Auteur Sujet: [Fiction] Walvesblaeser : Livre I : Chapitre 10  (Lu 12081 fois)

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[Fiction] Walvesblaeser : Livre I : Chapitre 6 (part.1)
« Réponse #135 le: samedi 17 décembre 2011, 21:47:34 »
Bon une petite suite, ce soir. J'aurais presque pu le publier d'un seul tenant mais bon. Le rythme de publication devrait augmenter, donc un nouveau chapitre dans trois semaines n'est pas à exclure.



Livre I :
Chapitre 6 : Exil (Partie 2)

La forêt s’était &également parée des couleurs automnales, toutes les branches étaient chargées de feuilles bigarrées : rouge sang, ocre, doré, vert. Des feuilles sèches et racornies gisaient sur l’humus brun du sentier, chaque pas les soulevait et les faisait crisser. Albret regardait avec une admiration béate le tapis roux qu’il foulait.
-Au lieu de regarder les feuilles mortes, fait plutôt attention où tu mets les pieds, railla Laura. Si tu trébuches, ne compte pas sur moi pour te ramasser.
-Merci beaucoup, rétorqua Albret. Je suis touché par tant de sollicitude.
-Ce que tu peux être hermétique à la beauté, Laura, soupira Eulalia d’un air rêveur.
L’elfe semblait en plein extase : les yeux mi-clos, elle laissait avec délice le vent frais faire voler ses cheveux clairs. Elle inspirait profondément l’odeur douceâtre de la terre humide qui montait des sous-bois et semblait bercée par le bruissement des feuilles et des branches dans le vent.
-Hael ! Eulalia nous remet ça ! lança Laura. Elle refait son numéro de dryade en transe devant tant de beauté.
La jeune femme claqua à plusieurs reprises des doigts devant le visage de l’elfe qui resta indifférente, comme si elle était dans un monde différent du leur.
-Fais ce que tu fais d’habitude dans ce cas là, lui conseilla son supérieur.
-Très bien. Oh, regarde, Eulalia, un braconnier.
Le visage rayonnant de l’elfe s’obscurcit brusquement, ses paupières se relevèrent sur un regard assassin.
-Je ne trouve pas ça drôle du tout, dit-elle lentement.
-Moi si, répliqua la jeune femme d’un air satisfait.
-Sale rabat-joie ! lui cria Eulalia avant de croiser les bras d’un air boudeur.
-Franchement pour quelqu’un de ton âge, faire la tête comme ça, c’est franchement puéril, commenta Elérick.
-Toi, boucle-la, grogna l’elfe avec mauvaise humeur avant de lui administrer un nouveau coup de poing sur l’épaule. Il faut toujours que tu l’ouvre.
-Pourquoi c’est toujours moi qui prend ? se lamenta le géant en se massant l’épaule.

Quand ils s’arrêtèrent, il faisait presque nuit et ils n’étaient pas encore sortis de la forêt. Ils trouvèrent une grotte cachée sous un gros rocher couvert de mousse, à un jet de pierre du sentier et décidèrent d’y passer la nuit.
-Interdiction formelle de faire du feu, annonça d’emblé Hael, à peine les sacs posés sur le tapis de feuilles mortes qui jonchait le sol.
-Pourquoi ? gémit Laura. On est dans un coin paumé d’Arkhaan, personne ne nous trouvera.
Hael soupira.
-Depuis que l’empire est régenté par cette pourriture de Vlad Grausam, Arkhaan n’est plus un lieu sûr et ça, qu’importe la personne ou le lieu. Ca vaut pour les sujets de son auguste Majesté Lonan III comme pour nous. Nos contacts à Keiserburg, Kongeswinder ou Botomtêr nous ont raconté des choses qui font vraiment froid dans le dos.
Le mage tourna vers Albret un visage étrangement sombre et inquiétant.
-Tu ne sais pas la chance que tu as eu de grandir loin de toutes ces horreurs, dans ton petit monde aseptisé. Quoique, plus dure sera la chute…
Le crépuscule pourpre découpait la silhouette noire du mage sur le fond maculé d’orange sanguin de la forêt baignée par le soleil agonisant.
-Grausam a réellement transfiguré Aatar, gronda la voix grave de Hael dans la pénombre tombante, et sûrement pas en bien.
Dehors, l’air semblait s’être figé comme une banquise, les sons s’atténuaient comme s’ils devaient franchir une épaisse couche de granite, le vent se tut, le temps arrêta sa course folle.
-Grausam dirige l’empire d’une main de fer dans un gant d’acier, il opprime et exploite la population, il l’épie, écrase toute forme de contestation avant même qu’elle ne se manifeste, et à chaque fois dans le silence et l’obscurité la plus totale. À Arkhaan, quand un voisin ou un ami disparaît brusquement, sans laisser de traces, tout le monde sait ce que cela signifie. Pourtant les gens préfèrent se taire, et c’est compréhensible. Ils sont tous terrifiés à l’idée que la police politique, le Bureau de Contrôle des Citoyens, ou Bucocit pour les intimes, leur tombe sur le dos et les réduise au silence comme elle l’a déjà fait avec les chers disparus. En attendant, ils doivent se farcir omniprésente propagande, les affiches sur les murs vantant les mérites de la brillante révolution industrielle entamée par Grausam et ayant pour but de rendre à Arkhaan son glorieux éclat d’antan en écrasant au passage l’économie finloroise et rôhlmoise. Et quand ce ne sont pas les affiches, ce sont les journaux, tous contrôlé par l’état naturellement, qui chantent les louanges de ce monstre qui n’hésite pas à séquestrer dans le palais impérial le jeune empereur, un gamin de même pas seize ans. Le pays entier tremble devant l’ogre Grausam et ses âmes-damnées toutes prêtes à la délation et surtout l’abominable bagne de Botomtêr où meurent des prisonniers politiques non sans rendre service à l’état en fournissant le charbon et le minerai de fer indispensable à l’industrie. Et tout ceci n’est qu’un bref résumé de ce qu’il se passe en ce bon pays d’Arkhaan où il fait bon vivre, le soleil brille, les oiseaux chantent. Vous savez maintenant dans quoi nous mettons les pieds.
Albret retenait son souffle, il savait que le régime de Grausam était sévère mais jamais il n’aurait imaginé que la situation était aussi grave. Il ne parlait jamais avec Lodd et Tara de ce qu’il se passait hors de l’Académie, toutefois il lui avait semblé remarquer que ses amis étaient soulagés lorsque qu’ils revenaient dans les Monts Brumeux.
-Tu m’étonnes que nous devions nous faire tout petits, si la clique de Grausam nous tombe dessus, on aura des ennuis en pagaille.
Albret respirait plus librement désormais, le temps qui semblait s’être arrêté reprit son corps normal,  les branches des arbres recommencèrent à frémir frileusement dans l’air frais du soir. Albret se sentit soudainement étouffer, il ne pouvait plus supporter l’atmosphère confinée de la grotte, il avait besoin d’air frais. Il en sortit presque en courant, bousculant au passage Hael. Une fois sorti, il se dirigea droit devant lui, vers une falaise qui dominait la forêt s’étendant jusqu’à l’horizon. L’étudiant ne s’arrêta qu’une fois au bord du précipice. Il inspira de longues goulées d’un air si frais qu’il lui picotait le visage et la gorge. Le vent jetait ses mèches dans ces yeux.
Jamais il ne se serait douté que de telle horreurs se produisaient derrière les murs de l’Académie. La simple pensée que lui avait mené une petite vie aseptisée, à l’abri de la menace que représentait Grausam, alors que des gens souffrait ou mouraient le rendait malade : la chance inouïe qu’il avait eu le répugnait.
Le soleil écarlate avait plongé derrière l’horizon, dans la lointaine mer Hésaltique, et teintait les sommets des montagnes de vermeille. Sous ses yeux, Albret ne voyait qu’un océan rouge et ocre surplombé par le ciel bleu sombre où s’allumaient déjà les premières étoiles. Les feuilles et les branches des arbres frissonnèrent comme des crécelles. Le monde, la frontière entre le ciel et la terre, se fondait peu à peu dans le domaine silencieux et froid de la nuit tandis que les dernières lueurs du jour mouraient dans les brumes couleur de cendre.
Albret frotta vigoureusement ses bras pour tenter d’y ramener un peu de chaleur. Il se retourna vers l’ombre du rocher qui dissimulait la grotte. Il remarqua qu’une faible lumière orangée y brillait, l’odeur de la fumée ne vint que plus tard à ses narines. Il s’y glissa par la mince ouverture et trouva Eulalia, Elérick et Laura assis autour d’un feu de bois.
-Je croyais qu’il ne fallait pas faire de feu, fit remarquer Albret en entrant dans l’aura de chaleur diffusé par les flammes.
-Sois sûr que je le leur ai rappelé, ainsi que les risques auxquels ils s’exposent, mais ils n’en ont fait qu’à leur tête, gronda amèrement la voix d’Hael dans la pénombre.
Le chef des agents étaient déjà allongé à même le sol sur sa couverture de voyage. Seul son dos était visible dans la lumière du feu.
-Arrête de bouder, lui lança gentiment Eulalia. Je t’assure que c’est plus sympa avec un bon feu, on se croirait chez soi.
-Enfin, il fait surtout plus chaud, marmonna Laura en tendant les paumes de ses mains vers les flammes.
-Et puis, franchement, qui viendrait ici en pleine nuit ? renchérit Elérick. Il faudrait être dingue, ou bien être quelqu’un de louche qui cherche à se cacher des autorités.
Un bref silence suivit cette dernière remarque.
-Bon, tu viens t’asseoir, Albret ? demanda joyeusement l’elfe en tapotant le sol entre elle et Laura.
-Eu…d’accord.
Le jeune homme s’installa en tailleur à côté d’Eulalia. Il sentit son estomac gargouiller ; il n’avait rien avalé depuis le repas du midi et encore, il avait dû manger frugalement à cause de l’autre râleur. Albret avisa une écuelle à moitié pleine d’une viande en sauce qui en temps normal ne l’aurait pas attiré à cause de son aspect peu ragoûtant mais il avait tellement faim qu’il l’aurait englouti sans faire la fine bouche. Il sentit une main tapoter légèrement le dos de la sienne. Il suivit la main jusqu’à son propriétaire : Laura. La salive avait dû presque lui couler sur le menton car la jeune femme lui désigna l’écuelle d’un rapide regard avant d’agiter négativement la tête, de façon à peine perceptible.
-N’y goûte pas si tu tiens à la vie, lut Albret sur ses lèvres.
Il regarda à deux fois la viande grisâtre couverte de gros morceaux de gras et la sauce grumeleuse, soudainement le plat ne lui fit plus autant envie.
-Je t’ai vu Laura, tonna avec colère Elérick. S’il a faim, le priverais-tu de mon ragoût ? Je peux bien partager et puis il ne craint rien, je l’ai cuisiné moi-même.
En guise de bonne fois, Elérick préleva un morceau de viande à l’aide d’une cuillère et porta la viande à sa bouche. Laura réprima tant bien que mal une moue de dégoût.
-Oui, c’est toi qui a cuisiné cette…chose, mais c’était il y a trois jours et c’était déjà infect.
-Ce genre de plats, c’est bien meilleur réchauffé, comme le pot-au-feu.
-Tu veux dire comme ton pot-au-feu ?
-Ce n’est pas parce que tu n’aimes pas ma cuisine qu’il en va de même pour lui, en plus il crève la dalle ce gosse, ça saute aux yeux.
Elérick tendit l’écuelle d’acier vers Albret, un sourire engageant aux lèvres. Laura repoussa le bras du colosse avant qu’il ait atteint le jeune homme.
-Pour commencer, si je ne touche pas à ton infernale tambouille, c’est pas instinct de survie, ensuite j’empêche Albret de faire une intoxication alimentaire. Quand Faovre nous l’a confié, il nous a promis les pires atrocités s’il devait lui arriver quoi que ce soit, or je ne sais pas pour toi, mais je n’ai pas spécialement envie d’avoir un des plus puissants mages d’Aatar sur le dos.
-Quelle rabat-joie, tu fais, maugréa Elérick avant de ramener à lui son écuelle dont il ratiboisa silencieusement le contenu, tout en foudroyant du regard Laura.
-Je crois que pour la soirée conviviale, c’est loupé, soupira tristement Eulalia.
-Vous n’avez qu’à vous coucher, la journée va encore être rude demain, leur conseilla Hael.
-On sort demain de la forêt ? s’enquit Laura.
-Non, on va y rester le plus longtemps possible, principalement dans la partie montagneuse. On avancera plus lentement mais on ne sera normalement pas inquiété par les rapaces de Grausam.
-Et une nouvelle journée de marche en forêt et en montagne en même temps, quelle joie, ironisa Laura.
Eulalia dessina du doigt une glyphe dans les airs, le tracé s’illumina de bleu et l’eau contenu dans l’atmosphère se condensa en une sphère d’eau en lévitation au-dessus du feu. L’elfe fit un mouvement de la main et l’eau retomba sur le feu qui s’éteignit en grésillant.
Une obscurité bleutée tomba sur la grotte, Albret chercha à tâtons son sac et en extirpa sa couverture qu’il déroula sur le sol avant de s’y emmitoufler. Il distinguer à peine les contours des corps de ses compagnons qui, comme lui, s’étaient installés à même le sol. Il entendit vaguement la rumeur d’une conversation menée à voix basse avant de glisser lentement dans un sommeil épais et lourd de la fatigue accumulée durant cette première journée d’exil.

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[Fiction] Walvesblaeser : Livre I : Chapitre 6 (part.2)
« Réponse #136 le: samedi 07 janvier 2012, 16:14:02 »
Livre I :
Chapitre 7 : Pérégrinations (partie 1)

Elle se tenait face à lui, immobile. Albret n’aurait su dire pourquoi, mais il se sentait terriblement mal à l’aise. Il avait beau tenter de détacher son regard de cette femme, il n’y parvenait pas.  Ses yeux avaient la couleur de l’argent mais aussi son éclat, on aurait dit que des fragments métalliques avaient été semés dans ses prunelles.  Son visage  semblait sans âge, sa peau et ces traits étaient jeunes, toutefois quelque chose trahissait un âge plus avancé,  une sorte de sévérité mêlée de tristesse.  Ses longs cheveux bruns  étaient maintenus dans son dos  tandis qu’une seule mèche d’une blondeur de blé échappait à la coiffure et trouvait refuge derrière son oreille gauche.
Une étrange aura émanait de cette femme étrange, elle n’était pas agressive mais elle masquait tout autour d’elle si bien que le jeune homme était incapable de dire si quelqu’un d’autre était présent, ni même où il se trouvait. Il se sentit brusquement défaillir, un bourdonnement grave et modulant résonna à ses oreilles, des éclairs ondoyants de lumière blanche surgissaient devant ses yeux. Une douleur intense le transperça.

Albret se réveilla en sursaut, il se sentait passablement vaseux et l’impression d’avoir la bouche pâteuse ne s’évanouit pas malgré la tasse de café que lui offrit Elérick. Tout le long de la journée, il se sentit nauséeux, baignant à moitié dans un brouillard migraineux. C’est à peine s’il écoutait ce qu’Eulalia lui disait. Il resta totalement hermétique à la beauté sauvage des paysages qu’il traversait. Lorsque le groupe faisait des pauses, il tentait de se mettre à l’abri de l’aveuglante lumière qui lui lacérait les yeux. En dé but d’après-midi, l’elfe vint le voir et lui demanda, l’air assez inquiet, s’il se sentait bien. Lorsque le jeune homme lui eut expliqué dans quel état il se trouvait, elle le réprimanda avec une sévérité qui décontenança le jeune homme : Elle était le médecin du groupe et c’était de son devoir de remédier à ce genre de problème. Toutefois devant l’air surpris du jeune homme, elle se radoucit et lui administra un antidouleur.
Les jours suivant s’écoulèrent de façon semblable et Albret finit par considérer son voyage comme une nouvelle sorte de routine, certes plus mouvementé que celle qu’il avait à l’Académie, mais une routine tout de même. Il se levait, prenait un rapide petit-déjeuner en compagnie d’Eulalia et Laura, au rythme de a respiration de Hael et des ronflements d’Elérick.. Ensuite quand ils étaient tous prêts, ils partaient, Eulalia lui parlait de tout et de rien, des endroits qu’elle avait pu visiter, de la façon dont vivent les elfes. Ils s’arrêtaient vers midi pour manger, Hael en profitait pour lancer quelques sarcasme meurtriers comme des poignards à la figure d’Albret. Après ce repas frugal, ils reprenaient leur route jusqu’au crépuscule où ils s’arrêtaient pour la nuit. Enfin Albret tombait de sommeil, épuisé.
Au fur et à mesure, Albret put se faire une idée plus précise de ses compagnons de voyage. Son opinion première sur Eulalia n’avait pas radicalement changé, elle était douce et gentille, quoique bavarde, d’une bonne humeur constante à peine troublée par quelques légers coups de sang. Son optimisme naïf avait même parfois quelque chose d’amusant voire agaçant. Ses rapports avec Elérick et Laura étaient plus ambigus : Laura le traitait froidement et se montrait très distante vis-à-vis de lui, lui parlant toujours avec sécheresse, il était évident que pour elle, Albret était un vrai fardeau. Toutefois il lui arrivait de percevoir sur son visage inexpressif quelque chose qui ressemblait à de la compassion. Quant à Elérick, il ne semblait pas trop savoir sur quel pied danser avec le jeune homme : tantôt il traitait Albret avec une indifférence glacée mêlée de mépris, comme si le jeune homme n’était qu’une épine dans son pied, tantôt il faisait des tentatives désespérées et désespérantes pour s’attirer la sympathie du jeune homme : soit il agissait de façon protectrice, comme un grand frère étouffant, soit il tentait de le faire rire avec une de ses navrantes pitreries mais dans les deux cas de figures, il irritait Albret. Hael, lui, semblait mettre toute son énergie à se rendre détestable, chaque réplique cinglante et caustique qu’il adressait au jeune mage suintait d’une hostilité féroce et dévorante comme un acide. La haine cruelle qui embaumait chaque mot semblait savamment étudiée pour blesser au maximum. Le moins que l’on pouvait dire c’était qu’Albret le haïssait : il était la source de tout les problèmes qui lui était tombés dessus, s’il n’avait pas attaqué la bibliothèque, ça vie n’aurait pas changé d’un pouce et il serait resté avec Tara et Lodd, à l’Académie. Cette animosité envers ceux qui l’avait arraché à son cocon douillet, il la gardait envers les quatre intrus, même si pour Eulalia il tentait de la dominer.

Ils avaient quitté l’Académie trois jours auparavant, le crépuscule n’étirait pas encore les ombres, pourtant ils s’étaient arrêtés. Le matin même, ils avaient quitté les flancs escarpés des Monts Brumeux et depuis lors ils avaient cheminé sur un terrain plus plat. Vers les quatre-heures de l’après-midi, ils s’étaient arrêtés dans une petite clairière.
-Nous sommes presque arrivés à la lisière de la forêt, demain il ne nous faudra même pas une heure pour en sortir, avait annoncé le chef des agents. Nous nous tenons vraiment au bord de la fosse aux lions, pour le moment nous sommes encore cachés mais demain, dès que nous aurons quitté le couvert des arbres, nous serons épiés. On ne se fait donc pas remarqué ce soir, compris, interdiction formelle de faire du feu.
Il avait lancé un regard insistant à Laura.
-Profitez bien de la soirée, détendez-vous, avait-il poursuivi. Les vacances sont terminées, demain le vrai travail commence, bonne soirée à vous.
Albret, bien décidé à profiter de ce bref instant de calme avant la tempête, s’était installé sur une buche moussue, il avait sorti de son sac le livre que mademoiselle Lain lui avait donné. Depuis son départ, il n’avait jamais eu l’occasion d’y jeter un coup d’œil. Il l’avait ouvert et depuis n’en avait pas détaché les yeux. Le livre était en ancien aatarien ce qui rendait la compréhension des sujets déjà très complexes qui y étaient traités particulièrement ardue. Une fois la traduction d’une phrase terminée, il lui fallait encore trouver le sens qu’elle revêtait en aatarien moderne, ce qui était presque plus difficile encore, à en juger par l’incapacité de l’auteur à s’exprimer de façon claire et concise. Après une heure à se tordre les méninges dans tout les sens, il n’avait pu décrypter que cinq pages, et il ne s’agissait que de la préface. Albret referma le livre en se disant que mademoiselle Lain l’avait surestimé : jamais il ne réussirait à comprendre un texte aussi abscons sans l’aide de quelqu’un. Il rouvrit le livre à la page de garde : Seldrij Temori, Des caractéristiques de l’ios, rédigé la première année de l’âge de la lumière, juste après la fin de la guerre Archaïque. Alors que la minute d’avant il n’éprouvait pour ce piètre écrivain qu’était Temori qu’inimitié, Albret se mit à le plaindre. Ce mage qui avait vécu il y a mille cinq cent avait écrit avait dû être chassé de chez lui et persécuté par ceux qu’il considérait comme ses amis. Il avait dû écrire ce livre entre deux étapes de sa fuite et y consigner, certes de façon confuse, les ultimes découvertes faites par les mages avant l’effondrement quasi total des savoirs magiques. Dans la biographie de l’auteur qui précédait la préface, il était dit que Seldrij Temori était mort peu de temps après avoir confié son manuscrit aux autorités rôhlmoises, finalement capturé et tué pour la seule raison d’avoir été mage. Un étrange sentiment de tristesse et de révolte naquit en lui, le sentiment d’une profonde injustice. Il referma le livre et en caressa la couverture de cuir. Il songea que la Guerre Archaïque et la traque qui l’avait suivie étaient un abominable gâchis, écœurant au-delà des mots. Tant de savoirs et de personnes remarquables ont été perdus et les seuls à en avoir payé le prix fort ont été les mages. Et ils devaient encore en subir les conséquences, ils vivaient en montrant à la société des Sans-Pouvoirs une image factice de personnes normales, ils étaient réduits à se séparer de leurs enfants dès leur plus jeunes âges pour leur permettre d’être formés en toute sécurité. Pendant ce temps la poignée de chercheurs aatariens consacraient leurs vies à reconstituer fragment par fragment l’immense savoir qui avait volé en éclats à la fin de la guerre.
D’un geste rageur, Albret rangea son livre dans son sac, quitta sa souche et alla rejoindre les autres. Ils étaient rassemblés autour d’une casserole pleine de haricots baignant dans une sauce sans doute à la tomate à en juger par la couleur rougeâtre de la mixture. Le jeune homme réprima une moue dégoûtée.
-On va manger…ça ? demanda-t-il avec perplexité.
-Ouais, répondit sans enthousiasme Laura, encore un dîner de fin gourmet pour palais délicat. Si au moins c’était chaud.
-Arrête de râler, tu préfèrerais peut-être que le Bucocit nous tombe dessus ? rétorqua Hael.
-Faut dire que les haricots sauce tomate froids, c’est presque aussi savoureux que la fondue de légume d’Elérick, marmotta Eulalia.
Hael poussa un soupir excédé, traça un glyphe sur le dos de sa main droite, entrechoqua ses paumes, avant de saisir la casserole. Ses mains se mirent à irradier d’une lumière orangée comme du métal que l’on chauffe.
-Voilà, dans quelques minutes ce sera chaud, heureuses mesdemoiselles ?
-C’était pas si compliqué que ça, tout compte fait, s’enthousiasma Laura.
Une fois les haricots réchauffés, ils furent promptement engloutis, malgré leur goût plus que douteux. Une fois le repas achevé, ils restèrent un moment à discuter puis avec l’autorité d’un père qui envoie ses enfants au lit, Hael leur ordonna d’aller se coucher. Albret ne se le fit pas dire deux fois, il s’enroula dans sa couverture avant de sombrer dans le sommeil.

Albret rêva encore de cette femme aux yeux couleur de l’argent, elle l’observait en silence et lui était incapable de détacher son regard de son visage immobile. Toutefois, cette fois-ci elle ne resta pas figée, elle lui tendit une main aux doigts longs et fins. Il crut voir ses lèvres remuer mais le rêve s’acheva dans des éclairs ondoyants de lumière éclatante et un bourdonnement assourdissant.

Albret ouvrit les yeux. Allongé sur le sol, emmitouflé dans sa couverture, il fixait le ciel au-dessus de sa tête. Entre les branches clairsemées des arbres, il pouvait apercevoir la masse épaisse de nuages qui y courait. Le soleil ne s’était pas encore levé mais son approche commençait à les teinter de bleu sombre moucheté de rouge-orangé.
Les quatre Agents étaient déjà prêts
- Tu es enfin réveillé, dépêche-toi de te préparer, lui chuchota Eulalia. Il y a du brouillard ce matin dans les plaines, c’est une vraie aubaine. Il faut en profiter pour avancer le plus possible.
Albret se releva, ignorant les plaintes douloureuses de son propre corps et dix minutes plus tard, ils reprirent la route.
Effectivement, un épais brouillard froid et humide était descendu des montagnes dans la plaine et étouffait la forêt de sa chape blanche comme un linceul. Heureusement que les arbres s’espaçaient de plus en plus car autrement il aurait été quasiment impossible d’avancer sans percuter un tronc. Finalement ils cessèrent de rencontrer les ombres allongées des arbres : ils avaient quitté la forêt. Ils s’arrêtèrent un instant, le temps de se repérer à l’aide d’une boussole, puis ils reprirent leur marche. Quand le brouillard se leva en fin de matinée, Albret découvrit une plaine légèrement vallonnée, dépourvue d’arbres où le vent faisait se pencher les brins d’herbe verte et la bruyère qui la tapissait tandis que de lourds nuages d’un gris métallique courraient vers l’horizon toujours voilé de brume. Une odeur d’humidité flottait dans l’air, les premières gouttes de pluie commencèrent à tomber peu après.
Ils marchèrent toute la journée, sous la pluie, en évitant soigneusement les routes embourbées et les villages qui se profilaient parfois derrière une basse colline.
Lorsque le soir tomba, ils cherchèrent un refuge et en trouvèrent dans un bosquet d’arbre situé à un jet de pierre d’un hameau abandonné. Ils y passèrent une soirée et une nuit maussade à observer les gouttes de pluies percuter la surface des flaques et couler le long les racines de l’arbre mort dans lequel ils s’étaient abrités.
Le lendemain, la pluie avait cessé, toutefois les rayons du soleil peinaient toujours à percer l’épais dais de nuages grisâtres et formaient ça et là des colonnes de lumière dorée baignant la plaine détrempée, tandis qu’un vent glacé continuait à courir sur la plaine désolée.
Ils continuèrent à marcher, des heures et des heures durant, le temps s’égrainait au rythme de leurs pas. Lorsqu’on lui avait assuré que ce voyage serait pour lui l’occasion de quitter le cocon douillet de l’Académie et d’être dépaysé, il ne s’attendait pas à déambuler dans une plaine battue par des vents humides. Néanmoins, au fur et à mesure qu’ils avançaient, Albret sentait que l’air qui entrait dans ses poumons était différent de celui qu’il respirait dans les Monts Brumeux. L’air était humide et froid, comme celui des montagnes, toutefois il était chargé d’une substance qui lui picotait la gorge et les narines. Il était sûr d’avoir déjà sentit cette odeur mais il n’arrivait à se souvenir où et quand.
Il ne découvrit l’origine de cette odeur qu’au milieu de l’après-midi, le temps s’était éclairci et des larges percés de ciel bleu piquaient le couvercle de nuage. Ils s’étaient approchés de la côte pour éviter un village et ils devaient longer des falaises surplombant l’océan. Les rayons éclatants du soleil caressaient la surface azurée de l’océan et s’y reflétaient en une kyrielle d’éclats miroitants. On aurait dit que des fragments de soleil s’étaient posés à la surface de l’eau comme des pétales de fleur à la surface d’un étang. Albret se souvint alors où il avait senti cette odeur, c’était quand il avait pris le bateau pour venir à l’Académie, c’était l’odeur de l’iode marin. Mais s’il se souvenait de l’odeur de l’iode, le spectacle de la mer Hésaltique qui se jetait sur les rochers noirs de la falaise, les vagues moutonnantes coiffées d’écume blanche, les nuances de bleu, de vert et de gris de l’eau rugissante était une vraie redécouverte pour lui. Ses yeux verts se perdaient vers l’horizon blanc où l’infini du ciel effleurait la surface de l’eau. Un vent chargé d’embrun venait chasser les mèches châtain qui dansaient en tout sens.
Ce fut à regret qu’Albret dut quitter le bord de la falaise pour retourner dans les terres, une fois le village contourné.

Ils n’eurent Hesselchta en vue que le lendemain, en fin de matinée. Au début ce n’était qu’une ligne lointaine qui se détachait à peine de l’horizon, puis peu à peu, sous l’éclat pâle du soleil automnal, Albret put commencer de distinguer des toitures bleu-gris d’ardoise derrière lesquelles on pouvait deviner le miroitement argenté de la mer. Puis le mur d’enceinte de la ville apparut, une gigantesque ceinture de pierre blanche surplombée d’un chemin de ronde et percée de trois portes.
Pour la première fois, depuis leur départ de la forêt, le groupe rejoignit une route pour entrer à l’intérieure de la ville portuaire. Albret sentit l’atmosphère au sein du groupe se tendre tandis qu’ils approchaient des immenses portes de bois qui laissaient passer une foule de paysans menant des carrioles surchargées de fruits, de légumes où d’autres produits provenant des villages dispersés dans les plaines. Les visages de ses compagnons s’assombrissaient.
-Si on nous pose des questions qu’est-ce que l’on répond ? demanda soudainement le jeune homme.
-Ne t’inquiète pas pour ça, répliqua sèchement Hael. Les gardes de la ville sont des observateurs, ils ne posent pas de questions, ils ne font que tirer la sonnette d’alarme, c’est le Bucocit qui pose les questions.
Malgré ces paroles supposées rassurantes, la tension restait palpable. Elle attint son paroxysme lorsqu’ils se trouvèrent à l’ombre de la haute muraille, à quelques mètres de la porte et des deux gardes qui l’encadraient. Du coin de l’œil, Albret les observait avec anxiété. Leurs corps aux membres épais les auraient plutôt destinés à décharger des caisses sur le port mais au lieu de cela, ils étaient comprimés dans des pantalons noirs, des cotes de mailles étincelantes sur lesquels ils avaient passés des tuniques également noires où la seule couleur était le bleu azur de l’aigle couronné, l’emblème de la famille impériale arkhaanaise. Leur physique ne les faisait déjà pas avenant mais leurs yeux froids aux regards inquisiteurs qui luisaient dans le clair-obscur de leurs casques de métal rutilant les rendaient encore plus inquiétant.
Un frisson lui remonta l’échine pendant qu’il sentait les yeux du garde la plus proche parcourir son corps, scrutant le moindre détail. Alors qu’il allait franchir le seuil de la porte et échapper au regard du garde, celui-ci lui barra le chemin.
-Excusez-moi, jeune homme. Contrôle de routine. Veuillez me présenter vos papiers d’identité, s’il vous plait.
Le cœur d’Albret manqua un battement, le jeune homme retint à grande peine un hoquet de surprise.
-Il y a un problème ? intervint Eulalia. Il est avec nous.
-Dans ce cas, tout votre groupe va pouvoir se soumettre à ce petit contrôle.
-Certainement, approuva Hael avec un flegme des plus naturels.
Le mage tendit au garde ses propres papiers avec un sourire aimable, tous les membres du groupe firent de même. Lorsque le tour d’Albret vint, il tendit d’une main légèrement tremblante les papiers d’identité, qu’Hael lui avait remis quelques secondes auparavant.
-Albret Magnus Rotdrache, né à Keiserburg de parents inconnus le dix-sept décembre de l’an mille-quatre-cent-quatre-vingt-deux de l’ère de la lumière ? lut le garde à voix haute.
La gorge nouée et le cœur battant comme un tambour, Albret confirma.
Le garde fronça les sourcils d’un air soupçonneux.
-J’imagine qu’une petite fouille au corps ne vous dérangera pas.
Le ton était affirmatif, le jeune homme n’avait pas réellement d’autre option que de coopérer. Il laissa donc à contrecœur le garde palper son corps à la recherche d’hypothétiques objets suspects. Jamais Albret n’aurait soupçonné que sentir des mains étrangères sur son corps puisse le mettre aussi mal alaise, il n’avait qu’une seule envie : que cela cesse le plus vite possible. La fouille fut infructueuse mais le garde n’abandonna pas puisqu’il de manda à fouiller le sac du jeune homme. Un léger vertige saisit le jeune homme lorsqu’il se souvint du livre de Temori, il devait y avoir des glyphes tracées à l’intérieur, si le garde les voyait et s’il était suffisamment vif d’esprit, alors lui, Albret Rotdrache, était bon pour avoir une petite discussion avec le Bucocit ou pire encore. Le garde trouva alors la blouse bleue qu’Albret portait à l’Académie, juste au-dessus de ses livres.
-Vous partez étudier à Keiserburg ? demanda le garde.
-En effet, confirma vivement le jeune homme avec soulagement.
-Tout les goûts sont dans la nature, personnellement les études ce n’était pas trop mon truc.
-On s’en ne serait pas douté, persifla Hael entre ses dents.
-Tout est en règle pour vous, jeune homme. À votre tour mademoiselle, ajouta-t-il à l’adresse d’Eulalia.
Le contrôle s’acheva rapidement et ils purent enfin, non sans un certain soulagement, franchir les portes de Hesselchta.
- Dis-moi, Eulalia, lança Laura. Il n’avait pas les yeux un peu baladeurs, le garde ?
L’elfe rougit brusquement.
-Si tu savais, en plus il m’a demandé combien de temps je restais en ville.
-Dommage pour toi, mais tu n’as pas le temps de te laisser être lutinée par les bellâtres du coin, cingla Hael.
-Parce que tu crois que j’aurais accepté, s’offusqua l’elfe.
-Estime-toi déjà heureuse de ne pas avoir eu droit à la fouille au corps, répliqua sombrement Albret.
Cet argument semble faire son effet à Eulalia qui cessa de se plaindre.

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[Fiction] Walvesblaeser : Livre I : Chapitre 7 (part.1)
« Réponse #137 le: dimanche 22 janvier 2012, 18:18:57 »
Livre I :
Chapitre 7 : Pérégrinations (partie 2)

Hesselchta intramuros était très différente de ce à quoi elle ressemblait de l’extérieur. Les murailles sévères abritaient une ville fourmillante d’activité. Les grandes rues étaient pleines d’une foule qui discutait, riant et plaisantait, les enfants couraient en zigzagant entre les jambes des passants et les charrettes qui roulaient sur les pavés des artères. Les façades des maisons à colombages étaient d’une blancheur éclatante égayée par des fleurs chamarrées plantées dans des jardinières. Au rez-de-chaussée des maisons, nombreuses étaient les boutiques aux enseignes et aux vitrines bariolées, que ce soit celles de boulangers, de bouchers, de tailleurs, de chapeliers, de cordonniers, de libraires, d’horlogers et d’autres artisans. Albret était ébloui par tant de couleur et de mouvement, son ouïe était saturée par les conversations qu’il entendait tout autour de lui, ses narines frémissaient sous l’odeur du pain chaud et des épices, il pouvait sentir la caresse de la brise marine sur sa peau.
-Je ne pensais pas que ça ressemblait à ça un pays opprimé, dit à voix basse Albret.
-C’est parce que nous sommes loin de Keiserburg et de l’influence de Grausam, ici la surveillance et la propagande n’est pas aussi forte, mais je t’assure que dans l’archipel du Silbermark, ce sera un tout autre son de cloche, répondit Hael.
-Et puis attend d’être au marché, ajouta Eulalia avec enthousiasme, tu n’as encore rien vu.
L’artère qu’ils avaient prise descendait en pente douce jusqu’à une place à partir de laquelle rejoindre le port était aisé. Cette place accueillait un marché permanent où se vendait absolument tout et n’importe quoi, un bric-à-brac de livres, de cartes marines, d’instruments de navigation, d’étoffes, de fruits, de légumes, de fleurs et par-dessus tout de poisson frais pêché le jour même. Le marché était également le lieu de rendez-vous de toute sorte de petits commerçants, tel que des vendeurs de plats chauds préparés sur place mais pas seulement : forgerons ou diseurs de bonne aventure avaient également leurs petites boutiques sous le dais multicolore tendu depuis un immense poteau situé au centre de la place.
Ils devaient traverser le marché pour atteindre le port où ils pourraient prendre des places à bord d’un bateau en partance pour Keiserhafen. Ils entrèrent sous le dais qui filtrait la lumière du soleil et la colorait, comme des vitraux, faisant baigner les étalages dans un océan de lueurs teintées de pourpre, de bleu, de vert ou de jaune. Une foule habillée de cette lumière douce mais colorée se pressait au milieu des odeurs de friture des beignets, de sucre des fruits et des fleurs, d’iode des poissons luisants encore de l’eau de mer. L’air était saturé des cris des vendeurs qui vantaient la fraîcheur et le goût de leurs produits. Un étrange frisson envahit Albret : une excitation mêlée d’émerveillement. La vie et la gaité qui bouillonnaient dans ce marché avait quelque chose de galvanisant, d’électrisant qui faisait naître en lui un élan libertaire qu’il n’avait jamais connu auparavant.
-Tu avais raison, dit-il à Eulalia. Cet endroit est vraiment fantastique.
-N’est-ce pas ? Par contre, sois prudent, on a très vite fait de se perdre dans la foule.
-Ne t’en fais pas pour…
Albret s’interrompit brusquement. Il se sentit mal à l’aise, comme s’il était observé. Il scruta la foule autour de lui, en quête de la personne qui l’épiait. Partout où il posait les yeux, il ne voyait que des personnes affairées qui ne semblaient pas se soucier de son existence. Il la vit alors, fugitivement, mais chaque détail de cette silhouette qui le fixait accoudé à l’ombre d’une minuscule échoppe se grava sur sa rétine, comme au fer rouge. D’après ses vêtements et sa carrure, ce devait être un homme. Il était assez grand, avait une carrure de bûcheron, ce qui le rendait assez menaçant du point de vue d’Albret. Mais ce qui faisait bondir le cœur d’Albret dans sa poitrine, c’était plutôt l’aura de malveillance et de force qui irradiait de cette personne vêtue de noir,  de ses bottes à son pantalon en passant par son manteau de cuir fermé par une série de lanières et de boucles métalliques. La seule couleur sur cette  personne était l’orange de broderies à son col et le jaune safran de son masque. Son visage était couvert d’un masque représentant la tête d’un renard, les yeux aux iris dorés de la bête étaient percés d’un minuscule trou noir profond et obscur comme un abysse. La gueule hérissée de crocs plantés dans une gencive écarlate semblait ouverte pour se gausser de lui en un rire silencieux.
Le cours du temps sembla ralentir, leurs regards ne se croisèrent qu’une seconde qui sembla à Albret une éternité mais cela suffit au jeune homme pour être envahi par une panique semblable à celle de celui qui craint pour sa vie.
Il se retourna vivement, cherchant des yeux Eulalia. Elle était à un mètre de lui, tout au plus, à portée de main où de voix. Cependant, un brusque mouvement de foule l’éloigna d’elle et l’elfe s’évanouit  dans la masse. Il chercha frénétiquement des yeux la silhouette qu’il avait entraperçu, il se révéla incapable de la retrouver. La foule continuait à l’éloigner du groupe, il se dressait sur la pointe des pieds pour voir au dessus des épaules et des têtes des passants. Il avait l’impression d’être emporté par un courant au milieu d’un océan déchaîné et lui paniquait comme un baigneur imprudent qui sent ses poumons se remplir d’eau salée.
Il réussit finalement à se dégager du courant humain. Albret était en sueur, son souffle était court et surtout il ne savait pas où il était désormais. Il se retourna à la recherche d’un point de repère mais se retrouva alors face à face avec une jeune femme qui se tenait à quelques centimètres seulement de lui. Albret bondit en arrière, décontenancé.
Elle faisait à peu près sa taille, de fait son visage était au même niveau que le sien et il ne pouvait détacher ses yeux de son visage. Sa peau lisse était d’une blancheur étrange, dérangeante, presque surnaturelle, comme celle de la neige juste tombée, qui faisait davantage ressortir le rose nacré de ses lèvres. Ses longs cheveux d’un blond si pâle qu’on les aurait dits d’argent tombaient en cascade sur ses épaules rondes couvertes d’un grand châle de laine immaculée. Mais ce qui troublait le plus le jeune mage chez cette femme, c’était ses yeux au regard fixe, ses yeux aux iris d’un bleu translucide comme celui d’un glacier. Ses yeux plantés dans un visage aux traits fins mais inexpressifs. Albret eut l’impression, l’espace d’un instant, de se tenir debout face  à un mannequin de cire, à une poupée de porcelaine mais quand elle leva son index pour le poser sur ses lèvres, son malaise, au lieu de diminuer, augmenta encore. Ses geste étaient lents, mécaniques, un sourire énigmatique naquit sur ses lèvres tandis quelle saisit avec délicatesse le poignet d’Albret qui, hypnotisé, ne réagit pas au contact glacé des doigts sur sa peau.
-Viens avec moi, tu n’es pas en sécurité ici, dit-elle avec douceur.
Sa voix était suave mais faible, à peine un murmure.
Elle tira Albret par le poignet jusqu’à un recoin obscur entre deux échoppes, à l’écart de la foule.  Une fois dissimulés dans la pénombre, l’énigmatique jeune femme s’approcha de lui, son fin sourire sibyllin aux lèvres.
-Je sais ce que tu es, lui souffla-t-elle à l’oreille. Je peux le sentir.
Une terreur aiguë s’insinua dans ses veines comme un liquide glacé, il paniqua, mais son corps, aussi rigide qu’un bloc de glace, refusait de bouger.
-Calme-toi, poursuivit-elle. Je ne te veux aucun mal, bien au contraire, je ne souhaite que ton bien. Tu peux être assuré que tu ne seras pas inquiété.
-Que voulez-vous ? demanda abruptement le jeune mage, la bouche sèche.
-Te donner quelques conseils dont tu devrais prendre compte. Aatar est comme une assiette qui tourne au sommet de la baguette d’un jongleur, durant les mille-cinq-cent dernières années, l’Alliance a réussi à maintenir l’assiette en mouvement mais aujourd’hui, elle tourne moins vite et elle menace de basculer et de se fracasser au sol. À l’instar de cette assiette, Aatar va très prochainement basculer dans le chaos et éclater. Cela ne doit pas arriver car les gens comme toi seraient une fois de plus désignés comme boucs émissaires et ils ne pourraient duper les Sans-Pouvoirs une seconde fois. Tu as toi aussi un rôle à jouer dans la partie qui se joue et tu te dois de choisir avec prudence de quel côté de l’échiquier tu vas jouer. Ne fais confiance à personne, à personne. Sache-le, il y a beaucoup de personnes dans ce monde qui n’hésiteraient pas à t’utiliser comme un outil pour atteindre leur but.
-Albret ! l’appela la voix d’Hael, derrière lui.
Une main se posa avec force sur son épaule.
-Qu’est-ce que tu fais ici ? gronda-t-il. Eulalia t’avais pourtant dit de faire attention.
Albret ouvrit la bouche pour lui expliquer, l’image de la silhouette lui revint à l’esprit et il renonça. Hael était à la dernière personne à qui il se confierait.
-Je suis désolé, j’ai été emporté par la foule, dit seulement le jeune homme.
Hael sembla seulement remarquer la jeune femme qui se tenait à côté d’Albret. Il la scruta rapidement du regard.
-Merci de vous être chargé de lui, lui lança-t-il sèchement.
-Je vous en prie, répondit-elle d’une voix à peine perceptible, un sourire impénétrable aux lèvres.
Soudainement, elle saisit Albret par l’avant bras et posa son autre main sur le torse du jeune homme.
-Surtout n’oublie pas ce que je t’ai dit, lui murmura-t-elle.
Hael tira brusquement Albret à lui et passa son bras autour de ses épaules.
-Et bien au revoir, donc, conclut froidement Hael.
Il tourna les talons et entraîna Albret avec lui.
-Dès qu’on ne pourra plus nous voir, je m’occupe de ton cas, lui glissa le mage d’un ton menaçant.
Hael, toujours le bras autour des épaules d’Albret, un sourire factice aux lèvres pour se donner l’air d’un père qui se promène avec son fils adoré, le traîna hors du marché puis dans une ruelle étranglée entre deux maisons, déserte, froide et humide. Une fois à l’abri des regards, Hael poussa sans ménagement Albret contre un mur.
-Quel imbécile, siffla le mage. On ne peut pas te quitter des yeux plus de quelques secondes, tout de suite il faut que tu provoques des catastrophes. Laura a raison quand elle dit que tu es un aimant à problèmes. Ils ne doivent pas être mécontents de s’être débarrassé de toi, à l’Académie.
Albret se sentit bouillonner à l’intérieur. Il serra la mâchoire de peur de laisser échapper une parole qu’il regretterait.
-Qui sait ce qui aurait pu t’arriver ou sur qui tu aurais pu tomber ? poursuivit Hael. Tu devrais me remercier de t’avoir sorti de ce guêpier.
Albret explosa. Une déflagration de colère engloutit son application à rester muet et tout ce qu’il taisait jaillit brusquement.
-Assez ! hurla-t-il.
Hael s’immobilisa, estomaqué : ce devait être la première fois que l’on osait lui parler sur ce ton.
-Vous ne cessez donc jamais d’être désagréable avec les gens ? Ce devait plutôt de vous voir dégager qu’ils n’étaient pas mécontents. Jamais de ma vie je n’ai rencontré de personne plus détestable pourtant ça fait plus de dix ans que je suis traité comme un moins que rien par des ordures de votre acabit. Ce qui me console, c’est de savoir que les personnes aussi imbuvables que vous finissent toujours leurs jours seules et aigries. D’ailleurs vous êtes sur la bonne voie : aigri, vous l’êtes déjà.
Hael resta figé, la bouche entrouverte.
-Qu’est-ce que vous avez à rester planter là ? Je croyais que l’on était pressé et que le sort d’Aatar reposait sur nos épaules.
Hael reprit ses esprits et sans un mot, il se dirigea vers le port suivi de près par Albret.

***

-Alors là, Sigrid, ma belle, je te tire mon chapeau.
Une jeune femme aux cheveux d’un blond presque blanc se tenait au fond d’un espace obscur entre deux échoppes du marché de Hesselchta.
-Tu aurais pu être plus discret, Petrus, dit-elle à l’homme masqué qui se tenait juste derrière elle. Je crois bien que le gosse t’as vu.
-Bof, du moment que ce n’était pas un de ces maudits Agents ; il a fallu qu’ils nous collent les pires dans les pattes. Et puis tu ne vas pas te plaindre, ça t’a facilité la tâche, non ?
-Tu es sûr, au moins, que ça a marché ?
-Certain, d’ailleurs grâce à toi, nous aurons toujours plusieurs coups d’avance sur tous les autres. Maintenant que c’est fait, nous pouvons poursuivre nos recherches pour ensuite cueillir le gosse au moment opportun. Où est le bleu, au fait ?
-Il est déjà parti. Il nous attendra à Kongeswinder.
-Parfait, nous irons le rejoindre demain.

***

 Eulalia, Laura et Elérick, les attendaient assis sur un banc près des quais. Quand ils les virent arriver, ils se levèrent prestement. Hael marcha droit vers Eulalia, la mine renfrognée.
-Ah, tu as réussi à le retrouver, commença l’elfe. Où l’as-tu…
-Tu as les places ? la coupa le mage d’un ton cassant.
-Oui, répondit-elle visiblement décontenancée par le ton abrupt de Hael. Cinq places pour Keiserhafen, nous partons dans deux heures.
-Enfin une chose qui se passe comme elle devrait se passer, grommela le mage. Elérick, ramène-toi, il faut qu’on te trouve de meilleures chaussures que celles que tu portes. Quelle plaie que tu sois si grand.
Le colosse grimaça, montrant tout l’enthousiasme que lui inspiraient ces emplettes en compagnie de Hael. Une fois le géant et le mage s’en furent allés, Laura déclara vouloir aller faire un tour et promit de les rejoindre au bateau plus tard, laissant seul-à-seul Albret et Eulalia.
-Qu’est-ce qu’il s’est passé avec Hael, demanda-t-elle sans préambule.
-Rien de particulier, répondit évasivement Albret. Il a été infect, comme à son habitude.
Eulalia scruta son visage de ses yeux bleus. Il sut aussitôt qu’elle se doutait de quelque chose et que cette affaire n’était pas terminée.
-Tu viens te promener avec moi ? lui proposa-t-elle. Je vais faire le tour du port.
Albret accepta.

Le port d’Hesselchta était proprement immense. Avant la Régence, il était le deuxième port le plus important d’Arkhaan, juste derrière Keiserhafen. Mais depuis il avait été délaissé au profit de Kongeswinder qui présentait l’avantage d’être à proximité des mines de Botomtêr et de ses précieux minerais. Toutefois, le port, même s’il n’était plus la destination principale des navires marchants appareillant de Keiserhafen, avait conservé sa taille titanesque. Hesselchta s’était construite autour de son port, l’englobait et le fermait au nord, par des entrepôts attenant au port de commerce, au sud par des maisons bourgeoises construite près du port de plaisance, pris en tenaille entre les deux se trouvait le port de pêche, situé jute à côté du marché.
Eulalia et Albret en firent le tour complet. Tandis qu’il traversait le port, jeune homme fut surpris de constater qu’il avait l’impression de déambuler dans trois endroits totalement différents.  Dans le port de commerce, des hommes de la carrure d’Elérick s’affairaient autour d’énormes navires. Le visage crispé, la chemise trempée de sueur, ils transportaient des paquets ou des caisses en se lançant, de temps à autre, des piques avant d’éclater de rire.
Après être arrivé au nord du port, ils revinrent sur leurs pas pour retourner au port de pêche dont ils étaient partis. Il y régnait toujours une bonne humeur pleine d’énergie et la proximité des quartiers marchants et résidentiels n’y était sans doute pas étranger. Des clients transportant des paniers débordants de victuailles croisaient des marins qui entraient ou sortaient des tavernes, tandis que les derniers pêcheurs déchargeaient leurs poissons encore frétillants ou bien rafistolaient, assis sur le pont de leur petit bateau de pêche, un filet abîmé sur des rochers.
Plus ils allaient vers le sud et plus les gens qu’Albret et Eulalia rencontraient portaient des vêtements chics qui changeaient des chemises, des bretelles, des casquettes de tweed et des grosses chaussures de cuir jusqu’ici rencontrées : les hommes arborant fièrement leurs moustache parfaitement taillées martelaient le pavé de leur chaussures étincelantes alors que les femmes parées de chapeaux, d’ombrelles et d’éventails faisaient tout pour être les plus discrètes possible. L’allure même des maisons changeaient : de modestes mais bien entretenues elles devenaient démesurément grandes, entourées de jardins vastes et fleuris. L’allure des bateaux changeait également, ce n’étaient plus des barques de pêcheur ou de massifs bateaux marchants mais d’élégants navires élancés comme des oiseaux de mer dont les voiles blanches repliées étaient les ailes de toiles éclatante. Ces bateaux à la coque luisante percée de hublots cerclés de cuivre devaient être destinés au transport de voyageurs.
Une fois cette promenade achevée, Eulalia emmena Albret s’asseoir sur un banc, face à la mer étincelante comme un miroir mouvant de lumière liquide. Albret respira de grandes goulées d’air marin, ferma les yeux et se laissa porter par le doux clapotis de l’eau, le cri des mouettes et la lueur tiède du soleil sur son visage. Durant tout le temps qu’avait duré sa promenade, l’image de cet homme qui l’épiait n’avait cessé de lui traverser l’esprit. Le souvenir de ce masque qui semblait se moquer de lui dansait sous ses paupières closes. La voix de la femme retentit de nouveau à ses oreilles, le mettant en garde contre les personnes qui souhaiteraient l’utiliser. Deux pièces de plus sur l’échiquier.
-Tiens regarde qui arrive, lança joyeusement Eulalia.
Albret ouvrit un œil au regard morose, Hael et Elérick marchaient vers eux, la mine aussi renfrognée l’un que l’autre.
-Oh non, gémit Albret.
-Vous n’êtes que deux, ou plutôt un et demi, aboya Hael. Où est passée Laura.
Albret feignit de le pas avoir remarqué le mage et continuait à profiter d’une des dernières journées ensoleillées de l’année.
-Elle a dit qu’elle nous rejoindra au bateau, répondit calmement Eulalia. Maintenant calme-toi, tu vas finir par attirer l’attention.
Hael respira longuement.
-Tu as raison, il serait fâcheux que nous nous fassions pincer maintenant. Il reste une demi-heure avant le départ, non ?
Eulalia confirma d’un hochement de tête.
-On peut peut-être y aller alors, maugréa Elérick, l’air contrarié.
Ils se mirent en quête du navire qui allait les transporter à Keiserhafen, ils ne mirent pas beaucoup de temps à le trouver tant sa taille le rendait aisément repérable. C’était un gigantesque trois-mâts carré à la coque peinte en un noir brillant dont les mâts aux voiles repliées pointaient victorieusement vers le ciel azuré où dansait dans le vent, accroché au sommet du mât, le pavillon de l’aigle argenté couronné sur fond bleu. Le pont du navire était relié aux quais par des passerelles en bois où avançaient déjà des voyageurs. Depuis le pont du navire, Laura leur faisait de grands signes de la main.
-Tu vois que tu n’avais pas à t’inquiéter, Hael, lança joyeusement l’elfe. Maintenant tout le monde à bord.
Ils se dirigèrent vers une passerelle et montèrent à bord du navire où ils furent réceptionnés par Laura. Ils décidèrent d’aller déposer sur le champ leurs bagages dans leurs cabines pour ensuite faire ce qu’il leur plairait. Hael alla se renseigner et obtint les clés des cabines.
-Une cabine à trois lits pour les hommes et une cabine à deux lits pour les femmes, annonça le mage en lançant une des clés à Laura. L’officier à qui j’ai parlé m’a dit que le voyage allait durer au moins deux jours après ça dépendra du vent. Sinon, l’hiver semble assez précoce cet année sur le Silbermark et les premières neiges ne devraient plus trop tarder donc attendez vous à une sacrée baisse du thermomètre.
Ils descendirent ensuite à la recherche de leur cabine, dans un dédale de couloirs lambrissés éclairés par des lampes à huile suspendues au plafond.  La cabine des hommes se trouvait près de la poupe, un unique hublot y laissait entrer la lumière terne du jour. Trois niches avaient été pratiquées dans les murs de bois et chacune d’elles contenait une banquette. Une petite table sur laquelle était posée une lampe à pétrole et ainsi qu’une chaise étaient installées sous le hublot. La pièce était exiguë et pas très accueillante mais au moins elle était propre.
-Je prends la couchette la plus éloignée d’Elérick possible, annonça Hael en laissant tomber son sac sur une banquette. Je ne tiens pas trop à être gêné par ses ronflements d’ours en hibernation.
Le colosse n’écoutait pas, il fixait les niches avec consternation.
-Comment veux-tu que je rentre là-dedans ? gémit-il. Je suis trop grand.
-Tu n’auras qu’à forcer, répondit placidement le mage.
Albret remarqua que les deux autres banquettes étaient superposées.
-Je prends celle d’en bas, dit Elérick. Comme ça, si je tombe je ne me ferais pas trop mal.
Albret se déchargea de son sac en se disant que le voyage allait être bien long jusqu’à Keiserburg, la capitale de l’empire d’Arkhaan, la ville où il était né et où se poursuivrait son voyage.

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[Fiction] Walvesblaeser : Livre I : Chapitre 7 (part.2)
« Réponse #138 le: dimanche 05 février 2012, 17:33:38 »
Livre I :
Chapitre 8 : Origine (partie 1)

Quand il eut terminé de s’installer, Albret se dirigea vers la porte de la cabine.
-Où est-ce que tu crois aller ? l’arrêta Hael.
-Sur le pont, répondit Albret. Je vais prendre l’air.
Il se dépêcha de quitter la pièce pour ne laisser aucune occasion au mage de protester et claqua derrière lui. Une fois dans le couloir, il souffla longuement, soulagé et comme si ce geste l’avait déchargé de des soucis qui pesaient sur ses frêles épaules, il s’avança d’un pas allégé vers l’escalier qui menait au pont. Il ne croisa personne dans les longs couloirs et il comprit pourquoi une fois à l’air libre : les passagers étaient amassés sur le pont en une foule hétéroclite de bourgeois en beaux habits, de commerçants en voyage et d’ouvriers qui partaient tenter leur chance à Keiserburg dans les nouvelles usines de la capitale. Tous se tenaient derrière la rambarde de bois et discutaient avec des proches restés sur le quai. Un homme en uniforme bleu marine s’approcha d’Albret, porta un sifflet en laiton à ses lèvres et y souffla de toute ses forces. Lorsque les deux notes suraiguës sifflèrent dans l’air froid, tous les marins du bateau se mirent en branle en même temps, comme une gigantesque machine dont chaque rouage parfaitement huilé s’imbrique dans un mécanisme d’une précision d’horloge. Ils couraient en tout sens, en se relayant les ordres, dénouaient des cordages, tournaient des manivelles, remontaient l’ancre, larguaient les amarres, hissaient les voiles. Le bateau commença à se mouvoir, et lentement s’éloigna du quai. Les « au revoir » et les « bon voyage » fusaient dans l’air alors que des passagers émus agitaient des mouchoirs blancs ou simplement la main. Le navire prit de la vitesse.
Une fois les adieux fait, le pont se vida peu à peu et il ne restait plus qu’Albret, les marins et quelques autres personnes qui, assis sur des bancs, contemplait la ville. Il s’approcha d’une rambarde et s’y accouda. Lentement, Hesselchta rétrécissait ; les toits d’ardoises, les grandes maisons du quartier bourgeois, le quartier marchand et le port de pêche, les immenses navires du port marchand, tout se fondait en une masse lointaine, la ville portuaire retournait à l’état où elle était apparut pour la première fois au jeune homme, le matin même : une ligne sombre dans le lointain, une ligne dominée par l’ombre floue des Monts Brumeux noyés dans les vapeurs bleues de l’horizon.
Albret s’oublia, il resta accoudé si longtemps qu’il perdit la notion de temps. Hesselchta n’était déjà plus visible et le continent où il avait grandi disparaissait à son tour, avalé par l’horizon d’un blanc d’albâtre. De gros nuages cotonneux poussés par le vent glacé avançaient paresseusement dans le ciel d’un bleu profond en projetant sur le miroir mouvant baigné de lumière de la mer leurs reflets immaculés.
Un courant d’air glacé entra dans le col d’Albret qui frissonna. Il sortit de sa torpeur et se rendit compte qu’il était incapable de dire combien de temps il était resté à regarder la mer. Le soleil commençait à décliner vers l’horizon et l’air se rafraîchissait.
Albret décida de retourner à la cabine, tout en espérant n’y trouver personne. Ce fut avec soulagement qu’Albret constata en poussant la porte de la cabine que celle-ci était déserte, Hael et Elérick devait être allé voir Eulalia et Laura dans leur propre cabine : il avait la cabine pour lu seul. Il referma la porte derrière lui avant d’ôter son manteau, de se déchausser et de s’allonger paresseusement sur sa banquette en soupirant d’aise.  Il saisit le livre que mademoiselle Lain lui avait offert et reprit sa lecture là où il l’avait interrompue.
Plus il avançait, plus il lui était difficile de décrypter ce qu’il lisait car les phrases surchargées de tournures lourdes et indigestes s’accompagnaient de schémas, d’équations, d’algorithmes et de glyphes dont le sens était justement révélé dans le texte et nourrissait les notions expliquées dans les pages suivantes. De plus, Albret se heurtait régulièrement à des mots dont le sens lui échappait totalement, ce qui l’empêchait d’extrapoler pour combler les trous béants qui parsemaient sa compréhension du texte.
Albret referma d’un geste rageur le livre et l’abandonna à côté de lui. Mademoiselle Lain l’avait surestimé en lui donnant ce livre, il était incapable de le traduire sans un bon dictionnaire et sans brouillon. Il mit ses mains sous sa tête avant de la laisser retomber sur son oreiller. Son regard d’abord fixé sur le plafond vagabonda dans toute la pièce, Hael et Elérick étaient partis en abandonnant leurs affaires en désordre : Elérick avait laissé ses gantelets modifiés, un carnet relié de cuir souple et un crayon traîner sur sa banquette –ce qui fit sourire Albret : quel usage pouvait en avoir quelqu’un d’aussi limité. Alors que seul un livre était resté entrouvert sur celle de Hael. Albret crut y voir un glyphe. Intrigué, Albret quitta sa banquette en traitant intérieurement Hael d’imbécile : n’importe qui aurait pu entrer dans la cabine et voir le livre et pour peu qu’elle ait un minimum de jugeote, elle aurait compris que le résident de cette cabine était un mage. L’étudiant saisit le livre et alors qu’il allait le refermer sèchement, il y jeta un rapide coup d’œil. Il remarqua qu’il y était question des systèmes glyptiques, exactement ce qui permettait à Elérick d’augmenter artificiellement sa force physique. Il n’y connaissait presque rien dans ce domaine, aussi fut-il happé par les mots. L’auteur de ce livre était vraiment plus doué que Temori pour s’exprimer : chaque phrase était d’une clarté et d’une limpidité de cristal, illustrée d’exemples parlants et de schémas clairs et précis. Albret lisait avec avidité, tournait les pages frénétiquement, dévorait les phrases, les mots, les virgules, absorbait leur sens comme une éponge et se les appropriait.
Il était tellement absorbé par sa lecture, qu’il n’entendit pas des pas se rapprocher dans le couloir, et lorsqu’Hael et Elérick entrèrent, ils trouvèrent le jeune homme assis sur le plancher, le livre entre les mains et l’air hagard de celui qui vient de sortir de ses rêveries étalé sur son visage. Tous restèrent figés comme des statuts, le regard d’Hael glissa lentement vers le livre, ses sourcils se froncèrent au ralenti, son teint vira au rouge.
Il ferma lentement la porte, en silence mais dès que le panneau fut clos Albret sentit une chaleur étouffante envahir la cabine la transformant en étuve, une force invisible força le jeune homme à se lever et à se tenir sur ses pieds. Hael fondit sur lui, une flamme de rage incandescente brûlait au fond de ses yeux sombres. Alors que le mage tenait son visage à quelques centimètres du sien, Albret se rendit compte que cette chaleur infernale irradiait du corps d’Hael. Quand un mage est sous le coup d’une émotion très forte, il arrive qu’il perde le contrôle de son ios et que cette énergie s’échappe de son corps en se manifestant, dans le cas des mages les plus puissants, sous forme physique, voire lumineuse. C’était précisément ce qu’il se passait, l’énergie du corps d’Hael s’échappait sous forme thermique.
-Espèce de misérable petit morveux, grinça Hael d’une voix tremblante de colère difficilement contenue. Qu’est-ce que tu croyais que tu faisais ?
Albret aurait presque sentit son corps se liquéfier autant sous le souffle ardent d’Hael que sous la peur qui le tenaillait. Il crut voir un éclat rouge sang vaciller dans les iris du mage.
-Réponds ! Comment oses-tu insinuer tes sales pattes d’Inaffilié dans mes affaires, répugnant cloporte ?
Une chose se révolta brusquement en Albret, il cessa de sentir la peur agiter ses entrailles ou la chaleur qui émanait d’Hael.
-Pardon ? répliqua Albret avec rudesse mais à voix basse. Vous avez laissé vos affaires traîné ! Ce livre était ouvert ! Il est écrit en aatarien moderne ! N’importe qui qui serait tombé dessus par hasard aurait compris que les occupants de cette cabine sont liés à la magie ! Foutu irresponsable, avez-vous idée de ce que cela aurait pu nous coûter à vous, à Eulalia, à Laura et à moi ? Et votre mission si capitale, vous auriez pu lui dire adieu ! Et tout cela aurait été de votre faute, parce que vous êtes négligeant en plus d’être seul et aigri, pas étonnant que personne ne puisse vous supporter !
Albret saisit le livre de mademoiselle Lain resté sur sa banquette.
-Excusez-moi, je vous laisse, lança-t-il à un Hael et à un Elérick pétrifiés. Et ne vous inquiétez pas, ce livre est en ancien aatarien, la majorité des personnes présentes sur ce bateau ne pourrait pas comprendre un traitre mot de ce qu’il y est écrit, ajouta-t-il en tapotant la couverture de son livre.
Albret quitta la cabine une nouvelle fois, et se rendit sur le pont. Ce ne fut que lorsqu’il foula les planches de bois du pont et qu’il sentit le vent froid du large s’engouffrer dans sa chevelure que le contre coup de la scène qu’il venait de vivre l’atteignit de plein fouet. Il avait tenu tête à Hael pour la seconde fois de la journée et pour la seconde fois, il l’avait laissé comme foudroyé. Toutefois il ne regrettait rien et il ressentait même un intense sentiment de satisfaction et de jouissance à avoir laissé Hael planté au milieu de la cabine. Un gloussement lui échappa même, puis un autre et encore un et peu à peu ses rires étouffés devinrent de plus en plus incontrôlables et se muèrent en fou rire. Plié en deux à se tenir les côtes par l’image mentale du terrible Hael Greif les bras ballant, la bouche entrouverte et le regard vide et bêbête. Des larmes finirent par jaillir de ses yeux et couler sur ses joues. Les quelques marins qui manœuvraient toujours lui lançaient des regards mi étonnés, mi amusés. L’un d’eux fut même assez charitable pour tendre au jeune homme un mouchoir afin de sécher ses yeux. Il réussit tout de même à se calmer mais c’était encore à demi hilare qu’il alla s’installer sur un banc qui faisait face à la mer.

Il commençait à faire vraiment froid et Albret ne portait qu’une chemise que le vent plaquait contre son corps svelte. Face à lui, le soleil commençait à prendre une teinte dorée et déversait sa lumière ambrée sur la mer d’un bleu d’encre en nappes soyeuses. De longs nuages orangés étalaient leurs formes effilées dans le ciel immense tandis que l’horizon se voilait d’épaisses volutes de brume grisâtre. Le navire glissait silencieusement à la surface de la mer aussi lisse et brillante que de l’huile mais qui se faisait le reflet du ciel s’éteignant alors que le soleil chutait derrière la muraille de grisaille qui opacifiait l’horizon. Les derniers éclats de l’astre agonisant tachaient de rose les brumes lointaines de l’horizon ainsi que la voûte céleste déjà  teintée d’un bleu doux.
Albret s’était calmé et ouvrit son livre en vérifiant que personne n’était dans les environs. Il décida de reprendre tout depuis le début. Il retourna à la première page et se plongea dans le décryptage du texte. Le texte lui sembla plus accessible, moins brouillon et il put enfin percevoir le fil rouge esquissé dans les premières pages. Il ne fut dérangé dans sa lecture que par un marin venu allumer une lampe à pétrole près du banc d’Albret qui ne se plaignit pas de cet apport de lumière. Le jeune homme commença à sentir la faim le tenailler, il ne portait pas de montre donc il ne pouvait savoir quelle heure il était, mais ce qu’il savait, c’était qu’il n’avait rien avalé depuis le matin et que son ventre vide le lui rappelait de plus en plus à renfort de gargouillis. Seulement, pour pouvoir se nourrir, Albret devait nécessairement retourner à la cabine mais l’idée de devoir affronter de nouveau Hael rendait préférable, à ses yeux, le coma hypoglycémique. Peut-être pouvait-il dormir sur le banc cette nuit, ça serait toujours mieux que de devoir essuyer de nouvelles insultes de la part de l’autre imbécile suffisant.
Albret se rendit compte qu’il relisait pour la troisième fois la même phrase, il marqua la page avant de refermer le livre.
La nuit était presque entièrement tombée, les dernières lueurs bleutées et dorées du crépuscule s’éteignaient à l’horizon. La mer n’était plus qu’une vaste étendue lisse et opaque qui ne faisait plus qu’une avec l’obscurité de la nuit. Les rares lumières allumées sur le navire faisaient des traînées brillantes sur la surface de l’eau noire comme du jais.
Albret entendit des pas s’approcher de lui mais au lieu des habituels marins qui allaient et venaient, ce fut Eulalia qui entra dans l’auréole de lumière projetée par la lampe au pétrole.
-C’était là que tu te cachais, dit-elle.
-Tu t’inquiétais ?
-Pas vraiment, répondit l’elfe en s’asseyant à côté d’Albret. Ce n’était pas comme si tu pouvais aller bien loin.
Albret hocha lentement la tête.
-Tu ne viens pas par hasard, n’est-ce pas ? ajouta-t-il. J’imagine que Hael a dû tempêter et te  dire ce qu’il s’est passé cet après-midi. Tu viens pour calmer le jeu ou me faire la leçon.
-C’est à peu près ça, mais tu te trompes sur un point : Hael me tiens en trop haute estime et est trop fier pour venir me confier certaines choses comme les instants où ses faiblesses sont mises à nu. À vrai dire il ne se confie jamais à personne sur ce genre de chose, c’est pourquoi aucun de nous ne sait vraiment qui est Hael Greif. C’est donc Elérick qui est venu à ses risques et périls me rapporter ce qu’il s’est passé dans la cabine.
Albret se rembrunit en fixant ses genoux pour éviter de croiser le regard déçu d’Eulalia.
-Albret, soupira-t-elle, qu’est-ce qui t’as pris de te montrer aussi…
-Agressif, la coupa le jeune homme d’un ton cassant. Ce sale type a fait des pieds et des mains pour m’arracher à mon foyer et à chaque fois qu’il s’adresse à moi, c’est pour me rabaisser, me rappeler que je ne suis…qu’à demi ce que je devrais être. Le seul avantage que j’avais à quitter l’Académie, s’était d’échapper aux incessantes humiliations d’une bande de sadique arriéré et voilà que je tombe sur un exemplaire de la pire espèce. Je ne vois donc aucune raison de lui faire des fleurs qu’il ne me fait pas lui-même.
-Tout de même, lui dire qu’il finira sa vie seul…
-Ne me dis pas le contraire, imbuvable comme il est, ce serait un prodige qu’il ait réussi à trouver quelqu’un. Et puis s’il est vraiment marié, j’enverrai une lettre à sa femme, promis. Il faudrait bien que la malheureuse sache que quelqu’un sait ce qu’elle endure et lui exprime son soutien.
-Albret, il n’est pas marié, aucun de nous ne l’est. Il est impossible de fonder une famille avec les contraintes que nous imposent nos modes de vie.
-Ah, j’en suis soulagé, il y a une justice en ce monde.
Eulalia lui lança un regard triste.
-Je ne pense pas que tu te rendes bien compte que Hael, bien qu’il soit arrogant, cynique, irascible, à la limite du détestable parfois, possède également une part d’humanité.
Albret eut une moue sceptique.
-C’est difficile à avaler, commenta-t-il. Mais bon, il faut croire que l’on est ce que l’on mange.
Eulalia eut un geste d’exaspération tandis qu’Albret affichait un sourire sardonique.
-Tu sais quoi, répliqua l’elfe. Tu es exactement comme lui, tout aussi féroce et caustique.
Le sourire d’Albret fondit lentement, il avait l’impression d’avoir reçu un coup de poing dans le creux de l’estomac. Il en eut le souffle coupé durant quelques secondes, incapable de répondre quoi que ce soit. Face à lui, Eulalia se mordit la lèvre, consciente de la gaffe qu’elle venait de commettre.
-Je ne voulais pas dire ça, je…
-Ca suffit, l’interrompit abruptement Albret. Je n’ai rien de comparable avec cet homme. Moi j’ai des raisons d’être comme je suis, je me défends contre ceux de son espèce qui pensent que je vaux moins qu’eux. Depuis mon enfance je déguste sans cesse, c’est bien suffisant pour me montrer hostile envers ceux qui, comme lui, ne me sentir que j’existe seulement à travers leur mépris.
Eulalia détourna le regard, gênée. Un silence lourd s’installa.
-Je connais très mal Hael, je l’avoue, reprit-t-elle à mi-voix. Mais ça fait longtemps que je le connais mal. Je l’ai rencontré il y a quinze ans, avant qu’il n’obtienne son doctorat, à vrai dire il venait tout juste de commencer à le travailler. Il était jeune à l’époque, il n’avait que vingt-trois ans mais il avait déjà beaucoup des traits de caractères qui le démarquent des autres : introverti, sarcastique, un peu colérique et particulièrement brillant, il n’était alors ni le cynique, ni le misanthrope arrogant qu’il est aujourd’hui. La première fois que je l’ai vu, j’ai senti que malgré les apparences quelque chose était brisé en lui, il émanait de lui une sorte d’aura de tristesse. Il a été intégré dans notre équipe et, en parallèle, il travaillait à son doctorat sous la direction d’une des plus grandes…spécialiste dans notre domaine : Wilhelmina Young. Hael a été son dernier élève et de l’avis de tous le plus brillant, mais il a dû subir l’enseignement de cette vieille femme aigrie et exigeante, sans cesse en train de critiquer son travail, de traquer la moindre faiblesse qu’elle pourrait exploiter pour le briser davantage. À son contact, Hael s’est peu à peu mué en cette personne au caractère tout aussi difficile que son ancien professeur. Toutefois, que tu le crois ou pas, malgré ce que cette vieille harpie lui a fait endurer, il reste un être humain avec ses failles.
Albret resta un moment à contempler pensivement Eulalia. Celle-ci resta silencieuse.
-C’était trop larmoyant, c’est ça ? finit-elle par demander.
Albret opina du chef en fermant les yeux.
-Ouais, ça a ruiné ton effet.
Albret continua à la fixer, il remarqua alors que c’était la première fois qu’il voyait Eulalia sans son manteau : elle portait une tunique à manches courtes dont la blancheur était parcourue de discrets réseaux de broderies vertes. Sa tunique descendant presque jusqu’à ses genoux étaient prolongé par un pantalon brun et des chaussures légères en cuir. Un pendentif en argent pendait à son cou et renvoyait le reflet des lueurs vacillantes de la lampe.
Eulalia surprit le regard d’Albret qui rougit.
-À ce que je vois, tu devais penser que nos manteaux ne faisaient qu’un avec nos corps, remarqua malicieusement l’elfe.
Albret préféra rester muet.

La nuit était totalement tombée, un quartier de lune projetait sur la mer un éclat blafard qui faisait tout de même luire la surface brillante de ce miroir d’eau sans fin ni fond. Mais ce qui attirait le regard en cette nuit claire, sans nuage, c’était la voûte nocturne. Il était très rare dans les Monts Brumeux de voir distinctement les étoiles la nuit et c’était la première fois depuis longtemps qu’il voyait un ciel nocturne aussi dégagé.
Le fond noir comme du charbon de l’infini était moucheté d’une myriade de minuscules points brillants comme de la poussière de diamant. Tous ne semblaient qu’être un petit trou dans la toile obscure tendue sur la voûte céleste. Mais ce qui émerveillait Albret plus que la vision de toutes ces astres, c’était les nuages de poussière bleue et violette dont les volutes évanescentes étaient éclairées par la lueur d’étoiles éclatantes. Un long ruban laiteux de taches luisantes traversait la voûte céleste de part en part. Mais au milieu de  ces lointains points scintillants, un brillait triomphalement d’un éclat bleuté en direction du nord.
-Le ciel est magnifique, commenta Eulalia à mi-voix, comme si un son un peu trop fort allait ternir l’éclat des étoiles. On peut voir le Sleipnir à merveille.
Albret dirigea son regard vers le nord, Sleipnir, le cheval céleste, luisait de tous ses feux. Là où devait se trouver la tête du cheval brillait la Riveis, l’étoile qui indique toujours le nord.
-C’est sûr que ce n’est pas toutes les nuits que l’on peut voir un ciel pareil, ajouta Albret sur le même ton.
Les nuages gris des Monts Brumeux avaient durant des années dissimulé à ses yeux toute l’étendue de l’univers derrière un voile qui se déchirait enfin. Maintenant tout cet infini était révélé à ses yeux, il pouvait presque saisir entre ses doigts la lumière des étoiles ou l’éclat des nébuleuses.
-Tu regrettes toujours d’avoir croisé notre route ? demanda Eulalia.
-C’est à voir, répondit laconiquement Albret. Tout dépend de la suite du voyage.
-Si la situation est aussi compliquée qu’elle y paraît, je t’assure que tu ne risques pas de t’ennuyer en notre compagnie. Cela fait plus de quarante ans que je travaille avec les Agents de l’Alliance, j’ai eu le temps de voir des drôles de trucs mais le casse-tête auquel nous faisons face est d’un genre nouveau. Les joueurs dans la partie se multiplient et je crains que ce ne soit que le début des ennuis. J’appréhende presque notre arrivée à Keiserburg.
Albret hocha gravement la tête.
-Quarante ans, répéta-t-il pensivement. Rappelle-moi ton âge, Eulalia.
-Je pourrais être ta grand-mère, j’ai soixante-dix ans, j’en aurais soixante-et-onze en avril, merci de me le rappeler.
Albret sourit.
-Sinon, tu crois qu’Elérick et Hael sont couchés ? J’aimerais aller dormir sans risquer de finir frit.
-Il est assez tard et la journée a encore été fatigante, je pense qu’ils sont tout les deux couchés à cette heure-ci. Et puis si tu entends Elérick ronfler à travers la porte, tu es sûr d’avoir la paix : Hael ne t’entendra pas rentrer même s’il est toujours éveillé.
Albret lui sourit avant de se lever et de lui souhaiter une bonne nuit.

À travers la porte de la cabine, il pouvait entendre, comme l’avait prévu Eulalia, les ronflements d’Elérick. Précautionneusement, il tourna la poignée et entra sur la pointe des pieds. Hael et Elérick s’étaient endormis en laissant une lampe allumée sur la table près du hublot. Albret se déchaussa et se déshabilla en silence et alors qu’il allait éteindre la lampe, il remarqua que le livre qu’il lisait l’après-midi même avait été laissé sur la table. Le jeune mage suspendit son geste ; il n’avait pas eu le temps de finir sa lecture et certains points étaient restés en suspens. Il jeta un regard inquiet à Hael, celui-ci dormait toujours. Il s’assit à la table, ouvrit le livre et reprit sa lecture. Malgré la fatigue, il resta longtemps à lire dans la clarté dorée de la lampe sans se rendre compte que Hael s’était réveillé et l’observait en silence. Quand il eut terminé sa lecture, Le jeune homme referma le livre et éteignit la lampe avant de rejoindre sa banquette. Il mit un peu de temps à s’endormir, ses pensées s’embrouillaient. Il ne cessait de repenser à tout ce qui lui était arrivé depuis une semaine : sa rencontre imprévue avec les Agents, la jeune fille du col et ses mystérieux supérieurs, les personnes qui cherchent à entrer de force dans les Chambres Glyphiques, l’homme masqué du marché, et cette mystérieuse femme qui l’a mis en garde. Les mots d’Eulalia ne prirent jamais autant de sens qu’à cet instant, depuis qu’il était lui-même entré dans le jeu, le nombre des adversaires n’avait cessé de se multiplier. Ils n’avaient fait que lui tourner autour pour le moment mais il redoutait l’instant où il faudrait leur faire face. Peu à peu sa conscience glissa dans la douceur réconfortante d’un sommeil sans rêve.

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[Fiction] Walvesblaeser : Livre I : Chapitre 8 (part.1)
« Réponse #139 le: vendredi 24 février 2012, 15:16:46 »
Livre I :
Chapitre 8 : Origine (partie 2)

Le voyage se poursuivit de façon assez monotone. Il y avait très peu de choses pour se divertir à bord. Cependant Albret ne s’en plaignait pas, ce farniente auquel il était peu habitué lui donnait la très agréable sensation d’être en vacances. Il n’était plus obligé de se lever aux aurores pour aller en cours ou bien crapahuter toute la journée dans la nature sauvage, au lieu de cela il dormait jusque vers neuf heure du matin. De plus, depuis la journée où ils avaient quittés Hesselchta, Hael ne lui avait pas une fois adressé la parole, ne lui avait pas même accordé un regard, l’évitait même. Ainsi Albret ne le voyait aux heures des repas, ce dont il n’était pas fâché. Albret passait son temps à lire paisiblement tandis qu’Eulalia, Laura et Elérick jouaient aux cartes, ne sortant que dans la soirée pour prendre l’air.
Ce voyage faisait presque oublier à Albret ce qui l’attendait à Keiserhafen, l’odieux régime de Grausam dans toute son ampleur.
Seulement un matin, Albret dut se rendre à l’évidence que cette trêve devait tôt ou tard toucher à sa fin. Ce matin là, Hael cessa de bouder dans son coin et reprit ses habitudes : il râlait et jetait à la figure de tout le monde une pluie de sarcasmes tranchants comme des couteaux.
Ce matin là, le ciel avait perdu sa limpidité et était obscurci par une épaisse couverture de nuages  grisâtres. Un froid intense mordait la peau et arrachait des larmes aux marins qui manœuvraient difficilement le navire de leurs mains rougies et engourdies. Eux qui d’habitude chantaient pour se donner du cœur à la tâche, n’était plus d’humeur à se divertir de leurs chansons. Ils n’étaient plus qu’à quelques heures de Keiserhafen, d’après Hael ils devraient y arriver dans l’après-midi.
Dans la cabine, la tension était si intense qu’elle en était palpable. Tous étaient muets mais les regards nerveux et les gestes brusques parlaient et trahissaient l’anxiété latente dans les esprits. Albret savait que dès qu’ils poseraient le pied à terre des yeux se poseraient sur lui pour épier le moindre de ses faits et gestes. Il avait l’impression de se jeter dans la gueule du loup, que le moindre faux-pas ou mouvement un peu suspect lui coûterait cher.
L’île principale de l’archipel du Silbermark fut en vue vers midi. Dès que la nouvelle arriva aux oreilles de Hael, celui-ci obligea tout le monde à se préparer à une arrivée qui n’arriverait pas avant une heure. Les muscles de sa mâchoire étaient totalement crispés, ses yeux roulaient dans ses orbites avec frénésie tandis qu’il faisait les cent pas comme un lion en cage. Une fois les bagages prêts, il les traina sur le pont. Une ligne sombre se détachait sur le fond du ciel grisâtre. Un frisson parcourut l’échine d’Albret quand il fut à l’air libre. Il releva frileusement son col tandis qu’Eulalia et Laura s’emmitouflaient dans des écharpes et des bonnets. Elérick enfila des gants en grelotant et gémissant qu’il avait horreur du froid. La forme déchiquetée de montagnes dentelées comme une lame de coutelas se détachait du ciel.
Lorsqu’Elérick demanda ce qui les pressait tant, Hael répondit sèchement qu’ils devaient arriver à Keiserburg le plus vite possible, du moins avant les premiers flocons, autrement ils se retrouveraient bloqués au milieu d’une lande déserte et enneigée. Eulalia susurra à l’oreille du mage qu’un tel empressement paraîtrait suspect aux yeux ubiquistes du Bucocit et qu’il devrait se modérer un peu. Hael admit à contrecœur qu’elle avait raison.
Ce fut néanmoins avec une anxiété grandissante qu’Albret vit Keiserhafen se profiler sur le rivage. Les souvenirs qu’il avait du port étaient très vagues, il se souvenait y être allé mais c’était comme s’il redécouvrait la ville. De grandes maisons de brique rouge et de pierre blanche, coiffées de toitures pentues en ardoise émergeaient de la grisaille, les silhouettes élancées de beffrois et de lanternes hérissés de flèches en zinc se mêlaient à celle des mâts de la foule de bateaux qui mouillaient dans les eaux métallique d’un port monumental. Albret remarqua alors une chose qui ne figurait pas dans les bribes de souvenirs qu’il avait du port : au fin fond de la ville, de hautes cheminées de briques crachaient des volutes de fumée sombre qui enveloppaient la ville d’un suaire terne. Ces hideuses colonnes masquées par leurs propres émanations juraient avec le décor fantasmagorique de cette ville tournée vers le ciel et la mer.

Une fois le navire amarré au quai et la passerelle installée, Hael s’empressa de mettre pied à terre pour chercher un moyen de gagner la capitale le plus vite possible, abandonnant les autres sur le pont avec leurs bagages.
-Quel goujat, commenta amèrement Laura. Il pourrait au moins descendre son sac lui-même. Elérick tu t’en charge.
-Certainement, quand c’est demandé si gentiment, grommela le colosse. Et pourquoi s’embarrasser d’un « s’il-te-plaît », ajouta-t-il en jetant le sac de Hael sur son épaule.
Ils descendirent sur le quai bondé de voyageurs et de dockers occupés à décharger les quelques marchandises entreposées dans la calle.
-On ferait peut-être mieux d’aller autre part, ici on est un peu dans le passage, suggéra Albret.
En effet ils étaient bousculés de toute part par des passants pressés, ils prirent leurs sacs et franchirent une chaussée traversée par des charrettes et des fiacres vers un côté où le passage était moins important.
Accoudé à un mur de brique, deux marins discutaient en fumant.
-Tu as entendu les nouvelles ? Ils vont construire une ligne de chemin de fer entre Keiserburg et Keiserhafen, disait l’un. La ligne entre Kongeswinder et Botomtêr a eu apparemment pas mal de succès et de nouvelles lignes vont être ouvertes.
Albret songea que ça n’avait rien d’étonnant, elle devait surtout être fréquentée par les prisonniers politiques.
-C’est pas un mal, répondit l’autre. Le trajet entre le port et la capitale sera plus rapide et plus confortable qu’en diligence mais bien entendu des braves gens vont encore mour…
Le marin s’interrompit lorsqu’il vit qu’Elérick l’observait. Son camarade se tourna à son tour vers le colosse, ils lui lancèrent des regards soupçonneux avant de s’éloigner en chuchotant.
-Sept, murmura Laura à Eulalia avec un sourire.
-Vous comptez quoi ? glissa Albret aux filles. Le nombre de personnes qui prennent Elérick pour un agent du Bucocit ?
-On comptait les sbires de Grausam en tapinois sur les quais mais ce n’est pas une mauvaise idée tiens, répondit Laura.
-Oh, c’est bon, grogna Elérick. De nous tous, celui qui fait le plus louche c’est Hael.
-À l’heure qu’il est, il doit être en train de terroriser un pauvre type qui n’a rien demandé à personne pour qu’il nous emmène à Keiserburg aux frais de la princesse, ajouta Eulalia.
-Pourquoi ? Nos liquidités ne sont pas illimitées ? demanda Albret.
-Si, mais si la note est peu trop salée, on se fera taper sur les doigts par la compta, expliqua l’elfe. Tiens revoilà Hael, justement.
Le mage revenait a grands pas, arborant la mine réjouie du prédateur qui a capturé sa proie.
-Tu as fait vite, fit remarquer Laura. Tu as trouvé quelqu’un ?
-Ouais, j’ai rencontré un charmant jeune homme qui va se faire un plaisir de nous conduire jusqu’à Keiserburg.
-Comment tu as fait ? demanda à mi-voix Elérick.
-Oh, tu sais donnant, donnant : je lui fais une fleur, il me fait une fleur.
-Combien ?
-Tout n’est pas histoire d’argent, tu sais.
Le colosse lui adressa un regard perplexe.
-Au lieu de me dévisager, on pourrait y aller avant qu’il ne se dégonfle et prenne la tangente.

Tandis qu’ils foulaient les pavés qui longeaient le port en avançant dans une foule compacte, Albret ne put s’empêcher de constater à quel point les gens semblaient différents de ceux croisés à Hesselchta. Leurs visages étaient tendus, maussades mais ce qui frappait le plus, c’était la peur et le soupçon qu’il y lisait. Les yeux des passants dès qu’ils se posaient sur lui le scrutaient avec anxiété, avant de détourner prestement le regard, comme s’ils craignaient qu’il pût lire en eux comme dans un livre. Le soupçon était d’autant plus visible dans les yeux qui observaient Hael et Elérick. Les paupières se plissaient légèrement comme pour essayer de voir quelque chose qui se trouverait caché sous leurs peaux. Les conversations se muaient en murmures à peines perceptibles et une sorte de mouvement de recul les faisaient tressaillir.
Albret était mal à l’aise parmi ces visages qui suintaient la terreur et la tristesse. Il avait l’impression que toutes les personnes qui l’entouraient se noyaient dans leurs propres esprits, asphyxiés par cette angoisse permanente que la mort, ou quelque chose de pire, allait s’abattre sur eux, et qu’ils ne pouvaient en parler à personne, ne faire confiance à personne. Ils pouvaient être trahis par n’importe qui, par leurs voisins, leurs meilleurs amis, leurs familles.
Lorsqu’ils arrivèrent sur la criée où les derniers clients achetaient les saumons et les harengs pêchés le matin même, Hael se dirigea vers un jeune homme d’aspect timide qui se tenait à côté d’une charrette.
Il devait avoir à peu près le même âge que Laura, peut-être un peu plus âgé. Il avait la même expression que toutes les personnes qu’Albret avait croisé à Keiserburg depuis son arrivé : celle de la peur contenue. Ses cheveux étaient bruns et son visage assez séduisant mais la grisaille des vapeurs qui s’échappaient des usines semblait s’être incrustée dans sa peau. Toutefois ce qui frappait le plus dans sa physionomie, c’était ses yeux. Des yeux incroyablement expressifs qui animaient son visage et reflétaient son âme, et ce qu’ils reflétaient, c’était de la tristesse.
-Tu es un monstre, Hael, murmura Eulalia si bas qu’Albret dut tendre l’oreille. C’est juste un gamin.
-La fin, justifie les moyens, je croyais que tu le savais mieux que moi, répliqua le mage sur le même ton. Je vous présente donc…C’est quoi ton nom, déjà ?
-Orell, répondit le jeune homme d’un air peu assuré.
-Voilà, Orell a donc la bonté de nous emmener avec lui à Keiserburg, et cela gratuitement. N’est-ce pas gentil de sa part ? Maintenant tout le monde monte et en route.
Avec un enthousiasme plutôt tiède, Laura esquissa un geste pour monter à l’arrière de la charrette.
-Hael, je crois que la place est déjà occupée par d’autres passagers, dit-elle mollement.
L’arrière de la charrette était effectivement occupé par plusieurs caisses de poissons conservés dans de la glace.
-Je suis désolée, mais je ne monte pas là-dedans, j’ai pas spécialement envie de sentir le poisson, ajouta-t-elle
-Arrête de faire la fine bouche, rétorqua Hael avec impatience. On n’a pas le temps de trouver un moyen de transport qui convienne à ton odorat délicat.
Laura rendit les armes et monta à contrecœur à l’arrière de la charrette suivie d’Eulalia, Elérick et Albret ; Hael lui s’installa à l’avant aux côtés d’Orell. La charrette se mit alors en branle.
Ils traversèrent le dédale des rues vers le nord de la ville, vers la porte de Keiserburg qui donnait sur la lande du Silbermark. Partout où il posait les yeux, Albret voyait l’influence du régime de Grausam, pas seulement dans les visages des gens. D’autres signes ne trompaient pas, comme les soldats de l’armée arkhaanaise postés à l’entrée de certains bâtiments, les silhouettes minces des cheminées des usines ou bien les affiches blanches et bleues représentant des ouvriers aux yeux rieurs et incitant à entrer dans la grande famille des hauts-fourneaux de Keiserburg. Albret comprit alors pourquoi Tara et Lodd avaient mis autant d’application à lui dissimuler ce qu’il se passait hors des murs de l’Académie, ils avaient tout fait pour lui épargner des soucis en plus de ceux que lui causaient les autres élèves.
Lorsqu’ils franchirent la porte de Keiserburg, Albret respira profondément, comme s’il était resté en apnée durant tout le temps passé à Keiserhafen. Il se laissa aller contre une caisse de poisson, indifférent à l’odeur passablement désagréable qui flottait jusqu’à ses narines.

Le temps passa et Keiserhafen disparut derrière l’horizon. Face à eux se dessinaient les formes acérées des montagnes du Silbermark, perdues dans des brumes grisâtres. Les roues de la charrette semblaient mystérieusement attirées par tous les cahots de la route interminable, si bien que les caisses de poissons ainsi que les passagers étaient sans cesse agitées de soubresauts. Albret laissait son regard vagabonder et se perdre dans l’infini âpre des landes, quelques arbustes rachitiques troublaient  la monotonie de cette étendue rase d’herbe et de bruyère d’un vert terne. Pas un des troupeaux de chevaux sauvages ou de bétail ne traversait ce désert battu par les vents, pas un oiseau ne se laissait porter par l’air glacé aussi immobile que les nuages d’un gris de plomb qui voilaient le ciel. Albret soupira, Keiserburg ne se profilait même pas à l’horizon. Le léger vent glacé qui faisait ondoyer l’herbe de la lande comme la brise fait ondoyer la mer tomba brusquement. Les brins cessèrent de s’incliner, les sabots des chevaux semblèrent même faire moins de bruit, un silence épais comme un brouillard tomba sur la lande.
Albret sentit un contact glacé sur le dos de sa main, mais lorsque son regard se posa sur celle-ci, il n’y avait qu’une goutte d’eau qui glissait sur sa peau. Il releva les yeux vers le ciel et vit alors les premiers flocons tomber.
C’était comme si des lucioles glacées tombaient des nuages gris en une danse extatique pour venir mourir sur la terre désolée. Albret ouvrit les mains pour recueillir dans ses paumes ces étoiles cotonneuses et éphémères qui s’évanouissaient comme un mirage de poussière dès qu’elles entraient en contact avec la peau, comme si leur pureté fragile était pervertie par le toucher d’un être mortel. Un manteau d’une blancheur immaculé commença de couvrir la lande, masquant les plantes ingrates et l’herbe folle.
C’était la première fois depuis plus de dix ans qu’Albret voyait de la neige et le contact des flocons sur sa peau lui rappelait des souvenirs qu’il croyait enfouis aux confins de sa mémoire, hors de sa portée. Des souvenirs des rues de Keiserburg sous la neige, des boules de neige façonnées à main nue, de l’odeur de la soupe à l’oignon qui pouvait consoler de toutes les peines. Des souvenirs des jours à l’orphelinat, des jours pas aussi tristes et ternes que l’on aurait pu le croire.
-Dis-moi, Albret, demanda Laura d’un ton qui, étrangement, n’était pas agressif. Keiserburg est bien ta ville natale, non ?
Le jeune homme cligna plusieurs fois des yeux avec surprise.
-Effectivement, confirma-t-il.
-Et…Tu te souviens bien de la ville ? poursuivit-elle.
Albret remarqua qu’un drôle d’éclat brillait dans ses yeux et qu’un sourire rêveur semblait s’être égaré sur ses lèvres.
-Eu…oui, assez bien, répondit-il, peu rassuré. Pourquoi cette question ?
-Oh, pour rien.
-Vous êtes originaire de Keiserburg ? demanda Orell, sous doute pour échapper au silence sépulcral de Hael.
Albret acquiesça en consultant du coin de l’œil Eulalia.
-Et qu’est-ce qui vous ramène à la capitale ? poursuivit le conducteur de la charrette, sans doute sans réfléchir.
À peine eut-il posé la question qu’un juron lui échappa ; il devait regretter d’avoir posé la question.
-Notre cher Albret s’apprête à entrer à l’Université Impériale de Keiserburg, répliqua Hael d’un ton doucereux.
-Il n’est pas un peu jeune ? laissa échapper Orell.
-C’est parce que le cher enfant est très précoce, répondit le mage sur le même ton d’une douceur agressive. Et il n’a pas volé sa place, je vous l’assure.
Le conducteur sembla se recroqueviller sur son siège tandis que le voyage se poursuivait en silence, sous la neige.

Les nuages commençaient à prendre une teinte bleutée quand ils arrivèrent à Keiserburg. La ville était bâtie sur une pente douce, au pied des montagnes du Silbermark, de fait il était possible de voir la ville dans son intégralité depuis la plaine. Toutefois la neige qui tombait de plus en plus fort occultait ce panorama époustouflant par un voile d’une blancheur immaculée. Ils longèrent les nouveaux faubourgs qui avaient poussés comme des champignons autour de la muraille d’enceinte de la ville. La route de terre battue qui traversait la lande était désormais pavée et serpentait dans les restes de verdure subsistant entre les hameaux de maisons identiques. Le mur de pierre blanche qui ceinturait la capitale impériale se rapprochait et Albret put commencer à discerner la forme familière de la Grande Porte de Keiserhafen par où circulaient des personnes et des marchandises en provenance ou à destination du port.
Lorsqu’ils franchirent l’arche gardée par pas moins de six soldats, Albret put constater que malgré le régime autoritaire de Grausam, les Keiserbougeois étaient fidèles à eux-mêmes : qu’il neige ou bien que la nuit commence à tomber, ils étaient dehors à se promener dans les larges avenues bordées d’arbres aux branches dénudées.
Orell, à la demande de Hael, les déposa dès leur entrée à Keiserburg. Albret vit Eulalia lui glisser au passage une poignée de pièces accompagné d’un clin d’œil.
-On fait quoi, maintenant ? s’enquit Laura, toujours boudeuse d’avoir été contrainte de voyager en compagnie de saumons et de harengs.
-Nous avons rendez-vous dans un café de la place de l’empereur Hadrian, répondit le mage. Ils doivent attendre notre arrivée depuis quelques jours.
Hael était assez vague dans ses propos mais cela était compréhensible, ils devaient se montrer prudents dans ce qu’ils faisaient ou disaient, les mouches de Grausam pouvaient être partout.
Une pensée jaillit soudainement dans l’esprit de l’étudiant.
-Un instant, la place de l’empereur Hadrian, c’est en plein cœur de la ville, on ne va tout de même pas y aller à pied, sinon on n’y est pas encore.
-Biensûr que non, répondit sèchement Hael, comme s’il énonçait une évidence. Nous allons prendre le tram.
Seul Albret ne lança pas à Hael un regard interdit ; il avait beaucoup entendu parler de cette innovation à l’Académie de la bouche d’étudiants dont les parents habitaient à Keiserburg. Le tram était une sorte de train qui fonctionnait à l’électricité et qui circulait exclusivement dans les rues de la capitale.
-Mais fonctionnera-t-il pas ce temps ? objecta Albret.
-Faisons confiance aux ingénieurs de notre cher régent, persifla Hael.
La neige, fort heureusement, avait du mal à tenir sur les trottoirs et sur la chaussée tant le trafic était important, aussi le tram fonctionnait-il normalement. Elérick, Laura et Eulalia observaient avec perplexité les rails incrustés dans les pavés des rues et les câbles suspendus entre les bâtiments, jusqu’à ce qu’une des voitures bleue et blanche passe sur ces rails en produisant un raclement métallique. Le tram s’arrêta à quelques mètres d’eux en produisant un léger crissement. Ils se hâtèrent de monter à son bord, d’acheter des tickets au contrôleur puis d’entrer dans la cabine. Il y avait assez peu de monde à l’intérieur et beaucoup de place libre. Elérick et Laura se laissèrent tomber lourdement sur une banquette en soupirant, tandis qu’Hael, Eulalia et Albret se tenaient debout en s’accrochant à des lanières de cuir qui pendaient du plafond. Le tram repartit.
Derrière les vitres légèrement embuées et l’écran de flocons qui virevoltaient en l’air, Albret redécouvrit sa ville natale.
Il voyait passer les façades des hôtels particuliers bâties en brique écarlate et en pierre blanche, décorées des milles sculptures qui soutenaient de leurs corps de calcaire des corniches et des balcons, leurs portes peintes percées par une vitre opaque et des arabesques de fer forgé auxquelles on accédait par des volées de marches fermées par une grille. Les toitures d’ardoise étaient blanches de neige et des coupoles des lanternes vert-de-gris dessinaient leurs silhouettes fantastiques derrière le voile des flocons. Mais Albret savait que derrière l’apparence ordonnée des grands boulevards plantés d’arbres aux branches nues et des vastes places pavées, Keiserburg était un dédale de ruelles, de vieilles bâtisses, de cours aux pavés disjoints, de cimetières abandonnés, de jardins en friche où dormaient des secrets, des mystères et des fantômes aussi vieux que la ville.
Le tram s’arrêta pour prendre de nouveaux passagers, Albret détacha brièvement son regard du spectacle de la ville. Le cœur d’Albret bondit soudainement lorsqu’il croisa le regard d’une femme qui venait de monter dans le tram. Il l’avait déjà vu dans un de ses étranges rêves qu’il faisait parfois. Ses longs cheveux bruns à l’exception d’une mèche blonde étaient noués en un chignon lâche et contrastaient avec la pâleur de son visage aux traits harmonieux au milieu duquel brillaient des yeux de la couleur de l’argent. Une étrange aura l’enveloppait comme un voile de mystère et faisait naître chez Albret un profond sentiment de malaise. Elle le fixait avec étonnement et le scrutait dans le moindre détail. Son regard s’arrêta sur sa poitrine. Albret chercha ce qui pouvait tant la fasciner et remarqua alors que le pendentif qu’il portait habituellement sous sa chemise se balançait sur sa poitrine au rythme des chaos du tram. Albret crut voir sur les lèvres de l’inconnue se former le mot « impossible ». Elle retourna son regard vers la figure du jeune homme et le dévisagea. Celui-ci, détourna le regard et croisa le visage d’Eulalia. L’elfe observait la nouvelle venue avec un mélange de stupeur et de méfiance comme si elle était face à une chose inconnue, étrange et potentiellement dangereuse.
Ils restèrent à se regarder en chien de faïence jusqu’à ce qu’ils arrivent à la place de l’empereur Hadrian. Hael rappela Albret et Eulalia à la réalité au moment ou le tram s’arrêta, ils descendirent alors du wagon, non sans avoir jeté un dernier regard à l’inconnue qui les suivait des yeux. Le tram reprit sa route, les laissant au cœur de la capitale impériale.

La place de l’empereur Hadrian avait été ainsi nommée en l’honneur de l’empereur Hadrian I, le grand-père de l’empereur Lonan III, l’empereur actuel. Pour avoir dirigé l’empire d’une façon remarquable durant tout son règne, une statue équestre en bronze à son effigie avait été fondue et placée au centre de la place qui avait pris son nom. La place était devenue un des lieux les plus célèbre de la ville pour ses cafés, ses pâtisseries, ses boutiques prestigieuses, la grande bibliothèque impériale de Keiserburg et le théâtre du Grand Hall. En outre le parc du Grand Hall et l’Université Impériale se trouvaient à deux pas de la place.
Ils traversèrent cette clairière au milieu de la forêt de brique et de pavé en direction d’un café à la vitrine embuée. Sous ses pieds, Albret pouvait sentir le marbre blanc qui pavait la place, sous la neige. Le visage noble aux traits doux de l’empereur Hadrian I fixait de ses yeux de bronze un point face à lui. Les bassins où en été, clapotait une eau claire, avaient été vidées à l’approche de l’hiver et attristait la vue par leur aspect désespérément vide. Le ciel avait désormais une teinte bleue sombre mais flamboyait à l’horizon des feux orangés du crépuscule.
Laura jeta un coup d’œil à la plaque de verre avant de se retourner vers Hael, l’air furieuse.
-Attends, tu ne crois tout de même pas que l’on va entrer dans ce café cossu alors que l’on pue la sardine avariée, lança-t-elle avec mauvaise humeur.
-Désolé pour toi et ton amour-propre, mais on y entre tout de même, rétorqua Hael d’un ton sans réplique.
Il poussa la porte du café qui fit tinter une cloche à l’intérieur, Albret sentit un courant d’air chaud lui frapper le visage. Il allait entrer à la suite de Hael quand il sentit une main se poser sur son épaule. Eulalia lui fit signe de rester avec elle. Elle fit signe à Laura de ne pas les attendre et dès que la porte du café se fut refermée, elle se tourna vers Albret.
-Dis-moi, Albret, commença-t-elle. La femme qui était dans le tram tout à l’heure, est-ce que tu la connais ?
Elle semblait assez troublée comme si elle venait de vivre quelque chose de perturbant, Albret la comprenait.
-Non, répondit-il. C’était la première fois que je la voyais.
-Avais-tu remarqué qu’elle t’observait avec beaucoup d’attention ?
Albret hésita un instant avant de hocher la tête.
-Pourquoi est-ce que tu me poses toutes ces questions ?
-Cette femme était une demie-elfe, je pouvais le sentir à l’aura d’ios qui l’enveloppait. Mais ce qui perturbe au plus haut point, c’est que son ios ressemblait un peu au tiens.
-Quoi, tu crois que je suis un demi-elfe ?
-Non, tu es un humain à part entière, j’en suis certaine. Mais, c’est juste que je ne comprends rien à ce que j’ai ressenti et que peut-être tu pouvais m’éclairer.
Albret secoua la tête négativement avant de se diriger vers la porte.
-Je ne comprends pas mieux que toi et plutôt que m’échiner à percer ce mystère, je préfère attendre qu’il s’éclaircisse de lui-même ou bien disparaisse, s’il n’est pas important. On a déjà suffisamment de problèmes comme ça et on en aura un en plus si on est à la bourre.
Eulalia sembla assez peu convaincue mais suivit tout de même Albret quand celui-ci entra dans le café.

Albret comprit tout de suite la réticence de Laura à entrer dans le café et lui-même commença de se sentir très mal à l’aise. Sur une moquette écarlate aux motifs compliqués de feuillages avaient été dressées des tables circulaires d’acajou verni autour desquelles étaient installés, sur des chaises rembourrées de tissu vermeil, des hommes et des femmes richement vêtus. L’air était chargé des arômes forts du café, du parfum sucré des pâtisseries, des effluves des flagrances des femmes et des rires et des conversations animées autour de tasses coiffées de crème chantilly et de cacao en poudre ou d’une assiette de gâteau au citron.
Albret se sentait en décalage au milieu de tant d’élégance et s’il le pouvait, il se fondrait volontiers dans le papier peint ivoire qui couvrait les murs.
Hael, Elérick et Laura se tenaient un peu à l’écart, loin des regards curieux d’éventuels espions de Grausam. Albret et Eulalia les rejoignirent, un serveur passa devant eux en faisant mine de ne pas les voir mais désigna du coin de l’œil une porte au fond de la salle qui devait mener à des salons privés. Hael hocha la tête de façon presque imperceptible et fit signe aux autres de le suivre. Ils poussèrent la porte qui menait à un petit couloir percé de multiples portes numérotées. Une d’elle s’ouvrit et une jeune femme à la chevelure rousse leur fit signe de venir. Ils se hâtèrent de franchir le seuil et dès qu’ils furent tous entrés, le panneau de bois se referma derrière eux.
Ils étaient effectivement dans un petit salon privé, sans fenêtre, éclairé seulement par la lumière dorée d’un lustre de cristal. Les murs, la moquette et le velours qui tapissait les sièges étaient d’un vert émeraude frais qui donnait à Albret l’impression d’être dans un écrin de mousse.
Trois personnes étaient déjà présentes : la jeune femme qui leur avait ouvert, un homme d’une cinquantaine d’année, élégant avec sa chemise blanche sous un gilet feuille morte et sa cravate grise. Son crâne planté de courts cheveux gris et bruns, sa moustache brune, ses yeux marron derrière des lunettes rondes passaient au crible tous les nouveaux venus, tout respirait le goût et le savoir vivre. Un homme d’une quarantaine d’année à la carrure d’athlète trop à l’étroit dans son costume noir, se leva d’une chaise et s’approcha d’eux. Ses yeux aussi sombres que sa chevelure désordonnée brillaient d’un éclat sarcastique au milieu de son visage tanné par le soleil.
-Tu es en retard Greif, tu aurais dû être là il y a au moins trois jours, lança-t-il d’une voix claire de ténor.
-Ravi de te revoir également, Gaertt, répliqua Hael.
-Te méprends pas, la seule personne que je suis ravi de revoir ici, c’est Eulalia, toi tu n’es qu’un sale dragon grincheux.
-Messieurs, votre petite joute peut attendre, il me semble, intervint l’homme aux cheveux gris d’une voix profonde et caverneuse. Nous avons d’autres affaires plus urgentes à régler.
-Vous avez raison, monsieur Hasel, admit Gaertt. Qu’est-ce que les Agents de l’Alliance désirent-ils dire à la Résistance ?
Albret réprima une exclamation de surprise. Ainsi il y avait des poches de résistance au régime autoritaire du régent.
-S’il-vous-plaît Maître Greif, dites-nous que vous venez nous annoncer que nous allons obtenir l’aide de Finlor et de Rôhlm dans notre lutte, supplia presque la jeune femme.
-Je suis désolé mademoiselle mais ce n’est pas de ça que nous voulons vous parler, répondit Eulalia. À vrai dire, nous sommes ici pour vous demander de l’aide. Nous aurions besoin que vous nous fassiez entrer dans le palais impérial. Nous devons impérativement nous entretenir avec l’empereur au sujet d’une affaire d’une importance capitale.
-Alors…Vous ne venez pas pour nous aider, conclut Gaertt avec déception.
-Je suis vraiment navré, mais Finlor se refuse toujours à toute ingérence dans les affaires arkhaanaise, répondit seulement Hael.
-Je crois que nous nous sommes tout dit, grinça froidement le résistant.
-Monsieur Gaertt, calmez-vous je vous prie, dit posément monsieur Hasel. Vous êtes un ancien membre de la branche arkhaanaise des Agents de l’Alliance, vous savez bien qu’ils ne prendraient pas le risque de se jeter dans la gueule de Grausam sans une bonne raison. Ecoutons ce qu’ils ont à nous dire avant d’agir de façon inconsidérée.
Gaertt, alla s’asseoir de mauvaise grâce sur une chaise et lança à Hael un regard amère qui devait être une invitation à poursuivre.
-L’affaire qui nous amène à Arkhaan est effectivement gravissime, pour répondre à la question par anticipation, nous ne pouvons pas vous en parler. Cependant l’empereur doit être informé de ce qu’il se passe au plus vite, c’est capital.
Monsieur Hasel lissa sa moustache d’un air pensif.
-Nous n’avons qu’un seul contact au palais, commença-t-il. Depuis que j’ai été contraint de quitter mes fonctions de majordome de la famille impériale, nous ne pouvons plus surveiller de près le jeune empereur et nous sommes obligé de faire confiance à cette jeune femme, même si ses motivations ne sont pas claires. Elle n’a, cependant, pas un accès direct à son Auguste Majesté qui est toujours entouré de gardes du corps tel que l’exige le testament de feu son père.
-Vous pensez à elle ? demanda la jeune femme.
-Ce n’est pas un peu risqué ? objecta Gaertt.
-Il n’y a pas d’autre option.
-Excusez-nous mais pouvez-vous nous éclairer sur vos réflexions ? demanda Elérick.
-Demain matin, vers huit heures, allez à la place impériale, dit Gaertt, comme s’il n’avait pas entendu le colosse. Notre contact devrait vous y attendre, elle devrait vous reconnaître.
Hael les remercia chaudement et alors qu’il allait prendre congé, l’ancien majordome le rappela.
-Maître Greif, savez-vous que le vingt décembre, l’empereur aura dix-sept ans ? demanda-t-il.
-Effectivement.
-Savez-vous ce que cela signifie ?
-Qu’il sera en âge de régner par lui-même et qu’il pourra congédier Grausam, s’il le désir.
-Nous prévoyons d’organiser un anniversaire surprise, pour l’empereur, ajouta Gaertt. Donc si vous vous décidez à participer aux réjouissances, sachez que ce café est notre quartier général, le patron est un de nos plus fidèles membres. Bonne chance à vous.
Hael opina du chef et quitta le salon, suivit par les autres.
-Qu’a-t-il voulu dire par « anniversaire surprise » ? glissa Laura à Elérick.
-Une insurrection, répondit Hael.

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[Fiction] Walvesblaeser : Livre I : Chapitre 8 (part.2)
« Réponse #140 le: lundi 19 mars 2012, 22:32:12 »
Livre I :
Chapitre 9 : Réminiscences (Partie 1)

Ils allaient quitter le café, quand Hael s’immobilisa brusquement. Il dit avoir oublié de demander un service à Gaertt et retourna au salon privé en leur intimant l’ordre de l’attendre dehors. Il revint cinq minutes plus tard avec un air songeur mais lorsqu’Eulalia lui demanda s’il allait bien, il dit que tout était pour le mieux.
-Ce que je vous propose, maintenant, c’est d’aller à l’auberge qui accepte à titre amical de nous héberger, dit Hael.
-Quoi déjà ? s’exclama Laura. Mais on n’a pas eu le temps de visiter la ville !
-Désolé, mais je ne suis pas d’humeur à te servir de guide, répondit le mage.
-C’est pas grave, Albret va m’accompagner.
Albret sursauta.
-Pardon ? Tu veux que je fasse quoi ? s’enquit le jeune homme, pensant que ses oreilles lui jouaient des tours.
-Que tu m’accompagnes, répéta la jeune femme avec un sourire radieux. Tu te souviens un peu de la ville tout de même ?
-Oui, enfin un petit peu.
-Alors il n’y a aucun problème.
-Le problème est qu’il ne sait pas où se trouve l’auberge, lui, intervint Hael. L’auberge de l’Ours Dansant, rue du dragon.
-C’est à côté de l’avenue du duc Soren, non ?
Hael ouvrit des yeux ronds de surprise.
-C’est exact, confirma le mage.
-Bon, alors c’est réglé, s’exclama jovialement Laura en saisissant le bras du jeune homme. Tu viens Albret ?
Ils s’éloignèrent alors en direction de la statue de l’empereur Hadrian I en laissant leurs sacs aux bons soins d’Eulalia et Elérick.
-Tu as accepté pour embêter Hael, n’est-ce pas ? murmura malicieusement Laura.
-Ça fait tellement de bien, je ne peux pas résister à la tentation, répondit Albret avec un sourire. Tu veux aller où ?
-Est-ce que tu connais la pâtisserie Keergeling ?
-Ouais, c’est à l’angle entre la place et le boulevard du Grand Hall.
La nuit était tombée sur Keiserburg et de l’obscurité du ciel épaisse et impénétrable comme celle d’un abysse tombait toujours la neige blanche. Quand elle passait dans l’aura de lumière des flammes au gaz des réverbères qui brûlaient à l’abri du vent dans leurs prisons de verre, alors elle se paraissait d’un éclat étincelant et tombait comme une fine poussière d’or sur les pavés.
Ils approchèrent de la boutique de Keergeling. Derrière la vitrine baignée de lumière, sur des petits cercles de papier blancs coupés comme de la dentelle, s’alignaient des macarons multicolores, des croissants dorés, des pains aux raisins luisants de sucre, des éclairs au chocolat, des tartes aux fraises, au citron recouvertes de meringue rousse, des mille-feuilles à la vanille, des génoises fourrées à la confiture. Albret salivait à la vue de ces gourmandises dont l’odeur filtrait parfois, portée par un courant d’air chaud, quand la porte s’ouvrait en tintant pour laisser passer des clients portant de petites boîtes en carton blanc. Il regarda en biais Laura et, l’espace d’un instant, il se demanda qui était la personne qui se tenait à côté de lui.
La Laura qu’il avait appris à connaître depuis les quelques jours qui séparaient leur rencontre était une jeune femme froide, distante, parfois agressive, voire sarcastique. Il avait, certes, eu l’occasion d’entrapercevoir dans ses yeux si glacé une flamme de compassion. Mais celle qui se tenait à côté de lui et regardait les pâtisseries étalées dans la vitrine avec l’émerveillement naïf d’un enfant lui était totalement étranger. Laura se mordait la lèvre inférieure avec envie, si elle pouvait toutes les manger, elle ne s’en priverait pas, ça se voyait à ses yeux. Toutefois elle semblait chercher quelque chose parmi toutes ces gourmandises qui devaient flatter autant le palais que la vue et quand ses prunelles gris-vert rencontrèrent de petits gâteaux ronds nappés d’un glaçage au chocolat, elle laissa échapper un « oh » de ravissement.
-Dis-moi, Albret, ces gâteaux là-bas sur le plateau en verre, ce sont bien des Délices de l’Impératrice ? demanda-t-elle d’une voix douce de petite fille.
-Oui, ce sont des génoises au chocolat fourrées de confiture d’abricot et nappée de chocolat. C’est délicieux à ce qu’il paraît.
-Tu n’en as jamais goûté ?
Albret rit jaune.
-Tu crois qu’un orphelinat a les moyens de payer de telles douceurs à ses pensionnaires.
Laura sembla méditer ce que venait de dire Albret puis elle se dirigea vers la porte de la pâtisserie.
-Attends-moi ici, d’accord, dit-elle avant d’entrer dans la boutique.
Albret la suivit des yeux à travers la vitrine. Elle fit la queue pour être servit, elle dit quelque chose à la vendeuse qui prit avec une pince deux Délices de l’Impératrice pour les placer dans une petite boîte en carton. Laura paya les pâtisseries avant de sortir triomphante de la boutique en brandissant sa boîte blanche.
-Alors, Albret, si on allait manger ces petites merveilles dans un coin peinard.
-Tu n’étais pas obligé, commença le jeune homme.
-Je t’en prie, ça aurait été bête que tu ne profites pas de cette occasion pour goûter ces délices. Alors, une idée ?
-Il doit y avoir des bancs dans le boulevard du Grand Hall.
Albret et Laura quittèrent la place de l’empereur Hadrian et se dirigèrent vers le boulevard. Ils y trouvèrent un banc situé au pied d’un réverbère. Ils chassèrent la neige qui s’y était entassé avant de s’y installer. Laura défit avec délicatesse le nœud qui fermait la boîte posée sur ses genoux. Elle l’ouvrit avec un respect presque religieux et saisit avec précaution une des pâtisseries. Posé sur une serviette en papier blanc, le Délice de l’Impératrice était examiné sous toutes les coutures comme un diamant par l’œil expert d’un joaillier. Puis Laura tendit le gâteau à Albret avant d’en prendre un autre. La jeune femme huma avec délice le parfum chocolaté du Délice de l’Impératrice puis le porta à ses lèvres en fermant les yeux. Albret l’imita, ses dents firent céder le glaçage qui fondit sur sa langue en libérant son arôme sucré et doucement amer. La génoise d’une légèreté aérienne caressait son palais tandis que le fondant sucré de la confiture d’abricot enchantait son goût : c’était sans doute la meilleure chose qu’il eût jamais mangé.
Laura dégustait sa pâtisserie avec recueillement. Elle finit par ouvrir les yeux et les posa sur Albret.
-Qu’est-ce qu’il y a ? Tu me regarde d’un drôle d’air, lui dit-elle avec surprise.
-C’est juste que tu as l’air très différente de d’habitude.
Laura éclata de rire.
-Je sais, le reste du temps je suis froide, distante et désagréable mais j’ai des circonstances atténuantes : ils sont trois, ils sont plus jeunes que moi, et ce sont mes frères. Ça forge le caractère. Et puis je n’ai pas vraiment eu une adolescence très épanouissante, sur ce point nous sommes très semblables. Quand on en bave trop, on n’est pas vraiment tenté de faire confiance au premier venu.
-Tu as trois frères ?
-Ouais et c’est moi l’enfant modèle de la famille, je ne sais pas comment font mes parents pour les supporter, surtout maintenant qu’ils sont adolescents. Heureusement qu’ils vivent à la campagne mais pas loin de Uelantar, ils peuvent se défouler un peu en nageant dans le lac de Cristal ou en se baladant en forêt tout en restant en contact avec la civilisation.
-Ils ne vont pas à l’Institut de magie ?
-Non, mes parents préfèrent les avoir à l’œil, c’est un mage qui vit un peu en marge du village qui leur enseigne la magie.
-Le sucre te délie la langue, à ce que je constate.
Laura soupira de satisfaction.
-Si tu savais à quel point je peux aimer la bonne cuisine. J’ai presque hurlé de joie quand j’ai appris que l’on devait venir à Keiserburg, la ville qui fait les meilleures pâtisseries, sucreries et pains d’Aatar. Je crois que ça fait resurgir la petite fille qui dort en moi.
Laura avala sa dernière bouchée avec délice.
-Et si on allait faire un tour au parc du Grand Hall, proposa-t-elle soudainement. Il doit y avoir personne maintenant et on pourra faire crisser la neige sous nos pieds.
-Tu es vraiment resté une gamine, commenta Albret.
Laura se leva d’un bond et tira Albret par le bras pour le mettre debout.
-Allez grosse feignasse, allons nous rouler dans la neige fraîche, lui dit-elle en riant.
Ils longèrent le trottoir jusqu’à faire face au portail de fer forgé qui fermait l’enceinte de grille et de pierre du parc. Ils traversèrent la chaussée et entrèrent dans le parc.
La neige avait déjà tout recouvert de son manteau de blancheur : les immenses arbres nus, les chemins de gravillon, les pelouses vertes, les bancs, les statues, les bassins asséchés pour l’hiver. Les réverbères, au milieu de la blancheur de la neige et de l’obscurité de la nuit, traçaient un chemin orangé parmi les flocons qui tombaient toujours abondement.
Laura et Albret restèrent un moment immobile à contempler cette forêt de glace et de silence avec le respect dû aux choses les plus tranquilles. Ils avancèrent à un pas plus modéré, faisant crisser sous leurs pieds la neige fraîche. Il y avait quelque chose de presque surnaturel dans la vision des flocons cotonneux qui chutaient sans bruit comme une pluie de cendre.
Soudainement, Laura éclata de rire et se laissa tomber dans la neige en entrainant avec elle Albret qu’elle avait saisi par le bras. Elle rit encore un moment puis se calma progressivement.
-Il ne neige presque jamais à Uelantar, dit-elle. Bien que les monts du Aissmark soient juste à côté, le climat y est trop doux.
Albret resta silencieux à contempler le ciel d’un noir de jais d’où tombait toujours la blancheur éclatante de la neige
-Il ne fait que pleuvoir là-bas. La neige est une joie dont je n’ai jamais pu profiter. Il arrivait plus souvent qu’il neige à Supringar, la ville elfique de Finlor où se situe l’Institut Royale de Magie. Mais là-bas non plus je ne pouvais pas savourer ce plaisir.
Albret crut percevoir des accents de tristesse dans la voix de la jeune femme.
-C’est curieux mais ce n’est pas la neige qui m’a le plus manqué durant ces années loin de Keiserburg, bien qu’elle arrive en très bonne position, commença le jeune homme Ce qui m’a le plus manqué, c’est l’orphelinat où j’ai passé mes premières années.  J’ai eu la chance d’être abandonnée dans un très bon établissement, j’y ai toujours été traité avec bonté. J’y avais même des amis, ils ne doivent même plus se souvenir de moi depuis le temps.
-Et…Est-ce que tu sais quelque chose sur tes parents ?
Albret se crispa brusquement, ses poings se fermèrent, ses traits s’assombrirent. Il sentit une colère bourdonnante affluer en lui, il la refoula aussitôt, comme il en avait l’habitude.
-Rien, répondit-il, absolument rien et je ne m’en porte pas plus mal. Je me moque éperdument de savoir qui ils sont ou pourquoi ils m’ont abandonné. Ils n’ont aucune espèce d’importance.
Laura ne posa pas d’autre question, sentant que le sujet était sensible. Elle regarda la neige tomber sur son visage tandis qu’elle jouait distraitement avec son écharpe de grosse laine couleur pêche.
-On ferait peut- mieux d’y aller, proposa Laura. Mais doucement, j’aimerais encore profiter de la neige.
Albret l’approuva, il se releva en chassant les flocons blancs restés sur son manteau puis aida Laura à se remettre sur pied. Elle ajusta son bonnet sur ses boucles brunes puis ils se dirigèrent vers l’une des sorties du parc.
Les rues près du théâtre du Grand Hall étaient bondées de personnes vêtues d’habits luxueux. Des mains gantées saisissaient celle chargées de bijoux de femmes pour les aider à descendre des fiacres qui s’alignaient sur la chaussée pavée. Il devait y avoir une représentation ce soir-là. Albret et Laura passèrent devant eux sans prêter attention aux regards méprisants de ces quelques notables qui s’étaient vendus à Grausam pour conserver leurs fortunes. De retour sur la place de l’empereur Hadrian I, ils purent constater la foule qui s’amassait devant le parvis du théâtre, prêts à y entrer. Alors qu’ils fendaient la masse compacte d’habit noirs et de robes couvertes de fourrure, Albret entendit que l’on donnait un nouvel opéra dirigé par le nouveau chef d’orchestre du théâtre, l’ancien ayant refusé de jouer devant le Régent qui serait présent lors de la première.
Ils s’éloignèrent de la foule en direction d’un boulevard perpendiculaire à celui où passait le tram. Les rues étaient désertes, les boutiques fermées, seuls quelques cafés étaient encore ouverts et projetait sur les trottoirs enneigés une lumière dorée. Ils bifurquèrent dans une grande avenue : l’avenue du Duc Soren, le frère de l’empereur Hadrian. Soren de la maison des Jansen-Bergson était un grand amateur d’art et avait contribué en grande partie à la fondation du Musée du Pavillon situé à côté du palais impériale, dans une ancienne extension des jardins du palais. Aussi apprécié que son jeune frère auquel il avait cédé le trône, une des plus belle avenue de Keiserburg avait été nommée à sa mémoire. Une rangée d’érable s’alternait aux réverbères sur chaque trottoir de cette artère très fréquentée en été.
-Je me demandais, commença Laura. Comment se fait-il que tu te rappelle si bien de ce quartier, je croyais que tu n’avais pas remis les pieds à Keiserburg depuis au moins dix ans ?
-C’est le cas, répondit le jeune homme. Mais c’était dans ce quartier que se trouvait mon orphelinat.
-Dans ce quartier chic ?
Un sourire énigmatique étira les lèvres d’Albret.
-À Keiserburg, les façades des grandes avenues sont comme des masques de carnaval : derrière le faste, ils cachent bien des mystères. C’est le cas de cette avenue. Viens, tu vas voir de tes propres yeux.
Albret scruta la façade de deux hôtels particuliers et trouva ce qu’il cherchait. Entre les deux imposantes bâtisses aux murs chargées de sculptures et d’élégantes fioritures, un mince espace s’enfonçait dans une obscurité à l’abri des lumières de la ville. Le jeune homme s’y enfonça d’un pas assuré, suivi par Laura. Les murs recouverts de pénombre était de brique nue, lézardés à plusieurs endroits. Sous la neige, les pavés étaient disjoints. Ils arrivèrent dans une ruelle à peine plus large que le passage qu’ils venaient d’emprunter. Bordée de mur d’où débordaient des buissons mal taillés et des ronces coiffée de neige, la ruelle serpentait derrière les grandes maisons de l’avenue.
Albret s’approcha d’un portail verrouillé par des chaînes cadenassées et invita la jeune femme s’approcher. Derrière la grille que la rouille rongeait, on pouvait deviner les vestiges d’un jardin désormais en friche ainsi que la silhouette fantomatique d’une vieille bâtisse.
-Un peu avant que je quitte l’orphelinat, je suis venu ici avec quelques amis. L’un deux qui était plus âgé que nous de quelques années avaient entendu des rumeurs sur la maison qui se trouve de l’autre côté de cette grille. Les portes et les volets toujours clos, jamais personne n’y entre ou en sort, le jardin laissé à l’abandon ; on pourrait croire que la maison a été abandonnée. Seulement on voit souvent la lumière de bougies vaciller entre les lames de bois des volets ou la cheminée fumer comme si un habitant y faisait du feu. On raconte que c’était la demeure d’un riche couple sans enfant à cause de la stérilité du mari. Frustrée, la femme trompa son mari et tomba enceinte, elle tenta bien d’abord de dissimuler sa grossesse à son mari mais la fausse couche qu’elle fit la trahit. Son mari apprit l’infidélité de sa bien-aimée et de désespoir se donna la mort. Sa femme, rongée par le remord, congédia tous les domestiques et se cloitra dans sa maison désormais vide avec pour seule compagnie le souvenir de sa faute. Plutôt éloignée de l’image bien propre des boulevards, n’est-ce-pas ?
Laura acquiesça.
Ils continuèrent leur cheminement à travers la ruelle. Parfois Albret s’arrêtait pour raconter une anecdote sur une maison où une place.
-Chaque recoin de la ville a une histoire, dit Albret en sortant de la pénombre de la ruelle pour la lumière presque aveuglante des avenues.
-Nous voilà, rue du dragon, ajouta-t-il. Il ne reste plus qu’à trouver l’auberge.
L’Ours Dansant était une bâtisse assez modeste mais pas pour autant insalubre. Sa façade de pierre blanche simple promettait un établissement respectable, sans prétention. Une enseigne représentant un ours dressé sur ses pattes arrière oscillait lentement, suspendue à sa potence.
Ils poussèrent la porte de l’auberge et furent aussitôt accueillis par un homme d’une cinquantaine d’année que la calvitie et l’embonpoint vieillissait encore plus.
-Bonsoir, je suis réellement désolé de vous le dire mais nous sommes complets pour la nuit, leur annonça-t-il d’un ton morne depuis son comptoir situé juste à côté de l’entrée.
-C’est-à-dire que nous sommes avec monsieur Greif.
-Ah, vous êtes les personnes qui devaient venir lus tard. Veuillez me suivre.
L’aubergiste quitta son comptoir après avoir saisit un trousseau de clé. Il les guida vers un escalier de bois qui montait en colimaçon vers les étages supérieurs. Ils s’arrêtèrent au premier étage et passèrent une des trois portes qui s’alignaient sur le palier.
Ils entrèrent dans un minuscule salon aux murs de pierre nue, le parquet était couvert de vieux tapis, de fauteuils et de sofas. Assise en tailleur face à un feu de cheminée, Eulalia retendait la corde de son arc tandis qu’affalé sur un divan, Elérick griffonnait dans son carnet. Ils avaient tout les deux abandonnés leurs manteaux de cuir. Eulalia portait la même tenue que la dernière fois qu’Albret l’avait vu sans son manteau. Quant à Elérick, il portait une chemise verte dont les manches s’arrêtaient aux coudes ainsi qu’un pantalon beige.
Lorsqu’elle entendit la porte s’ouvrir, l’elfe releva les yeux vers les nouveaux venus.
-Merci de les avoir monté, Fil’, c’est gentil à toi, le remercia-t-il.
-Je t’en prie, Eulalia, c’est toujours un plaisir de te rendre service à toi, Hael ou Fryjdrichas, répondit l’aubergiste d’un ton jovial avant de refermer la porte.
-Fryjdrichas ? répéta Laura.
-C’est le prénom de Gaertt, curieusement il préfère qu’on l’appelle par son nom de famille. Il a pourtant un prénom magnifique.
-C’est vrai on se demande pourquoi, persifla Elérick.
-Et c’était bien votre virée en ville ? s’enquit l’elfe, ignorant totalement le colosse.
-Super, on est allé chez Keergeling acheter des pâtisseries puis on a fait un tour au parc du Grand Hall ensuite Albret m’a fait visiter le Keiserburg secret. D’ailleurs, ça te tenterait d’aller faire un tour dans un café demain, Albret ?
Elérick ricana.
-Il est pas un peu jeune pour toi, Laura, lança-t-il. Si Hael était là, il s’en donnerait à cœur joie.
-Hael n’est pas là ? demanda Albret qui se délestait de son manteau.
-Non, il est sorti faire on ne sait trop quoi, expliqua Eulalia. Il a dit de ne pas l’attendre. Au fait Laura qu’as-tu fais de ta lance ?
-Elle est dans mon sac, démontée. Je n’arrive toujours pas à croire que l’on réussi à faire passer un arc, une épée et une lance sans qu’ils se rendent compte de quoi que ce soit. Pourquoi ?
-Demain, si les choses se passent mal, il serait peut-être préférable que tu l’aies sur toi.
Tandis que les deux femmes planifiaient un plan de secours en cas d’échec, Albret remarqua une porte au fond du salon, il se dirigea vers elle.
-Ce sont les chambres, dit Elérick en réponse à l’interrogation muette d’Albret. Celle des hommes est à droite. J’y ait déposé ton sac.
-Merci, je vais prendre un bain et me coucher.
-La salle de bain est au fond, ajouta Eulalia. Bonne nuit.

Albret prit un rapide bain avant d’aller dans la chambre. Il ne se donna pas la peine d’allumer la lumière et alla se glisser dans le lit sur lequel avait été posé son sac. Il resta longtemps à fixer le plafond noyé dans l’obscurité. Il ne bougea pas lorsqu’Elérick entra dans la chambre sur la pointe des pieds avant de se laisser tomber sur son lit.
Son arrivée à Keiserburg réveillait en lui une foule de souvenirs dont il ne soupçonnait pas l’existence. Tous se bousculaient dans sa tête et peu à peu tous ces fragments se rassemblaient pour former une mosaïque de souvenirs. Le reflet d’une Keiserburg radieuse sous son manteau de neige et de mystère remonta des profondeurs obscures de sa mémoire. Une ville, capitale d’un empire sur la voie du changement, dirigée par un homme en qui ses sujets avaient confiance. La Keiserburg qu’il avait redécouvert était comme l’image déformé de la ville qu’il avait connu. Une ville meurtrie où régnaient la peur et l’odeur âcre du charbon que l’on brûlait dans les manufactures où des innocents mettaient leurs vies en jeu pour une poignée de pièce. Les rues et les maisons étaient les même mais l’influence d’un seul homme avait mutilé cette ville autrefois si belle.
Albret sentit naître en lui un profond sentiment de haine envers Vlad Grausam, celui qui avait transformé Arkhaan en cet enfer sans pitié et sans liberté où la moindre opposition était réprimée sans pitié.
Albret finit par s’endormir, les poings serrés de colère contenue.

-Debout tout le monde, claironna Hael. Aujourd’hui notre tuile quotidienne est la neige. Elle bloque la totalité des voies de tram qui ne peuvent plus circuler. Donc si on veut être à l’heure pour notre rendez-vous il va falloir aller très vite.
Albret ouvrit un œil vitreux qu’il pointa vers Hael.
-Je ne vous serais d’aucune utilité, allez-y sans moi, grogna-t-il d’une voix pâteuse.
-Pas question, tu viens avec nous, trancha le mage en rejetant la couverture d’Albret. Maintenant bouge-toi, grosse limace. Il est six heures du matin et on doit être sur la place impériale dans deux heures.
Albret fut heureux de constater qu’Elérick semblait aussi enthousiaste que lui. Tandis qu’il attachait ses cheveux, il ne cessait de bougonner qu’il détestait la neige et qu’il en avait marre. Eulalia et Laura n’étaient pas plus fraîches et disposes qu’Albret et Elérick. Malgré leurs suppliques, Hael leur refusa même le droit de prendre un petit-déjeuner et les traîna presque dans la rue.
Il faisait toujours nuit sur Keiserburg. Il avait cessé de neiger mais un épais manteau blanc couvrait le sol et montait jusqu’à mi-mollet. Un silence parfait régnait dans la ville, aucun souffle de vent ne venait pousser l’épaisse couverture de nuages noirs qui occultait le ciel nocturne. Sous l’éclat doré des flammes au gaz des réverbères, aucune trace de pas ne souillait la neige immaculée.
Ils gagnèrent à grande peine la place de l’empereur Hadrian I puis ils prirent le boulevard de l’Arche. Au fur et à mesure qu’ils remontaient l’artère, le ciel s’éclaircit et prit une teinte bleutée. Face à eu se profilait la place impériale et le palais impérial.
Le palais avait une forme de « u » anguleux dont les deux ailes encadraient un jardin magnifique malheureusement dissimulé aux yeux des passants par l’enceinte du « u ».  Depuis la place impériale, on ne pouvait voir que la partie centrale du palais mais déjà sa beauté émerveillait.
La façade d’albâtre dans laquelle avait été incrustée d’immenses plaques de marbre bleu contrastait avec la blancheur de la neige. Les hautes fenêtres qui la perçaient étaient encadrées par de petites colonnes qui soutenaient des frontons triangulaires auquel faisaient échos celui qui dominait toute la façade et semblait servir de base à une coupole dorée. Quelques marches conduisaient à une double porte d’acajou que surplombait le balcon où l’empereur faisait ses allocutions. Des bas-reliefs en albâtre représentants des jeunes filles dansant avec grâce ornaient les abords des fenêtres du quatrième et dernier étage du palais, les fenêtres des appartements impériaux.
Lorsqu’ils arrivèrent sur la place impériale, il était presque huit heures, et de nombreux gardes vêtus de noirs faisaient déjà des taches sombres sur la neige devant la porte du palais. À gauche du palais auquel il était accolé, le Musée du Pavillon se dissimulait derrière un bouquet d’arbres aux branches nues.
Ils s’arrêtèrent au centre de la place déserte et attendirent. Lorsqu’au loin une cloche dans un beffroi sonna huit heures, les portes du palais s’entrouvrirent. Une forme enveloppée d’un long manteau se faufila hors du palais et se dirigea vers eux. De la main gauche elle serrait son manteau pour le fermer tandis que de la droite elle retenait les pans d’une robe pour ne pas les laisser traîner dans la neige. Plus elle s’approchait plus la figure de Laura sembla se décomposer.
-Hael, pince-moi, je dois rêver. Cette personne c’est…balbutia-t-elle. C’est impossible.
-Pourtant je crois bien que c’est elle, c’est à n’y rien comprendre, répondit Hael qui semblait pourtant tout à fait serein. Tout ça présage de gros ennuis.

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[Fiction] Walvesblaeser : Livre I : Chapitre 9 (part.1)
« Réponse #141 le: dimanche 08 avril 2012, 18:26:31 »
Livre I :
Chapitre 9 : Réminiscences (Partie 2)

Leur contact était une jeune femme d’une vingtaine d’années, elle était très grande et élancée et malgré la neige qui entravait ses pas, elle se mouvait avec une certaine grâce. Sa peau avait la teinte et l’aspect velouté de celle d’une pêche, cependant sa longue chevelure torsadée coiffée en arrière avait un curieux éclat bleuté. Ses iris bleus comme un océan sous l’éclat d’un ciel d’été brillaient au milieu de l’ovale de son visage aux traits raffinés et séduisants.
Un sourire radieux éclairait ses lèvres vermeilles et découvrait des dents éclatantes comme de la porcelaine.
Sous son manteau sombre enfilé à la hâte, on pouvait apercevoir une robe en satin gris perle assorti à une parure d’opale et à une paire de boucle d’oreille en perle qui pendait à ses oreilles légèrement pointue.
Cette femme était indubitablement d’ascendance elfique et ne tentait même pas de le cacher, chose exceptionnelle en sachant la méfiance des Sans-Pouvoir à l’égard des elfes ou demi-elfes.
-Laura ! Si tu savais comme je suis heureuse de te voir ! s’exclama-t-elle d’une voix douce et chaude.
Elle prit Laura dans ses bras gracilles tandis que la jeune Finloroise affichait toujours un air de stupeur extrême.
-Scylia ? réussit-elle à articuler. Mais comment es-tu arrivée ici ? Je veux dire…
-Oh, c’est une très longue histoire absolument passionnante…
-Que nous n’avons pas le temps d’écouter, l’interrompit sèchement Hael.
Tous se figèrent de surprise, y comprit la joviale jeune femme. Hael la fixait les sourcils froncés et les bras croisés comme s’il tentait de déchiffrer un quelconque message inscrit dans le sourire de la jeune femme. Néanmoins la stupeur s’effaça rapidement du visage de Scylia où se dessina un nouveau sourire éclatant.
-Vous avez raison Maître Greif, approuva-t-elle. Je dois modérer ma joie de vous revoir, Laura et vous. Vous êtes ici pour une bonne raison. Je vais vous faire entrer dans le palais, suivez moi.
Scylia se dirigea vers la grande porte du palais, suivie par les Agents. Cependant, tandis qu’ils s’approchaient du double panneau encadré par des gardes à la posture rigide, Albret se demandait ce qu’il se passait dans la tête de cette inconnue. Jamais on ne les laisserait entrer comme ça.
-Eulalia, ce ne serait pas plus prudent de passer par une entrée dérobée ? murmura-t-il à l’elfe. Ce palais n’est pas un moulin, on va se faire jeter dehors.
-Grausam est un grand paranoïaque, les entrées secondaires sont encore mieux gardées que la principale, répondit-elle sur le même ton. On devrait plutôt faire confiance à cette Scylia.
Albret eu une moue peu convaincue, cependant il n’ajouta rien.
Ils atteignirent la porte et conformément aux prévisions d’Albret ils furent immédiatement arrêtés par des gardes sortis du même moule qu’Elérick.
-Désolé, vous ne pouvez pas entrer, il vous faut montrer un titre de noblesse ou bien une autorisation spéciale de l’intendance, déclara l’un des gardes postés à la porte d’un ton abrupte.
-Ils sont avec moi, Jurill, c’est bon, dit paisiblement Scylia.
-Désolé, mademoiselle Weseltenne, je ne peux pas faire d’exception, pas même pour vous.
-Ecoutez, Jurill, poursuivit l’étrange jeune femme d’un ton plus ferme. Ces personnes sont ici pour traiter d’une affaire très importante, je me porte garante si vous voulez. J’imagine que ça devrait suffire…N’est-ce pas ?
Ce « n’est-ce pas » prononcé de façon si appuyé mit Albret très mal à l’aise. On aurait dit une menace.
-Oui…Certainement, balbutia Jurill.
-Merci, vous êtes bien aimable, répondit Scylia sur un ton jovial.
Tandis que les gardes s’écartaient pour les laisser passer, Albret échangea un regard incrédule avec les autres membres du groupe. Mais qui était cette femme qui faisait ployer les inflexibles gardes du palais ?
Ils franchirent la grande porte sans rencontrer la moindre résistance et se trouvèrent ainsi dans le vestibule du palais impérial.

La surprise d’être entré si facilement laissa rapidement place à l’émerveillement devant la splendeur dissimulée derrière les murs du palais.
Le vestibule atteignait déjà des proportions étonnantes. Il s’étendait sur les quatre étages du palais et était éclairé par des torrents de lumière terne qui coulaient de fenêtres pratiquées autour de la coupole et se déversaient sur le dallage de marbre blanc. La lueur crépusculaire de quelques rares chandelles mourantes sur des lustres de cristal faisaient des taches flamboyantes dans la pénombre bleutée du vestibule. Un tapis bleu traversait le dallage de marbre jusqu’au centre du gigantesque vestibule où il se séparait en trois. Un continuait sa route tout droit jusqu’à une double porte d’acajou sculpté tandis que les deux autres, partaient respectivement à gauche et à droite pour guider les pas des visiteurs jusqu’à deux escaliers qui se rejoignaient à chaque étage et montait jusqu’au sommet du palais.
Le vestibule était totalement désert aussi tôt dans la matinée. Le silence du palais encore endormi était absolu comme si la neige les isolait du bruit de la ville pourtant  toute proche.
Scylia les mena vers la double porte d’acajou qui conduisait à une pièce beaucoup plus large que longue puisqu’une trentaine de pas seulement les séparaient du mur d’en face alors qu’il leur faudrait sans doute le quintuple pour atteindre les murs qui se trouvaient à leur gauche ou à leur droite. Scylia leur annonça qu’il s’agissait de la salle de bal. Le sol couvert était d’un parquet aussi brillant que les vitres des hautes fenêtres qui couvraient tout le mur leur faisant face. Derrière le voile de buée qui les couvrait on pouvait distinguer le jardin enneigé avec ses érables dénudés, ses roseraies, ses bancs et ses pelouses. Tout y était recouvert d’un manteau éclatant. Des fenêtres tombait la même lumière fade qui donnait un aspect fantomatique et désolé à cette immense galerie sans doute si brillante les jours de réception avec ses lustres de cristal étincelants, ses boiseries couleur crème aux reliefs dorés et son plafond à caissons où étaient peintes les armoiries impériales.
Scylia les emmena vers la gauche de la salle de bal où ils franchirent une porte qui les fit pénétrer dans un dédale de couloirs, d’antichambres et de cabinets. Pas une seule fois, ils ne croisèrent quelqu’un, pas un noble, pas un soldat, pas un domestique : c’était à croire que toute l’aile gauche du palais avait été désertée. Albret commença à ressentir un profond malaise à franchir ses immenses pièces vides comme des coquilles abandonnées d’un passé autrefois radieux.
Ils finirent par atteindre une petite antichambre située à l’extrémité de l’aile. Ils furent presque surpris d’y rencontrer pas moins de sept hommes alignés contre le mur qui leur faisait face et encadrant une unique porte. Tous étaient vêtus de façon identique. Ils portaient une tunique azur sur laquelle avaient été brodés en blanc l’aigle et la couronne impériale d’Arkhaan. De leurs manches courtes dépassaient les maillons argentés de cottes de mailles, des pantalons noirs disparaissaient dans des bottes de la même couleur. Des heaumes luisants dissimulaient en parties leurs visages tandis qu’à leur côté pendaient des épées. S’ils n’avaient été de tailles variables, on aurait cru avoir affaire à des sosies.
Ces hommes étaient à n’en pas douter des gardes, néanmoins leur uniforme étaient très différent de ceux qu’ils avaient rencontrés jusqu’à présent.
Dès qu’ils virent Scylia entrer, leurs sourcils se froncèrent et un air d’hostilité menaçante s’afficha sur leurs visages..
-Que venez-vous faire ici, Scylia, gronda l’un des gardes. Vous n’avez rien à faire ici, partez.
Albret fut surpris de la façon à la limite du grossier dont la garde s’était adressé à la jeune femme alors que le garde de la grande porte l’avait traité avec déférence.
-Voyons, mon cher Leosh, tempérez-vous un peu, répliqua sereinement Scylia, je ne fais que guider ces personnes au cabinet de Son Auguste Majesté. Ils doivent s’entretenir avec Lui d’une affaire urgente.
-C’est le boulot de Grausam, ce genre de chose, rétorqua sèchement un autre garde avec un accent du sud.
-Pas pour cette affaire-ci, Fillip. Maintenant je vous prie de les laisser entrer, je ne partirai pas tant qu’ils n’auront pas franchi la porte du cabinet de l’empereur.
Un silence lourd d’hostilité s’installa dans l’antichambre, puis les gardes devisèrent à voix basse. L’un deux s’approcha de la porte qu’ils gardaient et la frappa doucement d’un doigt couvert d’un gantelet de cuir. Il l’entrouvrit, y passa la tête, murmura quelques mots puis se retourna vers les Agents, l’air assez décontenancé.
-Vous pouvez entrer, Sa Majesté vous attendait.
-Merci, messieurs, commença Hael.
Eulalia lui donna un léger coup de coude dans les côtes.
-Et merci à toi aussi, Scylia, ajouta-t-il à contrecœur.
-De rien, répondit la jeune femme d’un air radieux. Maintenant c’est à vous de jouer.
Hael s’avança d’un pas résolu vers la porte du cabinet et y pénétra suivi par les autres Agents et Albret.

La porte se referma sèchement derrière eux avant de luire fugacement d’un léger éclat vert. Le bureau était plongé dans la pénombre, d’épais rideaux occultaient la lumière du matin et la seule un feu qui crépitait dans une cheminée dissipait en tant soit peu l’obscurité. Dans l’éclat orangé des flammes, on pouvait deviner la forme d’un bureau derrière lequel se faisaient face un fauteuil avec un grand dossier et deux bergères. Il était impossible de distinguer le reste de la pièce plongée dans les ténèbres.
Hael s’avança prudemment vers le bureau. Ses pas faisaient grincer légèrement un parquet puis ils furent étouffés par un tapis.
-Bonjour, je suis désolé de vous recevoir dans une pièce aussi exiguë mais Grausam ne me laisse malheureusement que très peu d’espace pour vivre, dit une voix juvénile venue de l’obscurité.
Un adolescent, à peine plus jeune qu’Albret sortit des ténèbres du cabinet.
-J’imagine qu’il est inutile que je me présente mais ne sait-on jamais, poursuivit-il. Je suis Lonan Jansen-Bergson troisième du nom, empereur d’Arkhaan. Toutefois je serais heureux de savoir à qui je m’adresse.
-Je suis Hael Greif, docteur en glyphie à l’Institut Royale de Magie de Finlor, Agent de l’Alliance et un de Vos sujets résident en territoire finlorois, Votre Auguste Majesté, se présenta Hael, comme l’exigeait l’étiquette.
-Laissons tomber le protocole, je vous prie, et allons droit au but.
L’empereur s’installa derrière son bureau et dès qu’il fut entré dans la lumière que projetaient les flammes, Albret put le distinguer plus clairement.
Il était tel que Maître Faovre le lui avait un jour décrit : il était très svelte et très séduisant avec son visage aux traits fins sans être efféminés. En homme du nord élevé reclus entre les murs du palais, il était d’une pâleur que faisaient encore plus ressortir ses cheveux très bruns mais qui mettaient en valeur des yeux gris très expressifs. Il était vêtu avec élégance et soin sans qu’il paraisse trop classieux, il portait une chemise blanche couverte d’un gilet noir et d’une veste bleu marine de la même couleur que son pantalon.
-Prenez place, Maître Greif. Et approchez, ajouta-t-il à l’adresse de ceux resté au fond du cabinet, dissimulé dans la pénombre.
Albret avança de quelques timides pas alors que Hael s’asseyait face à l’empereur, dans une des bergères.
-Parlez librement, j’ai utilisé ma magie pour insonoriser la pièce, nous n’avons rien à craindre des mouches de Grausam.
Hael prit une inspiration et commença son récit. Pendant que le mage résumait les évènements récents à l’empereur. Albret se scruta avec curiosité ce jeune homme qui écoutait avec gravité.
Lonan III était né de l’union de l’empereur Alexandre V et de l’impératrice Juliette, elle-même fille d’un noble vivant à proximité d’Hesselchta. Bien qu’il eût une sœur aînée, la Grande Duchesse  il était désigné comme l’héritier de l’empire, comme l’exigeait la loi salique. Trois ans après sa naissance, Vlad Grausam, un noble ruiné, fut nominé au poste de Ministre des affaires étrangères. L’influence de Grausam ne cessa alors de croître, tout en se cantonnant à son rôle de ministre, il se bâtissait de solides relations qui le rendaient inattaquable. Cependant il devait rencontrer la résistance obstinée de l’impératrice Juliette qui, tout en tenant son rôle de mère, était sans doute la plus avisée des conseillers de son époux. Aussi lorsque l’impératrice tomba soudainement malade et succomba à un mal mystérieux, la thèse d’un empoisonnement commandité par Grausam ne tarda pas à être énoncée. Une insurrection généralisée éclata dans tout l’empire pour exiger la démission de Grausam ainsi que son arrestation. Le Ministre utilisa alors ses relations pour faire mater de façon extrêmement violente la rébellion, contrairement aux ordres de l’empereur qui demandait une discussion pacifique. Dès lors, il fut évident pour tout Aatar que l’on ne pouvait plus arrêter Grausam. Anéanti par le décès de sa femme, la santé de l’empereur commença à décliner. Se sachant condamné, il fit prendre des dispositions par voie testamentaire, il nomma Grausam Régent de l’empire s’il venait à rejoindre sa défunte épouse dans son repos éternel. Ainsi Grausam n’aurait pas besoin d’ordonner un coup d’état meurtrier pour prendre le contrôle du pouvoir. La deuxième exigence posthume de l’empereur était que ses enfants bénéficient de la protection de sept gardes du corps sélectionnés parmi des jeunes soldats par Edvard Hasel, majordome et homme de confiance de l’empereur. De plus il ordonna qu’un jeune homme extrêmement prometteur du nom de Blodérack Faovre soit nommé précepteur de ses enfants, à titre officiel, mais à titre officieux pour leur enseigner la magie. Car effectivement, la maison impériale de Jansen-Bergson était une famille de mages qui, même lorsque les mages vivaient au grand jour, ont dissimulé ce secret pour bénéficier un jour d’un effet de surprise, au cas où un des membres de la famille était en danger et devait se défendre. Cependant au moment de la conclusion du traité de Ninra qui avait formé l’Alliance, le secret a été dévoilé à toute la communauté magique d’Aatar ainsi qu’au roi de Finlor et au Président du Sénat de Rôhlm.
Quand l’empereur Alexandre V s’éteignit, son testament fut lu lors d’une séance publique de sorte qu’il était impossible à Grausam de ne pas tenir compte des éventuelles dispositions qui l’embarrasseraient. Il accéda à la fonction de Régent et cloîtra l’empereur alors âgé de cinq ans et sa sœur aînée dans le palais impérial. Hasel commença à rechercher des gardes du corps pour l’empereur et se chargea d’entrer en contact avec Blodérack Faovre. Il fallut deux années à Hasel pour trouver les sept gardes du corps idéaux pour assurer la sécurité de l’empereur et de sa sœur.
De plus, suivant les conseils de Maître Faovre, Lonan avait simulé avec un certain talent une simplicité d’esprit qui le rendait inoffensif et aisément manipulable aux yeux de Grausam et garantissait encore plus sa sécurité. Cependant le subterfuge avait filtré dans le petit monde de la magie par le truchement de Maître Faovre et la nouvelle semblait être parvenue jusqu’aux oreilles de l’Alliance.

Hael acheva son résumé, laissant le souverain pensif.
-Je dois vous avouer, que quand j’ai appris que des Agents de l’Alliance souhaitaient parler avec moi, j’espérais autre chose. Je pensais que Sa Majesté Salaün III de Finlor avait enfin décidé d’abandonner sa politique de non-ingérence dans les affaires arkhaanaises, et projetait de me sortir du pétrin dans lequel il nous a abandonné ma sœur et moi. Je suis très désappointé.
Albret crut percevoir une note d’amertume dans la voix de l’empereur. Hael sembla soudain très mal à l’aise sur son fauteuil.
-À la place, vous venez me demander de l’aide, poursuivit Lonan sur un ton qui devenait de plus en plus cassant. Je ne sais pas si je dois accepter, cela m’embarrasserait de m’insinuer dans les affaires de Finlor et Rôhlm. Arkhaan n’as que trop pratiqué l’ingérence dans les affaires finloroises, notamment celle de l’Ordre du Lion, même si cela ne semblait pas déranger Sa Majesté.
-Je peux comprendre, votre colère, mais s’il vous plaît, ne faites pas payer à tout Aatar, les erreurs de jugement du roi Salaün. De plus en ce qui concerne votre problème…Il me semble que la résistance a décidé de faire sonner à l’unisson les cloches de Keiserburg le vingt décembre pour fêter vos dix-sept ans. Nous avons été invités et j’ai la ferme intention de participer aux festivités.
Albret fouilla dans sa mémoire, il lui semblait bien que les cloches de Keiserburg ne sonnaient toutes ensembles qu’à une seule occasion : la prise de pouvoir personnelle d’un empereur. Si le vingt décembre les cloches de Keiserburg sonnaient, alors cela voudrait dire que Grausam avait été évincé et que l’empereur Lonan III reprenait le contrôle de l’état.
Un mince sourire se dessina sur les lèvres du jeune empereur.
-En avez-vous au moins l’autorisation ? demanda-t-il.
-Je n’en ai pas l’interdiction, répondit Hael.
-Dans ce cas, je ne vois pas pourquoi je ne vous aiderais pas. En quoi puis-je vous être utile ?
-Peut-être pourriez-vous nous dire où se situent les Chambres Glyphiques Arkhaanaises ? suggéra Eulalia.
-Ah, oui, les Chambres, commença Lonan visiblement mal à l’aise. En fait je ne connais l’emplacement que d’une seule d’entre elles.
-Comment ? Vous avez perdu une des deux chambres qui avait été confiée à Arkhaan ? s’étonna Elérick.
-Comparé à Finlor qui a perdu l’emplacement de ses deux Chambre et Rôhlm qui n’a plus que celle d’Ishtar, je trouve que vous n’avez pas trop de mobile de vous plaindre, rétorqua un peu sèchement l’empereur.
-Et où se trouve cette Chambre restante, Votre Majesté ? intervint Eulalia d’un ton plus calme.
-Dans le glacier de l’île de Pfeil. Dans les ruines d’une cité bâtie à l’aube d’Arshaluis.
-Et vous n’avez aucune idée de l’endroit où pourrait se trouver la seconde Chambre ?
-Pas la moindre, peut-être mon père savait-il mais ce n’est pas mon cas.
-Nous avons une autre question, intervint soudainement Albret qui était jusque là resté silencieux. Savez-vous qui était Pindare Wenger ?
Albret savait qu’il venait de poser la question qui brûlait les lèvres de tout le monde mais qu’aucun n’avait osé poser. L’empereur le considéra un instant avec surprise puis il se sembla se résigner à répondre.
-Oui, je sais qui il était, mais vous n’avez pas besoin d’en savoir plus sur lui que ce que vous avez pu apprendre par son cahier de note. Je crains que ce soit tout ce que je puisse faire pour vous venir en aide…À moins que…Je crois qu’il m’est possible de faire plus pour vous. Veuillez m’excusez quelques instants.
L’empereur se leva de son fauteuil et se dirigea vers la porte qui menait à l’antichambre. Les Agents et Albret le suivirent des yeux avec perplexité. Il ouvrit la porte et fit signe à un des gardes d’entrer. Celui-ci s’exécuta, l’air aussi perdu que pouvaient l’être les Agents. Lonan regagna sa place derrière son bureau.
-Je t’en prie, Richard viens t’asseoir, dit-il avec une sorte d’enthousiasme.
Le garde enleva le heaume qui masquait ses traits et vint s’asseoir aux côtés de Hael.
Albret fut surpris de constater qu’il était encore assez jeune puisqu’il devait avoir environ l’âge de Elérick si ce n’est moins. Il avait la carrure d’un garde du corps : assez grand avec des épaules carrées, des bras et des jambes épais ; un physique imposant. Toutefois l’éclat bleu moucheté d’ocre de ses yeux adoucissait sa physionomie et inspiraient la sympathie. Sa tignasse de cheveux blonds parsemés de nombreuses mèches châtain clair et les poils blonds et roux de sa barbe de trois jours lui donnaient l’air négligé de celui qui n’a que peu l’occasion de s’occuper de lui-même.
-Maître Greif, je vous présente, Richard Modeg.
-Enchanté, marmonna le mage avec méfiance.
Les sourcils de Hael se froncèrent, il devait se demander où l’empereur voulait en venir. Albret aussi.
-Votre Maj… commença Richard.
-Oublie le protocole, s’il-te-plaît.
-Lonan, que se passe-t-il ? reprit le garde. Depuis quand acceptes-tu d’avoir affaire à Scylia Weseltenne ou avec toute personne la côtoyant de près ou de loin ? Les autres et moi, nous commençons à nous inquiéter, ce n’est pas dans tes habitudes de nous cacher des choses.
Lonan resta silencieux. Albret avait du mal à en croire ses oreilles : ce garde tutoyait l’empereur comme un ami intime.
-Richard, tu as le droit de savoir ce qu’il se passe, préluda le souverain d’un air très sérieux, néanmoins…Je dois m’assurer que je puisse te faire pleinement confiance.
Le garde étouffa une exclamation d’indignation.
-Comment peux-tu me demander ça alors que tu me confie ta vie depuis dix ans ? s’offusqua-t-il.
Le visage de l’empereur s’assombrit comme un ciel se couche s’obscurcit à l’approche d’un orage.
-Je sais, dit-il gravement. Mais si je te le demande, c’est parce que je voudrais te confier une tâche.
Richard ouvrit la bouche mais Lonan l’interrompit d’un geste.
-Avant que tu n’acceptes de façon irréfléchie. Je veux que tu prennes conscience de l’importance mais surtout de la difficulté et de la dangerosité de cette mission. Tu as le droit de refuser mais si tu acceptes tu devras l’exécuter et garder toutes les informations que je te confierai strictement secrète. Il est possible que tu m’en veuilles et encore plus probable que tu me déteste quand tu sauras tout. C’est pourquoi je te demande si tu es sûr de vouloir remplir cette mission ?
La réponse du garde fusa dès que Lonan eut fini de parler.
-Biensûr que j’accepte, peu importante les conditions.
L’étonnement s’afficha sur tous les visages, y compris celui de l’empereur. Le garde avait accepté sans l’ombre d’une hésitation, une flamme de détermination brûlait au fond de ses prunelles bleues.
-Vas-y, Lonan. Balance tout ce que tu as, ajouta-t-il.
Un sourire serein étira les lèvres du jeune monarque.
-Accroche-toi, mon vieux, parce que je t’assure que c’est du lourd, commença Lonan.

L’empereur fit le même résumé qu’Albret avait entendu quelques jours plus tôt à l’Académie. Il commença d’abord par les Agents de l’Alliance, puis lui révéla la survie de l’art magique et enfin il lui résuma les évènements récents.
Quand le récit fut achevé, le garde avait les coudes posés sur ses genoux et se tenait la tête des deux mains comme si le volume des informations allait faire éclater sa tête. Albret savait ce que ça faisait.
-Il existe toujours des mages, répéta le garde avec consternation. C’est pas possible, je croyais que ces…choses avaient disparu.
-Ça fait toujours plaisir, grogna Laura. C’est là que l’on voit à quel point on continue à répugner les gens.
Richard leva des yeux incrédules vers la jeune femme.
-Vous êtes une mage ? demanda-t-il.
-Oui, pourquoi ? Vous nous imaginiez avec ses yeux cruels, des griffes et des crocs ?
-En fait vous êtes cerné de mage, précisa Elérick. Ils sont cinq dans cette pièce.
-Quatre et demi, rectifia Hael en lançant un clin d’œil appuyé à Albret qui lui rendit un regard foudroyant.
-Quatre et demi ? Qui est mage ici ?
Hael, Eulalia, Laura et Albret levèrent la main. Le regard du garde glissa sur eux puis s’arrêta sur Elérick.
- Ne me regardez pas comme ça, dit le colosse. Je suis un Sans-Pouvoir comme vous.
Richard se tourna alors vers l’empereur.
-Ne me dis pas que…commença-t-il.
-Si, Richard. Je t’avais prévenu que tu risquais de me détester, murmura Lonan en fixant ses mains avec gêne.
-Pourquoi ? Parce que tu es un mage ou parce que tu me l’as caché ? Qui t’as bordé quand tu étais petits, qui est resté à ton chevet quand tu étais malade, qui a joué avec toi quand tu t’ennuyais cloîtré dans cette prison dorée ? Nous. Pour les autres et pour moi, tu es comme un petit frère, que tu nous aies caché que tu étais un mage n’a aucune importance. Dis-moi plutôt ce que tu veux que je fasse.
Le visage de l’empereur s’éclaira soudainement de joie et de soulagement.
-Très bien, je voudrais que tu te joignes à ce groupe d’Agents de l’Alliance et que tu leur apportes ton aide. Toutefois pas en tant que garde mais en tant qu’Agents de l’Alliance à part entière. Richard Modeg, jures-tu de toujours préserver dans le plus grand secret et au péril de ta vie la paix et la sécurité d’Aatar ?
-Je le jure.
-Dans ce cas, moi Lonan III de la maison impériale arkhaanaise des Jansen-Bergson, je te fais toi, Richard Modeg, Agent de l’Alliance. Tu fais désormais partie du groupe de Hael Greif et tu te dois d’obéir à ses ordres, pour la sécurité d’Aatar.
Richard opina du chef.
-Je crois que j’ai fais tout ce qui était en pouvoir pour vous venir en aide, acheva Lonan. Vous devriez partir maintenant, la vie va reprendre dans le palais et il serait regrettable que vous tombiez entre les mains de Grausam.
Hael approuva, il allait se diriger vers la porte du cabinet quand il se figea et se retourna vers l’empereur.
-J’ai une dernière question, si vous le permettez, Votre Majesté, dit-il avec détermination.
-Allez-y, posez-la.
-Que pensez-vous de Scylia Weseltenne.
Le jeune monarque fixa Hael quelques instants puis poussa un long soupir.
-Si seulement je le savais moi-même. Cette femme est un mystère. Vous avez peut-être pu le constater mais mes gardes du corps ne l’aiment pas beaucoup. C’est parce que cette femme est une courtisane très proche de Grausam dont elle est, paraît-il, l’âme damné. Tout le monde s’en méfie au palais : gardes, domestiques et nobles car elle peut aussi bien être douce, aimable et sympathique que calculatrice et froide. Je suis sûr et certain que mon numéro d’adolescent simplet et inoffensif n’a pas pris avec elle, de plus étant une demi-elfe, elle doit savoir que je suis un mage. Néanmoins, je ne pense pas qu’elle ait transmis ces informations à Grausam, sinon je pense que je l’aurais su. En outre, il semblerait qu’elle ait des liens avec la résistance et, pour une raison étrange, elle a toujours manifesté de la gentillesse à mon égard. Je ne saurais dire si c’est une amie, une ennemie ou bien un intermédiaire entre les deux. Ai-je répondu à votre question ?
-Pas vraiment mais je vous remercie tout de même.
-Permettez-moi, à mon tour de vous poser une question, Maître Greif. Vous connaissez Mademoiselle Weseltenne, n’est-ce-pas ?-Effectivement, répondit Laura avec lassitude. C’est une personne…qui est lié à un passé que Hael et moi préférerions oublier.
Le monarque hocha lentement du chef.
-Je vois. Bonne chance à vous, en tout cas, et à très bientôt
-À très bientôt,  nous l’espérons également Votre Majesté.

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[Fiction] Walvesblaeser : Livre I : Chapitre 9 (part.2)
« Réponse #142 le: mardi 01 mai 2012, 20:38:47 »
Un chapitre de transition mais capital car il s'agit d'un chapitre charnière qui introduit la partie finale du premier livre de Walvesblaeser. Bonne lecture à ceux qui lisent ceci.



Livre I :
Chapitre 10 : Investigations

Dès que les Agents furent sortis du palais impérial et à l’abri d’oreilles indiscrètes, Hael se retourna vers le nouveau venu. Ils s’étaient arrêtés au milieu de la place impériale encore déserte car bloquée par la neige.
Si Hael avait fait bonne figure devant l’empereur pour ne pas le froisser, il affichait désormais un tout autre visage, un visage qu’Albret lui avait déjà vu quelques jours plus tôt, lorsque le jeune mage avait été surpris par Hael avec un de ses livres à la main : une expression presque inhumaine de rage explosive comme un volcan en sommeil depuis trop longtemps. Les veines sur ses tempes et les muscles de sa mâchoire saillaient sous la peau livide tandis que de fugace éclats rougeoyants comme des braises luisaient dans ses iris.
Il s’avança vers Richard qui malgré sa taille légèrement supérieure à celle de Hael semblait s’être affaissé sur lui-même.
-Écoute-moi bien, Boucle d’or, gronda-t-il. Si Son Auguste Majesté t’as mise dans nos pattes, c’est que tu dois avoir une quelconque utilité, en tout cas je l’espère pour toi, parce que sinon il se pourrait que tu ne fasses pas de vieux os. Je dois déjà me trimbaler un boulet plus ou moins rétif à mon autorité, mais de ta part j’exige une obéissance totale, il est hors de question que je doive faire la nourrice pour un morveux supplémentaire. Maintenant que l’empereur est au courant, nous pouvons commencer à travailler sérieusement. Elérick et Laura vous ferez équipe aujourd’hui, vous allez à la pêche aux infos auprès de nos informateurs, Eulalia tu viens avec moi, nous allons nous pencher sur le cas Wenger. Il ne nous reste qu’à caser l’Inaffilié et le bleu ensemble. Albret tu lui apprends tout ce que tu sais sur la magie, vu tes connaissances ça ne devrait pas prendre trop de temps.
Hael ne laissa à personne le temps d’émettre une objection.
-Allez, au travail.
-Attends un instant, protesta Eulalia. On n’a même pas eu le temps de faire connaissance.
-Tu feras ami-ami plus tard, le boulot d’abord. Rendez-vous ce soir à l’auberge.
Avant d’avoir pu ajouter quoi que ce soit, Eulalia fut presque traînée de force par Hael qui s’éloignait vers la place de l’empereur Hadrien.
-Ne vous en faites pas, dit Laura d’un ton rassurant en tapotant l’épaule de Richard. Elérick s’est fait appelé « nounours » pendant trois mois et aujourd’hui Hael l’adore. Au début il vous déteste et vous en fait baver et après il vous adore. Bon, on va y aller Elérick.
-Ouais, approuva le colosse. J’ai pas envie que l’on retrouve nos cadavres calcinés dans une ruelle mal famée parce que l’on sera parti à la bourre.
Ils partirent à leur tour, laissant Albret et Richard seuls ensembles.
-Il semblerait qu’il ne reste plus que nous, constata le garde du ton maladroit d’une personne qui ne sait pas trop quoi dire. Je m’appelle Richard Modeg, ravi de te rencontrer.
Il tendit une main qu’Albret serra prudemment.
-Albret Rotdrache, enchanté.
-Bon, il semblerait que l’on ait un certain nombre de choses à se dire. Si on allait chez moi pour se boire un café, tu m’expliqueras tout là-bas.
Richard lui adressa un sourire engageant puis ils se mirent en route.

Ils restèrent silencieux durant tout le trajet cependant, alors qu’ils marchaient Albret observait à la dérobé le garde. Dès que celui-ci s’en apercevait et tournait son regard vers le jeune mage, il détournait les yeux. Un sourire fugitif faisait frémir les lèvres du garde et ses yeux bleus se plissaient légèrement. Albret gardait alors les yeux tournés bien droit devant lui, faisant attention où il posait le pied. Parfois il surprenait un regard curieux que Richard lui lançait. Il devait être aussi curieux d’Albret qu’Albret était curieux de lui.

Richard vivait à l’est de Keiserburg, bien loin des grandes artères qu’Albret avait fréquenté depuis son retour à Keiserburg, dans un quartier essentiellement résidentiel.
Les pubs, les petits commerces et les habitations s'entremêlaient dans un réseau complexe de petites rues pavées et de places où, en été, coulaient des fontaines et jouaient des enfants.
Le garde habitait un petit immeuble de deux étage bordant une place plantée de platane. Le rez-de-chaussé était occupé par une boulangerie et la boutique d'un apothicaire. Les appartements occupaient les premiers et deuxième étages. On y accédait par un petit escalier situé dans une ruelle exiguë située derrière l'immeuble.
-Je suis désolé pour le désordre, s'excusa Richard en introduisant sa clé dans la serrure de sa porte d'entrée. Je n'ai pas pris le temps de faire le ménage ces derniers temps.
Albret craignit le pire : un célibataire de moins de trente ans, ça ne devait pas être particulièrement ordonné. L'image de la chambre chaotique de Lodd lui vint en mémoire. Mais lorsque la porte s'ouvrit sur l'appartement de Richard, Albret constata avec soulagement que la nouvelle recrue des Agents ne vivait pas dans une porcherie. Quelques moutons de poussières traînaient certes dans certains coins mais tous les meubles étaient à une place logique et à l'endroit et tout semblait à peu près ordonné.
Le premier étage était occupé par un salon et une petite cuisine regroupés en une pièce unique. Près d'une fenêtre, un fauteuil défoncé avait été installé à côté d'une petite bibliothèque et un guéridon sur lequel avait disposée une lampe. Le parquet avait été couvert d'un tapis en passablement mauvais état sur lequel avait été placé une petite table ronde entourée de quatre chaise dont une semblait plus usée que les autres ; Richard ne devait pas recevoir beaucoup de visiteurs. La cuisine se composait d'un simple fourneau, d'un évier et d'un plan de travail baigné dans la lumière qui tombait d'une fenêtre. Un étroit escalier en bois partait d'à côté de la porte d'entrée et montait à l'étage où devaient de trouver la chambre de Richard, la salle de bain et autre commodités.
-Installe-toi, l'invita le garde en montrant la table circulaire.
Albret ôta son manteau de cuir qu'il mit sur le dossier de sa chaise avant de s'y installer tandis que Richard s'activait devant son fourneau avec une cafetière métallique. Le garde disposa deux tasses face à Albret et à la place à la droite du jeune homme ainsi qu'un brioche sans doute achetée dans la boulangerie située au pied de l'immeuble. Quand la cafetière se mit à siffler, Richard vint remplir les tasses du breuvage fumant avant de prendre place à côté du jeune mage.
-Alors, tu devais me donner un cour condensé sur ce qu'il faut savoir sur la magie ? commença Richard.
-C'est exact, répondit Albret. Le problème c'est que je ne sais pas par où commencer. Que savez-vous de la magie ?
-Absolument rien.
Albret poussa un long soupir : ça promettait d'être long et fastidieux.
-Pour commencer, il faut définir un mage. Un mage est un être capable de manipuler l'énergie de son propre corps, ce que l'on appelle l'ios : l'énergie primordiale née avec l'univers. Cet ios peut servir ensuite à contrôler l'ios latent dans l'environnement du mage. Vous suivez jusqu'à maintenant ?
-Ça peut aller.
-Mais pour pouvoir utiliser l'ios latent dans la nature, le mage doit découvrir son affiliation et passer l'épreuve d'Affiliation lorsqu'il atteint la maturité nécessaire, c'est-à-dire vers l'âge de sept ans. Alors le jeune mage doit tracer les six glyphes de descellement et celle qui réagit le plus fortement est celle de l'affiliation. Un mage est alors capable d'utiliser toutes les glyphes mais entretient un lien particulier avec les glyphes de sa caste affiliée.
-Qu'est-ce-que sont ces glyphes ?
-Ah, les glyphes sont le cœur de la magie. Ce sont des symboles que le mage doit tracer avec son ios pour utiliser la magie. Ils permettent d'activer un sort. Il en existe de toutes sortes.
-Je pourrais avoir plus de précision ?
-C'est un peu compliqué, vous êtes sûr de vouloir plus d'explication à ce sujet ?
-S'il-te-plaît.
-Les glyphes se divisent en six castes : la première est la lumière, la deuxième le feu, la troisième la terre, la quatrième le vent, la cinquième l'eau, la sixième les ténèbres et à ces castes vient s'ajouter un groupe de glyphes appelés glyphes neutres. Ces derniers sont les seuls à être utilisable sans avoir passé l'épreuve d'Affiliation. Ensuite chaque caste est séparée en deux sous-groupe : les éclatantes et les illusionnistes pour la lumière, les combustibles et les explosives pour le feu, les rocheuses et les métalliques pour la terre, les venteuses et les foudroyantes pour le vent, les liquides et les glacés pour l'eau, les sombres et les hypnotiseuses pour les ténèbres. Je vous épargne les glyphes offensives, défensives, physiques, curatives et autres. Par contre ensuite les glyphes sont classées en fonction de leur puissance : les glyphes simples sont celles destinées à un usage quotidien et relativement inoffensives, les glyphes complexes demandent un niveau de maîtrise plus élevé et sont plus dangereuses, les glyphes arcaniques sont très dangereuses et demandent un niveau de maîtrise très élevé, et enfin les glyphes régaliennes. Ces dernières glyphes sont la magie très puissante dont l'empereur vous a parlé tout à l'heure. Il s'agit d'après ce que j'en sais que de sont des glyphes extrêmement dangereuses et puissantes qui on été particulièrement employé durant la Guerre Archaïque. Elles sont si dangereuses que leur usage a été prohibé et qu'elles ont été isolées dans les Chambres Glyptiques.
-Ces Chambres d'un groupe inconnu cherche à ouvrir pour s'emparer des glyphes régaliennes, c'est bien ça ?
-En effet. Ah, il n'existe pas forcément un glyphe pour chaque usage que l'on peut imaginer. Dans ce cas là, on doit utiliser les algorithmes glyptiques. On combine plusieurs glyphes entre eux par des processus un peu long à détailler mais le principe c'est de coordonner plusieurs glyphes pour obtenir un effet plus complexe que ce que peut nous offrir un seul glyphe.
Albret but une gorgée de café. Il avait eu le temps de tiédir durant ses explications. Richard coupa des tranches de brioche et en prit une dans laquelle il mordit pensivement.
-Je me montre peut-être indiscret de te demander ça, mais tout à l'heure ce Greif t'a appelé « Inaffilié ». Est-ce que ça veut dire que tu n'as pas encore passé ton épreuve d'Affiliation ?
Albret se figea. Il ne s'attendait pas à que le garde ait remarqué ce détail.
-Si ça te met mal à l'aise d'en parler on peut changer de sujet, tu sais, s'empressa d'ajouta Richard.
Le mage se frotta le menton avec perplexité. Si ce garde avait pu encaisser sans broncher la vérité sur l'empereur, découvrir que lui n'était pas un véritable mage ne devrait pas le choquer outre mesure.
Albret poussa un long soupir.
-Si je n'avais qu'à passer l'épreuve d'Affiliation, ce serait merveilleux, mais être un Inaffilié est quelque chose de bien plus grave. Je n'ai pas d'Affiliation, lorsque j'ai passé l'épreuve, aucune des six glyphes de descellement n'a réagit. De fait je ne peux ni développer mes pouvoirs, ni utiliser de glyphes autres que des neutres, et d'un niveau très bas. C'est à peine si je suis un mage. C'est d'autant plus frustrant que pour un Inaffilié je suis extraordinairement chanceux : j'ai des pouvoirs plus puissants que la moyenne des Inaffilié, ce qui me permet d'employer des glyphes un peu plus compliquées. En outre, car je n'ai jamais eu de famille, l'Académie Impériale de Magie ne pouvait pas me renvoyait et l'actuel directeur, Maître Faovre, m'a même pris dans sa classe de glyphie.
-Maître Faovre ? Blodérack Faovre ?
-Ah, oui c'est vrai vous devez le connaître.
-C'est un mage ?
-Un elfe, pour être plus précis. Vous ne vous en étiez pas rendu compte ? Avec la couleur de ses yeux et de ses cheveux, pourtant.
-Il était brun avec des yeux marrons, comment pouvions-nous nous en douter ?
Albret éclata de rire.
-Sacré, Maître Faovre, il a dû modifier son apparence avec quelques illusions. En tout cas, vous n'avez aucun soucis à vous faire. L'empereur a été entre de bonnes mains. Maître Faovre a été l'une des rares personnes à me traiter comme un être humain à l'Académie, et ce malgré cette malédiction qu'est l'inaffiliation. Ce n'est pas le cas de tout le monde, surtout pas de Hael. Pour lui, je ne suis qu'une gêne de plus qu'il doit supporter.
-Et il est toujours aussi aimable qu'il l'a été tout à l'heure.
-Toujours. Ça fait une dizaine de jour que je le connais et j'en peux déjà plus. Il est insupportable.
-Je n'ai pas très bien compris ce que tu venais faire avec ces Agents de l'Alliance, tu n'en es pas un, non ?
Albret rit jaune.
-Sûrement pas, qu'est-ce qu'ils feraient d'un Inaffilié ? J'étais un étudiant presque comme les autres. J'avais ma vie avec mes quelques amis, puis un soir où j'étais resté un peu tard à la bibliothèque je me suis retrouvé nez-à-nez avec Hael et son groupe qui étaient entrés de force dans l'Académie pour y dérober un livre. Je me suis joint aux professeurs pour lutter mais j'ai été enlevé par les Agents qui pensaient qu'en m'emportant ils emportaient le livre recherché avec eux. Quand ils se sont rendus compte que je m'en étais débarrassé, il était trop tard. J'ai alors été alors un peu...malmené par Hael.
Richard qui allait porter sa tasse à ses lèvres s'interrompit.
-Ils t'ont...malmené ? répéta-t-il d'un air sombre. Tu veux dire...qu'ils t'ont fait du mal ?
Ses sourcils se froncèrent et une ombre passa sur ses yeux bleus.
-Quelques coups de la part de Hael et d'Elérick, enfin heureusement qu'Eulalia était là pour calme le jeu et me rafistoler. En tout cas je me suis débrouillé pour leur fausser compagnie.
Albret avait préféré passer sous silence son altercation avec Hael, à en juger par l'expression qu'avait prise le garde à l'évocation des sévices subis par Albret, la possibilité d'un conflit assez violent n'était pas à exclure.
-Je souhaitais rentrer à l'Académie par mes propres moyens, poursuivit-il. C'était vraiment pas loin. Seulement sur la route, j'ai fait une rencontre très déplaisante. Une jeune fille a essayé de me convaincre de rencontrer des personnes plus ou moins louches et très intéressées par ma personne. J'ai refusé, elle a commencé à se montrer plus agressive. Les Agents sont arrivés à la rescousse et ont mis en déroute la jeune fille qui s'est enfuie. Après m'avoir ramené à l'Académie, Hael a exercé un chantage passablement odieux sur Maître Faovre pour l'obliger à le laisser m'emmener avec lui ; il fallait garder à l’œil ce gosse si important aux yeux d'une organisation hypothétiquement dangereuse. De fait me voilà embarqué dans cette galère qui fleure bon les ennuis gros comme des dragons. Désolé que vous aussi vous ayez été embarqué par malheur sur le même navire que moi et, pire que tout, Hael Greif.
-Le râleur, j'en fais mon affaire. Tu peux m'en dire plus sur les trois autres ?
-Eulalia, l'elfe avec les cheveux châtains, est très gentille, très douce et si je ne l'avais pas vu combattre, je me demanderais ce qu'elle fait avec les trois autres brutes. C'est une indéboulonnable optimiste, parfois un peu niaise, mais elle cherchera très vite à devenir votre ami. Laura, la brune qui a l'air aussi commode que Hael, a très mauvais caractère et est assez agressive et sarcastique. Elle est distante et froide mais je pense qu'elle a en fait un très bon fond et derrière son apparence bourrue elle est très amicale. Elérick, le géant qui ne parle pas beaucoup, j'ai du mal à me faire une idée de lui. Il est discret, ce qui est étonnant vu sa carrure, et je n'ai eu qu'assez peu l'occasion de le côtoyer. Je ne pense pas qu'il m'aime beaucoup, sans doute parce que je lui ai donné pas mal de fil à retordre lors de l'attaque de la bibliothèque. Il n'a pas l'air d'avoir inventé l'eau chaude, Hael pense à sa place.
-Et si tu me parlais de toi ? Je peux déjà constater que la vie ne t'a pas gâté et que ça t'a endurci.
-Vous devinez bien.
-Je dois scruter les nobles qui fréquentent la cour pour déterminer s'ils représentent un potentiel danger et ça depuis une dizaine d'année, je comprends assez bien les gens. Allez ne te fais pas prier.
-D'accord, je suis Albret Magnus Rotdrache, né à Keiserburg il y a bientôt dix-huit de cela. Fils de ont ne sait pas qui, abandonné pour  on sait quelle raison, quoique le fait que je sois un mage n'y soit sans doute pas étranger. Élevé jusqu'à mes cinq ans dans un orphelinat de Keiserburg que j'ai quitté quand, miraculeusement, un certain Blodérack Faovre m'a trouvé et emmené à l'Académie pour que je sois formé à la magie. La suite vous le savez, on a découvert que j'étais un Inaffilié et depuis ma vie a été infecte à quelques détails près. Elle l'est toujours d'ailleurs, elle l'est peut-être plus.
-Et cynique en plus.
-À votre tour, je ne vois pas pourquoi je devrais être le seul à parler de moi.
-D'accord, je m'appelle Richard Modeg, j'ai tout juste vingt-sept ans. Je suis né à Hesselchta et j'y ai vécu jusqu'à mes dix-sept ans. Je suis alors parti à Keiserburg pour entrer dans l'armée. J'y étais depuis à peine deux semaines quand Edvard Hasel m'a contacté pour me proposer de devenir garde du corps de l'empereur. J'ai vite compris que mon boulot consisterait à pourrir la vie de Grausam tout en veillant sur Lonan. J'ai sauté sur sur cette magnifique occasion de mettre des bâtons dans les roues de cette pourriture même si, à l'époque, cela signifiait pour moi être la nounou d'un sale gosse pourri-gâté. Dès que je suis entré en fonction je me suis rendu compte que je me trompais, tout comme mes six collègues : Lonan et Helwenn étaient loin d'être des gamins capricieux, bien au contraire. Lorsque nous sommes arrivés, nous avons tous les sept senti qu'ils avaient peur de nous, bien que Hasel avait fait attention à prendre des gardes du corps très jeunes pour installer plus aisément une relation de confiance entre eux et nous. Tous deux se recroquevillaient à notre approche comme s'ils craignaient d'être frappés. Ça faisait vraiment mal au cœur de voir autant de peur et de tristesse sur les visages de ces enfants. On ne les voyait sourire qu'à l'arrivée de Blodérack Faovre et dès qu'il partait, ils redevenaient silencieux. Il nous a fallu un peu de temps et l'aide de monsieur Faovre mais on a fini par gagner leur confiance.
Richard eut soudainement l'air nostalgique, il fixait la fond de café qu'il restait dans sa tasse d'un air rêveur.
-On a vraiment été des grands frères pour eux, poursuivit-il, on a fait des batailles de boules de neige avec eux, on a descendu les escaliers en chevauchant les rampes, on a fait des parties de cache-cache dans toute l'aile gauche du palais. On leur a appris à manier l'épée pour se défendre, à nager dans les thermes du palais. Heureusement pour eux, Grausam les a toujours laissés tranquilles seuls dans leur coin.
-Mais bientôt Lonan n'aura plus besoin de votre protection, constata Albret. La Résistance va tenter de mener une action pour renverser Grausam. S'ils réussissent, l'empereur prendra en main l'état et il n'aura plus à craindre Grausam.
-Je sais, répondit le garde. Helwenn a déjà quitté le palais il y a deux ans pour aller vivre chez son grand-père maternel, le comte de la marche de Hesselchta. Je crois que, au fond, on redoutait presque ce moment. On savait bien qu'il faudrait un jour se séparer de Lonan, mais...
La porte de l'appartement de Richard s'ouvrit à la volée, faisant trembler les murs. Le garde s'interrompit, abasourdi. Un homme se tenait en contre-jour, sur le seuil. Il respirait avec force, comme s'il avait couru. Albret remarqua qu'il portait les mêmes vêtements que Richard, il reconnut un des gardes de l'empereur.
-Leosh, bredouilla Richard. Qu'est-ce que...
-Lonan nous a dit que tu partais, est-ce que c'est vrai ? Le coupa abruptement le nouvel arrivant.
-Oui, c'est vrai mais...
-Comment peux-tu faire un truc pareil ? s'emporta Leosh. On s'était promis de ne jamais laisser tomber Lonan ! On est tous tellement en pétard, tu as de la chance que ce soit moi et pas Derrilt qui sois venu, sinon il t'aurait déjà allongé un pain dans la figure.
-Si je pars, c'est à la demande de Lonan.
-On le sait. S'il t'a renvoyé c'est sûrement pour une bonne raison. Tu as dû lui faire une sale crasse...Attends...S'il te renvoie parce que tu as vendu des infos à Grausam, je te jure que te tue.
-Boucle-la, l'interrompit Richard. Si je pars, c'est parce que Lonan m'a confié une mission.
Leosh fronça les sourcils.
-Une mission, répéta-t-il comme s'il ne comprenait pas ce mot. C'est impossible, Lonan nous en aurait parlé.
-Pas cette fois-ci. Ni lui, ni moi ne pouvions vous en parler.
Le nouvel arrivant prit un air pincé.
-Ça a quelque chose à voir avec ces personnes qui sont venues avec Weseltenne, n'est-ce pas ?Tomas a décidément du flair.
-Je t'ai dit que je ne pouvais pas t'en parler, répéta Richard avec une pointe de lassitude.
-Si toi tu ne peux en parler, peut-être que le jeune homme assis à côté de toi pourras m'en dire plus.
Albret sursauta. C'était la première fois depuis le début de l'échange, que l'on s'adressait à lui ou que l'on se souciait de sa présence.
-Laisse-le hors de ça, intervint Richard. S'il faut blâmer quelqu'un, ce n'est sûrement pas lui. Peut-être aurez-vous une explication quand tout sera fini.
-Leosh dévisagea avec colère le garde et l'étudiant.
-Très bien, finit-il par lâcher. Je n'insiste pas plus. Si Lonan te fait confiance, nous sommes bien obligés de nous incliner. Toutefois, ne crois pas que cette affaire est terminée.
Le garde repartit aussi brusquement qu'il était arrivé, en claquant la porte derrière lui.
-Il n'avait pas l'air commode, constata Albret d'une voix neutre.
-Ils s'inquiètent, je pense. Ils craignent sans doute que Lonan et moi on se soit embarqués dans une sale affaire.
-S'ils savaient à quel point leurs craintes sont fondées, soupira Albret, ils ne vous laisseraient pas partir. Surtout pas avec Hael.
-Tu pourrais m'en dire plus sur lui ?
-Je ne sais presque rien à son sujet. Je sais qu'il est né à Arkhaan et qu'il y a commencé ses études à l'Académie Impériale de Magie. Il y a rencontré Blodérack Faovre, alors étudiant lui aussi, et sont devenus de proches amis.
-Tu plaisantes ? Comment un mec aussi infect que Hael a pu devenir ami avec cet ange de gentillesse ? s'étonna Richard.
-C'est étrange, j'ai eu la même réaction quand je l'ai découvert. En tout cas, dans des circonstances qui me sont totalement inconnues, Hael a quitté Arkhaan, et est allé s'installer à Finlor. Il y a terminé ses études sous la direction de Wilhelmina Young, une sorte de tyran, et a résolu un des problèmes de glyphie les plus complexes qu'il existe : la conjecture de Lehnermann ce qui lui a permis de décrocher un doctorat en glyphie. Ça ne signifie sans doute pas grand-chose pour vous mais résoudre ce problème a élevé Hael au rang de célébrité et de génie. De plus, je ne l'ai peut-être pas vu de mes propres yeux, mais je suis sûr qu'il est un mage redoutable. Peut-être pas autant que Maître Faovre mais il doit connaître toutes les glyphes arcaniques. Je crois que sur un champ de bataille, on peut faire confiance à Hael, pour le reste, je ne garantis rien.
-Je crois que tu m'as enseigné l'essentiel. Tu pourras toujours m'éclairer si je ne comprends pas un point. Avec toi, je ne risque pas d'être dévoré tout cru et sans sommation.
-Dans ce cas, mission accomplie, soupira Albret.
-Tu es donc libre jusqu'au rendez-vous de ce soir ? Que comptes-tu faire en attendant ?
-C'est une bonne question. Je ne peux pas me promener seul dans les rues de Keiserburg, Hael me tuerait.
-Tu n'es pas obligé d'y aller seul, je peux aller avec toi. Tu m'as dit que tu étais originaire de Keiserburg, c'est exact ?
Albret confirma.
-Et je ne suis jamais revenu depuis que je suis entré à l'Académie. Il y a beaucoup de choses dont je ne me souviens plus, je redécouvre la ville. Par exemple je ne suis jamais venu dans ce quartier.
-C'est parfait, je vais te servir de guide. Excuse-moi juste un instant, le temps que je mette des habits « civils » et on y va.
Richard monta à l'étage puis redescendit quelques instant plus tard vêtu d'une chaude chemise sur laquelle il avait enfilé un grand manteau de tissus épais sous lequel on pouvait à peine deviner la forme de l'épée qui pendait à son côté. Albret se rhabilla puis ils quittèrent l'appartement.

Richard fit visiter à Albret le quartier où il vivait, puis à travers les grandes rues plantés d'arbres nus et malingres, ils rejoignirent la place de l'empereur Hadrien. Richard offrit à Albret un succulent repas, quoique assez simple, dans un restaurant malgré les protestations du jeune homme. Il se remit à neiger en début d'après-midi mais ça n'empêcha pas Richard de faire visiter des quartiers inconnus à Albret.
L'ambiance aurait cependant pu être meilleure : une sensation oppressante était tombée dans les rues désertes. C'était comme si le temps s'était arrêté et que le monde mort s'était enveloppé dans un linceul de cendre glacées. Malgré son manteau, Albret sentit un froid intense pénétrer sa chaire jusque dans ses os.
De nombreux pas se firent entendre, on aurait dit une armée en marche qui, malgré l'épaisse couche de neige, faisait sonner le pavé du talon de ses innombrables bottes. Soudainement, Richard s'interrompit en plein milieu d'une phrase. Il cessa de marcher, fixa la rue déserte puis saisit l'épaule d'Albret et le poussa dans la ruelle la plus proche. Le jeune mage n'osa pas lui demander ce qu'il se passait tant l'expression du garde était sérieuse. Tout un groupe d'hommes vêtus de manteaux noirs passa devant leur refuge. Tous avaient un air sévère qui n'inspirait pas confiance, pas plus que les épées qui dépassaient des pans de leurs manteaux. En voyant le brassard bleu qu'ils arboraient, le jeune homme devina de qui il s'agissait : le Bucocit. C'était comme si une pierre était soudainement tombé dans l'estomac du jeune mage. Pour lui, le Bucocit était une sorte d'organisation fantôme que l'on ne voit pas, que l'on ne fait que deviner. Jamais il aurait imaginer voir des hommes en uniformes marcher dans la rue. La menace latente et abstraite devenait concrète et se matérialisait sous la forme de vrais corps prêt à frapper et de vraies lames prêtes à blesser.
-Qu'est-ce qu'ils viennent faire ici ? chuchota Albret.
-Ils viennent sans doute arrêter quelqu'un, répondit Richard sur le même ton.
Le groupe d'hommes se dirigea vers une porte à laquelle ils frappèrent. Personne ne vint. Ils réitérèrent les coups quelques temps après mais n'obtinrent visiblement aucune réponse. Ils entreprirent alors d'enfoncer la porte. Celle-ci ne résista pas longtemps aux assauts, la serrure lâcha. Les agents du Bucocit s’engouffrèrent dans l'ouverture béante et disparurent à l'intérieur.
-Partons, j'aimerais mieux t'épargner ce spectacle, de plus il ne fait pas bon rester dans les parages durant une arrestation, ajouta le soldat.
Albret obtempéra et suivit Richard qui s'enfonçait déjà plus profondément dans la ruelle. À peine avait-il tourné les talons, qu'il entendit des hurlements. Il plaignait celui qui devrait affronter les brutes qui venaient de d'enfoncer sa porte. Il n'osait imaginer ce qu'il allait lui arriver.
Il fallut un long moment à Albret pour se remettre de la scène à laquelle il venait d'assister : voir des agents d'une police politique spécialisée dans l'espionnage d'une population déjà suffisamment éprouvée par la sévérité du régime pénétrer de force chez une personne pour la priver de sa liberté de façon sans doute arbitraire avait de quoi marquer un esprit. Albret tentait de refouler toutes les questions sur l'inconnu arrêté par ces brutes, mais plus il essayait de les oublier, plus elles occupaient ses pensées. Que pouvait bien avoir commis comme forfais pour avoir le droit à une arrestation aussi violente ? Quel ignobles traitements allait-il subir ? Comment allait-il finir ses jours ?
-Je suis navré que tu aies vu ça, finit par dire Richard après un silence embarrassé.
Ils étaient de nouveau sur une grande artère, mais Albret perdu dans ses pensées ne l'avait pas remarqué.
-Tu n'as jamais connu la dureté impitoyable du régime de la Régence, d'après ce que j'ai compris. Il est regrettable que tu découvres la cruelle réalité de cette manière.
Il passèrent devant une affiche de propagande représentant Vlad Grausam au balcon du palais impérial, les bras grands ouverts comme pour étreindre une personne. Sur un fond bleu était écrit en blanc « Le Régent œuvre pour le progrès et la grandeur du peuple Arkhaanais ». Albret ne put retenir un sourire moqueur, l'image rendue par l'affiche était tellement peu naturelle qu'elle suintait la propagande à peine masquée. C'était tellement grossier que l'on aurait dit une caricature.
-Tiens, je pensais que Grausam avait fait enlever toutes ces affiches, dit Richard. Il trouvait qu'elle faisait pas assez « authentique ». Il a fait arrêter le portraitiste ; « diffusion d'une image irrespectueuse de la personne du Régent ». De drôle de bruits résonnent dans les couloirs du palais.
Le sourire éclatant du Régent perdu au milieu de sa barbe grise comme un croissant de lune au milieu du ciel nocturne était trop large pour paraître réaliste, ses yeux noirs plissés par son sourire factice ne pouvaient mentir et disaient toute la cruauté qui l'habitait, tout comme la sécheresse de son corps annonçait l'aridité de son âme. Ses cheveux gominés, aussi gris que sa barbe mais mêlés de fils ébènes faisaient même trop policé pour être vrai. Jusqu'à sa veste azur scintillante de décorations et dont les plis étaient d'une netteté presque austère, tout semblait trop beau pour être vrai.
-Que va-t-il arriver à celui ou celle que les Bucocit s'apprêtaient à arrêter ? demanda Albret en restant les yeux fixés sur l'affiche.
-Il ou elle sera traîné de force au siège du Bucocit, comme chaque personne qui tentera de s'opposer à eux. Ensuite cette malheureuse personne sera interrogée par les Agents.
Albret soupçonnait Richard d'édulcorer ses explications en remplaçant « torturée » par « interrogée ».
-Ensuite, elle finira à Botomtêr, aux mines.
-Où elle mourra, acheva sombrement le jeune homme.
Richard acquiesça silencieusement.

Albret et Richard arrivèrent à l'auberge alors que soleil se couchait derrière le couvercle de nuages bleutés et que les premiers réverbères s'allumaient. Elérick et Eulalia étaient déjà arrivés et se morfondaient dans le salon qui leur était réservé.
-Vous en faites une tête, remarqua Albret en enlevant son manteau. La journée n'a pas été bonne ?
-Affreuse, répondit sombrement Eulalia tandis qu'Elérick restait silencieux et fixait le feu de cheminé, affalé dans un fauteuil. Le Bucocit rôdait partout en ville, on a faillit se faire pincer deux fois. A cause d'eux, on n'a pu rencontrer que la moitié de nos contacts et ils ne nous ont rien appris de très intéressant. Hael va être furieux et c'est sur nous que ça va retomber.
-Pourquoi devrais-je être furieux ? demanda Hael alors qu'il entrait à son tour dans le salon, suivi par Laura.
-Le Bucocit est partout en ville.
-On avait remarqué, grommela Laura. On s'est fait contrôler au moins trois fois. Ils doivent se douter que quelque chose se prépare et traquent les membres de la Résistance.
-Dans ce cas, ils peuvent chercher longtemps, assura Richard. Ça m'étonnerait que la Résistance fasse des erreurs à un moment aussi crucial, si tout se passe bien, dans moins de deux mois, nous serons débarrassés de Grausam.
-En tout cas, on a perdu énormément de temps à les éviter et nous n'avons pu parler qu'à la moitié de nos contact.
-Et qu'avez-vous appris ? s'enquit Hael avec un calme assez étonnant.
-Plusieurs de nos informateurs nous ont signalé un type assez louche qui parlait avec un accent rôhlmois prononcé. Vers le mois de septembre, il a fait la tournée des bouquinistes de la ville y compris ceux du marché noir, il a demandé à chaque fois des livres traitant de la ville d'Ishtar et de la région de Néancart. Depuis il n'est réapparu qu'il y a environ...
-Deux semaines, acheva Laura.
-Comment le savez-vous ? demanda, interloqué, Elérick.
-On en a également entendu parler, expliqua Hael. Un homme assez grand, entre vingt-cinq et trente ans, des cheveux noirs bouclés, mi-longs, le teint légèrement hâlé, un petit bouc et une cicatrice sur une des tempes. Il a également cherché des renseignements sur Pindare Wenger à la bibliothèque de l'Université. Son accent et sa demande étaient assez inhabituelle pour que la bibliothécaire le remarque et s'en souvienne. En plus, il était accompagnée d'une fille à l'allure très étrange. Pour reprendre l'expression de la bibliothécaire, on aurait dit une poupée de porcelaine venue d'un autre monde.
-En baratinant un peu la bibliothécaire, on a réussi à lui arracher le plus intéressant, poursuivit Laura. Après leur avoir annoncé qu'elle n'avait aucune référence au nom de Wenger, ils ont parlé d'une vente aux enchères de livres rares qui doit avoir lieu à Botomtêr dans quelques jours.
-Que des gens aussi bizarres aient été à la recherche de livres traitant comme par hasard d'Ishtar et de Wenger, juste avant la tentative d'effraction de la Chambre d'Ishtar, c'est impossible que ce soit une simple coïncidence, renchérit Eulalia. Ce sont obligatoirement ceux que nous cherchons. J'imagine que notre prochaine étape est Botomtêr.
-En effet, dès demain, nous partirons pour Keiserhafen où nous prendrons un bateau jusqu'à Kongeswinder, ensuite nous prendrons le train jusqu'à Botomtêr. La vente aux enchères est dans cinq jours, nous devrions arriver juste à temps.
Après avoir exposé le programmes des jours suivants, Hael se tourna vers Richard.
-Alors Boucle d'or, j'espère pour vous que vous avez été mis au niveau en ce qui concerne la magie.
-Albret m'a mis au courant de l'essentiel, confirma le garde.
-Et il vous a parlé de la possibilité pour vous d'utiliser la magie.
Richard lança un rapide regard d'incompréhension vers le jeune mage puis retourna les yeux vers Hael.
-Je n'en ai pas souvenir, répondit-il.
Hael se tourna à son tour vers Albret, l'air exaspéré.
-Je pensais t'avoir demandé de le briefé, seras-tu un jour capable de faire correctement ce que l'on te demande ou bien prends-tu plaisir à me rendre dingue ?
-Je ne lui en ai pas parlé car je ne le jugeais pas pertinent, répliqua sèchement l'intéressé.
-Tu n'as pas à juger si ce que je te demande est pertinent ou non, tu le fais, un point c'est tout. Donc pour que vous nous soyez un tant soit peu utile, je vais vous équiper d'un sort. Vous savez vous battre, j'imagine.
-Je peux me vanter de savoir assez bien manier l'épée.
-C'est toujours ça de pris. Elérick, ramène-toi, tu vas me servir d'exemple pour l'explication.
Elérick rechigna à obtempérer mais il finit par s'y résoudre. Pendant que Hael expliquait comment il avait augmenté la force d'Elérick, Eulalia et Laura s'étaient approchées.
-Dis-nous, Albret, toi qui a passé la journée avec le nouveau, comment tu l'as trouvé ? demanda Laura
-Plus avenant que toi, la première fois que je t'ai parlé, répliqua le jeune homme avec un sourire.
Laura éclata de rire.
-Ouais, donc il a réussi l'exploit de t'être sympathique. C'est bon signe.
Laura s'éloigna pour aller écouter l'exposé de Hael, pouffant toujours de rire.
-Je te tire, mon chapeau, Albret. Tu t'es attiré l'amitié de Laura et ce n'est pas facile, lui murmura Eulalia.
-Il m'a suffit de parler à son estomac.
-Ça explique pas mal de choses.
-C'est bon, vous avez compris ? Interrogea sèchement Hael quand il eut achevé ses explications.
-Moyennement, répondit Richard.
-C'est pas grave, on vous a pas mis dans cette équipe pour votre intelligence.
-Trop aimable, commenta Eulalia.
-Vous m'amènerez votre épée et un gantelet pour que je les équipe de glyphes, vous pourrez alors vous la raconter avec un petit tour de passe-passe.

Le lendemain, les voies de tram avaient été dégagées et on pouvait de nouveau circuler en ville, même si les flocons continuaient de tomber sur les îles du Silbermark. Les Agents et Albret prirent le tram jusqu'à la Grande Porte de Keiserhafen où ils montèrent dans une diligence en partance pour le port. Ils montèrent dans le premier navire en partance pour Kongeswinder qu'ils trouvèrent, impatients de se lancer à la poursuite de ceux qui menacent Aatar.

***

-Ils approchent.
-C'est bien ce que nous voulions, n'est-ce-pas ? Les faire venir à nous. Nous aurons tout ce dont nous avons besoin sous peu.
-Il ne faudra pas oublier de remercier notre généreux donateur.
-Ne t'inquiète pas pour ça, il sera prochainement grassement remercié. Les autres y veillent, c'est bien la seule chose pour laquelle ils sont bons.
-L'heure de la confrontation arrive à grands pas.

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[Fiction] Walvesblaeser : Livre I : Chapitre 10
« Réponse #143 le: mercredi 09 mai 2012, 00:50:16 »
Coucou ! Me voici ! Eh oui, enfin. Je sais, je sais. Moi aussi je pensais venir plus tôt, mais que veux-tu, c'est pas facile la vie d'artiste. :roll:
Enfin je me suis surtout rendu compte que tes chapitres sont plutôt touffus et que c'est pas trop possible de s'enfiler 10 chapitres en un ou deux jours comme je le prévoyais au départ. Du coup j'ai revu mes estimations à la baisse et me suis "contenté" de 5 chapitres. Mais même ça, ça a pas été de la tarte. A croire qu'en vieillissant, je suis devenu plus réfractaire à la lecture sur écran.

Bref ; osef de ma vie. Mais que serait un commentaire crépusculien sans blabla inutile, hein, je vous le demande. v.v

Donc ! Pour commencer, je dirai que je me suis plongé avec plaisir dans l'une de tes fics, d'autant plus que ça faisait un bail que je m'étais absenté. Et ça, c'est pas bien. Mais ce qui est bien, c'est que je suis revenu. Et ce qui est encore mieux, c'est que je compte poursuivre l'aventure. Car, je te le dis d'emblée, j'ai beaucoup apprécié ma petite escapade en terre Aatarienne. Oui oui, vraiment.

Ce que j'ai aimé, en premier lieu, c'est le suspens que tu arrives à entretenir au fil des chapitres, en émaillant tes lignes de secrets et d'indices. C'est d'autant plus frappant là où je m'en suis arrêté, c'est-à-dire au chapitre "Révélations". Il y a des choses dont je ne me serais pas douté, à commencer par la mission des intrus et leur statut. C'est extrêmement intrigant je trouve cette histoire de glyphes scellés et de groupuscules déterminés à les subtiliser. Et même au-delà de ça, tu crées un véritable sentiment d'attente chez le lecteur, ça donne vraiment envie d'en savoir plus. Donc, tu l'auras compris, pour moi c'est un très bon point.
Avec ce chapitre, on met aussi un pied dans la géopolitique d'Aatar, avec l'Alliance, le traité de paix et les tensions avec Arkhaan (Grausam, c'est marrant comme nom :o). C'est intéressant, et puis ça permet de lever pas mal de doutes aussi. Parce que je dois avouer qu'avant ce chapitre, j'étais un peu perdu, avec les intrus qui kidnappent Albret puis qui reviennent sur le lieu du crime comme des fleurs. C'est pas comme s'ils avaient pu tuer des professeurs lors de l'effraction avec leurs sorts et tout... Et même à la lumière de ces fameuses révélations, j'ai toujours un peu de mal à comprendre pourquoi ils ont pas demandé à consulter le livre en usant de leur statut d'Agents de l'Alliance, mais bon. Je suis peut-être un peu trop con pour comprendre. A moins que ça ait quelque chose à voir avec les tensions évoquées plus haut, et alors j'en suis pas encore assez loin pour tout saisir. Enfin je m'égare.
Tout ça pour dire que l'intrigue de ta fic me semble bien ficelée et qu'elle me tient en haleine. C'est ça qui compte, n'est-ce pas ?

Autre point très positif, à mon sens : le style. Tu t'es amélioré depuis le Roi des Ombres, et ça se sent. Les phrases sont plus fluides, le rythme est mieux géré, et tu te permets des petites pauses descriptives quand il le faut. En un mot, c'est très agréable. Bon, évidemment il y a des défauts, mais rien n'est parfait après tout. Je pense notamment à certaines phrases un peu longues et à des adjectifs que je juge superflus, mais rien de grave. J'ai pas d'exemple concret sous la main (flemme, quand tu nous tiens :niak:), mais je pense qu'en relisant tes premiers chapitres en diagonale, tu devrais t'en rendre compte assez vite. A ce propos, je remarque que tu as oublié mon conseil des points-virgules, à moins que ce ne soit un choix délibéré. Mais... ouais, si je devais te donner un conseil, n'hésite pas à couper dès que tu sens que ça tire un peu en longueur et/ou à élaguer si tu vois que ça commence à être un peu lourd.

Bon, je te passe mon commentaire sur les fautes, car tu sais pertinemment ce que je vais dire, mais fais tout de même attention. Parfois - rarement - ça pique un peu. Il t'arrive de faire des répétitions facilement évitables, aussi. Un peu plus de relecture et ça devrait disparaître rapidement. Ah et faut quand même que je te le dise : glyphe, c'est masculin. C'est un peu moche que tu le mettes au féminin alors que ça a autant d'importance dans ta fic, tu trouves pas ? :R

Ensuite, les personnages : là, je dois avouer que ça coince un peu. Albret m'agace assez, à toujours être vexé et cynique. Et puis le coup de l'orphelin seul au monde, c'est un peu... voilà quoi. Cela dit, son rôle dans l'histoire m'intrigue beaucoup, avec son statut d'Inaffilié. Le passage avec l'inconnue au clair de lune a pas mal éveillé ma curiosité à son sujet. Après, dans le même registre, Hael me paraît aussi assez caricatural avec ses piques et son côté bourru (je sais pas comment ça se passe après, mais là je fais limite une overdose d'ironie et de remarques cinglantes). Laura me laisse plutôt perplexe quant à elle : un coup tu nous la montres dure et sauvage, et la fois d'après elle est compatissante etc. C'est assez bizarre. En revanche, Eulalia est attachante, je trouve, et puis Elérick est marrant avec ses tentatives pitoyables de prendre les gens par les sentiments alors qu'il ressemble à une armoire à glace. Sinon, maître Faovre me plaît bien, même si on le verra sans doute plus pendant quelque temps (snif). Quant à Lodd et Tara, ils sont plutôt sympathiques, ma foi. J'en ai peut-être pas vu assez pour juger, après. Ah et puis le coup du rival arrogant, c'est un poil cliché, non ? :o
Enfin, dans tout ça faut rappeler que j'en suis qu'au cinquième chapitre, et que je suis loin d'avoir encore tout vu : mon appréciation est donc temporaire. Les persos sont susceptibles de beaucoup évoluer par la suite - du moins, je l'espère -, donc mon avis est un peu osefique en fait.

Que dire d'autre... Ah oui : comme tu dois t'en douter, j'ai beaucoup aimé le fait que tu glisses des mots d'allemand dans ta fic. Je sais pas si je dois le prendre comme un clin d'oeil ou pas, mais c'est cool en tout cas. Et puis c'est vrai que ça en jette, de mettre de l'allemand par-ci par-là et de l'instituer comme une langue ancienne et mystérieuse. :love:

Concernant l'univers, la magie, ce genre de choses, on n'en sait que très peu là où j'en suis, mais je dois dire que je suis curieux de voir ce que ça va donner. Les choses commencent à peine à se mettre en place, donc je ne peux pas m'étaler dessus, mais ce que tu as révélé pour le moment (les six castes, l'Inaffiliation, les Chambres glyphiques, les peurs et les secrets entourant la magie...) est très intéressant et me donne clairement envie d'en savoir plus. Donc à ce niveau-là, rien à redire, tu m'as pris dans tes filets.
Je suis un peu perdu par rapport à l'époque et à l'avancée technologique de ton monde, par contre : d'un côté on a une bibliothèque à l'américaine, en plus d'escaliers métalliques, de lampes à gaz et à pétrole, ce qui fait très révolution industrielle, et de l'autre on a des gens qui se battent à la lance et à l'arc, en plus de l'auberge qui m'a fait penser à une époque moins récente. Enfin, je sais pas, c'est peut-être moi qui fais une fixette, mais ça m'a un peu perturbé.


Bon, et je crois que c'est tout. J'ai sûrement oublié plein de choses, vu que je suis censé commenter pas moins de 5 chapitres et un prologue, mais là je vois pas quoi rajouter d'autre, à part répéter que ta fic me plaît et tout et tout. Donc je vais te laisser là, en espérant que mon pavounet sera assez digeste et qu'il te sera un minimum utile. En tout cas attends-toi à me revoir bientôt : je m'accorde une pause, le temps de souffler un peu et de récupérer mes yeux, mais je compte bien revenir dans le coin avant la fin du mois !

A la prochaine, mini-cafard ! ;)
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[Fiction] Walvesblaeser : Livre I : Chapitre 10
« Réponse #144 le: mercredi 09 mai 2012, 14:58:05 »
Ah, mon cher Prince, tu dois sans doute savoir le plaisir que tu me fais en commentant cette fiction qui, contrairement au Roi des Ombres, est réellement personnelle. Ça me remonte le moral parce que je finissais par croire que cette fiction était maudite. Un grand merci, à toi. Il est déjà étonnant que tu te sois mangé les cinq premiers chapitres sans avoir des pulsions dépressives parce que oui, quand tu vois la longueur des chapitres, tu as de quoi te frapper la tête contre les murs.
Donc au-delà de ces modestes remerciements en comparaison avec la joie intense qui m'anime, je commente surtout pour éclairer ta lanterne en ce qui concerne ce premier tiers du Livre I.

En premier lieu, le scénario. Le scénario est sans doute la chose dont je suis le plus fier en ce qui concerne Walvesblaeser : il a mariné un temps considérable dans mon esprit mais ce n'est que l'été dernier que la mécanique infernale du scénario a réellement été finalisée pour constituer ce que tu as pu lire et je t'assure que ce qui vient après est encore plus troublant. Il y a une chose qui est très important dans mon texte : de petits détails au prime abord peuvent sembler insignifiant mais au final comptent énormément et tu l'as parfaitement compris. Absolument chaque chapitre apporte de nouvelles pièces sur l'échiquier.

Sinon, le coup du glyphe m'a soûlé au-delà de l'imaginable. En fait vers le chapitre 6 j'ai changé de traitement de texte, j'en ai pris un avec un correcteur grammatical et il tiquait à chaque fois que j'écrivais une "glyphe". Ne comprenant pas au début, la lumière m'est tombé dessus d'un coup : on dit "un hiéroglyphe". Un gros mot en "m" a alors jailli de ma bouche. u_u

Maintenant venons-en au personnages. Là je dois te dire que ta réaction est tout à fait normale car les personnages n'ont absolument pas eu le temps d'évoluer étant donné que l'on vient à peine de les découvrir. Albret qui est, je le sais très bien, une foutue tête-à-claque ne va pas passer du stade rat de bibliothèque maltraité au stade héros BG à l'haleine mentholée et trop philosophe en un clin-d’œil.
Il y a un autre détail important au niveau des personnages, c'est que beaucoup d'entre eux ont une face cachée. Chez certains, chez Laura par exemple, l'ambiguïté est beaucoup plus flagrante que chez d'autres personnages qui peuvent sembler plus caricaturaux, comme un certain Hael. Et d'autres personnages vont faire leur entrée pour encore plus embrouiller l'affaire.

Et enfin, je vais te donner davantage de détails sur Aatar. Un univers assez foisonnant, n'est-ce pas ? Pour répondre à ta question sur l'avancement technologique d'Aatar, je vais te dire qu'il correspond effectivement à celui de la Révolution industrielle, cependant les Aatariens restent assez old school pour certaine chose ; ça donne un petit côté steampunk à la FMA, les armes à feu en moins. Voilà, sinon pour ce qui est de la magie, elle est très théorisée, au point qu'elle en devient presque scientifique.

Si tu as encore des questions, je serais ravi d'y répondre. Pour l'instant j'espère juste que tes cornées vont se remettre du traumatisme.