Nehëmah, mon cher parasite (

) => Que de questions! Ravi que mon Chant de l'Ombre éveille ta curiosité et que la scène plus sombre et flouée de l'entraînement t'aie plu, j'avoue avoir pensé un peu à toi en l'écrivant. En tout cas ça ne peut que m'encourager à continuer, merci d'être passé! ^^ Pour Sildinn et l'intrigue, ne t'inquiète pas ce ne sont là que les préliminaires, comme à mon habitude je mets du temps mais au fur et à mesure que je progresserai, je me centrerai beaucoup plus sur l'hisoitre en elle-même que sur de longues descriptions romantiques. Disons que j'ai toujours eu du mal à débuter, et pour une fois je suis satisfait du résultat (grâce à vous aussi). ^^
GMS => Comme c'est gentil à toi de me réserver ton 600ème commentaire, je t'adore! :niais: Fufu, je vois que ce deuxième chapitre soulève bien des interrogations, c'était l'effet escompté.
Quelque chose de sublime entre Aylinn et Sildinn? Huhuhu, tu verras ça. ;p Et voilà que pour toi commence la véritable nouveauté dans l'histoire, n'est-ce pas? :p
En tout cas merci pour ce long et magnifique commentaire également, mais voici venir maintenant et en exclusivité pzienne le troisième chapitre, le plus long pour le moment! (mais vous pouvez me faire confiance pour la longueur, je suis expert en la matière il paraît. ^^') Je n'allais pas vous laisser sans rien pendant cette semaine de vacances où je pars quand même, je serais bien ingrat envers vous! J'espère que vous aimerez et que vous commenterez cette suite, que voici.
Chapitre III:
L'Aube d'un Crépuscule Un vent frais fit frissonner Aylinn, qui fronça les sourcils, encore endormie. Une autre rafale, plus longue cette fois, la sortit de son sommeil avec un léger sursaut. Elle battit des paupières un moment, ne sachant plus où elle était ni ce qu’elle faisait assise sur un banc. Machinalement, elle repassa sa robe de ses mains, afin de la défroisser. Après quoi elle s’étira longuement et bâilla à s’en décrocher la mâchoire, sans aucune pudeur. Elle frissonna encore une fois du froid, sensation qui lui déplaisait fortement alors qu’elle se levait. « Que ne vaut un bon lit ! » se dit-elle. Elle se frotta les épaules et regarda autour d’elle. Elle vit l’aurore poindre dans la brume, délicatement dorée par les rayons encore hésitants de l’astre solaire, qui s’élevait timidement derrière les collines. Elle s’émerveilla un instant du calme parfait qui l’entourait, de la beauté de ce spectacle si simple et qui pourtant préservait depuis l’aube des temps sa fraîcheur et sa magnificence. Saisie, elle ne fit pas attention à Sildinn, qui dormait encore à ses côtés, le menton baissé sur sa poitrine. Ses mèches de jais se balançaient délicatement au gré du vent, comme les eaux ondoient sous la brise d’automne, et tombaient devant son visage aux traits fins et réguliers, comme ciselés dans le marbre.
Aylinn se tourna lentement vers lui, le regardant longuement alors qu’elle percevait son souffle, serein des bienfaits du sommeil. Elle se sentit tout apaisée devant le repos de son maître qu’elle chérissait tant. Le voir se sentir aussi bien, comme auréolé par la plus grande satisfaction fit esquisser à ses lèvres un grand sourire. Elle avait toujours conçut une grande admiration pour Sildinn, une affection pour le moins à mesure de son être, de son essence, donc terriblement démesurée. Mais peu lui importait, elle n’en était pas consciente, ou se refusait à y croire. L’essentiel restait de pouvoir passer du bon temps avec lui, et de ne surtout pas le décevoir, à n’importe quel prix. Elle effleura sa joue du bout de ses ongles, cédant à une envie soudaine. Puis elle se rétracta et se redressa sur le banc, les yeux toujours rivés sur lui.
Le voir ainsi assoupi ne lui était pas familier, ne dormant pas dans la même chambre que lui. Elle lui trouva encore plus de charmes qu’à l’accoutumée, un frissonnement lui parcourut le dos. Elle le fixa attentivement, détaillant son visage imberbe, ses sourcils finement arqués avec un brin de sévérité, ses lèvres étroites, son front d’une blancheur éclatante où des mèches plus noires que la nuit tombaient sur les tempes, tel l’onyx sur l’albâtre. Ses cheveux étaient parfaitement coiffés, malgré ces quelques mèches volages dansant au rythme des bourrasques, et étaient attachés aux extrémités dans le bas de sa nuque. Ses paupières clauses dissimulaient de magnifiques yeux vert sombre, d’un mystère saisissant, un regard dur et parfois glacial capable de transpercer l’âme, mais qui avait toujours été étonnamment bienveillant, presque attendris à son égard. Le profil fier, d’une imposante prestance, subtile, malgré son teint blême et sa maigreur presque maladive, Sildinn savait se mettre en avant quand il le fallait et exhiber ses connaissances et sa vivacité d’esprit devant l’assemblée et l’opposition. Sans qu’il n’ait à se manifester avec force, il parvenait à inspirer le respect et à décourager ses détracteurs d’un jour d’un seul de ces regards dont il avait le secret. En un mot, il émanait de lui ce genre d’autorité douce et presque impalpable qui lui valait la plus grande considération : celle d’un Maître, comme on le nommait si bien.
Doté de manières élégantes, d’un maintien presque régalien, il n’en restait pas moins extrêmement bienveillant envers ses élèves, parfois même chaleureux, surtout envers elle. Ses yeux d’ébène s’adoucirent à cette idée. Du dos de la main elle effleura le fin tissu qu’il revêtait, aussi noir que sa chevelure. Rehaussé aux extrémités des manches, du col et du bas par de fines bandes cousues de fil d’or, il semblait avoir été conçu sur mesure pour lui. Le col était étroit, les manches plus larges, une ceinture de ruban également doré venait retenir le vêtement. Malgré la qualité de la texture, sa tunique n’en restait pas moins d’une grande simplicité, marque de l’artiste sachant concilier élégance et délicatesse à la vie de tous les jours. Un pantalon du même coloris et des chaussures confortables finissaient de l’habiller entièrement. On aurait juré par l’austérité de son apparence et son caractère amène mais rigoureux qu’il avait autrefois fait partie d’une organisation religieuse, quoique ce ne fût jamais le cas.
Sa jeune disciple se perdit à le contempler un long moment, avant de finalement rediriger son regard sur l’astre du jour, encore légèrement vermeil, coupé en son milieu par la silhouette sombre et indistincte des monts de l’est. Elle embrassa du regard ce tableau splendide, à peine éveillé encore, comme un enfant qui verrait le monde pour la première fois, soigné de sa cécité de naissance. Emerveillée, elle soupira encore une fois et laissa son esprit vagabonder parmi les grands arbres de la forêt, dont les fins rameaux ployaient sous la force invisible du zéphyr. Après quelques instants d’égarement purement contemplatifs, elle décida de profiter du sommeil de Sildinn afin de porter à bien un projet qu’elle avait à cœur depuis longtemps. Elle avait en vue d’obtenir encore plus de fierté de la part de son maître, mais surtout de lui faire passer un bon moment, après tout ce qu’il avait fait pour elle. Excitée à l’idée du ravissement dans lequel il serait plongé grâce à elle, elle jubila intérieurement.
Elle posa un léger baiser sur la joue de son maître en guise d’au revoir, et s’engagea dans les rues d’Infelt, enthousiasmée. Elle fit un détour par sa chambre, dans laquelle elle se saisit d’une lyre. Devant son miroir, elle mit de l’ordre dans ses longs cheveux de jais à l’aide d’une brosse en nacre, emmêlés par sa nuit passée dehors. Elle dévala ensuite les marches du premier étage et se réceptionna souplement, l’instrument en main. Elle parcourut la même grande allée bordée de tilleuls par où ils étaient passés la veille, et dévia par un petit chemin de terre. Quelques petits animaux s’enfuirent à son approche, alors qu’elle sautillait comme une enfant. Elle s’arrêta ici et là, flânant comme à son habitude, respirant les délicieuses exhalaisons de la nature, cueillant des fleurs d’un bleu profond qu’elle mit ensuite dans ses cheveux, juste au-dessus de l’oreille. Elle suivit un papillon des yeux, qui se posait de nectar en nectar, toujours avide d’une nouvelle collation et se vit bientôt arriver devant de grands arbres, qui constituaient l’orée de la forêt. Sûre d’elle, elle y pénétra, empruntant un sentier presque invisible comme si elle l’avait fait des centaines de fois.
Au bout d’un moment, elle déboucha sur une petite clairière, au milieu de laquelle était enracinée une souche d’arbre. Les hautes cimes ne laissaient filtrer qu’une lumière très diffuse, presque mystique, conférant à cet espace une ambiance mystérieuse et intime qui plaisait beaucoup à Aylinn. Après s’être assurée qu’il n’y avait personne, elle sortit de l’ombre et s’assit avec légèreté sur la souche. Elle fit en sorte d’être installée confortablement, puis arrêta soudain de bouger, tendant l’oreille. Seul la brise délicate faisant virevolter gracieusement ses mèches lui répondit. Elle perçut les bruits forestiers habituels, comme ceux des rongeurs, ou des glands qui tombaient à terre. Satisfaite, elle sourit un moment, immobile, enveloppée par la douce chaleur des troncs resserrés de hêtres et de chênes. Elle sentit un désir d’éternité l’envahir, qui la ravit au plus profond de son âme. Les yeux clos, elle savoura l’atmosphère sereine et secrète des lieux, et se réjouit de l’absence d’hommes, qui auraient pu la déranger dans un moment si délicieux. Elle avisa une feuille morte qui s’était détachée de sa branche, et qui toujours plus se rapprochait du sol, dans son lent ballet aérien.
Quand enfin elle se fut posée à même le sol, la jeune femme se saisit de son instrument, qu’elle avait laissé à côté de ce qui fut jadis le plus grand chêne de ces bois. Lentement, comme si elle ne voulait pas troubler la quiétude de la forêt, elle souleva l’objet et le porta à hauteur de son ventre. Le regard perdu dans le ciel et les nuages, qu’on ne voyait que comme un point bleu, encore légèrement rosé, elle caressa la corne de sa lyre avec affection. Comme par hésitation, elle commença par s’éclaircir la gorge avant de séparer son regard du firmament matinal. Elle lança dans l’air deux accords de son instrument, afin de vérifier sa justesse, puis entreprit de tester sa voix et de l’échauffer. Jugeant qu’elle était digne de débuter ses intonations, elle réfléchit un instant, puis se mit à pincer les cordes avec finesse. Cette introduction résonna longuement parmi les grands arbres, avant que sa voix ne s’élève. Aussi pure que du cristal, elle fit frémir jusqu’aux rameaux des jeunes pousses, qui croissaient dans la clairière. Adoptant un air d’abandon, presque douloureux, elle se concentra afin de se remémorer la mélodie et les vers qu’elle avait passé des nuits à créer et à améliorer, soucieuse du moindre détail. Enfin, elle se décida, tenant fermement son instrument dans ses mains délicates. Quelques accords légers, puis lents et mélancoliques, commencèrent à monter dans les airs, suivis bientôt du chant en lui-même :
« Guerriers, qui quittez votre demeure
Pour de nobles conquêtes, sachez
Qu’en vain du péril vous vous débattez :
Votre destin est scellé bien avant cette heure…
Grands héros, aspirants à la gloire,
Tueurs nouveaux, de la mort les miroirs,
Apprenez que les vies honteusement ôtées
De votre âme le poids sur la balance feront pencher.
Vous ne savez, les Déesses pleurent,
Dans leur haute tour leur espoir se brise.
Leur joue de nacre luit encore, chère sœur,
Du sillon se figeant dans la bise…
Ah, Vous qui vainement croyez combattre
Pour l’honneur, pareillement que votre vanité,
Que l’Epée du Jugement dans le sang est trempée,
Que le mérite par la Mort se forge, dans l’albâtre,
Détrompez-vous ! Aux sublimes Rives d’argent
Seules les mânes des bienfaiteurs accèdent ;
Les Déesses, l’éternité embrassant,
Seuls aux figures de Paix intercèdent.
Vous ne savez, les Déesses pleurent,
Dans leur haute tour leur espoir se brise.
Leur joue de nacre luit encore, chère sœur,
Du sillon se figeant dans la bise…
Preux guerriers, qui expirez sur le fil de l’épée,
De vos cris, barbares, la vallée résonne !
N’entendez-vous donc pas vos épouses, éplorées,
Et vos enfants qui de la peur frissonnent ?
Par vous, vos aimées périront dans l’attente ;
Votre lignage succombera par votre absence.
De divines larmes viendront saluer leurs souffrances innocentes,
Mais vous, serez châtiés pour votre vile complaisance…
Vous ne savez, les Déesse pleurent,
Leur désespoir lentement les consume.
Le soleil se couche pour une gloire, posthume,
Et le firmament s’embrase de leurs dernières heures… »
***
- Maître Sildinn, réveillez-vous on vous appelle ! fit une forte voix de femme, tout en secouant légèrement l’endormi.
Le soleil était déjà haut dans le ciel lorsqu’il ouvrit ses yeux d’émeraude, réveillé par son interlocutrice. Pas très délicate, cette femme rousse et corpulente, mère de trois enfants faisant tous partie de la classe du maître d’école, tenait son bras entre ses doigts boudinés. Clignant des paupières, il chercha d’abord à savoir où il était, encore assommé par les brumes du sommeil. Retrouvant ses esprits, il posa une main à côté de lui, sur le banc. Il eut la désagréable surprise de ne pas rencontrer ce qu’il espérait trouver. Il se tourna vers un vide qui le désappointa. Son coeur bondit de l’inquiétude qu’il éprouva sur l’instant, mais il se calma vite et recouvra son impassibilité coutumière.
- Vous cherchez Aylinn, n’est-ce pas ?
Son silence fut éloquent. Eludant la question qu’elle allait lui poser, comme en témoignait sa grande bouche de bavarde insatiable de nouveaux ragots, il lui lança un regard qui la dissuada de continuer. Il n’était pas d’humeur à écouter ses jacassements incessants, et vu le recul qu’elle avait, elle l’avait parfaitement compris.
- Le maire et ses conseillers vous attendent. Ils m’ont envoyée vous chercher. Une affaire importante et préoccupante, ont-ils dit.
- Bien, j’y vais. Merci d’être venue me chercher, Madame Lambrith.
Il se leva et s’engagea dans la rue principale d’Infelt, sans jeter un regard à la commère, qui restait les bras ballants, sans trop savoir quoi faire. Sildinn longea quelques boutiques, déjà animées dans l’engouement tranquille de la petite bourgade. Il frôlait inconsciemment quelques passants, trop respectueux pour le lui faire remarquer. Il avait l’esprit ailleurs, il pensait à son élève surtout, se demandant ce qui l’avait animé à ne pas le réveiller et à le prévenir. Une certaine mélancolie l’habita un instant quand il arriva devant leur maison, repensant à tous les jours heureux qu’ils avaient écoulés ici, sans se soucier de rien. Située un peu à l’écart de l’activité marchande, faite d’une unicité de pierres blanches et d’un toit en chaume, elle ne se distinguait pas réellement des chaumières environnantes, foyers paisibles et rustiques. Seule la taille variait, et la surface du jardin également. Il lut la plaque où était inscrit en bleu sur fond blanc « ici vivent Aylinn et Sildinn » et eut un soupir. Après quelques moments d’égarement, il se ressaisit et se rappela sa mission : il devait aller le plus vite possible voir le conseil de la ville ! Peu lui importait en fait, et il n’en avait pas vraiment envie, mais si c’était si crucial que ça, il se devait d’y aller.
Avec une moue de dépit renvoyant à ses désirs contrariés, il se remit néanmoins en marche, abandonnant à regret sa demeure et ses réminiscences. La mairie n’était pas très imposante, et correspondait bien au lieu par son aspect simple et dénué de fioritures. Une autorité douce en émanait, comme si de toujours l’ordre et le bien-être s’étaient imposés d’eux-mêmes. La criminalité était d’ailleurs si faible à Infelt que son gouverneur avait été décoré récemment. On considérait cette tranquille cité pour un havre de paix, où il faisait bon vivre et où tous étaient heureux. Pourtant elle n’était peuplée tout au plus de quelque cinq mille habitants, reposant comme un point lumineux sur la colline qui lui servait de frondaison, lorsque tombait la nuit. Sa monotonie, la langueur dans laquelle Infelt s’assoupissait, ne devait certainement pas plaire à tout le monde, surtout pour ceux qui raffolaient d’évènements et d’activités en tous genres.
Sildinn poussa la porte à lourds battants de chêne, et s’engagea droit devant lui en direction de la salle du conseil, où se tenaient toutes les réunions importantes. A droite et à gauche, derrière des guichets d’une facture simple, deux assistantes relevèrent le nez à son approche. L’une d’elle, qui devait toucher à ses vingt printemps, sortit de son « nichoir » et fit tomber au passage quelques paperasses qui envahissaient son bureau en désordre. Elle eut un rire gêné et entreprit de les ramasser, sous l’œil du récent visiteur. Il se pencha et l’aida à tout remettre sur le meuble. Une fois ceci terminé, elle rougit de sa maladresse et s’excusa poliment.
- Je vois que tu officies dans la mairie maintenant, constata Sildinn sur un ton chaleureux. Depuis hier non ?
- Ha ! Euh, oui… répondit la secrétaire, se passant une main dans les cheveux pour dissimuler son embarras.
- Tu t’en sors ? Tes employeurs ne sont pas trop durs ?
- Vous êtes toujours au courrant de tout, maître Sildinn. Mais non, ça va, monsieur le maire me traite plutôt gentiment.
- Bien, alors j’y vais.
- Ils vous attendent, monsieur…
Déterminé, il continua de fouler le dallage sans même jeter un regard en arrière. D’autres choses le préoccupaient déjà assez comme ça et la rencontre d’une de ses anciennes élèves n’y figurait pas. Cette dernière resta plantée là, sans bouger, suivant son ancien tuteur des yeux. Elle ne se rassit même pas quand la porte du conseil se referma sur les cheveux de jais de Sildinn. Avec un léger claquement, celui-ci la referma et sonda la grande salle du regard. Un homme aux longs cheveux bruns, au visage anguleux, le scruta également, assis en plein centre, entouré de ses six conseillers. Une grande table ronde de bois sombre, rehaussée d’une nappe bleu nuit occupait le milieu da la circonférence da la pièce, où ils étaient tous accoudés. Une seule chaise était vide, attendant que quelqu’un y prenne place. Tous avaient les yeux rivés sur Sildinn, qui eut comme un petit geste avant d’aller s’asseoir nonchalamment sur son siège. Il croisa les jambes l’une sur l’autre et plaça toute son attention sur ses ongles, avant de bâiller et de s’étirer longuement, tel un félin se réveillant. Un silence de mort s’empara de la salle, personne n’osait élever la voix, et tous continuaient de le regarder intensément, les sourcils froncés. Le maire était habitué à ce genre de comportement, mais dans les circonstances présentes, cela l’irritait grandement. Cependant, ils avaient trop de respect pour Sildinn pour l’en blâmer et attendirent nerveusement qu’il ait fini son manège. Le silence s’appesantissait comme une chape de plomb, certains s’agitaient sur leur siège, mais aucun n’ouvrait la bouche et se contentaient de se dévisager mutuellement. Au bout d’un moment, un petit rire s’éleva, aigu, presque sournois.
- Eh bien, pourquoi m’avez-vous fait venir, conseillers ?
Le maire entrouvrit les lèvres, mais aucun son n’en sortit. Un conseiller plus téméraire que les autres se leva.
- Puisque personne ne veut parler, je le ferai… fit-il en jetant un regard en biais à l’illusionniste, comme s’il craignait qu’il lui arrive malheur pour avoir osé lui répondre.
- Eh bien qu’attendez-vous ? Continuez je vous prie, lui intima Sildinn, un sourire déconcertant sur les lèvres.
Le dit conseiller hésita un moment avant de se racler la gorge. Une goutte de sueur perla à son front, avant qu’il ne lève un doigt menaçant dans l’air. Le maire, d’un geste du bras, lui ravit la parole :
- Laissez, je vais le faire. L’heure est grave, mes amis. Si je vous ai réunis ici, ce n’est pas pour une réunion de moindre importance portant sur un problème commercial ou une querelle entre habitants. Il s’agit d’un problème d’une tout autre envergure, et même si j’aurais préféré ne pas à avoir à vous le dire, il le faut…
Interloqué, Sildinn leva les yeux sur le bourgmestre d’Infelt, comme tous ses conseillers, qui étaient littéralement pendus à ses lèvres.
- La vie de nos concitoyens est en danger ! Et la menace n’est pas une imagination de ma part, une poignée d’habitants m’ont rapporté cette affaire. Je vais vous raconter ce qu’ils m’ont dit, et je vous préviens, cette nouvelle est effrayante : trois de nos concitoyens sont morts! Des paysans sont partis chercher du bois dans la forêt hier soir, jusqu’ici rien d’anormal. Le crépuscule tombait déjà quand ils y sont allés, ils se sont enfoncés entre les arbres pour chercher des branches de bonne qualité, pour le vendre à notre menuisier. Seulement, alors que la nuit se levait à peine, ils ont entendu un cri strident d’abord loin d’eux, puis qui se rapprochait à une vitesse folle. Apeurés, ils ont allumé des torches afin de savoir d’où la menace venait. Ils se sont mis en cercle, plaçant deux fillettes au centre afin de les protéger si le besoin en était. Soudain, ils ont entendu de nouveau un grand cri dans les broussailles, juste à côté d’eux. Et avant qu’ils ne puissent réagir, une bête les a attaqué sauvagement, si vite qu’on aurait dit l’éclair en personne. Lacéré de toutes parts, un villageois s’est effondré dans son propre sang, avec un râle d’agonie. Paniqués, les autres se sont enfuis dans un concert d’hurlements terrifiés et de pleurs des deux enfants, que leurs mères avaient pris dans les bras avant de courir à toute jambe. Ils se sont éparpillés, cherchant une issue pour retourner à Infelt. La plupart ont mis beaucoup de temps avant de sortir de la forêt, aveuglés par l’obscurité et la terreur. Ce matin, les survivants sont venus me voir. Ils étaient complètement bouleversés, jamais je n’avais vu ça ! D’abord je ne les ai pas crus, évidemment, croyant à une fable ou un monstre de fantaisie, qui aurait expliqué que trois d’entre eux se seraient perdus dans les bois, apeurés de se retrouver dans la forêt au milieu de la nuit.
Mais ils ont insisté, et vu leur état, j’ai bien voulu les suivre jusqu’au lieu du premier meurtre, entouré de gardes comme ils l’exigeaient. Ils tremblaient comme des feuilles, les mères cachaient les yeux des fillettes, qui sanglotaient encore. Je n’en croyais pas mes yeux. Le cadavre était mutilé au possible, méconnaissable, comme transpercé par des centaines de lames. J’ai manqué défaillir devant ce cruel spectacle. Jamais je n’aurais pensé qu’une pareille barbarie pourrait exister près de notre bonne ville d’Infelt ! J’ai voulu examiner la dépouille de ce brave paysan, mais il ne restait rien de lui que des lambeaux de vêtements et de chair. Nous avons fouillé la forêt pour savoir si les deux autres disparus avaient réchappé à l’attaque lors de leur débandade. Nous avons vite fait de les trouver, non loin de là, dans des fourrés. Ils étaient pareillement amochés, et ne respiraient plus depuis longtemps. Je ne vais pas vous le cacher, nous avons tous été terrifiés, et certains ont même crié devant l’horreur de ces meurtres. J’ai décidé d’improviser des civières afin de transporter ceux qui étaient trop choqués pour se déplacer. Je ne pouvais pas les laisser là, c’était bien trop dangereux ! Mes gardes ont aussi ramassé ce qui restait des trois victimes, et nous les avons enterrées au secret de tous, avant qu’on ne parte te chercher… Je leur ai ensuite demandé ce qui avait pu faire un pareil carnage, ils m’ont juste répondu avoir entr’aperçut une bête un instant, une masse noire, et entendu de grands cris stridents, surtout lorsqu’ils avaient allumé leurs torches…
L’ensemble de la salle fut pris par un profond malaise suite à cette déclaration, pour le moins terrifiante. Aucun ne semblait y croire, et pourtant ils étaient grandement choqués, figés par le récit du maire. Certains paniquaient, c’était évident, même s’ils avaient assisté pour la plupart à l’inhumation des cadavres ils n’avaient rien vu, puisqu’on avait placé les restes sanguinolents dans des jarres funéraires. Et le maire avait attendu que tous soient réunis pour leur exposer la situation. Bouleversés, meurtris par cette nouvelle, tous craignaient que le calme légendaire de leur ville soit à jamais corrompu par l’arrivée des ces monstres, qu’ils ne transforment Infelt en un bain de sang, puis en une ville morte, où plus personne n’oserait s’aventurer sans la peur d’une attaque particulièrement horrible. Alors, adieu les couchers de soleil derrière les collines verdoyantes, adieu la sérénité et la joie de vivre des rues marchandes. Ils devraient faire une croix sur un havre de paix qu’ils croyaient à jamais préservé de l’agitation et des troubles, sans parler de ces créatures meurtrières ! Leurs certitudes qui leur semblaient inébranlables se fissurèrent, ce qu’ils ne pensaient jamais avoir à remettre en question, comme un socle de marbre, se brisa. Le monde s’était écroulé sur eux, comme s’ils n’avaient plus rien à espérer de l’avenir. Même Sildinn avait perdu son impassibilité coutumière. Son teint, au récit du maire, était devenu encore plus livide. Lui non plus n’aurait jamais pensé que pareille chose aurait pu se produire dans ces paisibles contrées, qui paraissaient si loin de tout, si détachées des troubles extérieurs. Mais il avait fallu que ça leur tombe dessus, rien ni personne n’aurait pu y remédier…
- Une… bête, vous dites ? demanda-t-il, interloqué.
- Parfaitement, lui répondit le maire, comme soulagé que le silence de mort soit enfin levé. Les témoins n’ont pas pu m’en dire plus, ils ont juste aperçu une masse noire, flouée par la vitesse avec laquelle elle a bondi. Après bien sûr dans les bois et paniqués comme ils l’étaient, ils n’ont pas pensé à voir à quoi leur assaillant ressemblait.
L’illusionniste hacha imperceptiblement de la tête, profondément plongé dans ses réflexions. Tous le regardaient à nouveau, comme attendant un jugement. Plusieurs minutes s’écoulèrent sans que personne ne bougeât d’un pouce et ne prononce mot. Ils se contentaient de le fixer et de sonder ses yeux verts, absorbés par un vide infini. Mais le bourgmestre se leva à nouveau :
- Sachez que je n’ai pas prévenu nos habitants du drame d’hier soir et intimé les autres victimes de l’attaque à garder le silence afin que la panique ne s’empare pas d’Infelt. Ce serait un poison bien trop dangereux que d’affoler pour rien nos concitoyens. Pour l’instant, nous ne connaissons pas la menace, espérons que ce ne soit que passager et que les meurtres ne se reproduisent plus, ou qu’ils soient trop rares pour devenir vraiment préoccupants. Pour limiter les risques tout en gardant le mystère sur l’affaire, je vais ordonner qu’on ne s’aventure pas des la forêt, au moins après le coucher du soleil. C’est une précaution élémentaire, mais nécessaire. Je souhaite de toute mon âme qu’elle soit suffisante pour préserver des vies, un maximum possible. Dès demain, j’afficherai partout et ferait lire en place publique par des hérauts un message officiel interdisant tout accès nocturne dans les bois, et déconseillant fortement d’y pénétrer, sauf si c’est absolument indispensable. Pour cela, je vais prétexter une prolifération de chenilles venimeuses et…
Détaché de tout ce discours, Sildinn continuait à scruter l’horizon par derrière les murs de pierre d’un regard morne, méditatif. On aurait dit la statue fixant de ses yeux de marbre le temple auquel elle était dédiée, préoccupée par des pensées autrement plus cruciales que les vains palabres des prêtres. La scène lui semblait figée, plus rien n’existait pour lui que cet engrenage manquant, ce bout de réflexion qui se refusait à lui montrer ce qu’il cherchait et qu’il ne connaissait pas, mais dont il savait l’ultime importance. Le maire continuait de gesticuler dans ses recommandations, mais lui ne le voyait pas, il était absent au monde. Une profonde mélancolie le saisit, sans qu’il n’en puisse expliquer la raison. Soupirant dans sa frustration de ne pas trouver, il retourna chaque pan de réflexion, chaque évènement depuis ce matin qui pourrait lui permettre d’y accéder. Au prix d’un grand effort de concentration, il frôla par la pensée son but tant désiré, et craint aussi. Plus en retrait que jamais, coupé des liens de ce qui l’englobait, il vit sa proie lui échapper, comme un soleil qui déclinerait juste après s’être levé.
Puis enfin il vit, et se décomposa. Son teint se para d’une pâleur presque cireuse, fantomatique. Profondément bouleversé, il se plongea dans un mutisme total. Il se tenait droit sur le dossier de son siège, tendu à l’extrême. L’urgence du danger prit bientôt la place de l’avachissement premier. Clignant des paupières comme s’il voulait à tout prix émerger de cet état second, il serra les dents et jeta un regard affolé à l’assistance. Tous s’étaient tournés vers lui, ébahis par ce comportement qui lui était si peu coutumier. Les mains tremblantes, Sildinn leva des yeux surpris et terrorisés vers un mur, comme s’il voyait à travers. Bouche bée, incapable de prononcer le moindre mot, une lueur ravit son éternelle indifférence à son regard émeraude : celle d’une peur extrême. Il resta figé un moment, comme s’il ne comprenait pas ce qui lui arrivait, ou que la réalité trop dure lui semblait insurmontable. Un autre feu embrasa soudain son être, une détermination liée à l’angoisse, une volonté inébranlable et vengeresse. Dans la salle, les conseillers tremblèrent de peur quand il leva une main rageuse dans leur direction. Puis il se mit à courir à une vitesse folle, presque arrachant les battants de la porte lorsqu’il l’ouvrit à la volée. Personne ne comprit ni n’osa bouger d’un pouce. Pourtant un cri perça l’air, désespéré et puissant, provenant déjà de la rue adjacente, un message sans équivoque : « Aylinn ! ».