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Hors ligne Prince du Crépuscule

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La Galerie des Concours
« le: jeudi 13 janvier 2011, 17:28:37 »
La Galerie des Concours




Bonjour à toutes et à tous !

Comme vous le savez certainement, le concours d'écriture organisé par mes soins s'est achevé lundi soir avec la victoire de Great Magician Samyël. Non, c'est pas un scoop. Effectivement.

Pourquoi créer un nouveau topic, dans ce cas ? Eh bien, sous l'impulsion de Weekly, la perspective d'une galerie dédiée aux textes du concours m'a paru être une excellente idée. Ma motivation est très simple : tout le monde doit pouvoir savourer les chefs-d’œuvre de nos chers pziens et ce, en toute clarté.
En ce sens, la présentation plutôt lourde (et néanmoins nécessaire) du topic du concours ne me facilitait pas la tâche. J'ai donc décidé de créer un nouveau topic uniquement dédié aux textes des différents concurrents afin qu'ils soient accessibles à tous. Les productions seront accompagnées des notes et des appréciations du jury pour que vous puissiez profiter de l'avis de nos experts (:p) et, pourquoi pas, débattre avec eux sur tel ou tel point.
Une courte présentation des thèmes et un sommaire seront également de la partie afin que vous puissiez vous y retrouver au mieux. Et... c'est tout.

Et maintenant, chers pziens et pziennes, place à la lecture ! Et qui sait, peut-être au commentaire...?

Petite info : dans le sommaire, (q) désigne les auteurs qualifiés pour le tour suivant et (r) les auteurs recalés. (hc) renvoie aux textes hors-concours.




         Sommaire

◊ 1er Tour : ◊ 2ème Tour :
◊ Finale :


Concours Croisés




Premier thème :

Intitulé "Hyrule : la chute", le premier sujet n'avait d'autre restriction que les règles du concours (notamment la longueur limitée des textes). Il s'agissait seulement d'écrire un texte en rapport avec le thème en s'armant, si possible, d'un minimum d'originalité.





Texte 1 : Astrid

Les Cinq Sphères


La mort.
– Cizarzim !
Toujours la mort.
– Je t'en prie, réveille-toi !
Elle entourait mon ami comme une amante perfide et glacée.
– Debout ! Montre que tu es un fier Goron ! Tu peux y arriver !
Aucune réponse. Je touchai sa peau couleur de feu. Sa température avait chuté.
Cizarzim était mort. Les larmes brouillèrent mes yeux bleus et je ne pus les retenir. Elles coulèrent à flots sur le torse de mon ami Goron, gisant, les bras écartés, comme un martyr. Quand cette guerre allait-elle cesser tous ces meurtres ? Que Ganondorf aille au diable ! Qu'il pourrisse jusqu'à la moelle !
Je ne supportais pas qu'il emporte ainsi des amis qui me sont chers, des gens loyaux et fidèles ! Ils étaient comme moi : ils avaient un cœur pour vivre, croire, aimer, des membres pour marcher, courir, saisir. Un cerveau pour agir, imaginer, construire, répondre. Qu'est-ce qui différenciait un Goron de moi, mis à part l'apparence ? Qu'est-ce que cette maudite guerre pouvait bien espérer ? Défoncer les cœurs de nos braves, les dépecer de tout espoir ? Les faire mordre la poussière, les pendre, les brûler vifs, leur découper les membres ? Je refusais d'obtempérer, moi, Link le Héros du Temps, même si je sais qu'Hyrule ne se relèvera pas de sa chute ! Je me battrai jusqu'à mon dernier souffle, jusqu'à ce que la dernière parcelle de vie ne me quitte. Je montrerai à mon monde que je suis digne du rang auquel on m'a élevé, que je suis capable de l'accompagner jusqu'à son expiration.
Je serrai les poings, les larmes déferlant sur mon visage, mes cheveux d'or ruisselants de pluie. Cizarzim, mon ami... Je n'arrivais toujours pas à réaliser. Il est passé entre mes bras il y a à peine quelques secondes, quelques secondes longues et qui semblaient insurmontables. Ah ! si je devais compter toutes les personnes qui me sont chères et que j'ai perdues à cause de cette maudite guerre... C'est grâce à des souvenirs effacés d'un coup d'épée que j'ai pu tenir jusqu'ici. Mais Cizarzim a été la goutte qui a fait déborder le vase. À présent, j'étais seul avec ma vengeance, ma colère et ma folie. Seul dans les ruines de la citadelle d'Hyrule où les corps s'amoncelaient comme des sacs de farine pour une barricade, avec pour sol une marre noire de sang. Le sang d'innocents.
Comment ruminer une telle violence ? Comment renier la haine des hommes ? Comment voir la bonté après avoir vu un massacre ?
Ces questions me taraudaient les tripes. Tout le monde était mort, ici. Je n'étais plus le bienvenu, et je devais partir avant que les Gerudos ne me trouvent ; mais d'abord, il fallait que je fasse la tombe de Cizarzim comme je l'avais faite pour Reynald, le curé du village de Cocorico qui avait été mis à feu et à sang, Bodhan, le chef de mon village natal, Iria, sa fille et ma meilleure amie et Colin, un petit garçon avec qui je m'étais lié d'amitié. J'avais tout perdu en quelques semaines. Quatre tombes dont les noms gravés sur la pierre venaient encore me hanter.
« J'aurais pu les sauver... »
Je me souviens encore du corps svelte sans vie de mon amie qui gisait entre mes mains. J'étais à genoux, le souffle court, le cœur en lambeaux. Je n'avais pas versé une seule larme, et pourtant, je souffrais comme personne n'avait jamais souffert. J'avais l'impression que des lames d'épées me transperçaient continuellement de part en part. Des langues de feu s'élevaient des maisons en combustion, les villageois couraient de tous côtés. Je ne les reconnaissais plus. Ils n'étaient que des silhouettes hurlantes dans la terreur de la nuit. Les mercenaires galopaient sur leurs chevaux et décochaient des traits noirs dans les cadavres ambulants qui s'écroulaient instantanément. Ils lançaient des torches sur l'herbe, les toitures, et égorgeaient les chèvres. Ils passaient sans me voir, sans me voir moi et le cadavre d'Iria que je serrais contre ma poitrine. Je la gardais posée contre moi d'une main, tandis que de l'autre, je saisissais le poignet du cadavre de Colin, juste à côté de nous. Il respirait encore faiblement, une flèche fichée dans le ventre, je me souviens. J'aurais voulu lui insuffler un peu de ma vie. J'aurai voulu qu'il me jette un ultime regard pour me dire « merci » d'avoir été toujours là pour lui. Son torse cessa de se soulever, et son poignet devint glacé. Je me souviens que je n'avais toujours pas versé une larme. Je voulais montrer à ces mercenaires de Ganondorf que rien ne pouvait me faire fléchir en apparence, même si j'étais écorché vif à l'intérieur.
Je finis rapidement la tombe de Cizarzim sur laquelle je plantai une pierre plate et gravai son nom ainsi que « Gloire à nos héros ». Après avoir prié pour son âme, je me relevai lentement sous la pluie battante et hurlai aux cieux :
– Je te maudis, Ganondorf ! Toi et tous tes soldats ! Rien ne pourra étancher ma soif de vengeance ! Rien ni personne ! Tu paieras tes crimes, je le jure !
Après cela, j'observai les paumes de mes mains écorchées. Elles avaient tant servi à massacrer des créatures, des gens que je jugeais être mauvais. Je soupirai en silence.
– Si cela ne tenait qu'à moi, dit une voix dans la pénombre, je t'aurais déjà égorgé depuis longtemps.
Je me retournai en dégainant mon épée, prompt comme la foudre et tendis ma lame vers une gorge inconnue. Une silhouette immergea d'entre les ombres, entourée d'une auréole de feu. L'étranger, vêtu d'une coule et la capuche dissimulant son visage, entama un rire diabolique.
– Tu sais que je peux te corrompre, moine, déclarai-je, toujours sur mes gardes, te tuer dois être une partie de plaisir. Le Mal émane de toi.
Le nouveau venu haussa les épaules :
– Dans ce cas, pourquoi ne le fais-tu pas, toi qui te dis défenseur des justes ? Grâce à cet ultime geste, tu pourrais les sauver tous...
Il ouvrit sa coule en ricanant et il en sortit cinq boules blanches lumineuses qui flottèrent dans l'air.
– Vois ce que tu as abandonné, Héros, dit-il alors que le visage de Colin se dessinait dans la première boule, tous ceux que tu aimes, morts par ta faute...
Je baissai les yeux pour ne pas regarder l'âme de Colin. Je sentis les larmes me monter aux yeux.
– … par ton seul orgueil, tu as mené des centaines de personnes au trépas, continua l'étranger tandis que le visage d'Iria apparaissait sur la seconde sphère, et non seulement le peuple, mais aussi le royaume tout entier.
Allait-il se taire ? Cet homme mentait comme il respirait ! Sa voix était grave, ses gestes lents et emplis de grâce. Qui était-il ?
Alors que les faces de Reynald, Bodhan et Cizarzim apparaissaient sur les globes flottants, Colin et Iria prirent la parole :
– Pourquoi as-tu fait ça ?
La main qui tenait la garde de mon épée trembla et les larmes perlèrent mes joues. Je savais maintenant qui était ce soi-disant moine.
– Achève-moi, Ganondorf ! hurlai-je sans relever les yeux. Hyrule est mort, tu m'entends ? Tu l'as incendié, il a bu le sang de son propre peuple ! La Princesse et le Roi sont morts ! Que veux-tu de plus ? Tu as le pouvoir !
Ganondorf ricana en passant sa main sur la sphère de Reynald.
– Voyons, Link, me dit-il en esquissant un rictus, aurais-tu perdu ton optimisme ? Tout espoir n'est pas perdu. Tu peux encore me tuer, tu sais.
Je levai enfin des yeux brouillés de larmes vers lui et les globes lumineux. Comme j'aurais voulu tous les toucher ! Les tenir dans mes bras comme un père protecteur, pouvoir de nouveau sentir leurs présences... Comme avant.
– Ordure ! crachai-je au Seigneur du Mal. Tu n'es qu'un monstre, une raclure ! Tu as eu ce que tu voulais, la chute d'Hyrule, et tu restes quand même pour moi ?!
Ganondorf me rit au nez.
– Ce que tu peux être crétin quand tu veux ! s'exclama-t-il. Je te l'ai dit, si j'avais eu la possibilité de te tuer avant, je l'aurais déjà fait. Mais les ministres et moi avons eu pitié de toi...
La sphère de Cizarzim s'approcha de moi en abandonnant une traînée argentée derrière lui. Je baissai la lame de mon épée et la jetai au sol avec rage, les veines battant à mes tempes. Pour tenter de me calmer, je saisis le globe entre mes mains et vis clairement Cizarzim me supplier du regard. Ce fut insupportable.
– Nous sommes dans la même position, dans ce cas, grognai-je, qui va tuer qui, Ganondorf ?
– Tu n'as plus rien à perdre, Héros, répondit-il en poussant la sphère de Bodhan un peu plus loin, les cinq sphères retiennent les âmes de tes amis prisonnières, et elles sont sous mon contrôle absolu (en disant cela, il leva lentement sa main pour la contempler).  Et qu'as-tu à y gagner ? reprit-il.
– La rédemption, répondis-je, un repos éternel et sans remords.
Ganondorf éclata d'un rire glauque. Fallait-il que j'attaque, ou que j'abandonne ? Fallait-il qu'il m'achève sans vergogne, ou au contraire, est-ce moi qui assènerai le coup fatal ? Je plissai les yeux de réflexion.
– La rédemption n'existe pas, moralisa-t-il, il n'y a en chaque être que le remord de ne pas pouvoir  l'atteindre.
L'âme d'Iria s'approcha de moi pour rejoindre celle de Cizarzim. Elle baissa les yeux, et je l'imitai. Aucune des cinq sphères ne pouvait m'adresser la parole, ni même apparaître de façon corporelle devant moi. Comme j'aurais voulu les étreindre ! Les serrer à jamais dans mes bras pour qu'ils restent à mes côtés pour l'éternité. Je m'effondrai en sanglots. Ganondorf huma l'air condensé par la fumée pestilentielle et par la pluie enragée. Je saisis mon épée d'une faible poigne.
– Quelle belle nuit pour mourir, n'est-ce pas, Link ? dit-il en dégainant son épée et en s'approchant de moi.
« J'ai échoué, Princesse, dis-je pour moi-même, abattu, que votre âme pardonne mon premier et ultime échec... »
– Pourquoi ne te défends-tu pas ? demanda le Seigneur du Mal. Attaque-moi et tue-moi comme tu l'as toujours fait ! Sauve Hyrule.
« Pourquoi tenter cela ? C'est la fin de toute façon. Princesse, je sais que vous écoutez ma complainte, répondez-moi par un signe, par une parole, je vous en prie... Que dois-je faire ? Me laisser égorger par ce monstre, ou résister jusqu'au salut de mon âme ? »
Ganondorf était devant moi, l'épée levée.
– Je ne me bats pas contre un lâche ! hurla-t-il. Relève-toi, Héros du Temps, mon ennemi de toujours !
– Et ton ennemi... à jamais.
Au même moment, je transperçai son ventre de mon épée et il abattit la sienne sur ma nuque.
Une pluie d'étoiles...
Tout venait de disparaître autour de moi, et je planai dans un univers bleu où régnaient les étoiles. Je volais dans l'apesanteur comme un oiseau dans le ciel. Quelle délicieuse sensation ! Je me sentais si bien, comme si j'étais couché dans un lit duveteux. Je ne savais pas où j'étais, même si j'avais ma petite idée.
– Iria ! m'exclamai-je soudain en apercevant mon amie à une vingtaine de mètres de moi.
Elle me remarqua et « nagea » jusqu'à moi.
– Où sommes-nous ? lui demandai-je en regardant tout autour.
Elle haussa les épaules.
– Je sais seulement que nous sommes morts, me répondit-elle en jetant un regard en-dessous d'elle.
– C'est une nouvelle plutôt rassurante.
Mon amie me sourit.
– Il faut retrouver les autres, Cizarzim, Reynald, Colin et mon père, me supplia-t-elle, je ne suis pas rassurée dans cet endroit, même en ta compagnie.
– Je prends ça pour une insulte.
– Ne fais pas le malin, répliqua-t-elle sèchement, je n'ai pas envie de me battre avec toi.
– Moi si, juste pour pouvoir te toucher.
– Link, tu es un imbécile.
– C'est ce que j'appelle une bonne répartie.
Nous décampâmes rapidement et errâmes longuement dans cette infinité bleue. J'avais la spécialité de mettre mon amie d'enfance hors d'elle, et je trouvais cela plus amusant qu'autre chose. Tout sourire, je me pavanais derrière elle, heureux d'en avoir fini avec l'anarchie Hylienne. Ganondorf était mort, j'étais mort... J'étais plutôt satisfait. Mais Hyrule était mort également, ainsi que la Princesse et le Roi. J'avais beau retourner le problème sous tous les angles, la bizarrerie de ces dernières heures dépassait l'imagination ! Ganondorf vêtu d'une coule avec cinq sphères qui contiennent chacune l'âme de mes amis me demande de le tuer... Il y a de quoi s'étonner ; mais maintenant que j'étais avec Iria, j'étais certain que le reste de la clique allait suivre, c'était une question de temps.
Soudain, une ombre recouvrit l'ensemble de notre univers bleu. Tout devint noir et j'entendis un ricanement rauque.
– Bonjour, Link, dit l'ombre en me révélant un sourire aux dents blanches et bien alignées. Que fais-tu dans la sphère de ton amie ?
Horrifié, je compris alors où j'étais et qui était l'ombre.
– Tu n'es pas mort ? articulai-je alors qu'Iria se réfugiait derrière moi.
– Non, répondit Ganondorf, mais tu m'as salement amoché. Je pense que je mourrai dans les heures qui vont suivre. C'est pourquoi j'ai détruit les quatre autres sphères, et je m'apprête à en finir avec celle-ci, avec ton âme et celle de ton amie.
Cette dernière se mit à pleurer et je sentis ses larmes couler dans ma nuque.
– Hyrule a chuté avec nous, Link, ahana le Seigneur du Mal. Adieu.
Je fermai les yeux, me retournai et étreignis Iria en attendant la fin.
En un éclair, la sphère se brisa.
Nos âmes s'écoulèrent en silence.
Et tout était perdu à jamais.


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***


Texte 2 : Link UHE

L’homme dans la clairière


C'était une nuit glaciale telle qu'il en sévissait parfois dans ces contrées lointaines et isolées du monde... Contrées qui abritèrent pourtant le Royaume de la Lumière... Mais c'était il y a fort longtemps. A présent, les forêts de sapins avaient recouvert les collines jadis verdoyantes, et jamais plus la senteur des fleurs des champs n'emplirait l'air printanier des paisibles villages du Royaume... Non, plus jamais le Vent bienfaisant des anciens Dieux ne soufflerait sur ces terres désormais tombées dans l'oubli... Une atmosphère pesante l'avait remplacé, et maintenant l'Ancien Pays, gîte des Dieux, n'était plus que plaines et montagnes sauvages. Et si vent il restait, alors c'était seulement une triste brise, sifflant dans les arbres, et charriant sous la Lune grise les hurlements lointains des loups courant sur les ruines de quelque maison ou temple depuis longtemps détruit. Ou bien c'étaient d'interminables tempêtes, roulant de noirs nuages prêts à s'effondrer en pluie sur les cités désolées. C'était sur toutes ces choses que méditait l'homme dans la clairière. Sombrement vêtu, assis à même le sol, adossé à un vieux tronc pourrissant, il tendait ses mains vers un petit feu de bois vert,  lueur vacillante au milieu de cette nuit froide et humide. Naturellement, quelqu'un de son statut aurait très bien pu se servir de la magie pour se réchauffer, s'éclairer et se défendre contre les monstres qui rôdaient dans cette forêt. Mais lui ne le faisait pas. Cela lui importait peu, désormais. Contemplant fixement la danse fluide et souple des flammes sur son bois encore humide et couvert de lichen, il ne pouvait trouver le sommeil. Alors, en attendant que l'aube daigne laisser tomber quelques grains de lumière sur son visage tourmenté, il ressassait sans fin des souvenirs trop vieux pour qu'on puisse les dater.

   Il lâcha un soupir. Par où cela avait-il commencé? Le début remontait à si loin qu'il aurait pu être tenté de penser qu'il s'agissait d'une légende, s'il ne l'avait pas vécu... Là où il était né, tous connaissaient l'histoire, transmise de génération en génération, du Royaume de la Lumière : des millénaires auparavant, les trois grandes Déesses avaient ordonné le chaos et créé cette terre. Elles avaient donné naissance à la vie et aux races variées qui la peuplaient depuis lors. Puis, les Déesses s'en étaient retournées vers leur demeure céleste... mais pas sans laisser derrière elles une trace de leur passage, une relique sacrée qui apporterait à son détenteur une puissance d'essence divine. Cet objet était la Triforce, la réunion de trois triangles semblables à l'or, chacun renfermant le pouvoir et symbolisant la valeur d'une des Déesses : la Force pour Din, la Sagesse pour Nayru et le Courage pour Farore. Selon les contes ancestraux, la Triforce était renfermée dans une enclave magique, le Saint Royaume. Lui-même étant ceint dans l'ensemble des plaines et montagnes des alentours, le Royaume de la Lumière béni des Déesses : on le nommait Hyrule.

   Plongé dans ses souvenirs, l'homme fermait lentement les yeux, bercé par le vent qui faisait bruisser les aiguilles des sapins. Mais le froid persistant l'empêchait toujours de s'endormir... Bah, il n'en méditerait que mieux ainsi.

   Ces antiques récits lui avaient été transmis par Kalaan, le vieux sage et devin qui faisait parfois don de ses conseils à la famille royale. Car l'homme de la clairière était de sang royal... En Hyrule, c'étaient les Hyliens, des hommes aux oreilles pointues, qui gouvernaient le royaume. Lui, en revanche, était venu au monde dans une contrée inhospitalière et reculée, en périphérie du royaume d'Hyrule : le désert Gerudo. Il se nommait ainsi d'après le peuple qui y vivait, les Gerudos. C'était un peuple de femmes presque exclusivement; guerrières et voleuses, elles se battaient pour survivre dans cet étouffant pays. Naturellement, quelques hommes étaient également présents, mais, cantonnés à des tâches obscures au fin fond du fief des Gerudos, la Citadelle du Désert, c'était pratiquement comme s'ils n'existaient pas. Et c'est ce que l'Histoire avait retenu... Les femmes Gerudos, en dignes Amazones, ne tenaient pas les hommes en haute estime. A cela, deux exceptions seulement : le vieux Kalaan, sorti d'on ne savait où quelques décennies plus tôt, et le roi des Gerudos lui-même. Tous les cent ans, depuis des temps immémoriaux, la reine, femme du roi en place, donnait naissance à un héritier mâle, destiné à régner sur les guerrières du désert. Et l'homme dans la clairière était cet héritier... Son père, le précédent roi, l'avait conçu, puis s'en était allé, seul dans le désert, après ses cent ans de vie, son long règne et la cérémonie de départ. Tel était le rituel de passage d'un roi au suivant, son fils. Le bébé avait été élevé par sa mère, qui gouvernait le royaume Gerudo en attendant que le Prince nouveau-né aie suffisamment grandi pour devenir à son tour roi du désert. Les préceptrices royales avaient elles aussi, naturellement, contribué à parfaire son éducation... Dès l'âge de sept ans, le jeune prince fut donc instruit des choses de ce monde : légende de la création du Royaume de la Lumière, histoire complète du peuple Gerudo et des divers peuples d'Hyrule, géographie du désert, d'Hyrule et du reste du monde connu, etc. Puis l'enfant fut  initié à la littérature et aux arts du désert, et à l'étude des runes et des langues anciennes. On lui expliqua les dynasties de rois, les crises, les guerres et les contacts qui tissaient la vie du peuple Gerudo. Il apprit à reconnaître les créatures qui vivaient dans les alentours. De Kalaan, il reçut ses premiers rudiments d'hylien, la langue communément parlée en Hyrule. Ce fut également Kalaan qui l'initia à la magie. Le vieux sage lui inculquait les bases du répertoire de sortilèges lentement façonné par les Gerudos en des siècles de vie dans le désert : comment créer une flamme au creux de sa main, se déplacer furtivement, mieux voir au cœur de la nuit... Cela touchait presque à l'exercice physique. Mais le futur roi n'en manquait pas : tous les matins, avant que le soleil ne change le désert rocailleux en plaine incandescente, et tous les soirs, lorsque la nuit rafraîchissante arrivait enfin, une préceptrice l'instruisait des conditions de vie et de survie au pays des Gerudos. Ainsi, le Prince apprit à chasser, à piller discrètement les rares caravanes de passage, à se repérer et se nourrir seul au milieu des étendues désertiques... Il s'entraînait au tir à l'arc, au maniement des sabres et de l'épée, et faisait de longues marches sur les hauts plateaux qui surplombaient la Citadelle du Désert. Quelquefois, il partait plus longtemps : observé de loin par sa préceptrice, il devait effectuer un parcours de plusieurs jours, bien sûr dresser son campement, trouver de l'eau et des provisions, et se déplacer rapidement d'une étape à l'autre. Le Prince fut donc élevé à la manière des Gerudos  : rudement mais richement. Au fur et à mesure que son enfance et son adolescence s'écoulaient, il acquerrait une endurance, une habileté et une sagesse qui ne devraient pas lui faire défaut lorsqu'il serait sur le trône.

   L'homme, seul avec son feu de bois au milieu des sapins, se remémorait ces bribes de vie perdues avec amertume. Repenser à sa jeunesse ne pouvait que lui rappeler ce qui s'était passé ensuite... Ce terrible engrenage dans lequel il s'était trouvé pris, un peu malgré lui, et qui l'avait mené là où il se trouvait à présent.

   Le Prince avait bien grandi, entre ses activités quotidiennes et les enseignements du vieux Kalaan. Il commençait à gérer lui-même la vie du palais, celle du peuple affairé des Gerudos, et les petites crises qui traversaient le désert. Lorsqu'il eut atteint l'âge de dix-neuf ans, sa mère et les conseillères jugèrent qu'il était prêt pour être sacré roi. Le Prince dut alors se soumettre aux exigences du protocole et à tout le processus cérémoniel édicté par les premiers rois de la dynastie. Il se rendit d'abord seul à la grotte aux Sortilèges, profondément reculée dans les montagnes au nord-ouest du désert. Dans ce trou sombre vivaient recluses les deux sorcières Gerudos jumelles, Koume et Kotake, qui se servaient de la magie pour se maintenir perpétuellement en vie. Elles testèrent ses diverses capacités et son habileté dans l'art de la magie. Elles examinèrent son esprit et sondèrent les recoins les plus intimes de son âme pour déterminer si son cœur saurait gouverner les Gerudos. Finalement, l'ayant jugé apte à régner, elles le raccompagnèrent jusqu'à la Citadelle du Désert, au sommet de laquelle était juché le palais. Là, sa mère éclaira le Prince sur tous les aspects de la gouvernance du royaume Gerudo et de la vie d'un roi. Puis il passa la traditionnelle veillée de prière avant la grande cérémonie. Il fut enfermé dans une chapelle dédiée aux Déesses créatrices et aux dieux gerudos, dont il connaissait depuis bien longtemps les attributs et les rites propres. La chapelle était une petite salle nue, décorée de motifs serrés, tissés de lignes et parsemés de points, entrecroisés d'arabesques, qui caractérisaient l'art ornemental du peuple du désert. Par les grilles des fenêtres, qui laissaient passer l'air glacé de la nuit apporté par le vent, il apercevait la Lune éclairant la Citadelle et les hauts plateaux d'une douce lueur cendrée. Le Prince s'agenouilla et commença à prier. De longues heures s'écoulèrent ainsi, à peine troublées par le murmure de la rivière qui coulait, loin en bas, au fond d'un proche canyon. Le Prince prit conscience de tout ce qui vivait autour de lui. De l'écrasante importance de sa charge. De toutes les tâches qu'il devrait mener à bien. A commencer par l'entretien des liens avec Hyrule, domaine qui l'avait toujours passionné. Et, soudain, il sentit une présence autour de lui, une présence immensément forte et douce. Les Déesses rentrèrent en contact avec lui. Ce fut Din, en tant que déesse de la Force et du Pouvoir, qui lui parla le plus. Elle lui accorda sa bénédiction dans sa charge de souverain et l'avertit du côté sombre et mauvais que recelait le pouvoir. « Un jour tu seras tenté, lui dit-elle. Ce jour-là, prie-moi et résiste. Un bon suzerain est un suzerain bon », dit-elle encore. Puis elle s'éclipsa, et le Prince demeura méditer sur ses paroles jusqu'à l'aube. Puis, au matin, vint la grande cérémonie. Le Prince fut sacré Roi des Gerudos par sa mère, l'ensemble des conseillères, Kalaan et les deux vieilles sorcières. Il fut acclamé par son peuple réuni pour lui, fêtant son avènement sans se préoccuper de la chaleur du midi ni de la poussière rouge qui tourbillonnait, soulevée par le vent torride. Il revint au palais, à la fin de l'après-midi, et, pour la première fois, pénétra dans la grande salle du trône, scellée depuis le départ de son père. Il s'assit et contempla le siège royal. La puissante dynastie des Dragmire avait enfin un nouveau roi. Il se nommait Ganondorf.

   Dans la pénombre de sa clairière, Ganondorf Dragmire était toujours assis devant son misérable feu de bois. Il caressa sa barbe épaisse, qui n'avait pas été rasée depuis des lustres, et changea un peu de position afin de soulager son mal de dos. C'est après le couronnement que cela avait débuté...

   Le roi s'acquittait de sa nouvelle tâche avec honneur, dévouement et générosité, même si certains critiquaient ses méthodes qui n'étaient pas toujours des plus délicates. Il savait néanmoins se montrer diplomate, et ce fut avec un grand plaisir qu'il effectua son premier voyage en Hyrule, pour perpétuer les liens établis entre les deux royaumes. Ganondorf tomba sous le charme de ce pays : boisé, frais, doucement balayé par un Vent divin qui le faisait prospérer, rien à voir avec le Vent du désert, terriblement sec et brûlant le jour, glacial et humide la nuit. Mais il n'en était pas jaloux, plutôt admiratif, et cela suffisait à ses yeux pour justifier un rapprochement plus poussé entre Hyrule et les Gerudos. D'autant plus que le roi d'Hyrule était pratiquement du même âge, il n'avait que quelques années de plus, et les deux suzerains s'entendaient fort bien. Puis après ses visites de courtoisies, Ganondorf quittait la magnificence hylienne et revenait dans la Citadelle du Désert, où les affaires pressantes de son royaume l'attendaient. Et le roi gérait ainsi son peuple et sa vie, et les années doucement s'écoulaient. Mais le roi avait une faiblesse : il était épris d'une jeune conseillère, nommée Aaru. Cela perturbait un peu son travail, naturellement, mais quoi de plus normal pour un jeune homme que de chercher à se marier? Le seul problème résidait dans le fait que la belle et fière Aaru refusait systématiquement ses avances. Au lieu de cela, elle lui reprochait son manque de sérieux et l'attirait sur Hyrule, lui disant qu'il passait son temps là-bas au lieu de se préoccuper de plus graves sujets. C'était facile de fuir ses problèmes internes en rejoignant ce doux pays au Vent si agréable! Mais un Gerudo n'est point paresseux. Il est fait pour se battre! Le vieux Kalaan lui-même n'était pas avare en remontrances au sujet d'Aaru et du Royaume de la Lumière. Et il le mit en garde sur ses rois, qui selon lui étaient responsables de bien des turpitudes ici et là, et sur les Déesses créatrices, plus sournoises qu'on voulait bien le croire. Ganondorf ne dit jamais un mot sur son contact avec Din. Il gardait cela pour lui. Mais peu à peu, le contraste entre le florissant royaume et son inhospitalier désert, les refus répétés d'Aaru et les avertissements de Kalaan éveillèrent une sombre rancœur en lui. Au fur et à mesure que le temps passait, les troupes du désert Gerudo allèrent grandissant. Le roi sentait aussi que les tribus de goblins qui vivaient aux frontières s'accroissaient peu à peu. Ganondorf fit aussi des rêves dans lesquels Kalaan lui suggérait qu'Hyrule n'était plus qu'une contrée décadente, et ses habitants des couards inutiles. Il interrogea les sorcières et Kalaan sur tout cela, mais la seule chose qu'il s'entendait dire était que lui seul régnait, à lui de décider en conséquence. Et le peuple Gerudo, à la recherche d'une vie plus facile et avide de richesses, n'aurait pas vu d'un mauvais œil une invasion d'Hyrule. Qui sait ce que le Royaume de la Lumière pouvait renfermer? Ganondorf alla donc consulter Koume et Kotake. Ce qui faisait la prospérité d'Hyrule, c'était, outre son climat accueillant, le fait qu'elle contenait le Saint Royaume et la Triforce magique en son sein. Au lieu d'attaquer le pays en le débordant par le lac Hylia, comme c'était arrivé dans d'anciennes guerres, le roi prit soin de s'assurer le soutien des tribus de goblins et fit le projet de s'emparer de la Triforce. Kalaan, qui connaissait bien Hyrule et qui était versé dans l'art de la magie, lui expliqua comment pénétrer dans le Saint Royaume; et il lui enseigna ce qu'il savait de magie noire, capable de détruire le cœur des hommes. Alors Ganondorf profita d'une visite de courtoisie à Hyrule, pour fêter les douze ans de la princesse Zelda, la fille du roi. A ce moment, il provoqua une diversion par un assaut de hordes de goblins à travers les plaines, jusque vers le Château d'Hyrule. Le roi Gerudo s'éclipsa de nuit, poussa la porte du Temple du Temps et y déposa les artefacts magiques qu'il avait patiemment rassemblés et qui devaient ouvrir un passage vers le Saint Royaume. Il était devant la Triforce... Mais les gardes du Château d'Hyrule, avertis par des songes de Zelda, le surprirent dans le Temple. Ganondorf n'eut que le temps de s'emparer d'un des trois fragments et de lancer un sort de magie sombre pour se transformer en bête effrayante et revenir dans le désert Gerudo. Courant  à perdre haleine parmi les rochers, il sentait confusément le pouvoir obscur qui grandissait en lui et commençait à le ronger de l'intérieur... Il sentait également que sa part de Triforce le rejetait, comme si elle ne voulait pas de lui. Il l'avait volée, il n'avait pas été choisie par elle... Alors le roi décida de prendre le dessus et de forcer son triangle d'or à s'associer à lui à l'aide d'un sortilège puissant et dangereux. A l'aube, épuisé et fourbu, Ganondorf revint à la Citadelle du Désert. Il avait été pourri par cette magie ténébreuse à laquelle Kalaan l'avait longuement initié. Sa peau avait noirci et sa part de Triforce, la part de la Force et du Pouvoir, associée à Din, lui avait certes conféré une puissance immense, mais avait aussi décuplé l'effet dévastateur de la magie noire. Din... Il y repensa tout d'un coup. C'était trop tard à présent, il avait failli et n'avait pas résisté au Mal. De toute façon, il devait retourner au palais. Grâce à lui, le désert Gerudo pourrait aussi devenir une contrée prospère. Et Aaru allait enfin céder à ses avances. Et Kalaan saurait lui rendre une apparence normale. Tout allait s'arranger.

   Dans la petite clairière, on était en plein cœur de la nuit. Et, adossé à son tronc d'arbre, le vieux Ganondorf pensait qu'il avait quand même été bien naïf.

   Une fois revenu au palais, le roi Gerudo se rendit compte que quelque chose d'anormal était advenu. Pourquoi ces traces de lutte dans les jardins? Ces brûlures laissées aux murs par de puissants sortilèges? Ces corps qui jonchaient le sol? Il se précipita dans la salle du trône : là, tranquillement assis, Kalaan l'attendait. Ce fut la première chose que Ganondorf vit. La seconde, ce fut les cadavres des conseillères et d'Aaru qui gisaient sur les dalles de pierre. Le roi poussa un hurlement d'horreur. Ce qui suivit lui parut n'être qu'un long cauchemar : Kalaan lui racontant son histoire. Kalaan, sorcier infâme banni d'Hyrule des décennies plus tôt, s'exilant dans le désert et proposant ses services à la famille royale Gerudo. Kalaan, manipulant Ganondorf par des songes et des mensonges, l'instrumentalisant peu à peu pour faire de lui l'arme de sa vengeance sur le Royaume de la Lumière. Kalaan profitant de son absence pour un coup d'état monstrueux... Abasourdi, le roi l'écoutait sans vouloir le croire. Mais il fallut se rendre à l'évidence... Ganondorf tua alors Kalaan, ce traître hylien. Le lendemain, son peuple le rejeta, voyant ce qui s'était passé et ce qu'il était devenu. Le surlendemain, il fuit dans le désert, mais cela n'avait pas de sens si c'était pour y mourir stupidement. Trois jours plus tard, il demanda asile en Hyrule, mais il était recherché par le suzerain du Royaume de la Lumière, qui avait autrefois été son ami. Cela ne fit qu'accroître la haine inextinguible qui prenait racine en lui, une haine contre tous les Hyliens, ce peuple qui avait été à l'origine de sa déchéance. Ganondorf comprit qu'il ne lui restait qu'une chose à faire : fourbir lui aussi sa vengeance. Kalaan avait payé, mais ce n'était pas suffisant. Aveuglé, il plongea plus profondément encore dans la magie noire, aidé par sa Triforce. Il attaqua le Château d'Hyrule avec ses troupes de goblins. Il tua le roi et s'empara de ses terres. La princesse Zelda avait fui avec ce qui restait de la Triforce, mais il n'en avait cure. Une gamine de douze ans! Ganondorf instaura son règne de terreur. Les peuples d'Hyrule, Hyliens et races non-humaines, furent soumis et écrasés. Des villages brûlèrent. Des familles moururent. De sombres nuages s'installèrent au-dessus du royaume, et un air délétère appesantit l'atmosphère de la contrée. La puissance de Ganondorf, Sorcier Gerudo et Prince des Voleurs, semblait sans limites. Le Vent béni ne soufflait plus. Sept ans plus tard, il comprit que tout avait été inutile. Il avait fini par détruire jusqu'à ses vieux rêves. Zelda revint, dotée de la Triforce de la Sagesse, et accompagnée d'un jeune homme vêtu de vert, doté de la Triforce du Courage et d'une épée légendaire. Ganondorf vit là une dernière occasion de changer les choses : il tua sans pitié le jeune homme et Zelda, et reconstitua la Triforce complète. Il fit alors le vœu de revenir dans la passé, d'effacer ces années amères et tristes. Mais les Déesses ne l'écoutaient plus. Alors, dépité, il s'enfuit  au loin avec la Triforce, dans des terres vides et désolées. Il fragmenta la relique sacrée et l'éparpilla aux quatre coins du monde. Lorsqu'il revint à Hyrule, bien des années plus tard, tant de temps s'était écoulé qu'il serait mort s'il avait été un simple humain; mais sa magie immonde l'avait soutenu, comme Kalaan et les sorcières l'avaient certainement expérimenté, longtemps avant lui. Hyrule s'était vidée des quelques habitants qui y restaient lorsqu'il en était parti. Ce n'était plus qu'une étendue sauvage et désolée... Même le désert Gerudo était vide et mort. Il avait dû être traversé par des crises terribles. Et depuis ce jour, Ganondorf, dernier humain  de toute la région, et peut-être même d'ailleurs, errait sans but dans les forêts qui prenaient lentement la place des ruines moussues, témoins d'une grandeur passée et anéantie.

   Dans la clairière, l'aube apparaissait timidement, et un gai soleil de printemps commençait doucement à poindre derrière les collines boisées. Du petit feu de bois vert ne restaient que quelques cendres éparses. Un corps était affalé le long du vieux tronc décomposé. Ganondorf dormait paisiblement. Il savait ce qu'il avait fait. Il avait enfin pris conscience de tout le mal qu'il avait subi, et de celui qu'il avait causé. Sa vie n'avait été qu'un long échec. Il ne pouvait même plus se vanter de quoi que ce soit à quiconque, et de toute façon cela n'avait pas la moindre utilité. Il avait causé la chute d'Hyrule à lui seul, ou presque. Ironiquement, cela pouvait paraître quand même un sacré bilan, non? S'il n'avait pas enfin trouvé le sommeil, il aurait sans doute ricané. La chute d'Hyrule, le Royaume de la Lumière béni des Déesses, à lui tout seul! Génial... Il n'avait même pas eu l'occasion de se racheter de ce qu'il avait fait, finalement.


   A ce moment-là, tout s'effaça et revint loin en arrière. Ganondorf se réveilla avec un mal de crâne épouvantable... Il était dans la chapelle de veillée. Il comprit qu' « elles » l'avaient enfin exaucé. Il connaissait Kalaan. Il avait dix-neuf ans. Et « elles » avaient cru en lui. Cette fois, il résisterait. Et préviendrait la chute d'Hyrule. Il s'appelait Ganondorf Dragmire.


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« Modifié: samedi 23 juin 2012, 16:35:47 par Prince du Crépuscule »


Yuan du pays de l'amûr tûjûrs

Hors ligne Liam

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« Réponse #1 le: jeudi 13 janvier 2011, 17:30:19 »

Texte 3 : Great Magician Samyël

The Legend of Zelda :
Rex Requiem



   Il pleuvait.
   Des torrents s’abattaient sans discontinuer sur les pavés glissants des ruelles du Bourg depuis trois jours. Trois jours de torpeur cauchemardesque. Les façades des bâtiments arboraient les crêpes noires du deuil royal, et cela combiné avec le mauvais temps donnait une obscurité quasi permanente. Une obscurité humide et déprimante.
   Zelda fit avancer son cheval dans le coupe-gorge puant, son capuchon rabattu sur le visage, sa main assurée sur la garde de son épée. Il n’y avait pas un chat dehors, avec ce qu’il tombait, mais l’on n’était jamais assez prudent, dans ce genre d’endroit. Flint le Preste la suivait, ombre noire perchée sur son cheval noir. Sa présence la rassurait. Elle arrêta sa monture devant un bouge miteux battant enseigne à « La Putain de la Reine ». La porte en bois pourri s’encastrait piteusement dans les façades borgnes de la rue et tenait à peine sur ses gonds.
   Avec une mine de dégoût, Zelda mit pied à terre, imitée par son garde du corps. Elle répugnait à laisser leurs montures ici sans surveillance, mais elle ne pouvait tout de même pas entrer avec. Le battant s’ouvrit dans un grincement sinistre, et aussitôt la moiteur et la puanteur du lieu la prirent à la gorge. Un feu produisant trop de fumée brûlait dans la cheminée à moitié effondrée ; quelques ivrognes grognaient, la tête aplatie sur le plateau des quelques tables encore debout, qu’on leur serve à boire. Le tenancier, un type grand, maigre et chauve, se tenait derrière son comptoir crasseux (mais tout était crasseux, dans cette taverne.) et essuyait négligemment une tache d’alcool incrustée dans le bois. Il n’accorda même pas un regard aux nouveaux venus.
   Zelda parcourut la salle des yeux et trouva rapidement celui qu’elle cherchait. Elle s’approcha de sa table et y prit place sans même demander. Flint vint se poster à ses côtés, debout, ses pupilles rougeâtres observant tout, voyant tout. Link le Héros était semblable aux autres ivrognes qui gisaient lamentablement sur les tablées voisines. La joue écrasée contre le bois, la bouche ouverte, il bavait en ronflant légèrement. Ses longs cheveux blonds sales et emmêlés étaient plaqués sur sa figure, et il portait des haillons qui avaient du être verts dans une autre vie. Sa main gantée de cuir défraîchi tenait fermement une choppe renversée et vide. En observant celui qui avait été le libérateur de tout un peuple, et son amant en des temps plus heureux, Zelda eut une montée de bile amère. Ce n’était plus qu’une loque humaine à présent, une épave échouée.
   « Réveille-le, ordonna la reine. »
   Flint s’en approcha et le saisissant par les cheveux, lui fracassa la tête contre le plateau de la table. Son visage rebondit et il gémit en s’effondrant au sol, renversant sa chaise. Une traînée de sang marquait le point d’impact avec son nez, mais il n’avait pas lâché sa choppe. Le filiforme Sheikah le saisit rudement et le rassit sur son siège. Link regardait autour de lui avec de grands yeux hagards et perdus, vitreux et injectés de sang. De sa main libre il tentait d’endiguer le flot rouge mais l’hémoglobine filtrait entre ses doigts serrés, maculant son menton et souillant ses quelques poils de barbe rêche. Il ne sembla pas reconnaître Zelda sous la capuche.
   « Qu’est-ce vous m’voulez, aboya-t-il d’une voix pâteuse et nasillarde. Si c’est Forley qui vous envoie, dites lui qu’il peut aller se ramoner le fondement avec mes tunes, je lui donnerai rien.
-Qui est  ce Forley? demanda Zelda d’une voix calme mais glaciale. Ton prêteur sur gage? »
   En entendant le son de sa voix, Link fronça légèrement les sourcils, comme s’il se rappelait quelque chose.
   « On se connaît?
-J‘ai connu quelqu‘un qui vous ressemblait vaguement, il y a quelque années. Mais l’homme en face de moi m’est inconnu. »
   Zelda abaissa sa capuche, et l’éclat doré de sa longue chevelure blonde sembla augmenter la luminosité ambiante. Link déglutit, ses yeux céruléens ne pouvant se détacher de l’épouvantable balafre qui traversait le jadis si beau visage de la souveraine légitime. Il se détourna et vomit bruyamment sur le sol, en plusieurs vagues qui le laissèrent tremblant. Il se torcha maladroitement la bouche, mais garda les yeux vissés au sol.
   « On a du mal à contempler son œuvre, Link?
-Je sais pourquoi tu es là, gémit le Héros.
-Ha bon? Je serai curieuse de l’entendre.
-Vous croyez que c’est moi qui ai assassiné Nohansen.
-Ferions-nous fausse route? Après tout, les hommes qui ont essayé de se rendre coupable d’un régicide ne sont pas légion. Mieux! Nous n’en connaissons qu’un. »
   Link releva les yeux, nauséeux. La reine le dévisageait avec un dégoût et un mépris non dissimulés, mais l’autre grand machin tout sec se contentait de l’observer avec son regard rouge vide d’expression.
   « Je n’ai rien à voir avec ça. Mais c’est gentil de m’avoir rendu visite. Hélas je… heu… Je dois partir, j’ai rendez-vous avec… heu… hmm… »
   Sans crier gare, Link bondit de son siège et fit miner de piquer un sprint jusqu’à la porte. Mais une poigne puissante le saisit par les cheveux et l’envoya valser contre le comptoir sans effort. Il reçut le bar durement dans le dos et gémit en s’effondrant, tremblant. Flint le Preste fut aussitôt sur lui. Le relevant sans effort, il lui fracassa quatre fois le visage contre le bois, sous le regard placide du tavernier, qui s’était légèrement décalé.
   « Ne le tue pas, ordonna Zelda. »
   Le Sheikah traîna Link à moitié estourbi jusqu’à leur table où il le rassit et le tint droit. Avec un nouveau gémissement, Link cracha trois dents hors de sa bouche ensanglantée. Zelda ferma les yeux et se massa les tempes, en proie à une migraine montante. Elle n’avait pas de temps à perdre avec ce déchet.
   « Écoute-moi bien, Link. Il y a six ans, tu as essayé d’assassiner mon père, et quand j’ai voulu t’en empêcher, tu m’as… » Elle indiqua sa cicatrice de la main. « A présent, mon père est bel et bien mort, une dague plantée dans le crâne, et j’entends retrouver et faire payer celui qui a fait ça, tu m’entends? Pour le moment tu es mon seul suspect, et ton attitude ne joue pas en ta faveur, loin de là. »
   Elle attendit un moment. Mais, le menton reposant piteusement sur son torse, il semblait peu disposé à répondre. Comment un être aussi pitoyable aurait-il pu tromper la garde du château, se glisser dans les appartements royaux en toute discrétion et assassiner le souverain de la plus grande nation du monde connu? Aucune chance. Elle perdait son temps. Elle fit mine d’indiquer à Flint de quitter les lieux.
   « Il le fallait. »
   Zelda s’arrêta dans son geste. Elle avait cru entendre un murmure.
   « Tu as dis quelque chose?
-Il le fallait, répéta Link d’une voix plus forte. Je le devais. Il fallait qu’il meure. Comme il l’avait dit. Comme il l’avait annoncé. Le sang d’un roi pour le Commencement. »
   Link releva si soudainement la tête que Zelda sursauta malgré elle. Les yeux du héros brillaient d’une nouvelle lueur. Une lueur de folie.
   « Le Commencement!
-Donc tu avoues ouvertement avoir tué mon père?
-Non! J’ai essayé, oui, essayé. Pas réussi. Cette fois, c’était pas moi. Un autre, mais il le fallait, oui, il le fallait. Comme il l’avait dit.
-Qui ça? »
   Zelda ne comprenait pas grand-chose aux paroles incohérentes de Link. Malgré la chaleur, elle frissonna.
   « Explique-toi!
-Il y a dix sept ans, quand je suis parti, mes pas m’ont mené vers un royaume mystérieux et dément. Un royaume où chaque être d’Hyrule possédait son double, mais sous une forme différente. Un royaume où les esprits se réfugiaient dans des masques. L’un de ces esprits essayait de faire tomber la lune sur le monde afin de le détruire. Je l’ai affronté, mais à l’heure de la confrontation, il m’a révélé la vérité. Il ne s’agissait pas de détruire le monde, de le ravager, mais il s’agissait de le transcender, oui! Le transcender! Il m’a montré. »
   Link se mit à rire comme un fou.
   « Je ne l’ai pas cru, non, pas cru. Mais avant de mourir il m’a dit. Le sang d’un roi pour le Commencement. Pendant de longues années, j’y ai réfléchi, mais je n’en comprenais pas le besoin, cela m’horrifiait, me dépassait. Mais j’ai compris tout à coup. C’est Leur volonté. Je devais le faire, initier le grand Commencement. Mais moi, je n’ai pas réussi. Un autre, si. C’est tout ce qui importe à présent. »
   Sa tirade achevée, Link rabaissa la tête et retomba dans son coma. Zelda le regarda un long moment. La tête vide. Elle ne comprenait rien à son récit sans queue ni tête. Elle fut soudain lasse, très lasse. Et cette migraine qui empirait... Songeuse, elle passa négligemment un doigt ganté de blanc sur les abords de sa cicatrice. Elle eut l’espace d’un instant l’idée de le tuer pour se venger, mais en observant les trois moignons de doigt de la main gauche et les deux autres de la main droite du Héros, ainsi que ce qu’il était devenu, elle estima qu’il avait assez souffert. Un reste de sa compassion candide.
   Avec un sourire amer, elle se leva et fit signe à Flint de la suivre dehors. Dès que le Sheikah le lâcha, Link s’effondra sur le plateau de la table, immobile. Zelda rabattit son capuchon sur ses cheveux avant d’ouvrir la porte. Il pleuvait toujours des cordes. Les tout à l’égout n’arrivaient plus à évacuer les eaux, et celles-ci commençaient à doucement envahir les rues. Avec une grimace, Zelda pataugea jusqu’à sa monture er l’enfourcha tant bien que mal. Le vacarme incessant de l’eau frappant les pierres, le froid et l’humidité ne faisaient qu’empirer son mal de tête. Elle n’avait qu’une envie, être dans son salon privé, devant un bon feu, sèche et avec un verre de vin. Elle fit sortir son cheval de la ruelle, talonnée par Flint.
   Il était dur de le croire, avec cette obscurité quasi permanente, mais ce n’était que la fin de journée. On se serait pourtant cru en pleine nuit. Des lampes tempête avaient été accrochées aux façades des bâtiments pour permettre aux courageux promeneurs de se repérer. Mais même ainsi, il restait périlleux de trouver son chemin dans la cité. Ils chevauchèrent en silence, la tête baissée, le long de l’artère principale menant au château. Il n’y avait personne dehors, même les miliciens s’étaient claquemurés dans leur caserne. La reine ne pouvait pas leur en vouloir. Malgré elle, ses pensées revinrent vers les intrigantes paroles de Link. De toute évidence ce dernier avait sombré dans la folie, aidé par son alcoolisme. Cela la poussa à s’interroger sur les endroits qu’il avait visités, durant les onze années qu’il avait passées loin d’Hyrule. Ce royaume sauvé de sa propre lune… Tout cela était-il seulement vrai? Ou n’était-ce qu’une autre de ses fables?
   Un bruit sourd étouffé par la pluie derrière elle attira son attention. Faisant halte, elle se tourna sur sa selle et son cœur s’emballa quand elle contempla Flint gisant au sol, la hampe d’une flèche fichée dans le crâne. Quelque chose siffla et s’enfonça avec un son mat dans l’arrière train de son cheval. Celui-ci hennit de douleur et se cabra, envoyant sa cavalière au sol. Sa tête cogna contre les pavés, l’étourdissant. Une silhouette noire s’approcha, ses pas masqués par l’écran liquide. Zelda rampa en arrière, tentant vainement de dégainer son épée, mais cette dernière était coincée sous elle, et ses doigts trempés glissaient sur la poignée lisse. L’assassin se tint soudain au dessus d’elle.
   « Je suis désolé, chérie. Mais c’est Leur volonté. »
   Link s’accroupit à ses côtés et la contempla, de ses yeux qui n’avaient plus rien de vitreux, mais tout de fous. Il posa son arc à côté, et se pencha vers la reine. Leurs lèvres se rencontrèrent, mais elle frissonna de dégoût et voulut le repousser. Cependant encore affaiblie par son étourdissement, elle n’y parvint pas.  Le Héros se redressa. Ses prunelles se consumaient d’amour et de démence.
   « Il le fallait. Il le faut. Le sang d’un roi pour le Commencement… »
   Il tira quelque chose de sa ceinture. L’acier luisit faiblement à la lueur des lampes tempêtes.
   « … et celui d’une reine pour l’Avènement. »
   Elle ne parvint qu’à hoqueter douloureusement quand la lame lui ouvrit la gorge d’un bout à l’autre. Link la regardait toujours, un doux sourire serein sur les lèvres. Elle fut prise de spasmes et ses bottes claquèrent sur les pavés. Son sang, chaud, noir, se mêla à l’eau de pluie, s’y dilua, s’y fondit.
   Ce qu’elle avait mal à la tête.
   Et cette foutue pluie ne s’arrêterait-elle donc jamais…?


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***


Texte 4 : Spirit Boy

La chevauchée du seigneur malin

Journée de pluie au royaume
Où la tristesse est installée
Sous les vieux toits de chaumes
Là où les habitants sont apeurés
Car dehors la place du château
Il approche lentement
Venant du Désert Gérudo
Attendant depuis longtemps ce moment…
Le roi lui-même
Redoute son arrivée ;
Et son visage blême
Ne fait que confirmer
Ce que tous pensent :
Hyrule est en danger
Et il n’est plus digne de confiance
Pour ses habitants terrifiés…
Même vers l’étendue des eaux
Du mystérieux lac Hylia
Autrefois si beau et chaud
Il est maintenant devenu froid…
Oui, le seigneur du malin a tout changé
Sur son passage :
Il a tout glacé :
Le lac est maintenant un lieu de carnage.
Même là-bas
Dans la montagne de la mort
Les Gorons et Darunia
Ne vont plus dehors…
Pour se nourrir cela se corse :
Il n’y a plus de choux péteurs !
Plus besoin de bracelets de force
Il faut chercher ailleurs…
A cause de cette malnutrition
Le plus robuste de la tribu
Egalement chef des Gorons
De ce monde il n’est plus…
Le Malin a également exterminé
Cette race si fière : les Sheikas
En tuant le dernier :
La belle et forte Impa.
La sagesse de l’Ombre s’est éteinte
Elle ne reviendra plus…
La nourrice est défunte
La tristesse est accrue…
Dans la forêt Kokiri
On ne pense plus qu’à cela
Plus personne ne rit
Depuis que Saria n’est plus là…
Après le sage du feu et de l’ombre,
C’est celui de la forêt,
La forêt, qui est devenue sombre
Car la foi, pour toujours, peu à peu disparaît…
Même l’arbre Mojo
Autrefois fier, avec un grand cœur
N’est plus aussi beau :
Il suit le chemin de son prédécesseur…
Non pas comme jadis,
A cause d’un monstre insectoïde géant
Mais plutôt comme içi
Où le bonheur, c’était avant…
Au Ranch Lon Lon,
Où les poules volaient
Accompagnées de Talon,
Où les chevaux gambadaient
Accompagnés par Malon ;
Rien de tout ça n’est présent
Mais de la paille et du foin
Sont mélangés avec le sang
Sur le sol ingrat ravagé par le malin.
Et notre cher ami Le Hibou
Qui volait dans la plaine
Est maintenant sous un trou
A cause du malin et de sa haine…
Cet endroit couvert de brume
Est le lieu ou Kaepora
A laisser toutes ses plumes,
Mais, un jeune garçon s’en souviendra…
Oui, pour toujours…
Il ne les oubliera pas
Car ils l’ont tous aidés un jour :
Darunia, Impa, Kaepora, Saria...
Link, le héros du temps, s’est réfugié
Dans le sanctuaire des sages
Bien entouré
Par ces divins mages :
Le mystérieux Rauru.
La belle Ruto.
La courageuse Nabooru.
Link se remémore
Tous les moments passés avec eux
Et commémore
La mémoire de Saria, Darunia et Impa qui sont aux cieux…
Il a des remords
Envers Saria, car toujours
Il a eu tort
De lui cacher son amour…
Envers Darunia,
Son frère de sang,
Car il n’était pas là
Quand il est mort, à ce moment…
Envers Impa,
Car il ne l’a jamais assez remercié
D’être toujours là
Pour veiller sur Zelda…
La princesse est à l’abri
Egalement dans le sanctuaire
Bien protégée avec lui
Mais sachant que derrière
Le monde d’Hyrule est en danger…
Son roi Dartas,
Toujours à méditer,
Se demande ce qui se passe
Et ce qui va se passer…
Son règne est au plus bas,
Celui du vil cavalier du désert à son apogée,
Et le Roi est las
Tandis que le seigneur malin, Ganondorf, continue sa chevauchée…
[…]
Il arrive enfin au château,
Détruit la porte devant lui
Et c’est là qu’il le vit
Oui, c’est bien notre héros…
Link lui adressa un message
Venant du roi, de lui
Et des sages
Qui lui jura qu’un jour il sera reprit
Oui, le royaume funèbre
Où le maître Ganondorf règne
Où les rois sont les ténèbres
Où tous le craignent…
Le roi alors arriva et l’interrompit
Et il les téléporta,
Link, les sages et Zelda
Dans un lieu loin d’ici.…
Et avant de partir à son tour il jura :
« La chute de mon royaume est indéniable
Et cela ne va pas te plaire
Mais toi, misérable
Tu seras déchu et le royaume passera des ténèbres…A LA LUMIERE ! »
Puis il disparut dans les ténèbres.
Laissant derrière lui son royaume funèbre.


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« Modifié: lundi 29 août 2011, 12:04:17 par un modérateur »

Hors ligne Prince du Crépuscule

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« Réponse #2 le: jeudi 13 janvier 2011, 17:31:11 »

Texte 5 : Peuh

La Chute d’Hyrule,
Ou la Divine Connerie


Hyrule a changé …
  Quand jadis la terrible armée du Seigneur des Ténèbres faisait gronder l'air, trembler le sol et tinter le fer, les braves gens savaient prier. Ils priaient pour leur salut, qu'incarnaient encore et toujours les verts élus. Ces derniers surgissaient dans la cohorte, comme venus du ciel ! Les élus de la Déesse du Courage, Farore, celle qui des Trois longtemps fut la plus aimée. Elle apporta la Paix chaque fois que le Chaos menaçait. Elle fit chanter le noms des braves qu'elle épaulait et célébrer les beaux jours de paix. Grâce à elle, les prairies furent de nouveau vertes, les échoppes et les tavernes de nouveau ouvertes …
  Ils se sont battu ! Si souvent … si longtemps … pour qu'un jour Hyrule connaisse la Paix.

  Ce jour est arrivé, depuis maintenant plus d'un millénaire. La Paix occupe le quotidien des braves hyliens, qui oublient. Ils oublient les gloires passées, le nom des Héros, le sang versé …
  Ils oublient Farore.
  Les adorateurs de la faiseuse de Paix ne sont plus aussi nombreux qu'avant. Les derniers sont appelés conservateurs, obtus, on les dit trop attachés à des valeurs qui n'existent plus … Celle qui était la branche dominante de la religion hylienne devint la brebis noire du troupeau, et pendant une période interminable, le Saint Royaume fut privé de croyances. Un beau jour alors, la Princesse héritière Nayéda Nohansen, fille du Roi Friedrich Nohansen, jugea bon d'achever ce culte déjà moribond, en amenant au monde une nouvelle façon de penser.

  D'une nature généreuse et modeste, la Princesse prêcha la voie de Nayru, la première sœur de Farore. Fidèle à ces nouveaux principes, elle avait aboli un grand nombre de lois qu'elle jugeait archaïque, et décrié la portée morale de certaines pratiques du système féodale, tout en prônant les bienfaits du Nayérisme, la voie de la Déesse de l'Amour et de la Sagesse.

  Ces mesures avaient été bien reçues dans la citadelle d'Hyrule et le reste de la région de Lanelle, par les humains autant que par les Zoras, qui voyaient dans ces changements la preuve que l'homme pouvait construire un avenir sain. En revanche, les régions d'Ordinn et de Firone posèrent plus de problèmes. Depuis toujours dévoués à la couronne, les gorons et fironiens se gardèrent tout d'abord de manifester leur mécontentement. Les deux peuples accordaient à Farore une place majeure dans leur folklore. Ils avaient été les premiers sauvés du Mal par le Héros, un millénaire plus tôt, et se sentaient ainsi comme touchés par la grâce des Trois. Nayéda qui était instruite mais remarquablement ingénue ne se doutait pas du feu qui commençait à embraser son Royaume. Elle avait d'abord envoyé tous ces conseillers les plus avisés en Lanelle, pensant qu'il fallait procéder par étape dans la Réforme.
  Ordinn pouvait attendre …

  La jalousie, l'indignation et finalement la haine furent à l'origine de l'unité dinérienne. Ordinn et Firone crachèrent ensemble sur la couronne, et c'est au sommet du Mont du Péril, durant le solstice du deuxième hiver après la Réforme, que le chef de la tribu Goron Ankérite fut nommé chef suprême de l'unité dinérienne contre le blasphème, pour le retour à la Vraie Croyance.

  Ils empruntèrent ainsi la voie martiale de Din la Troisième, et déclarèrent la guerre à la couronne l'année suivante. Les troupes de l'Union se rassemblèrent dans la plaine de Sylvas en Firone, où il était convenu que le conflit avec les Nayéristes s'arrangerait. Cependant, l'issu de ce combat dépassa de loin ce que les hommes, gorons et zoras, auraient put imaginer de pire.

  Voici ce qui arrive, lorsqu'on joue avec le nom des Déesses.
  Cette histoire raconte la chute d'un Royaume …


*

  « Frères des montagnes, des plaines et des forêts ! Voilà maintenant un millénaire que nous vivons en Paix ! Cela fait mille longues années que nous ne sommes pas entré en guerre ! Si nous nous trouvons ici aujourd'hui, ce n'est pas pour briser ce cycle ! Si nous sommes prêts à nous battre aujourd'hui, c'est afin d'assurer sa sauvegarde ! »
  Des hurlements d'approbations s'élevèrent des rangs de l'armée de l'Union. Ankérite, le chef des gorons, avait ponctué sa dernière phrase d'un geste vif de la main, jetant derrière son épaule une cape noire bordée de rouge. Il fit quelques pas, les mains croisés derrière le dos, et repris de sa forte voix : « Mille longues années se sont écoulées depuis que le Héros de la lumière nous a délivré du Mal ! Il est allé dans votre forêt, mes frères ! Il a occis votre démon à la racine ! Il a escaladé nos versants, rampé dans nos mines ! Sans lui, mon peuple ; votre peuple ! Ne seraient plus que de vieux souvenirs …
  Il en est de même pour ces gens-là ! » dit-il un doigt tendu par-delà le champs de bataille. L'armée des Nayéristes s'y étendait dans ses couleurs, comme un ruban bleu ourlé d'or.
  « Farore, la Déesse du Courage et de la Vie ! Elle s'oppose au Chaos, et nous donne à chacun – je dis bien TOUS – la même affection ! Nier son existence et son action bienfaitrice revient à nier la Vie elle-même !
  Cela ne veut dire qu'une seule chose ! Donnons à ces infidèles ce qu'ils demandent ! cria-t-il en brandissant la grande épée Bigoron. Mort aux infidèles !
  — Mort aux infidèles ! »
  La charge était donnée. Aussitôt, les gorons du premier rang enroulèrent leurs bras autour de leurs genoux et enfoncèrent leurs têtes jusqu'au niveau des hanches. Leurs corps massifs, à moitié minéraux et organiques, leur accordaient une certaine souplesse ainsi qu'une robustesse à toute épreuve. Ainsi recroquevillées, les créatures des montagnes pouvaient dévaler toute sorte de pente sans risquer de se blesser. Le premier rang se détacha en roulant dans un bruit d'éboulement, soulevant une quantité impressionnante de poussière. En face, les archers se tenaient prêts.
  « Ils arrivent ! Resserrez les rangs ! Archers, à mon signal ! » Polarkos, capitaine de l'armée royale, avait une main levée en direction du gros nuage de poussière. Il plissa les yeux, pour tenter d'y distinguer quelque chose. Le nuage s'approchait, formant un voile sur le reste de l'armée dinérienne. « TIREZ ! »
  Il abaissa son bras, et une salve de flèches s'envola. Elle prit de la hauteur, tachetant le ciel d'une centaine de petits points noirs, et retomba avec violence sur le nuage des assaillants. Il serra les dents et s'avança légèrement, tandis qu'autour de lui les carquois résonnaient des flèches qu'on leur ôtait. Les arcs étaient bandés, prêts à lâcher une seconde salve. Mais l'ordre de tirer ne fut pas donné. Polarkos plia sa longue-vue et leva un poing fermé pour signifier aux archers de se retirer le plus vite possible. Il baissa la tête un instant et pressa de trois doigts sont front ruisselant. « Nayru, Sainte Bienfaitrice, protège-nous, inonde-nous de ta douce lumière.
  Puis il hurla à ses hommes … les boucliers ! Il nous faut les boucliers lourds, ils ont envoyé les gorons !
— Comment ? Ils envoient leur meilleur atout dès le début du combat ? répondit Thédet, le conseiller stratégique.
— C'est exact, Mr le Conseiller. Et cela aurait pu jouer en notre faveur si vous aviez été fichu de l'anticiper ! Mais vous nous serez encore moins utile mort que vivant, alors ne restez pas là ! »
  L'homme acquiesça en vitesse et s'en alla en tenant son couvre-chef d'une main fébrile. Des chariots remplis de grosses pièces métalliques le dépassèrent et rejoignirent le front.
  « Dépêchez-vous ! Enfoncez ces boucliers dans le sol et préparez vous à l'impact ! » Polarkos prit lui-même un bouclier et se plaça en première ligne. À l'ombre derrière cette muraille dressée en hâte, il pouvait entendre le souffle de ses hommes s'accélérer, à mesure que les bruits d'éboulements des assaillants se faisaient entendre. « Monsieur, allons-nous mourir ? demanda le jeune soldat qui se tenait à sa droite.
— Si tu me fais confiance et que tu suis bien l'entrainement Erald, tout devrait bien se passer. Ils prétendent avoir les grâces de la Force, nous avons celles de la Défense. Nayru veille sur nous, ne t'en fais pas ! »
  Le garçon n'écoutait pas. Il avait le regard fixé sur ses mains, qui serraient en tremblant les poignées de préhension de son bouclier. Son cœur battait si fort qu'il pouvait sentir le sang presser ses tempes. Cette situation était tellement difficile à supporter, il entendait les gorons arriver. Un bruit de roche sur du sable, de la terre, des graviers … Son cœur qui bat, le bruit qui se rapproche. Anélia ! Il doit la voir une dernière fois ! Il doit lui dire combien il l'aime, et combien il désire faire sa vie avec elle, se marier, avoir des enf …
  « IMPACT ! »
  Le bruit fut assourdissant. Polarkos tint bon le premier choc, mais son bouclier avait été déterré, et il se trouvait coincé dessous. Son regard tomba sur la dépouille du jeune soldat, qui semblait avoir perdu le contenu de sa boîte crânienne. Plus loin, un goron était passé par-dessus les défenses et commençait à semer la panique. Dans un grognement rauque, Polarkos replaça son bouclier à l'aide de ses deux pieds, puis il se leva. Les attaquants martelaient les pièces de métal, le temps que la première ligne se réorganise. Le goron gênant fut neutralisé lorsqu'un quatrième homme arriva armé d'une lance pour lui planter au niveau du bas-ventre.
  « En formation rapprochée ! » vociféra Polarkos en dégainant son épée. Reculez ! Vite, pour ne pas recevoir les boucliers quand ils vont les jeter ! »
  Aussitôt, un bouclier s'éleva, et fut envoyé sur un soldat trop lent. La base de l'objet qui avait été affutée pour mieux se ficher dans le sol rencontra les omoplates de l'homme, qui fut sectionné net. Le goron gigantesque qui était l'auteur de cette atrocité se précipita dans la brèche ainsi créée et frappa sa poitrine de ses poings massifs. « Approchez ! Humains ! Osez affronter Tarkélakustralus l'invincible ! » Deux soldats se jetèrent sur lui et perdirent chacun un membre. Le goron géant s'avança en prenant soin d'écraser le corps des deux hommes qui s'agitaient entre ses orteils, puis il fondit vers Polarkos. Ce dernier décrocha le bouclier hylien qui était fixé à son dos et l'attendit en position de combat, le sourire aux lèvres.
  D'une naissance modeste, Polarkos devait surtout son statut à ses talents de bretteur. Il avait été enrôlé dans l'armée royale pour servir en tant que garde dans la réserve du château d'Hyrule. Le maître d'arme n'avait pas mis longtemps à repérer son potentiel, et l'avait dispensé de l'enseignement royal qui était, disait-on, l'école des plus grands bretteurs du Royaume depuis les siècles des siècles. Il avait été inscrit à tous les tournois qui étaient organisés pour permettre l'ascension des gardes royaux dans la réserve et distraire les gens du peuple. Ainsi, il avait accédé à la section d'élite Saphir, la garde rapprochée du Roi et de la Princesse. Mais … plus son service se prolongeait dans la garde royale, moins les missions qu'ont lui confiait étaient dangereuses. Il finit par être le soldat le plus précieux de la Princesse, lorsque son père le Roi mourut, et fut promut chef de l'armée royale et des saphirs. S'ensuivit une longue période dénuée de combats pour Polarkos, qui pensait pourtant ne pas pouvoir vivre sans la sensation extraordinaire que seul lui procure le danger …
  Le goron gigantesque courrait presque maintenant et brandissait ses deux poings en l'air dans le but de pulvériser sa cible. Il les abattit sur lui au moment même où il se déplaçait. D'une roulade parfaitement contrôlée sur la droite, Polarkos esquiva la charge et riposta une fois rendu derrière son adversaire. Il lui sectionna d'abord les deux tendons d'achille d'un geste droit, et le força du pied à s'agenouiller. Puis il sauta sur son dos rocailleux et enfonça sa lame jusqu'au pommeau dans la nuque. Tarkélakustralus l'invincible s'écroula sans demander son reste.
  Polarkos devait encore donner des ordres à ses hommes, mais il les avait bien entraîné. Les saphirs avaient rejoint la première ligne, ce qui signifiait que les gorons d'assaut allaient bientôt être tous éradiqués. « Parfait … » se dit Polarkos à lui-même. Au loin, le nuage de poussière s'était dispersé, révélant la prochaine vague d'assaut. Cette fois, humains et gorons allaient se battre côte-à-côte.
  « Messieurs, regardez ! Vous avez en face de vous le vrai visage des traitres. N'ayez aucune pitié pour ces chiens ! »
  Suivi de ses saphirs, Polarkos enjamba les grands boucliers, s'arrêta, puis jeta les yeux au ciel. Aucun nuages, aujourd'hui … pas le moindre petit nuage dans le ciel. Juste la haine, la haine et l'ivresse du combat. La rage de vaincre l'ennemi, de le punir pour ce qu'il a fait ! Une image d'Erald, étendu devant lui dans un corps dénué de vie … de toutes ses forces, l'homme brandit son épée au ciel qu'il voulait crever, puis il cria :
  « CHARGEZ ! »
  Les cris s'élevèrent des rangs nayéristes. Tous les braves courraient au combat, Polarkos le premier. La soif ! Il la retrouvait, après tout ce temps ! L'envie de faire gicler le sang, le bruit des os qui craquent sous son bouclier, qui giclent et se mêlent à la purée chaude de la chair triturée ! La haine de l'ennemi, l'envie d'avoir la haine ! Ici, un bras amputé ! Là, une mâchoire brisée, un ventre ouvert, une colonne vertébrale … un ennemi lui barre la route …
 « Ankérite ! Te voilà, Roi des félons !
— Tu dois être Polarkos, le chef des infidèles ? Viens te battre, il est temps de régler nos différends ! »
  Les deux adversaires coururent l'un vers l'autre, prêts à se sauter dessus, quand quelque chose de terrible se produisit. Un bruit incroyable se fit entendre au loin, et tous les combats cessèrent en même temps. Chacun avait le regard tourné vers la source du phénomène, loin vers le Nord. De nouveau, le craquement sourd et superbe se répéta, faisant trembler la terre et l'air. De la fumée s'éleva, et une vision d'horreur s'offrit au monde entier. La terre semblait se détacher d'elle-même. Elle était comme fendue en son milieu, et s'en éloignait des deux côtés à une vitesse incroyable. Nul n'osait dire mot, seuls des cris d'effrois s'élevaient chaque fois que le bruit terrible se faisait en entendre.
  « Que … que se passe-t-il ? Qu'avons-nous fait ? » murmura Polarkos.
  Puis le pire se produisit. Le craquement se répéta avec une force démesurée, et une onde de choc renversa les deux armées d'un coup. Quelqu'un cria : « LE CHÂTEAU ! » Au loin, le château d'Hyrule était en train de sombrer.
  « Notre heure est venue ! C'est le jugement dernier ! Voyez, infidèles, ce qui arrive lorsqu'on oublie l'une de nos bienfaitrices !
— Silence, goron ! Ces mots sont vain, sortant de la bouche d'un félon à la couronne ! La parole du trône prévaut les idées du commun ! Nayéda est la voix de Nayru-même ! » le craquement progressait vers le champs de bataille. On distinguait la crevasse au bout de la plaine, qui se lovait tel un serpent noir sur le sol vert. « Cette catin a causé la perte de son Royaume ! Si elle n'était pas déjà morte dans son château, je lui arracherai ces yeux qui lui ont si peu servi !
— Meurs ! Traître !
— Viens que je te rosse, hérétique ! »
  Et les deux êtres se rossèrent mutuellement, tandis que le cataclysme continuait de s'abattre sur le petit royaume d'Hyrule.

*

  Une minute et vingt-huit secondes plus tôt, à quelques millions de milliers de kilomètres plus haut et à une échelle macrocosmique, Nayru et Din jouaient aux cartes.
  « Perdu ! Tu ne peux rien faire face à mon Roi !
— Pas si je tire … un AS ! »
  Nayru posa sa carte sur la table d'un air triomphant, au grand dam de Din. Fidèle à son caractère entier, cette dernière eut un geste inconsidéré. Elle se leva et emporta avec elle la table de jeu qui se renversa dans un bruit terrifiant.
  CRAC !
  « C'est pas vrai ! J'ai fait tomber Hyrule !
— Par les astres des milles mondes ! Qu'as-tu fait ! » Nayru ramassa les deux bouts d'Hyrule qui gisaient sur le sol. « Voilà, bravo ! Il est tout cassé !
— C'est de ta faute ! Si tu avais attendu que je ne sois plus occupée à déplacer le royaume pour jouer à cette fichue bataille, il serait encore comme neuf ! En plus, je suis sûre que tu as triché ! D'où venait cet as de trèfle ?
— Comment oses-tu ? » rétorqua une nayru complètement indignée, avant de se jeter sur sa sœur en criant de rage. « Saleté ! Tu as cassé Hyrule ! Prend ça ! » Elle lui arracha une poignée de ses cheveux rouges, tandis que din lui griffait le bas du dos jusqu'au sang. Les deux diablesses criaient si fort qu'elles réveillèrent leur grande sœur Farore. Cette dernière interrompit la scène, et demanda de sa voix reposée, quelle folie pouvait bien les guider.
  « Hyrule est tombé … mais c'est pas ma faute » répondirent en cœur les deux petites sœurs.


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***


Texte 6 : Synopz

La chute d’Hyrule


«  Après tout, pourquoi continuer à se battre ? Pourquoi continuer à croire que le héros de la légende reviendrait ? Le peuple ne croyait plus en cette légende depuis des siècles, la triforce du courage avait volé en éclats éparpillés dans tout Hyrule et son père avait pris une décision qu’elle ne pouvait pas approuver… Il n’y avait plus aucun espoir, ce tyran nommé Ganondorf allait s’emparer du royaume et perpétuer sa cruauté… La jeune fille balada son regard sur la pièce : un lit dans un coin, une commode contre un mur et la table à laquelle elle était assise… Elle, Zelda, Souveraine d’Hyrule, incapable d’agir devant ce monstre ; sa fureur l’empêcha de rester sur sa chaise plus longtemps. La princesse la repoussa violemment et s’approcha du petit miroir qui trônait sur la commode, ses yeux saphir étaient inondés de larmes, souillant un visage à l’ovale fin et délicat autour du quel cascadait d’innombrables boucles d’or. Une robe pourpre légèrement décolleté retenue par un fil d’or habillait la jeune fille et de petites boucles en forme de triforce pendaient à ses oreilles ainsi que de gros bracelets d’or qui tintaient, eux, à ses poignets. Elle était d’une rare beauté qui faisait d’elle la femme la plus courtisée d’Hyrule avant l’arrivée de Ganondorf. Zelda jeta un rapide coup d’œil à sa main droite mais le triangle de Nayru ne se manifesta pas plus qu’à l’habitude… Alors qu’elle s’apprêtait à se rasseoir, un petit poignard à la garde ouvragée posé à coté du miroir retint son attention : il s’agissait  du cadeau qu’elle avait reçu pour son dix-neuvième anniversaire. La princesse le jaugea du regard puis le glissa sur le coté de sa botte, en cette période troublée, il valait mieux assurer ses arrières songea-t-elle. Un long son provenant d’une trompette de guerre interrompit ses pensées, quelques secondes de silence lui succédèrent puis les cloches du château se mirent à sonner… Avant même que Zelda puisse comprendre ce qui venait d’arriver, une servante escortée de plusieurs gardes fit irruption dans la chambre.

" Mademoiselle, suivez-nous, nous devons vous mettre en sureté ! Hurla-t-elle.

La jeune fille ne comprenait rien…

- Que se passe-t-il ? demanda-t-elle.

Un des gardes lui répondit :

- Ganondorf assiège le château
- Quoi ?!? Mais… Ce n’est pas possible, c’est…
- C’est  pourtant ce qui est en train d’arriver, suivez-nous, votre altesse. »

La princesse sortit de la pièce en compagnie des gardes qui formèrent aussitôt un cercle compacte autour d’elle, ils traversèrent plusieurs couloirs sans rencontrer de difficultés. Alors qu’ils arrivaient au détour d’un couloir, des bruits pas retentirent… Le chef de la garde lança quelques ordres brefs :

« Quelqu’un arrive ! Cachez la princesse ! »

Zelda fut entrainée derrière une des sculptures qui décorait le couloir. Un homme à la peau d’ébène apparut alors à l’autre bout du couloir. Il était vêtu d’une légère armure de cuir souples et de longues bottes noires, un sabre du désert était accroché dans son dos. Ses yeux brillaient d’un rouge malsain s’accordant parfaitement avec sa chevelure rougeoyante. Ganondorf. Elle le savait. Sa triforce brillait d’une lueur inhabituelle qui lui brûlait la main… Il s’arrêta et jeta un regarde ironique aux soldats au moment où plusieurs femmes à la même couleur de peau et de cheveux le rejoignaient.

« Dites-moi… Avez-vous peur de mourir ? N’avez-vous pas hâte de rejoindre ces déesses que vous vénérez tant ?
- N’insulte pas nos créatrices, usurpateur ! cracha un garde.
- Évidemment, vous ne répondez pas, vous avez peur de la réponse… Où se trouve la princesse d’Hyrule ?
- Crois-tu réellement que nous allons te répondre ? railla un autre soldat.

Ganondorf se retourna vers ses guerrières :

- Tuez-les… Et trouvez la princesse, elle n’est pas loin… »

Le seigneur du désert s’éloigna d’un pas vif tandis que les femmes Gérudos dégainaient leurs lames recourbées… Le combat dura quelques secondes…. Les guerrières des sables étaient de redoutables adversaires, les gardes purent à peine se défendre. Ils tombèrent en quelques coups…
 
« Le douloureux temps du silence
Qui suit l'horreur du désastre...
Un vain espoir s'élance et s'oublie... "


Elle ne pouvait pas y croire… C’était tout simplement impossible… Toute son escorte, massacrée… Son cœur battait à tout rompre, elle devait s’enfuir… La salle du trône… La jeune fille se mit à courir, jamais elle n’avait couru aussi vite qu’à cet instant… Les contours de l’imposante porte en bois apparurent au détour d’un couloir, Zelda l’atteignit sous les yeux étonnés des gardes qui gardaient l’entrée. Un d’eux lança :
« Laissez la passer ! C’est la princesse ! »
La salle du trône, elle avait réussi, elle y était ! Toutes les issues étaient étroitement surveillées par un nombre important de gardes. Le roi d’Hyrule, son père, était là, assis dans son trône, l'air atterré... Elle s'approcha de lui :

« Père ! Que se passe-t-il ?
- Zelda... Te souviens-tu de la solution extrême que j'avais envisagé au cas où Ganondorf parviendrait à faire vaciller Hyrule ?

Elle n'en crut pas ses oreilles.

- Vous n'y pensez pas, c'est impossible, vous ne pouvez pas faire ça !
- Je crois, malheureusement, que c'est la seule solution... Ganondorf est dans ce château, ce ne seront pas quelques gardes qui l'arrêteront et...

Il fut interrompu par l'explosion pure et simple de la lourde porte qui gardait la salle du trône. Des dizaines de gerudos envahirent la salle, créant une mêlée confuse. Zelda était horrifiée, tout était fini, son père n'oserait jamais mettre son plan à exécution... Elle sentit une main l'entraîner au sol, elle se retrouva à terre, face au roi qui la regarda longuement avant de parler très calmement :

- Oublie le royaume d'hyrule, garde comme seul souvenir de cet endroit la légende du héros du temps, tu devras la raconter à tes enfants, qui, eux-mêmes, la raconteront à leurs enfants... Je suis fier de ce que tu es devenu et de ce que tu feras... Adieu... »

Avant même que la jeune fille n'ait pu répondre, le vieil homme se redressa de tout son long et se mit à prier :

« Grandes déesses d'Hyrule, Noyez la terre des légendes, Noyez ce royaume pour qu'il ne reste de lui que quelques survivants ayants eu la chance de grimper vers les hauteurs... Que disparaisse la terre d'Hyrule ! »

Zelda sentit une grande torpeur l'envahir, la dernière image qui traversa son esprit fut celle de son père la fixant avec un sourire triste puis trois traits de lumière rouge, bleu et verte...

                                            *      *     *

Le noir... Total, pesant... Un doux bruit régulier, comme de l'eau qui avance puis recule en permanence... Elle n'a jamais entendu ce bruit, il lui est inconnu et, pourtant, étrangement familier. Elle ouvre un oeil, puis l'autre, des images floues apparaissent... Du sable, elle est allongée sur du sable... Elle se relève, elle est sur une île au milieu de l'océan, la jeune fille n'a jamais entendu ce mot mais elle le comprends, il désigne toute cette eau à l'horizon... Tout lui revient alors : Hyrule, Ganondorf ! Paniquée, elle se tourne vers le ciel pour voir trois traits lumineux aux couleurs des déesses briller un court instant dans les cieux, une voix résonne alors dans son esprit :

«  Hyrule n'est plus, te voici sur la grande mer... »

Elle sourit, sourire de douleur, d'incompréhension puis se relève, marche un peu, tombe à terre, et prononce un mot :

« Adieu... »

Sourire...

                              Fin ou commencement...


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***


Texte 7 : Yorick26

Larmes et chutes d’eau



Il est une histoire mythique qu'on raconte, parmi tant d'autres légendes... Il y a bien longtemps, existait un Royaume où l'on disait cachés les pouvoirs des Dieux. C'était une province splendide, verdoyante et fertile... Mais un beau jour, l'attention d'un être maléfique se porta sur ce Royaume. Il déroba les pouvoirs des Dieux puis s'en servit pour faire sombrer la province dans les Ténèbres. Mais, alors que le sort du Royaume semblait scellé, un jeune homme, tout de vert vêtu, surgit de nulle part. A l'aide de son épée magique, il repoussa l'être maléfique et ramena la lumière dans la province. Le peuple du Royaume appela ce jeune homme qui avait traversé le Temps pour lui ramener la lumière "le Héros du Temps". L'histoire de ce garçon se transmit de génération en génération, jusqu'à devenir une légende... Quand un jour un nouveau vent de malheur souffla sur le Royaume... L'être maléfique que le Héros du Temps semblait avoir réduit au silence ressurgit soudainement du plus profond de la terre. Le peuple voulut croire que le Héros viendrait à nouveau à son secours. Mais, celui-ci ne reparut point... Nul ne sait ce qu'il advint du Royaume...

Lors de mes différentes pérégrinations dans la bibliothèque royale, j’ai pu lire de nombreux textes traitant des différentes périodes de paix et de guerre qui s’en sont pris à notre histoire. On pouvait trouver dans la bibliothèque tous les traités portant sur la botanique,  la breuvologie, les cultures et les arts des peuples Hyruliens comme les poèmes Zoras, les danses Goronnes et les chants Kokiris. La salle était remplie de toutes ces connaissances. Cependant, les récits narrant les mésaventures du Héros du Temps ont toujours été pour moi le centre même de cette bibliothèque. J’ai toujours aimé dès ma plus tendre enfance la légende du Héros du Temps. Et quand je parle du Héros du Temps, je ne parle pas de la personne, mais du rôle, de la personnalité. A vrai dire, je devrais parler des Héros du Temps, mais il apparaît au fil des époques comme une unique personne qui apparaissait selon la volonté de la Triple Divinité lorsque le Royaume d’Hyrule était menacé par une force maléfique. J’aimais encore les quelques livres traitant de l’ancienne légende : la création d’Hyrule et le Saint Royaume.
Dès les premiers jours de mon instruction, j’ai pu remarquer une chose. C’était une de ses choses assez surprenantes, mais tout à fait explicables. Je ne sais pas si cela vous ait déjà arrivé, mais mon expérience m’a déjà donné l’occasion de rencontrer cette sensation étrange : toute d’abord la surprise totale qui vous submerge et enfin quand vous sortez la tête de cet océan d’hébétude, tout ce qui vous avez auparavant choqué prend sa place logique dans votre réalité avec la plus parfaite des explications. Alors que les récits du Héros du Temps  foisonnaient  - pour mon plus grand plaisir -, j’eu bien du mal à trouver ne serait-ce qu’un ouvrage qui rapportait même de manière résumée ce qui s’était passé entre deux temps de troubles où l’Elu des Déesses était apparu. Je pense à présent que c’est à partir de cette découverte que ma vie fut plongée dans une profonde tristesse. A force de rêver de gloire, de triomphe, d’embuches, à force de vaincre Ganondorf dans mes songeries, je finis par être dégouté de cette vie si plate et si insignifiante. Je n’aurais aucune place dans les futurs livres qui complèteront cette bibliothèque.

Je me nomme Trudes Nohansen Hyrule. Je suis Prince d’Hyrule. Cependant, je ne sais pas si cela veut dire quelque chose à présent. Hyrule n’existant plus, je ne suis plus sûr de rien et je deviens alors un homme comme les autres. Bien évidemment, je vous raconterez ce qui s’est passé depuis le début. Pour cela il me faudra remonter à mon enfance. Je fus en effet acteur dans la grande pièce tragique de la chute d’Hyrule et ce n’est pas par fierté que j’écris ces lignes. Je ne sais pas si ces écrits perdureront, mais si vous lisez en ce moment ce que vous tenez entre vos mains, c’est parce que j’ai honte. J’ai honte de moi et je regrette amèrement mes gestes et mes choix, mais alors que je retrouve les événements marqueurs de ma vie dans les tréfonds de ma mémoire je me dis qu’il s’en serait fallu de peu pour que tout soit différent.
Par exemple, j’ai toujours été maladroit et ce dans tous les domaines. Au grand malheur de mon père, cette tare se révéla plus perfide encore quand il s’agissait de tenir une lame et de s’en servir. De tout temps, les Princes se devaient d’apprendre le maniement des épées. Je n’ai pas lu dans les archives historiques de la bibliothèque royale beaucoup de faits d’armes réalisés par des Princes. En y réfléchissant à présent, je ne crois pas me souvenir de Prince. Il y eu des Rois, des Reines, des Princesses, mais pas de Princes. Les édits royaux ont toujours été les mêmes sur l’héritage de la couronne et des pouvoirs qui en découlent : la fille du Roi devait être appelée Zelda en l’honneur de la première Reine d’Hyrule et ce n’était que lorsque la Princesse fut mariée et le Roi défunt qu’un nouveau Roi était désigné : le mari que la Princesse Zelda avait choisi.
Chaque enfant né royal avait toujours été une fille et avait été appelée Zelda. Je ne sais pas si mon père m’eut considérer comme une erreur, ou s’il voyait en moi un bâtard ; je n’eu aucune démonstration franche de mépris envers moi. Il est des choses que les enfants ressentent, comprennent et ne comprennent pas. J’avais compris déjà très jeune qu’il ne m’aimait, mais je ne comprenais pas quelles étaient ses raisons. Et ce sentiment d’abandon dut me pousser tout au long de mon existence à faire en sorte qu’il soit fier de moi. Et c’est pourquoi, malgré ma maladresse, je me lançais à corps perdu dans les entraînements de maîtrise d’arme et je récoltais inlassablement les échecs. Maître Orshin – il était mon instructeur et un grand ami de mon père chargé d’entraîner plusieurs jeunes soldats – ne manquait pas de critiques. Parmi les plus douces, « Tu n’es pas assez concentré. » ou « Que va-t-on faire de toi ? » était les plus fréquentes. Néanmoins les remarques étaient souvent plus crues.
Une séance d’entraînement restera à jamais dans ma mémoire. Alors que je brandissais une lame face à un mon adversaire, j’entendis derrière moi une voix qui m’appelait. Je me retournai alors … Aujourd’hui encore je ne peux pas expliquer comment l’acier pu s’attaquer à la chaire du visage de ma sœur ainée, mais je me souviens des cris de mes camarades et du sang qui coulait entre les doigts de Zelda. Elle n’avait pas crié et moi j’étais resté bouche bée il me semble. A bien y réfléchir nous devions être les seuls à rester muets - elle à cause de la douleur et moi à cause de la peur -, alors que tout autour de nous ce fut rapidement la panique générale parmi les élèves, les soldats et les serviteurs. Même Maître Orshin sembla céder à la panique.
Alors que ce souvenir est intact dans ma mémoire et qu’il me pétrifie encore aujourd’hui, la suite des évènements est floue. Bien sûr j’ai été puni et mon père m’interdit alors de m’entraîner aux maniements des armes détruisant ainsi toutes mes chances de le rendre fier de lui. Sa rage envers moi fut immense, enfin me semble-t-il à travers mes yeux d’enfant. Cependant, encore une fois, je n’ai pas de souvenir où il se mit véritablement en colère. Tout ce que je sais, c’est qu’il fut horriblement triste après cette erreur fatale de ma part. La Princesse Zelda fut défigurée. Malgré tous les efforts des médecins au service du Roi, une balafre mal cicatrisée barrait le visage de ma sœur. Heureusement l’œil gauche ne fut pas atteint, mais la blessure finissait juste en dessous et commençait à l’angle de sa mâchoire. J’avais frappé avec un mouvement ascendant, tenant l’épée des deux mains disait-on.
Après ce jour, je ne pus plus jamais regarder ma sœur dans les yeux sans ressentir un sentiment mêlé de honte et d’écœurement. Dans la grande salle du château, on avait dressé un tableau sur lequel avait été peint la Princesse et ses instructeurs. Même par cet intermédiaire, je ne pouvais regarder ma sœur sans avoir honte. Elle m’avait pardonné et elle ne m’en a jamais voulu, mais j’étais responsable d’un sort qui modifia sa vie à tout jamais. Elle qui était si belle jeune, avec ces cheveux dorés, sa peau si pâle qu’on aurait dit une porcelaine, mais si douce qu’on aurait cru toucher de jeunes pétales de ces roses qui poussent dans le jardin du château.
Maintenant ses traits étaient le sujet de nombreuses moqueries dans les tavernes, et ma sœur ne trouva aucun mari jusqu’à maintenant. Alors que la plupart des Princesses avaient été mariées à l’âge de leurs dix-huit années, ma sœur, alors âgée de trente-et-un ans, n’a toujours pas trouver un homme qui veuille d’un cœur si pur à la façade entaillée et boursouflée. Cela faisait vingt ans que cela s’était passé et pourtant la laideur a toujours vaincu sur la noblesse, les titres, les richesses et sur ma sœur. Je la tenais en haute estime, et je l’aime toujours autant. Peut-être que vous percevrez ce sentiment à travers mes mots et je vous prierai alors de ne pas être trop cruel envers moi. J’ai conscience que mes actions ne peuvent être excusées, encore moins pardonnées. S’il existe une explication, certains diront qu’il s’agit d’une erreur de la nature, que je n’aurai jamais du naître, que ma tare naturelle fut la cause du déclin d’Hyrule. Ces mêmes gens sont ceux qui crieraient « BATARD » à travers leurs yeux. D’autres encore diraient que je devais ressentir un tel sentiment de culpabilité et de rejet que je me suis lancé dans des quêtes dont je ne mesurais pas les enjeux. C’est ce qu’aurait dit Zelda … Je pense. Que ce soit mon existence qui soit en cause ou bien ma honte, j’ai commis un acte impardonnable. Mon intention était bonne : je souhaitais retrouver un peu de dignité pour pouvoir la montrer à mon père comme un reste de gloire terne auquel on se raccroche pour ne pas sombrer dans l’inconnu.
Ce n’était pas la seule raison. Enfin je ne sais pas… aujourd’hui je suis incertain. Je ne suis plus sûr de rien à l’heure à laquelle j’écris ces mots. Ce désir de retrouver un honneur me poussa à cherche une raison pour me rendre utile à tout Hyrule. J’ai cherché longtemps. Hyrule était en paix, elle n’avait pas besoin d’héros de guerre. Les différents peuples se respectaient et respectaient la culture des autres. J’ai fouillé tous les livres de la bibliothèque.
J’ai parcouru Bourg-Castel à la recherche d’aide. Ma chasse d’information ne fut pas très fructueuse. Je n’avais pas vraiment l’occasion de sortir du château, et lorsque j’y parvenais, les habitants de la ville ne se révélèrent pas coopérant. Tous se sont souvenus de moi comme l’enfant fou qui avait défiguré sa sœur dans un accès de colère. Ce qui était autrefois un manque d’adresse devînt une tare, une débilité qui me suivait comme mon ombre. J’eu si peu de résultats que je suis retourné me réfugier dans la bibliothèque au milieu des livres qui m’apportaient plus de réponses que n’importe quel Hyrulien que j’interrogeais. Un en particulier m’intéressa particulièrement. Il se trouvait en haut d’une étagère et j’eu bien du mal à le prendre. J’ai eu besoin de déplacer une table sur laquelle on lisait et je suis monté dessus pour atteindre ce livre. Ces maigres peines furent largement récompensées quand j’eu commencé à lire. Il avait l’air ancien, peut-être le plus ancien de ceux qui étaient rassemblés dans cette salle. Sur sa couverture de cuir on ne voyait pas le titre du livre. Plusieurs jours de lecture après, j’étais allé voir l’archiviste pour lui en parler. Il me connaissait depuis mes premiers pas et fut surpris que je m’intéresse à cet ouvrage. Il s’agissait d’un recueil de deux contes faisant intervenir le Héros du Temps. La rumeur voulait que les événements décrits dans ce livre fussent vrais. Cependant, on n’avait jamais entendu parler d’un monde nommé Labrynna ou Holodrum. On l’appelait le Livre des Secrets. L’archiviste l’avait lu plusieurs fois dans sa jeunesse à la recherche de secrets dissimulés dans ces histoires, mais il n’avait rien trouvé. Moi-même après plusieurs lectures, je ne découvris aucun secret caché. Néanmoins, mon intérêt pour ce livre ne s’atténua pas avec le temps. Bien au contraire, à chaque page tournée, ma curiosité et mon désir d’apprendre quelque chose de cet ouvrage furent de plus en plus grands.
Après près de trois mois à l’étudier de toute mon âme, je découvris enfin ce que je cherchais : une issue à ma honte. S’ensuit une période où fouilles bibliothécaires, recherches d’indices dans les livres d’Histoire, études sur les apparitions du Héros du Temps et examens portant sur les légendes de notre Royaume furent ma seule et unique préoccupation. Je venais d’atteindre les vingt-sept ans lorsque cessèrent mes enquêtes dans le passé. Je savais ce qu’il me restait à faire.
Trois fois le mal avait menacé la terre d’Hyrule. La première fois fut à l’origine de notre civilisation. Alors que monstres et chaos détruisaient biens et familles, un jeune homme de vert vêtu « descendit du ciel » pour triompher du mal permettant aux habitants des terres basses de s’organiser en peuple. Ainsi naquirent les Hyliens.
Une seconde fois, un magicien noir nommé Vaati attiré par la violence des hommes failli détruire Hyrule. Un jeune Hylien fut alors choisi par la Triple Divinité et vainquit ce sorcier de l’ombre et le scella dans l’épée salvatrice.
Une troisième fois, deux sorcières nommées Koume et Kotake invoquèrent un esprit maléfique dans le corps d’un jeune enfant. Naquit alors l’effroyable seigneur du malin : Ganondorf, chef de la tribu des Gerudos, Prince des voleurs. Celui-ci s’empara du pouvoir royal et d’une partie du pouvoir des déesses. La légende raconte qu’un enfant Hylien élevé parmi les Kokiris fut élu la Triple Divinité. Sept ans plus tard, avec l’aide de la Princesse Zelda, il défit Ganondorf. Une faveur leur fut alors accordée au Héros du Temps : ils purent revenir sept ans auparavant, avant que le seigneur de malin ne s’empare du trône. Dénoncé avant que n’ait lieu la trahison, Hyrule fut sauvé une seconde fois de ce prince des voleurs.
A chaque menace, son héros. A chaque victoire, sa période de progrès et de prospérité. Depuis, Hyrule a toujours vécu en paix. Certes il y a eu quelques conflits entre les différents peuples, mais quelques bons discours, des accords diplomatiques avaient suffi à rallier tout le Royaume. Depuis, Hyrule n’a jamais cessé de prospérer, mais j’eu beau fouiller toutes les archives et chroniques que l’on pouvait trouver dans la bibliothèque, depuis la dernière victoire du Héros du Temps il n’y eu aucun progrès, aucune nouvelle invention qui fait avancer les choses. Tout ce que l’on a connu, c’était une longue et ennuyeuse monotonie. Tous les habitants s’étaient habitués à cette vie. Malgré ce calme et cette félicité dans la vie de tous les jours, je sentais au plus profond de moi que cela devait changer. Hier ressemblait à aujourd’hui. Demain serait un tout autre jour.
Et c’est avec cette détermination que je me m’y en route vers les contrées chaudes du désert Gerudo. Je pourrais décrire les journées éreintantes, je pourrais vous dire comment mon absence fut perçue à Bourg-Castel, je pourrais vous raconter combien de fois j’ai chuté de mon cheval sous le coup de la chaleur. Je le pourrais si je n’étais pas si pressé par le temps et si cela avait vraiment une importance. Non… je souhaite avant tout dire ce qui a suivi. J’ai rencontré le seigneur du malin. Je ne savais pas à quoi m’attendre. Je ne savais même pas s’il était encore en vie. Après tout, sa défaite contre le héros du temps s’était passée il y a longtemps : plusieurs générations avaient vus le jour. Cependant, les rumeurs disaient qu’une force le maintenait encore en vie et qu’il restait caché dans l’ombre des dunes du désert Gérudo, seul, ruminant ses rêves de conquêtes. Et lorsque je le vis, tous ces ouï-dires se confirmèrent : il était seul dans une salle de pierres ocres enveloppé dans une cape d’un gris foncé. A dire vrai, c’étaient plutôt des haillons ; le bas du tissu était taché et effilé. Quand je suis rentré, il me tournait le dos et ce n’est que lorsque je me suis présenté face à lui qu’il sembla apercevoir ma présence. Sa peau était d’un noir cendre et collait à ses os. Il était maigre, il n’avait pas du manger depuis des mois … peut-être des ans, qu’en sais-je ? Il me lança un regard torve qui m’aurait glaçait de peur si la température du désert n’avait pas été si insupportable. Et dès cet instant je me sentis pris au piège. Il était là devant moi et j’éprouvais à la fois de la pitié pour ses haillons, de l’écœurement pour son apparence, de la crainte pour sa méchanceté dissimulée.
Il me parla. Je ne pense pas qu’on puisse parler d’une véritable discussion. Je n’ai fait qu’écouter ce qu’il disait totalement fasciné par ces paroles qui semblaient venir d’une autre époque. Il savait qui j’étais. Comment il l’a su… je ne sais pas. Peut-être que tous ces mystères ont fait que je me suis si facilement laissé amadouer. Il se dégager de lui une forte impression de puissance et très vite je fus la chose de cette puissance. Prisonnier sans barreau, je suivis les désirs de cet ancien monstre. Je fis ce qu’il me demanda. La première de mes actions sous ses ordres fut de tuer le Sage de la Terre. Il est dit que seul les Sages et les membres de la famille royale pouvaient pénétrer dans le temple. C’est en tout cas ce qu’il me raconta et cela me suffit pour que j’exécute sa demande sans rechigner. Maintenant, je sais qu’en réalité le seigneur de malin était trop faible pour pouvoir accomplir cette tâche lui-même. Il était faible… et moi, dans la fleur de l’âge, j’étais plein de forces et de promesses. Quand j’y repense, je me dis que j’ai tout gâché. Par orgueil, je voulais accomplir de grande chose. Je pouvais être un Prince tout simplement, aimable avec ses habitants, aimés de ceux-ci. J’aurais pu aider ma sœur et le Roi, j’aurais pu tout simplement agrandir la lignée qui s’était limitée à une fille par Rois et Reines.
Maintenant je m’en rends compte, mais je vous en pris ; pardonnez-moi. J’aurai pu à chaque instant faire demi-tour et arrêter décadence. J’aurai pu ne pas tuer le Sage de la Terre, ainsi que le Sage du Vent. J’ai honte. Si vous saviez à quel point j’ai honte. J’aurai pu… non j’aurai dû comprendre. Je me faisais manipuler. Comme j’ai été naïf de croire que le héros du temps reviendrait. J’avoue avoir cru de manière maladroite en vous, ô vous très sainte Trinité. J’ai cru que vous nous aideriez en envoyant votre élu. Vous l’aviez toujours fait jusqu’à présent lorsqu’un malheur nous arrivait. Pardonnez-moi, je n’ai simplement pas compris. Si nous, peuple d’Hyrule, devions jouir d’un progrès et d’une prospérité, vous nous l’auriez offerte sans avoir à nous infliger des tourments comme j’en ai causé. L’apparition d’un héros n’était qu’un moyen de rattraper les erreurs d’autres peuples, d’autres entités. En redonnant des forces à Ganondorf, j’ai trahi ma propre patrie. Je l’ai trahie : j’appartiens à mon peuple et pourtant je l’ai mené au chaos et à la destruction. J’ai réveillé un pouvoir qui aurait du rester enfoui dans le sable brûlant du désert.
Le seigneur a vite retrouvé ces pouvoirs. Deux des sept sages avaient été tués. Ces sages devaient prier au sein des temples afin de priver ce roi gérudo de ses pouvoirs.  Une fois qu’il eu retrouvé une part de sa liberté, il brisa ses chaînes qui le retenaient dans cette salle de pierre au cœur du désert.
Je n’ai rien fait pour sauver Hyrule. Sans mon père, je ne sais ce qu’il serait arrivé. Averti de la mort des deux Sages, du retour de Ganondorf, il fit son possible pour protéger son peuple et les autres Sages. Alors que j’attendais passivement le retour du héros du temps enfermé dans cette salle aux pierres ocres, mon père lui luttait contre le seigneur du malin. Combien de fois avais-je déjà eu des raisons d’être fier son fils ? Vous le savez comme moi. Mon Roi… Notre Roi fit face à ce démon. Et lorsque vint la dernière bataille où ils se retrouvèrent l’un en face de l’autre, il s’engagea un combat sans précédent dans la cour du château. Inconscient dans ma cellule, j’assistais à la bataille. Ganondorf avait repris assez de pouvoir pour défaire mon père. Alors que celui-ci se retrouvait au sol à la merci de ce guerrier sanguinaire, il implora l’aide et la générosité des Trois Déesses. Ne se passant rien, le seigneur du malin rit à m’en faire frémir. Puis il plut. Puis le ciel lui-même se craquela pour laisser s’échapper des colonnes d’eau. Les combattants furent séparés par le torrent qui tomber sur Hyrule. Le Roi, mon père, fut emporté par les eaux. Ganondorf fut englouti. Moi-même j’ai du mourir seul dans ce désert autrefois brûlant ; je n’eu plus de souvenir après cela.

Je ne sais pas ce qu’il advint du Royaume. Ma vie s’acheva. Mon existence perdura. Pour moi, en tout cas, j’existais encore. Perdu dans mes souvenirs je me réfugiai dans la bibliothèque royale qui avait toujours été pour moi un havre de paix. C’est d’ici que j’écris encore ces lignes. Dois-je errer une éternité ? Suis-je seul ? Où suis-je ? J’ai de nombreuses questions qui demeureront et qui n’auront jamais de réponse. Néanmoins j’écris. Non pas pour avoir ces réponses que je ne saurais trouver, mais pour me faire pardonner. Je me fais bien peu d’illusion. Je ne serai pas lu par un autre que moi… mais permettez-moi d’espérer.

Peut-être pourrais-je me pardonner à moi-même ?


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« Réponse #3 le: jeudi 13 janvier 2011, 17:31:19 »

Texte 8 : Linkicaro

Théories au coin du feu


Le vent faisait tourbillonner une neige épaisse dans la ville, une tempête se préparait et chaque habitant fermait avec hâte à double-tour portes et volets. C'était une année particulièrement mauvaise et le terrible climat avait eu d'importantes répercussions sur les moissons et la flore qui avaient gelés plusieurs fois. Le moral du peuple était au plus bas, des rumeurs de famine et d'épidémies naissaient à tous les coins de rues et seul le passage d'un garde faisant sa ronde faisait cesser les chuchotements pessimistes.
Personne ne semblait croire à une heureuse fin d'année, malgré les quelques récits rapportés par des voyageurs sur les exploits qu'un jeune homme accomplissait dans le royaume et qui auraient pu doucement amuser les habitants de la capitale.
Il était difficile en effet de s'exalter sur ce qui ressemblait à un récit de contes de fées où le héros sauvait à tour de bras la veuve et l'orphelin quand on se souvenait trop bien des élucubrations concernant la chute du royaume qu'un agitateur avait eu, la veille, sur la grand place.

Ledit agitateur se trouvait en ce moment-même dans la bibliothèque du château du roi qui se situait dans la plus large tour du château et d'où l'on pouvait voir, à travers les gigantesques fenêtres du mur Est, le grand lac d'Irul, recouvert entièrement d'une épaisse couche de glace dont la surface brillait presque sous les rayons du soleil d'hiver.
«Vous avez l'air bien calme pour quelqu'un qui risque de se faire oublier dans un cachot jusqu'à ce que l'hiver soit passé... Ou pire.»
Une jeune femme qu'il n'avait pas entendu arriver, perdu dans la contemplation du paysage hivernal, venait de le rejoindre. Il la détailla longuement du regard. Un diadème en or finement ciselé reposait sur sa tête, accentuant la pâleur de ses cheveux blonds, on reconnaissait des plumes dans les formes taillées minutieusement. Ses vêtements étaient cousus dans un tissu cher et fin mais on pouvait remarquer, si l'on y faisait assez attention, qu'il ne faisait que recouvrir la doublure faite d'un matériau moins noble mais gardant indéniablement beaucoup mieux la chaleur, indispensable pour résister au froid envahissant du pays.
La jeune fille s'approcha de la fenêtre et fit un léger mouvement de la main à un garde posté à quelques mètres de là, si discret que l'autre homme l'avait presque oublié. Le soldat en faction sembla hésiter un instant mais se retira devant le regard sévère de la dame et après lui avoir fait une légère courbette. La lourde porte de bois se referma  dans un claquement qui se répercuta en un faible écho à travers les longues allées de la bibliothèque.
«Princesse, déclara alors son interlocuteur avant de hocher la tête en guise de révérence, si je m'attendais à votre présence...
-Je tiens à voir de mes propres yeux, avant qu'on ne les juge, ceux qui ont été accusés de diffamation.»
Elle ne le regardait pourtant pas en ce moment, ses pupilles se tournaient vers le lac.
«Très honorable de votre part. Cependant ce n'est pas forcément très prudent non plus, ajouta-t-il en jetant un coup d'œil vers la porte close, quelque chose pourrait vous arriver... Quant à vos prisons, elle ne me font guère peur, l'hiver est rude et cela ne sera pas le pire endroit possible où je pourrais le passer.»

La jeune femme quitta des yeux la fenêtres pour tourner ses iris d'un bleu glacé vers l'homme, l'examinant avec attention.
«Il n'y fait pas moins froid que dans tous les autres recoins du royaume. De plus, j'ai entendu dire que la nourriture est particulièrement mauvaise.»
Elle finit ses mots en abaissant la tête sur le côté gauche, affichant un sourire légèrement railleur. Ses cheveux glissèrent sur son épaule, suivant le mouvement de son cou.
«Quant au danger de rester seule avec un suspect... on ne peut pas dire que vous ayez l'air très effrayant.»
En effet, l'accusé tenait plus du vieillard que de l'homme au meilleur de sa forme, il restait légèrement recroquevillé et de nombreuses rides cernaient ses yeux et son front. Ses vêtements ressemblaient plus à des haillons qu'autre chose ; on remarquait facilement les coutures laissés aux endroits maintes fois reprisés.
Il rit aux paroles de la princesse et de larges fossettes apparurent aux coins de sa bouche alors qu'il s'esclaffait.
«Je veux bien vous croire... Cependant faites quand même attention aux apparences.
-Ne vous inquiétez pas, habituellement je laisse toujours au moins un garde en surveillance. Quant à votre argument, il en va de même pour moi ; n'allez pas non plus me prendre pour une pauvre fillette sans défense.
-Oh ? Il est vrai que j'ai entendu nombreuses rumeurs vous dotant de puissants pouvoirs magiques.
-Ha ! À votre ton on pourrait croire que vous me prenez pour une sorcière. Qui vous a donc raconté de telles histoires ?»
Elle ne semblait cependant pas fâchée par cette rumeur, ses lèvres s'étant légèrement étirées, et elle n'avait même pas pris le temps de la contredire comme si cela n'avait eu aucune importance. «Ou qu'il y ai eu une part de vérité à tout cela», songea  vaguement l'autre.
«Je ne me rappelle plus, répondit-il pour clore l'affaire, mais ne vous inquiétez pas votre côte de popularité reste très grande auprès du peuple.»
La princesse cligna brièvement des yeux puis désigna d'un geste de la main un groupe de fauteuils proches entourant une table basse où plusieurs livres étaient disposés, en plus d'une chandelle, pour le moment éteinte mais qui devait servir aux lecteurs passionnés, incapable de remettre à plus tard leur lecture une fois le soir tombé.
«Si cela ne vous dérange pas, pourrions nous continuer cette conversation assis ?»
Son interlocuteur acquiesça et la suivit jusqu'aux sièges, remarquant au passage le choix du fauteuil de la princesse Zelda, tourné vers le lac.

«Eh bien, je commencerais presque à me demander le sens de ce traitement de faveur. D'abord vous congédiez le garde, ensuite vous m'invitez à m'asseoir. Comptez vous m'offrir du thé ensuite ?
-Ce n'est pas prévu au programme et n'allez pas croire que je vous fasse un traitement de faveur. Il se trouve tout simplement que le cas d'un charlatan prophétisant la chute d'un royaume est à traiter avec délicatesse.»
Le vieillard s'affala un peu plus contre le fauteuil rembourré tout en riant.
«Ha, qu'est-ce qui vous dis que je ne suis pas quelque chose de plus qu'un charlatan ? Après tout, il y a des diseuses de bonne aventure dans tout le pays et il ne me semble pas qu'on cherche à les discréditer.
-Vos prédictions étant d'un genre bien différent, il est normal de les traiter d'une autre manière... Qui êtes vous donc au juste, pour prétendre avoir connaissance d'un futur si néfaste ?
-Mon nom ne vous dirais rien et à vrai dire, plus personne ne l'utilise. Cependant, si vous avez besoin de me dénommer, vous pouvez toujours utiliser ce titre que je possède : le Théoricien.
-Théoricien ? Vous vous considérez homme de science maintenant ?
-Pas vraiment non, je me spécialise seulement dans l'Histoire. D'ailleurs, ce n'est pas vraiment moi qui ai choisit ce titre, on me l'a accolé à la suite des nombreuses théories que j'ai exposées.
-Comme par exemple sur la chute inattendue d'un royaume pourtant en expansion depuis plusieurs décennies et en bons thermes avec ses voisins ?
-Les royaumes finissent tous par tomber ma chère princesse. Daignez vous écouter cette théorie que je vous propose ou comptez vous la reléguer au rang d'élucubration jusqu'à ce que la sentence soit rendue ?»
Le regard de la demoiselle se tourna vers le lac une nouvelle fois et elle resta pensive quelques instants. Le Théoricien était incapable de deviner si elle réfléchissait à ses propos ou si son esprit était occupé par d'autres idées.
«Allez-y, de toute manière je suis venue pour écouter ce que vous avez à dire. Tant que vous ne me sortez pas d'énormités fantaisistes je devrais arriver à vous supporter.»
Le vieillard fouilla dans ses haillons et en ressorti plusieurs parchemins et un morceau de fusain qu'il étala sur la table basse. Des dessins à l'encre noir et aux formes rectangulaires s'alignaient sur toute la longueur d'un des documents, l'homme passa un doigt sous une ligne pour montrer un ensemble de motifs.
«Voyez vous cette partie ? Voilà comment cela s'écrirait si l'on utilisait notre alphabet actuel.»
tout en parlant, il retranscrit au fusain les symboles désignés et leur sens.
«Hyrule ?
-Le H est un peu plus aspiré mais oui, c'est ça.
-Cela ressemble énormément au nom de notre royaume...
-L'origine est la même ; la manière de l'écrire s'est simplifié avec le temps et on est ainsi passé de Hyrule à Irul. J'ai fait plusieurs recherches et j'en suis venu à la conclusion qu'à la suite de catastrophes naturelles, plusieurs Hyliens ont migré et sont arrivés ici pour reconstruire leur ancien royaume il y a quelques siècles. Leur tentative a abouti et tout un pays s'est alors formé.»
La princesse semblait vaguement pensive et fixait le dallage au sol décorés de cercles de mosaïques  représentant des personnages d'anciennes légendes.
«Vous  me parlez ici plus de reconstruction que de destruction...
-Une chute il y a bien eu puisque Hyrule est tombée et ce ne sera pas la seule... Dites moi princesse croyez vous à la réincarnation ?»
Zelda demeura un instant sans-voix, cherchant le lien avec le sujet précédent.
«Je... non. Pourquoi ?
-Pourtant vous portez le nom d'une ancienne princesse et lui ressemblez trait pour trait.
-Quoi ? Vous voulez parler de la princesse Zelda des légendes ? C'est stupide, se ne sont que des histoires à raconter au coin du feu. Mon père m'a juste nommé ainsi pour rire. De plus ce n'est pas parce que les quelques traits descriptifs qu'on lui donne correspondent au mien que j'en suis un sosie...
-Vous pensez vraiment que ce ne sont que des légendes ? Non, il s'agit vraiment d'histoires du passé,  chacune d'entre elles ayant eu lieu peu avant une des chutes d'Hyrule.
-C'est impossible, pourquoi donc trois personnes seraient-elles chaque fois réincarnées en même temps et porteraient à chaque fois le même nom ?
-Vous pensez que cela est plus logique d'avoir des légendes reprenant chaque fois les même personnages dans divers lieux et contextes ?»
Zelda réfléchit un instant à la question.
«Et bien... dans la contrée voisine de Termina il est de coutume de porter au théâtre un masque spécifique au type de personnage que l'on joue. Cela pourrait être la même chose dans notre cas, avec trois personnages iconiques représentant la force, la sagesse et le courage.
-Oh, je ne savais pas que vous vous intéressiez à la culture de Termina, j'y ai moi même vécu quelques années pour certaines recherches. Quant à votre idée, elle pourrait se tenir mais plusieurs preuves indiquent que ces personnages seraient réels et...
-Quelles preuves ?
-Ces documents en font parti par exemple.
-La belle affaire, je ne peux pas lire cette langue...
-Il y a des chances pour que de vieux ouvrages présents dans cette bibliothèque vous permettent de l'apprendre, malheureusement cela prendre du temps. Cependant princesse, ne me dites pas que vous n'avez pas entendu les rumeurs concernant un jeune homme vêtu de vert traversant le pays et cherchant le moyen de briser les sceaux de la malédiction que subit ce royaume ?»
Elle baissa par réflexe les yeux sur une des mosaïques au sol, représentant un personnage à la tunique traditionnelle, pointant son épée au dessus de sa tête, vers un ciel imaginaire.
«Bien sûr, j'en ai entendu parler.
-Désirez vous le rencontrer ?
-Je suppose... Je veux dire, évidemment, si quelqu'un se porte à l'aide de notre royaume j'aimerais le rencontrer.»
Le vieillard eu un petit sourire satisfait, la princesse sembla comprendre ce qu'il pensait et lui jeta un regard glacial.
«Sortez un peu de vos contes de fées, je ne suis pas une princesse attendant son prince charmant dans sa tour d'ivoire, je n'ai plus l'âge de penser à des mièvreries pareilles.
-Veuillez m'excuser, princesse... Quel rationalisme implacable cependant, est-ce la météo qui a rendu votre cœur si froid ? Pourtant, à une époque où ces eaux n'étaient pas gelées il était sûrement aussi libre que l'océan.
-Gardez vos commentaires pour vous si vous tenez à ne pas passer un quart d'heure encore plus mauvaise que prévu devant la cour de justice...»
Son regard buté était rivé vers les fenêtres et le ciel enneigé à l'extérieur. Elle semblait décidée à ne plus le regarder, visiblement gênée d'en avoir trop dit, d'avoir été trop transparente. Elle marmonna la suite pour elle même, bien qu'on pouvait l'entendre en tendant l'oreille :
«Vous et vos histoires de réincarnation... J'avais bien dit que je ne voulais pas de fantaisies.
-Aah, je crois que je me suis fait tellement menacé aujourd'hui que plus rien n'a malheureusement grand effet sur moi. De plus je suis sûr que vous ne le pensez pas vraiment... Ceci dit, je vous assure que je suis sincèrement désolé. Je n'ai pas réfléchit avant de parler et ai manqué de délicatesse.
-Peu importe, continuez.»
Le Théoricien l'avait compris, malgré le regard fuyant et les mains légèrement crispés sur le bord des accoudoirs du fauteuil, il avait réussit à attiser sa curiosité. C'était pour cela que la menace prononcé d'un ton volontairement sec n'était pas sérieuse.
«Bien, nous avions donc convenu de la présence d'une possible réincarnation de Link.
-Possible, en effet... Après tout, il peut s'agir d'une personne lambda ayant décidé d'aller jouer les héros en tunique verte.»
Évidemment, même si elle était intéressée, elle ne laisserait échapper aucune critique en cas de faille dans les paroles de son interlocuteur.
«Vous pensez que n'importe qui pourrait le faire ?
-Une personne lambda et chanceuse, alors.
-Certes, quant à Ganondorf ? Difficile d'ignorer la ressemblance entre celui des légende et l'ancien vassal de votre père.
-Ah, celui-là... Il a beau avoir le double de mon âge, il agit avec l'impulsivité d'un enfant. Trop d'aridité dans sa région alors il décide de lancer un sortilège de glace éternel sur tout le royaume ? Quelle puérilité... Cependant, Ganondorf est un nom traditionnel pour les mâles Gerudos, ont peut compter dans l'Histoire plusieurs d'entre eux qui ont été loyaux envers le royaume, celui-ci est sûrement juste un mouton noir, pas une réincarnation.
-Allons, il faut tout de même dire que la situation du désert Gerudo n'est pas reluisante...
-Je sais bien, cependant il est idiot de nous en blâmer. Nous ne sommes pas des dieux, juste des souverains et si nous pouvons écouter les plaintes de notre peuple nous ne pouvons les résoudre que par des moyens humains.»
À l'extérieur, la neige continuait de tomber en rafale, indéfiniment, sur ces terres qui n'avaient jamais totalement dégelé depuis une dizaine d'année.
«Pensez vous que votre père ait pu vous cacher quelque chose concernant ses entrevues avec Ganondorf ?
-Il n'aurait jamais fait ça, répondit Zelda avec assurance, si il y avait eu quelque chose d'important à dire il me l'aurait dit.
-Malheureusement il est maintenant trop tard pour savoir s'il en est autrement...
-Trop tard ? Mon père reviendra. Même si certains pessimistes s'amusent à raconter qu'il est mort, il reviendra et il aura sûrement trouvé un moyen de délivrer Irul de cette malédiction ! Et n'allez même pas penser qu'il puisse s'être enfui !
-Des personnes ont dit cela ?
-J'ai... j'ai entendu des gardes en parler.»
Le vieil homme eut un sourire attristé.
«Ne vous inquiétez pas, nous espérons tous son retour... Concernant le cas de Ganondorf, c'est un peu particulier puisque d'après les histoires, celui-ci a réussit à de nombreuses reprises à se faire ressusciter. Je pense qu'il pressentait la présence de ce lien entre vos réincarnations respectives et cherchait à y échapper afin d'arriver à ses fins sans risquer de se faire entraver par les deux autres représentants de la Triforce. Bien sûr, je ne peux rien assurer mais je suis persuadé que le Ganondorf que vous connaissez est celui de la légende ; sa haine est trop grande pour être celle d'un simple chef, il s'agit d'une rage inconsciente, accumulée au fil de siècles d'échecs.»
Zelda contempla songeusement le dos de sa main où on pouvait voir une légère marque de naissance qui pouvait évoquer un triangle en y faisant suffisamment attention. Elle avait toujours préféré penser que ce n'était qu'une impression dut au nom évocateur que lui avait donné son père.

«Je ne comprends pas vraiment... Vous dites que la présence des trois pôles de la triforce annonce une chute, pourtant dans chaque légende, le royaume est sauvé n'est-ce pas ?
-En effet, c'est en fait seulement peu après que le héros ait protégé une première fois le royaume que celui s'effondre finalement. Souvent, le porteur du courage a déjà disparu après avoir vaincu Ganon ou est parti afin de rechercher de nouvelles aventures... Les raisons sont divers mais la plupart des chutes sont de cause naturelle et chacune est liée à ces rencontres entre vous, Link et Ganondorf, je pense que quelque chose ne se déroule pas comme prévu, causant ensuite la chute d'Hyrule. Une chute perpétuelle et qui se répète encore aujourd'hui.
-Qu'est-ce qui pourrait ne pas se dérouler comme prévu ? Jusqu'à maintenant, après chacune de ces rencontres, le royaume a été sauvé. Est-ce que cela pourrait n'être qu'un détail ? De plus, une fois passé cela ne devrait pas se reproduire... à moins que ce ne soit à cause d'un phénomène magique.
-En effet, ce qui a lieu s'approche plus ou moins du phénomène d'une boucle temporelle. J'avais rencontré à Termina une personne étudiant les phénomènes magiques relatifs au temps et qui m'en avait parlé : il s'agit d'un espace enfermé dans une intervalle de temps précise et qui retourne à son  début une fois achevée, dans le cas où les actions nécessaires à la destruction de cette boucle n'ont pas lieu.
-Donc Hyrule est bloqué dans le temps parce que les actions de Link ne suffisent pas à la sauver ?
-Pas complétement prisonnière, le temps continue de s'écouler... Cependant les progrès faits sont minimes, le monde ne semble pas avancer bien vite et malheureusement je n'ai aucune idée de ce qu'est l'élément qui permettrait d'arrêter ce sort.»

Les minutes suivantes se passèrent dans un demi-silence, parfois rompu par une hypothèse peu concluante. Finalement, après plusieurs sons de cloche, un garde entra dans la salle pour annoncer que le procès allait avoir lieu et qu'il devait escorter l'accusé jusqu'au tribunal. Le Théoricien se leva et s'inclina devant la princesse qui avait elle aussi quitté son siège pour l'accompagner jusqu'à la porte.
«Bien, je vous dis donc adieu. Je ne pense pas que je vous reverrais malheureusement.
-Que racontez vous donc là... Vous n'allez sûrement pas être condamné à mort ou...
-Je sais que mon temps est compté, expliqua l'homme en lui intimant d'un mouvement de la main de ne pas parler, je n'ai pu en rencontrer qu'une sur trois... Enfin, c'est bien suffisant, je n'étais même pas certain de croiser la route d'un seul d'entre vous. Sachez en tout cas que j'ai vraiment été honoré de vous rencontrer.
-Ah, je... n'oubliez pas vos notes.
-Je vous les laisse, je vous fais confiance pour les étudier avec grand soin et y réfléchir avec sagesse.
-Vous savez, j'ai encore du mal à croire tout ce que vous m'avez dit.»
Le vieil homme sourit simplement tout en passant sous le cadre de la porte.
«J'espère que ce lac dégèlera dans un futur proche.»
La princesse sembla vouloir dire quelque chose mais se ravisa et hocha juste la tête de manière presque imperceptible.
«Ne vous inquiétez pas trop, ajouta-t-il, peut-être aurons nous de la chance cette fois. Vous savez ce qu'on dit, après la pluie, le beau temps.
-Mais après le beau temps, la pluie. Encore.»
La porte se referma.


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***


Texte 9 : Darkmikau

Le déclin des contrées jumelles

       
La légende du Héros du Temps est très répandue à travers le royaume d’Hyrule. Tous ses habitants connaissent par cœur l’histoire du jeune garçon vêtu de vert qui débarrassa la terre sacrée du Seigneur du Malin. Or, pour la plupart d’entre eux, l’histoire s’arrête là. Aucun hylien, hormis peut être les sages, ne sait que l’élu de Farore partit pour la lointaine contrée de Termina trois jours avant sa chute. Je suis aujourd’hui probablement le seul pouvant se vanter d’avoir assisté aux exploits du jeune homme après la mort du roi Gerudo.
   Le héros fut maudit et transformé en Mojo par le masque de Majora, puissant artefact qui fut autrefois mien… je le vis, à Termina, cherchant sans relâche trois jours durant le moyen de reprendre forme humaine. J’étais là, au dernier Carnaval de ce monde, au sommet du Clocher. J’étais là, quand il récupéra le précieux Ocarina du Temps…j’étais là, quand il disparut soudainement pour ne plus reparaître.

Je compris alors, tandis que la Lune tombait sur la ville, que le jeune homme à la fée était revenu au moment de son arrivée à Termina, par le biais du trésor de la famille royale d‘Hyrule. Cependant, cet acte n’avait pas été pas sans conséquences. L’hylien avait en effet séparé le monde en deux dimensions distinctes. Celle dans laquelle je me trouvais, où Majora était à quelques minutes de détruire Termina toute entière, et une autre, commençant soixante-douze heures plus tôt, où le Héros du Temps allait peut-être empêcher cette catastrophe… Alors que ce phénomène se passait sous mes yeux incrédules, je repris mes esprits juste à temps pour suivre le héros, laissant derrière nous un monde voué à la destruction.

Tout en m’assurant que le porteur de la marque divine pourrait sauver la nouvelle Termina de ce dont on venait de réchapper, c’est-à-dire en lui rendant forme humaine et lui indiquant la source des maux, je me promis d’écrire dans mes Mémoires les faits incroyables qui se produisirent ce jour là.
Et c‘est maintenant chose faite. J’étais le seul conscient de ce qui venait de se passer… Le Héros du Temps lui-même ne savait pas qu’il venait de condamner un monde parallèle.

Cependant, ayant moi-même abandonné ce monde à son triste destin, nul ne pourrait avec exactitude retracer les évènements du dernier Carnaval de Termina.

- Souvenirs du joyeux vendeur de masques, chapitre IX : « La fin d’un monde »

   Après sept ans de tyrannie, sept années durant lesquelles tous les habitants d’Hyrule, monarques, sages ou mendiants, pliaient devant le possesseur de la toute puissante Triforce,  les sujets de la Princesse Zelda eurent enfin une occasion de se réjouir.
Ganondorf, sombre roi du désert, n’était plus. Cela faisait maintenant trois jours que tout le pays était en fête et en deuil, pleurant les morts et acclamant le valeureux Héros du Temps, sauveur du royaume. Pourtant, celui-ci  avait disparu immédiatement après son exploit. Les habitants de la forêt où il avait grandi, la vaste et calme Forêt Kokiri, m’apprirent qu’on ne l’avait plus vu depuis qu’il était parti, monté sur sa jument, dans les bois perdus. Le chercher dans cette épaisse et sombre mer d’arbres tenait de la folie pour quiconque n’était pas issu du peuple des enfants de la forêt, et ceux-ci même s’étaient révélés incapables de le localiser.
   Alors que j’étais partagé entre le soulagement qui avait accompagné la mort du tyran et l’inquiétude que m’apportait la disparition du sauveur, cela arriva.

Le quatrième jour suivant la mort du Seigneur du Malin, de la forêt sus-citée apparut soudain une aura d’une intensité effrayante et profondément malfaisante. Sa puissance était telle qu’on avait l’impression qu’elle aurait pu masquer à elle seule la présence de tous les hyliens.
Je réunis les sages dans l’heure. Saria, représentante du peuple de ceux qui ne grandissent point… Darunia, fier et valeureux dirigeant des Gorons au grand cœur… Ruto, qui avait hérité de toute la grâce de sa race aquatique… Impa, fondatrice du Village Cocorico et parmi les dernières Sheikah… Nabooru, ancienne membre du Clan des Voleurs… Et Zelda, la Princesse de la Destinée, héritière du grand Royaume d’Hyrule, porteuse de la Marque des Déesses. Certains pensaient à un retour de Ganondorf, d’autres objectaient qu’ils auraient été les premiers à apprendre la rupture du sceau qu’ils avaient eux même posé. Le ton montait, signe de la panique qui avait envahi le Sanctuaire des Sages. Les Sept s’interrompaient entre eux, se demandant ce qu’il convenait de faire, s’il n’était pas déjà trop tard…
 -Assez, coupais-je, et le silence revint lentement. Peu importe à qui appartient cette force, nous savons l’essentiel : elle est hostile, et suffirait à elle seule à détruire Hyrule. Nous devons sans plus attendre faire quelque chose.
-Mais, répondit Ruto, que veux-tu faire pour lutter contre cette chose? Je ne sais pas si Ganondorf lui-même aurait pu ne serait-ce que l’égaler.
-Que devons-nous faire? C’est évident, intervint Darunia. Notre frère de sang se dressera contre elle. La puissance que lui confère son fragment de Triforce, couplé à l’Epée de Légende, a déjà vaincu le Mal. Il sera à la hauteur.
-Seulement, le héros est introuvable, répondis-je. Cela fait maintenant trois jours qu’il a disparu. Et je pense qu’il ne faut pas nous reposer sur le Héros chaque fois qu’Hyrule est en péril. Nous devons aussi défendre notre royaume par nous-mêmes. Votre Altesse?
Zelda, qui s’était jusque-là tenue silencieuse, prit alors la parole.
-Je…suis d’accord avec vous. Bien que les paroles de Darunia soient beaucoup plus rassurantes, c’est à moi -à nous- de nous battre pour notre pays.

   Ses paroles furent bientôt suivies d’actions. Elle envoya des soldats en grand nombre dans les Bois Perdus, menés par Impa, pour ses grandes compétences guerrières, et par Saria, qui en sa qualité de Sage de la Forêt, était la meilleure guide que l‘on pouvait trouver. Les cinq sages restants disputaient de la manière dont on devait procéder, attendant nerveusement leur retour. Nous ne pouvions détecter leur présence, car l’aura noire était si imposante, écrasante, qu’elle éclipsait tout ce qui l’entourait, tel un soleil masque des bougies. Enfin, le lendemain, un des hommes envoyés dans les bois vint présenter son rapport à la Princesse.
Lorsqu’elle retourna au Sanctuaire, l’expression de son visage témoignait d’un profond trouble, proche du désespoir.
Nous craignions le pire, et le pire était arrivé. Les Sages et les soldats s’étaient retrouvés face à un enfant perdu qui portait un étrange masque. Les Skull Kids étant des êtres sylvestres inoffensifs comme les kokiris, ils ne s’étaient pas méfiés, malgré l’écrasante aura hostile palpable dans les environs. Le gamin avait alors, d’après le messager, tué la majorité de ses traqueurs sans aucune difficulté, y compris Impa et Saria. Celles-ci n’avaient, dit-il, pas même eu le temps de lutter ou se défendre. Les survivants s’étaient enfuis dans toutes les directions, et l’homme semblait le seul à avoir trouvé la sortie par hasard. On pouvait donc supposer qu’il était le seul survivant.

Ces terribles nouvelles furent suivies d’un silence pesant. Si le gamin masqué avait éliminé deux des Sept Sages sans se fatiguer, chacun se savait condamné, sans oser faire la réflexion à haute voix. Comme chacun des quatre autres survivants, je savais la lutte sans espoir. Les débats désordonnées et paniqués de la veille laissaient maintenant place à la résignation. Le héros ne revenait pas, les Sages n’étaient pas de taille, Hyrule était condamnée.
   De plus, la mort de Saria et Impa avait eu pour conséquence d’affaiblir le sceau qui retenait Ganondorf. Le retour de celui-ci n’était qu’une question de temps, et le mystérieux enfant des bois se rapprochait maintenant de la Plaine…Hyrule ne connaitrait peut-être pas de nouvelle aube…
Les minutes, puis les heures passaient sans que personne ne trouve de solution. La fin du royaume semblait inexorable, et pourtant totalement inadmissible. On devait faire quelque chose…
Le temps passait, le sceau devenait de plus en plus difficile à maintenir. J’étais plongé dans ma réflexion quand une voix féminine m’en tira.
C’était la Princesse.
« -Hyrule ne doit tomber ni aux mains du tyran, ni à celles du Skull Kid. Qu’importe ce qu’il doit en advenir, tant qu’elle est sûre. Je préfère mourir cent fois que de devenir sujet du Seigneur du Malin.
-Votre Altesse, répondit Nabooru avec un léger sourire, vous énoncez l’évidence de fort belle manière, mais cela ne nous aidera pas dans notre situation. A moins que vous n’ayez une idée?
-J’y venais. Je propose que nous implorions les déesses -et en notre qualité de sage, je pense qu’elles nous l’accorderont - de mettre le pays hors d’atteinte de tous…y compris de ses habitants. Nous allons causer un déluge. »

Cette affirmation fut suivie d’un silence total, témoignant de la surprise des quatre Sages survivants. Nabooru semblait penser que la Princesse avait perdu la raison, Ruto la fixait d’un air dubitatif, Darunia se renfrogna. Elle préférait savoir son royaume englouti que détruit ou asservi? Une décision des plus étranges… J’allais exposer ma pensée quand Darunia le fit pour moi.
-Comment ! explosa-t-il, et ses habitants? Sont-ils tous condamnés à mourir noyés? Ce n’est pas parce que VOUS préférez mourir qu’être aux ordres de Ganondorf qu’il en est de même pour tous les Hyliens !
-Darunia ! le réprimanda Ruto. Ce n’est pas une façon de s’adresser à…
-Merci, Ruto, coupa la concernée, ça ira. Darunia, je n’ai jamais parlé de sacrifier tous les habitants… Le Mont du Péril, ainsi que les montagnes entourant Hyrule garantiront la survie de nos espèces. Il y aura des pertes, bien sûr… Les kokiris ne pourront tous quitter leur forêt, et les gorons souffriront particulièrement des inondations, mais préférez-vous que la Puissance venue des Bois nous tue tous sans exception?
Le chef des gorons eut l’air révolté à l’idée de sacrifier une partie de son peuple, mais il fut forcé d’admettre que la Septième Sage avait au moins en partie raison. Je pris alors la parole.
-Bien. Quelqu’un d’autre a une objection à émettre, avant que la Princesse n’aille mettre le Roi au courant de son dessein?
Les Sages se regardèrent avec hésitation, haussant les épaules, baissant les yeux…mais personne ne semblait trouver de meilleure idée. Je lançai un regard à Zelda, qui comprit et partit du Saint Royaume.

Chacun resta plongé dans ses pensées… Notre décision venait de condamner une partie de la population d’Hyrule qui ne se doutait de rien pour sauver la majorité. Peut être était-ce la meilleure chose à faire… Ou peut-être pas.

-Mémoires du Sage Rauru, chapitre dernier : « Des évènements qui suivirent le règne de Ganondorf »



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***


Texte 10 : John Craft

Fi



Il est aisé d’écrire, il est compliqué de trouver.
Regardez-moi. Je viens de me faire voler ma jument et mon ocarina, et après quelques mètres à peine je tombe dans un trou sombre et sans fin.
Cela fait déjà plusieurs heures que je suis coincé là-dedans. C’est étrange comme cette sensation inquiétante et désagréable de la chute reste apeurante jusqu’au bout mais de plus en plus supportable… Visiblement, on parvient à se lasser de tout, même de l’idée que l’on mourra dès qu’on touchera le sol.
Oh, ce n’est pas que je n’ai pas peur de mourir, c’est simplement qu’après tout ce temps, la mort par devenir si banale et si… inéluctable -je me suis tellement rendu compte que je n’avais plus rien à espérer que je n’attends rien d’autre que cette fin.
J’ai poursuivi cet enfant des bois, ce Skull Kid, alors qu’il fuyait avec ma jument. J’étais encore dans ces bois, si éloignés d’Hyrule, et d’un seul coup… je ne sais pas moi-même ce qui a eu lieu, mais je me suis évanoui…
Ce trou… j’arrive étrangement à m’y voir. C’est une caverne, comme si je tombais à la verticale dans une grotte sans fin… mais pourtant, je peux tout voir, comme si ma vue était parvenue à produire de la lumière d’elle-même.
C’est amusant. Ennuyé par l’idée que j’allais y laisser ma peau, je me suis mis à écrire. C’est la chose la plus simple du monde, d’écrire, non ? Il suffit d’un papier et d’un peu d’encre… Pourtant, écrire correctement, créer quelque chose de beau, quelle tâche ardue ! Quel pouvoir étonnant…
J’ai appris à écrire dans les Bois Kokiris. Saria était admirative de tous les arts, et me sachant trop inepte avec les images et trop incongru avec les sons, je m’étais dit que les mots étaient des jouets que je pouvais manier aisément; et j’avais raison.
Je suis taciturne. Je ne parle pas, je ne dis presque jamais rien, et cependant… pourquoi cependant ? A mon avis, c’est « en conséquence », j’écris très bien. Je dis si peu de choses que quand je les pose elles sont réfléchies, car elles ont eu tout le temps de se purifier dans ma tête.
Je n’avais pas d’idée, au début, en tombant dans cette fosse sans fond : j’avais pris mon carnet et avais cherché une idée… mais je n’en avais aucune -peut-être la sensation que je ne finirais jamais à temps mon écrit, peut-être justement que j’aurais l’éternité pour le faire et que je pouvais me permettre d’attendre… Je ne sais pas, mais je restais ainsi, sans la moindre idée, sans la moindre petite percée lumineuse dans ma caboche.
Et pourtant… c’est un sujet aussi fort productif, de ne pas savoir quoi écrire. On se jure incapable et c’est cet handicap qui nous rend si actif… Ce serait comme découvrir qu’un unijambiste courait plus vite que les autres.

Je tombe encore. C’est amusant, à force.
Hyrule est un pays merveilleux. Comme les paysages y sont beaux…
J’ai toujours considéré les femmes comme des paysages. Zelda m’est toujours apparu comme un champ d’orge venteux et silencieux; Saria était cette plaine verte et parfaite, tranquille et douce, sentant délicieusement bon et caressant rien qu’à la vue… Malon est cette rivière ensoleillée où le vent se repose aussi et où l’air est aussi agréable qu’un bon plat, le tout face à un horizon infini qui brille plus que le ciel…
Ils vont me manquer, ce paysage.

Tomber est ennuyeux, à force. Cela fait longtemps.
J’ai vaincu des démons, dans ce pays, mais… je me sens encore si impuissant. J’ai vécu des années que personne ne pourra jamais prétendre imaginer, et pourtant je me sens si inculte ! Si éloigné de la réalité.
J’ai gagné en sagesse malgré tout, je pense, dans le sens que je réfléchis beaucoup. J’ai l’habitude d’attendre -j’ai attendu des années dans une sorte de stase, de sommeil magique bizarre… Je suis prudent, donc patient. Mais il en est d’une longueur comme du sommeil : l’allonger nuit.

Cela fait déjà si longtemps que je tombe que je ne sais même plus si ça fait plusieurs heures ou… plusieurs jours… J’en viens à me dire que je ne reverrai jamais Hyrule.
Je chute et je m’éloigne de mon monde. Il n’y a bien qu’en tombant qu’on peut quitter un endroit qu’on aime.
Je m’ennuie. C’est cocasse, mais ce soulèvement de mon estomac, ce vent grinçant et sifflant, tout cela ne me choque plus, tout au plus cela s’avère me déranger un peu. J’attends encore ?… est-ce que je devrais attendre, même ? Peut-être que je devrais dormir ? Mais je ne suis même pas fatigué. Peut-être chanter, regarder autour de moi, je n’sais quoi…

Je viens de remarquer que sur les… « parois » de la « caverne » dans laquelle je chute, d’étranges symboles sont apparus. Des sortes de masques rappelant des Zoras, des Gorons… des horloges, des instruments…
Je ne comprends pas très bien. Peut-être que la folie m’a pris et a fini de me rendre totalement dérangé. Peut-être que ça fait depuis le début de cette chute que je me suis évanoui, et que je rêve que cette chute ne se finit pas dans le seul but de m’éviter la réalité telle qu’elle est : cette chute a une fin.
Je ne sais pas très bien où je dois en venir. Hyrule disparaît au-dessus de moi, et moi je théorise sur le subconscient. Je me demande même si je n’ai pas perdu l’esprit il y a très longtemps de cela. Peut-être que je suis encore dans le Temple de la Lumière, l’Epée de Légende dans les mains… Peut-être que je suis encore dans ma jolie petite maison au domaine Kokiri, avec Saria qui m’attend pour aller jouer… Sa douce voix me susurrera à l’oreille tendrement que je la fais attendre, et avec gentillesse elle me caressera la tempe pour y ôter quelques cheveux…
Est-ce que les rêves pourraient durer si longtemps qu’ils s’avéreraient plus longs que la vie qu’on a vécu ? Je ne sais pas. Peu m’importe. Je me sens parfaitement réveillé, en vérité. Et puis ce n’est pas la question.
Il faudrait que je me sorte de cette situation.

Cela continue. Je tombe. Je tombe sans arrêt. J’ai la sensation d’avoir passé une vie toute entière dans cette cave infernale, ça en devient insupportable; je pensais que ce ne serait plus important, plus jamais, plus grave, mais ce serait comme attendre qu’un bourreau écrase la lame de sa hache sur son cou : l’attente deviendrait intolérable, mortellement douloureux.
Je parlais de longueur, mais cela devient réellement horrible. Je n’en peux plus, j’en ai assez.
J’ai sur moi une épée. Ce ne serait pas utile, de l’utiliser sur moi ? Ca n’aurait que peu d’incidence sur moi : ce serait finir écrasé ou finir empalé… autant en finir plus rapidement !
Evidemment, c’est plus facile à dire qu’à faire… On ne peut pas se suicider aussi facilement; ce n’est pas un acte banal, et c’est en vérité terrorisant.

Je crois que je vois quelque chose sous moi. Il y a une forme de lumière floue. Je ne l’atteindrai pas avant quelque temps encore, ce qui me permet de continuer d’écrire.
Ca me rassure énormément, malgré tout. De me dire que je vais pouvoir sortir de cette éternité imbitable. Invivable.
C’était comme si tout Hyrule avait disparu, en vérité. Ce n’était pas que je chutais, c’est qu’il n’y avait plus rien autour de moi pour me soutenir. Ou alors… ou alors c’est qu’Hyrule elle-même tombait, et que je suivais le mouvement, incapable de résister. Nulle part où me tenir, nulle part où m’appuyer.
Je maudis ce Skull Kid. Si je le pouvais, je m’occuperais de son cas. Je récupérerais l’ocarina, je récupérerais Epona, et je prendrais soin de lui faire vivre ce que j’ai subi pendant tout ce temps. Je le ferais atrocement souffrir.

On croirait que je chute… oui, j’ai cette sensation que le vide est partout, et que je chute au seul endroit qui n’est pas vide… je ne comprends rien, mais je me demande s’il y a quoi que ce soit à saisir dans toute cette histoire… Peu m’importe ! Je vois en bas de la lumière et de la terre ferme.
« Et ainsi, la chute se Termina », dirai-je.


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« Modifié: lundi 29 août 2011, 14:05:25 par un modérateur »

Hors ligne Prince du Crépuscule

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« Réponse #4 le: jeudi 13 janvier 2011, 17:31:48 »

Texte 11 : HamsterNoeliste

Game Over


Château d’Hyrule, trois mille trois cent jours après l’avènement du Héros du Crépuscule.

Deux gardes royaux, protégés par leurs lourdes armures, accompagnaient le ministre jusqu’à la chambre royale de la Princesse Zelda. Ils attendirent à l’entrée que l’entretien se termine, le temps d’entendre d’un ton neutre et solennel «Je sais. Je n’ai pas besoin de vous.»
La garde descendit l’escalier.

Zelda, qui n’avait pas pris la peine de se retourner pour répondre à son conseiller, contemplait encore par la fenêtre les frontières de son château à la merci des hordes ennemies. Des rangs d’animaux belliqueux armés jusqu’aux dents, brandissant leurs haine dans un seul et unique but. Une armée formatée par la puissance et la victoire. Un groupe incapable de ressentir la moindre émotion, ni même de faire preuve d’intelligence. Ce qui rendait le mal invincible face aux négociations et aux discours.

Link siégeait près d’un large bureau, sur une chaise en plaqué or ornée d’une fresque cosmogonique. Il partageait depuis longtemps sa vie avec la Princesse dans un Amour comblé et parfait, et ne pouvait s’imaginer une journée sans elle. De son rang de Héros, il avait su la charmer et lui correspondre affectivement.
Link était célèbre. Il était riche. Il était marié. Parfois, quelques quêtes épiques venait ponctuer son existence. En conclusion, il s’ennuyait.

-Link, je vais tenter d’appeler les déesses afin qu’elles te confèrent leurs pouvoirs.
-Ils sont trop loin. Le feu de Din ne pourra pas les atteindre.
-Tu n’as même pas essayé !
-La chambre où nous sommes se situe à plus de cent cinquante mètres. Or les Légendes de mes ancêtres ayant emprunté ces pouvoirs témoignent que la portée est infime comparée à cette altitude.
-Pourquoi es-tu si froid ? Tu te contentes de déclamer une thèse, comme une simple relation mathématique ! Soutiens-moi au moins, tu ne te rends pas compte de ce qu’il se passe ? Regarde en bas ! Ils veulent ta peau ! Ton sang !
-Je ne regarde pas en bas. Je ne me morfonds pas. Tu veux peut-être que je me jette dans tes bras et te demande en mariage comme au premier jour ? C’est toi qui parle du contexte de guerre, alors ton affectif, mets-le où je pense pour l’instant.
-Link, qu’est ce qu’il t’arrive ? Tu ne fais rien, tu n’agis pas pour ton Royaume ! Ces troupes de Ganondorf veulent ton sacrifice pour ressusciter leur maître ! Et une fois qu’il sera de retour, il voudra s’emparer de la dernière Triforce, la mienne, pour construire son empire du Mal ! lança-t-elle la larme à l’oeil.
-Je sais. Ne me prends pas pour un con !
-Alors tu dois savoir quoi faire chose !
-Non. Depuis que je porte cette tenue verte de Héros, je ne sais jamais quoi faire. Je me contente d’obéir, de suivre des indications sans avoir à me poser de questions. Sans devoir poser de questions. Je combat les ténèbres, je pille des temples, je cherche des artefacts sacrés, je ne suis bon qu’à ça. Je suis formaté pour accomplir un but. On m’a annihilé tout mon affectif et ma liberté de penser. On m’a rendu pire que toute cette foule qui se déchaîne au-dessous.

L’échange fut interrompu par le retour précipité du même ministre et de sa garde.
-Votre Majesté ! Ils ont forcé la porte Sud ! Ils pénètrent dans la Citadelle !
-Alors s’ils pénètrent, nous sommes bien baisés, affirma Link avec un sourire.
-Ne pouvez vous pas vous empêcher de lancer votre humour noir à chaque drame ? répondit le ministre, irrité par les propos.
-Si, je peux lancer des flèches ou des bombes à la place. Maintenant sortez, ou je tire ! hurla-t-il en saisissant son arc et le bandant aussitôt.
-Vous n’oserez pas ? Entre l’un qui bande et l’autre qui pénètre, on va s’amuser. Je peux appeler mes gardes si vous le cherchez tant.
-Il vous a dit de sortir, ordonna Zelda d’un calme olympien.
-Je ne sortirai pas tant que votre soit-disant Héros du Crépuscule ne m’aura pas fait d’excuses.
-Écoute. Soit tu es jaloux, soit tu m’as dans le nez pour une raison dont je me contrefiche. Mais je peux profiter de ma supériorité hiérarchique pour t’ordonner de dégager sur le champ, poursuivit Link en le pointant de son arc.
Le conseiller imposa aussitôt à ses gardes de venir le secourir.
-Je vois...Alors on déclare la guerre mais l’on est trop lâche pour se battre soi-même.
Dire que la guerre est à deux doigts d’éclater et que les monstres de Ganon sont en train de massacrer tous nos citoyens sans aucune pitié... Si le ministre était là, on pourrait peut être se défendre. Mais c’est dommage, Mônsieur est beaucoup occupé à faire la morale au fiancé de la Princesse et à provoquer des compétitions puériles. L’heure tourne, peuple d’Hyrule !
-Ce n’est pas drôle, Link.
-Je ne cherche pas à être drôle.
-À croire que vous êtes de leur côté. Souhaitez-vous la victoire de Ganondorf ? Souhaitez-vous la chute d’Hyrule ?
-Comme je l’ai expliqué à ma femme, je suis comme eux. Mais qui a fait appel à un jeune fermier pour sauver son Royaume de la chute ? Et qui à fait appel à des animaux maléfiques afin de détruire un Royaume ennemi et rétablir son règne ? Au fond, nous nous ressemblons tellement. Nous avons les mêmes motivations. Nous sommes tous poussés par un égoïsme royaliste, et nous cherchons à sauver notre petite vie, notre petite personne vue par les autres, c’est tout. Ce que vous pensez, ce que vous faites, cela n’importe même pas. Pauvre élite, vous et votre image, votre gueule dans les journaux, votre richesse matérielle, c’est tout ce que vous valez. 
-Maintenant partez, ordonna Zelda.
Puis, se devant obéissance à la gouvernante, le ministre se retira en lançant un regard méprisant sur Link. 

L’armée de Ganondorf traversait les arcades.

Zelda soupira.
-Ils arrivent.
-Tu réfléchis à ce que je viens de dire ?
-Oui. Mais maintenant nous n’avons que très peu de temps. Il faut te décider. À moins que tu ne veuilles nous quitter et les rejoindre, dans leurs rangs ? C’est ce que tu veux finalement ?
-Non. Je ne veux rejoindre les rangs de personne. J’ai subi assez de contraintes, je ne veux être ni un Héros, ni un Seigneur du Mal. J’en ai assez d’incarner le Bien et de me battre contre le Mal, ma vie est d’un ennui...
-Mais tu ne m’aimes donc pas ?
-Ca serait la seule raison qui me pousserait à rester. Mais la situation semble si critique. Je dois partir. Très loin. Il en sera mieux comme ça.
-Comment peux-tu penser à la fuite ? Toi, le détenteur de la Triforce du Courage ?
-Dans certains cas, la fuite n’est pas lâche : Elle est salutaire.
-Mais, le château, tout ce qui nous entoure ? Et moi ? Je ne vais pas rester seule, ici !
-Non. Mais réfléchis. Si je pars, personne ne me retrouvera jamais. Personne ne saura où me chercher, je changerais de vie à jamais. Et la Triforce du Courage entre ses mains ne sera qu’une illusion. Quant à toi... Je ne vois qu’un seul et regrettable moyen de cacher le dernier fragment.
-Tu n’oseras pas ? dit-elle la voix nouée, après un silence.

La grande porte du château fut détruite.

-Elle doit disparaître avec toi, répondit Link de la même manière. Tu n’as plus le choix : La reddition est la mort.
-Je ne ferais pas ce choix car je ne veux pas me rendre.
-Moi non plus je n’aurais pas voulu me rendre. Mais sois lucide, il est trop tard ! Que veut-tu faire ?
-Dans un ultime espoir, je vais implorer les déesses afin de sceller nos Triforce pour un temps. En contrepartie nous ne pourrons pas emprunter leur magie, mais c’est la seule solution.
-Humpf. Toujours aussi lâche.

Les ennemis avaient envahi le jardin. Zelda s’agenouilla solennellement au centre de la chambre et récita en Hylien des versets du livre de Mudora.

-Abrité des regards, dans un monde invisible...

La base du château tremblait.

-Le bleu du ciel rayonne d’une lumière d’or...

 Des cris se firent entendre de plus en plus fort.

-C’est la que la Triforce, inéluctablement...

En un instant ils avaient envahi tous les couloirs.

-Transforme les rêves des mortels en...

Ils fracassèrent la la porte de la chambre.

-Jamais ! hurla Link.
Il sauta sur son bouclier qui était exposé face à la fenêtre, le brandit en esquivant le plus agilement possible de façon à ce que rien ni personne ne puisse l’atteindre, et lança trois bombes au fond de la salle avant de sauter par la fenêtre.
Le temps d’un songe, il courut à se rompre la respiration jusqu’à l’arrière du jardin, il retrouva Zelda, lui sauta dessus, la frappa en plein ventre, la plaqua violemment contre le sol, la déshabilla sauvagement et la pénétra dans une ultime pulsion en criant : «Réalité !»

Sa réputation entachée et le symbole d’Hyrule livré à la violence, Link savait qu’il n’y avait plus personne pour compter sur lui. Il s’enfuit par un mur détruit par une bombe, et s’éloigna sur Épona. Petit à petit il détourna son regard du château et resta totalement impassible. Froid. Intelligent.
L’ancien Héros était désormais seul et son royaume voué à la mort. Une mort brutale et irrémédiable, certes, mais qu’importe, puisqu’elle était choisie ?

     Et nul ne sait ce qu’il advint du Royaume...


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***


Texte 12 : Sakuranbo

La Guerre des Peuples


[idt]Terre d’Hyrule, règne de Nohansen Hyrule III dit « le Bien-Aimé ».  Il est dit qu’en cette période appelée l’Age d’Or, gouvernait un roi à la main de fer et au cœur juste. Mais il existait sur les terres dorées du royaume, quelque chose que le roi aimait bien plus encore que ses sujets et ses contrées. Il s’agissait de sa fille. La princesse  Zelda, dite « la Douce », à l’époque  en âge de se marier, sa main étant promise au Prince de la contrée voisine : le beau et mystérieux Héric de Penthésilée.
En ces temps de paix et de prospérité, les seigneurs de chaque peuplade se réunissaient régulièrement pour festoyer, tandis que leurs sujets vivaient d’oisiveté et d’insouciance, tant les terres étaient  fertiles et les récoltes abondantes.
Malheureusement, l’Age d’Or connu une fin tragique en l’an de mauvaise fortune 1325. Cette période dura cent jours, durant lesquels la pluie ne cessa de tomber. On dit que les Déesses elles même pleurèrent leurs enfants qui connurent un bien funeste destin.
Les parchemins relatant cette époque sont rares. Nombre d’entre eux furent détruits durant les années qui suivirent la chute du royaume. On raconte secrètement que l’origine de la guerre civile fut trois jeunes filles, et que ces trois demoiselles furent des princesses. La première était une Gérudo au tempérament flamboyant. Elle se nommait Saïnee. La seconde se nommait Shindel. Elle était une Sheikah au caractère de glace. La dernière, la plus innocente des trois, se nommait Everlee, elle était la princesse de la tribu Kokiri.
Il est dit que les trois princesses succombèrent aux charmes du beau Héric. Bien sûr, le jeune prince était destiné à Zelda, aussi cet amour était impossible, mais les jeunes filles se plaisaient à en parler entre elles. Cependant, un jour, une vérité naquit au grand jour. Saïnee découvrit que  la jeune Shindel et le beau Héric étaient secrètement tombés amoureux l’un de l’autre. Rongée par la jalousie, la Gérudo trahit la confiance de sa confidente, puis dévoila la vérité au Roi en personne. Nohansen qui aimait tendrement sa chère Zelda, ne supporta pas l’affront de la princesse sheikah. Aussi, son peuple fut-il bannit du palais royal et cloitré à Cocorico. Ainsi commença la querelle qui allait entraîner Hyrule dans sa chute.[/idt]


An 1325, premier jour de pluie.

[idt]La vaste et dorée vallée gérudo se teinte d’ocre rapidement sous les fines gouttes de pluie tombant des sombres nuages. Tout comme le ciel, le cœur de la princesse Saïnee est à l’orage. Rongée par la jalousie, la jeune fille rousse aux yeux mordorés fait les cent pas dans le vaste amphithéâtre de son palais. Une voix glaciale résonne contre les hauts murs de pierre de l’enceinte.
-   Trahison…
Saïnee sursaute et s’agace :
-   Qu’en sais-tu ?
-   Moi, je sais tout, répond la voix. J’ai vue sur le monde qui est le vôtre. Pathétique…
La jeune fille ricane. Elle jette un œil autour d’elle : elle est seule. Ses yeux se fixent sur le seul objet présent dans la pièce en dehors des grands bancs de pierre qui surplombent la salle en contre haut. C’est un miroir enchaîné à deux piliers monumentaux. Il ne reflète rien en cet instant, pas même la rousse qui s’avance vers lui.
-   Que peux-tu me dire ?
-   Je sais que les deux autres se rient bien de toi.
-   Foutaises ! Les Sheikahs sont bannis du royaume, Shindel doit bien se morfondre à présent, elle est la honte de sa lignée ! Quant à Everlee, faudrait-il que toute cette histoire soit déjà parvenue jusqu’à ses oreilles…
La voix ricane.
-   Bien sûr qu’elle sait tout. Elle savait la vérité bien avant toi et ne t’as rien dit. Elle t’en veut à présent. Tu es humiliée, mais je peux t’aider à laver cet affront… Si tu m’accorde enfin ta confiance… Approche…
La princesse a un rictus de dégoût puis recule d’un pas.
-   Qui es-tu ? Vas-tu me le dire enfin ?
-   Je suis ton confident… Bien plus fidèle que ces deux misérables traîtresses que tu considères comme tes amies. Si tu plongeais ton regard dans mes abysses, tu y verrais la vérité comme je la vois.
Saïnee détourne le regard, un masque de fureur imprimé sur le visage.
-   Imagine, s’il était tiens…
La surface du miroir se met à briller, attirant le regard de Saïnee qui peut y voir son propre reflet. Elle soupire, quand soudain une silhouette apparait derrière la sienne dans le scintillement de la surface d’argent. Il s’agit d’Héric qui pose une main réconfortante sur son épaule.
-   Ne joue pas à ça avec moi, ça suffit… Peste la jeune fille en tentant de détourner les yeux, mais elle ne peut s’y résoudre.
La silhouette de Saïnee s’efface, remplacée par celle de Shindel.
-   Alors il sera sien…
-   Ca, jamais…
Elle s’approche du miroir, plonge son regard mordoré dans les yeux de Shindel qui sont anormalement rouges, puis tout devient noir.[/idt]

Seizième jour de pluie, tombée de la nuit.

[idt]La sentinelle sheikah court à travers le village Cocorico. Le jeune homme élancé aux cheveux blonds plaqués contre le visage dérape sur le sol boueux détrempé par la pluie incessante. Il se dirige vers la plus grande maison du village où déjà, les lumières sont éteintes. Une flèche vient se ficher dans son pied droit. Il s’effondre au sol sans avoir le temps de hurler, car une seconde lui ôte la vie en un instant. Le calme serein du village Cocorico se transforme en un instant en un brasier ardent. Des guerrières vêtues de rouge font détaler leurs chevaux aux sabots puissants à travers les ruelles du village, décochant des flèches enflammées dans les toits de chaume des paisibles chaumières. Les villageois sortent de leurs maisons en flamme, les femmes portant leurs enfants dans leurs bras, les maris brandissant arme blanche ou arme de fortune. Les guerrières rouges sont peu nombreuses, mais l’attaque est bien menée. Elles tranchent les gorges des hommes, femmes et enfants sans pitié, embrasent les bâtiments, les arbres et les animaux, piétinent les cadavres qui jonchent le sol où ceux qui ont la malchance de se trouver sur leur route encore vivants.
Parmi ceux qui résistent, il y a une femme. Elle est la princesse sheikah. Shindel, la jeune fille aux cheveux blancs comme l’ivoire et yeux bleus azur, défend vaillamment son village, maniant avec force et dextérité une hallebarde qui ôte la vie de ses adversaires sans aucune compassion. Elle est assaillie de toute part, les siens tombant les uns après les autres. Elle hurle vengeance, pleure de rage et de peine en voyant ses amis et sa famille se faire décimer. Puis soudain, comme elles étaient venues, les guerrières font demi-tour, laissant le village en proie aux flammes et aux larmes des survivants. Seule reste celle qui semble être le commanditaire de l’opération. Elle chevauche un cheval noir qu’elle magne d’une main de fer. La jeune fille jette un regard de braise sur la princesse sheikah qui se relève et la défie de son arme.
-   Montre ton visage Gérudo ! Hurle-t-elle.
-   Tu ne me reconnais même plus tellement la rage t’aveugle Shindel, lui lance la cavalière masquée dont seul les yeux rouges flamboyants sont visibles par-dessus le voile qui recouvre une partie de son visage.
-   Qui es-tu ?
La cavalière ricane, puis ôte son voile d’un geste de la main.
-   Je suis ton ennemie, et celle d’Hyrule tout entier par la même occasion. Vis dans la crainte à présent, car les gérudos reviendront, et cette fois-ci, il n’y aura aucun survivant à la bataille.
-   Saïnee…
La gérudo fait cabrer son cheval, puis claque sa croupe pour le faire détaler.
-   Shindel, ça ne pouvait pas être… murmure un homme en s’approchant de la princesse.
-   Saïnee… Impossible. Ces yeux… Ce ne sont pas les siens. Et pourtant…[/idt]

Quarante troisième jour de pluie, Forêt Kokiri.

-   Kaepora, quelles sont les nouvelles ?
La jeune Everlee, pose une main sur son cœur en voyant l’immense hibou se poser sur une branche du grand chêne au pied duquel elle s’abrite. Il plonge son regard hypnotique dans les yeux verts de la princesse kokiri, puis pousse un sombre hululement avant de répondre.
-   Malheureusement, elles sont plutôt mauvaises Princesse.
-   Que se passe-t-il à Hyrule ? Comment va Shindel ?
-   La guerre civile fait rage. Les gorons se sont ralliés aux gérudos. La Cité d’Hyrule est assiégée de toute part, les troupes hyliennes faiblissent, et les sheikahs sont tous tombés durant la bataille, excepté leur princesse ainsi que deux ou trois individus. Malheureusement, le roi les envoie en première ligne de combat, et j’ai bien peur qu’à l’heure qu’il est, la race se soit éteinte…
Le cœur de la blonde Everlee se serre, une larme roulant sur sa joue.
-   Shindel… Les Kokiris ne doivent pas rester sans rien faire ! Les plus forts de mes garçons sont volontaires pour aller soutenir les troupes hyliennes…
-   Princesse, vos garçons sont bien trop jeunes encore pour combattre. Et puis chacun sait qu’un Kokiri qui s’aventure hors de la forêt est un Kokiri de moins… S’ils quittent l’Arbre Mojo, jamais plus ils ne pourront revenir auprès de lui.
-   Kaepora, tu sais aussi bien que moi que lorsqu’un Kokiri a décidé de quitter la forêt, c’est qu’il est prêt à grandir. Personne ne peut rester un enfant pour toujours…
-   Mais pourront-ils au moins combattre celles qui sont leurs propres mères ? Les Kokiris, les orphelins d’Hyrule, tous recueillis par l’Arbre Mojo et élevés par vous Princesse, savent-ils que pour la plupart, ils sont les enfants de ce peuple de femmes qui rejettent le sexe masculin jusqu’à renier leurs propres fils ?
-   Bien sûr que non Kaepora… Seul l’Arbre Mojo connaît l’origine de ses enfants.
-   Pourriez-vous Princesse, forcer ces enfants à se retourner contre leur propre mère ?
-   Kaepora, c’est moi qui suis leur mère à présent…

Cinquante et unième jour de pluie, plaine d’Hyrule.

   [idt]Une sanglante bataille fait rage. Les lames s’entrechoquent sous la pluie battante, le sang coule à flot et les hurlements des combattants se perdent dans le vacarme incessant. Le chaos est total, chacun combattant pour sa propre survie. Hyliens, gérudos, gorons, zoras et kokiris, hommes, femmes et enfants, tous s’affrontent, mais aucun n’en connait vraiment la cause. Telle est l’absurdité de la guerre.
Une jeune fille blonde juchée sur un grand cheval tacheté souffle dans cor de chasse. Aussitôt, une débandade de gamins file à ses trousses. Les kokiris battent en retraite, submergés par la quantité innombrable d’ennemis et la force adulte de ceux-ci. Mais peut-on vraiment encore les appeler kokiris ? Ils fuient, loin du terrible combat, espérant, priant pour un retour salutaire chez eux… Mais il n’en sera rien.[/idt]

Soixante sixième jour de pluie, Forêt Kokiri.

   [idt]La jeune Everlee pleure. Elle verse d’amères larmes en souvenir de ses enfants tombés au combat, ainsi que ceux laissés à l’orée du bois, seuls, abandonnés, bannis à jamais par le Vénérable Arbre Mojo. En quittant la forêt et en laissant leurs fées derrière eux, ceux qui étaient encore des kokiris il y a quelques jours à peine, se sont vu devenir des adultes confrontés à la cruelle réalité de la vie.
-   Ils n’étaient pas prêts… murmure Everlee.
-   Il est trop tard pour avoir des remords princesse, lance une voix féminine.
-   Qui est là ?
-   Peu importe, ce que tu dois savoir c’est pourquoi je suis là.
-   Comment avez-vous trouvé ce lieu saint ?
-   Il m’a suffi de suivre un de tes pantins.
-   Que voulez-vous dire ? Demande Everlee avec un tremblement dans la voix.
Une silhouette sort de la pénombre, c’est une cavalière qui derrière sa monture cache ce qui a l’air d’être un enfant.
-   Saïnee !
-   Saïnee n’est plus. Tout comme ce gamin. Princesse, regarde à présent ce que tu as fait des tiens qui n’étaient pas prêt à grandir.
L’enfant se montre au grand jour, puis Everlee pousse un cri d’effroi en s’apercevant que ce dernier n’a plus de visage, simplement un masque noir dans lequel brillent deux yeux rouges luminescents.
-   Tu dois payer pour ta conduite princesse. La forêt Kokiri brûlera entièrement et les flammes engloutiront toute trace de ton peuple.
-   Les kokiris n’y sont pour rien ! Emmène-moi et fais-moi payer pour mon crime, mais ne touche pas aux enfants !
-   Ces immondes bâtards ne valent pas mieux que toi ! Vous périrez tous, et les gérudos contrôleront Hyrule tout entier !
La guerrière aux yeux flamboyants fait cabrer son destrier puis lance un bref sifflement. Aussitôt, une vingtaine de femmes brandissant chacune un arc bandé d’une flèche enflammée surgissent de nulle part. Il faut un simple geste de la main de la part de leur chef pour faire fuser les projectiles en tous sens. La forêt se transforme en un instant en un brasier ardent malgré la pluie incessante. Les gérudos chevauchant leurs montures fuient aussitôt, laissant la princesse Everlee désemparée réunir ses filles et ses garçons au pied de l’Arbre multi centenaire qui gémit alors que ses branches craquent et s’embrasent. Encerclée par les flammes, la jeune princesse chante d’une voix mélodieuse une dernière berceuse à ses enfants, avant de fermer une ultime fois les yeux à leur côté.
[/idt]

Soixante sixième jour de pluie, Plaine d’Hyrule, coucher du soleil.

   [idt]La princesse Sheikah allongée sur le dos fixe le ciel d’un regard vide, la pluie lui martelant le visage. Une flèche est fichée dans sa poitrine : elle ne va pas tarder à mourir et rejoindre les siens qui sont déjà partis. Elle attend la mort avec regret. Elle aurait aimé plonger une dernière fois son regard dans le sien … La tête lui tourne. Elle entend à peine le gémissement des hommes à moitié morts autour d’elle. Les troupes se sont retirées. « Il n’y a pas de vainqueurs, seulement des vaincus », pense-t-elle amèrement.
-   Shindel !... Shindel !
Une voix féminine la maintient en vie quelques instants de plus, puis un visage angélique encadré par de longs cheveux blonds vient se pencher au-dessus d’elle. Deux yeux bleus océans croisent son regard cristallin.
-   Par les créatrices, Shindel, tu es encore en vie… Je vais te mener au médecin royal !
-   Zelda, c’est inutile. Je vais mourir dans quelques instants. Mais peu importe, mon dernier souhait est à présent exaucé… Murmure la sheikah.
-   Ne dis pas de pareilles choses ! Tu ne peux pas me laisser, pas maintenant.
-   Princesse d’Hyrule, je voulais une dernière fois plonger mes yeux dans les tiens, voilà qui est fait, je vais rejoindre mon peuple à présent.
-   Shindel…
-   Sais-tu Zelda, que chaque Sheikah à une âme sœur hylienne qu’il se doit de protéger toute sa vie durant ? Murmure la princesse dans un ultime effort.
-   Tu ne m’as jamais beaucoup parlé des tiens…
-   Malgré les on-dit, tu étais celle… qui m’était destinée…
Le regard de Shindel se fige alors qu’elle pousse un dernier soupir, sourde aux cris déchirants de Zelda qui la supplie de rester auprès d’elle. [/idt]

***

   [idt]Il est dit que jusqu’au centième jour de pluie, les Hyliens, sous les ordres de la princesse Zelda, n’eurent de cesse de traquer les Gérudos à travers les terres hyliennes. On raconte que celles-ci furent envoyées dans une autre dimension grâce au pouvoir d’un miroir mystérieux. Cependant, ce sort ne fût pas réservé à leur princesse que l’on jugea comme  possédée et qui fut brûlée vive.
Le roi mourut quelques temps plus tard, laissant les rênes du royaume à sa fille dont la santé physique et mentale défaillait fortement suite à la perte de la princesse sheikah dont elle était très proche. Hyrule vécu dans le chaos le plus total des années durant, ayant perdu trois de ses plus grandes peuplades et plus aucun lien ne reliant les survivant entre eux, la nouvelle reine ne se souciant guère de rétablir l’équilibre que le royaume avait connu durant l’Age d’Or.
On raconte enfin, qu’un message fut délivré à Zelda par les créatrices elles-mêmes, cependant, peu de personnes prirent ce détail au sérieux. 
Mais peut être avaient-elles tort…
[/idt]


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« Modifié: lundi 29 août 2011, 14:06:08 par un modérateur »


Yuan du pays de l'amûr tûjûrs

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« Réponse #5 le: jeudi 13 janvier 2011, 17:32:13 »

Texte 13 : Krystal2

La Dernière Mélodie



Au loin, la mélodie commençait déjà à être jouée.
   
   Link finit de seller Epona avant de jeter un dernier coup d’œil nostalgique à son village d’enfance. Il sourit aux Kokiris venus saluer leur "grand-frère" à son départ avant d’enfourcher sa fidèle monture et de galoper en direction de la plaine ensoleillée. La matinée se terminait sereinement, et tandis que sa jument progressait dans l’étendue verte, le héros se perdit dans ses pensées. Du haut de ses vingt ans, le jeune homme aux cheveux d’or et aux yeux bleu océan était déjà considéré comme un redoutable épéiste et avait été recommandé par de nombreux clans pour cet exceptionnel talent. Mais le principal intéressé préférait voyager de part et d’autre d’Hyrule pour venir en aide à ceux qui étaient en difficulté, rendant quelquefois service à la princesse. Ainsi avait été son mode de vie depuis qu’il était revenu dans son époque, il y avait de cela neuf ans.
 
   Un grondement assourdissant s’éleva, semblable à des milliers de personnes marchant en cadence.
 
   Link aperçut enfin le Ranch Lon Lon, il s’y arrêta une petite heure, le temps de saluer Malon et de boire quelques verres de lait en compagnie de Talon, avant de repartir, des recommandations à propos d’Epona plein la tête. Le blond reprit sa route en direction du château.
 
   Une masse sombre qui ne cessait de s’agglutiner, attendant patiemment son instant.
   
   Un vent frais vint chatouiller la nuque découverte du héros. Ce dernier leva la tête vers le ciel qui s’était considérablement assombri.
 
   Le timbre d’une voix solennelle retentit soudain, tel un écho. Une unique phrase fut prononcée.
 
   Une pluie diluvienne s’abattit tout à coup sur l’épéiste qui eut un mauvais pressentiment vis-à-vis de ce changement soudain de temps. Il ordonna à sa monture d’augmenter l’allure, filant aussi vite qu’il put à travers la plaine.
 
  La masse s’élança vers les remparts. L’assaut était donné.
 
   Link tira sur les rennes d’Epona pour la stopper brutalement, scrutant avec effroi le paysage qui s’offrait à lui, le même qu’il avait put observer neuf ans auparavant.
   Droit devant se tenait le célèbre château d’Hyrule et sa citadelle, à moitié détruits, en proie à un incendie meurtrier et d’où s’échappaient des hurlements de peur et de douleur.
 
   Le massacre put débuter.
 
...[...]...

   Après quelques secondes où le héros resta pétrifié, la monture et le cavalier se remirent en route avec une rapidité inégalée. Une peur sans nom s’empara du blond et gagna en intensité au fur et à mesure qu’il approchait de sa destination, où il pouvait déjà apercevoir les premiers dégâts. Et plus il avançait, plus la première vision qu’il avait eu du château s’aggravait, allant des tourelles détruites aux silhouettes inanimées, jusqu’aux flammes qui dévoraient petit à petit l’édifice.
 
   Il était apparu au beau milieu de la forteresse, lévitant à quelques mètres du sol après que le ciel soit anormalement devenu sombre.
« Qui es-tu ? » avaient hurlé les gardes présentes.
  Un petit sourire s’était dessiné sur ses lèvres minces avant qu’il n’écarte les bras et qu’il ne déclare :
« Je suis celui qui constitue votre dernier espoir. »

 
   Enfin arrivé aux remparts, Link sauta d’Epona et se précipita vers le pont-levis défoncé - la moitié gisant au fond des douves - qu’il traversa sans mal, en un clin d’œil. A peine arrivait-il au poste de garde qu’il rencontrait déjà des cadavres déchiquetés, aux visages méconnaissables, leurs membres formant des angles impossibles. Réprimant sa nausée grandissante, le héros continua sa route vers le centre sans diminuer son allure.
 
« Comment pourrait-on te faire confiance ?
- Libre à vous de décider si vous pouvez m’accorder votre pleine confiance ou non, mais tenez compte du fait qu’à part moi, personne d’autre n’est en mesure de faire ce que je vous propose. »
   Les Gérudos rassemblées s’étaient concertées quelques instants entre elles avant de se tourner vers l’inconnu et d’afficher un air résolu.
« Nous acceptons. »
   Un rire victorieux s’était répercuté entre les murs de pierre recouverts de grains de sables, puis le nouveau venu avait repris la parole.
« Pour mener à bien cette mission, la mort de Nabooru l’Exaltée est impérative, faites le nécessaire.
- Il sera fait selon vos désirs, Maître. » avait dit une femme en s’agenouillant.
   Les autres l’avait imitée. Un dernier sourire était venu fleurir sur le visage de l’homme avant qu’il ne disparaisse aussi mystérieusement qu’il n’était apparu, ne laissant derrière lui que ses directives et l’espoir qu’il avait réussi à insuffler à toutes les Gérudos présentes.

 
   Le blond courait, il traversait les rues étroites qui composaient la citadelle en elle-même, allant jusqu’à zigzaguer entre divers obstacles qui encombraient sa route et aussi jusqu’à sauter au dessus de corps qui traînaient en plein milieu. Essoufflé par sa course folle, il évita de justesse la toiture d’une maison qui s’effondrait sur lui avant d’atteindre le cœur de la cité.
 
  L’armée des Gérudos rassemblée devant les remparts de la citadelle ressemblait de loin à une immense masse noire à l’aura menaçante. Ce fut du moins ce que pensèrent les quelques gardes qui la virent avant d’être poignardés dans le dos, empêchant ainsi que toute alerte soit sonnée.
Empalée sur un bout de bois pointu planté en face du pont-levis levé, la tête de Nabooru faisait office de symbole, symbole de la rébellion d’un peuple rejeté qui n’avait en tête que la vengeance. L’homme s’était  matérialisé sur un rempart, debout, il avait balayé du regard les troupes présentes avant de sourire une nouvelle fois, satisfait.
« Nous avons fait ce qui nous avait été demandé, avait clamé une Gérudo en s’avançant, il ne revient maintenant qu’à vous d’honorer votre parole. »
   Il avait hoché la tête avant de pivoter sur lui-même et de s’élancer gracieusement vers la ville, ses longs cheveux volant à sa suite.

 
   Link resta effaré devant le spectacle macabre qui s’étendait devant lui : l’intégralité des maisons qu’il pouvait voir sur la place était lentement dévorée par les flammes, des hurlements fusaient de partout, la couleur des pavés immaculés avait viré au carmin, des débris et des cadavres jonchaient le sol, la fontaine à l’effigie de la Reine était détruite...un chaos total.
   Un cri vint tirer l’épéiste de sa stupeur. Il tourna la tête vers la femme qui venait de hurler et assista, sans qu’il ne puisse rien faire, à son exécution par une inconnue masquée. Cette dernière jubila avant de se retourner et d’apercevoir un blond vêtu d’étranges vêtements verts qui la fixait avec horreur. La meurtrière courut vers le héros, dague levée, avec la ferme intention de l’assassiner. Mais malheureusement pour elle, elle dut vite se rendre compte qu’elle n’était pas de taille quand elle se retrouva face contre terre. Un coup bien placé la plongea dans une inconscience totale.
   Link se releva avant qu’un bruit strident ne le glace sur place. Lentement, il fit demi-tour et tomba nez à nez avec l’une de ses plus grandes peurs. Le mort-vivant poussa une nouvelle fois son hurlement, craie blanche crissant sur un tableau noir, avant de s’avancer vers le héros qui le terrassa d’un unique coup d’épée. En observant bien les alentours, le blond constata avec stupeur la présence des monstres qui avaient disparus depuis un peu plus de neuf ans. Reprenant ses esprits, Link se remit à courir, toujours plus vite.
   Après quelques minutes de course effrénée, il poussait la lourde porte de bois du Temple du Temps.
 
   Il n’avait fallu que deux petites sphères de magie pour venir à bout de l’entrée de pierre du Temple, déjà bien plus efficace que de rassembler trois pierres inutiles. L’inconnu s’était avancé le long du couloir avant de déboucher dans la salle qu’il convoitait. Il avait fait quelques pas vers le centre avant de gravir le peu de marches qui le séparait de son objectif. Il avait glissé ses doigts fins sur la garde de l’épée qui se trouvait encastrée dans un piédestal d’argent avant de reculer et d’émettre un petit bruit agacé.
« Tu me gènes. »
   Il avait tendu son bras vers l’arme et l’avait fait voler en éclats pour permettre au sceau de se briser, pour lui permettre de revenir.
   Une carrure impressionnante avait fait son apparition après un flash de lumière aveuglante, à l’endroit exact où se tenait l’épée un peu plus tôt. Il avait posé ses yeux rouges sur celui qui venait de le libérer avant de renifler et de s’exprimer d’une voie bourrue, avec dédain.
« Qui es-tu ? Pourquoi m’as-tu libéré ? »
   L’homme lui faisant face s’était agenouillé.
« Mon nom est Vaati, et si je suis ici, c’est dans le seul but d’accomplir ce qui me tient le plus à cœur. »
- Qu’est-ce que c’est ?
- Une vengeance. »
   Le Mage du Vent avait relevé la tête et plongé ses yeux rouges brûlant de folie dans ceux brûlant de colère.
« Et en quoi cela me concerne-t-il ? »
   Vaati avait ri avant de se remettre debout.
« Cela vous concerne, Seigneur, parce je tiens à me venger des mêmes personnes qui vous ont emprisonné ici. »
   Il avait fallu quelques secondes de réflexion au Gérudo avant qu’il n’affiche aussi un large sourire, tandis que celui qui lui faisait face finissait de parler.
« Et aussi parce qu’il est difficile de lutter seul. »

 
   Link tomba à genoux devant ce qu’il restait d’Excalibur au sein même du Temple du Temps. La Sainte Lame qui l’avait tant aidé par le passé était inutilisable dans cet état. Une horrible peur prit soudain le héros qui commença à trembler alors qu’une effroyable réalité s’imposait dans son esprit.
   Il était de retour.
   Il avait été libéré.
   Bondissant sur ses deux jambes, le blond se précipita vers l’entrée du Temple.
 
   Il était revenu sur le même rempart sur lequel il était apparu une quinzaine de minutes plus tôt. Levant la main pour réclamer l’attention de toutes les guerrières qui le fixaient, Vaati annonça haut et fort :
« Ganondorf est libre. »
   Il y avait eu des explosions de joies avant que toutes ne s’élancent vers la citadelle pour célébrer la nouvelle comme il se devait.
   Dans le sang.

 
   Le héros sortit de l’édifice, tous ses sens en alerte. Il sauta les marches qui le conduisaient sur la place et bifurqua immédiatement à sa droite, vers le Château d’Hyrule. Il tua les dizaines de montres qui se dressaient sur son chemin avant d’atteindre enfin le petit chemin de terre qu’il avait si souvent emprunté. Alors qu’il courait jusqu’à en perdre haleine, la vision de deux yeux bleus emplis de terreur s’imposa à lui, puis celle d’une épée qui s’abattit suivie par une giclée de sang.
   Link tomba à genoux et se mit à hurler sans raison aucune, ses bras s’enroulant autour de sa poitrine comme pour se protéger. Sur le dos de sa main gauche, la Triforce résonnait.
 
   Vaati n’avait perdu aucunes miettes de la vision qui s’était offert à lui, aucune. Ni l’entrée fracassante dans la salle du trône, ni le meurtre de tous les gardes présents, ni les supplications de la blonde, ni la terreur dans ses jolis yeux bleus, ni sa mort tragique.
   Le Mage du Vent sourit, le dernier acte allait bientôt être joué.

 
   Link s’était relevé et, avec un courage exemplaire, avait continué sa route jusqu’au château, montant les escaliers quatre à quatre, traversant les couloirs déserts pour arriver à la salle du trône. Le héros s’immobilisa en voyant une ombre couchée à terre, une dizaine de mètres plus loin.
La Reine Zelda aurait pu être belle et paraître sereine s’il n’y avait pas eu cette épée plantée en plein dans sa poitrine. Un mince filet de sang coulait de sa bouche et ses yeux bleus devenus ternes étaient vides, dénués de tout sentiment. Appelant son nom avec détresse, le blond accouru vers la défunte avant de s’arrêter brusquement et de lever son regard. Quelqu’un était assis sur le trône, une silhouette beaucoup trop familière au goût de Link qui dégaina immédiatement son épée. Il la pointa vers son ancien ennemi, menaçant. Ce dernier se mit à sourire, et le héros perçut alors un petit rire moqueur qui venait de derrière lui. Il fit volte-face et rencontra alors deux yeux rouges qui le fixaient avec une certaine joie. L’inconnu avait une peau d’albâtre, une cicatrice sur la joue gauche et de longs cheveux violacés, l’exact contraire de Ganondorf avec sa peau halée et sa tignasse rousse flamboyante. Link reconnut celui qui se tenait devant lui et il remarqua alors ses mains couvertes de sang.
« Bienvenue, héros. »
   Le Gérudo se leva et s’avança vers le blond. Ce dernier se vit désarmé par Vaati avec qui il avait entamé un cours échange de coups et dut se résoudre à affronter son ennemi avec son unique regard. Courage contre Force. Ganondorf émit un rire guttural avant de regarder l’épéiste, victorieux.
« C’est fini, tu as perdu. »
 
...[...]...

Link ressortit du château en titubant. Il atteignit la place avant de regarder les alentours d’un œil absent.
« Je ne prendrai pas ta Triforce, garde-là en souvenir de ce jour, celui de ta chute. »
   Il regarda, impuissant, les montres continuer à détruire tout ce qui leur tombait sous la main, sans aucun remord.
« La monarchie de la lignée d’Hyrule est terminée, ma dictature apportera un nouveau souffle à cette terre qui a grand besoin d’être prise en main. »   
   Le héros avança lentement vers la fontaine, mais il fut stoppé par un poids sur ses jambes. Il baissa les yeux.
« N’espère plus d’aide de personne : Nabooru, Impa et Rauru sont morts. Nous allons bientôt brûler la Forêt dans laquelle tu as grandi, nous décimerons le peuple des Gorons et je congèlerai une nouvelle fois le Domaine Zora. »
   Un petit garçon d’à peine six ans s’accrochait désespérément à Link, ses grands yeux verts baignés de larmes fixant le visage inexpressif du blond.
« Aidez-moi, je vous en supplie… »
   Sa voix était cassée, implorante. Une Gérudo surgit soudain et arracha l’enfant de son étreinte. Il se débattit et se mit à hurler de toutes ses forces, mais la femme mit fin à ses hurlements en lui tordant le cou. Elle le laissa choir au sol, sans aucun état d’âme.
« Tu seras libre de tout mouvement, mais tu seras constamment suivi. Chaque personne qui t’aidera sera tuée, chaque village dans lequel tu te rendras sera détruit. »   
   Ne supportant plus cette vision, Link porta la main à sa bouche et alla vomir dans l’eau rougeoyante de la fontaine. Il se redressa avec peine, et regarda une nouvelle fois ce qui se passait autour de lui.
« J’attendrai patiemment que tu sombres dans la folie avant de venir te tuer de mes mains. »
   Se dirigeant vers la plaine, Link observa une dernière fois le monde dans lequel il avait vécu, le monde qu’il avait tant de fois sauvé. A présent, le chaos régnait en maître, et il ne pouvait plus rien faire, et c’était de sa faute. Déjà, les Gérudos rassemblaient les survivants et les enchaînaient entre eux, les maltraitant, négligeant leurs états de santé.
   Hyrule était tombée.
   Réprimant une nouvelle envie de vomir, Link fit volte-face et se mit à courir, loin, loin de cette soudaine oppression, loin de sa défaite, loin de ce monde à feu et à sang.
   Loin de sa raison.

Le Requiem des Morts s’éleva doucement, célébrant la nouvelle ère qui venait de commencer.


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***


Texte 14 : Furiouze

Vox Populi


Le bruit des sabots qui martelaient la terre sèche du chemin ponctuait l'avancée de leur petit convoi. Le souffle des chevaux, le cliquetis du métal et le grincement du cuir accompagnaient ces percussions sourdes par leur concert mélodieux, sons bien connus des voyageurs qui partaient chargés sur les routes.
Parfois, le chant d'un oiseau perché sur un arbre proche troublait cette partition bien rodée, mais personne ne redressait jamais la tête.
Toute la caravane restait d'un calme aussi épais que lourd, chacun gardant un silence presque religieux alors qu'ils s'avançaient sur la petite route, en contradiction avec les nombreux petits bruits qui rythmaient leur progression.
Tout autour d'eux, la plaine d'Hyrule était baignée par un éclatant soleil.
De délicats vallons d'herbe verte s'étendaient à perte de vue, parfois entrecoupés d'arbres ou de bosquets solides et verdoyants. Le ciel d'un bleu pur n'était habité que de quelques nuages blancs et cotonneux, paresseux comme un troupeau de mouton éparpillé.
C'était une journée splendide, songea tristement Daphnès. Etait-ce un cruel sort du destin que le jour de leur déchéance soit aussi magnifique ? Il se demanda un instant si la pluie et le mauvais temps n'auraient pas tout autant peiné son cœur. D'autant plus qu'entamer un voyage dans de pareilles conditions aurait été particulièrement éprouvant, pour les chevaux comme pour leurs nerfs.
Il ramena néanmoins les pans de sa cape blanche et parme autour de ses épaules, pour se protéger du froid encore étonnamment mordant en cette matinée de printemps. Après quelque jour de soleil radieux et étouffant, la température était subitement redescendue sans raison, sans doute pour la toute dernière fois avant la belle saison.
Tout autour de lui, le reste du convoi restait enfermé dans un silence morose. Les soldats aux armures rutilantes les entouraient étroitement, arme au poing, par précaution. Des domestiques à la mine sombre, des servantes éplorées et quelques nobles fidèles constituaient le reste du cortège, dernière poignée de personne à qui la souveraine accordait toute sa confiance.
La reine Zelda chevauchait presque en tête, son regard d'un bleu pur obstinément rivé vers l'horizon. Son palefroi blanc était recouvert par la robe et de la cape cérémonielle qu'elle avait revêtue ce jour là.  Longues et soyeuses, s'évasant en un rond parfait, elles étaient toutes deux blanches et parmes, les couleurs de la famille royale.
 La reine était aussi belle et fière que n’importe quel autre jour de son règne, refusant de montrer le moindre signe de faiblesse ou de désarroi. Son beau visage, à peine marqué par ses premières rides, était fermé en une expression impénétrable et elle n’avait pas prononcé un mot depuis le départ de leur caravane.
Daphnès n’avait jamais vu sa mère pleurer, pas même le jour où, alors qu’il était encore tout jeune, son père avait été emporté par la maladie. Bien que compréhensive et d’une grande douceur, compatissante aux émotions de ses proches et attentive au bien être de ses serviteurs, la reine avait à l'inverse un comportement très strict vis-à-vis de ses propres sentiments.
La joie et l'amusement étaient les seules expressions qu’elle autorisait sur son visage. La colère, l’anxiété, la peine, étaient autant de sentiments négatifs qu’elle enfermait au plus profond de son cœur.
Du haut de ses quinze ans, encore en proie aux émotions violentes de l’adolescence, Daphnès l’admirait énormément. Il se demandait s’il parviendrait un jour au niveau de maitrise de soi de sa mère. Elle restait calme en n'importe quelle situation, ne perdait jamais patience, ne haussait jamais la voix. Bien des dignitaires emportés avaient été profondément déstabilisé par le stoïcisme à toute épreuve de la souveraine, qui parvenait toujours à rester lucide pour prendre la meilleure décision possible.
Toutes les autres personnes qui formaient ce convoi devaient d’ailleurs partager son admiration. Zelda était si belle, et si digne !
Ils s’étaient tous levés bien avant l’aube pour faire à la hâte les préparatifs de leur départ, dès que leur informateur, en nage et paniqué, était venu trouver la reine pour lui porter la triste nouvelle.
Aucun n’avait rechigné, décidé à suivre la souveraine où qu’elle puisse aller, et tous avaient émis le fort désir de tout quitter pour la suivre. Ils avaient juré de consacrer leur vie au service de la reine, et pour rien au monde ils n’auraient rompu leurs vœux.
Pourtant, bien peu d’entre eux comprenaient réellement comment tout cela avait bien pu arriver.
La reine était si bonne, si sage ! Son fils était un adolescent prometteur, un futur grand monarque, marchant dans les traces de sa mère. Comment le peuple d’Hyrule avait-il pu en arriver là ?
Daphnès lui-même ne comprenait pas. Il n’avait rien vu venir, ne s’était même pas douté qu’une telle chose puisse un jour arriver, et surtout pas si vite. Il s’était préparé en hâte le matin même, brossant à peine ses cheveux blonds, avait ceint sur son front une tiare d’argent, avant de revêtir une tunique précieuse aux couleurs de la famille royale. Il aurait été plus à l’aise dans des habits de combat ou de voyage, comme il en portait presque tous les jours, quand l’étiquette ne nécessitait pas qu’il soit plus noblement vêtu. Mais il avait rapidement fourré toutes ses autres tenues au fond d’un grand coffre, avec ses autres effets personnels, et sa mère avait tenu à ce que leur sortie soit aussi digne que possible.
Leurs quelques possessions matérielles étaient à présent entassées dans la plus belle des carrioles, conduite par le plus fidèle serviteur de la reine. D’autres, plus petites mais tout aussi encombrées, contenaient les affaires de tous ceux qui avaient tenu à les suivre.
Le capitaine de la garde en personne menait la file, juste devant la reine. Aussi droit et déterminé que son altesse, on ne voyait de lui que sa cape blanche qui flottait au vent et son casque brillant sous le soleil éclatant.
S’ils n’avaient pas tous eu l’air si sombre, on aurait presque pu croire que la reine partait simplement en voyage diplomatique, ou bien allait regagner une résidence secondaire pour y prendre du repos.
Daphnès n’osait pas s’imaginer qu’ils ne feraient sans doute jamais le voyage du retour. Que c’était la dernière fois qu’il verrait ces arbres, ce chemin, cette plaine…Le cœur gros, il n’y tint plus et pour la première fois depuis que leurs chevaux avait cessé de marteler les pavés de la cité, la laissant derrière eux sans un mot ni un regard, il se retourna.
La citadelle était resplendissante sous le soleil matinal.
Entourée de l’étendue verte de la prairie, les hautes tours du château se découpaient sur le ciel bleu avec une grâce étonnante. Au même moment, une forte rumeur leur parvint du bourg, portée par le vent, et quelques voyageurs tournèrent la tête comme venait de le faire le prince.
Zelda, elle, se contenta de serrer un peu plus fort les rênes de sa monture, le regard obstinément rivé droit devant elle.
Une nuée de colombe s’envola de la citadelle, sans doute effrayée par le bruit qui venait de retentir. Même à leur distance, on voyant très bien les toits colorés, les drapeaux et les étendards qui flottaient aux fenêtres et sur quelques toits.
On venait sans doute d'annoncer au peuple la décision qui avait été prise dans la nuit.
Aujourd’hui serait un jour magnifique à Hyrule, un jour de fête et de joie…
Daphnès grava à tout jamais cette image dans sa mémoire. C’était sans doute la dernière fois qu’il contemplait la cité de ses propres yeux. Jamais plus il ne la reverrait, si belle et fière au milieu de la plaine, jamais il ne contemplerait les étendues immenses de verdure depuis les fenêtres du château, jamais il ne s’assiérait sur le trône pour tenter de régner avec autant de sagesse et de bonté que le lui avait enseigné sa mère.
Il était le dernier prince d’Hyrule et sa mère, la toute dernière reine.
En cette belle matinée de printemps, aussi joyeuse que funeste, le royaume d’Hyrule n’était plus.
Qu'est ce qui naitrait à sa place ? Il était encore trop tôt pour le dire, mais la page d'Hyrule était déjà tournée et désormais, on ne pourrait plus freiner cette vague de progrès qui s'était emparée de leur terre mythique.
Condamnant à l'exil son ancestrale famille royale, le peuple avait choisi la voie de la démocratie.


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« Modifié: lundi 29 août 2011, 14:06:44 par un modérateur »

Hors ligne Prince du Crépuscule

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« Réponse #6 le: jeudi 13 janvier 2011, 17:32:33 »
Deuxième thème :

L’Apocalypse s’est abattue sur la Terre en 2012, et on apprend ce qui s’est produit au moyen d’un journal de bord. Les concurrents ont dû écrire la suite dudit journal en respectant un certain nombre d’exigences, notamment celle d’insérer la page du journal au début de leur texte.





Texte 1 : Darkmikau

Welcome back


      « Avril 2013, 114 jours P.-A.

      Cher journal,

      Que sommes-nous devenus… ? Des survivants, des réfugiés ? Ou peut-être des âmes en peine ?
      Je ne saurais répondre à ces questions. Ce que je peux constater, c’est ce que j’ai sous les yeux, et ce que j’ai sous les yeux, c’est ce que toute chute occasionne : des débris. Nous avons chu. Et nous gisons, épars, partout où ce krach nous a soufflés.

      Comme il avait été prévu par le calendrier maya et certains prophètes, le temps s’est arrêté en cette funeste journée du 21 décembre 2012 que nous nommons Apocalypse. Le chaos s’est déchaîné sur Terre, et nous avons tant perdu que je ne pourrais le décrire. A dire le vrai, ma main en tremble encore. En l’espace de 24 heures, tout s’est écroulé avec une violence inouïe. Fous que nous étions de ne pas croire !
      Il y a encore quatre mois de ça, la fin des temps était un sujet de plaisanterie commun, et ceux qui la prédisaient, des illuminés – fous ! –.
      Puis, en dépit de toutes les prévisions scientifiques, à minuit frappante, avec la précision exacte d’une machine infernale, tous les volcans sont brusquement entrés en éruption. La Terre, dont les entrailles vomissaient le feu, fut secouée de spasmes incontrôlables, entraînant les eaux démontées à suivre sa fureur aveugle. La mort était partout, absolument partout, terrifiante et implacable. Et, quand les éléments eurent achevé leur œuvre de désolation, quand les flammes s’apaisèrent dans leurs cratères égueulés et que les vagues se retirèrent dans leur nouveau lit, ils nous léguèrent un ciel uniformément gris et opaque. Le soleil dut ramener ses rayons contre lui comme des jupes trop encombrantes, et, lentement, la terre mourut, flétrie par une pollution captive dont les miasmes furent répandus par les destructions de la vindicte naturelle.

      Un jour, et tout était fini. Nous ne pouvions qu’assister à notre propre déchéance, muets d’horreur.
      Et aujourd’hui, que reste-t-il de la grande, orgueilleuse Humanité ? Rien. Rien que de minuscules dépôts d’une race décimée, brisée. De notre vanité, de notre odieuse technologie et soi-disant supériorité, ne subsiste qu’une honte craintive.
      Pour survivre, nous avons dû nous abriter sous terre et construire des villages obscurs, dépouillés d’un quelconque espoir de revenir un jour à la surface. Ceux qui y sont restés – Dieu ait leur âme – ont succombé à l’air vicié qui y stagne, pourri comme une charogne, et leurs os gisent au-dessus de nos têtes. Combien de temps encore devrons-nous nous nourrir de vermine et de tubercules rachitiques ?

      Les Hommes, dont la morgue les poussait à croire Dieu dispensable, sinon vide, se sont blottis contre le giron d’une foi superstitieuse. Le mot gloire a été banni de toutes les bouches.
      Et moi, j’écris sur des lambeaux de chemise, à la lumière d’une lampe-torche dont les piles seront bientôt vides ; je m’interroge.

      Sommes-nous les seuls Hommes à avoir survécu ? D’autres communautés souterraines se sont-elles formées ?

      Combien de temps encore… ? »



[Quelque part sous l’ancien territoire français – 146 jours P.-A.]

-Eh ! Eh !! Tiens bon, vieux ! Yohann, tu m’entends ?
Le quadragénaire se tenait accroupi, secouant l’épaule du jeune homme étendu devant lui, le souffle court, les yeux clos. Il semblait à bout de forces, ses cernes et ses joues prématurément creusées lui donnaient l’air d’un homme beaucoup plus âgé. S’il s’endormait ici, il ne se réveillerait pas.

-YOHANN ! Lève-toi, je te dis !
-Laisse-moi, je me lève dans cinq minutes, articula d’une voix pâteuse le mourant.
-Tu ne te lèveras pas ! On est les derniers du groupe, peut être les derniers de la planète. Si on meurt, il n’y a plus d’espoir !
-Je sais tout ça…laisse moi juste…un peu…
-YOHANN ! YOHANN !!

Il était déjà mort. Raphael perçut un ultime râle, puis plus rien. Son compagnon n’avait plus de pouls. Raphael poussa soudain un hurlement qui résonna longtemps dans la grotte silencieuse. Il espérait par ce cri se débarrasser de la solitude, de la panique, du désespoir qui envahissaient son cœur, mais en vain. Ces sentiments assaillaient son esprit, occultaient toutes ses pensées. A présent, sa seule envie était de s’endormir aux côtés de son compagnon d’infortune pour l’éternité.
Pourtant, quelque chose s’éveilla au milieu de la folie naissante qui prenait possession de son être. La raison, l’instinct de survie, peu importe. Il savait qu’il ne devait pas mourir ici. Il se leva précipitamment, et se mit à courir aussi vite que lui permettait son corps affaibli, au hasard, à la seule lueur de sa lampe-torche faiblissante. En quête d’aide, d’abri, de lumière, de quelque chose qui l’éloignerait de ces angoissantes pensées, qui l’aiderait à oublier ce qu’il avait vu.

[Quelque part sous l’ancien territoire français – 147 jours P.-A.]

Raphael mourut de faim et de désespoir. Avec lui, l’espèce humaine s’éteignit, le 16 mai 2013 selon le calendrier Grégorien.

« Ca n’est pas trop tôt, tiens ! »

Saint Michaël eut l’air offusqué. Il estima préférable de rappeler à Lucifer à qui il s’adressait.

-Soigne donc tes paroles ! Tu t’adresses à notre Père !
-Oh, sois pas comme ça. Tu vas pas faire le rabat-joie alors que j’suis venu exprès des enfers pour renouer avec papa, quand même ?

L’Archange sembla muet de stupeur devant l’impudence du Diable. Le Seigneur ne sembla pas relever le blasphème et parla alors en ces termes.

-Les fils d’Adam sont morts. Jadis, tu refusas de te prosterner devant lui. Tu as payé ton orgueil durant les dix mille ans qui ont suivi, et te voilà aujourd’hui, mon fils.
-Ouais bon, j’étais jeune et fou. N’empêche, au final, ils sont tous six pieds sous terre, et moi j’suis encore là ! J’ai pas eu tellement tort, quand on y pense, si ?
-Tu as désobéi. Là est toute l’affaire, répondit le Tout Puissant, appuyé par l’air approbateur et sentencieux de Saint Michaël.
-Ah, on va pas encore se prendre la tête avec cette histoire, t’as déjà assez gueulé comme ça la première fois.

A nouveau, l’Archange eut l’air de recevoir un coup au ventre. Il s’attendait à l’imminente foudre Divine.
Il entendit alors…ce qui ressemblait à un éclat de rire. Le Très Haut, loin de s’indigner, riait à gorge déployée.

-C’est vrai, tu as fauté et tu as été puni. Ne parlons plus de cela. Cela dit, tu as une bien étrange façon de parler.

Le Malin écarquilla les yeux, comme s’il venait soudain de se rappeler quelque chose de très important.

-Ca, il faut trop que j’te raconte ! Finalement, l’Enfer, c’était un chouette coin. Mes pensionnaires avaient tous une histoire mortelle à raconter sur comment ils étaient arrivés là. Y avait des meurtriers, des hommes politiques, et y en a qui m’ont appris de la super musique ! Le rock, qu’ils appellent ça. Enfin, on s’en fout en fait. Il me manquerait presque, mon royaume. Au moins, on avait le chauffage.

Il jeta un regard circulaire autour de lui, avec l’air intéressé de quelqu’un qui allait acheter un appartement. Dieu, toujours avec cette obstination à ne pas réprimander le langage irrespectueux de son ancien serviteur, reprit :

-Je le sais. Cependant, les Hommes ne sont plus. Tu n’as plus de raison de vivre sous Terre. Reviendras-tu à ton ancienne demeure ?
-Ouais, la maison, c’est pas mal aussi. Donc là, tu me dis de revenir comme si rien ne s’était passé ? C’est que j’en ai corrompu pas mal, des péquenots. Ca fait rien ?
-C’est vrai ! coupa l’Archange, n’en pouvant plus. Seigneur, je puis vous rappeler qu’il fut l’unique Ennemi des Hommes, ces êtres devant qui nous, vos plus fidèles serviteurs, dûmes plier le genou. D’ailleurs, pourquoi une fin si brutale à une ère qui dura dix mille révolutions de la Terre ?

L’Immortel mit un certain temps avant de répondre, qui témoignait plus d’une volonté d’être théâtral que d’une réflexion.

-Je lui ai pardonné. Quant à l’extinction des Humains, c’est tout simplement que…"


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***


Texte 2 : Sakuranbo

Kizuna

Le Lien


      « Avril 2013, 114 jours P.-A.

      Cher journal,

      Que sommes-nous devenus… ? Des survivants, des réfugiés ? Ou peut-être des âmes en peine ?
      Je ne saurais répondre à ces questions. Ce que je peux constater, c’est ce que j’ai sous les yeux, et ce que j’ai sous les yeux, c’est ce que toute chute occasionne : des débris. Nous avons chu. Et nous gisons, épars, partout où ce krach nous a soufflés.

      Comme il avait été prévu par le calendrier maya et certains prophètes, le temps s’est arrêté en cette funeste journée du 21 décembre 2012 que nous nommons Apocalypse. Le chaos s’est déchaîné sur Terre, et nous avons tant perdu que je ne pourrais le décrire. A dire le vrai, ma main en tremble encore. En l’espace de 24 heures, tout s’est écroulé avec une violence inouïe. Fous que nous étions de ne pas croire !
      Il y a encore quatre mois de ça, la fin des temps était un sujet de plaisanterie commun, et ceux qui la prédisaient, des illuminés – fous ! –.
      Puis, en dépit de toutes les prévisions scientifiques, à minuit frappante, avec la précision exacte d’une machine infernale, tous les volcans sont brusquement entrés en éruption. La Terre, dont les entrailles vomissaient le feu, fut secouée de spasmes incontrôlables, entraînant les eaux démontées à suivre sa fureur aveugle. La mort était partout, absolument partout, terrifiante et implacable. Et, quand les éléments eurent achevé leur œuvre de désolation, quand les flammes s’apaisèrent dans leurs cratères égueulés et que les vagues se retirèrent dans leur nouveau lit, ils nous léguèrent un ciel uniformément gris et opaque. Le soleil dut ramener ses rayons contre lui comme des jupes trop encombrantes, et, lentement, la terre mourut, flétrie par une pollution captive dont les miasmes furent répandus par les destructions de la vindicte naturelle.

      Un jour, et tout était fini. Nous ne pouvions qu’assister à notre propre déchéance, muets d’horreur.
      Et aujourd’hui, que reste-t-il de la grande, orgueilleuse Humanité ? Rien. Rien que de minuscules dépôts d’une race décimée, brisée. De notre vanité, de notre odieuse technologie et soi-disant supériorité, ne subsiste qu’une honte craintive.
      Pour survivre, nous avons dû nous abriter sous terre et construire des villages obscurs, dépouillés d’un quelconque espoir de revenir un jour à la surface. Ceux qui y sont restés – Dieu ait leur âme – ont succombé à l’air vicié qui y stagne, pourri comme une charogne, et leurs os gisent au-dessus de nos têtes. Combien de temps encore devrons-nous nous nourrir de vermine et de tubercules rachitiques ?

      Les Hommes, dont la morgue les poussait à croire Dieu dispensable, sinon vide, se sont blottis contre le giron d’une foi superstitieuse. Le mot gloire a été banni de toutes les bouches.
      Et moi, j’écris sur des lambeaux de chemise, à la lumière d’une lampe-torche dont les piles seront bientôt vides ; je m’interroge.

      Sommes-nous les seuls Hommes à avoir survécu ? D’autres communautés souterraines se sont-elles formées ?

      Combien de temps encore… ? »



***

- Hey Kamenashi! Qu'est-ce que tu fais?
Je lève les yeux vers cette voix féminine qui m'interpelle. C'est Sakurako. Une jeune fille de 17 ans, lycéenne. Enfin, ancienne lycéenne pour être exact. Elle aussi a survécu à « l'Apocalypse », tout comme notre petite communauté de Shibuya, tout du moins ce qu'il en reste. Nous sommes une trentaine à avoir trouvé refuge dans cette ancienne gare souterraine de Tokyo. Triste ironie lorsque l'on sait que Shibuya fut l'un des quartiers les plus fréquentés de la grande capitale nipponne. Elle fut celle qui me sauva la vie, en m’empêchant de sombrer dans le désespoir après ce jour funeste. Dix années nous séparaient. Mais c’était sa candeur et sa pureté qui m’avaient sauvé.
- Rien. Répondis-je. Je griffonnais…
- Ça te manque n'est-ce pas...
- De quoi?
- L'écriture. Tu as dit que tu étais écrivain avant...
Je hausse les épaules.
- J'ai quelque chose pour toi! Lance-t-elle pour changer de sujet, alors que j'éclaire son visage de midinette encadré de cheveux noirs emmêlés avec ma lampe torche.
- Ne me mets pas cette lampe dans les yeux, se plaint-elle. Tu sais bien que je ne supporte pas la lumière.
- Ce n'est qu'une vieille lampe dont les piles sont presque vides, rien à voir avec la lumière du jour.
- Peu importe. Tiens regarde.
Elle sourit et me tend la main. Je saisis l'objet qu'elle m'offre.
- Joyeux anniversaire!
- Ce n'est pas mon anniversaire...
- Pas grave, regarde ce que c'est.
Je pointe la lampe vers ma main. C'est une barre chocolatée. Un sourire amusé éclaire mon visage.
- C'était les préférées de Takeshi...
- Takeshi... C'est ton fils n'est-ce pas.
- Oui. Il aurait eu huit ans cette année.
Elle baisse les yeux, gênée. Je reviens à la barre chocolatée, touché par son attention.
- Ou as-tu trouvé ça?
- Seibu. Il y a un accès qui a été dégagé. On peut y trouver quelques trucs encore. Il y a pas mal de jeunes qui fouillent en quête de nourriture. Je t'y emmène si tu veux.
Mon cœur se serre pour la énième fois depuis ce jour maudit. Et si Takeshi avait survécu lui aussi? Il chercherait certainement parmi les décombres une quelconque miette de nourriture, comme nous autre ici.
- Allons-y.

Nous marchons, trébuchant sur les décombres, passant parfois au dehors dans l'air suffocant et sous les pauvres rayons de soleil qui parviennent à peine à transpercer les épais nuages gris qui recouvrent le ciel. Même ce mince filet de lumière est dangereux pour Sakurako, malade depuis sa naissance, gravement allergique aux rayons du soleil. Je la protège de cette simple chemise sur laquelle j'ai déposé mes pensées il y a peu. Puis, lorsque l'obscurité se fait totale dehors, nous arrivons à Seibu. L'endroit est méconnaissable bien sûr. Des gravas jonchent le sol, et certains endroits ne sont accessibles qu'en rampant. Comme me l'a dit Sakurako, des gamins ont investi les lieux. Un gosse de quatre ans à peine, les joues sales et de la morve au nez, mâchouille une barre de céréale, assis dans un coin, les genoux ramenés contre lui. Je lui tends ma barre chocolatée. Sans même me remercier, il la prend de sa main potelée, et la fourre dans sa bouche goulument. Comme tant d'autres, il est affamé.
- Viens par ici, dit Sakurako en me prenant la main.
Elle m'entraîne vers un recoin sombre de l'endroit dévasté. Un vaste étalage s'est répandu sur le sol, et parmi les emballages de gâteaux déjà dévorés par les humains et les rats, on trouve un paquet de friandises encore intact.
- Regarde, ils avaient prévu le coup, plaisante Sakurako en me montrant la date de péremption.
« Décembre 2012. »
Je repense à ce funeste jour, la gorge serrée. Il est minuit lorsque l'orage éclate et la terre tremble. Un nouveau séisme pensais-je, comme mes amis venus partager une conversation autour d’un verre avec moi. On a l'habitude ici à Tokyo. Mais le tremblement ne s'arrête pas, et en quelques instants tout s'effondre et disparaît dans les flammes, même mes compagnons. J'ai la chance -ou le malheur- d'être de ceux qui ont survécu. Avec Sakurako, et tous ces gamins de Shibuya. Ma femme et mon fils, personne ne sait s'ils sont toujours du monde.  Ce jour-là, plusieurs kilomètres de ville et un fleuve entier nous séparaient. Comme si elle avait lu dans mes pensées, Sakurako m'interroge alors qu'elle s'installe près de moi en ouvrant son paquet de friandises périmées.
- Où ils étaient ce jour-là? Ta femme, et ton fils.
- Saitama, la banlieue.
Un gosse attiré par notre butin s’approche. Il prend la parole en entendant notre conversation.
- Il paraît qu'un pont a résisté en partie à l'Apocalypse. On peut franchir l'Arakawa qui sépare Tokyo de Saitama. Enfin, si on survit assez longtemps en respirant l'air extérieur, forcément.
Je me lève d'un bond et fixe le jeune adolescent et sa bande de copains venus tourner autour de nous.
- Qui t'as dit ça jeune homme ?
- C'est un type qui vient de là-haut qui me l'a dit. Il cherche sa femme, ici à Shibuya. Il dit qu'il y a des survivants là-bas, parce qu'ils ont des abris et de la nourriture. Beaucoup plus qu'ici. Ici à Shibuya, nos jours sont comptés qu'il a dit! Avec les autres, on va partir vers Saitama. Mourir de faim ici ou en étouffant dehors de toute façon...
Sakurako se lève à son tour, tend le paquet de friandises aux gosses affamés qui s'en vont sans demander leur reste, puis plonge son regard dans le mien, l’air inquiet.
- Tu ne vas pas y aller quand même...
- Même si elle est infime, je veux saisir cette chance de les retrouver. Peut-être que tu comprendras un jour toi aussi.
- Ne sois pas stupide, tu sais bien que c’est faux…
- Tu commences à parler comme moi, méfies toi, lui dis-je pour plaisanter.
- Kamenashi, tu vas certainement mourir avant d'atteindre la banlieue, c'est de la folie.
- Je suis déjà mort ce jour-là tu sais.
Elle baisse les yeux, une larme roulant sur son visage. Je sais qu'elle ne pourra pas venir avec moi. Elle est condamnée, bien trop fragile pour mettre le bout de son nez dehors. Je m’en veux de la laisser là, contrainte à une mort certaine, elle qui me sauva la vie. Mais il en est ainsi.
- On aurait dû se rencontrer il y a longtemps. Ou dans une autre vie. J'aurais pu rester à tes côtés Kamenashi. Je t'aime tu sais…
Je saisis son visage entre mes mains, puis dépose un baiser sur son front.
- Sakurako, prends soins de toi. S'il te plaît. Je ne t'oublierais pas. Jamais.
Je m'éloigne, puis disparait de sa vue, lui laissant comme seul témoignage cet écrit d'il y a quelques heures. Peut-être le lira-t-elle en pensant à moi. Moi je marcherais en pensant à elle…

***

一歩ずつで良いさ この手を離さずに
共に歩んだ日々が 生き続けてるから
ボロボロになるまで 引き裂かれていても
あの時のあの場所 消えないこの絆

Je continue d'avancer
Ces mains se sont séparées
Je m'éloigne de l'endroit
Où tu continues de vivre
Jusqu'à ce que je sois épuisé
Je poursuivrai mon chemin
Ce moment, cet endroit, ne disparaîtront jamais
Ce lien
[/i]


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« Modifié: lundi 29 août 2011, 14:09:40 par un modérateur »


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« Réponse #7 le: jeudi 13 janvier 2011, 17:32:55 »

Texte 3 : Yorick26

Candeur


      « Avril 2013, 114 jours P.-A.
      Cher journal,
      Que sommes-nous devenus… ? Des survivants, des réfugiés ? Ou peut-être des âmes en peine ?
      Je ne saurais répondre à ces questions. Ce que je peux constater, c’est ce que j’ai sous les yeux, et ce que j’ai sous les yeux, c’est ce que toute chute occasionne : des débris. Nous avons chu. Et nous gisons, épars, partout où ce krach nous a soufflés.
      Comme il avait été prévu par le calendrier maya et certains prophètes, le temps s’est arrêté en cette funeste journée du 21 décembre 2012 que nous nommons Apocalypse. Le chaos s’est déchaîné sur Terre, et nous avons tant perdu que je ne pourrais le décrire. A dire le vrai, ma main en tremble encore. En l’espace de 24 heures, tout s’est écroulé avec une violence inouïe. Fous que nous étions de ne pas croire !
      Il y a encore quatre mois de ça, la fin des temps était un sujet de plaisanterie commun, et ceux qui la prédisaient, des illuminés – fous ! –.
      Puis, en dépit de toutes les prévisions scientifiques, à minuit frappante, avec la précision exacte d’une machine infernale, tous les volcans sont brusquement entrés en éruption. La Terre, dont les entrailles vomissaient le feu, fut secouée de spasmes incontrôlables, entraînant les eaux démontées à suivre sa fureur aveugle. La mort était partout, absolument partout, terrifiante et implacable. Et, quand les éléments eurent achevé leur œuvre de désolation, quand les flammes s’apaisèrent dans leurs cratères égueulés et que les vagues se retirèrent dans leur nouveau lit, ils nous léguèrent un ciel uniformément gris et opaque. Le soleil dut ramener ses rayons contre lui comme des jupes trop encombrantes, et, lentement, la terre mourut, flétrie par une pollution captive dont les miasmes furent répandus par les destructions de la vindicte naturelle.
      Un jour, et tout était fini. Nous ne pouvions qu’assister à notre propre déchéance, muets d’horreur.
      Et aujourd’hui, que reste-t-il de la grande, orgueilleuse Humanité ? Rien. Rien que de minuscules dépôts d’une race décimée, brisée. De notre vanité, de notre odieuse technologie et soi-disant supériorité, ne subsiste qu’une honte craintive.
      Pour survivre, nous avons dû nous abriter sous terre et construire des villages obscurs, dépouillés d’un quelconque espoir de revenir un jour à la surface. Ceux qui y sont restés – Dieu ait leur âme – ont succombé à l’air vicié qui y stagne, pourri comme une charogne, et leurs os gisent au-dessus de nos têtes. Combien de temps encore devrons-nous nous nourrir de vermine et de tubercules rachitiques ?
      Les Hommes, dont la morgue les poussait à croire Dieu dispensable, sinon vide, se sont blottis contre le giron d’une foi superstitieuse. Le mot gloire a été banni de toutes les bouches.
      Et moi, j’écris sur des lambeaux de chemise, à la lumière d’une lampe-torche dont les piles seront bientôt vides ; je m’interroge.
      Sommes-nous les seuls Hommes à avoir survécu ? D’autres communautés souterraines se sont-elles formées ?
      Combien de temps encore… ? »


Je connaissais la suite, mais sans m’en rendre compte je retournai le bout de tissu pour voir s’il avait pu continuer d’écrire. Las de cette journée qui m’avait brisé le cœur et broyé le dos, je jetai au loin de bout de chemise, faisant par la même occasion virevolter un léger nuage de poussière qui fini par disparaitre. Cette sorte de journal intime était désormais orpheline de son propriétaire, comme beaucoup d’autres choses maintenant. Je connaissais particulièrement cette personne : je la croisais tous les matins sur le trajet de mon travail et nous avions au fil des années commencé à sympathiser. 
Refoulant une boule d’angoisse, je posai un regard vide sur les débris qui jonchaient le sol. Dans des années, cette trace d’humanité disparaitra comme des millions d’autres chemises, comme des millions de livres, comme des millions de gens. En un temps éclair, tout avait été détruit. Seules deux choses subsistaient : le ciel et la Terre, nos deux seuls repères, notre haut et notre bas.
Je levai les yeux vers le trou situé bien au dessus de moi par lequel je pouvais voir le ciel qui était autrefois caché par une immense et épaisse fumée. On l’appelait « le trou  du Diable ». Je pensai que si je m’en approchais de trop près, je mourrais. Aujourd’hui le ciel était couleur sang. Je ne saurai pas vous dire qui de la Terre ou du Soleil était le plus blessé. La catastrophe avait-elle été à ce point grave pour que même notre étoile soit entaillée ? Je n’ignorai pas qu’une plaie s’était ouverte à la surface de la Terre laissant s’échapper et se répandre lave et magma. L’air devint alors chaud jusqu’à être irrespirable, le sol trembla, le jour fuit et une nuit de poussière le remplaça. Nous furent tous toucher. Je ne sais encore pas comment j’ai pu survivre jusqu’à aujourd’hui.

Je ne savais pas non plus quoi penser de la vie, de la mort, du destin et de toutes ces grandes idées qui dirigent nos choix alors qu’on ne les comprend pas. Pourtant, s’il y avait bien une chose dont j’étais sûr, c’était bien de mes sentiments. J’avais peur. Voilà deux mois que j’avais peur. Continuellement peur. En fait, depuis ce jour effroyable, je n’avais plus ressenti un semblant de sécurité. Tout était devenu dangereux et par-dessus tout vivre était dangereux. A n’importe quel moment, tu pouvais croiser un homme ou une femme, voire même un enfant, qui ne voyait en toi qu’un bout de viande qui l’aiderait à tenir une semaine de plus. Alors on se repliait sur nous-mêmes, comme pour se maintenir au chaud seul. Alors qu’on est déjà que quelques survivants, on évite toute compagnie et on se morfond dans la solitude. Voilà la situation dans laquelle nous sommes. Nous craignons notre prochain, notre ami, notre frère. Je me surprends à le souhaiter, mais je crois que je préférerais ne plus être de ce monde lorsque les hommes seront devenus des loups pour l’homme à un sens plus concret que n’osaient l’imaginer les libres penseurs.
Il y avait bien eu des organismes humanitaires qui s’étaient créés pour faire face à ce scénario catastrophe qui avait enfin pris réalité : les gens s’étaient rassemblés. Et je dis bien s’étaient : pendant combien de temps cela a-t-il duré ? Au bout de trois semaines après l‘Apocalypse, il ne restait plus que les naïfs et les intellectuels. Je nie pas y avoir participé pendant un temps, mais je n’ai jamais été très intelligent et encore moins naïf. Venant d’une famille modeste, je n’ai pas fait de grandes études. Pour ce qui est de la naïveté, j’ai maintenant 23 ans et comme tout bon ancien citadin qui se respecte, je me suis rapidement endurci et j’ai cessé de croire aux miracles, aux contes et à la magie. On peut se demander combien d’efforts seront nécessaires pour retrouver un nouvel éclat de vie dans les yeux de la dignité humaine ? L’homme s’était appuyé sur sa technologie, sur sa science, sur son orgueil et lorsque tout ceci s’écroula, ce fut toute l’humanité qui chuta et qui du ramper dans la boue.
L’orgueil. Voilà notre plus grande faiblesse. Pour la plupart des gens, c’était une force. Néanmoins, comme s’ils étaient quelque part conscients de leur erreur, comme s’ils avaient quand même honte d’être orgueilleux, ils ne s’en vantaient pas. A la place, ils parlaient de fierté, d’ambition. L’ambition, l’orgueil, la fierté n’étaient en définitif que des concepts qui justifiaient le mépris que l’on ressentait pour autrui. Et cet orgueil, où nous a-t-il menés ? Cet orgueil nous a rendus incapables de répondre à un problème de grande ampleur.
Les civilisations mayas avaient réussi à prévoir ce désastre. Chaque individu sur cette Terre connaissait cette prédiction. Qui l’a écoutée ? Ceux qu’on traitait de fous, d’aliénés, de sectaires. Qui avait raison ? Ceux qu’on traitait de fous, d’aliénés, de sectaires. N’est-ce pas une belle leçon de vie ? L’homme persuadé de sa suprématie sur le monde n’a pas voulu entendre les voix qui lui criaient que sa fin était proche. Rejetant ce qu’il lui était impossible à entendre, il a perdu la seule occasion de survivre.
Je ne suis pas d’un naturel pessimiste, mais par la force des choses et  de la catastrophe une fin heureuse me semble peu probable. Nous n’avons plus beaucoup de choix. S’allier pour construire un monde meilleur en retenant nos erreurs : l’Histoire nous montre que les évènements se répètent. Nous ne saurons pas tirer partie de cette expérience aussi terrible fut-elle. Nous ne saurons pas faire confiance à notre prochain alors que celui-ci peut nous tuer et veut nous tuer. Les organismes humanitaires déchus sont une illustration de cette solution impossible.
Nous pourrions aussi reconstruire notre monde ailleurs, sur une autre planète par exemple. Les avancées technologiques ne sont pas allées assez loin, je crois, et elles risquent de rester figées pendant un long moment.  Et puis qui quitteraient la Terre pour survivre ? Qui serait prioritaire ? Quels critères choisir pour redonner un nouveau souffle à l’humanité ? Il ne faut pas espérer que ce soit les hommes généreux, philosophes, compatissants… en un adjectif des hommes bons. Ce sera ceux qui tiennent le plus à survivre aux dépens de celui qui se tiendra à sa gauche ou de celui à sa droite. Ce sera les orgueilleux, les fiers, les ambitieux. Alors, quelle sera cette nouvelle humanité créée. Quelles autres solutions avons-nous ? La science, les technologies de l’homme ne peuvent plus rien. Suite à cette catastrophe, elles n’existent plus. Et la religion déjà fragilisée par les sciences avant l’apocalypse a totalement été pervertie après cette catastrophe.
Si vous osiez sortir dans ces couloirs et ces cavernes reliant nos pauvres et insalubres abris, contre tout bon sens et contre tout instinct de sécurité, vous entendrez ces voix sortant de nulle part, résonnant dans le noir. Vous les entendrez chanter que la colère de Dieu a frappé.
Dieu nous a punis. Cette apocalypse est notre châtiment. Vos péchés ne seront lavés tant que vous vous ne serez pas repentis.
Et les orgueilleux répondent que même si c’était réellement un châtiment, alors nous avons déjà payé pour nos fautes.
Alors les voix rétorquent : « Souhaitez-vous que cela recommence ? Quand on puni l’homme, ne commet-il pas souvent les mêmes fautes ?
-   Nous saurons apprendre de nos erreurs.
-   Le meilleur moyen d’apprendre de nos erreurs n’est-il pas de faire en sorte de ne plus les commettre ?
-   Nous ne commettrons plus d’erreurs. Nous reconstruirons une société comme nous l’avions construite auparavant.
-   Et comme auparavant vous subirez le châtiment de Dieu.
-   Il n’y a pas de châtiment. Cette catastrophe appelée Apocalypse a été crée par l’association de lois physiques et de hasard.
-   Vous parlez de hasard que vous ne pouvez pas expliquer. Nous parlons de providence que nous justifions.
-   Nous n’avons pas besoin de la providence. Nous nous suffisons à nous même. »
Si cette fois vous allez un peu plus loin, si vous rentrer dans un plus petit couloir dans lequel vous devez même vous baisser pour pouvoir avancer, alors vous entendrez encore ces voix. Elles vous certifient que c’est la même voix que celle que vous avez entendu précédemment, mais pourtant leur discours est différent. Si vous prêtez une oreille attentive, si vous écoutez, alors vous entendrez :
«  Dieu nous a punis. Cette apocalypse est notre châtiment. Vos péchés ne seront lavés tant que vous vous ne serez pas repentis. Souhaitez-vous que cela recommence ? Non, vous ne voulez pas. Alors venez avec nous, apprenons les rites qui apaiseront Dieu. Par le sacrifice, nous montrerons notre dévotion à Dieu. Ecoutez-moi, croyez en moi, je vous dis la vérité. »
Vous vous rendez alors compte que ces voix que vous avez entendues auparavant ne sont pas si différentes de celles-ci et qu’il y a sous terre plus de petits couloirs trop bas que de grands. Vous ne savez plus qui croire. Dans l’incertitude, vous ne croyez personne, vous ne croyez en rien ou alors vous croyez en la voix qui vous semble la plus convaincante, la plus rassurante. Ils ne demandent rien en échange de leur religion. Vous pouvez y aller confiant. Et ce n’est qu’une fois enchaîné à leurs rites que vous vous rendez compte qu’ils ont eu la seule chose qui vous restez. Votre liberté. C’était la seule chose que vous aviez, mais c’était aussi la seule chose qu’il pouvait vous demander. Cette voix au timbre doux qui vous susurrait de douces paroles savait que vous aviez tout perdu. Et moi, qu’ai-je fait de ma liberté ?

Me rendant compte soudainement de l’accablement qui me rendait accablé, je me relevai. Mes pensées étaient noires et avaient fini par ne plus me ressembler. Et les idées dérivant au loin, je m’étais assis comme si je ne pouvais plus supporter le poids de ma triste situation. C’est impressionnant comment un décor, la poussière et la solitude suffisent à nous décourager. Et pourtant, s’il y a bien un moment où l’homme semble être le plus accroché à la vie, c’est dans les situations comme celles-ci. Face à l’adversité, l’homme était capable de rassembler ses forces, de reprendre confiance en soi et survivre. Moi aussi, je devais survivre.
Alors, zigzagant entre les débris, j’évitai les mèches de fer plantées dans le sol avec le peu de lumière que me procurait la lumière apportée par le « trou du Diable » et je descendis un  peu plus bas. J’étais dans une sorte de grande cavité sphérique. Le long de la paroi de petites grottes servaient de refuge à des personnes comme moi. Au niveau le plus bas, le sol était à peu près plat, si bien qu’on pouvait presque parler de rez-de-chaussée. Il n’y avait pas d’escalier reliant les différents « étages ». Pour pouvoir changer de grotte, il fallait grimper à même la terre et se raccrocher à tout ce qu’on trouvait sous nos mains. C’est de cette manière, aussi pathétique fut-elle que je descendis. De là, je pu regarder autour de moi. Je savais qu’il existait d’autres gouffres comme celui-ci. Il existait d’anciennes nappes phréatiques dont l’eau s’était évaporée et qui avaient laissé place à des immenses cavités dans lesquelles les hommes survivaient. Je tournais sur moi-même cherchant des yeux ma prochaine destination. Je ne pouvais plus vivre cloîtré, seul. Ne dit-on pas que l’union fait la force ? Et si de cette catastrophe naissait une parfaite union. Après tout, de la révolution était née les Droits de l’Homme, la Constitution américaine a été formée par des hommes luttant pour une même cause juste. Certains disaient même qu’ « à tout malheur est bon ». Et si c’était vrai ?
Que les philosophes cherchent à identifier le mal, qu’ils analysent le mal si ça leur chante. Avec l’Apocalypse, ils auront de quoi s’occuper pendant des centaines d’années. Moi, je me répétais : « A tout malheur est bon ». « A tout malheur est bon ». Parfois il faut chercher loin, c’est vrai. Sûrement que l’Apocalypse était un cas où il fallait chercher vraiment loin, mais je sentais que tout compte fait, si on était un petit peu plus optimiste, un avenir était envisageable. En espérant, en croyant en l’avenir, alors peut-être que nous pourrions revoir une grandeur chez l’homme. Une grandeur d’âme. Une dignité. Dans le nouveau monde, l’homme serait fier, fier d’avoir survécu à ce drame, fier d’en ressortir plus fort, fier d’avoir compris ses erreurs, fier de ne plus être orgueuilleux.
Les yeux tournés vers le « trou du Diable », j’eu la bonne surprise de voir que le ciel était toujours aussi rouge. Ce n’était plus du sang, ce n’était plus une blessure. C’était une passion, la passion de vivre et survivre. C’était cette même passion qui frappait mon cœur au fond de moi pour qu’il continue de battre.

Le silence fut interrompu par un cri. Un simple cri. Ce n’était pas une de ces voix qui essayait de te détourner de ce que tu voulais au fond de toi, t’imposant ses propres objectifs. C’était un cri. Un cri d’homme. Ce n’était pas un cri barbare, violent, mais un cri désemparé, réclamant de l’aide, un cri des plus sincères qui soient.
Rejetant tous mes doutes et toutes mes sombres pensées, je me dirigeai vers cet homme qui appelait au secours. C’était peut-être un piège, mais je m’en foutais. J’avais confiance. Et lorsque j’arrivais dans une de ces grottes d’où semblaient venir les appels, je vis cet homme blond allongé sur le sol, un rocher sur le ventre. Celui-ci avait du tomber sur lui alors qu’il dormait. Je me dirigeai vers lui. Il ne s’agissait plus de courage, mais de conviction. Arrivé près de lui, je m’accroupis pour mieux voir la situation. Il était effectivement prisonnier des décombres, mais en arrivant à déplacer cette partie là du rocher, peut-être que …
Je n’eu pas vraiment le temps de chercher d’autres moyens. Derrière moi j’entendis un bruit léger, mais suffisant pour me faire retourner. Ce fut la dernière chose que j’eu le temps de faire. Une barre métallique tenue par un géant m’assomma. Conscient, mais incapable de bouger, je ne pouvais que penser. J’allais sûrement mourir. Encore une fois j’avais peur.
J’entendais les deux acolytes :
« Bravo, tu l’as eu du premier coup celui-là.
-   C’est parque qu’il est bête. Il aurait dû faire gaffe. Ch’ais pas moi. J’aurai fait un minimum attention. Au moins le précédent regardait toujours autour de lui pour savoir si on le surveillait.
-   Ben, lui, il nous aura pas posé de problèmes. C’est ce qu’il faut se dire. »
De manière silencieuse, je répondais :
« Pensez ce que vous voulez, mais je suis loin d’être bête. J’ai raison d’avoir confiance en l’avenir. Combien de temps pensez-vous pouvoir survivre comme ça ? L’homme n’a jamais vécu seul. L’homme adore par-dessus tout sa sécurité. Il fera tout pour la retrouver. Une nouvelle société renaîtra. Profitez de votre liberté si cela vous chante. Je n’ai pas à être blâmé. Je ne suis ni bête, ni naïf.  J’ai confiance parce qu’il le faut et parce que j’en ai besoin et parce que nous en avons besoin. »

***

Confondant rêve et réalité je me surprends à citer Victor Hugo devant une foule d’hommes et de femmes pleins d’attente. Je tiens dans ma main un vieux mégaphone dans lequel je dis le plus clairement possible :
« Vous n’êtes pas méchant. Vous êtes des hommes comme les autres, ni meilleurs, ni pires. »
Au loin je vois les quelques restes de l’ancienne ville dans laquelle je vivais. L’air est de nouveau respirable. Nous sentons pour la première fois depuis bien longtemps les rayons du soleil sur notre peau.
Mon public m’écoute, alors je continue :
«  Vous vous croyez des dieux, soyez malades demain, et regardez frissonner dans la fièvre votre divinité. »
Je dois rêver. Voilà bien plusieurs mois que nous sommes malades et tremblants. Qui oserait prétendre être un dieu aujourd’hui ?
« Nous nous valons tous. Je m’adresse aux esprits honnêtes, il y en a ici ; je m’adresse aux âmes généreuses, il y en a. Vous êtes pères, fils et frères, donc vous êtes souvent attendris. Celui de vous qui a regardé ce matin le réveil de son petit enfant est bon. Les cœurs sont les mêmes. L’humanité n’est pas autre chose qu’un cœur. Entre ceux qui oppriment et ceux qui sont opprimés, il n’y a pas de différence que l’endroit où ils sont situés. »
Nous avons tous envie de survivre. Que ce soit pour nous, pour nos enfants, nos parents, nos amis, nos frères, nos sœurs, nous voulons survivre avec eux. Nous sommes tous victimes de cette catastrophe.
« Vos pieds marchent sur des têtes, ce n’est pas votre faute.»
Sans la misère dans laquelle nous vivons tous, il n’y aurait aucune raison de s’entretuer et nous le ne ferions pas, pas après avoir vécu une telle calamité. C’est la misère qui avait poussé ces deux hommes à m’attaquer et à vouloir me tuer. Sans cette catastrophe, sans notre orgueil, sans nos faiblesses, nous pourrions être les plus heureux des hommes. Devant moi la foule acquiesce, se réveille, s’encourage. Les victimes du sort s’activent, s’enhardissent, reprennent force et courage. Certains même vont jusqu’à sourire.
Je sens en moi renaître en moi un véritable espoir. Finie, la tour de Babel. Finie cette « construction manquée, toute en surplombs. » Devant nous, l’avenir.

Alors le sourire aux lèvres, je sais que ce n’est plus un rêve.


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***


Texte 4 : Krystal2

Ampleur


« Avril 2013, 114 jours P.-A.

Cher journal,

Que sommes-nous devenus… ? Des survivants, des réfugiés ? Ou peut-être des âmes en peine ?
Je ne saurais répondre à ces questions. Ce que je peux constater, c’est ce que j’ai sous les yeux, et ce que j’ai sous les yeux, c’est ce que toute chute occasionne : des débris. Nous avons chu. Et nous gisons, épars, partout où ce krach nous a soufflés.

Comme il avait été prévu par le calendrier maya et certains prophètes, le temps s’est arrêté en cette funeste journée du 21 décembre 2012 que nous nommons Apocalypse. Le chaos s’est déchaîné sur Terre, et nous avons tant perdu que je ne pourrais le décrire. A dire vrai, ma main en tremble encore. En l’espace de 24 heures, tout s’est écroulé avec une violence inouïe. Fous que nous étions de ne pas croire !
Il y a encore quatre mois de ça, la fin des temps était un sujet de plaisanterie commun, et ceux qui la prédisaient, des illuminés – fous !
Puis, en dépit de toutes les prévisions scientifiques, à minuit frappante, avec la précision exacte d’une machine infernale, tous les volcans sont brusquement entrés en éruption. La Terre, dont les entrailles vomissaient le feu, fut secouée de spasmes incontrôlables, entraînant les eaux démontées à suivre sa fureur aveugle. La mort était partout, absolument partout, terrifiante et implacable. Et, quand les éléments eurent achevé leur œuvre de désolation, quand les flammes s’apaisèrent dans leurs cratères égueulés et que les vagues se retirèrent dans leur nouveau lit, ils nous léguèrent un ciel uniformément gris et opaque. Le soleil dut ramener ses rayons contre lui comme des jupes trop encombrantes, et, lentement, la terre mourut, flétrie par une pollution captive dont les miasmes furent répandus par les destructions de la vindicte naturelle.

Un jour, et tout était fini. Nous ne pouvions qu’assister à notre propre déchéance, muets d’horreur.
Et aujourd’hui, que reste-t-il de la grande, orgueilleuse Humanité ? Rien. Rien que de minuscules dépôts d’une race décimée, brisée. De notre vanité, de notre odieuse technologie et soi-disant supériorité, ne subsiste qu’une honte craintive.
Pour survivre, nous avons dû nous abriter sous terre et construire des villages obscurs, dépouillés d’un quelconque espoir de revenir un jour à la surface. Ceux qui y sont restés – Dieu ait leur âme – ont succombé à l’air vicié qui y stagne, pourri comme une charogne, et leurs os gisent au-dessus de nos têtes. Combien de temps encore devrons-nous nous nourrir de vermine et de tubercules rachitiques ?

Les Hommes, dont la morgue les poussait à croire Dieu dispensable, sinon vide, se sont blottis contre le giron d’une foi superstitieuse. Le mot gloire a été banni de toutes les bouches.
Et moi, j’écris sur des lambeaux de chemise, à la lumière d’une lampe-torche dont les piles seront bientôt vides ; je m’interroge.

Sommes-nous les seuls Hommes à avoir survécu ? D’autres communautés souterraines se sont-elles formées ?

Combien de temps encore… ? »


« Avril 2013, 133 jours P.-A.

Cher journal,

Qu’allons-nous devenir ? De misérables humains condamnés à vivre pareils à des fourmis, entassés dans une fourmilière sombre et crasseuse ? Ou pourrons-nous un jour rallier la surface épurée de tout vice ?
Une fois encore, je reste muet devant tant d’interrogations, la seule chose me restant à faire étant de scruter à travers mon regard absent la nouvelle vie qui nous a été imposée.

Le quotidien sous terre nous ennuie profondément, nous ignorons quoi faire à part nous taire et glisser lentement et sûrement dans le désespoir. Pourtant, nous avons tous appris à nous connaître. Nous n’ignorons aucun des noms des survivants s’attroupant ici bas, une appellation devenue d’ailleurs inutile vu qu’il n’y a plus personne d’aussi courageux pour tous nous recenser et établir l’ombre d’une liste. Nous serions des numéros, cela n’aurait rien changé. Nous nous voyons tous, regroupés dans une minuscule galerie, mais personne ne parle, personne n’ose briser le lourd silence qui règne, ce silence qui nous comprime, nous étouffe.
Les moins désespérés s’évertuent à continuer de creuser, s’écorchant les mains à longueur de temps, répétant inlassablement que nous allons nous en sortir. Comme bon nombre de mes camarades, j’ai arrêté de les écouter, ça faisait beaucoup trop mal d’imaginer quelque chose d’irréalisable.
De temps en temps, la terre tremblait et nous pouvions entendre d’en bas les bourrasques qui balayaient la terre en haut. Durant ces instants, nous nous regroupions tous ensemble et l’on se recroquevillait l’un à côté de l’autre, tremblants de peur que tout ne s’écroule une nouvelle fois autour de nous.

Inversement au monde moderne qui dominait il y a encore de cela quelques mois, nous sommes revenus en arrière, utilisant les méthodes primitives de nos ancêtres. Nous avons réussi au bout de maintes tentatives à allumer un feu avec les branches des racines inconsommables, aidés d’un briquet ramené d’en haut, vestige d’une civilisation déchue. Cela nous fournit, en plus d’un peu de lumière, une source de chaleur, luttant contre le froid glacial émanant des tunnels qui mènent à la surface meurtrière.

Ici, la vie est souvent comparée à une girouette, allant au gré des vents qui la tournent. Cette vie nous souriait, nous donnait ce qu’il y avait à offrir, avant de venir tout nous reprendre ce jour d’Apocalypse. Et aujourd’hui, après nous avoir plongés dans la décadence la plus totale, elle nous permet de survivre, acte bien osé de sa part après ce qu’elle nous a fait subir. J’ai pu ainsi récupérer une liasse de feuilles jaunies et une paire de stylos avec lesquels je consigne chaque détail des jours qui s’écoulent toujours.
Un petit stock de piles a aussi été déniché, leur usage étant exclusivement destiné au réveil trônant sur un semblant d’étagère au mur, nous indiquant approximativement l’heure. Mais personne ne la regarde, chacun fait ce qui lui plaît, allant dormir quand l’envie lui prend. Après tout, quelle importance de savoir quelle heure il est, quand on est dans l’impossibilité de voir le soleil ? Ici, la pénombre règne, et la seule chose qui puisse être comparée à un quelconque astre lumineux est ce petit feu qui crépite doucement.
Nous avons aussi perdu le fil des dates, je sais approximativement quel jour nous sommes, mais sans grande précision. L’idée de faire un nouveau calendrier nous a traversé l’esprit, mais une fois encore, personne n’a su se dévouer pour le mettre en place.

Nous avons de plus en plus de mal à nous nourrir, les racines se faisant rares et les insectes désertant les alentours. Les heures qui passent sont ponctuées par le bruit affreux des ventres qui crient famine, réclamant quelque nourriture qui puisse les rasséréner. Tout comme l’eau, les maigres réserves que nous avions réussies à rassembler s’amenuisent chaque jour. Nous tentons de limiter notre consommation, mais nous savons très bien qu’arrivé un moment, nous ne pourrons plus pallier à nos besoins.
Bien longtemps que l’hygiène n’est plus d’actualité, de nombreuses odeurs désagréables nous parviennent, mais nous en faisons abstraction bien que cela soit dérangeant.

 La lassitude commence petit à petit à s’emparer de moi. Misérables nous sommes, pitoyable la vie que nous menons, je serais bien tenter de continuer, mais toute envie me fuit. Quel intérêt avons-nous de continuer à vivre si nous sommes voués à mourir d’ici peu ?

Encore des questions, et dont les réponses ne nous apparaîtront sûrement jamais… »


« Mai 2013, 142 jours P.-A.

Cher journal,

Peut-être que, finalement, notre situation n’est pas aussi dramatique que nous le pensions au premier abord.

En continuant de creuser, nous sommes tombés sur une nappe phréatique dont l’eau était aussi claire que du verre. Nous avons en premier lieu entendu un effondrement souterrain avant qu’un bruit que nous pensions ne plus jamais entendre ne parvienne à nos oreilles : des cris de joie. Usant de nos maigres forces que nous avions réussies à économiser ces derniers jours après que toute nourriture soit devenue introuvable, nous avons accourus à la source des hurlements juste au moment où certains se jetaient dans l’eau transparente.
La restriction concernant l’eau qui avait été établie quelques jours auparavant fut levée, et nous pûmes avec un plaisir non dissimulé étancher notre soif. Nous nous servîmes dans le stock d’eau restant, désireux de ne pas entamer la merveille qui réchauffait nos cœurs longtemps restés glacés.

Même si quelque chose nous souriait enfin après des mois de calvaire, les tragédies arrivaient toujours à nous faire rechuter. Et au sens propre.
Dans la même journée, un autre groupe de personnes qui excavait disparut brusquement, englouti par la terre qui s’était dérobée sous leurs pieds. En ce moment même, quelques individus tentent d’avoir des nouvelles d’eux, de traquer le moindre signe qui pourrait nous renseigner, nous dire qu’ils sont en vie.
Mais rien de tout cela.

Pourquoi le destin s’acharne-il sur nous ? Pourquoi prenait-il ce malin plaisir, celui de continuer à nous persécuter, de nous pousser à bout alors que nous avons déjà vécu les pires horreurs.

Pourquoi… ? »


« Mai 2013, 143 jours P.-A.

Tout s’est arrangé.

Les cinq personnes portées disparues sont remontées, en bonne santé, si on ne compte pas les petites blessures superficielles. Elles s’étaient hissées jusqu’en haut à l’aide de structures métalliques situés là où elles avaient atterri. Ces gens avaient beau avoir sombré au plus profond des entrailles de la terre, ils en ressurgissaient avec de grands sourires.

En bas, attendant bien sagement, un hypermarché entier gisait, rempli de vivres et d’outils qui pourraient certainement nous aider pour améliorer notre niveau de vie. Nous fîmes des descentes, tous, impatients de voir de nos yeux leur trouvaille, celle qui, en plus de la nappe phréatique, nous gonflait d’un espoir que l’on pensait perdu. Les étagères étaient au sol, enchevêtrées entre elles et ce qui était posé dessus était tombé, mais même dans tout ce désordre, nous arrivions à nous retrouver.
La viande ainsi que de nombreux légumes étaient périmés, pourrissant dans un coin et rongés par les vermines, mais de nombreux produits restaient consommables, tout comme les fruits secs ou encore les produits congelés, maintenues par des réfrigérateurs miraculeusement encore alimentés par un générateur de secours. Nous nous emparâmes de tout ce qui nous tombait sous la main avant de remonter rejoindre notre galerie.
J’ai pu ainsi acquérir de nouveaux supports pour écrire, un cahier remplace maintenant les feuilles que j’ai soigneusement rangé dans un petit classeur bleu clair, une couleur choisie exprès, là pour que je puisse me rappeler de quelle couleur était le ciel avant qu’il ne vire au carmin et que tout ne parte de travers.

Le soir même, nous organisâmes un véritable festin. Un moment convivial rare où nous rîmes en dégustant des plats que je ne pensais plus jamais manger. Nous nous empiffrâmes jusqu’à satiété, savourant avec délice la sensation d’un estomac plein. Quelques petites caisses d’alcool,  provenant du magasin des profondeurs, nous firent le plus grand bien, surtout pour le moral.

Repus et sincèrement heureux, nous allâmes tous nous coucher ensuite, nous moquant éperdument de l’heure qu’il pouvait bien être. De toute façon, l’heure, cela faisait bien longtemps qu’on ne la regardait plus. »

« Mai 2013, 144 jours P.-A.

Notre fortune adore vraiment jouer au yoyo avec nous. En tout cas, c’est mon impression.

Des gémissements de douleur percent maintenant le lourd silence, en plus des tumultueuses rafales qui n’avaient de cesse de souffler en haut. Plusieurs personnes se sont trouvées être brûlés au second degré sur l’intégralité de leur corps, des cloques énormes ponctuant leur peau rougie. Nous n’avons compris qu’un peu plus tard que leur état n’était dû qu’à la nappe phréatique dans laquelle ils avaient plongé deux jours auparavant.
Merveille empoisonnée par les pluies acides s’abattant à la surface et s’écoulant  jusqu’aux profondeurs de notre planète ravagée. Furieux de tant de malchance, un petit groupe alla boucher le tunnel qui menait à l’eau contaminée, évitant ainsi que toute autre catastrophe ne soit commise.

Moi, je me contente de couvrir mon visage avec un foulard imbibé de parfum, afin de ne pas sentir l’affreuse odeur de chair brûlée qui règne dans l’air. Les autres tentent désespérément d’apaiser les douleurs de ces pauvres martyrs, notamment grâce aux trousses de secours trouvés à l’hypermarché et aux différentes crèmes à base d’Aloe Vera les accompagnants. La fièvre commence à gagner les souffrants, nous faisons tout pour les rassurer et les calmer dans leurs délires, mais aucun de nous n’ignore quelle sera l’issue de tout cela.

Le générateur électrique avait été remonté, il fournissait en énergie électrique les différentes ampoules accrochées au plafond, éclairant ainsi la galerie et nous apportant un peu de réconfort. Au moins, nous ne vivons plus dans l’obscurité, même si le feu nous dépannait. Nous profitons autant que nous le pouvons de cette lumière bienfaitrice, sachant pertinemment que cela n’est que temporaire, bon nombre de tube en verre s’étant brisé en tombant à terre.

Un homme passe en courant devant moi. Je sais très bien où il va et ce qu’il va y faire, l’envie m’en prend aussi. Je réprime un affreux haut-le-cœur et je tente de chasser la nausée qui commence à m’assaillir.

Combien de temps cela va-t-il encore durer ? »


« Mai 2013, 147 jours P.-A.

La folie commence à me gagner. Je sens que cette vie sous terre sera bientôt la seule raison de mon trépas.

Cela fait déjà plusieurs nuits que je rêve de cette journée cauchemardesque, celle où nous avons tout perdu. Je les revois toujours, riant à table et débattant de tout et de rien avec vivacité. Insouciants nous étions ce jour-là, de ne pas avoir écouté ceux qui nous entouraient, ceux qui ont tenté de nous prévenir.
Je me souviens encore avec exactitude de chaque détail, je sens encore malgré moi la terre se mettre à trembler, je vois encore la maison s’ébranler, je les entends encore hurler de terreur alors que le plafond ne s’affaissait. Mes parents sont morts sous mes yeux, enseveli sous ce qu’il restait de mon foyer. Je revoyais les yeux de ma petite sœur baignés de larmes, tout comme je me rappelais la façon dont nous avons fui ensemble. Nous avions rallié la grande ville la plus proche, espérant recevoir un peu d’aide, mais tout ce que nous avons trouvé, ce fut un chaos total. J’eus le malheur de lâcher ma cadette quelques secondes, elle fut piétinée sous mes yeux sans que je ne puisse réagir.
Le reste est très flou dans mon esprit. Après la mort tragique de ma petite sœur, j’ai erré sans but précis, je ne me souviens même pas comment j’ai atterri dans ces galeries souterraines, peut-être était-ce quelqu’un qui m’y avait entraîné.

Après ce cauchemar, j’ai l’habitude de me recroqueviller sur moi-même et de pleurer en silence. Ça ne me soulage généralement pas, et je ne sais comment me débarrasser du poids que porte mon cœur déchiré.
Ce n’était pas à moi de survivre, pourquoi avoir été le seul à échapper à toutes ces catastrophes ? J’aurais tellement aimé que ma famille ouvre ses cadeaux de Noël, qu’elle s’émerveille et que tous mes proches ne m’embrassent et ne me serrent dans leurs bras. Ils me manquent horriblement.

Les personnes brûlées sont mortes, succombant à une fièvre mortelle qui les fit souffrir jusqu’à leur dernier souffle. En plus d’eux, une autre personne céda, emportée par une grave infection qu’elle avait attrapée en se coupant sur un morceau de métal souillé.

Dehors, c’est calme, je n’entends plus le vent souffler et la terre ne semble plus vouloir trembler. Au moins, c’est déjà ça. »


« Mai 2013, 150 jours P.-A.

Cher journal,

C’est avec une joie inébranlable que j’écris aujourd’hui ces quelques mots, sous une lumière nouvelle.

Depuis combien de temps cela avait-il cessé ? Depuis combien de temps cela nous attendait-il ?

J’avais peine à y croire quand quelqu’un était redescendu en hurlant, racontant moult inepties qui lui attirèrent bien des problèmes. Mais son insistance et son obstination nous avaient poussés à aller voir, vérifier ses dires, après tout, qu’est-ce que ça nous coûtait d’y aller ?

Le ciel est d’un bleu éclatant, le soleil nous éblouit et l’air est pur, comme recyclée. Ce qui nous fait face n’est peut-être qu’un paysage de désolation, néanmoins, pour nous, il reflète l’espoir, celui de revivre.
Les rayons lumineux éclairent ma peau blanchâtre et mon visage émacié qui est levée vers le firmament. J’ignore comment je tiens sur mes jambes aussi fines que des allumettes, si ce n’est la conviction que notre souffrance est enfin terminée.

Je me sens renaître. Autour de moi, je peux discerner des rires et des pleurs. Nous sommes une centaine à tout casser, une centaine à avoir survécu à l’enfer sous terre, une centaine à s’être entraidé. Peut-être allons-nous rencontrer d’autres groupes dans le même cas que le nôtre, avec qui nous pourrons établir des liens.
En regardant autour de moi, j’imagine déjà sur les collines au loin de petites maisonnettes construites de nos mains avec des matériaux récupérés, recommençant nos vies, nous reconstruisant petit à petit pour aller vers un meilleur avenir.

Les mots gloire et prospérité sont encore bien lointain, mais qui sait, un jour peut-être, ces deux expressions prendront tout leur sens. »



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« Modifié: lundi 29 août 2011, 12:13:07 par un modérateur »

Hors ligne Prince du Crépuscule

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« Réponse #8 le: jeudi 13 janvier 2011, 17:33:15 »

Texte 5 : Great Magician Samyël

A l’aube du sixième jour


      « Avril 2013, 114 jours P.-A.

      Cher journal,

      Que sommes-nous devenus… ? Des survivants, des réfugiés ? Ou peut-être des âmes en peine ?
      Je ne saurais répondre à ces questions. Ce que je peux constater, c’est ce que j’ai sous les yeux, et ce que j’ai sous les yeux, c’est ce que toute chute occasionne : des débris. Nous avons chu. Et nous gisons, épars, partout où ce krach nous a soufflés.

      Comme il avait été prévu par le calendrier maya et certains prophètes, le temps s’est arrêté en cette funeste journée du 21 décembre 2012 que nous nommons Apocalypse. Le chaos s’est déchaîné sur Terre, et nous avons tant perdu que je ne pourrais le décrire. A dire le vrai, ma main en tremble encore. En l’espace de 24 heures, tout s’est écroulé avec une violence inouïe. Fous que nous étions de ne pas croire !
      Il y a encore quatre mois de ça, la fin des temps était un sujet de plaisanterie commun, et ceux qui la prédisaient, des illuminés – fous ! –.
      Puis, en dépit de toutes les prévisions scientifiques, à minuit frappante, avec la précision exacte d’une machine infernale, tous les volcans sont brusquement entrés en éruption. La Terre, dont les entrailles vomissaient le feu, fut secouée de spasmes incontrôlables, entraînant les eaux démontées à suivre sa fureur aveugle. La mort était partout, absolument partout, terrifiante et implacable. Et, quand les éléments eurent achevé leur œuvre de désolation, quand les flammes s’apaisèrent dans leurs cratères égueulés et que les vagues se retirèrent dans leur nouveau lit, ils nous léguèrent un ciel uniformément gris et opaque. Le soleil dut ramener ses rayons contre lui comme des jupes trop encombrantes, et, lentement, la terre mourut, flétrie par une pollution captive dont les miasmes furent répandus par les destructions de la vindicte naturelle.

      Un jour, et tout était fini. Nous ne pouvions qu’assister à notre propre déchéance, muets d’horreur.
      Et aujourd’hui, que reste-t-il de la grande, orgueilleuse Humanité ? Rien. Rien que de minuscules dépôts d’une race décimée, brisée. De notre vanité, de notre odieuse technologie et soi-disant supériorité, ne subsiste qu’une honte craintive.
      Pour survivre, nous avons dû nous abriter sous terre et construire des villages obscurs, dépouillés d’un quelconque espoir de revenir un jour à la surface. Ceux qui y sont restés – Dieu ait leur âme – ont succombé à l’air vicié qui y stagne, pourri comme une charogne, et leurs os gisent au-dessus de nos têtes. Combien de temps encore devrons-nous nous nourrir de vermine et de tubercules rachitiques ?

      Les Hommes, dont la morgue les poussait à croire Dieu dispensable, sinon vide, se sont blottis contre le giron d’une foi superstitieuse. Le mot gloire a été banni de toutes les bouches.
      Et moi, j’écris sur des lambeaux de chemise, à la lumière d’une lampe-torche dont les piles seront bientôt vides ; je m’interroge.

      Sommes-nous les seuls Hommes à avoir survécu ? D’autres communautés souterraines se sont-elles formées ?

      Combien de temps encore… ? »



New-Paris, 114 jours P.-A., heure approximative 22h00.

   Dépitée, Léa posa son stylo sur la table et plissa les yeux pour essayer de se relire. L’exercice s’avérait périlleux, car non seulement le tissu n’était pas le support idéal pour écrire, mais il fallait aussi compter avec la chiche lumière jaunâtre dispensée par une vieille lampe torche électrique en fin de vie. Léa redoutait l’instant où les ténèbres engloutiraient à nouveau sa minuscule chambre de béton froid. Les piles électriques avaient valeur d’or à New-Paris, et il était impensable de gaspiller le peu d’oxygène qui filtrait depuis la surface en allumant des bougies. Comme chaque jour après la rédaction de son… « journal », elle jeta un regard rêveur au poste de radio dont l’antenne dépliée chatouillait le plafond de son logis exigu. Les pontes de la VI ème République Française s’en servaient pour relayer les instructions à travers la ville souterraine, mais Léa s’échinait, elle, à parcourir les canaux radiophoniques, emplie d’un espoir aussi vain que futile d’entendre crachoter des mots dans une autre langue. Les mots d’autres êtres humains.

Sous-marin atomique Octobre Rouge II, eaux de la périphérie du cercle polaire Arctique, 115 jours P.-A, 19h07 heure de bord.

   Bien qu’il n’avait jamais porté Yuri Sergueïtchev dans son cœur, l’Amiral Vassili Popovchtev répugnait à admettre qu’il avait bon goût en bouche. Cela dit, tout avait bon goût, passé quatre jours sans rien se mettre dans le ventre. Manger de la chair humaine n’était pas une première pour l’Amiral. Stalingrad avait connu son lot d’horreur, elle aussi. Mais cela restait une expérience désagréable. Il se força malgré tout à avaler consciencieusement et sans sourciller chaque petit morceau de viande rougeâtre surnageant le ridicule bouillon qui occupait son écuelle. On ne pouvait pas savoir lorsqu’il serait possible de prendre un autre repas.
   Le Doc mangeait en vis-à-vis de lui sur la minuscule table en aluminium qui composait le seul mobilier de la cabine à l’exception du lit. Le scientifique -peut être le dernier scientifique du monde- mangeait avec appétit. Il ne savait pas ce qu’était cette viande, et en vérité il s’en fichait. Ses traits presque translucides, tirés, creusés, le faisaient ressembler à une goule, mais tout le monde ressemblait à une goule, à présent. La faim, le froid, l’insalubrité, l’enfermement, l’air vicié… C’était déjà un miracle que la majeure partie de l’équipage ait réussi à survivre cent quinze jours. Mais le vieil Amiral se demandait souvent s’il n’aurait pas mieux valu mourir le jour du Jugement.
   -Reparlez moi de cette base, camarade Nikolaï.
   Le Doc releva la tête, et ses yeux fiévreux lui donnaient un air de démence à la lueur glacée des néons.
   -Nous devrions y arriver aujourd’hui, Amiral. Il faudra remonter à la surface et percer la glace, puis envoyer une équipe.
   -Je sais déjà tout cela. Parlez moi de ce que nous y trouverons. Vous avez parlé du dernier espoir.
   -Oui, Amiral. Nous trouverons là bas vivres et abris et, j’espère, du carburant, de l’électricité, du silicium et de l’eau potable.
   -Vous êtes confiant. Mais pourquoi cette base, construite sur de la glace, je vous rappelle, aurait-elle résisté au Jugement, là où Moscou, New-York, Paris, ont été rasées comme de simples hameaux? 
   -Je ne sais pas, Amiral. Je ne sais pas si elle existe encore. Mais de toute manière, nous n’avons rien de mieux à faire. Si la base n’existe plus, alors nous n’aurons plus qu’à attendre la mort.
   Vassili acquiesça gravement. Il songeait souvent à la raison qui avait poussé Dieu le Père à les épargner, lui et son équipage. Ils se trouvaient dans les eaux paisibles de l’Atlantique, près des côtes de Rio de Janeiro quand le Jugement avait eu lieu. La température de l’eau était monté de plusieurs dizaines de degrés, les volcans sous-marins avaient craché des millier de volumes de lave magmatique, les eaux furent secouées par de prodigieux séismes et l’espace de quelques jours, les grands fonds furent pires que l’Enfer. Des débris de bateaux, de bâtiments, des cadavres de baleines, des blocs de pierre percutèrent plusieurs fois l’Octobre Rouge II, rendu aveugle par la panne momentanée de son imagerie numérique et de son sonar. Le sous-marin subit quelques dommages mais par la grâce de Dieu ne coula pas. Les récepteurs ne captaient plus aucun signal de la surface et personne ne répondait aux appels de l’équipage. Après le Jugement vint la Longue Nuit. Suivant l’incandescence de l’Enfer, l’océan devint plus glaciale qu’une tombe, la température à l’intérieur du navire ne dépassant plus les -7°C. Un tombeau, c’était d’ailleurs ce qu’était devenu la mer. Aucune espèce animale ne semblait avoir survécu. Les sonars ne percevaient plus rien. Il n’y avait plus que le noir et le silence.
   Cependant, à l’aube du septième jour, heure de bord, survinrent les Léviathans, les « Mégadons » comme les appelaient le Doc. Des bêtes titanesques nageant en bandes et qui frôlaient le sous-marin en le faisant vaciller. On les voyait sur les sonars et seule la prière avait le pouvoir de protéger les sous-mariniers de la folie que pouvait infliger la contemplation de telles choses. A la surface, une épaisse couche de poussière voilait le ciel, plongeant la Terre dans une nuit perpétuelle. L’air vicié avait annihilé toute vie. Des ombres gigantesques que l’on apercevaient vaguement à la périphérie des périscopes à vision infrarouge rôdaient dans les nuées enténébrées. Mais en dehors de cela, il n’y avait plus rien. Le niveau d’oxygène présent dans l’eau était devenu à peine suffisant pour permettre aux filtres du sous-marin de maintenir l’équipage en vie. Si l’Octobre Rouge II était toujours en parfaite condition, la situation à son bord empirait de jour en jour : l’eau potable et la nourriture commençaient à manquer, et le moral des hommes étaient plus bas que leurs chaussettes - en réalité, pour la nourriture, lorsqu’un membre de l’équipage mourrait d’une maladie, de la faim ou du stress, l’Amiral le faisait débiter par le cuisinier. Ils se réfugiaient dans une foi rassurante, et à force de les avoir entendus psalmodiés, Vassili connaissait par cœur tous les versets de l’Apocalypse de Saint-Jean.
   En remontant la côte est-américaine et le Golfe du Mexique à la recherche -vaine- de traces humaines, l’Octobre Rouge II avait croisé les restes coulés de la Statue de la Liberté, l’épave calcinée du porte-avion français Charles de Gaulle et les carcasses éventrées de sous-marins espagnols et américains. Il semblait que l’équipage de l’Octobre Rouge fut les seuls êtres humains à avoir survécu au Jugement Dernier, perdus dans les immensités lugubres et ténébreuses des abysses.
   L’Amiral Vassili Popovchtev estimait avoir eu une vie bien remplie. Il était tout jeune homme lorsqu’on lui fourra un fusil dans les mains et qu’on l’expédia se battre à Stalingrad contre les Nazis. Il n’avait depuis lors cessé de servir la Mère Patrie, sous l’égide du Camarade Staline puis de ses successeurs. A quatre-vingt sept ans, il dirigeait toujours d’une main de fer son sous-marin. Il essayait parfois de comparer l’horreur de Stalingrad à sa situation, mais sans succès. Il trouvait absurde que Dieu le Père ait décidé d’épargner un vieillard tel que lui, mais il pensait que cela devait servir Ses desseins.     
Sous-marin atomique Octobre Rouge II, eaux territoriales Norvégiennes, proximité de l’île de Longyearbyen, 115 jours P.-A, 23h37 heure de bord.
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    Deux torpilles permirent à l’Octobre Rouge II de s’approcher suffisamment de l’énorme monolithe noir, tel qu’on l’apercevait sur l’écran du sonar. L’équipage restait entièrement silencieux tandis que le sous-marin fendait sans un bruit les flots ténébreux vers le titanesque bâtiment qui semblait littéralement émerger de l’océan et se dresser là comme quelque temple ancien et lugubre. Au périscope infrarouge, il ressemblait à un gros bloc noir sans forme véritable.
   Le Doc n’avait pu bricoler que huit casques à filtre oxygène à partir de masques de plongée. Selon les estimations du scientifique, ils leur permettraient de survivre à l’atmosphère néfaste durant une poignée d’heures. L’Amiral estima que ce délai serait largement suffisant, pour peu que l’air à l’intérieur du bâtiment ne fusse pas vicié, lui aussi. Il désigna six de ses hommes les plus robustes et les plus forts mentalement, en plus du Doc et de lui-même. Ils revêtirent des tenues de plongée en néoprène isolant, par-dessus lesquelles ils enfilèrent gants, bottes, pull-over, pantalons épais et manteaux de fourrure initialement destinés aux expéditions arctiques. Le Doc leur refourgua également à chacun une paire de lunettes infrarouges. En sus, et uniquement pour se rassurer un peu, ils passèrent tous en bandoulière un fusil de combat AK-47.
   Malgré les protestations de ses hommes, Vassili insista pour sortir le premier. Afin d’éviter de contaminer le sous-marin, les hommes durent sortir un à un par le sas massif. Au premier coup d’œil qu’il jeta sur la Terre, l’Amiral eut un choc au cœur. Aux reliefs infrarouges, les épais blocs de glace qui voguaient sur la mer noire apparaissaient verts, d’un vert maladif écœurant. Le ciel tout aussi noir que la mer se confondait avec celle-ci à l’horizon, mais de rares bandes de rouge éparses venaient casser la monotonie çà et là. Leur objectif ressemblait à un simple gouffre enténébré dans la masse verte de la glace. Aucun vent ne soufflait, et pourtant le froid était terrible, malgré les nombreuses épaisseurs de vêtement. Un froid insidieux, qui pénétrait les os et la chair comme des milliers de petites piques acérées. Sans un bruit, l’expédition se mit en route. L’absence de souffle venteux, et le plat lisse et parfait de la glace rendait la progression aisée. Par moment, les bandes rouges dans le ciel semblaient s’obscurcir un court instant. L’Amiral songea d’abord à un phénomène naturel, puis s’aperçut non sans horreur que c’était là l’œuvre de créatures géantes qui volaient librement dans les nuées. Elles apparaissaient aussi noires que le reste de l’horizon, aussi fut-il périlleux d’estimer leur diamètre ou de deviner leur forme.
   Par mesure de sécurité, Vassili accéléra la cadence. Une fois arrivés au monolithe, qui gisait inerte, froid, immense, ils durent en longer la première face et la moitié de la suivante pour trouver l’entrée. C’était un sas automatique assez classique, presque identique à ceux que l’on pouvait trouver dans les sous-marins. Une plaque à moitié recouverte par le givre et la glace surmontait une planche de reconnaissance digitale. Vassili frotta et gratta pour retirer le gel, et bientôt des caractères en relief apparurent : « Green Arch - United Nations Organization ». 
   -Je crois que vous devriez poser votre main là-dessus, Amiral, conseilla le Doc par l’intermédiaire des radios intégrées aux casques.
   Vassili se demanda comment un appareil de haute technologie aurait pu avoir résisté au froid, à la glace et au Jugement Dernier, mais au point où il en était, cela ne faisait plus beaucoup de différence. Il retira le gant de sa main droite, et il eut l’impression qu’on venait de lui trancher le poignet. Le froid était si intense que son membre s’était engourdi presque immédiatement. Luttant contre la douleur, l’Amiral appliqua sa paume sur le pavé tactile. Il n’y eut d’abord rien, puis un clic, faible mais terriblement sonore dans le néant terrestre, qui fit sursauter toute la troupe. Un rayon verdâtre jaillit sous la main du vieil homme tandis que ses empreintes digitales étaient scannées. Anxieux, et s’interrogeant vaguement sur le prodige qui avait permis à cette machine de tenir aussi longtemps, Vassili attendit la fin du processus.
   -Vassili Popovchtev. Signes vitaux détectés. Entrée autorisée.
   La voix, robotisée, sonna comme celle de la Providence. Les lumières du sas clignotèrent un court instant, puis celui-ci s’ouvrit sur une antichambre dont les lampes s’allumèrent. Les hommes ne perdirent pas de temps et s’engouffrèrent à l’intérieur. L’endroit était étrangement et agréablement chaud. L’antichambre n’avait rien de remarquable en dehors d’une porte qui s’avéra être verrouillée. Ils n’eurent pas le temps de s’interroger plus avant que le sas se referma et qu’un gaz blanc fut pulvérisé sur eux.
   -Aseptisation en cours. Veuillez retirer vos vêtements.
   C’était la même voix, et Vassili réalisa qu’elle parlait russe. Lui et ses hommes s’exécutèrent, puis au bout d’une minute, le gaz disparut et la porte se déverrouilla. Nus comme au premier jour, les sous-mariniers pénétrèrent l’Arche Verte, les yeux écarquillés.
   C’était aussi immense à l’intérieur qu’à l’extérieur. L’ensemble se composait d’une unique pièce à plusieurs étages organisée autours d’une rampe de lancement de fusée spatiale. Des centaines de néons teintaient l’ensemble d’une blancheur immaculée, et la chaleur était suffisante pour que même dévêtis ils ne craignissent pas le froid. L’air était pur, parfaitement respirable, malgré l’absence apparent de plantes. Chaque étage abritait des silos numérotés en chiffres romains. En passant devant quelques-uns, Vassili lut sur des plaques électroniques écrites en russe des mots tels que « Silicium »,  « Fer », « Graines », « Azote », « Pétrole »,  « Embryons »… Ils descendirent les étages un à un, déchiffrant le contenu de chaque silo sur les écrans, et ils finirent par comprendre que tout ce que la Terre avait pu offrir se trouvait ici, stocké, attendant qu’on se servisse. Le dernier étage regroupait tout un tas de machines à l’état de prototype, des fusées, des véhicules amphibies, et d’autres choses dont l’utilité échappait à Vassili.
   Il remarqua cependant l’ébauche d’un canon curieux, volumineux, placée dans un coin. Les plans de construction avaient été placardés sur le mur derrière. Un écriteau indiquait, rédigé à la main et en anglais : « Canon à Oxygène expérimental « Clear Sky » X-II » . Il n’eut pas le temps de s’y intéressait plus en détail. Des milliers d’écrans, enchâssés dans les murs et jusque là invisibles, s’allumèrent tous en même temps. La figure grave du président américain Barack Obama y apparut en grésillant. 
   -Fellow humans. We saw the doom of the world, of our world, and we can’t avoid it.1
   L’image se brouilla une seconde, puis se fut le français Sarkozy qui se présentait à eux.
   -Les scientifiques du monde entier sont d’accord sur un point : le vingt-et-un décembre deux mille douze, le noyau de la terre va entrer en fusion, provoquant le cataclysme que vous avez vécu.*
   Le président de la République Populaire de Chine, Hu Jintao, prit la relève, mais Vassili ne parvint pas à saisir un seul de ses mots.
   -Nous, les Nations Unies, fondons nos espoirs, et ceux de l’Humanité toute entière, dans cette Arche, conçue spécialement pour résister à la fin du monde. Ici, nous avons stocké tout ce dont l’Humanité aura besoin pour renaître.
   Vassili fut ému de voir la figure de son président, Dimitri Medvedev. Une longue file de chefs d’Etat s’ensuivit, mais l’Amiral ne parvenait pas à saisir grand-chose de leur discours. A la fin de l’enregistrement, une phrase apparut sur les écrans, écrites dans ce qui semblait être l’entièreté des dialectes humains :  « Vous n’êtes pas seuls. »
   -Amiral.
   La voix du Doc le tira de sa torpeur. Le scientifique lui indiquait un bureau, sur lequel était disposé un ensemble radiophonique.

New-Paris, 116 jours P.-A, heure approximative 2h07.
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   Léa émergea lentement de son sommeil. Quelque chose la perturbait. Elle avait l’impression d’entendre un bourdonnement, ténu, entêtant. L’esprit encore embrumé, elle essaya d’en déterminer l’origine, mais en vain. Elle sombra à nouveau, mais fut réveillée presque aussitôt. Le bruit était toujours là. Grognant, elle ouvrit un œil. Dans les ténèbres complètes de sa chambre exiguë, le petit voyant rouge de sa radio était semblable à un soleil rouge.
   Quelqu’un émettait.
Station spatiale internationale ISS, orbite terrestre, 116 jours P.-A, 14h53 heure de bord.
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   -Takeshi, tu devrais venir voir ça, fit Jim d’une voix tremblante.
   Intrigué, le grand Japonais s’approcha du vaste tableau de bord. Il ne constata d’abord rien d’anormal, avant de voir la petite lueur émise par le clignotement du voyant n°34.
   -Attends, tu…?
   -Ouais Tak’. On capte un signal. Un signal d’en bas.
   Les deux astronomes échangèrent un regard appuyé. Puis l’Américain tendit un doigt hésitant et enclencha le bouton 34. Un son ténu et crachotant leur parvint, mais c’était la voix d’un homme, s’exprimant dans une langue inconnue.
   -Instruction : Traduction anglais, ordonna Jim d’une voix fébrile.
   Il y eut un léger vrombissement pendant que le programme se mettait en route, puis soudain tout fut compréhensible.
   -…dez. Je répète. Ici l’Amiral Vassili Popovchtev de la marine militaire russe. Emettons depuis l’Arche Verte des Nations Unies, dans l’archipel de Longyearbyen. Avons ressources, vivres et carburants. Cherchons présence humaine. Cherchons survivants. Si quelqu’un m’entend, répondez. Je répète. Ici l’Amiral Vassili…

Arche Verte des Nations Unies, archipel de Longyearbyen, eaux territoriales Norvégiennes, 115 jours P.-A, 23h59 heure de bord.
[/b]

   -C’est inutile, soupira l’Amiral en déposant le micro dans un geste fataliste. Il faut se rendre à l’évidence, nous sommes seuls.
   Comme pour le contredire, les haut-parleurs se mirent à grésiller.
   -Amiral Popovchtev. Ici la Station spatiale internationale…

____________

1 : "Chers humains. Nous avons vu la ruine du monde, de notre monde, et nous ne pouvons l'éviter."
*En français dans le texte.


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***


Texte 6 : Doutchboune

Retour à L’Humanité


      « Avril 2013, 114 jours P.-A.

      Cher journal,

      Que sommes-nous devenus… ? Des survivants, des réfugiés ? Ou peut-être des âmes en peine ?
      Je ne saurais répondre à ces questions. Ce que je peux constater, c’est ce que j’ai sous les yeux, et ce que j’ai sous les yeux, c’est ce que toute chute occasionne : des débris. Nous avons chu. Et nous gisons, épars, partout où ce krach nous a soufflés.

      Comme il avait été prévu par le calendrier maya et certains prophètes, le temps s’est arrêté en cette funeste journée du 21 décembre 2012 que nous nommons Apocalypse. Le chaos s’est déchaîné sur Terre, et nous avons tant perdu que je ne pourrais le décrire. A dire le vrai, ma main en tremble encore. En l’espace de 24 heures, tout s’est écroulé avec une violence inouïe. Fous que nous étions de ne pas croire !
      Il y a encore quatre mois de ça, la fin des temps était un sujet de plaisanterie commun, et ceux qui la prédisaient, des illuminés – fous ! –.
      Puis, en dépit de toutes les prévisions scientifiques, à minuit frappante, avec la précision exacte d’une machine infernale, tous les volcans sont brusquement entrés en éruption. La Terre, dont les entrailles vomissaient le feu, fut secouée de spasmes incontrôlables, entraînant les eaux démontées à suivre sa fureur aveugle. La mort était partout, absolument partout, terrifiante et implacable. Et, quand les éléments eurent achevé leur œuvre de désolation, quand les flammes s’apaisèrent dans leurs cratères égueulés et que les vagues se retirèrent dans leur nouveau lit, ils nous léguèrent un ciel uniformément gris et opaque. Le soleil dut ramener ses rayons contre lui comme des jupes trop encombrantes, et, lentement, la terre mourut, flétrie par une pollution captive dont les miasmes furent répandus par les destructions de la vindicte naturelle.

      Un jour, et tout était fini. Nous ne pouvions qu’assister à notre propre déchéance, muets d’horreur.
      Et aujourd’hui, que reste-t-il de la grande, orgueilleuse Humanité ? Rien. Rien que de minuscules dépôts d’une race décimée, brisée. De notre vanité, de notre odieuse technologie et soi-disant supériorité, ne subsiste qu’une honte craintive.
      Pour survivre, nous avons dû nous abriter sous terre et construire des villages obscurs, dépouillés d’un quelconque espoir de revenir un jour à la surface. Ceux qui y sont restés – Dieu ait leur âme – ont succombé à l’air vicié qui y stagne, pourri comme une charogne, et leurs os gisent au-dessus de nos têtes. Combien de temps encore devrons-nous nous nourrir de vermine et de tubercules rachitiques ?

      Les Hommes, dont la morgue les poussait à croire Dieu dispensable, sinon vide, se sont blottis contre le giron d’une foi superstitieuse. Le mot gloire a été banni de toutes les bouches.
      Et moi, j’écris sur des lambeaux de chemise, à la lumière d’une lampe-torche dont les piles seront bientôt vides ; je m’interroge.

      Sommes-nous les seuls Hommes à avoir survécu ? D’autres communautés souterraines se sont-elles formées ?

      Combien de temps encore… ? »



      Ses doigts, jusque là serrés sur les restes de tissu, se décrispèrent petit à petit. Un survivant. Son regard erra autour d’elle. Nulle autre trace de son passage. De leur passage ? Non. Rien dans cette galerie sombre, faiblement éclairée par sa frontale, ne laissait croire que des Hommes étaient passés, à part cette vieille chemise, parchemin improvisé. D’après la date, cette lettre datait de trente jours, ou bien vingt-huit. Cette réflexion la fit replonger dans la réalité. Sale et soumise à sa nouvelle vie, elle ne pouvait plus se souvenir de la date exacte. Tant de jours identiques s’étaient écoulés depuis sa rencontre avec le Chef. Certes, sans lui, elle serait sûrement morte aujourd’hui, mais cela aurait-il été vraiment pire que cette vie d’esclave ?

      Comme beaucoup, au début, elle pensait agir pour son petit groupe de rescapés. Ils s’étaient retrouvés, par hasard, sous un entrepôt en ruines, juste après la Grande Catastrophe. Dans un premier temps, la joie de se retrouver entre êtres humains, l’idée de pouvoir encore parler, communiquer, interagir, les avait rendus presque optimistes face à leur situation désespérée. Mais très vite, le pire de la nature humaine avait repris le dessus. Parce qu’il était le plus fort, parce qu’il criait plus que les autres, le Chef avait commencé à prendre les rênes de leurs vies à tous. Au départ, ça ressemblait à un jeu, et puis, il faut l’avouer, ils étaient tous fatigués, esseulés, alors quand l’un d’entre eux se mit à prendre les décisions, ils se laissèrent faire. Samy faisait partie des ces gens là. Et aujourd’hui, elle se rendait compte, au fond de sa galerie, à rechercher de maigres racines qu’elle ne mangerait peut-être pas, qu’elle oubliait peu à peu qui elle était. On ne l’appelait plus que Samy. Et elle doutait, s’appelait-elle Samuelle, ou Samantha ?

      Elle ne se souvenait plus que de Samy, et étrangement, ce sobriquet lui fit remonter un souvenir de son enfance. Elle et sa meilleure amie, deux inséparables, toujours à faire les quatre cents coups. Les autres enfants, toujours cruels, avaient affublée son amie du surnom Scoubi. Elle se rendit compte qu’elle n’avait jamais su à quel point ceci avait attristé sa camarade. De nouveau ses yeux se posèrent sur la dure réalité de la galerie. De toute façon, elle avait perdu contact avec Scoubi –mais quel était donc son véritable prénom ?- bien avant le désastre qui avait coûté la vie à des milliards d’êtres humains. Ce souvenir d’un passé tellement lointain qu’il en était irréel la troubla. Depuis quand n’avait-elle pas pensé à elle, à sa propre vie, au lieu d’obéir à Chef ?


      Ses yeux, légèrement humides d’émotion, se reposèrent sur le morceau de tissu. Tout à son désespoir, la personne qui avait écrit ces mots paraissait libre. Il y a avait donc d’autres humains qui, malgré les difficiles conditions de vie, avaient gardé une vie décente, ou tout du moins socialement acceptable. Elle mentionnait un village. Quand elle repensa à son lieu de vie, elle senti son cœur palpiter d’une colère sourde, ivre d’un reproche non formulé. Ces autres survivants vivaient dans un lieu qu’ils pouvaient qualifier de village. Sans se créer l’illusion de petites maison troglodytes, elle imaginait tout de même un lieu ordonné, avec des sortes de pièces intimes pour chacun. Pourquoi aucun d’entre eux… Pourquoi Chef n’avait-il jamais pensé à créer ce genre de confort pour eux ? Pourquoi personne n’y avait pensé ? Ils ne faisaient que se blottir les uns contre les autres pour se tenir chaud. Quand ils n’étaient pas envoyés à la recherche de nourriture.

      Samy s’agenouilla, et redressa le menton. Elle prit une grande inspiration. Jamais elle ne s’était sentie aussi humaine. Comment avait-elle pu oublier qu’elle l’avait été ? Comment… Par le pouvoir d’un seul homme, qui les avait abaissés à moins que rien, tout juste bons à aller chercher de la nourriture, à être battus quand il était contrarié. Et tout le monde, dans sa faiblesse, dans l’espoir d’avoir un peu de cette nourriture, s’était plié à ses exigences. Après avoir déshumanisé tant de monde, était-il, lui encore humain ? Se gargarisait-il de son pouvoir ? Et après tout, quel était son pouvoir ? Commander une demi-douzaine de pauvres hères, qui assuraient sa survie.



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« Modifié: lundi 29 août 2011, 14:11:52 par un modérateur »


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« Réponse #9 le: jeudi 13 janvier 2011, 17:33:36 »

Texte 7 : Linkicaro

Coïncidences


            « Avril 2013, 114 jours P.-A.

            Cher journal,

            Que sommes-nous devenus… ? Des survivants, des réfugiés ? Ou peut-être des âmes en peine ?
            Je ne saurais répondre à ces questions. Ce que je peux constater, c’est ce que j’ai sous les yeux, et ce que j’ai sous les yeux, c’est ce que toute chute occasionne : des débris. Nous avons chu. Et nous gisons, épars, partout où ce krach nous a soufflés.

            Comme il avait été prévu par le calendrier maya et certains prophètes, le temps s’est arrêté en cette funeste journée du 21 décembre 2012 que nous nommons Apocalypse. Le chaos s’est déchaîné sur Terre, et nous avons tant perdu que je ne pourrais le décrire. A dire le vrai, ma main en tremble encore. En l’espace de 24 heures, tout s’est écroulé avec une violence inouïe. Fous que nous étions de ne pas croire !
            Il y a encore quatre mois de ça, la fin des temps était un sujet de plaisanterie commun, et ceux qui la prédisaient, des illuminés – fous ! –.
            Puis, en dépit de toutes les prévisions scientifiques, à minuit frappante, avec la précision exacte d’une machine infernale, tous les volcans sont brusquement entrés en éruption. La Terre, dont les entrailles vomissaient le feu, fut secouée de spasmes incontrôlables, entraînant les eaux démontées à suivre sa fureur aveugle. La mort était partout, absolument partout, terrifiante et implacable. Et, quand les éléments eurent achevé leur œuvre de désolation, quand les flammes s’apaisèrent dans leurs cratères égueulés et que les vagues se retirèrent dans leur nouveau lit, ils nous léguèrent un ciel uniformément gris et opaque. Le soleil dut ramener ses rayons contre lui comme des jupes trop encombrantes, et, lentement, la terre mourut, flétrie par une pollution captive dont les miasmes furent répandus par les destructions de la vindicte naturelle.

            Un jour, et tout était fini. Nous ne pouvions qu’assister à notre propre déchéance, muets d’horreur.
            Et aujourd’hui, que reste-t-il de la grande, orgueilleuse Humanité ? Rien. Rien que de minuscules dépôts d’une race décimée, brisée. De notre vanité, de notre odieuse technologie et soi-disant supériorité, ne subsiste qu’une honte craintive.
            Pour survivre, nous avons dû nous abriter sous terre et construire des villages obscurs, dépouillés d’un quelconque espoir de revenir un jour à la surface. Ceux qui y sont restés – Dieu ait leur âme – ont succombé à l’air vicié qui y stagne, pourri comme une charogne, et leurs os gisent au-dessus de nos têtes. Combien de temps encore devrons-nous nous nourrir de vermine et de tubercules rachitiques ?

            Les Hommes, dont la morgue les poussait à croire Dieu dispensable, sinon vide, se sont blottis contre le giron d’une foi superstitieuse. Le mot gloire a été banni de toutes les bouches.
            Et moi, j’écris sur des lambeaux de chemise, à la lumière d’une lampe-torche dont les piles seront bientôt vides ; je m’interroge.

            Sommes-nous les seuls Hommes à avoir survécu ? D’autres communautés souterraines se sont-elles formées ?

            Combien de temps encore… ? »



Lorsque Onorio éternua, il mit les mains sur le premier bout de tissu qui se présenta ; à savoir une sorte de grand mouchoir caché dans la veste du cadavre qu'il était en train de fouiller.
Aucune lumière n'éclairait les parois de la grotte, les dernières flammes de la lampe a huile qui avait été renversée et brisée quelques minutes plus tôt s'étaient finalement éteintes. C'est donc à tâtons que le jeune homme avait cherché de quoi se moucher et c'est dans le noir et le silence total qu'il essuya son nez engourdi par le froid.
«Déjà l'hiver ?», marmonna-t-il avant de se lever et de faire quelques pas assurés, comme si il voyait parfaitement bien dans la pénombre.
En réalité il était bien loin d'approcher du mois de décembre, mars venant à peine de se terminer,  cependant Onorio avait perdu toute notion du temps à force de vivre sous terre et si il avait attrapé un rhume, c'était uniquement du à la basse température des souterrains qu'il arpentait et à la négligence avec laquelle il s'occupait des besoins de son corps.
Une autre chose qu'il avait perdu c'était l'esprit, malgré le calme apparent dont il faisait preuve pour l'instant. Après tout, le cadavre sur le sol qu'il venait de délester d'un morceau de tissu, c'était lui qui l'avait réduit à cet état.
Jetant son mouchoir improvisé par terre, il se dirigea d'une démarche lourde vers un autre tunnel. L'obscurité qui l'entourait ne le gênait pas vraiment, après tout c'était dans le noir total qu'il ressentait le mieux l'omniprésence de celui qui était toujours là.

François avait peur.
Tout le monde était censé avoir peur, être terrifié même, dans ce genre de situation apocalyptique.
Seulement, mademoiselle Amélia n'était pas tout le monde n'est-ce pas ?
Non, mademoiselle Amélia ne craignait pas de devoir parcourir des galeries souterraines où tout et n'importe quoi pouvait surgir à un détour pour leur sauter dessus, leur sucer le sang ou leur arracher le cœur. Il pouvait y avoir des bêtes féroces, des forbans prêt à tuer pour voler nourriture et eau, pire il pouvait y avoir des fous.
On leur en avait vaguement parlé lorsqu'ils avaient fait halte dans un des nombreux bidonvilles souterrains qui s'étaient construits après l'incident —non il ne voulait pas, ne pouvait pas, utiliser autre chose qu'un euphémisme pour parler de ce qui c'était passé, la situation était déjà bien assez épouvantable comme cela. Les fous dont on leur avait parlé, donc, l'étaient devenus à cause de la vie dans les ténèbres et attaquaient tous ceux qu'ils pouvaient bien croiser. Ils se repaissaient de l'obscurité et de solitude et on leur prêtait la force de déments possédés par le diable lui-même.
Bien sûr, ce genre de récit d'horreur pouvait rendre nombreuses personnes dubitatives en temps normal mais la situation actuelle rendait cela beaucoup plus effrayant. Sans compter que François était non seulement un rien superstitieux mais aussi terriblement pessimiste et défaitiste.
Jetant un regard morne au campement que ses quatre compagnons installaient, adossé contre la roche froide il était décidé à ne pas bouger ne serait ce que le petit doigt pour les aider.
Qu'ils se débrouillent tous seuls après tout, puisqu'ils avaient décidé qu'ils étaient bien trop bons pour se plaindre.
«Ah, si les fous existent bien, pas de doute qu'elle est quelque chose de ce genre là. Anormale.», songea-t-il en détournant les yeux des iris noirs et sévères d'Amélia après avoir accidentellement croisé son regard.
Jetant un coup d'œil à sa montre, il soupira. «Presque cinq mois. Cinq mois !»

Le garçon sanglotait doucement, recroquevillé sur le sol froid, Marine s'assit à côté de lui et caressa son dos lentement, patiemment.
«Ne t'inquiètes pas, ça va aller.», dit elle à son frère, dégageant ses mains de sa tête et essuyant elle-même les larmes sur ses joues avec la manche de son pull. Elle était évidemment loin d'être sûre de ce qu'elle promettait mais Thibault avait besoin d'être rassuré.
«Et moi aussi», songea-t-elle en sentant son propre cœur s'être réchauffé légèrement lorsqu'elle avait prononcé ces paroles pourtant si vides de sens.
Ce n'était pas de toute façon comme si il n'y avait plus d'espoir, ils étaient toujours accompagnés de monsieur Raven qui leur servait de guide jusqu'au prochain village, où ils auraient enfin des informations sur leurs parents.
Ceux-ci étaient partis du bidonville dans lequel leur famille s'était réfugiée, afin d'apporter leur aide après qu'un messager soit passé, deux mois après l'Apocalypse. Pendant plus d'un mois, ils avaient réussi à obtenir des nouvelles d'eux mais cela avait brusquement cessé et alors que le mois d'Avril arrivait, Marine avait décidé qu'il leur fallait tenter de les rejoindre.
Le dénommé Raven, qui allait de village en village, proposait à la fois des services de guide et de garde du corps et s'était justement arrêté pour quelque jours là où ils habitaient.
Avec la chute de la société, l'argent avait perdu sa valeur et tout fonctionnait par l'échange ; les demandeurs de services exposaient leurs maigres possessions et négociaient ensuite l'affaire. Leur guide avait pris une bouteille d'un litre d'eau et un vieux bijou en pierre de jade qui avait appartenu à sa mère.
Marine ne savait pas vraiment si cela valait le prix, les échanges à l'intérieur du village étaient différents de ceux faits avec les étrangers ; il s'agissait surtout d'aider à récolter de la nourriture, construire ou réparer les habitations. Chaque soir, on leur servait ensuite ce qu'on avait récolté et cuisiné avec les moyens du bord et ils mangeait tous ensemble, cherchant un peu de réconfort dans la présence des autres personnes assises en cercle. De temps en temps, ils se racontaient des histoires —la plupart du temps qui concernaient leur vie d'avant— et Marine pouvait faire comme si ils étaient seulement partis faire du camping, tant qu'elle ne levait pas les yeux vers le haut dont elle ne pourrait plus jamais voir d'étoiles mais seulement une cavité rocheuse sombre et sinistre.

Onorio regardait d'un air vaguement ennuyé les cinq cadavres étendus devant lui. Les dernières flammes de la lampe à huile brisée accentuaient les ombres des parois de la grotte, creusant d'avantage le contraste entre les proéminences de la pierre et les creux.
Bientôt, l'obscurité reviendrait mais l'homme de l'ombre ne la craignait plus vraiment, il s'y était habitué depuis bien longtemps. Sa capacité à percevoir son environnement avait évolué et même dans une obscurité apparemment totale il percevait faiblement la roche autour de lui, sous ses pieds ou au dessus de sa tête, comme si les surfaces se détachaient du noir complet.
Cela pouvait être une évolution naturelle des choses, à cause du temps passé sous terre mais pour le jeune homme, il ne pouvait s'agir que d'un don de celui qui l'accompagnait.
Il tourna les yeux vers le tunnel d'où il était arrivé et dont le bout était plongé dans le noir total, effet accentué par la sphère de lumière qui délimitait les contours de l'antre circulaire où ceux qu'il avait tué s'étaient arrêtés sûrement dans l'optique d'une pause.
Onorio regardait toujours les ténèbres sans fin qui pouvaient cacher n'importe quoi. Cependant il savait que la présence qu'il ressentait était celle de l'autre, toujours à ses côtés, même lorsque la lumière était trop aveuglante, il s'abritait dans la moindre ombre présente, dans celle d'Onorio.
Il y avait de la peur, de l'effroi et de l'horreur dans ce qu'éprouvait Onorio pour lui mais aussi une admiration sans borne et une confiance totale : l'autre était le seul être auquel il pouvait se raccrocher, l'autre était tout-puissant.
Un frisson parcourut son corps et Onorio se souvint soudain de ce qu'il s'apprêtait à faire avant de se plonger dans la contemplation de l'obscurité ; il fallait qu'il fouille les sacs de ses victimes pour se réapprovisionner en eau et nourriture. Il se détourna de la fille, préférant s'occuper d'abord des autres. Il n'avait pas aimé son regard, dur et déterminé, c'est pour cela qu'il avait visé les yeux lors de son premier coup. Ce n'était pas la première fois qu'il réagissait ainsi, beaucoup trop avait ce regard, incapables de céder au désespoir. Incapables de croire en lui.
«Pauvres fous.», murmura-t-il en tremblant, un peu à cause du froid, un peu sans savoir pourquoi.
Même avec les yeux crevés, les cavités vides des morts semblaient le hanter.

Amélia relisait le texte qu'ils avaient trouvé quelques heures plus tôt et étudiait en compagnie de Maurice les différents paragraphes de ce qu'ils considéraient un important témoignage de cet âge sombre qui avait commencé depuis seulement quelques mois.
François aimait bien Maurice, ils avaient étés à l'université ensemble plusieurs années auparavant lorsqu'ils étudiaient l'économie. Puis Maurice avait changé de département pour celui d'Histoire et c'est là qu'il avait rencontré Amélia.
Aussi, si François avait été heureux de retrouver Maurice seulement quelques semaines après la catastrophe —l'homme étant la première personne qu'il connaissait bien et revoyait depuis qu'il étaient retenus sous terre— son bonheur avait été vite entaché par la présence d'Amélia.
Celle-ci avait considéré qu'elle se devait d'explorer les décombres de leur monde afin de recueillir des informations sur l'état actuel des choses et d'aider si besoin. Maurice avait suivit et François s'était raccroché à lui.
Il l'avait bien regretté par la suite, songea-t-il alors qu'il mordait dans un biscuit fade pour essayer d'étouffer le goût acre des racines qu'ils mangeaient. À ses côtés se tenaient Charles le silencieux et Sébastien qui chantonnait quelque chose tout bas pour s'occuper tout en se nourrissant. Pendant ce temps, Amélia et Maurice continuaient de débattre sur le morceau de tissu couvert de pattes de mouches.
«On peut dire qu'il fait dans le tragique, considéra la jeune femme, enfin cela montre bien la terreur  ressentie après cette apocalypse. Dommage qu'il fasse autant dans l'exagération.
-Enfin, cela reste un document qui servira peut-être, c'est seulement le quatrième témoignage sous forme écrite que nous trouvons. C'est assez difficile d'établir des sources pour le moment.
-Que veux-tu, les gens ont peur je suppose. Tu as bien vu les réactions lorsque nous avons demandé des informations précises sur ce qui c'est passé le 21 décembre : ils ne veulent plus y penser.»
Replaçant une mèche de ses cheveux noirs derrière son oreille, elle parcourut à nouveau du regard les gribouillis formant des mots et soupira légèrement.
«Je suppose qu'il était aussi superstitieux que ceux dont il parlait. Regarde les termes qu'il emploie pour parler de la science et de l'Humanité : il y a un air de je vous l'avais bien dit, comme si il en venait à la conclusion d'une punition divine.»
Le rapprochement de l'idée de superstition avec Dieu dérangea un peu François ; pas qu'il soit croyant, en fait il était plutôt adepte du «sais-t-on jamais» et craignait que ces commentaires ne fâchent un quelconque être supérieur.
Sais-t-on jamais.
«Ce ne sont pas seulement les humains qui sont affectés par ces catastrophes mais aussi la faune et la flore, la Terre entière. Pas de punition divine là dessous, je pense bien que si cela avait été le cas, plantes et autres animaux non orgueilleux auraient étés épargnés.
-Il n'y avait pas un film comme ça ?»
C'était Sébastien qui avait parlé. Sa manie d'interrompre les gens, son manque de tact et son optimisme agaçaient François. Quand il s'était proposé de les accompagner, il avait dit n'avoir rien à faire d'autre, souriant de toute ses dents. François n'était toujours pas sûr de savoir si il était simplement un imbécile heureux ou totalement insensible à la manière d'Amélia et son rationalisme envahissant.
Quant à Charles, personne ne savait vraiment pourquoi il était venu, les fois où il ouvrait la bouche pour parler étant bien rares. Ses derniers mots remontaient à la veille, lorsqu'ils avaient découvert le texte qui faisait tant parler les deux historiens.
Celui-là se trouvait inscrit sur la chemise déchirée appartenant à un squelette.
«On dirait que des charognards ont fait le travail, avait remarqué Sébastien, si il a vraiment écrit cela en avril le corps n'a pas eu le temps de se décomposer.»
Charles avait alors lentement pointé du doigt les ossements. «Regardez.»
Plusieurs des côtes avaient étés fissurées. Amélia avait froncé les sourcils et essayé de mettre de l'ordre dans les lambeaux de la veste qui était restée accrochée au squelette ; plusieurs des coupures semblaient avoir été faites par une lame.
«Il a été attaqué... Tué ?
-Peut-être.», répondit Charles. Et ce fut tout ; ils enterrèrent le squelette.
Ils se trouvaient maintenant là à dîner en cercle autour d'une lampe à huile et après quelques commentaires encore, Amélia et Maurice décidèrent finalement de s'arrêter de parler de leur découverte et la jeune femme rangea le bout de tissu découpé dans la poche intérieure de sa veste.

«Je ne voulais pas le tuer, murmura Thibault avec des larmes dans la voix, il est arrivé si brusquement et j'ai eu peur et...
-Je sais. Nous savons. C'était un accident.»
Marine, accroupie à côté de son frère tentait encore de le consoler. Elle avait vu la scène de loin : l'homme avait surgit brusquement d'une galerie —peut-être attiré par les lueurs de leurs lampes— et , surpris, horrifié par l'arrivée soudaine de l'homme juste devant lui, Thibault avait donné un coup avec le poignard qu'il possédait. La figure squelettique s'était effondré sur lui qui, perdant tout contrôle, battait des bras et des pieds pour se dégager, tailladant l'homme d'autre coups au passage.
«J'ai cru qu'il était fou et je n'ai pas réfléchi et...»
Les horreurs que certains nomades racontaient sur ce qui se cachait sous terre avaient des raisons de l'effrayer, d'autant plus qu'ils avaient échappé de peu à des brigands qu'ils avaient eu le malheur de croiser deux jours plus tôt.
Tandis que Marine continuait de rassurer son frère, Raven qui observait les alentours depuis quelques minutes se tourna vers eux.
«Nous devrions partir maintenant, vous aurez le temps de pleurer plus tard...
-Il a seulement quinze ans ! Vous croyez que ce n'est pas éprouvant peut-être ?
-... et nous risquons d'être en danger si nous restons là trop longtemps.»
La jeune fille acquiesça légèrement. Sur ce point, il était vrai qu'il n'avait pas tort.
Elle murmura quelques encouragements nouveaux à son petit frère qui se leva et prit doucement ses petits doigts aux ongles rongés dans sa main.
«Devrions nous l'enterrer ?
-Trop de temps perdu.
-Et la chemise sur laquelle il a écrit son journal ?
-Inutile de s'en encombrer, ce n'est pas comme si ce texte allait avoir une quelconque importance.»


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***


Texte 8 : Astrid

La Théorie Süskind


« Avril 2013, 114 jours P.-A.

            Cher journal,

            Que sommes-nous devenus… ? Des survivants, des réfugiés ? Ou peut-être des âmes en peine ?

            Je ne saurais répondre à ces questions. Ce que je peux constater, c’est ce que j’ai sous les yeux, et ce que j’ai sous les yeux, c’est ce que toute chute occasionne : des débris. Nous avons chu. Et nous gisons, épars, partout où ce krach nous a soufflés.


            Comme il avait été prévu par le calendrier maya et certains prophètes, le temps s’est arrêté en cette funeste journée du 21 décembre 2012 que nous nommons Apocalypse. Le chaos s’est déchaîné sur Terre, et nous avons tant perdu que je ne pourrais le décrire. A dire le vrai, ma main en tremble encore. En l’espace de 24 heures, tout s’est écroulé avec une violence inouïe. Fous que nous étions de ne pas croire !

            Il y a encore quatre mois de ça, la fin des temps était un sujet de plaisanterie commun, et ceux qui la prédisaient, des illuminés – fous ! –.

            Puis, en dépit de toutes les prévisions scientifiques, à minuit frappante, avec la précision exacte d’une machine infernale, tous les volcans sont brusquement entrés en éruption. La Terre, dont les entrailles vomissaient le feu, fut secouée de spasmes incontrôlables, entraînant les eaux démontées à suivre sa fureur aveugle. La mort était partout, absolument partout, terrifiante et implacable. Et, quand les éléments eurent achevé leur œuvre de désolation, quand les flammes s’apaisèrent dans leurs cratères égueulés et que les vagues se retirèrent dans leur nouveau lit, ils nous léguèrent un ciel uniformément gris et opaque. Le soleil dut ramener ses rayons contre lui comme des jupes trop encombrantes, et, lentement, la terre mourut, flétrie par une pollution captive dont les miasmes furent répandus par les destructions de la vindicte naturelle.


            Un jour, et tout était fini. Nous ne pouvions qu’assister à notre propre déchéance, muets d’horreur.

            Et aujourd’hui, que reste-t-il de la grande, orgueilleuse Humanité ? Rien. Rien que de minuscules dépôts d’une race décimée, brisée. De notre vanité, de notre odieuse technologie et soi-disant supériorité, ne subsiste qu’une honte craintive.

            Pour survivre, nous avons dû nous abriter sous terre et construire des villages obscurs, dépouillés d’un quelconque espoir de revenir un jour à la surface. Ceux qui y sont restés – Dieu ait leur âme – ont succombé à l’air vicié qui y stagne, pourri comme une charogne, et leurs os gisent au-dessus de nos têtes. Combien de temps encore devrons-nous nous nourrir de vermine et de tubercules rachitiques ?


            Les Hommes, dont la morgue les poussait à croire Dieu dispensable, sinon vide, se sont blottis contre le giron d’une foi superstitieuse. Le mot gloire a été banni de toutes les bouches.

            Et moi, j’écris sur des lambeaux de chemise, à la lumière d’une lampe-torche dont les piles seront bientôt vides ; je m’interroge.

           
Sommes-nous les seuls Hommes à avoir survécu ? D’autres communautés souterraines se sont-elles formées ?


            Combien de temps encore… ? »


            *       *       *

Avril 2013, 118 jours P.-A.

Jarden von Sully était un homme tout ce qu'il y avait de plus répugnant. Ses dents étaient jaunies par le tabac et à intervalles irréguliers dans cette bouche monstrueuse à la mâchoire prognathe, dans cet enfer putride comme l'enfer de soufre que le monde redoute. Ses joues étaient creuses comme l'intérieur d'un bambou et couvertes de furoncles et de pustules. Son nez était aquilin, mais brisé en deux endroits éloignés, un près des narines, qui les faisaient inexorablement pencher vers le bas, et l'autre près du front, à l'intersection du prolongement des arcades sourcilières. Quant à celles-ci, elles étaient exorbitées comme des yeux, et il y poussaient des sourcils gras et noirs, horriblement épais. Ses mirettes étaient injectées de sang, et on décernait difficilement leur couleur originelle : le vert. Ses cheveux, malgré leur teinte blonde, affichaient qu'ils n'avaient plus été lavés depuis des mois, et ils dégageaient une odeur pestilentielle qui ne se distillait pas de la puanteur entière de son corps. Sa taille était médiocre, son poids également : bref, c'était un homme répugnant. Le plus répugnant de tous les hommes. Le plus répugnant des hommes répugnants.

Jarden von Sully ne savait pas pourquoi Dieu et tous les saints de la Terre l'avaient épargné. Certes, malgré l'attitude de dégoût de tierces personnes face à son physique abominable, il aimait la vie et jamais, au grand jamais, il n'aurait tenté quoi que ce soit pour y mettre un terme. Jarden n'avait pas de famille, pas d'amis, et il se gardait bien de pleurer la mort de millions de personnes qu'il ne connaissait même pas. Alors, il ne s'était pas débattu et n'avait pas protesté lorsqu'on l'avait embarqué pour les profondeurs souterraines pour le protéger de l'air vicié qui émanait, à présent, de la morgue qu'était devenue la surface de la planète.

L'air, là en-dessous, n'était pas ce qu'il y avait de plus sain, mais Jarden n'avait pas besoin de plus pour vivre, ou tout du moins, ce qu'il appelait vivre. Mais qu'était la vie à des centaines de mètres sous terre, le dernier refuge de la race humaine, alors que chacun tuerait pour posséder ne fusse qu'un roman ? Qu'était la vie dans cet enfer de haine, de densité, de puanteur de soufre et de sueur ? Jarden s'en fichait, qu'on l'aime ou qu'on le méprise au sein de cette société artificielle n'avait aucun impact sur son quotidien.

Il s'occupait de l'électricité de son village, puisqu'il était homme de métier lorsque la Terre tournait encore, et, avec quelques autres techniciens et électriciens, surveillait le générateur principal. Oui, il y avait de l'électricité là-dessous. Les villages sous-terrains avaient été construits quelques mois avant l'Apocalypse, sur ordre des géographes, et, grâce à des tunnels artificiels, on parvint à amener des générateurs électriques pour alimenter les habitations temporairement, jusqu'à ce que l'air à la surface se purifiât. Cette installation impliquait une architecture complexe que même Jarden se gardait de comprendre. Il se contentait de surveiller, jour après jour, la source de tout lumière dans son village : ce qui permettait aux rescapés de ne pas perdre le peu de raison qu'ils leur restaient.

La vie souterraine n'était pas ce qu'il y avait de plus insupportable comparée à celle de la surface, tout du moins du point de vue de l'électricien. La monotonie de son poste ne le dérangeait pas, il se plaisait à s'occuper d'un générateur d'électricité qui était une des dernières traces d'humanité en ces bas-fonds. Quelque fois, Jarden se demandait s'il y avait de la vie ailleurs que dans son village, s'il y avait d'autres hommes perdus dans le noir, sans logis, sans repères, sans espoir... Il plaignait ces personnes-là qui cherchaient la voie de la vie en société, de la lumière, et qui tâtaient dans l'obscurité, s'écorchant les paumes sur les roches en saillie. Dans son village, ils n'étaient qu'une petite centaine : la plupart des gens sans histoire, sur la tête desquels a chu tous les malheurs de la planète sans qu'ils aient pu réagir.

Cependant, certains habitants se révoltaient, hurlaient que ce n'était pas de la faute des hommes, mais qu'il s'agissait bien de la Terre elle-même et de sa haine envers la race humaine, qu'elle a toutefois engendré, qui était au summum de sa puissance. Jarden ne faisait partie d'aucun de ces groupes de rebelles de la tyrannie de la planète, et il se contentait de faire son petit boulot et organiser sa survie sans se soucier des pensées pugnaces de ses semblables qui passaient plus de temps à se quereller qu'à s'entraider, ce qui était indispensable en ces temps obscurs.

Or, la monotonie de la survie de Jarden von Sully s'avéra disparaître le jour – ou si on pouvait le nommer ainsi alors que la seule source de lumière à des centaines de mètres en-dessous de la surface terrestre était totalement artificielle – où il lui tomba entre les mains un bien curieux individu.

Il s'agissait vraisemblablement de la fin de la journée, car Jarden était épuisé : le générateur avait fait des siennes en pétaradant comme un vieux moteur, et le pauvre électricien avait dû courir de tous côtés pour découvrir la cause de ce bruit tonitruant. Ils durent se mettre à plusieurs pour jouer avec les manettes et vérifier les installations ; ce ne fut qu'après trois bonnes heures de combat que le hurlement de douleur s'estompa pour laisser place à la respiration habituelle, qui était bien plus rassurante. Suite à ces heures de dur labeur, le machiniste en chef décida que les employés avaient besoin de repos, car lui-même qui n'avait pas bougé de son rocking-chair se sentait las et fatigué.
Jarden, sans le savoir, quitta donc son poste bien avant le coucher du soleil qu'il ne pouvait plus, malheureusement, contempler dans toute sa splendeur. La notion du temps n'existait plus au village, et l'électricien s'y était rapidement habitué.

Il s'engagea dans une petite rue faiblement éclairée. Seuls deux lampadaires clignotaient suite aux problèmes du générateur, le sol était boueux et glissant.
La cabane de Jarden se trouvait deux ruelles plus loin, près d'une nappe phréatique. Alors qu'il traversait le lieu presque abandonné, un bruissement à sa gauche, dans la pénombre, alerta ses sens. Il s'arrêta, et, comme la bête qu'il était devenu, il dilata ses narines et fixa au loin, là où les vulgaires lampadaires n'éclairaient plus, dans le noir le plus profond et le plus impénétrable, ce qui allait en surgir.

L'électricien repéra un bruit sourd, comme une chute sur le roc, et continua à tenir ses sens auditif et olfactif aux aguets. Une puanteur terrifiante s'éleva à sa gauche, celle de quelqu'un qui ne s'était plus lavé depuis des années. Elle frappa les narines de Jarden comme un coup de poing incontrôlé ; sitôt, il pinça son nez et avança en silence vers cette odeur immonde qu'il ne sentait plus. Au fur et à mesure qu'il se rapprochait de sa source, des gémissements et des sanglots lui parvenaient en affreuses ondes pour ses pauvres tympans usés par le souffle insupportable du générateur.

« Qui est là ? » appela-t-il, sans recevoir de réponse à part un long cri plaintif.

Jarden tâta sa poche droite et en extirpa une lampe-torche. Il savait au fond de lui que ce qu'il y avait dans la pénombre n'était pas dangereux, simplement terrorisé et perdu. Il actionna le bouton et un faisceau lumineux traversa la couche sombre de l'obscurité environnante, révélant, à quelques mètres, une masse grouillante et sanglotante en haillons, recroquevillée sur le sol humide.

Jarden resta pétrifié un instant, en croyant à une bête tout droit sortie d'un film d'horreur. La main tenant la lampe-torche trembla légèrement, troublant le faisceau, mais la chose ne daignait pas bouger, pas même lever les yeux vers la lumière ; pire, elle ne voulait pas la voir. Elle dissimulait sa tête entre ses mains, et pivotait un peu plus vers la pénombre, comme un vampire recherchant l'obscurité, par peur de se décomposer au soleil. Jarden reprit ses esprits, et cessa ses tremblements, bien qu'il avait encore de l'appréhension vis-à-vis de cette masse grouillante, gémissant comme un torturé. Il appela de nouveau, d'une voix incertaine :

« Je peux vous aider ? Vous êtes blessé ? »

Rien ne lui revint. Il soupira discrètement. L'électricien abandonna toute tentative civilisée de communication et s'approcha de la chose d'un pas méfiant, tenant toujours le faisceau lumineux braquée sur elle, les sens en alerte. Il trébucha sur une pierre en saillie, mais se rattrapa à la parois rocheuse à sa gauche, où il s'écorcha la paume de la main ; il murmura des injures tandis qu'il essuyait le sang sur son vieux pantalon, sans pour autant cesser la modique effusion. Jarden respira un bon coup, et, en levant les yeux, vit avec effroi qu'entre-temps, le visage de la chose s'était tourné vers lui, et qu'elle l'observait avec les yeux mis-clos. L'horreur de la vérité frappa le pauvre électricien de plein fouet.

Il s'agissait d'un être humain. Un homme de race blanche.

Son visage était chevalin, ses cheveux noirs en bataille. Une barbe hirsute s'appropriait tout son menton en galoche qu'on ne percevait plus sous la masse de poils. Ses joues étaient encore plus creuses que celles de Jarden et criblées de taches de boue mêlées à du sang caillé, également présentes sur son front où s'imposait une blessure peu profonde. Des cernes pendait sous ses yeux bleu intense rougis par les larmes, et une ouverture sanglante démarrait près de son œil droit pour se terminer en bas de la pommette. Il tenait un carnet écorné dans sa main droite.

Cette personne était effrayée par l'apparition de Jarden, mais sûrement plus par sa laideur repoussante, et le pauvre homme en avait conscience. Il s'accroupit face à l'homme tremblotant et posa sa main sur son épaule, juste pour avoir l'air réconfortant et bienveillant.

« D'où venez-vous ? » demanda Jarden dans un souffle. « Qu'est-ce qu'il vous est arrivé ? »

Le pauvre ne répondit pas. Il se contenta de renifler.

L'électricien coinça sa lampe-torche dans sa ceinture et attrapa le rescapé sous les aisselles pour l'aider à se relever tout en douceur, ce qui eut pour effet de lui soutirer un gémissement de douleur qu'il tenta, en vain, de dissimuler en serrant les dents. Quand il fut debout, il retira son pied gauche du sol, et Jarden devina qu'il avait une vilaine entorse.

« Ça va aller, ça va aller. » le rassura-t-il. « Je vais vous ramener chez moi et vous soigner, ne vous inquiétez pas. »

L'homme se contenta d'acquiescer, et ses yeux étaient à présent totalement ouverts, signe qu'il s'était réhabitué à la lumière. Jarden le soutint par les épaules et le laissa s'appuyer contre lui tout en l'aidant à mettre un pied nu devant l'autre, alors qu'ils regagnaient les lumières artificielles des lampadaires et des maisons les plus proches.

            *       *       *

« Avril 2013, 119 jours P.-A.

               Cher journal,


               J'avais tort, nous ne sommes pas dans l'obscurité. Tout du moins, pas tous.

            Je suis tombé sur un village alimenté en électricité par un générateur installé avant l'Apocalypse.

               J'ai été recueilli par un homme repoussant, mais qui semble empli de bonne volonté et de bienveillance, et je m'habitue de nouveau à la présence de la lumière que mes yeux avaient oubliée et tant réclamée

            C'est la première fois en 119 jours que j'écris sur un bureau, avec une lampe de chevet et une couverture sur les épaules.

   
            Mais une question demeure : y a-t-il d'autres villages ainsi conçus ? Si oui, où ?

               Je ne sais rien de l'origine de ce lieu, et je compte bien cribler de questions mon sauveur qui, je le pense, sera ouvert à ce genre de demande. Je suis à présent sauvé, et je compte bien ne pas déserter pour le moment.


               Même si je sais qu'il faut que j'indique le chemin à ceux qui se sont égarés dans l'obscurité.


               Il y a quelque chose à la surface, je le sais. Quelque chose d'impitoyable et de silencieux, prêt à détruire toute forme de vie.


               Le fluidum letale. »


            *       *       *

Avril 2013, 125 jours P.-A.

Lorsque le mystérieux homme que Jarden avait trouvé aux portes du village daigna enfin lui parler, il se mit à raconter les choses horribles qui lui étaient arrivées dans les galeries et les tunnels souterrains, et les recherches qu'il y menait.

Cet homme s'appelait Luther, il avait 24 ans et il vivait à Los Angeles quand les catastrophes s'étaient déclarées. Il était étudiant en chimie analytique, et habitait dans un kot avec des amis de l'université. Lorsque le ciel lui était tombé sur la tête, il fut le premier à s'engouffrer, avec ses camarades, ses valises contenant ses éprouvettes et tout le matériel du petit chimiste, dans les souterrains artificiels, mais s'était rapidement égaré dans les galeries tortueuses et les avait perdus de vue après des kilomètres de détour. Seul dans le noir avec sa lampe-torche, il avait survécu en mangeant des lézards et en léchant les pierres humides pour se désaltérer. 118 jours dans une totale solitude, banni des siens et de la surface terrestre. Il lui fallut une semaine pour recommencer à vivre en société dans ce village coupé du monde, et à apprendre à reparler à un être humain vivant. Pendant 114 jours, il avait analysé l'air vicié de la surface après en avoir prélevé avant de s'engouffrer sous terre, et aujourd'hui, il avait enfin une réponse fructueuse.

« Je sais pourquoi l'air est irrespirable, à la surface. » dit Luther alors qu'il était allongé sur le lit de Jarden, tandis que celui-ci inspectait des graphiques, à son bureau.

Ce dernier détourna le regard de ses feuilles et pivota vers lui, ses lunettes de lecture sur le bout de son nez aquilin.

« Eh bien, pourquoi ? demanda-t-il en croisant les bras sur sa poitrine.
– Il s'agit d'un gaz s'attaquant à l'organisme, répondit Luther en contemplant le plafond taché d'humidité, au départ, c'était totalement fictif. Tenez, regardez. »

L'homme lui lança un bouquin, que Jarden attrapa avec agilité. Sur la couverture, une femme nue, apparemment morte, gisait au milieu de draps fins et de teinte monotone. Au-dessus, le titre : Le Parfum, histoire d'un meurtrier, de Patrick Süskind.

« Vous aimez les classiques. » commenta Jarden en feuilletant le roman avec délectation. « Dans ce livre, chaque page à une odeur, c'est incroyable. »

Luther esquissa un sourire, et acquiesça. Il tourna son regard vers la lampe de chevet qui éclairait la pièce, et poussa un profond soupir de lassitude.

« Lisez à voix haute, page 156, lignes 16 à 21. » ordonna-t-il d'un ton qu'il voulut moins élevé.

Jarden remonta ses lunettes sur son nez en bec d'aigle, et tourna les pages jusqu'à trouver la référence de son protégé.

« Sa thèse était que la vie ne saurait se développer qu'à une certaine distance de la terre, celle-ci exhalant constamment un gaz délétère, qu'il appelait fluidum letale et qui, selon lui, paralysait les énergies vitales et, tôt ou tard, en venait entièrement à bout. » lut l'électricien, sans comprendre vraiment pourquoi Luther l'assignait à cette tâche.

Après avoir terminé la phrase, il leva les yeux sur  l'homme allongé sur les couvertures.

« Qu'est-ce que vous insinuez, Luther ?
– Que ce gaz a été secrété après toutes les horreurs que nous avons fait subir à notre planète. » répondit-il avec un air expert. « Comme Victor Hugo avec le sous-marin et Hergé avec la fusée, Patrick Süskind était un visionnaire, avec ce gaz qui n'avait jamais été détecté jusqu'à présent, enfin, après les catastrophes. L'air à la surface a été pourri par ce fluidum letale qui est apparu de façon anodine et quasi imperceptible, puis s'est amplifié en hauteur et en puissance : pour finir, il a totalement remplacé notre gaz vital, faisant flétrir n'importe quel organisme. »

Jarden ne répondit rien. Il se contenta de méditer la thèse de Luther tout en feuilletant Le Parfum, suivant une phrase toutes les dix pages sur l'incroyable épopée de Jean-Baptiste Grenouille dans le monde évanescent des odeurs.

« Et quand ce gaz va-t-il se dissiper ? » demanda-t-il, avec appréhension de la réponse.

Luther se tourna vers lui en s'appuyant sur un coude et le transperça de ses yeux bleus jusqu'à la rétine.

« Si la Théorie Süskind est exacte, ce que je redoute malheureusement, nous ne reverrons jamais la lumière du jour. » soupira le jeune homme en se laissant retomber sur le lit.

Le visage de Jarden se décomposa.

            *       *       *

« Mai 2013, 140 jours P.-A.

               Cher journal,


               J'ai trouvé Jarden pendu avec sa ceinture aujourd'hui matin.

               Je culpabilise énormément, car je sais que jamais je n'aurais dû lui révéler la Théorie Süskind. Mais pourtant, il fallait que le dise à quelqu'un, car je suis certain de ce que j'avance. Qui sera assez fort pour entendre l'effroyable vérité ?
 
   
               Qui ? »



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« Modifié: lundi 29 août 2011, 14:13:56 par un modérateur »

Hors ligne Prince du Crépuscule

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« Réponse #10 le: jeudi 13 janvier 2011, 17:34:07 »
Troisième thème:

Fin de The Wind Waker. Link et Tetra sont saufs, mais Hyrule a été engloutie à jamais sous les flots. Pourtant, l’aventure ne s’arrête pas là : en effet, nos deux héros partent à la découverte de nouveaux horizons sous l’injonction du feu Roi d’Hyrule. Commence alors pour les finalistes une réécriture de l’histoire zeldesque telle que nous la connaissons, avec pour seul acquis un thème et un titre imposé.





Texte 1 : Sakuranbo

Escarmouches et facéties


Conformément au vœu de son roi, Hyrule a été engloutie sous les flots pour les siècles des siècles. Son glorieux passé a été ainsi sacrifié afin que le Seigneur du Malin, pétrifié dans sa vilénie, ne puisse plus jamais refaire surface. Le destin du prestigieux royaume avait été scellé dans une volonté de non-retour. Cependant, tout espoir n’était pas perdu.
En effet, les jeunes et courageux héros qui avaient sauvé leur monde de la destruction, Link et Zelda, furent préservés du déchaînement des eaux. Bientôt, ils furent repêchés par l’équipage de la princesse et confiés aux bons soins des habitants de l’Île de l’Aurore.
Leur histoire ne devait pas s’arrêter là, car bien qu’ils eussent mérité un long repos, l’appel du roi Nohansen résonnait encore dans leurs oreilles : l’avenir d’Hyrule reposait entre leurs mains. C’est donc avec une foi renouvelée que Link et Zelda embarquèrent sur le vaisseau pirate afin de rebâtir l’ancien royaume dans des terres encore inviolées… et inconnues, bien au-delà de la Grande Mer.
Mais jusqu’où devraient-ils naviguer pour cela…?


   Cela faisait bientôt cinq ans que nos amis Link et Tetra (nous ne l'appellerons pas Zelda, car elle n'aimait pas du tout cela) avaient mis pied à terre sur l'Île de l'Aurore. Cinq longues années durant lesquelles ils avaient grandi ensemble et partagé moultes péripéties sur terre aussi bien qu'en mer, car bien que la paix régna aujourd'hui sur les flots calmes et paisibles de la Grande Mer, la jeune princesse ne pouvait renier sa nature de marin. Ils s'étaient rendu bien au-delà de la forteresse maudite au nord, mais aussi bien plus au sud de l'île de l'Aurore, combattu quelques gobelins survivants  au règne de Ganondorf, rencontré quelques vieux marins à la langue bien pendue, mais rien qui ne puisse donner satisfaction à la demande du roi Nohansen formulée cinq années plus tôt. Bien sûr toutes ces péripéties doivent être intéressantes à écouter, et peut être un jour prendrais-je le temps de vous les conter toutes, mais l'aventure que je vais vous narrer à présent a bien plus d'importance que toutes celles rassemblées lors de ces dernières années. Ceci car elle marqua le début d'un nouvel avènement…
   Voici un mois que l'équipage du bateau pirate avait à nouveau embarqué. Un mois qu'ils avaient mis cap vers l'est, en direction du soleil levant, par un beau matin de printemps. Il y avait à présent plus de trois semaines qu'ils avaient dépassé l'Archipel de la Cassiopée, dernière île connue de la Grande Mer, naviguant sur une onde paisible, mais tristement désertique. L'équipage savait qu'une semaine supplémentaire sans voir terre signifierait un retour en arrière obligatoire, car les vivres viendraient forcement à manquer.
  - Crois-tu qu'à force de naviguer nous atteindrons le bout du monde Link? demanda Tetra rêveuse alors qu'elle était assise nonchalamment sur le bastingage du navire.
   Le jeune héros soupira, le regard dans le vide, mais fut coupé par Mako avant de pouvoir répondre.
 - D'après mes calculs, le monde est rond. Il est donc improbable que nous atteignons un jour le "bout du monde". Dans le meilleur cas de figure, nous rejoindrons tout simplement la Grande Mer par l'ouest, dit le petit homme en remontant ses lunettes écaillées sur son nez porcin.
   La princesse éclata d'un grand rire face à cette idée saugrenue.
 - Quelle idée stupide! Postillonna Nico qui était en train d'astiquer le pont. Si le monde était rond, cela voudrait dire que les habitants à l'opposé de la Grande Mer vivraient la tête en bas! Il faut être fou pour penser ça… commenta-t-il en remontant sur sa tête son turban bleu qui lui cachait presque les yeux.
 - Terre en vue! Hurla Zuco en vigie alors que Mako piqué au vif s'apprêtait à rétorquer.
   Tetra se tourna vers l'horizon, et Link plissa les yeux en portant sa main gauche en visière. Bien sûr d'ici, il ne voyait rien encore de la terre tant attendue.   
 - Je monte en vigie, lança Tetra ragaillardie en bondissant sur ses pieds.
   Link se hissa sur le bastingage en s'accrochant à la balancine, et sortit sa longue vue. Très loin devant eux, une montagne émergeait de la mer.
   Il fallut encore deux jours pour approcher au plus près de l'île montagneuse. Et lorsqu’ils mouillèrent enfin l’ancre, le soleil était déjà dans leur dos, c'est à dire tout à fait à l'ouest du monde tel qu’ils le voyaient à cet instant.
 - Capitaine, nous devrions débarquer demain, la journée est déjà avancée, fit remarquer le fidèle Gonzo.
 - J'en ai assez de ce rafiot, mettez une chaloupe à la mer, j'ai besoin de me dégourdir les jambes, répondit la princesse.
 - L'endroit n'a pas l'air d'être habité, dit Link en rangeant sa longue vue. A priori, on ne risque rien à jeter un œil ce soir.
   On mit aussitôt une chaloupe à flot, car on ne discutait pas les ordres de Tetra. L'équipage au grand complet se rendit ainsi à terre où chacun put boire tout son saoul dans la rivière non loin (car il faut que vous sachiez que lors d'un voyage aussi long en mer, afin d'économiser les réserves d'eau douce, les marins sont rationnés). Chacun partit ensuite à ses occupations. Tetra renvoya Nudge et Zuco à bord afin de garder le bateau, tandis qu'elle et Link partiraient observer les environs. Mako armé d'un crayon et de son fidèle carnet de bord partit prendre quelques notes sur la faune et la flore présente sur l'île alors que Senza, Nico et Gonzo se chargèrent du travail à faire. Il fallait effectuer de petites réparations sur la grand-voile, laver le linge de l’équipage, réparer et remplir les barils d’eau potable, et remettre en état le navire fatigué par cette longue traversée. Un travail long et fastidieux dont ne tarda pas à se plaindre Nico.
 - On ne pourrait pas se reposer un peu? Râla-t-il en frottant le linge dans la rivière où ils s'étaient tous abreuvés. Et comme par un heureux hasard, c'est encore moi qui  m'occupe du linge sale. Nico fais-ci, Nico fais ça... S’en est assez d'être le sous fifre... Le gamin est arrivé après moi, c'est lui qui devrait faire tout ça. Mais c'est le chouchou de Tetra, alors bien entendu...
   Il n'acheva pas sa phrase, car un tremblement dans les buissons derrière lui l'avait fait sursauter.
 - Pas habité, pas habité, qu'est-ce qu'il en sait d'abord? Siffla-t-il entre ses dents.

   Lorsque le soleil descendit plus encore à l'ouest et que le ciel prit une magnifique couleur cramoisie qui se refléta sur la mer, l'équipage se retrouva au complet sur la plage pour se délecter d'un bon repas autour d'un joyeux feu de camp avant de retourner à bord pour la nuit.    Il restait encore de nombreux travaux à effectuer sur le navire, et les aventuriers devraient trouver de quoi se nourrir pour les jours à venir avant de reprendre la mer. Tetra fit noter la position exacte de l'île à Mako sur son journal de bord. Vraisemblablement inhabitée, et de toute façon trop petite et inhospitalière pour être habitable par les hyliens, il n'était pas négligeable d'y faire un arrêt pour se procurer des vivres lors d'un long voyage fit-elle remarquer.
 - Comment l'appelle-t-on? Questionna Mako en griffonnant les coordonnées de l'endroit.
 - Je ne sais pas. On verra bien plus tard, répondit le capitaine en baillant.

 - Link ! Link ! Réveille-toi !
 - Qu’y a-t-il ? Questionna le jeune garçon en ouvrant difficilement les yeux.
 - Nico a disparu, lui répondit Tetra. Sa couche est vide, il n’est nulle part à bord et aucune chaloupe ne manque. On part à sa recherche.
   Il fallut peu de temps à Link pour rejoindre l’équipage déjà sur le pied de guerre alors que le soleil se levait à peine. On laissa Nudge et Zuco en charge de surveiller le navire, tandis que le reste de l’équipage partit à la recherche du disparu.
 - Il y a des traces dans le sable, fit remarquer Gonzo peu après avoir accosté.
 - Elles sont minuscules, observa Mako en remontant ses lunettes. On croirait des traces de pattes.
 - Il n’y a rien d’autres aux alentours, informa Link en revenant vers le groupe alors qu’il s’était éloigné.
 - On ne sait pas à qui on a affaire, fit remarquer Tetra. Suivons ces traces, c’est la seule piste que nous ayons.
   Les quatre compagnons s’enfoncèrent à la suite du capitaine dans la profonde forêt qui bordait la plage et montait en pente raide. Les arbres étaient si hauts et la végétation si dense qu’ils se trouvèrent vite dans l’humidité et la pénombre, ce qui n’était guère agréable.
 - Arrêtez-vous. Dit soudainement Link.
 - Tu as vu quelque chose ? Chuchota Tetra.
 - Nous sommes suivis. On nous observe depuis tout à l’heure.
Il n’eût le temps de mettre tout le monde en garde, car soudainement, l’ennemi apparu au grand jour.  Bondissant des fourrés alentours, des petites créatures leur arrivant à peine à la taille et munies d’épées les encerclèrent rapidement. Bien que Link fût fin bretteur, la vivacité de l’ennemi le prit de court et il lâcha son arme alors que ses compagnons n’avaient pas même dégainé.
 - Qu’est-ce que c’est que ça ? Bredouilla Tetra en détaillant le visage de ses adversaires.
   Armées jusqu’aux dents (qui leur étaient bien longues d’ailleurs), un bataillon de souris de taille extraordinaire (tout du moins pour une souris de chez nous) leur faisait face. Plus étonnant encore, celle qui était coiffée d’un chapeau à plume prit la parole :
 - Etrangers, vous êtes ici sur notre territoire, et vous êtes à présent nos prisonniers. Suivez nous et il ne vous sera fait aucun mal.

   Escortés par les rongeurs, nos quatre amis marchaient en file indienne en suivant la souris chapotée. Après quelques minutes de marche rapide (les souris étaient agiles, et bien que leurs pattes soient petites, elles bondissaient avec dextérité sur le terrain accidenté), la petite troupe débarqua dans ce qui semblait être un village de fortune aux cabanes de bois.
- Faire toute cette traversée pour se retrouver dans un village de souris… ragea le capitaine, les mains liées dans le dos, en observant les alentours.
   Les habitants du village observaient avec attention les prisonniers défiler devant eux en se lissant les moustaches ou en donnant des coups de coude à leur voisin. On avait accroché ici et là des guirlandes de fleurs et des ribambelles de fruits de toute sorte.
 - On dirait qu’ils fêtent quelque chose, fit remarquer Mako.
 - L’arrivée de leur petit déjeuner… murmura Gonzo qui tremblait comme un couard.
 - Imbécile, tu crois vraiment que ces bestioles sont capables de dévorer un gros benêt dans ton genre ? rétorqua Tetra.
 - J’ai toujours eu horreur des souris capitaine…
 - Inclinez-vous devant notre Roi, ordonna la souris au chapeau sans prendre en considération les chamailleries de ses prisonniers.
   Les quatre compagnons levèrent les yeux vers là où se portaient tous les regards. A peine plus grand que les souris parlantes, un homme aux dents exagérément longues fit son apparition. Vêtu d’une cape rapiécée trop grande pour lui, et coiffé d’une couronne cabossée reposant sur un turban bleu, le roi s’assit sur une souche à l’allure grotesque faisant office de trône.
 - Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ?! Pesta Tetra.
   Nico (puisque c’était bien lui) leva la main droite à la manière d’un orateur réclamant l’attention d’une assemblée, et pour un roi, il le fit avec beaucoup de gaucherie.
 - Le roi Nico est magnanime, dit-il solennellement. Il vous pardonne.
 - Nous pardonne de quoi ? Rétorqua Link en haussant un sourcil sceptique.
 - Pour toutes les tâches et corvées que vous lui avez imposées.
 - Le voilà qu’il parle à la troisième personne maintenant… soupira Mako en plissant le nez pour remonter ses lunettes, car ses mains étaient toujours attachées.
 - Pourrait-on avoir l’honneur de savoir pourquoi ces souris t’ont élu roi en puissance ? Questionna Tetra avec un air agacé.
 - Madame, répondit la souris chapotée en s’inclinant bien bas. La souveraineté de l’îlot-souris revient à celui qui possède les plus longues incisives, souris ou non.
   Malgré la gravité de la situation, Tetra ne put s’empêcher de s’esclaffer en compagnie de Gonzo et Mako. Link quant à lui, dû se mordre la langue pour s’empêcher de faire de même.
 - Bande d’esclavagistes ! Un peu de respect pour votre roi ! S’insurgea Nico en se remettant debout sur ses courtes jambes, sa longue cape traînant au sol.
 - Cependant, continua la souris sans prendre en considération l’hilarité générale de nos quatre amis, pour gouverner sur l’îlot-souris, le roi doit s’acquitter d’une quête.
   Le silence revint soudainement.
 - Une quête? Répéta Nico. Quel genre de quête un roi doit-il accomplir?
 - Sa majesté devra se rendre cette nuit à l'endroit le plus en hauteur de l'îlot-souris. Tout en haut de cette montagne, réside une sorcière. Elle loge dans une maison particulière, recouverte d'un rosier blanc. Sa majesté, s'il veut continuer à prétendre au titre de roi, devra se rendre à la demeure de la sorcière, et cueillir une fleur de ce rosier blanc et la porter sur sa couronne lors de son retour avant le lever du soleil.
 - Jusque-là, ça a l'air facile, fit remarquer Tetra.
 - Attention cependant messire. La sorcière n'accepte point de se faire dérober. Tâchez de ne point la réveiller durant votre mission, ou vous risquez de ne jamais revenir.
 - Et je dois y aller seul? Demanda Nico en jetant un regard furtif vers les quatre prisonniers, dont Tetra qui lui lança un regard noir.
 - Le roi doit s'acquitter de sa tâche seul. S'il échoue, ses amis seront donnés en offrande à la sorcière pour apaiser sa colère.
 - Nous voilà bien, commenta le capitaine en levant les yeux au ciel.
   
   On attacha les prisonniers au pied d'un grand chêne, puis lorsque la lune fut haute dans le ciel, on envoya le roi en mission, sans fioriture ni excès de galanterie. Nico, l'air penaud, s'enfonça seul dans la forêt tandis que les souris regagnaient leurs demeures. Lorsque le silence fut total, Tetra ôta ses liens en un tour de main, puis détacha ses compagnons.
 - Ne perdons pas de temps, murmura le capitaine. Il faut rattraper ce sombre crétin avant qu'il ne fasse une bêtise plus grosse que lui.
 - Ou plus longue que ses dents, pouffa Gonzo.
  La petite troupe se mit alors en route. Ils ne tardèrent pas à trouver Nico qui, tremblant de tout son être s'était réfugié derrière une souche à la sortie du village.
 - Hé bien majesté, on a peur du noir? lança Gonzo en attrapant Nico par le col pour le remettre sur ses jambes.
 - Les amis, j'étais sûr que vous viendrez à mon aide! Dis, Gonzo, si tu pouvais me reposer à terre à présent...
 - Rectification, coupa Mako en remontant ses lunettes. Nous n'avons pas la moindre envie de terminer coupés en rondelle par une sorcière à cause de ton incompétence.
 - Ce cher Mako, il a toujours le mot qu'il faut au bon moment, commenta Tetra en croisant les bras.
 - Et si on filait à présent? proposa Gonzo en reposant Nico sur le sol.
 - Non, trancha Link. Si nous faisons ainsi, alors nous devrons faire demi-tour et rentrer à l'île de l'Aurore.
 - Link a raison, fit remarquer Tetra. Si nous voulons continuer notre route, alors nous devons être en bon terme avec ce peuple, aussi primitif et ridicule soit-il. Nous avons besoin de vivres pour continuer, et donc nous avons besoin d'eux. Faisons ce qu'ils demandent, ensuite nous discuterons.
   Comme bien sûr personne ne contestait les ordres du capitaine, on se remit en route. Il fallut deux heures pour monter au sommet de la montagne et trouver la maison de la sorcière. C'était une charmante bicoque recouverte d'un splendide rosier blanc dont les fleurs embaumaient la nuit et rayonnaient sous l'éclat de la lune. Elle était entourée d’un charmant petit jardinet délimité par un muret en pierre, regorgeant de fleurs et d’arbres fruitiers dont les fruits murs et appétissants à souhait vous aurez chatouillé les papilles tout comme à nos cinq amis (étant donné surtout que quatre d’entre eux n’avaient rien avalé de la journée).
 - Une sorcière, ça n'habite pas dans un endroit pareil, fit noter Gonzo dont l’estomac gronda bruyamment.
 - Méfions-nous de l'eau qui dort, répondit Tetra. Allez Nico, va cueillir une de ces maudites fleurs qu'on en finisse.
 - Pourquoi moi encore? C'est toujours moi qui m'acquitte des tâches ingrates au cas où vous ne l'auriez pas remarqué.
 - Au cas où tu ne l'aurais pas remarqué, c'est ta mission Nico, rétorqua Link.
   Vaincu, le petit homme soupira et s'avança vers la demeure de pierre dont la cheminée fumait paisiblement. Il avançait à petits pas en se tortillant les doigts, jetant des regards ici et là, comme s’il s’attendait à ce que la sorcière surgisse d’un pot de fleur.
 - Dépêche-toi un peu bougre d’âne ! On n’a pas toute la nuit, pesta Tetra à mi-voix.
   Nico tourna la tête vers ses compagnons qui attendaient, dissimulés derrière le petit muret du jardin. Puis, maladroitement, il trébucha sur sa longue cape cramoisie rongé aux mites. De justesse, il se rattrapa à la branche d’un pommier dont les fruits lourds faisaient ployer sa ramure. Rattrapage de justesse qui n’empêcha pas la couronne cabossée de tomber de sa tête, toquant son nez au passage. « Aïe ! » fit le pirate, « ding ! » fit la couronne en s’échouant sur un arrosoir en fer blanc.
 - Quel cornichon… soupira Tetra en se cachant les yeux tandis que Link esquissait un sourire en coin.
   Malheureusement pour le pauvre Nico, la situation ne fut bientôt plus drôle du tout. Tandis qu’il se frottait encore le nez, une fenêtre de la bicoque s’illumina et une silhouette se dessina derrière le carreau.
 - Reviens imbécile ! Lui lança Mako.
   Le petit homme ramassa sa couronne en vitesse, puis la calant sous son bras, il prit soins cette fois ci de relever sa longue cape avant de décamper. Mais comme un malheur n’arrive jamais seul (et comme, il faut bien l’avouer, notre ami Nico n’était pas des plus habiles en ce monde), il se prit les pieds dans un pot de fleur et s’étala sur le sol alors que la porte s’ouvrait, laissant apercevoir une vielle femme tenant une lanterne à la main.
 - Ne me mangez pas ! Hurla le pirate étalé sur le sol.
 - Ne soyez pas stupide pauvre homme. Relevez-vous donc.
   Nico, tremblotant, obéit aux ordres de la sorcière, ou plutôt de la vieille dame, car vous avez certainement compris qu’elle n’en était pas une.
 - Ce sont ces maudites souris qui vous envoient n’est-ce pas ? questionna l’ancienne en boitillant jusqu’à notre ami. Que vous ont-elles fait miroiter cette fois ? De l’or ? Un trésor quelconque ? Ha je vois, soupira-t-elle en découvrant la couronne et le curieux accoutrement du pirate.
 - Vous voulez dire, qu’elles se sont ri de nous ? Demanda Tetra en sortant de la pénombre.
   La vieille femme jeta un coup d’œil vers les nouveaux venus.
 - Bien sûr ! Chaque marin qui passe sur cette île, aussi rare soit-il, est un prétexte pour un nouveau jeu. Elles leur font miroiter un trésor quelconque en me faisant passer pour une sorcière ou un démon. J’espère pour vous que vous ne comptiez pas repartir riches, ricana la vieille femme.
 - Non. Nous souhaitions simplement repartir en mer, et naviguer jusqu’au bout du monde s’il le faut. Nous cherchons une terre d’asile, répondit Tetra.
 - Savez-vous mon enfant, que le monde est rond ? Dit la vieille femme avec un air mystérieux.
 - Quoi ? objecta le capitaine.
 - Ha ! Je vous l’avais bien dit ! S’enflamma aussitôt Mako.
 - Mais si le monde est rond, alors les gens de l’autre côté marchent la tête en bas ? questionna Nico.
 - Très bien, alors admettons que le monde soit rond, coupa Tetra. Mais pouvez-vous nous dire s’il existe une île, ou plutôt un territoire assez vaste prêt à recueillir une grande population si nous continuons vers l’est ?
 - Je pense que si vous continuez vers l’est, vous trouverez ce que vous cherchez.
   Le cœur de Link et Tetra fit un bond dans leur poitrine. Leurs regards se croisèrent. Nul besoin de parler pour dire ce qu’ils ressentaient à présent : un immense espoir, car peut-être toucheraient-ils bientôt à leur but.
 - Alors ne perdons pas de temps, l’aventure nous appelle ! Lança Tetra ragaillardie.
 - Tenez mon petit, n’oubliez pas ceci, dit la vieille femme en tendant une rose blanche à Nico. Et la prochaine fois, tâchez de ne pas écraser mes plates-bandes…

   Nos cinq amis redescendirent la montagne de bon train après avoir fait leurs adieux à la vieille dame. En chemin, ragaillardis, ils coiffèrent tour à tour la couronne de Nico en faisant mille et une pitreries qui les fit bien rire. Lorsqu’enfin ils atteignirent le petit village aux souris, ils furent accueillis par de nombreux éclats de rire et acclamations. Ensemble avec les insulaires, ils festoyèrent toute la journée suivante et une grande partie de la nuit, riant de cette aventure, et ne manquant pas au passage de taquiner Nico qui se prit au jeu de la dérision.
   Il fallut encore deux jours à nos pirates pour rassembler les vivres nécessaires au voyage qui les attendait. Lorsqu’enfin ce fût le moment du départ, des larmes et des embrassades furent échangées en guise d’au revoir. On promit de se revoir, puis on embarqua à bord du vaisseau en faisant signe aux habitants de l’île qui agitaient leurs petites pattes depuis la plage. Les pirates levèrent l’ancre et le bateau s’en retourna vers la mer, en direction du soleil levant, vers de nouvelles aventures…

 - Link ! Link ! Réveille-toi ! Claironna Tetra dans les oreilles du jeune homme en le secouant par les épaules.
 - Qu’est-ce qu’il y a ? Ne me dis pas que quelqu’un a disparu… Bailla le héros en se frottant les yeux.
 - Non, c’est une très bonne nouvelle, viens vite !
La princesse se rua hors de la cabine de son ami. Link, attisé par la curiosité bondit rapidement dans ses vêtements et sortit à son tour, éblouit par le soleil levant.
 - Terre en vue ! Lui lança Zuco depuis la vigie.
Un large sourire s’étalant sur son visage, le jeune homme se hissa jusqu’au poste de vigie ou Zuco, Mako Nico, Nudge, Senza et Gonzo se disputaient le peu de place disponible autour de Tetra. Link qui était agile, s’agrippa à un cordage, se hissa sur le rebord du poste d’observation et se saisit de sa longue vue. Au loin, une immense terre s’étalait du nord au sud, baignée par le soleil levant.
 - C’est magnifique n’est-ce pas ? Aurais-tu pu imaginer à quel point un si grand espace aurait pu être aussi beau ? Murmura Tetra.
 - C’est merveilleux… lui répondit Link dans un sourire.
 - Oui, mais espérons que dans ce pays, il n’y aura pas de souris, commenta Gonzo. Ou alors, vraiment toutes petites…
 - Et surtout qu’on ne soit pas obligé d’appeler Nico Votre Majesté… Ajouta Mako.
   Et ce fût dans un grand éclat de rire que nos amis découvrirent ensemble dans le soleil levant ce qu’on appellerait encore bien plus tard les Nouvelles Terres d’Hyrule.


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***


Texte 2 : Great Magician Samyël

Escarmouches et facéties


Journal de bord de Link, capitaine de la Fierté Hylienne.

1er jour en mer.

   Nous laissons les îles Tokay derrière nous, et plus précisément l’île du Croissant. Cette escale a été une erreur, comme je l’avais signalé depuis le début à Tetra. Nous n’y avons trouvé, en lieu et place d’une terre riche et accueillante où prospérer, que mort et chagrin. Le capitaine Tetra est décédée il y a deux jours, emportée par la fièvre mortelle qui frappe implacablement les étrangers. Nous devons également déplorer les morts du vieux Nico et d‘Edgard, qui n’ont pas survécu au poison insidieux dont sont enduites les armes primitives des Tokay. Cela sans compter les dizaines d’entre nous qui ont rejoint les Déesses durant l’année écoulée passée à terre. Nous ne sommes plus qu’une trentaine, hommes et femmes, juste assez pour assurer la bonne marche du navire. Dans notre malheur, les cales sont pleines de denrées impérissables qui nous tiendront éloignés de la faim pour le long périple qui s’annonce. En tant que veuf de Tetra, je prends le commandement de la Fierté Hylienne, avec l’aval de l’équipage. Nous nous dirigeons Est-Nord-Est, en espérant que les mers du Septentrion se montreront plus hospitalières que les chaudes eaux du sud.

23e jour en mer.

   L’horizon reste désespérément vide, mais le moral est plutôt bon. J’ai fait mettre en perce un tonneau la nuit dernière et les chants ont raisonné jusqu’à tard dans la nuit. Le ciel est dégagé depuis deux lunes déjà, même si nous avons essuyé une courte averse la veille d’hier. Nous croisons occasionnellement des bancs d’animaux gigantesques mais apparemment inoffensifs, qui se contentent de nager le long de la coque sans même l’effleurer. En revanche, nulle trace d’oiseaux, qui aurait pu nous donner une estimation quant à la distance nous séparant d’une terre. Les eaux sont calmes et le vent régulier. Tetra me manque.

25e jour en mer.

   Sally est décédée en mettant son enfant au monde. Ce dernier était mort-né. Nous avons renvoyé les corps aux Déesses, avec les prières de rigueur. Le moral de l’équipage en a pris un coup.

46e jour en mer.

   Guy affirme avoir vu une mouette à l’horizon, depuis le poste de vigie, mais comme aucune autre n’est apparue depuis, il est probable que sa vue l’ait trompé. Naviguons à présent plein Nord. La température se refroidit sensiblement mais la brise reste agréable. Les réserves de nourriture commencent à descendre, il va falloir rationner. Je commence à perdre espoir quant à la découverte d’une terre d’accueil.
 
54e jour en mer.

   Avons accosté sur une petite île. Nous y avons trouvé quelques maigres traces de civilisation, mais à voir leur état, les créatures qui vivaient là ont quitté les lieux il y a plusieurs siècles. Nous avons tout de même pu mettre la main sur de la nourriture fraîche et de l’eau douce en quantité. J’ai décidé de passer deux jours à terre, pour nous accorder à tous un peu de repos.

55e jour, île inconnue.

   Pat a fait une découverte incroyable. En s’aventurant dans une petite grotte à moitié cachée par la végétation abondante de l’île, il a mis la main sur un morceau d’étoffe miraculeusement conservé. On y voit clairement l’aigle rouge volant vers la Triforce. L’emblème d’Hyrule. Cette île a du servir d’escale à un corps expéditionnaire ou à des réfugiés cherchant peut-être à fuir le Déluge. Cela me remplit de joie. Il est probable qu’ils venaient de terres proches. Nous reprenons notre voyage demain.
   
57e jour en mer.

   Je ne m’étais pas trompé. Un vaste continent s’étend à l’horizon, simple silhouette noire pour le moment. De nombreuses mouettes évoluent dans les airs à sa proximité. C’est une côte rocheuse faite de hautes falaises. Nous allons devoir la longer pour essayer de trouver une crique où accoster. Une intense étude à la longue-vue n’a révélé aucune trace de civilisation visible. Peut-être trouverons nous enfin un endroit où nous établir. Il le faut. L’équipage est très excité, et son moral est au beau fixe. Je crois que si le vent nous fait défaut, personne ne rechignera à s’emparer de sa rame. Les températures sont rudes, mais selon mes estimations nous devons être en plein hiver, dans cette partie du monde. Quelques plaques de glace éparses sont visibles à la surface de la mer, mais peu épaisses.

58e jour en mer.

   Avons passé la journée à longer la côte. Elles sont encore plus hautes que je ne l’avais figuré. Des milliers d’albatros géants au plumage bleu de glace (que j’avais pris pour des mouettes) nichent dans la multitude de crevasses qui trouent littéralement l’à-pic. Des arbres monstrueux couronnent la falaise, qu’il faut tordre le cou pour apercevoir, et leurs racines épaisses affleurent un peu partout, certaines au niveau de la mer. La côte est restée sensiblement identique tout le long des miles que nous avons passés à la longer, et elle ne semble pas avoir de fin. Il n’y a toujours aucune trace d’une quelconque civilisation.

59e jour en mer.

   Nous devons déplorer la mort de Guy. Un albatros l’a saisi dans ses serres en fondant sur lui, et l’a emporté dans l’une des crevasses. Ses cris se sont arrêtés assez vite. J’ai ordonné que chacun garde une arme à portée de main et fait poster deux sentinelles à la proue et à la poupe avec des arcs. Malgré ce drame, nous avons trouvé une crique sableuse où nous avons pu accoster. L’endroit est bien protégé des vents et de la marée, et nous allons pouvoir commencer à explorer l’île dès demain. Une forêt de géants s’ouvre devant nous, froide mais peu hostile en apparence. J’espère que la faune n’est pas à l’échelle de la flore. Avons baptisé l’endroit Crique de la Capitaine, en l’honneur de ma défunte épouse. Je souhaite que ce lieu soit véritablement la fin de notre si long voyage…

***
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   Link posa sa plume à côté du journal, puis retira ses lorgnons avant de se frotter les yeux en poussant un soupir. Il parcourut rapidement ce qu’il venait de jeter sur le papier, puis rangea le précieux document, dans le coffre aux côtés de ceux écrits par sa chère et tendre. Il y en avait tellement. Plusieurs dizaines. Chacun correspondant à une année passée en mer, ou sur une terre hostile, ou dans un royaume déjà habité.
   Le navire était calme ; conformément à ses instructions nulle musique n’était jouée ce soir-là sur le pont et tous les feux étaient éteints. L’équipage s’était aligné le long des bastingages et écarquillaient les yeux en essayant d’apercevoir quelque chose à la lumière incertaine de la lune, petit globe jaunâtre perdu dans l’immensité du ciel déserté d’étoile.
   Link se redressa et alla s’assoir sur sa couchette. Il jeta un rapide regard dans le miroir qui lui faisait face, à côté de son manteau de capitaine. Son visage n’avait plus grand-chose de jeune. Ses longs cheveux pendaient, délavés et filasses, de dessous le tricorne qu’il portait. Des rides marquées ornaient ses yeux fatigués et ses lèvres, ses joues étaient creuses, sa peau tannée par le soleil, et de nombreuses cicatrices couturaient l’ensemble. La quarantaine passée, le Héros du Vent n’avait plus grand-chose de reluisant. Il se sentait vieillir à chaque jour qui passait, sa main se faisant moins sûr et sa vue moins perçante. Lorsqu’il avait embarqué avec Tetra, quelques trente ans auparavant, il était alors le cadet de l’équipage. A présent, il en était le doyen, et surtout le dernier de l’équipe originelle, partie de Mercant’île à la recherche d’un territoire où rebâtir l’ancienne Hyrule des légendes.
   L’aspect héroïque de la quête s’était peu à peu mué en un aspect purement pratique. Il n’existait plus de chance de retour au pays, les longues années d’errance, les tempêtes et les périodes d’accalmie à terre ayant effacé de l’esprit du Héros les coordonnées nécessaires. De plus, l’équipage actuel n’avait que faire de l’archipel Hylien. Il avait soif de découverte, de trésors, d’aventures. Les désirs de Link n’avaient pas voix au chapitre. Et puis de toute manière… Qui se souvenait encore de lui, là-bas, au pays? Tant de temps s’était écoulé. Mémé avait du mourir, Ariel devenir une femme, peut-être mariée et mère de plusieurs enfants. Personne ne l’attendait.
   Le vague à l’âme, Link moucha sa chandelle et se coucha.

***
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   Le capitaine de la Fierté Hylienne désigna une dizaine de ses gens pour l’accompagner dans sa première expédition de reconnaissance, tandis que le reste resterait aux alentours du bateau pour prévenir toute attaque éventuelle. Ils s’équipèrent en conséquence d’arcs et de flèches, d’épées et de matériel divers -cordes, silex et amadou, torches…- et se vêtirent d’armures de cuir et de mailles. Ils s’enfoncèrent dans la forêt aux premières lueurs du jour. 
   Le bois devait être dense pour des créatures à l’échelle de ces troncs massifs, mais pour les frêles humains, c’était presque des clairières qui séparaient chaque arbre. Du reste, les frondaisons jumelées assombrissaient pas mal la forêt, et sortis de l’orée ils durent allumer leurs torches pour s’éclairer. L’endroit était d’un calme de tombe, et la température basse et surnaturelle qui y régnait renforçait d’autant cette impression. Une brume fine et algide serpentait à quelques centimètres du sol, qui glaçait littéralement les os des aventuriers. Au demeurant, rien ne semblait vivre à l’ombre des géants végétaux.
   La nuit tomba plus vite qu’ils ne l’avaient prévu. Link décida de bivouaquer sur place plutôt que de tenter leur chance dans la pénombre au risque de perdre l’itinéraire, même si l’idée de passer la nuit dans un environnement inconnu et toujours potentiellement hostile ne lui plaisait guère. Ils érigèrent un petit campement de fortune et firent un feu. Après un léger repas silencieux, ils se couchèrent assez vite,  après que Link eut établi des tours de garde. 
   Le capitaine de la Fierté Hylienne fut en proie à des cauchemars effroyables cette nuit-là, dans lesquels des êtres païens arborant des masques grimaçants s’adonnaient à des rituels abjectes sur les membres de son équipage, sous l’égide d’un dieu cruel à tête de démon. Il se réveilla en sursaut, au point du jour, trempé de sueur malgré le froid intense. Le feu se résumait à une poignée de braises rougeoyantes qui peinaient à définir les contours de ses camarades. Tout semblait comme il l’avait laissé, à l’exception de la sentinelle qui avait disparu.
   Link réveilla à la hâte son équipage.
   « Allons, levez-vous et armez-vous! John a disparu! »
   En inspectant les abords du camp, ils finirent par dénicher des traces de pieds -humains- laissées dans la glaise glaciale du sol forestier. Les traces de l’un des intrus étaient bien plus profondes que les autres, suggérant qu’il transportait quelque chose de lourd… Comme un corps. Ils encochèrent une flèches à leurs arcs et se ruèrent, la peur au ventre, dans la direction d’où repartaient les pas.
   Ils crurent perdre la piste à plusieurs endroits, mais au final, après s’être enfoncés dans la forêt sur plusieurs kilomètres, ils parvinrent à une vaste clairière, au centre de laquelle trônait un effroyable autel de pierre noire. John se tenait dessus, nu et allongé, visiblement inconscient. Une haute et sombre silhouette toute de noire vêtue se tenait au dessus de lui, exécutant d’amples gestes qui ressemblaient à des incantations. Une vingtaine d’hommes et de femmes, presque entièrement nus malgré le froid, se tenaient agenouillés devant l’autel, comme priant quelque chose. Ils murmuraient une sombre mélopée qui s’élevait dans le silence de la forêt comme une insulte à tout ce qui se trouvait de sacré.
   Tous, sans exception, portaient des masques effroyables à l’effigie de créatures ou de monstres, qui n’étaient pas sans rappeler à Link son cauchemar récent. Face à pareil vision, son courage, émoussé par la vieillesse, vacilla et une peur primale s’insinua en lui. Cependant lorsque la silhouette noire fit mine de lever un couteau dans l’intention apparente de tuer John, le Héros en lui se réveilla et il poussa un formidable cri qui interrompit le prêtre -du moins, c’est ainsi que Link l’aurait qualifié.
   Aussitôt, le chant cessa, et dans un bel et effrayant ensemble, les « prieurs » se tournèrent vers les aventuriers, leurs masques renvoyant des expressions mortes et figées. Lorsqu’ils firent acte de s’emparer des armes rudimentaires qu’ils portaient à la ceinture ou attachées dans le dos, Link ordonna d’un ton sec et précipité :
   « Feu! »
   La première salve jaillit, désordonnée, au son des cordes qui se détendent et des flèches qui fendent l’air. Elle fut peu mortelle, car non préparée, et tandis que les sauvages les chargeaient en poussant des cris de bêtes, les armes hautes, l’équipage de la Fierté Hylienne décocha une seconde salve qui faucha toute une ligne de guerriers. Ils n’eurent pas le temps d’encocher une autre flèche qu’ils furent contraint de tirer les épées pour se défendre. Malgré toute la férocité des sauvages, l’escarmouche fut finie avant même de commencer. Le courage et la force brute des natifs ne purent rivaliser en aucune façon face aux armes d’acier et à la tactique de Link et de ses hommes. Quelques blessures légères étaient à déplorer, et Willem avait reçu un coup de lance dans la jambe, auquel il survivrait.
   Une fois dépouillés de leurs masques, les prieurs se révélèrent n’être rien d’autre que des hommes et des femmes à la peau foncée et aux traits cruels. Le prêtre n’avait pas bougé de l’autel, il se contenait d’observer la scène sans frémir ni rien dire. Même lorsque Link vint vers lui, l’épée au poing, il ne broncha pas.
   « Ecartez-vous de lui, ou bien vous subirez le même sort que les autres! »
   Le prêtre ne bougea toujours pas. Son masque était particulièrement terrifiant. Il avait vaguement la forme d’un cœur, crénelé de piquants en os jauni, et sa surface de bois était intégralement peinte, en mauve et rouge, et on y avait figuré deux yeux énormes, écarquillés, effroyables, qui semblaient littéralement vous transpercer. Link dut rassembler tout son courage pour lui rendre son regard.
   Au bout d’un moment de tension, le prêtre fit soudainement volte-face, levant son couteau, et fit mine d’abattre John. Link fut le plus rapide et projeta son épée avec dextérité, dans un grognement sonore. La lame s’enfonça profondément dans le dos du prêtre, jusqu’à ressortir de l’autre côté, et ce dernier exhala avant de lâcher son poignard et de basculer sur le côté.
   Le capitaine de la Fierté Hylienne se précipita au chevet de John, et constata avec bonheur qu’il était parfaitement en vie. Il ordonna qu’on l’enroule dans des couvertures pour le tenir au chaud.
   Les aventuriers quittèrent la clairière sans demander leur reste. Link jeta malgré lui un regard en arrière, là où gisaient le prêtre, et son masque…


***
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   Après un mois passé à récolter vivres et matériel, l’équipage du navire, au grand complet, partit à la recherche d’une terre d’accueil, au-delà de la forêt. Leur périple dura de longs jours, et ils subirent plusieurs escarmouches sanglantes contre les étranges hommes masqués, ainsi que contre une espèce inconnue de créatures-plantes, qui coûtèrent la vie à plusieurs d’entres-eux.
   En franchissant une rangée d’arbres plus massifs encore que leurs semblables, ils eurent soudainement l’impression que la température venait de monter de plusieurs degrés, que la lumière s’était intensifiée, et que la brume s’étaient levée. Ils commencèrent à entendre des oiseaux chanter, et perçurent les bruissements caractéristiques de petites créatures fourrageant dans les buissons, à mesure qu’ils progressaient plus avant et que la végétation reprenait une échelle convenable.
   « Regardez! » s’écria Cynthia en pointant quelque chose derrière eux.
   Là où les arbres étaient encore gigantesques, ils aperçurent une silhouette si formidable qu’elle faisait passer les géants forestiers pour des hautes herbes. Les aventuriers comprirent avec horreur qu’il s’agissait d’un véritable géant : ils ne voyaient là que les deux jambes, grêles, d’un être extraordinaire qui déambulait. Ses pas avalaient des kilomètres et ses pieds faisaient trembler le sol lorsqu’ils le touchaient. Par bonheur, la chose s’éloignait en direction de la côte, et l’équipage de la Fierté Hylienne reprit son chemin, peu rassurée.     
   Le lendemain, ils finirent par sortir du bois, et à leurs yeux éblouis s’offrit un paysage magnifique : une gigantesque plaine verdoyante et vallonnée, ceinte au Nord par de hautes montagnes aux cimes enneigées, à l’ouest par une vaste côte sableuse et à l’est par un plateau rocheux.
   

***


98e jour.

   Cet endroit est merveilleux. Il possède tout ce dont nous pouvions rêver : du gibier, du bois, et tout ce dont nous pourrions avoir besoin. Nous avons déjà commencé à bâtir les prémices d’une cité, où nous nous installerons, au centre de la plaine. C’est un endroit légèrement surélevé qui donne un point de vue parfait sur tout le paysage, et qui sera facilement défendable en cas d’attaque. Nous avons enfin trouvé notre chez nous. Tout reste à faire, je le sais, mais je ne peux que laisser libre cours à ma joie, après ces si longues années d’errance et de malheur. Les éclaireurs que j’ai envoyés aux quatre coins m’ont raconté qu’ils avaient trouvé des traces de civilisations primitives aux abords de la plaine. Peut-être pourront nous lier des contacts, et commercer quand le temps sera venu. Ikana m’assure qu’il pourra trouver les minerais dont nous aurons nécessairement besoin pour nous développer dans les plateaux à l’est. C’est une bonne chose. Pour un peu, je jurerais que cette terre est un cadeau des Déesses elles-mêmes. Muto m’a demandé comment je comptais baptiser ce pays, puisque ce choix me revient, en tant que capitaine. Après un moment de réflexion, je lui ai répondu, facétieux, Termina. « Termina? », m’a-t-il redemandé, avec des de grands yeux. « Oui » ai-je fait, « Car c’est ici que notre long voyage se termina. »

Dernière entrée du journal de bord de la Fierté Hylienne.


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« Modifié: lundi 29 août 2011, 14:15:16 par un modérateur »


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« Réponse #11 le: jeudi 13 janvier 2011, 17:34:27 »

Texte 3 : Astrid

Escarmouches et facéties


Tout au long de ma vie, même si elle n'a pas été pas bien longue, j'ai eu de nombreux remords.
Par exemple, j'aurais dû rester sur ma parcelle de terre plutôt que de me muer en explorateur des confins de la Grande Mer et de me noyer au beau milieu de nulle part, à des kilomètres de toute île.
A vrai dire, je ne sais plus vraiment si je suis vivant ou mort ; après tout, cela n'a plus la moindre importance pour quelqu'un comme moi, seul au monde, si loin de tout, rejeté par le sable chaud dans une mer houleuse et infinie qui n'a de cesse d'onduler sur des territoires éloignés et inconnus.
Mon père m'a toujours dit de ne jamais renoncer à mes rêves et à mes envies. Sauf que là, je n'y ai pas renoncé, certes, mais je ne pense pas que je puisse terminer ce que j'ai envisagé, à moins qu'un dieu ne se penche sur moi et m'insuffle la force de brasser l'eau pour parvenir enfin quelque part.
J'ignore depuis combien de temps je divague sur les vagues douces. Un jour ? Une semaine ? Un mois ? Peut-être plus... Tout ça parce que je suis intarissable de nouvelles terres, et d'une autre vie qui, j'en suis certain, m'attend au-delà de cette barrière d'écume, au-delà de ces îlots que je confonds avec un pays, un vrai, sur lequel je pourrais marcher  pendant des jours et des jours sans en avoir fait le tour...
Soudain, je sens quelque chose courir sur mon dos, et une voix que je ne distingue pas bien. Les vagues se mettent à battre plus nerveusement, ce qui signifie qu'un bateau est en approche.
Je n'ai pas la force de nager pour voir de plus près de quoi il s'agit. Mais la chose qui s'amuse dans mon dos me semble fort obstinée, et je reconnais, par le toucher, un de ces harpons assez terrifiant pour effrayer une baleine bleue.
Il s'accroche à mon col et me fais dériver jusqu'à la coque, signe que je ne suis pas loin du bateau, pour que le harpon m'atteigne sans difficulté. Je sens des mains m'agripper par la chemise et me hisser sur le pont, alors que l'évanouissement me guette. Tout ce temps passé dans la mer salée ne m'a pas fait le plus grand bien. J'ai mal à la tête, quelque chose d'épouvantable et mon cerveau cogne, cloche sonnant le glas. On parle autour de moi, je peux juste discerner quelques mots brouillons, mais ils sont insuffisants pour que j'en sache plus sur mes sauveurs. Je distingue juste un vêtement vert, quelque part, parmi les chairs, et je plonge dans l'inconscience, au milieu de ces bras tendus.

– Qu'est-ce que c'est ? bourdonne une voix féminine dans mon cerveau encore éteint.
Un visage est penché sur moi, robuste et impersonnel. Il m'observe, entre curiosité et dégoût, ce qui laisse une fameuse marge d'émotions.
– Il faudrait le rejeter à l'eau, gronde le visage en se crispant, tout en s'éloignant du mien.
Je comprends sa curiosité à présent, mais également sa répugnance. Je ne suis pas l'être le plus attirant du monde, loin de là, et j'envie leur beauté, nymphe gracieuse. Il n'ont pas remarqué que j'ai ouvert les yeux et qu'à présent, je les vois distinctement. Les idées galopent dans mon cerveau reconnecté comme un harem de chevaux sauvages déguerpissant à l'assaut des fauves.
– Regarde, Gonzo, ça s'est réveillé, dit la femme en me pointant d'un index hésitant, comme si ma laideur allait l'arracher.
Je la considère d'un air grave, choqué qu'elle me qualifie de chose, car c'est ce qu'elle a laissé sous-entendre. Je penche la tête vers Gonzo, qui la détourne immédiatement comme si mon regard à lui seul le rendrait aveugle. Je gémis pour me manifester, puis je lève mon aile légèrement déplumée en signe de détresse, qu'ils ne semblent pas remarquer. Ils se rangent près de la porte et discutent quelque temps sans que je puisse entendre ce qu'ils disent. Ils essayent sûrement de trouver un compromis pour mon cas : ou bien me jeter à l'eau ou bien me garder et me larguer au premier port qu'ils rencontreront. Ils jettent de temps à autre des regards furtifs sur mon corps allongé sur les couvertures de la couchette, observant mon visage terrifiant où les yeux ne cessent de rouler dans leurs orbites, analysant les moindres parcelles de la pièce. Cette dernière est plutôt atypique, bondée de tonneaux de vin, comme si mes sauveurs m'avaient vite rangé dans la cale, ce dont j'ai l'intime conviction. Je ne suis pas quelqu'un à montrer à découvert, mais surtout à dissimuler le plus loin possible de la foule pour ne pas engendrer une panique générale.
Quelqu'un est entré dans la pièce. C'est un jeune garçon, celui vêtu de vert que j'ai vu quand on m'a hissé sur le bateau. Sa chevelure blond intense contraste avec son chapeau pointu drolatique, de la même couleur que sa tunique. Contrairement aux deux autres, il m'observe sans répugnance dans le regard, comme s'il m'avait toujours connu. Ou plutôt : comme s'il avait été habitué à voir des choses horribles.
– Voilà Link, constate le grand Gonzo, alors que le garçon vêtu de vert referme la porte de la cabine.
À présent, je peux observer distinctement le physique de mes geôliers : Gonzo est taillé comme un colosse, le visage carré et le cou massif comme celui d'un taureau. La fille, quant à elle, paraît minable à côté du géant : petite, elle a à juste titre la même taille que Link, le garçon tout de vert vêtu qui vient d'entrer dans la cabine. Elle me pointe de nouveau du doigt.
– Que va-t-on faire de ça ?
Link détourne son regard de moi avec véhémence, blessé par les paroles terribles qui viennent de percuter son cerveau.
– On le garde, répond-t-il comme une évidence, ce serait inhumain de le rejeter à la mer.
Je suis inhumain. Et j'espère qu'eux ne le sont pas, même si pour moi, physiquement, ils le sont. Je n'ai jamais vu pareille créature de ma vie (même si j'en ai beaucoup entendu parler), aussi bizarre, et aussi perfide que cette jeune fille à grandes oreilles. Je gémis de nouveau pour tenter de ramener la balle dans mon camp ; toutefois, je vois dans le regard du garçon en vert que je peux compter sur lui pour me défendre.
Le robuste Gonzo croise ses immenses bras sur sa poitrine.
– Attendez, qui vous dit que cette chose ne va pas profiter de sa présence pour semer la zizanie sur la bateau ? gronde-t-il en me jetant un de ces regards tueurs qui convient si bien à cette physionomie de type.
Je le regarde profondément, éreinté. Je pense que j'aurais préféré dormir au fond de la Grande Mer plutôt que d'avoir atterri chez pareils fous.
La jeune fille se met à m'observer, elle aussi, puis elle s'adresse à moi d'un ton sec et froid :
– Tu sais parler notre langue ?
J'acquiesce.
– Un peu.
Elle se retourne vers Gonzo et Link, l'œil brillant.
– C'est déjà bien, dit-elle, il a une langue (elle me regarde de nouveau), d'où tu viens ?
Je ne sais pas.
Elle prend un air consterné.
– Princesse Zelda, intervient Gonzo, il faudrait peut-être le laisser se reposer avant de le faire parler.
La jeune fille lui jette un regard meurtrier, plus intense encore que ceux qu'elle m'a lancés.
– Je te l'ai déjà dit et redit, Gonzo, gronde-t-elle, ne m'appelle pas princesse ! Capitaine, ça suffira.
Je veux rire, mais mon état ne me le permet pas. Alors, comme ça, cette jeune fille est une princesse ? Laissez-moi pleurer. Mon regard a de nouveau fait le tour de la pièce, avant de se poser sur le bienveillant Link, qui lui, ne me regarde pas, et je le comprends. Les gens n'accrochent pas leur regard à ma laideur, mais plutôt à la patère clouée sur la porte de la cabine.
– Je suis d'accord avec Gonzo, objecte Link, je pense qu'il faut le laisser se reposer.
Alors, il tourne les talons et quitte la cabine sans plus de cérémonie, me laissant à la merci du colosse et de la geôlière princesse. Pitié.
Cependant, ils n'ont rien rajouté d'autre. Ils ont simplement hoché la tête en se jetant un regard consterné, puis ont décampé sans faire attention à moi.

Il a fallu deux jours pour que je sois en état de marcher.
Zelda a cessé de me martyriser quand elle s'est aperçue qu'elle ne peut me soutirer aucune information, et Gonzo a tout fait pour éviter ma présence sur le navire. Link, quant à lui, a vaqué à ses occupations en ne me prêtant pas attention, et cela, je dois dire, me convient assez.
Je me suis approché des autres membres de l'équipage, qui, aux premiers abords, m'ont semblé fort hostiles ; mais à force de les exaspérer pour qu'ils me disent où nous allions, un d'eux a fini par craqué.
Il s'appelle Nico, et est en quelque sorte le mousse sur ce bateau. Il m'a appris que l'arrivée de Link lui a permis de passer son tablier de « bleu » au jeune garçon, et que maintenant, il se sent au juste milieu des classes. Aussi, je n'ai pas manqué de qualifier mon nouvel ami de lapin, car ses incisives confirment son appartenance à ces rongeurs que je trouve, ma foi, fort sympathiques.
Nico m'a finalement révélé la destination vers laquelle nous nous rendions. Une certaine terre déserte, où ils comptent recréer un royaume englouti par les eaux. Je ne me souviens plus bien de son nom, à vrai dire... Quelque chose comme « Il rue » ou « La rune »... « La lune » peut-être ?...
Bref, d'après mon informateur, il s'agit d'un pays sur lequel a régné Zelda, et elle compte reprendre ce qui lui appartient, et cette fois, ne pas le laisser sombrer à cause d'un être maléfique. À vrai dire, je n'ai pas bien compris la signification de cette phrase, mais je juge qu'elle signifie que je me trouve actuellement dans un profond pétrin.
Donc, ces informations me suffisant, il a bien fallu que je trouve une occupation sur le bateau de Sa-Majesté-Princesse-Du-Royaume-Englouti si je ne veux pas qu'elle recommence à me taper sur les doigts. Nico m'a proposé de nettoyer le pont, mais je sais où il veut en venir.
J'ai décidé d'interroger les autres membres de l'équipage pour voir dans quoi je peux être utile.
J'ai fait la connaissance de Sénèque, un homme, ma foi, fort douteux. Une armoire à glace, mais lorsqu'il a ouvert la bouche pour me parler, son attitude efféminé envers moi, malgré ma laideur repoussante, m'a obligé à raccourcir la conversation et, finalement, à prendre congé de cet énergumène.
J'ai ensuite rencontré Naggi, un gars un brin plus sympathique. Sa carrure m'a toutefois effrayé aux premiers abords (il est plus robuste encore que Gonzo), mais il a ouvert la conversation comme si je faisais déjà partie de l'équipe. Apparemment, seule Zelda m'a dans sa ligne de mire. Malheureusement, ce gentil garçon n'a pas eu de travail à me proposer, et j'ai bien sûr refusé de garder la cabine de la princesse, poste qu'il occupe la plupart du temps.
Par après, j'ai bavardé avec Mocco, un véritable cerveau ambulant. Les yeux agrandis derrière ses immenses verres de lunettes et continuellement un livre en main, il m'a parlé pendant des heures, déployant ses connaissances insondables, qui, finalement, ne m'ont pas beaucoup aidé à trouver un travail sur le bateau. Il m'a juste permis de passer le temps sans me rendre utile.
Et enfin, j'ai tenté, une nouvelle fois en vain, d'obtenir quelque chose de Zucco, un petit gars fort taciturne. C'est peu dire s'il m'a adressé la parole. Il m'a juste parlé pour me confier la tâche qu'il avait sur le navire : il est le guet, et passe ses journées entières au sommet de mât, à la vigie, où il n'a de cesse d'observer les alentours, la longue-vue collée à l'œil. À vrai dire,  j'ai en horreur ce poste car, sur mon île, je restais le plus clair de mon temps sur la canopée d'un arbre pour regarder les flots, cherchant une autre île qui pourrait m'accueillir.
Je n'ai plus d'autre option que de demander si je peux être utile à Link. Ce dernier me croise de temps à autre, mais je ne sais pas pourquoi, je n'aime pas lui adresser la parole. Je pense que je suis intimidé lorsque je suis en sa présence. J'ignore pourquoi, et cela me met mal à l'aise. Je ressens cependant des élans de sympathie pour lui, parce que, après tout, s'il n'avait pas été là le jour où j'ai atterri sur le bateau, j'aurais été rejeté à l'eau sans vergogne par Gonzo et Zelda.
– Tu sais, me dit Nico alors que nous observons l'étendue infinie de la Grande Mer, Link est quelqu'un qui n'aime pas vraiment s'attacher aux gens, je ne sais pas pourquoi. Mais une chose est sûr, il est fidèle comme un toutou !
Je souris.
– Sincèrement, si tu veux trouver un travail ici, reprend-t-il, tu ferais mieux de laisser tomber. À moins que tu veuilles vraiment nettoyer le pont...
Je secoue la tête en riant, exaspéré par ces demandes répétitives.
– Je veux vraiment me rendre utile, dis-je en me tournant vers lui, tu es sûr qu'il n'y a rien que je puisse faire pour vous aider ?
Nico réfléchit un instant, puis secoue la tête. Je pousse un profond soupir de déception, moi qui voulais remercier mes sauveurs par un travail, je me retrouve au chômage.
Je repose mon regard sur l'étendue bleue de la Grande Mer, et je ne peux m'extirper à l'étreinte des souvenirs terribles de ma petite île, surgie au milieu de nulle part. Ces journées laborieuses où je traquais le gibier, me gavais de fruits parce que je n'arrivais pas à attraper des animaux, brûlais au soleil quand je chassais les crabes... Chaque jour là-bas était un calvaire, une lutte insatiable pour ma survie. Jusqu'au jour où je me suis rebellé et que j'ai voulu voir ce qu'il y avait plus loin dans l'écume...
Quand on est une créature dont le physique est le mélange entre un lézard et un oiseau, la vie n'est pas toujours facile, je vous l'assure. On n'a pas l'habitude de pouvoir s'observer, lorsqu'on est seul sur une île déserte juste après la mort de son père qui lui, était un lézard tout à fait normal...  Je n'ai pas des bras, j'ai des ailes. Il y a de quoi effrayer : qui suis-je ?
D'accord, c'est vrai. Vous allez me dire que, puisque j'ai des ailes, j'aurais pu survoler la Grande Mer plutôt que de m'y noyer. Mais, comme je sais que l'ornithologie n'est pas le point le plus fort de la majorité des lecteurs de ce récit, je dirais que mes os ne sont pas creux et que les nombreuses fois où j'ai essayé de m'envoler ont toutes terminé dans les feuilles d'un palmier.
J'ai alors senti Nico me secouer comme un prunier et hurler dans mes oreilles. Quand je suis sorti de mes pensées, la première chose que j'ai fait c'est de regarder l'horizon, je ne sais pas pourquoi, et de remarquer qu'il n'est plus droit, mais nivelé. Je me suis frotté les yeux avec mes ailes quand le mousse a daigné me lâcher pour se mettre à courir comme un psychopathe vers le pont en poussant des cris jubilatoires. Par curiosité, je le suis, et je découvre tous les membres de l'équipage, à l'exception de Zucco qui veille sur sa vigie, observer l'île immense qui nous fait face, les yeux pétillants. Zelda se frotte les mains.
– Enfin ! s'exclame-t-elle. Quelque chose quelque part...
Avec consternation, je me prépare donc à poser la patte sur un territoire inconnu...


Alors que nous approchions de l'île, un énorme vaisseau pirate nous a abordé et tout le monde a été tué dans l'assaut. Link, Tetra et compagnie... Tous les corps ont été jetés à l'eau après le massacre. Vous savez, cette chose qui déferle sur vous alors que tout va bien et qui pose la base de l'édifice de votre malheur pour que la vie continue à construire l'immeuble de vos souffrances. Et bien, c'est ce qu'il m'est arrivé, car j'ai survécu.
Les pirates m'ont pris comme otage sur leur navire, et ont fait demi-tour ; l'île en question est en fait une terre bien connue, urbanisée et énormément peuplée. J'ai pleuré durant des jours et des jours.
Aujourd'hui, ils vont me jeter du haut du pont pour prouver que je peux voler. Bien sûr, je ne le peux pas, et je suis condamné à retourner à l'eau...

À mon point de départ.

La vie est donc un éternel recommencement !


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***


Texte 4 : Yorick26

Escarmouches et facéties


Au milieu de tous ces hommes, un petit être se déplaçait péniblement. Sans pouvoir correctement marcher, Celtis faisait tinter ces grelots à chaque pas si bien que plusieurs membres de l’équipage s’arrêtèrent dans leur tâche pour savoir ce qu’il se passait. Quand ceux-ci se rendirent compte qu’il s’agissait encore une fois de ce petit Korogu qui faisait tant de bruit, ils soupirèrent et retournèrent à leur occupation. Celtis, sans se soucier des hommes qui s’affairaient autour de lui, continua à faire tinter ces grelots et se dirigea vers le mat où se trouvait à son sommet la vigie. Une fois arrivé au pied de l’échelle, il du se rendre à l’évidence. Il n’avait pas fait assez de bruit pour que Link l’entende. Ce n’était pas comme si c’était la première fois que Celtis venait le voir. La colère commença à se manifester. Il faudrait avoir vécu pendant plusieurs années parmi les Korogus pour voir qu’effectivement la feuille de Celtis était passée d’un bel amarante à un bordeaux aux reflets rouges. Est-ce que Link allait lui faire le coup à chaque fois ?
Ce petit être n’était pas le seul à se poser la question. Non loin de là, Orvy regardait la scène avec un mélange de rire et d’agacement. Il était rare de voir un Korogu en colère, mais le fait est que chaque jour le Piaf avait droit à ce spectacle. Sans cesser de gigoter, de faire du bruit avec ces cloches et de crier, Celtis tentait vainement d’attirer l’attention de Link qui devait s’être endormi dans la vigie.
Orvy prit encore une fois pitié de ce petit être gesticulant et s’approcha de lui. Dès qu’il fut assez près de lui, il eu droit à la même réplique :
« Non, non et non ! Tu ne m’aideras pas cette fois à monter. C’est lui qui doit descendre. Je lui ai confié une mission, il l’a accepté, il doit s’y tenir. Et je ne veux pas qu’on m’aide. »
Cette phrase avait déjà eu raison de la bonne volonté de la plupart des membres de l’équipage. Seuls Orvy et Tetra désobéissaient à ses ordres. Si Tetra restait occupée à naviguer en compagnie de Gonzo, Orvy prêtait toujours main forte au Korogu. Sans lui demander son avis, le Piaf le pris dans ses serres et l’amena jusqu’en haut du mas. Une fois qu’ils furent tous les deux arrivés, Celtis avait déjà passé en partie sa colère sur Orvy. Les cris et les insultes (qui restent assez gentilles tout de même) eurent raison du sommeil de Link. Avant que le Korogu touche le sol, le jeune homme qui avait abandonné sa tenue verte pour des vêtements plus conventionnels était complètement réveillé. Relevant quelques mèches qui tombaient devant ses yeux, il remercia Orvy pour le service et, attendri, il regarda le petit être. Ce dernier ne sut plus quoi faire. Il avait envie à la fois de lui pardonner, de lui criait dessus pour l’avoir fait attendre et aussi de lui poser la question qui l’avait amené jusqu’ici. Cédant à l’impatience, il oublia encore une fois sa colère pour poser au plus tôt sa question :
« Alors ? Link, il est toujours en vie ? Dis-moi, il va bien, n’est-ce pas ?
Link, connaissant à l’avance la question et la réponse, attendit de manière théâtrale que le Korogu finisse, puis il sortit de son baluchon un bocal contenant un petit poisson bleu. Passant de l’ombre à la lumière, celui-ci se mit à faire tour dans son bocal excité de voir autre chose que le fond du sac. De toute évidence, il était en vie et à cette idée, Celtis fut rassuré. Sans ce petit poisson que l’équipage avait baptisé Smalt, l’eau de la forêt que contenait le bocal perdrait ses vertus et redeviendrait de l’eau normale. Sans cette eau, Celtis ne pourrait pas faire pousser dans le nouveau monde les graines qu’il emportait avec lui.
Le petit Korogu continua de regarder Smalt faire des ronds dans l’eau pendant quelques instants, puis tourna le dos à Link. Il fit quelques pas jusqu’à arriver près de l’échelle, puis dit :
« Merci de t’occuper de lui.
- Celtis ? appela Link avant que le petit être ait sauté. La forêt ne te manque pas ?
- Oui … la forêt me manque. répondit alors le Korogu.
- Mon chez moi me manque aussi. soupira-t-il.
- La forêt me manque, le grand arbre Mojo me manque, les musiques de Dumoria me manquent, même les potions infectes de Dichopsis me manquent. Pourtant, je me devais d’être sur ce navire, tout comme toi. Si je ne m’occupe pas de faire pousser des arbres dans le nouveau monde, qui s’en occupera ? Et puis je suis le meilleur Korogu en vol. Je devais être ici, tout comme toi tu devais être avec moi. Tu es le possesseur de la baguette du vent et le roi vous a confié une mission, à toi et à Tetra. Nous devons ensemble reconstruire Hyrule.
- Donc toi, tu y crois à cette terre lointaine où débutera une nouvelle histoire.
- Bien sûr que j’y crois. Le roi Nohansen l’a dit, il n’y a aucune raison de douter de sa parole. C’était un grand ami de l’arbre mojo, tu sais …
- Je sais. dit simplement Link. Désolé de m’être endormi une fois de plus, mais ne t’inquiète pas pour Smalt, je m’en occupe bien. Je sais ce qu’il représente pour toi.
- Je sais que tu le sais. N’oublie pas pourquoi tu es là. »
Link savait pourquoi il était là, mais ce n’était pas la question. Lui et la baguette du vent devait faire parti de l’équipage, mais sa sœur lui manquait. Pris par une soudaine crise de nostalgie, le jeune héros fouilla dans son sac de toile pour y retirer deux objets. Le premier était un tube long aux couleurs d’été sur lequel avait été dessinées par Arielle deux mouettes qui volaient dans un ciel orange. Il s’agissait de la longue-vue avec laquelle tout avait commencé en fin de compte. Le deuxième objet était beaucoup plus banal, il s’agissait d’une lettre que sa sœur lui avait écris. Link la relut plusieurs fois jusqu’à en pleurer. Chaque mot qu’il lisait lui faisait mal au cœur :

« Cher grand-frère,
Nous voilà à peine rassembler chez grand-mère que tu dois déjà repartir pour de nouvelles aventures. J’aurais bien voulu venir avec toi, mais je dois rester avec grand-mère qui est de plus en plus fatiguée. Nous attendrons donc de tes nouvelles à la maison. N’oublie surtout pas de nous écrire !
Pour que tu penses toujours à nous, je te laisse ma longue-vue. C’était ton cadeau d’anniversaire, tu n’avais aucune raison de me la rendre malgré tout ce que tu pouvais dire. Prends-en soin et j’espère qu’elle te portera autant chance qu’avant.

Ta petite sœur, Arielle »

La naïveté de sa sœur lui tira un sourire au milieu de ses larmes. Ils allaient bien trop loin pour pouvoir envoyer des lettres. Il y avait bien Orvy qui pouvait voler de longues distances, mais même lui ne pourrait pas effectuer le trajet. Depuis qu’ils étaient partis de Mercantîle vers le Nord, mis à part île du vent, il n’avait pas vu ne serait-ce qu’un rocher.
Depuis le temps qu’ils naviguaient, Link ne voyait à travers sa longue-vue aucun récif. Le spectacle qui s’offrait à lui était le même. Le jeune homme pouvait tourner la tête de tous les côtés, il ne verrait que le ciel et la mer unis par l’horizon. Et cette monotonie du paysage avait eu vite raison de la patience et de la détermination du héros. Combien de temps encore devrait-il attendre ? A de nombreuses reprises, Link fut tenté de changer la direction du vent. Cela lui était facile, il suffisait d’utiliser sa baguette, mais en plus de rendre ce voyage vain, ce geste égoïste ne promettait pas de le ramener chez lui. Résigné, il passait alors ses journées à regarder le lointain en quête d’une île ou de n’importe quoi d’autre. Et ces journées se ressemblaient et se suivaient. Isolé du reste de l’équipage, il ne se mêlait aux autres qu’au moment des repas où il oubliait momentanément ses soucis. Ils ne mangeaient pas rand chose, et Link encore moins, mais cela suffisait à détendre l’atmosphère pesante qui s’était installée. La salle de jeu de Nico avait été remplie de réserves non périssables malgré ces cris de protestations. Les occasions de s’amuse étaient rares. Link en avait conscience, mais ne savait pas quoi faire.
Il en avait parlé à Tetra au moment du repas, mais celle-ci lui avait répondu qu’il fallait attendre et qu’une fois sur une nouvelle terre, les occasions de s’amuser ne manqueront pas. Cette réponse qui se voulait rassurante n’eut pas l’effet escompté sur le jeune Link. Le jeune héros n’en pouvait plus d’attendre sans rien faire.
Alors le héros du vent pris une décision. Puisqu’il ne pouvait pas revenir en arrière, puisqu’il ne verrait peut-être jamais son chez soi et puisque cet état de constante mélancolie le minait, alors il devait faire quelque chose. Quelque chose pour se changer les idées. Et il fallait tout d’abord qu’il quitte cet endroit où il était seul au monde.
Link rangea rapidement sa longue-vue et la lettre de sa sœur. Le vent sembla à se moment manifester son accord puisqu’il souffla de plus belle et fit claque les voiles. La bateau des pirates sembla légèrement accélérer, mais ce mouvement suffit pour faire glisser hors du sac la perle de Nayru que Link avait gardé en souvenir de l’île de l’Aurore. Celle-ci roula jusqu’à l’échelle et tomba du haut de la vigie. Lorsqu’elle heurta le pont, Link entendit un bruit de fracas et suivi de cris. Le jeune héros se pencha au dessus du trou par lequel il pouvait descendre de la vigie grâce à l’échelle. En bas se tenait Tetra entourée d’Orvy et du la moitié de l’équipage qui était restée debout à seulement vingt centimètres du trou causé par la chute de la perle.
Lorsque les regards de Link et de Tetra se croisèrent, le jeune homme put voir dans ses yeux deux mers de flammes prêtent à se déverser sur lui et à le noyer.
Prête à en découdre, Tetra s’avança vers l’échelle du mat. Acculé en haut de sa vigie, Link sentait la menace se rapprocher.  Avec cette jeune fille, à la fois princesse d’un royaume oublié et capitaine des pirates les plus fameux de toute la Grande Mer, ce n’était pas la peine d’essayer de s’excuser et de s’expliquer. Link attrapa son sac de toile, le ferma afin d’éviter d’autres incidents et se mit à la recherche d’une porte de sortie. La seule chose qu’il pouvait faire c’était descendre l’échelle et cette voie le mènerait directement à Tetra qui ferait de lui de la charpie. De toute façon, sur ce bateau, il ne pourrait pas se cacher bien longtemps avant que la princesse ne le retrouve. Peut-être qu’en laissant passer le temps, elle serait plus enclin à le pardonner.  Il pouvait toujours se réfugier sur la vergue et après …? Son ennemi se rapprochait, quelques échelons de plus et elle serait sur lui. Link piocha dans son sac la feuille mojo et balança le reste de son paquetage sur son épaule. Avant que Tetra ne pose sa main sur le sol de la vigie, Link sauta par-dessus le rebord. Alors qu’il se rapprochait dangereusement du sol, le jeune héros ouvrit sa feuille mojo au milieu de sa chute afin de ralentir et de retomber sur ses pieds. Sa chute fut brutale, mais sans réel dommage malgré le sac qui l’alourdissait.  Pendant ce temps, Tetra était arrivé en haut de la vigie et regardait sa proie fuir lâchement. Link n’attendit pas qu’elle ait crié : « Attrapez-le moi ! » pour déguerpir et se cacher à l’intérieur du bateau. Alors qu’il fonçait tête baissée vers la porte qui donnait accès la chambre de Tetra et à la salle de jeu de Nico, Gonzo lui barra la route et l’attrapa par le col de sa chemise bleue.
Link tournait le dos à la scène, mais il put entendre très distinctement la pirate atterrir sur le pont sans difficulté et se rapprochait de lui. Son heure était proche. Le jeune héros osa jeter un coup d’œil par-dessus son épaule et ne put retenir un petit cri de surprise en voyant que les yeux bleus nuits de la princesse si près de lui. Elle ne put alors s’empêcher de sourire : elle le tenait à sa merci, et elle savait exactement comment le punir. Ce n’était pas tant le fait qu’elle ait failli être tuée assommée par une perle bleue, mais c’était surtout la fuite de Link – enfin sa tentative – qui avait fini par mettre en colère Tetra. Il y avait aussi cette attente interminable à laquelle elle était pourtant habituée, mais c’était surtout l’attitude de Link qui l’exaspérait. Elle se pencha et dit dans le creux de l’oreille pointue de sa future victime en ponctuant sa dernière phrase d’un clin d’œil :
« Tu mérites d’être puni. Tu le sais ça. Je connais quelqu’un qui meurt d’envie de te revoir. Tu le retrouveras à table, je te le promets. »
La seconde suivante, Link se retrouvait ligoté et balloté par Gonzo comme un vulgaire balluchon. Ce pirate, qui était presque deux fois plus grand que Link et deux fois plus large, le transportait sans peine mené par son capitaine dans une des cales du bateau. Le jeune héros fut posé sans manière sur le sol humide et on le laissa là pendant plusieurs heures dans le noir. Ligoté et incapable de se repérer, il perdit rapidement espoir de se libérer tout seul. Sans son équipement, il était démuni et ne pouvais rien faire. Seul, face à lui-même, il se convainc qu’il méritait son sort. Après tout, il aurait pu au moins essayer de s’excuser. La précipitation n’excusait rien, il avait été éduqué par sa grand-mère et cela aurait dû être le premier de ses réflexes. Les aventures qui le menèrent à vaincre Ganondorf l’avaient-elles changé à ce point ? Les pensées lourdes, Link s’endormit. Il n’avait que ça à faire et veiller toutes les nuits en quête d’une île le fatiguait chaque jour un peu plus.
Il dormit profondément et on n’arrive à le réveiller qu’à l’aide d’un sceau d’eau. La voix de Tetra résonna dans la pénombre :
« Alors bien dormi la marmotte. Tu ronfles comme ce n’est pas permis. Je comprends mieux pourquoi l’équipage a accepté de te laisser le rôle de la vigie de nuit. En plus de te tenir éveiller toute la nuit, cela a le mérite de nous tenir loin de nos oreilles si jamais il t’arrivait de t’endormir.
-   Excuse-moi Tetra. Je n’ai pas fait exprès, la perle a glissé toute seule. répondit Link.
-   C’est trop tard. Tu dois être puni et plus sévèrement que ce que tu as enduré jusque là. Je t’avais promis des retrouvailles avec un ami à qui tu manquais beaucoup, tu vas être servi. L’heure du dîner a presque sonné et comme je suis d’humeur généreuse, je vais te permettre de le voir plus tôt que prévu. Naggi, va le chercher. »
Deux minutes plus tard, Naggi revenait avec dans les bras une masse dont Link n’arrivait pas à distinguer les contours malgré la lumière qu’apportait la torche que tenait Tetra. La princesse, sans pitié, ordonna ensuite qu’on mette le coupable à l’intérieur et qu’on l’apporte dans la salle commune. Ce dernier se laissa faire sans savoir ce qu’il lui arrivait. Il avait la drôle d’impression d’avoir vécu cela, mais il n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. Qui était cette connaissance et qui était-elle ?
Ce n’est que lorsqu’il sortit de la pénombre qu’il comprit ce qu’il se passait. Enfermé et ligoté dans un des tonneaux vides du bateau, il était transporté jusqu’à la salle où tout l’équipage prenait son repas. Ce tonneau que Tetra avait présenté comme un de ses vieux amis était pour Link avant tout le symbole marquant le début des difficultés. Pour retrouver sa sœur enfermée dans la forteresse maudite, Tetra avait littéralement catapulté Link dans un de ces tonneaux. Ce dernier s’était écrasé contre un des remparts de l’île et  avait perdu son épée. Sans aucun moyen pour se défendre, il avait du se cacher sous ces barils pour circuler dans la forteresse.
Il eut beau gesticuler tout le long du chemin afin de se libérer, il était comme la première fois prisonnier d’un fût bien solide. Une fois arrivé dans la salle commune, on le déposa à une des extrémités de la longue table en chêne autour de laquelle étaient assis tous les membres de l’équipage. Il y avait même Orvy et Celtis qui mangeaient parfois à part et qui avaient été placés à cette occasion aux côtés de Link.
Quand Naggi et Tetra furent installés, la jeune capitaine prit la parole :
« Je voudrais lever mon verre à tout mon équipage qui me soutienne et qui permette à ce voyage de se passer dans les meilleurs conditions. Cependant je dois déplorer le comportement de l’un de vos camarades. En effet, cet après-midi ce petit être que vous voyez là-bas a tenté de me tuer…
-   C’est faux ! Tu sais bien que c’est absolument faux ! »
Suite à cette interruption, Tetra leva un de ces sourcils et non sans sourire elle répondit :
«  Je disais donc qu’il a essayé de me tuer. Et bâillonnez-le, on sera un peu plus tranquille. »
Alors que Nico s’afférait à le faire taire, Tetra continua :
« Comme il a refusé de se rendre et qu’il a préféré fuir, j’ai décidé de vous accorder ce soir un droit à tous. Vous avez le droit de demandez à Link de faire ce que vous voulez et celui-ci doit vous obéir. Si jamais il ne se plie pas à vos ordres, il aura affaire à moi. Je commence :
Link, à partir de maintenant tu t’appelleras Minou et tu répondras à ce nouveau Minou. D’accord Minou ? Tiens Nico, tu peux lui enlever ça de la bouche, je crois qu’il veut parler.
-   Bien sûr, Capitaine. dit-il en se levant de table pour aller enlever le bâillon.
-   Merci. Gonzo, je te laisse la parole que vas-tu demander à notre cher Minou. reprit Tetra.
-   Euh… Je propose qu’il fasse le service ce soir sans qu’il ait le droit de toucher au plat.
-   Ca me va. Cela reste assez gentil. A ton tour Naggi, trouve-nous quelque chose d’assez drôle. J’ai envie de passer une bonne soirée.
-   Non mais ça va pas ? Vous n’allez quand même pas me donner des gages les uns après les autres. Vous êtes combien ? Vous êtes neuf avec Celtis et Orvy. intervint Link.
-   Si je puis me permettre, s’élança Celtis, j’aimerai bien que Minou ne parle qu’en rime. Cela fera du bien un peu de poésie à cette grosse brute. Smalt a souffert, tu l’as balancé dans tous les sens au lieu d’en prendre soin comme je te l’avais demandé. 
-   Mais …
-   Il n’y a pas de mais, rajouta Orvy. Tu as été irresponsable que ce soit envers tes actes ou que ce soit envers tes responsabilités. C’est pourquoi je te demande de nous appeler « Sir » ou « Seigneur ». Pour ma part, Sir Orvy me suffira. »
Link, ou devrais-je dire Minou, accepta dans son tonneau un à un les gages. Zucco et Mocco obligèrent Link à faire le service sur un pied et à l’aide d’une seule main. Sénèque et Naggi lui demandèrent d’effectuer les tâches ménagères qui n’avait pas encore étaient faites pour l’occasion. Nico fut compatissant et ne l’obligea qu’à s’excuser envers tout le monde.
La soirée se passa dans la joie et la bonne humeur. Même si Link eut du mal à tenir ses engagements, et après être tombé plusieurs fois sous l’effet du tangage, il se prit néanmoins au jeu. Ces facéties valaient mieux que de rester seul dans son coin.
Quand le repas fut finit et que les tâches ménagères furent faites, Link retourna à la vigie. La nuit en était à sa moitié. Dans quelques heures le soleil se lèverait et la lune disparaitrait. Le jeune héros, épuisé par l’effort qu’il avait fait s’assit. Son baluchon lui avait été rendu. Eclairé par la lumière de la lune, il fouilla dans son sac pour trouver sa longue-vue et le bocal de Smalt. Le petit poisson bleu allait bien. Lors de la chute du haut de la vigie, il avait dû être fortement secoué, mais il continuait de faire des ronds dans le bocal. Rassuré, Link prit sa longue-vue et regarda à l’horizon. Il ne cherchait plus vraiment une île, il voulait faire ce pourquoi il était là. Et c’est peut-être pour cela qu’il la vit enfin. Au loin, la surface de l’horizon était irrégulière et paraissait comme plus épaisse. Cela restait léger, mais il n’y avait plus de toute possible. Il y avait bien au loin une ombre qui se dessinait. Link sortit alors sa baguette du vent. Il fallait aller au plus vite dans cette direction. Voilà maintenant plusieurs semaines qu’ils n’avaient pas changé de cap ne sachant pas où aller. Alors qu’il se remémorait les gestes pour invoquer le vent, il sourit. Il l’avait enfin trouvée.

***

« Tu as changé la direction du vent à ce que je vois, dit Tetra.
-   Il y a une île au loin. Elle a l’air immense. En largeur, elle est au moins dix fois plus grande que l’île du Dragon. Et encore, je ne la vois pas bien.
-   Très bien, je vais demander à Gonzo de suivre le vent. Après, tu viendras avec moi dans ma chambre.
-   Je ne … euh… Que veux-tu qu’on fasse dans ta chambre ?
-   Tu as promis d’envoyer des nouvelles à ta sœur, et c’est dans ma chambre que je me lie le mieux à l’amulette. »
Tetra fit un dernier clin d’œil. Demain serait le premier jour d’un nouveau monde.


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« Réponse #12 le: jeudi 13 janvier 2011, 17:35:16 »

Texte 5 : John Craft

Escarmouches et facéties


Il est facile de sourire, surtout dans des conditions pareilles.
La plage. Le sable. Le soleil. Le ciel d’un bleu blanc -ou d’un blanc bleu ? La mer. L’écume. Les chatouilles sur la plante de nos pieds quand les vagues viennent les gifler. Les rires d’enfants joyeux. Les cris inquiets de leurs mères. Les soupirs fatigués de leurs maris. Les ronflements. Les ronronnements. Les aboiements. Les bruits de pas tendres et tranquilles d’une jolie demoiselle marchant tout près et nous jetant un regard accidentel mais qui semble vouloir dire à quiconque n’a pas perdu tout espoir qu’elle pourrait être celle qu’on aurait d’aimer sans cesse, et qui nous adulerait de son amour passionnel, et qui s’en va en se frottant l’œil à cause d’un grain de sable, sans même nous avoir vraiment remarqué, alors que l’on rêvait déjà de la voir dans nos bras pour toujours, et qui nous quitte pour toujours, puisqu’on ne repensera jamais à elle, en vérité. Le vent marin. Son sifflement. Les arbres qui le suivent. Les baisers des amants. Les sermons des mères.
Quand on est un héros, quand on a sauvé des nations, quand on est reconnu comme celui qui a libéré et vaincu, les gens nous suivent aisément. Au-delà du simple équipage pirate qui avait cherché à trouver une terre habitable, une nouvelle Hyrule, nombreux furent les bateaux et leurs navigants qui se joignirent avec confiance à cette cause. Tout cela avec une facilité sans pareille; on confie si facilement son avenir à ceux qu’on croit capables de le diriger vers un bonheur certain.
Et pourtant, qui serait à même de décider de ce dont le futur sera fait ? Pas même un héros; pas même un descendant du Héros du Temps. Non, non, non. Ce n’est un pouvoir que divin.
Mais cela ne signifie pas que ce pouvoir est inaccessible aux mortels. Il suffit de se dresser plus haut que le ciel, et on atteint les étoiles, et on atteint l’astre du jour, et on dépasse le Paradis, et on parvient à regarder en face ces Déesses moqueuses mais douces, qui nous admirent avec tendresse, comme un enfant qui joue à l’adulte, avec un sérieux et une conviction à toute épreuve; et elles laissent celui qui s’est hissé jusque là choisir pour lui, parce qu’il l’a bien mérité. L’ambition, la confiance, la réflexion, la remise en cause, le tact, la bonté, ce sont quelques unes des qualités cruciales pour quiconque voudrait devenir son propre dieu.
Ces gens avaient choisi leur destin… en partie : ils avaient choisi de le laisser à quelqu’un d’autre. Ce quelqu’un, il n’aime pas trop ça, être chargé de toute ce beau monde; mais ce quelqu’un, il aime tout ce beau monde.
Ce quelqu’un, il connaît le nom de chacun de ces enfants par cœur. Ce quelqu’un, il est ami avec chacun de leurs parents. Ce quelqu’un peut décider avec encore plus de courage, de bravoure et de détermination du résultat de cette roulette, grâce à leur soutien, et ce quelqu’un n’échouera jamais.
- Link ! appela Tetra.
Elle vint s’asseoir tout près, souriante, et resta silencieuse à son tour. Elle posa son regard aux mêmes endroits, sur les mêmes gens, et peut-être même eut-elle les mêmes pensées.
- C’est grandiose, Link. On a trouvé un endroit gigantesque. Derrière ces arbres, on a trouvé des mines fabuleuses; un peu plus loin, on s’est rendu compte que la terre était parfaitement prête à accueillir mille cultures. Il y a déjà des animaux sauvages qui ont l’air délicieux (elle eut un petit rire), une rivière coule tout près, les arbres et buissons sont parsemés de fruits sucrés… le bois, la viande, l’eau, les fruits, la terre… Nous avons trouvé tout ce que nous n’espérions pas même retrouver, Link. C’est merveilleux.
Elle se releva.
- Je vais prévenir le reste de l’équipage, et je reviens.
Elle posa un petit baiser sur ce front qui avait déjà commencé à gentiment bronzer, et s’éloigna avec la grâce que cette belle jeune fille avait fait naître un peu plus tôt avant de disparaître dans son grattage d’œil… et les mêmes folies traversèrent cet esprit déjà embrumé de délicatesse et de candeur.
De nouveau, trouvez un moyen de sourire plus efficace que d’avoir rendu tous ceux qui vous ont fait confiance heureux de vous avoir fait confiance… En gros, ce n’est qu’une signature de contrat : si tu fais cela pour moi, je t’aimerai plus que tout. Il ne suffit que de respecter sa propre clause, et l’affaire est réglée. Personne n’y perd, tout le monde y gagne, la terre est magnifique et la vie montre de nouveau comme elle voudrait qu’on la regarde avec gentillesse; les douleurs qu’elle nous cause ne sont que des accidents, et elle ne veut jamais que notre amitié. La vie est une maladroite trop zélée.
Malgré tout… une question subsistait : « et maintenant ? »
C’était une excellente question, merci de l’avoir posée. C’est vrai : que faire après avoir passé treize années sur les mers à fouiller, glaner, essayer, combattre, réussir, rater, confier… qui se terminent ? Que la quête soit un succès ou non, les efforts fournis restent des souvenirs profonds; comment leur demander de n’être plus rien que des souvenirs ? Comment dire au passé qu’il n’a plus tant d’utilité que ça, désormais, et peut ne plus se reposer qu’au fond de notre mémoire ? Oh, cela ne signifie pas que se remémorer sera exclu, ou que tout sera oublié; cela signifie uniquement que les nuits ne seront pas passées à suer de terreur à l’idée de ne jamais pouvoir y arriver, que nos cales semblent n’être qu’un tombeau dans lequel on vit encore, que tout cela n’est rien qu’une folie, qu’une perte de temps, que les gens oublieront qui l’on est dès qu’ils en auront l’occasion, qu’aucune gratitude n’existe, qu’on ne la mérite pas…
Comment sortir de treize ans de peur constante avec un sourire ?
… aussi étrangement que cela puisse paraître… « comme ça ». On en sort « comme ça ».
Quelqu’un « souffrirait » de bipolarité ? Mes excuses, il se contente d’être humain. Qui plus que nous autres -qui plus que l’humanité sourit alors que la larme vient de couler de son menton ?
L’appel du clairon : il est temps d’aller manger. Vraisemblablement, le petit groupe qui avait été nommé pour aller chasser a fait si vite que les cuisiniers ont fini leur travail plus tôt que prévu. Le repas, d’après ce que Tetra a lancé avec merveille, sera exquis… et inoubliable, qui sait ?
Les enfants se précipitaient à table, alors que les parents les poursuivaient avec une serviette; quelques personnes se rhabillaient à toute vitesse en craignant que les rations soient, de nouveau, trop moindres pour nourrir tout le monde équitablement, et tenaient donc à manger en premières; certains autres, tout bonnement affamés de contentement, riaient et dansaient.
Enfin arrivés à table, des soulèvements de voix, de cris, de courses… plusieurs découvrirent pour la première fois à quel point l’endroit était clairement parfait, grandiose, superbe. Qu’y habiter était loin d’être une pensée indélicate. Et l’odeur de la viande remplit l’estomac des affamés à elle seule.
Tetra était assise seule, et gardait jalousement une place près d’elle. Elle se tourna alors, et aperçut l’homme qu’elle aimait… elle lui sourit, et quelques secondes périlleuses pour tout malheur, ennemies fatales du désespoir, prirent place sur un trône d’acier dans cette mémoire que vous avez la chance de lire.


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***


Texte 6 : Synopz

Escarmouches et facéties

« Le sauveur du temps dans sa grande audace,
Défit le seigneur maléfique du royaume sans face.
Alors, il partit, héros des temps, héros des vents.
Il partit porté par un capricieux élan.

La mer infinie lui offrit son immensité
Et, accompagné de la princesse de la destinée,
Il explora le monde pour reconstruire un royaume blessé.

Les élus se laissèrent pousser par une force plus grande que le destin,
Ils avancèrent plus loin que l'endroit où, sur les cartes, la mer prend fin.
Les mois passèrent, pour la première fois, leurs lèvres s'effleurèrent,
Mais, au loin, n'apparut aucune terre.

Le héros et la princesse s'abandonnèrent dans une romance complice,
jusqu'au jour ou, enfin, la mer céda sa place devant un sol lisse.
Les étoiles avaient souhaité que leur histoire s'accomplisse...

Les années défilèrent, gardiennes d'un travail acharné.
Le nouveau royaume naquit de cendres fumantes et de passions animées.
La princesse fut l'artisane de sa naissance,
Tandis que le héros avait été le pilier de sa renaissance...

Bien des siècles s'écoulèrent et seul demeura le souvenir de la princesse et de son héros.
Les habitants de la contrée prospère s'étaient détournés des eaux
Et il ne demeurait qu'une légende, celle d'un garçon aux habits verts et au cœur haut...»


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***


Texte 7 : Krystal2

Escarmouches et facéties


Une odeur de sel et de bois moisi flottait dans les airs.
   Le hamac dans lequel Link dormait paisiblement se ballottait doucement de droite à gauche, berçant le jeune elfe dans son sommeil peuplé de fleurs multicolores et de papillons roses. Une secousse vint néanmoins secouer la couche, mais elle ne fut pas suffisante pour réveiller le bienheureux qui se contenta de se lover davantage dans ses couvertures en laissant s’échapper un soupir d’aise. Un deuxième ébranlement suivi, plus fort cette fois-ci. Ce dernier arracha au blond un grognement, il entrouvrit les yeux avant de les refermer aussi sec et de se retourner pour se rendormir.
   Grave erreur.
-   OH !
   Sursautant violemment, Link bascula sur le côté. Il se rattrapa de justesse à l’une des cordes qui maintenaient son lit de fortune, puis leva le regard vers l’origine du hurlement.
-   Tu sais, gamin, dit Naggi, si tu voulais flemmarder, fallait rester sur l’île de l’Aurore.
   Le héros se mit debout et renifla en croisant les bras. L’imposant pirate qui lui faisait face rit, il s’avança et ébouriffa la tignasse d’or du jeune.
-   Allez, Nico t’attends en cuisine, vas-y vite.
   L’adulte réajusta son bandana jaune avant de sortir vaquer à ses devoirs. L’elfe, enfin seul, s’étira longuement avant de revêtir son éternelle tenue verte et de se mettre en route. Il arriva au bout de quelques minutes dans la dite cuisine où il fut accueilli par un toast volant qu’il arrêta sans mal.
-   Alors, marin d’eau douce, on essayait encore de grappiller quelques heures de sommeil supplémentaire ?
   Link sourit et alla s’asseoir à la table où patientait son supérieur.
-   Oui, encore, répondit-il en baillant.
-   Si Tetra apprenait ça, soupira Nico, y aurait déjà longtemps que tu serais passé par-dessus bord…
-   Sûrement !
   Les deux amis déjeunèrent ensemble avant de s’attaquer aux tâches qui les incombaient.
-   Bon, on va commencer par éplucher quelques patates, dit le pirate, histoire de bien nous réveiller, on s’attaquera ensuite aux choses sérieuses.
   Ils sortirent deux grand bacs avant d’en remplir un de pomme de terre et de s’armer d’épluche-patate. Link et Nico commencèrent leur longue besogne dans une ambiance bonne enfant.
-   Il paraît que tu as encore eu des problèmes avec Gonzo hier…
-   Oui, répondit le blond, à chaque fois que l’on se croise, ça tourne au vinaigre, il a failli me taper avec le marteau du gong. Oh, d’ailleurs ! Je lui ai trouvé un nouveau surnom !
-   Essaye seulement de ne pas te faire tuer.
-   C’est promis.
   Ils terminèrent d’éplucher les patates en discutant avant de monter sur le pont.
   Le bateau tanguait légèrement tandis qu’il fendait l’eau bleutée de la mer, mais le héros s’était très vite habitué à cela. Voilà déjà plusieurs mois qu’il naviguait en compagnie des pirates, et plus les jours défilaient, plus il appréciait leur compagnie. Le jeune elfe n’aurait pas supporté de rester sur son île, paradis limité par l’océan, infranchissable faute de petit bateau.
   Ses pensées dérivèrent vers le Lion Rouge, le Roi d’Hyrule, son compagnon qui l’avait accompagné dans son aventure et qui avait subitement disparu une fois que la terre engloutie fut finalement totalement ensevelie sous les flots. La raison pour laquelle il avait insisté pour venir sur ce navire était l’irrésistible envie de revivre ces émotions fortes qu’il avait tant aimées. Il voulait encore sentir son cœur battre la chamade, sa sueur dégouliner le long de son dos, son sang taper contre ses temps et l’adrénaline parcourir son corps. Toutes ces sensations qui lui manquaient horriblement et qu’il recherchait à présent pour vaincre la monotonie de ses journées.
   Il espérait chaque jour accoster une nouvelle île, la visiter et, égoïstement, trouver un moyen de transport pour explorer seul de nouveaux horizons, rencontrer de nouvelles personnes et trouver une fois encore une mission où il devra risquer sa vie.
-   Tu rêvasses encore, s’exaspéra Nico, c’est pas comme ça que tu vas monter en grade.
   Redescendant sur terre, Link tapa gentiment le bras de son ami en rigolant. Ils sortirent enfin à l’air libre où ils saluèrent Sénèque, pirate efféminé qui envoya un baiser dans leur direction, et Mocco, qui ne les remarqua même pas, plongé dans l’un de ses bouquins. Ils traversèrent le pont avant qu’une personne, sautant sûrement de l’un des cordages, n’atterrissent devant eux.
-   Enfin vous voilà ! s’exclama la jeune femme. On est au beau milieu de la matinée, vous êtes en retard !
-   Bonjour Tetra, dirent en chœur le blond et Nico.
-   Tu as encore essayé de faire la grasse matinée, n’est-ce pas Link ? reprocha cette dernière en prenant un air mécontent.
   L’intéressé rougit et se gratta l’arrière de la tête, visiblement embarrassé. La chef des pirates soupira longuement.
-   Bon, au travail, le pont va pas se nettoyer tout seul.
   Les deux jeunes hommes hochèrent vigoureusement la tête avant de se précipiter vers le local où ils rangeaient le matériel de nettoyage, afin de ne pas essuyer un éventuel saut d’humeur de la part de la petite blonde. Ils y trouvèrent Zucco avec sa longue vue qui leur tendit deux balais-brosses et un seau.
-   Au boulot, dit-il simplement.
   Puis il partit à son poste, à la vigie.
   Cela faisait déjà deux bonnes heures que Nico et Link frottait avec vigueur le sol, sous un soleil de plomb. Exténué, le héros s’arrêta et s’appuya sur son outil de travail en gémissant.
   Midi approchait et son ventre grondait furieusement, il avait l’impression que sa langue n’était plus que du papier râpeux tellement il avait soif, et la chaleur qu’il faisait n’arrangeait rien. Il massa ses bras douloureux en soufflant.
-   Toujours pas habitué à la tâche ? ricana son compagnon.
-   Toujours pas fini de te moquer ? singea le blond en tirant la langue.
-   Je prends ça pour un affront, rétorqua Nico.
   Il se tourna vers Link et brandit son balai comme une arme en se mettant en position de combat, après avoir au préalable regardé s’il n’y avait personne aux alentours.
-   En garde ! cria-t-il.
   Le jeune elfe, sourire aux lèvres et oubliant complètement ses soucis, l’imita et engagea un court combat avec le pirate. Les manches s’entrechoquaient et les deux combattants improvisés se lançaient des piques qui accentuaient encore plus leur petite querelle. Au bout d’un certain moment, l’épéiste sentait remonter en lui tous ses sentiments enfouis et ses anciennes habitudes, ses gestes se firent plus fermes et il désarma son adversaire en un rien de temps.
-   T’es pas rouillé au moins, plaisanta Nico.
-   Une revanche ? proposa Link.
   Son interlocuteur sourit et alla ramasser son balai pour se remettre en position.
-   Ho, les filles ! fit au loin la voix de Zucco. C’est pas bientôt fini vos gamineries ?
   Les deux intéressés levèrent la tête vers le haut du mât pour apercevoir le pirate qui les guettait au moyen de sa longue-vue. Ils éclatèrent de rire tous ensemble avant de terminer leur tâche et de se rendre aux cuisine où les attendait un repas bien mérité.
   Déjà, en s’engouffrant dans le couloir, on pouvait déjà sentir l’odeur de poisson frit. Link grimaça, depuis qu’il avait embarqué sur le bateau, ses repas se constituaient principalement de poisson frais, de patates ou encore de viande séchée. Longtemps déjà que les légumes avaient été consommés, et le peu d’escales qu’ils faisaient ne leur permettaient pas toujours de se réapprovisionner correctement, au grand dam du blond dont la soupe de sa mémé commençait à terriblement lui manquer.
    Nico et son ami pénétrèrent dans la pièce au repas et y découvrirent Naggi et Mocco, déjà en train de manger.
-   Vos assiettes vous attendent, déclara le binoclard en les désignant du menton.
   Bavant littéralement, les nouveaux venus se jetèrent sur leur repas et le dévorèrent en un clin d’œil tout en étanchant leur soif par de nombreux verres d’eau fraîche et légèrement salée. Repus, ils se laissèrent aller sur la table et somnolèrent à deux.
   Enfin, jusqu’à ce que Tetra ne passe dans les parages.
-   Non mais j’hallucine ? Où vous vous croyez là ? Au travail où vous n’aurez pas de dîner ce soir !
   Bondissant comme des ressorts, Link et Nico se mirent debout et s’attelèrent à faire la vaisselle sous l’œil aiguisé de la jeune femme qui resta un bon quart d’heure vérifier s’ils accomplissaient correctement leur tâche. Une fois partie, ils se détendirent et recommencèrent à chahuter en se lançant les éponges ou encore en s’aspergeant d’eau. Ils essuyèrent le tout, puis se séparèrent, ayant chacun un programme différent.
   Le héros déambulait sur le bateau en sifflotant. Généralement, il n’avait rien à faire l’après-midi, à part se promener et flemmarder sur le pont.
   Au détour d’un couloir, Link tomba sur Gonzo et son imposante carrure. Le jeune elfe n’appréciait guère ce pirate, et c’était réciproque, chaque rencontre se soldant par des insultes et même, quelquefois, des bagarres. L’adulte haïssait le héros, il avait débarqué comme une fleur dans leur vie et tournait maintenant autour de leur chef, ce qu’il voyait d’un très mauvais œil. Il pensait que cette mauvaise graine avait une influence néfaste sur la jeune femme, son arrivée ayant entrainée sa disparition. Le blond, quand à lui, détestait la façon dont il le traitait, sa manie de toujours le rabaisser, de lui confier les tâches ingrates…
   Ils s’affrontèrent mutuellement du regard avant que le plus âgé ne prenne la parole.
-   Dégage de mon chemin, tapette à mouche.
-   Toi de même, armoire à glace.
   Gonzo foudroya des yeux son interlocuteur qui y resta indifférent.
-   Respecter ses supérieurs, on t’a jamais appris ça sur ton île ?
-   Je respecte ceux qui me respectent, rétorqua le plus jeune, ce qui n’est pas le cas avec toi, Gonzes.
   Le pirate écarquilla les yeux.
-   Co-comment tu m’as appelé ! beugla-t-il.
-   Gonzes, répéta Link avec un sourire, je trouve que cela te va très bien !
   La montagne rugit en se jetant sur l’épéiste qui esquiva en riant et qui s’élança dans le couloir pour échapper à la fureur de son ennemi. Au bout de quelques minutes de course effrénée, alors qu’il commençait seulement à semer Gonzo, Link fut brusquement attiré dans une pièce dont la porte fut fermée. Le blond entendit « Gonzes » passer devant en soufflant comme un bœuf et s’éloigner. Le jeune se mit à rire.
-   Pauvre Gonzo, soupira Sénèque, tu vas finir par le tuer un jour si tu le fais courir comme ça…
-   Ça lui fait faire de l’exercice ! répondit l’elfe en remerciant le pirate.
   Après avoir vérifié qu’il n’y avait plus personne dans les environs, Link rejoignit le pont et monta dans la vigie tenir compagnie à Zucco. Il passa le restant de l’après midi à scruter l’horizon avec la longue-vue de sa petite sœur Arielle en espérant y dénicher un petit bout de terre qu’il pourrait explorer.
   Mais ses recherches furent vaines, l’océan étant calme et le soleil amorçait déjà sa descente quand il décolla l’objet de son œil rougi en soupirant. Saluant son compagnon, il descendit sur le pont et s’engouffra dans les cales. Il traversa quelques couloirs sans y croiser âme qui vive avant d’entrer à pas de loup dans une pièce meublée et coquette où il referma la porte avant de se diriger vers le bureau au fond.
-   Et bien, ça bosse dur, dit Link au dessus de l’épaule de Tetra qui dessinait de petits moutons.
   La jeune fille sursauta et se retourna vers l’elfe en se tenant la poitrine.
-   Je serais bien tenté de te dire de te mettre au boulot, mais ça serait mesquin de ma part.
-   Tu m’as fait peur ! s’exclama la pirate. Tu aurais pu frapper !
-   Je voulais te prendre par surprise, expliqua son ami en recula vers le lit, bon…
   Il attrapa un oreiller qui traînait sur le matelas et sourit à pleine dents.
-   Et si nous reprenions où nous en étions hier ?
   A ces mots, Tetra se jeta sur le deuxième oreiller et évita le coup que le blond allait lui administrer.
   La quotidienne bataille de polochon, ignorée par l’équipage, débuta. Ils sautaient sur les lits, renversaient les chaises, bougeaient les meubles, montaient sur le bureau, aussi bien qu’à la fin, la chambre était un véritable chantier.
   Ils cessèrent plus d’une demi-heure plus tard, lorsque des plumes commençaient à voler à travers la pièce. Ils rirent en chœur avant de, spontanément, se mettre à ranger.
-   Il va encore falloir racheter des oreillers, bougonna la jeune femme.
   Ils finirent et, ensemble, ils allèrent à la cuisine manger.
   Comme chaque soir, la totalité des pirates se réunissaient pour dîner, c’était comme une vieille tradition. L’ambiance était joyeuse et bonne enfant, principalement aidée par le tonneau de rhum posé en bout de table. Link n’y touchait pas, il était encore trop jeune pour s’intéresser à ce genre de distraction, tout comme Tetra, qui guettait d’un air mauvais Gonzo et Naggi se saouler, aussi bien qu’ils se mirent à chanter vers la fin. Le repas se termina après une bataille de pomme de terre, pas cuites, directement piochées dans la réserve, ainsi qu’un habituel coup de gueule de la part de la pirate qui envoya tout le monde se coucher.
   Après un général « Bonne nuit ! » assez enthousiaste, le héros rejoignit la cale qui lui avait été assignée et, après s’être déshabillé, se glissa dans son hamac. Il bougea un peu pour que sa couche se balance et ferma les yeux, bercé par le clapotis des vagues qui tapait contre la coque du bateau.
   Demain encore, il se lèverait avec, au fond de lui, l’espoir. Celui de découvrir une nouvelle terre, celui de rencontrer et de nouer des liens avec de nouvelles personnes, celui de sortir de son quotidien et d’affronter de nouveaux dangers.
   Demain, ce serait une nouvelle journée à vivre, pour lui, tout jeune matelot qu’il était.


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« Réponse #13 le: jeudi 13 janvier 2011, 20:32:18 »
Mes chers amis, serait-il possible de mettre les liens de mes textes vers mon coin Fans ? J'y ai corrigé les fautes d'orthographe, c'plus cool quand même...
Mais bonne idée; c'est vrai que c'est toujours plus simple de "tout bonnement" pouvoir y accéder ici, merci à vous.
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« Réponse #14 le: jeudi 13 janvier 2011, 20:44:50 »
Je vais voir ça pour la news, c'est en effet plus agréable pour le lecteur de le lire sur le Portail Fans s'il est présent.

EDIT : Voilà qui est fait :p