Auteur Sujet: [Débat][Art] L'Art peut-il s'émanciper de la créativité ou de la technique ?  (Lu 1459 fois)

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Bonjour à tous,

Ce débat vous est proposé par l’équipe des Valets, il concernera l’art et se voudra le plus accessible possible !

L’art, nous donnerions probablement tous une définition différence pour ce mot tant il est vaste. Je soulèverai un point aujourd’hui, selon vous, l’art est-il obligatoirement fait à partir de créativité et de technique, ou peut-il s’émanciper de l’un des deux aspects ?

Je vais  tenter de rendre cette problématique plus concrète, exemples :

L’art moderne, contemporain, ou abstrait comporte généralement un aspect créatif, faisant passer des émotions, jouant sur notre capacité à ressentir les couleurs ou les formes. Mais peut-on penser qu’il se libère quasiment totalement de l’aspect technique ? Peut-on donc placer dans l’Art des créations qui ne suivent aucune règle esthétique ou autre ? Ou alors pensez-vous qu’ils suivent bien des règles esthétiques. (Si oui, n’hésitez pas à les donner !).

Dans le cas contraire, un excellent copiste aura réussi à assimiler la technique et le style du peintre, aura acquis les compétences nécessaires pour faire une peinture réussie par exemple, mais peut-on dire qu’il place ici sa propre empreinte, ne garde-t-il pas seulement l’aspect technique de l’art ? Sans placer dans son oeuvre une certaine créativité ?

C’est un peu comment je définirais l’art, un mélange entre technique et créativité, qu’en pensez-vous ? Bien évidemment, ce sujet n'a pas pour objectif de donner une définition indubitable de l'art, mais de rassembler différents avis sur le sujet.

Ceux qui me connaissent savent que je ne porte pas l’art moderne dans mon cœur, mais il me paraît intéressant de savoir ce que chacun pense ! Bon débat, restez polis et tentez d’être constructifs, et respectueux envers les différents arts ! :oui:
« Modifié: samedi 16 juin 2018, 15:28:03 par un modérateur »
Haine, Aleit, on m'appelle l'indécise, mais je crois que maintenant, c'est bon.

Presque miss PZ !

Hors ligne Aki

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Premièrement, j'ai vraiment eu l'impression que ton sujet parle plus des arts comme la peinture et le dessin que de tous les autres genres d'art qui existent. Mais je pense que tes exemples peuvent s'appliquer à tout genre d'art.

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L’art moderne, contemporain, ou abstrait comporte généralement un aspect créatif, faisant passer des émotions, jouant sur notre capacité à ressentir les couleurs ou les formes. Mais peut-on penser qu’il se libère quasiment totalement de l’aspect technique ? Peut-on donc placer dans l’Art des créations qui ne suivent aucune règle esthétique ou autre ? Ou alors pensez-vous qu’ils suivent bien des règles esthétiques. (Si oui, n’hésitez pas à les donner !).
Déjà, dans l'art abstrait y a de la technique et de la créativité. J'ai d'ailleurs l'impression que cette forme d'art est rabaissée parce que son sens nous échappe. Mais il ne faut pas oublier la dose de travail que les artistes ont donnés. Il y a des règles esthétiques, ça c'est clair, puisque ça représente quelque chose, quelque chose que tu n'as peut-être pas compris dans certaines peintures mais quelque chose qui existe bel et bien. Je vais citer un exemple (je ne sais pas si cette peinture est vraiment considérée comme "abstraite" mais c'est l'impression que ça me donne) "Les joueurs de Skat" de Otto Dix, forcément quand on regarde la peinture on se dit qu'elle est pas belle du tout, mais en allant chercher le sens on se rend compte de pleins de choses. La peinture n'est pas belle parce qu'elle représente des anciens soldats de la Première Guerre Mondiale, or la guerre c'est quelque chose de moche donc forcément le tableau n'allait pas être magnifique. Et ensuite, il y a l'analyse de la peinture et tout, mais c'est pas le sujet du débat. Donc, il y a de l'esthétique comme tu as pu le voir avec cette peinture. Et ce n'était qu'un exemple de tout ce qui existe dans le domaine. Ça s'applique à la musique et à d'autres sortes d'art.

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Dans le cas contraire, un excellent copiste aura réussi à assimiler la technique et le style du peintre, aura acquis les compétences nécessaires pour faire une peinture réussie par exemple, mais peut-on dire qu’il place ici sa propre empreinte, ne garde-t-il pas seulement l’aspect technique de l’art ? Sans placer dans son oeuvre une certaine créativité ?
En ce qui concerne les copistes, je pense qu'ils laissent leurs empreintes dans l'oeuvre qu'ils copient, parce que c'est tout simplement impossible de copier parfaitement quelque chose. Et c'est de là que naît la technique, puisque pour commencer n'importe quel art il faut avoir un modèle, et c'est en s'entraînant chaque fois à avoir un modèle qu'on peut avoir de la technique. Et pour revenir au sujet de l'empreinte, les copistes la laissent donc, par extension, ils laissent de la créativité dans l'oeuvre copiée.

Maintenant, pour répondre à la question, je pense que l'art n'a pas de règles précises. C'est tout le temps de la créativité mais pas forcément de la technique, et il ne faut pas réduire sa vision à ces deux points seulement. L'art ça part d'une idée que tu as, et donc t'as pas besoin d'avoir fait trois milles écoles pour dessiner, composer ou pour écrire, si tu as le matériel nécessaire et l'inspiration qui va avec, et bien tu peux faire quelque chose qui sera considéré comme de l'art (de mon point de vue).

Merci à xanto01 pour la signature et à Achileus pour l'avatar!

Hors ligne Yuan

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Je dois avouer que je ne sais pas trop par quel bout prendre la question, car je trouve ça très réducteur de limiter l'art à une opposition entre technique et créativité. Il y a énormément d'autres facteurs qui entrent en jeu dans l'art, et d'ailleurs le plus important pour moi n'est ni l'un ni l'autre de ces deux-là, mais bien le sens de l'œuvre.

Quand on pense à la technique, on aime s'imaginer des peintures fourmillantes de détails, avec un « bon » rendu des lumières et des contrastes, une anatomie et une perspective « correctes », etc...
Mais ce n'est pas ça qui définit une bonne œuvre. C'est ce qui définit une œuvre réaliste, oui ; car plus une œuvre est construite, plus ce qu'elle offre se rapproche du réel, plus on aura tendance à, naïvement, parler de « technique ».
Alors qu'en réalité, la technique n'a rien à voir avec le réalisme. Par exemple, les coulées de Jackson Pollock étaient parfois réalisées avec des mélanges de peinture de sa propre concoction ; il s'agit bien d'une technique particulière, d'un savoir-faire qu'il a développé par sa propre expérimentation. Pourtant, ses peintures ne représentent rien de réel. Donc elles ne dénoteraient pas de technique ?
Dans les arts premiers, comme par exemple les peintures des grottes de Lascaux, la stylisation est très exagérée, et on ne distingue les animaux que par la forme de leurs contours. Cependant, on les reconnaît, quand bien même les proportions, la perspective, ou les couleurs ne sont pas respectées. L'œuvre se détache du réel, mais le sujet reste compréhensible ; c'est là toute la magie de la stylisation.

Pour ce qui est de la créativité, quid de la photographie ? Un cliché ne fait que figer un instant de réel, et la part de créativité ne figurera que dans le cadrage, l'éclairage, le contraste... Pourtant ça n'empêche pas de partager un propos et un angle de vue sur le monde.

Je trouve que les arts dits « modernes » sont souvent rabaissés, notamment car certains courants peuvent être assez austères à étudier. C'est le cas par exemple du suprématisme (dont l'œuvre la plus connue est le carré noir sur fond blanc de Kasimir Malevitch). On s'amuse à dire que « c'est con », mais en réalité, ça dénote d'une réelle recherche, d'un réel questionnement sur ce qu'est l'esthétisme, et d'un travail profond sur la géométrie et la composition. Sans de tels piliers de réflexion, on n'en serait tout simplement pas là où nous en sommes aujourd'hui en matière de composition graphique.
À l'inverse, l'Occident adore faire mousser son histoire des arts et à parler des grands courants classiques et romantiques, car la technique de la peinture à l'huile a permis de maîtriser une forme impressionnante de réalisme... Mais qu'est-ce qui rend une toile d'art académique « meilleure » qu'une poterie issue des arts premiers africains ? Ne serait-ce pas fâcheusement ethnocentré de vouloir créer une échelle technique artistique, où le photo-réalisme en serait la forme la plus impressionnante, et l'art infantile la forme la plus médiocre ?

En revanche, questionner la créativité en art soulève beaucoup d'autres questions, qui ont beaucoup taraudé Platon. Où est la frontière entre une œuvre d'art et le réel ? Qu'est-ce que l'imaginaire, s'il s'inspire du réel ?

Je pense, à titre personnel, que la technique, en art, est un moyen de rendre le propos fonctionnel. C'est à dire qu'en comprenant certaines lois physiques (perspective, dans le cas des arts picturaux ; acoustique, dans le cas des arts musicaux ; etc.), on peut réussir à mieux reproduire des phénomènes déjà existants. Grâce à cette maîtrise, on peut ensuite s'amuser à reconstituer, à recomposer... Car au final, le dragon a beau être une créature fantastique, c'est avant tout une chimère de créatures déjà existantes (qui se base sur le serpent).
Mais juste parce qu'il s'agirait d'une « recomposition », cela ne serait pas créatif ?

Plus une œuvre sera réaliste, plus on distinguera aisément ce qui la compose ; on reconnaîtra les objets disposés sur la table, on comprendra le mouvement effectué par les corps mis en scène, etc. Mais plus une œuvre sera stylisée, plus elle fera appel à l'inconscient et au ressenti brut. Notre cerveau est capable de distinguer des visages à peu près n'importe où (et c'est plutôt rigolo), et on doit cela à nos ancêtres qui avaient besoin de pouvoir repérer quasi-instantanément des regards pour savoir s'il y avait un danger, des bouches pour savoir si les dents seraient celles d'un prédateur ou d'une proie. C'est grâce à notre mécanisme de reconnaissance de visage que l'on est capable de comprendre que Mickey est un personnage, malgré le fait qu'aucune souris sur terre ne lui ressemble. Et puisque l'on comprend très facilement ses expressions exagérées, on peut s'identifier aisément à Mickey ; malgré le fait que nous ne soyons pas des souris.
En bref ; la stylisation permet de créer une universalité bien plus frappante que le photo-réalisme, contrairement à ce que l'on pourrait penser.

Le même constat peut s'appliquer pour d'autres exemples. J'ai pris celui d'un personnage, mais on peut tout aussi bien s'intéresser aux courants d'art moderne. La toile Guernica de Picasso crée un sentiment étrange, et beaucoup de confusion, voire de malaise, face à ces éléments tantôt animaux, tantôt humanoïdes, entassés les uns dans les autres de façon géométrique. On peut ne pas aimer la toile, et ça donnera raison à Picasso ; car il avait voulu créer un sentiment désagréable à son audience.
Ce qui est tout à fait valide. Qu'est-ce que l'art serait chiant s'il ne consistait qu'à nous émerveiller ! Je pense que la composante la plus importante dans la création d'un artiste est sa sincérité (et Rodin le disait lui-même avant moi). La technique ou la créativité ne sont que des moyens pour arriver aux fins de l'artiste, des outils à sa disposition pour faire passer son message. Et quand bien même il aurait échoué, et que son audience ressentirait quelque chose de contraire à son intention, l'œuvre aurait quand même un sens ; celui qu'on lui donne.

J'ajouterais aussi que ce qu'on considère être de l'art est voué à évoluer avec le temps. Comme je le disais plus tôt, il y avait une époque où les occidentaux ne considéraient pas les arts premiers comme de l'art, mais plutôt comme des objets de curiosité (bonjour la condescendance colonialiste !). De même, il aura fallu du temps pour que la photographie, le cinéma, le jeu vidéo, et le graphisme soient considérés comme de l'art... Et aujourd'hui encore, la frontière entre art et artisanat peut exciter certains philosophes pour rien.
Si on a envie d'appeler ça de l'art, appelons ça de l'art. Je pense qu'il faut vraiment désacraliser ce mot !

Bref, vaste débat s'il en est, et bon courage pour le bac de philo à ceux·lles qui vont le passer lundi prochain ;D
« Modifié: jeudi 14 juin 2018, 16:09:14 par Yuan »

Ah the ticking of the clock
And the ringing of the stocks
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Hors ligne Neyrin.

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[Débat] [Art] L'Art peut-il s'émanciper de la créativité ou de la technique ?
« Réponse #3 le: samedi 16 juin 2018, 00:21:37 »
Je crois que Yuan a bien développé sur le sujet, donc je vais juste rajouter mon petit grain de sel par ici... Juste un petit, parce que je manque de temps.

Pour répondre brièvement à la question ; l'art, sous quelque forme que ce soit, ne peut décidément pas se séparer de la technique. Une œuvre d'art nécessite une maîtrise des techniques les plus académiques et tout le génie de l'artiste – contemporain ou non – réside dans le fait qu'il soit capable de les détourner, de les métamorphoser selon sa propre vision pour en faire sa représentation du réel. L'art est, dans tous les cas, une représentation d'une réalité purement subjective ; par conséquent, les deux sont inséparables. C'est très bref mais si j'avais développé davantage, ça n'aurait rien apporté de plus à la discussion.

Du coup, je vais me concentrer sur cette haine envers l'art contemporain. :hap: Ce ne sont que des suppositions évidemment, mais cette décrédibilisation de l'art moderne provient probablement d'une lassitude de la part d'un « public lambda », ce dernier étant plus familiarisé avec toutes ces œuvres de l'époque reposant essentiellement sur les techniques académiques qui représentent, pour une majeure partie, une réalité conforme à celle que nous percevons ; ce sont celles que nous côtoyons le plus depuis que nous avons ouvert des bouquins scolaires.

Disons que lorsque Duchamp a posé son urinoir ou son porte-bouteilles dans un musée, juste histoire de renverser un peu la vision de l'esthétique et la définition même de l'œuvre d'art, les gens ont été soit réticents, soit adhérents. Cela a créé un espèce de mouvement où une partie des artistes contemporains ont repris cette idée, ce qui a entraîné une multiplication des œuvres de ce genre et donc une lassitude progressive, voire un agacement. On croise cela souvent de nos jours, sous toutes les coutures même – big up à Gunther von Hagens et ses cadavres, signe que l'art moderne pousse le bouchon un peu trop loin. Ce doit sûrement être la même affaire avec toutes les peintures abstraites qui, à nos yeux, ne représentent rien si ce ne sont trois pâtés de mouche ou deux carrés qui se superposent... Rien de bien transcendant en somme. :hap:

Pourtant, ce serait dommage de les déconsidérer ainsi. Kandinsky (pour ne prendre que lui, et parce que j'aime bien ce mec) dont les tableaux peuvent sembler à première vue assez classiques voire simplistes, relèvent en vérité d'une véritable recherche, réflexion artistique en terme de composition et de couleurs. Certaines de ses œuvres picturales seraient la représentation d'un orchestre, d'une partition, lui qui était un passionné de musique. C'est typiquement en cela que cet artiste contemporain est un génie : par cette naissance d'une nouvelle forme d'art que quelques uns de nos petits modernes s'approprient à tort et à travers.

Toute cette abondance d'œuvres similaires et l'abandon de l'art académique, nous conduit à penser que la technique se perd, que l'art n'est plus ce qu'il était, car on ne retrouve plus tous ces éléments très attachés à la réalité. Nous sommes peu habitués à côtoyer ce type d'œuvre. C'est déconcertant de se trouver devant un tableau dont les seuls constituants identifiables sont des figures géométriques élémentaires, ce qui nous amène à penser que même un enfant serait capable de produire quelque chose de semblable. Or, c'est faux : derrière cela, il y a une véritable recherche ; tous ces éléments ne sont pas sur cette toile par hasard. Il serait peut-être préférable d'y porter un regard plus bienveillant, car les significations qui s'y dissimulent sont sûrement plus profondes.
« Modifié: samedi 16 juin 2018, 00:29:23 par Neyrin. »