basse, le regard vide et les coudes sur les genoux. Quelques personnes étaient passées devant lui, et certaines l'avaient regardé bizarrement, mais sans lui adresser la parole ni même s'approcher. Il n'était certes pas le seul à avoir cette attitude dans le coin, mais il portait la chemise noire, une véritable provocation, ce qui rendait sa situation des plus instables. Qu'ils soient ou non en exercice, les militaires n'étaient jamais les bienvenus au quartier pauvre.
Après une demi-heure de plus à rester sans rien faire, le démissionnaire releva la tête en étouffant un grognement. Trois hommes au physique impressionnant, accompagnés d'une superbe jeune femme, se dirigeaient droit vers lui. Pourtant, il resta assis et les toisa longuement, sans même bouger le petit doigt. Quand le groupe fut assez près, ils s'arrêtèrent et échangèrent un gloussement impatient en se frottant les poings. Puis l'un des hommes, apparemment le plus vieux des trois, pencha la tête et ricana :
"Bonsoir, mec !"
Il ne répondit pas et se maintint dans son attitude méprisante. L'homme poursuivit :
"On a entendu parler d'un p'tit nouveau qui passe toutes ses journées à regarder ses pieds... Il est même pas venu payer ses respects au chef ! Nous, on s'est dit, pas bien ça !... Peut-être qu'il est pas au courant, alors on est venu le prévenir, parce qu'on est des gentils, nous, tu vois..."
Sur ces mots, les deux autres inconnus éclatèrent de rire, et la jeune femme sourit également en se cabrant légèrement. Le lieutenant n'avait toujours pas esquissé le moindre geste ni proféré le moindre son, l'air patibulaire.
"Alors voilà le topo : si tu veux respirer le même air que nous, tu vas nous filer trois ou quatre pièces... Et peut-être qu'on pourra être copains... Qu'est-ce-t'en dis ?"
Leur numéro n'arracha pas un mot au jeune homme assis, qui tourna à peine la tête pour mieux jauger les importuns. Chacun d'eux était deux fois plus large que lui, ils faisaient à peu près sa taille, mais ils avaient surtout des bras et des visages bien plus virils. Une fois son analyse terminée, il se leva lentement, très lentement, ferma les yeux et maugréa :
"Alors voilà le topo : si tu veux pas rentrer chez toi avec les deux bras cassés, tu vas filer chez ta mère... Et peut-être que tes potes auront pas leur part... Qu'est-ce-t'en dis ?"
Un silence terriblement pesant, le silence qui précède les pires tempêtes, cloua les vandales sur place quelques secondes. Puis le chef hocha lentement la tête, lâcha une bordée de jurons et hurla :
"Je vais te casser la gueule !"
Il allongea un direct si vif et si puissant que ses comparses ne le virent même pas bouger, mais l'ancien soldat se pencha en arrière, jusqu'à en avoir le torse à l'horizontale, et l'attaque lui passa au-dessus. S'il ne l'avait pas évité, il aurait certainement eu le crâne fêlé. Levant les bras, maintenant sa posture sans effort apparent, il saisit le poignet et enfonça violemment ses pouces à la jointure de la main. Le voyou hurla encore plus fort qu'auparavant, puis le jeune homme fit une rotation du bassin, glissa sa jambe droite dans un large arc de cercle jusqu'à se retrouver face au mur, entraînant le poignet en clé dans le même geste. Alors qu'il faisait deux ou trois fois son gabarit, le racketteur était pratiquement hors de combat en deux mouvements. Blessé dans son honneur plus que dans sa chair, il cria :
"Putain, mais bougez vos culs, tas de glands !"
Les deux complices se dispersèrent et tentèrent d'attraper l'impudent, qui lâcha sa prise et s'esquiva comme une anguille. Il recula en frottant ses bottes contre le sol et se mit en garde, les poings levés et les genoux fléchis, comme un boxeur. D'après sa posture, il comptait se battre pour le sport plus que pour mettre ses adversaires au tapis. Relevant le défi, les trois hommes s'élancèrent en même temps sur trois angles différents en grognant comme des bêtes enragées. De son côté, la jeune femme s'était effacée et observait l'altercation avec un certain intérêt.
Encerclant leur proie, les cogneurs tentèrent simultanément un crochet du droit imprécis en espérant repousser le jeune lutteur vers l'un d'eux, mais celui-ci se baissa vivement. Voyant que sa tête se trouvait à portée, le chef décocha un coup de genou, mais le lieutenant bloqua l'attaque des deux mains, évitant ainsi de se faire casser le nez. Néanmoins, il en fut déséquilibré un très court instant, et un autre voyou tenta de lui faucher les jambes du revers du pied tandis que le dernier lançait un coup de pied droit devant lui. Plus agile qu'un singe, le lieutenant se rétablit sans problème et bondit sur place tant bien que mal pour éviter les assauts, et dès qu'il eut rejoint le sol, il jeta son pied botté dans l'entrejambe du voyou sur sa gauche. Celui-ci tomba à genoux en poussant un cri aigu, et l'ex-officier se jeta dans le vide, par-dessus l'épaule de son opposant, avant de se réceptionner d'une roulade et de reprendre sa position de combat. Devant ce choix, la jeune femme ne put retenir un sifflement admiratif. Dans une joute à un contre un, il n'aurait eu qu'à lui donner un coup du tranchant de la main sur la nuque pour en finir avec lui. Or, c'était l'erreur à ne pas commettre en cet instant. En effet, il aurait dû lever la main jusqu'à l'oreille avant de la rabattre, et le temps qu'il exécute ces mouvements, il aurait été trop exposé aux attaques des autres colosses. Mais en choisissant de s'extraire du cercle, il reprenait un certain avantage. Restait à savoir s'il serait capable de l'exploiter correctement...
Profitant du très court instant d'inquiétude des bandits pour leur ami, le jeune homme recula vivement de plusieurs pas sans se retourner et s'empara d'un tube de plomb posé contre un mur. Reprenant l'offensive, il se jeta tête baissée vers le dernier voyou encore indemne et se mit en position pour lui asséner un terrible coup circulaire. Sa cible, néanmoins, ne semblait pas décidée à se laisser faire, et avança d'un pas en verrouillant un direct du droit. Obnubilé par le coup à venir, le militaire se tassa dans une défense trop imparfaite et négligea son dernier adversaire, ce qui lui valut un terrible revers sur l'oreille droite. Déconcentré, il ne réussit pas à bloquer le direct qui lui toucha durement la joue, le faisant tomber à terre en lâchant son arme. Renversant la vapeur, le chef des voyous le roua de coups de pied, vite rejoint par son complice, alors que le dernier se remettait peu à peu en position de combat. Devant ce retournement de situation, la spectatrice poussa un soupir déçu. Et pourtant, elle avait tort de considérer le combat perdu pour le jeune homme...
Posant ses deux mains sous sa poitrine, il prit une remarquable impulsion tout en basculant le bassin, et ce faisant, il se retrouva dressé sur ses bras, la tête en bas, entraîné dans un début de vrille. Presque en tombant sur le côté, il atteignit le dernier voyou à la tempe avec son talon, et ce faisant, prit appui pour retrouver son équilibre. Ce n'était pas un coup très puissant, mais il cherchait surtout une diversion. Au lieu de se relever à l'endroit même où il se tenait en tombant en arrière, le lieutenant se dressa encore plus, et en moins d'une seconde, leva une main, rentra sa tête et dirigea son bras légèrement courbé vers le sol pour effectuer une nouvelle roulade et échapper une seconde fois aux assauts conjoints des délinquants. Se redressant promptement, il prit cette fois-ci une posture beaucoup plus souple, une main ouverte devant lui, l'autre au niveau du bassin et les jambes largement écartées et fléchies. Il commençait pourtant à s'essouffler et son visage était couvert de sueur. Malgré cela, devant la ténacité de celui qu'ils avaient considéré à tort comme un moustique, les bandits semblaient hésiter à continuer l'affrontement. Ils échangèrent un long regard avec leur chef, et ce dernier finit par s'ébrouer. D'une voix défaite, il grinça :
"D'accord, t'es pas mauvais ! Mais crois-moi, on viendra avec des potes, et un jour, tu...
-Oui, je sais, on me l'a déjà dit : je vous supplierai de m'achever, mais tu peux attendre longtemps."
Choqués par l'insolence de l'avorton, les trois hommes restèrent sans voix. Il ajouta, en quittant sa position de combat et en croisant les bras :
"Je connais les règles du quartier par cœur, alors laissez tomber les intimidations. Je veux de mal à personne, mais je ne veux pas non plus me mêler aux gangs. Ni pour les aider, ni pour les gêner. Alors laissez-moi vivre ma vie, et je vous laisserai vivre la vôtre. Ça me paraît facile à comprendre !"
Le chef haussa les épaules et se retourna en répliquant :
"A comprendre, ouais... A accepter, c'est une autre histoire ! On se reverra, crétin !"
Et les trois vaincus s'éloignèrent, marmonnant entre eux. Le chef se massait le poignet, un autre se tenait la tête comme s'il avait la migraine et le dernier avait une démarche étrangement chaloupée. En les voyant partir, la jeune femme émit un petit rire méprisant, mais elle ne les suivit pas. Comme surpris de la voir rester, le lieutenant lança :
"Ne me dis pas que tu prends la relève ?"
Elle se mit à rire de plus belle, plus méprisante que jamais, et rétorqua :
"Tu ferais pas le poids !"
En entendant cette réponse, le lieutenant esquissa un sourire en pouffant. Il affichait ainsi un aspect moins antipathique. La jeune femme commença à marcher vers lui, d'un pas souple et lascif, en murmurant d'une voix douce :
"N'empêche... Tu te débrouilles drôlement bien, même pour un condé... Tu réfléchis vite, tu agis bien, et tu cognes sec... C'est quoi ton blase ?"
Le lieutenant garda sa position et cessa de sourire. Quand son interlocutrice fut à deux pas de lui, il leva la main pour lui signifier de ne pas s'approcher davantage, mais ne répondit pas à sa question. Haussant le sourcil, elle relança :
"Tu as tort de le prendre comme ça, mon chou... Je voulais juste être gentille...
-Je ne suis pas ton chou... Et je ne veux pas qu'on soit gentil avec moi.
-Ouh, toi, tu m'as l'air d'un vrai pas commode !... T'es tout tendu, c'est pas bon pour tes nerfs, tu sais..."
La jeune femme passa une main fine et délicate dans ses longs cheveux roux frisés en faisant tinter ses bracelets et plissa les yeux. Elle avait les yeux bleus, d'un bleu de saphir, une peau lisse, légèrement bronzée, un visage mince délicatement maquillé, des lèvres sensuelles. Une paire de boucles d'oreilles en or toutes simples luisait sous ses cheveux. Sûre de sa propre beauté, elle gardait le torse bombé et dandinait légèrement en marchant. Sous une pelisse sombre, elle portait une robe rouge sombre fendue sur le côté, avec un large décolleté. Le vêtement n'était pas particulièrement cher ou ouvragé, mais il lui allait remarquablement bien. Tout de rouge et d'orange, elle avait l'air d'une flamme ou plutôt d'une braise vivante. Elle ne portait aucun collier afin de mettre en valeur sa poitrine généreuse, et sa taille fine était soulignée par une longue pièce de tissu bleu ciel, qui avait l'air une ceinture, nouée du même côté que la fente de la robe. De taille moyenne, elle faisait une bonne tête de moins que son vis-à-vis malgré ses chaussures à talons hauts et son maintien élégant. Manifestement, elle avait à peine trente ans, peut-être même moins. N'importe quel homme aurait donné tout ce qu'il possédait pour passer une heure en compagnie d'une créature aussi magnifique, pourtant le lieutenant ne parut pas s'émouvoir, ni même s'intéresser à ses charmes.
"Tu dis que tu connais les règles du quartier, mais tu connais pas les bonnes manières ! Quand on te demande ton nom, la moindre des choses, c'est de le dire sans faire ton précieux...
-J'ai pas de nom.
-Et sans faire ton intéressant ! On a tous un nom !
-Même toi ?...
-Rind ! J'suis née à Fenrir... Du coup, j'aime bien aider les nouveaux.
-Les aider, ou les plumer ?
-Qu'est-ce que... ?
-Je croyais que t'étais avec eux...
-Avec qui ?
-Les gros bras, là...
-... Ah, eux ! Laisse tomber... Service...
-Pro ?
-Oh, c'est pas un interrogatoire que tu me fais, là ?"
Vexée, Rind fouilla dans la poche de son manteau de fourrure et en tira un petit étui en métal. D'une main experte, elle en sortit un fume-cigarette long en ébène, auquel elle passa une cigarette, avant de mettre l'embout à ses lèvres. Elle remit l'étui à sa place, puis sortit un briquet en argent et alluma la tige de tabac sans quitter son interlocuteur des yeux. Le lieutenant la regarda faire en gardant le silence. Puis la jeune femme souffla une longue bouffée de fumée blanche, secoua lentement la tête et soupira :
"T'es beau gosse, tu sais...
-... Merci...
-Et si t'es aussi souple au pieu qu'à la castagne...
-Si tu savais...
-Ouais... Rêve pas trop quand même...
-C'est toi qui as commencé !
-Allez, dis-moi que t'es dur et j'te fais monter !
-Sûrement pas, tu t'en remettrais jamais !"
Tous deux éclatèrent de rire et le lieutenant adopta une posture moins rigide. En voyant cela, Rind pointa le doigt vers lui en s'exclamant :
"Ah, tu vois quand tu veux, tu peux être sympa !
-Sans doute...
-J'vais pas t'mentir, tu m'plais bien ! T'es vraiment con, mais on peut faire quelque chose de toi... Tu fais quoi, dans la vie ?
-Bof... J'ai touché pas mal de pèse en quittant l'armée, alors...
-Euh... Si tu réponds ça à chaque fois qu'on te demande, tu vas te faire agresser deux fois par jour... Par des vrais durs, hein, pas des merdeux comme les autres, là... Je te demandais, c'est quoi ton taf, tu sais faire quoi ?
-J'avais pas saisi... Bof, j'en sais trop rien... Des trucs de troufion, quoi...
-Bon, je confirme : t'es vraiment, mais vraiment con !
-Eh ! T'es marrante ! T'as pas plus simple, comme question ?
-T'as quel âge ?
-Dix-neuf ans.
-Eh ben, t'es encore un minot ! Et t'avais quel grade à l'armée ?
-Lieutenant."
En entendant cela, Rind ouvrit de grands yeux en s'inclinant légèrement.
"Lieutenant à dix-neuf ans ?... T'as pas un peu forcé sur la bouteille ?
-C'est une longue histoire...
-Bon, tu me plais, c'est vrai, mais là tu commences franchement à me saouler, à me prendre pour une conne !..."
Elle ajouta, à peine plus calme, en se frottant le menton :
"Encore que, vu comment tu te bats, c'est pas impossible... Et puis, t'as bien ce balai dans le cul des vestes !... Mais alors pourquoi t'as quitté Zig-zig ?
-Bah... J'en avais marre... C'était pas fait pour moi, la vie de soldat...
-Alors c'est quoi qui est fait pour toi ?
-J'en sais foutre rien !
-Lieutenant, démissionnaire et dépressif à dix-neuf ans... J'aurai tout vu dans ce quartier de merde !"
Tirant sur sa cigarette, Rind scruta un long moment le lieutenant, de la même façon que ce dernier avait dévisagé ses agresseurs. Finalement, elle afficha un large sourire et reprit :
"Pour l'instant, je vais te laisser... Comme tu dis, "vivre ta vie"... Mais si un jour t'as des ennuis, viens me trouver. Je bosse dans un rade à Thor, ça s'appelle "La Nuit des Anges". Passe après le service. T'as qu'à dire que tu viens de ma part... Par contre, fais-moi juste un plaisir, mets pas ces fringues. C'est pas un trou pour les ploucs, tu comprends ?
-Merci... Toi aussi, si tu as besoin, tu me retrouveras sûrement ici vers la tombée du soir.
-Mouais... Ce serait le monde à l'envers !... Allez, tu veux pas me dire ton nom ?
-Je t'ai dit que j'ai pas de nom !
-Bon, alors je vais te coller un surnom et pas le droit de te plaindre ! Ça te va ?
-Si tu veux !... Allez, à la prochaine, Rind...
-A la revoyure... Lieutenant de Fenrir !"
Et elle repartit en agitant la main en signe de salut. L'ex-lieutenant resta un moment debout, souriant de l'ironie de son surnom, puis il se rassit et reprit son air sombre. Le soir commençait à tomber et une bourrasque de vent froid souffla en gémissant sur la place.
*
Chaque semaine, sur les vastes places de Thor, de grands étals se dressaient, chargés de toutes sortes de victuailles, marchandises et réclames. Chaque semaine, toutes les familles venaient garnir leur garde-manger, faisant circuler de formidables sommes d'argent et développant ainsi l'économie interne de la ville. Et pourtant, la véritable puissance de Midgar reposait sur l'exportation de matières premières, une fois celles-ci traitées, transformées et prêtes à l'usage. Billots de bois, lingots de métal, blocs de pierre étaient vendus aux quatre coins du globe, dans des quantités difficilement imaginables compte tenu de la taille de la ville. Forte de sa dominance industrielle, Midgar avait établi un système monétaire complexe, basé sur deux monnaies complémentaires : les Ases d'or et les Vanes d'argent. Tout ce qui se mangeait, toutes les nourritures et les boissons, ou par extension tout ce qui servait à cuisiner comme la farine ou le sel, se négociaient en Vanes, au prix moyen d'un Vane pour un pain de deux cent cinquante grammes. En revanche, tout ce qui ne se mangeait pas, du livre au lit en passant par les vêtements et les impôts, se payaient en Ases. La valeur d'un Ase était supposée égale à celui d'un Vane, mais de légères fluctuations étaient soumises à l'appréciation des commerçants et des administrations. L'échelle de valeur partait du quart de pièce, communément appelé le liard. Ensuite venait le sou, soit une moitié de pièce, puis un, deux, cinq, dix, vingt, cinquante et cent de chaque monnaie. Chaque pièce était frappée côté pile de sa valeur, et côté face d'un symbole de Midgar, du plus faible au plus fort : la porte du Bifrost, le loup de Fenrir, le dragon de Fafnir, la balance de Thor, l'aigle de Draupnir, le marteau de Mjöllnir, l'épée de Siegfried et le tilleul de l'Yggdrasil.
En compagnie de sa femme et de sa fille, Draken traînait sans but au milieu des passants et des commerçants. Puis son regard fut attiré par un étal en particulier. De grandes carcasses de porc, de veau et d'agneau pendaient à des crochets et un boucher en tablier, armé d'un grand couteau, était occupé à détailler des escalopes en prévision de ses prochains clients. Devant ce spectacle presque insultant, Draken pouvait presque sentir l'odeur et le goût de la viande cuite. Il ne savait même plus depuis combien de jours il n'en avait pas mangé. Et pourtant, son salaire ne lui permettait pas de s'offrir ce luxe. Malgré les protestations de Skadi, il se tourna vers une autre échoppe. Des piles de cages abritaient des poules, des poulets, des coqs, des lapins et d'autres petits animaux bien vivants, qui dégageaient les bruits et l'odeur qui allaient avec, et des présentoirs bosselés étaient chargés d'œufs frais. Des produits bien moins onéreux que le reste, bien plus à la portée du contremaître. Pendant qu'une fillette à peine plus âgée que Skadi couvaient la volaille du regard, sa mère était en train de plumer une poule. Juste à gauche, une femme plus forte se tenait devant de grands sacs de grains de blé, d'avoine et de riz, et sur la droite, un homme surveillaient ses cageots de légumes et légumineux. Evaluant mentalement sa fortune, Draken se plaça face à la volailleuse. Celle-ci leva la tête sans cesser son travail et dit :
"Bonjour monsieur, que désirez-vous ?
-Ils sont à combien, vos poulets ?
-Six Vanes pièce !
-Six Vanes ?! C'est vraiment pas cher !
-Ah oui, mais c'est tant mieux pour vous, non ?"
L'homme hésita. A ce prix, c'était forcément une arnaque. Ces volailles devaient être élevées au mauvais grain, peut-être même n'étaient-elle nourries qu'à moitié. Pas la peine d'acheter à prix cassé si c'est pour risquer de gaspiller. Si ce n'était qu'un très mauvais goût, passe encore, il pouvait se forcer, mais tomber malade était une autre affaire. Non, le jeu n'en valait pas la chandelle.
"Je vais réfléchir..."
Et il se tourna vers la marchande de céréales. Elle l'accueillit avec un sourire entendu, comme si elle saluait sa clairvoyance, et lui dit avec une certaine malice :
"Bonjour monsieur, que désirez-vous ?
-Je voudrais du riz, quel est votre prix ?
-Cinq Vanes la livre, plus un sou d'Ase pour les sacs. Le blé est à trois Vanes et l'avoine à quatre."
Là, on était plus dans la norme. Convaincu de sa bonne foi, il jaugea la marchandise. Elle était de qualité, mais pas exceptionnelle. Le prix était vraiment raisonnable. Il décida :
"Je vous prends trois livres de riz et une d'avoine.
-Dans deux sacs ?
-Évidemment !
-Oh, croyez pas, j'ai des radins qui prennent qu'un grand sac et toutes les sortes de bouffe... Ils doivent perdre leur journée à trier ! Faut-il n'avoir rien à foutre dans la vie..."
Elle avait placé cette tirade tout en versant les grains de riz dans un sac de toile avec une petite pelle en fer-blanc. Une fois le sac assez plein, elle le posa sur le plateau de sa balance à poids et mesura la quantité. Il en manquait un peu, ce qu'elle corrigea dans l'instant avant de fermer le sac avec une corde, et posa le tout devant lui. Elle réitéra l'opération avec l'avoine, puis dit à son client :
"Voilà, trois fois cinq et quatre, dix-neuf Vanes, et deux fois un demi soit un Ase, s'il vous plaît..."
Tirant son porte-monnaie de sa poche, Draken sortit une pièce de vingt Vanes et une autre d'un Ase. La commerçante prit l'argent, lui rendit la monnaie, et poussa les sacs du dos de la main en signe que tout était en règle. La femme de Draken saisit les victuailles et les mit dans son grand cabas, puis la famille s'éloigna. Échauffée par la vue de la nourriture et de l'argent qui coule, Skadi commença à réclamer des friandises en trépignant, ce qui fit doucement rire son père.
Mais comme tous les évènements de taille, le marché n'attirait pas que les bonnes gens et l'argent frais ; il était aussi le terrain de jeu des voleurs et des roublards en tout genre, aussi bien les marchands malhonnêtes que les coupeurs de bourses, les saltimbanques ou les bateleurs. Le plus souvent, ces catégories travaillaient de concert et opéraient de façon très méthodique, à un point que bien peu de victimes pouvaient imaginer. Ils ne s'en doutaient pas, mais avant même d'avoir vu le jongleur, les pigeons avaient été repérés par les rabatteurs, et dès qu'il s'arrêtait pour regarder son numéro, un larron avait vu sa bourse et avait commencé son approche. Parfois même, les amuseurs étaient capables de deviner quelle figure ou quel discours fonctionnait le mieux sur la cible. Les bourgeois et les intellectuels avaient une préférence pour les figures les plus impressionnantes ou les plus dangereuses, pour l'emphase et l'exagération, là où les ouvriers et manœuvres cherchaient plutôt des démonstrations de précision et de minutie. Absorbés par la représentation, ils ne sentaient même pas la main agile qui se glissait à leur ceinture et défaisait promptement l'attache de leur bourse, ou qui s'insinuait dans leur poche pour soutirer leur porte-monnaie. Ces métiers étaient tellement bien organisés que, malgré leur nombre, leur vigilance et les avertissements placardés, les soldats chargés de surveiller les marchés étaient tout à fait incapables d'empêcher les larcins, et bien plus encore de les prendre sur le fait.
Membre d'une petite bande de novices, Sigyn abandonnait chaque semaine son passe-temps pour devenir une véritable voleuse. Vivant à Fenrir, elle n'avait pas tellement d'autre choix. Ça ou faire le trottoir à dix-sept ans, et pour ne subir que des hommes vicieux de surcroît, elle n'avait pas hésité longtemps.
Outre la jeune fille, le groupe était constitué des trois frères et de la sœur naturels de Sigyn, une sorte d'entreprise familiale. Ils n'étaient pas liés par le sang, et pourtant une véritable confiance régnait entre eux. Chacun était prêt à tout pour l'autre, et ils s'étaient déjà retrouvés entraînés dans de grandes rixes juste pour défendre l'un des leurs. Aucun n'était plus ou moins important que l'autre et cette franche camaraderie les poussait de concert vers l'avenir, unis comme les doigts de la main.
Ses petits jeux innocents permettaient à Sigyn de désigner au groupe quelles étaient les cibles les plus faciles, et inversement, lesquelles il fallait à tout prix éviter. Elle ne s'attaquait jamais deux fois à la même personne dans le même mois, et se souvenait toujours de ses victimes et de leur réaction. Pour cette raison, quand elle vit l'homme rude qu'elle avait harponné une décade auparavant, elle fit signe de laisser couler et continua ses déambulations, suivie de loin par ses frères. Une fois assez loin de l'homme en question, elle recommença à guetter une proie. Son regard se porta sur un jeune homme de petite taille, au corps maigre et au regard vide, qui contemplait béatement la vitrine d'un bijoutier et son annexe en plein air. Souriant devant cette providence, elle prit une de ses mèches et commença à l'entortiller autour de son doigt, pointé vers le pigeon dans un geste tout ce qu'il y avait de naturel. Elle ne maintint pas son geste trop longtemps et ne vérifia même pas si ses acolytes avaient saisi l'instruction. Levant les yeux au ciel et marmonnant comme si elle réfléchissait, elle haussa les épaules et s'éloigna du jeune homme, se dirigeant sur la droite comme si elle flânait. En agissant ainsi, elle était sûre qu'aucun patrouilleur ne verrait en elle une rabatteuse. Elle avait pointé son doigt vers un passant en jouant avec ses cheveux, la belle affaire ! Comment ne pas pointer quelqu'un dans un endroit aussi bondé en faisant un tel geste qui pouvait passer pour un tic nerveux ? Et puis, ses frères aussi étaient bien au courant de la situation, ils n'allaient pas agir à l'instant même où leur guetteuse leur désignait leur proie. Ils allaient laisser passer quelques minutes, le temps de voir si celui-ci se déplaçait ou s'il fallait agir sur-le-champ. Ce fut la deuxième option qui s'imposa, le jeune homme ne semblant pas décidé à bouger, et l'immobilité constituant également un risque pour eux. Le frère aîné de Sigyn s'approcha rapidement de la bijouterie, puis ralentit à quelques mètres. Il posa sciemment la main sur la plaque de verre qui protégeait les bijoux exposés à l'extérieur, comme pour s'appuyer, alors que cela était formellement défendu. La réaction du joailler ne se fit pas attendre, et il vint en gesticulant et en vociférant sur le malandrin, sans se douter du rôle qu'il jouait dans la combine. Pendant que le bijoutier vidait sa bile, la sœur de Sigyn se posa juste à côté du jeune homme qui avait arrêté ses contemplations le temps de s'indigner de ces cris. Et en un éclair, elle s'empara du porte-monnaie du jeune homme, qu'elle avait repéré à la boursouflure de sa poche extérieure droite, et le mit dans un pli secret de sa robe où il fut totalement invisible. Sans s'éloigner le moins de monde, elle regarda sa victime, qui n'avait apparemment rien remarqué, et grogna à son tour :
"Ah, vraiment, il y a des gens qui ne respectent rien, n'est-ce pas ? Ce n'est pas dur à comprendre qu'il ne faut pas s'appuyer sur les vitres !"
L'inconnu lui adressa un regard entendu et recula d'un pas, comme s'il se doutait de quelque chose, sans savoir qu'il était trop tard pour réagir. Tout en lui souriant, la voleuse repartit l'air de rien, sans se presser ni se trémousser, alors que son complice se disputait toujours avec le commerçant furieux. Il ne lâchait pas un pouce, ne tentait pas de couper court à la dispute. Tous deux n'avaient pas échangé le moindre regard ni fait le moindre geste qui aurait pu trahir leur connivence, et le plus beau, c'est que tout s'était passé pratiquement sous les yeux d'un soldat en civil qu'ils avaient repéré depuis longtemps à sa tenue trop stéréotypée et à son regard trop vif. Quand le groupe se réunit dans une ruelle sombre de Thor quelques instants plus tard, ils ne purent s'empêcher d'éclater de rire.
"On a encore réussi, les gars !
-C'était trop facile ! J'aurais pu lui piquer ses godasses qu'il aurait rien remarqué.
-Et ce vieux con, là, non mais presque j'l'aurais embrassé tellement il nous a aidés..."
Ils pérorèrent encore quelques instants, puis l'un des frères lança en se frottant les mains :
-Allez, maintenant, voyons ce que ce larigot a dans le ventre !"
Et la sœur de Sigyn sortit son butin de sa robe avec une mine triomphale. Exhibant fièrement l'objet comme un trophée, elle fit rouler ses doigts avant de soulever délicatement la fermeture à pression en métal tendre...
A peine le déclic se fit-il entendre qu'un nuage de poudre s'éleva et se dispersa autour des voleurs, qui commencèrent à tousser et à pleurer. Le piège au poivre noir leur arracha des jurons dépités alors qu'ils s'enfonçaient encore plus loin dans la ruelle. Sigyn renifla bruyamment et demanda à sa sœur de lui donner le porte-monnaie. Elle s'exécuta, et la rabatteuse tira du fond de l'objet un carré de papier sur lequel était écrit en gros : "PERDU !" De rage, Sigyn jeta la poche de cuir à terre et la piétina avant de la rejeter au loin d'un coup de pied. En essuyant ses larmes, l'un des frères balbutia :
"Il nous a bien eus ! N'empêche, j'crois que n'importe qui d'autre se serait fait avoir, non ?
-Ouais mais quand même... Ca fout les boules.
-Bon ben tant pis ! On a plus qu'à rentrer à Fenrir... On bouffera pas ce soir, mais on se refera demain !"
Déçus et blessés dans leur orgueil, les jeunes délinquants sortirent de la venelle et marchèrent ensemble vers le quartier pauvre. L'un d'eux profitait de l'excuse du poivre pour verser de vraies larmes de déception sans le montrer.
*
A Siegfried, dans un bureau cossu, le général Malacoda, un homme rude de forte carrure, recevait le commandant Hresvelgr dans un entretien informel. Il avait laissé l'officier se mettre au garde-à-vous, et était resté coi de longues minutes durant, avant de lâcher :
"J'ai étudié le dossier que vous m'avez fait parvenir."
Malgré tous ses efforts, le commandant ne réussit pas à garder son calme et se mit à trembler légèrement, les yeux pétillants. Le général attendit une paire de minutes avant de reprendre, d'une voix doucereuse :
"Je ne crois pas qu'il soit fiable. Vous avancez beaucoup de preuves irréfutables, certes, mais votre analyse est manifestement partiale. Vous insistez beaucoup trop sur l'implication de Nidhogg, entre autres... Je suis sûr qu'il y a beaucoup d'aspects dans cette affaire que vous connaissez parfaitement mais refusez d'admettre. En conséquence de quoi, je ne peux donner suite, ni à l'actuelle, ni à une quelconque version ultérieure de votre demande. Le lieutenant de Fenrir est et restera donc déserteur et non démissionnaire. Ceci étant, je ne compte pas le faire poursuivre. Cette décision est sans appel."
Hresvelgr ne répondit pas, mais baissa les yeux. Malacoda enchaîna :
"Et il y a un autre point que je souhaite éclaircir. Vous ne teniez pas le même discours le jour de son départ, j'en ai d'ailleurs reçu confirmation. Vous avez sacrément retourné votre veste en quelques jours. Le remords, peut-être ?"
Ce n'était pas une question mais une accusation. Le commandant garda le silence et fit de son mieux pour ne pas détourner le regard.
"En outre, le principal intéressé s'étant retranché à Fenrir, il est dorénavant sous la protection de la Gleipnir. L'affaire va donc être étouffée par la prescription, et ce n'est pas une hypothèse... Si vous voyez ce que je veux dire...
-Oui, mon général.
-Bien... "
Le général joignit les mains et dit d'une voix sirupeuse, cette voix qu'il utilisait toujours pour intimider ses officiers :
"Eu égard à ses états de service et aux vôtres, je n'ai pas demandé sa tête ni celles de ses complices, c'est déjà beaucoup ! Il mériterait la prison pour ce qu'il a fait, j'espère que vous vous en rendez compte. Il est autorisé à vivre de la façon qui lui plaît mais... Les portes de la réussite lui sont dorénavant fermées. Cela vous pose-t-il un problème ?"
Les menaces et les directives implicites n'échappèrent pas aux oreilles expérimentées du commandant, qui répondit d'une voix tremblante :
"Aucun problème, mon général. Tout est parfaitement clair.
-Excellent. Il serait regrettable que votre avancement soit remis en cause pour une affaire aussi négligeable..."
Les mains de Malacoda reprirent leur position d'origine, et il coupa d'une voix dure comme l'acier :
"Rompez, commandant !"
Le changement de ton fut si brusque que Hresvelgr en sursauta. L'officier salua promptement, se retourna et quitta le bureau sans un mot.
*
La Nuit des Anges était un club privé fréquenté essentiellement par des barons d'industrie. Les femmes qui y travaillaient, que ce soit comme serveuse, hôtesse ou pour d'autres prestations, étaient choisies parmi les plus belles et les plus désirables de la ville, et aucune n'avait plus de trente-cinq ans. Outre la salle principale à l'ambiance feutrée où flottait une délicate odeur d'encens, l'endroit possédait une série de chambres de grand luxe, certaines bénéficiant d'équipements très spéciaux. Rind y travaillait depuis plus de dix ans. Ses attitudes provocantes, ses ambitions avouées et sa connaissance du corps humain lui avaient attiré les faveurs du patron et ce dernier la traitait différemment de toutes ses autres gagneuses. Pourtant, aucune des autres filles ne savaient exactement la nature de leur lien si particulier.
Quand elle arriva ce soir-là, elle fut immédiatement interpellé par une autre fille, qui servait des cocktails à une table d'hommes déjà bien éméchés :
"Rind ! Le daron veut te voir tout de suite dans son bureau..."
Elle hocha la tête et passa devant la table en question, ce qui fit mugir les clients. L'un d'eux fut assez hardi pour lui flatter la croupe, mais elle ne s'en offusqua pas le moins du monde. Elle venait de faire monter la température, ils allaient consommer encore plus, ce qui n'était pas un mal. Puis elle se rendit au fond de la salle et ouvrit une porte dérobée. Elle pénétra ainsi dans un couloir aux même couleurs que la salle, mais qui sentait plus la sueur et le tabac que l'encens. Elle passa sans prêter attention devant plusieurs portes d'où émanaient des bruits rauques, et se plaça devant une entrée flanquée d'une plaque de cuivre. Celle-ci portait en lettres stylisées le mot "Direction". La rousse toqua délicatement, et une voix nasillarde lui ordonna d'entrer.
Elle se trouvait à présent dans une pièce de taille moyenne. Les murs étaient couverts d'étagères, toutes remplies à ras bord de dossiers d'exploitation en tous genres, le sol était en moquette foncée, une lampe en verre accrochée au plafond diffusait une lumière blanche et un homme, petit et gros, en chemise débraillée et pantalon beige, fumait un gros cigare en griffonnant un papier. Il se tenait assis à un bureau de grande valeur, d'un bois sombre finement ouvragé, encombré de bibelots et de documents. Une fois son travail fini, l'homme leva la tête, prit son cigare entre deux doigts et lança :
"Ah, ma tigresse ! Quel plaisir de te revoir.
-Il est partagé, patron...
-Oh, tu me flattes... Alors, ma douce, tu te doutes, je t'ai pas demandé de venir pour rien. Mais d'abord, parlons chiffon. Comment va la santé ?
-Oh, ça va ça vient... L'hiver est fini, ça caille moins le soir.
-Et tes affaires de pognon, là, avec ton crédit ?
-J'ai laissé tomber ! J'ai assez perdu comme ça, je vais pas raquer pendant des piges pour même pas toucher ma mise.
-T'as bien fait !... Ces banquiers sont des voleurs. Je sais même plus combien de fois je me suis fait entuber en règle quand j'ai monté ce bar.
-Bah, aujourd'hui, ça marche plutôt bien, c'est le principal, non ?
-T'as raison ! T'as toujours raison, ma tigresse ! Ah, c'est pas pour rien que je t'aime !"
Rind se raidit légèrement en entendant cela. Le patron toussota et reprit :
"Hum, oui, donc je t'ai demandé de venir, pour... Le petit nouveau, là, avec sa limace...
-Oui ?
-Il a craché ?
-Non, et tes trois bœufs se sont fait démonter proprement. Tu pourras lui envoyer du sérieux, la prochaine fois.
-Hein ?... Il les a ?...
-Pas blessés. Je crois qu'il savait ce que ça lui aurait coûté. Mais même à cinq, ils l'auraient pas maté. Du reste, ils lui ont pas arraché un liard.
-Oh misère, ça fait longtemps que c'était pas arrivé !... La chemise noire, c'était pas de la frime, alors...
-Ouais. Si tu veux mon avis, tu devrais laisser tomber. Il cèdera jamais au chantage.
-Oui, mais si tu me dis ça, c'est que tu crois quelque chose..."
Avant de répondre, Rind se déplaça lentement vers le patron, puis se posa sur ses genoux et passa son auriculaire dans la bouche de l'homme qui affichait un sourire assez stupide.
"Eh bien, mon petit doigt m'a dit... Si tu veux tout savoir...
-Je veux toujours savoir ce que te dit ton petit doigt... Il ne se trompe jamais !
-Ce gars-là, il y a écrit "pigeon" en gros et en fluo sur son front ! Naïf, arrogant et trop bavard... Il est tombé dans tous mes pièges un par un, j'ai cru qu'il le faisait exprès. Donne-moi dix jours et il me mange dans la main... A ce moment, on le fera bosser pour nous... Et dans un mois, il te lèche les bottes... Qu'est-ce que tu en dis ?"
L'homme soupesa l'idée un moment, puis il dit :
"J'en dis que sans toi je ne sais pas ce que je ferai... Je te laisse carte blanche, chérie, il est à toi et rien qu'à toi. Je ferai donner des ordres, pas un de mes larbins n'y touchera. Je te fais confiance, ma douce...
-Tu as toujours de merveilleuses idées..."
Elle voulut se relever, mais l'homme la maintint assise d'une main ferme sur sa cuisse. Avec un regard sournois, il susurra :
"A propos d'idées... Il y a autre chose que je veux voir...
-Eh...
-Que je n'ai pas vu depuis trop longtemps...
-Oh non, s'il te plaît, pas ce soir..."
Le sourire de l'homme se fit un ton plus mauvais.
"Tu dis ça alors que tu m'as chauffé tout du long ?
-Faire l'andouille, c'est une chose, mais ça...
-Rind ?... Tu sais ce qui va se passer si tu traînes, non ?
-Mais tu me fais toujours mal avec tes trucs ! Je ne veux pas...
-Oh, je ne te demande pas si tu veux, je t'ordonne d'obéir !
-Non ! S'il te plaît...
-Tu m'appartiens, poupée, je t'ai achetée ! Et tu m'obéiras, que ça te plaise ou non."
Et il la repoussa aussi violemment qu'il l'avait maintenue, ce qui la fit tomber à terre.
"Allez, file te préparer ! Je te veux prête dans cinq minutes."
Avec un regard mauvais, Rind maugréa :
"Oui, maître...
-Brave chaton..."
Quand il lui caressa la tête avec condescendance, la pauvre femme planta rageusement ses ongles dans la moquette en fermant les yeux. Rien que ce contact lui était douloureux. Un jour, oui, un jour, elle serait libre, elle se l'était juré... D'ici là, elle endurerait ces épreuves, pour en tirer toute la motivation nécessaire. Un jour, ce sera lui qui la suppliera de la laisser partir en pleurant, ce sera elle qui le fera geindre de douleur.
Un jour... Un jour qu'elle attendait depuis plus de dix ans !