Auteur Sujet: Dans la Gueule du Loup...  (Lu 10623 fois)

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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #60 le: dimanche 25 mai 2014, 04:27:16 »
*tousse tousse*

Eh bien, la poussière s'est accumulée dans cette antre ! Il est temps d'y remédier ! :cfsd: Alors, on sort le plumeau et on entame une nouvelle histoire, que j'espère mener à terme ! Ca me changerait. :^^':

Donc, qu'est-ce que je vous prépare de bon les amis ? Eh bien rien, ça vient de moi, donc ça peut pas être bon ! Haha, j'aime l'autodérision, vous avez pas idée. :^^: Bref, je reviens avec, non pas une œuvre originale, mais une fanfiction. Et pas sur Zelda. En fait, je ne vais pas vous dire tout de suite de quel univers il s'agit, ni même le titre de la série. Enfin, pas pour l'instant. Je vous laisse chercher pour l'instant et je vous dirai de quel univers il s'agit, ainsi que le titre de la série, quand je le jugerai opportun. Si vous voulez un indice, c'est l'univers d'une saga que j'aime beaucoup. Et vous trouverez un autre indice au troisième degré dans le premier chapitre que vous allez découvrir ci-dessous ; si vous arrivez à le percer à jour, félicitations, vous êtes très fort(s) !

Bref, là-dessus, je n'oublie pas de rappeler que, comme tout écrivain raté et sans talent, je suis pleinement ouvert aux conseils et recommandations, constructives et argumentées de préférences. Si vous voulez, vous pouvez aussi me dire ce qui est bien, mais ça doit pas représenter grand-chose ; là-dessus, à ceux qui auront l'indulgence de me lire, je vous souhaite bien du plaisir !





Gao s'était levé avec les poules ce jour-là.

Le soleil naissait à peine derrière les lointaines montagnes et le froid humide, légèrement piquant du petit matin achevait de le tirer des limbes du sommeil. Silencieusement, il se leva de sa couche austère et s'étira longuement. A côté de lui, sa petite sœur dormait encore, avec la paix d'une enfant de sept ans. Plus loin, il voyait sa mère, également assoupie. Le garçon prit rapidement ses habits et, à pas de loups, quitta la petite maison.

Ses pieds nus foulèrent le sol rude jusqu'à la rivière, et là, il s'aspergea généreusement le visage d'eau glaciale. L'espace d'un instant, il put distinguer ses traits, des traits quelconques encadrés par des cheveux noirs qui lui tombaient jusqu'au menton. Il avait été par le passé un bambin glouton, et même si la vie de campagnard lui avait permis de se débarrasser de ses kilos en trop, il avait gardé une carrure un peu flasque. Puis il pensa à la journée qui l'attendait et continua sa toilette en silence. Fils du bûcheron Gao le Quatrième, le petit Gao le Cinquième était chargé de porter des bûches et de passer les outils à son père et ses assistants. Du haut de ses neuf printemps, on le jugeait encore trop faible pour tenir lui-même une hache. Parfois, on lui laissait la hachette pour fendre le petit bois qu'il se chargeait ensuite d'entasser.

Une fois propre, le garçon frissonna légèrement et mit ses vêtements. Ils sentaient encore un peu le bois et la transpiration, mais il n'en avait pas d'autres. Sa mère et sa sœur Lin Yao devaient faire la lessive dans la journée, mais d'ici là, il lui faudrait faire avec. Un peu excité, un peu fatigué d'avance, Gao se dirigea vers la forêt où son père l'attendait.

L'endroit s'annonçait au bruit avant la vue. Les efforts des assistants, les ordres du chef, le chant de la scie et de la hache et la chute des arbres se mélangeaient en une virile cacophonie, propre à effrayer n'importe quel animal sauvage. Gao rejoignit le groupe le plus discrètement possible, mais un regard perçant du chef bûcheron, homme dur par excellence, traduisait assez bien son ressenti quant au retard de son propre fils. Pris en faute, l'enfant baissa les yeux et commença à rassembler quelques morceaux de bois.

Même si le travail était dur, chacun faisait sa part sans rechigner, porté par les ordres du chef et par la nécessité de la tâche pour le village. Comme les champs leur fournissaient à peine de quoi manger et les pâturages ne suffisaient pas à nourrir assez de bétail, ils n'avaient pas de quoi vivre sur leurs réserves pour faire face aux rigueurs de l'hiver. Les habitants, du reste, s'étaient vite rendu compte qu'ils n'avait que leurs arbres à vendre. Malheureusement, le bois n'était pas assez solide pour construire de bonnes maisons, et pas assez noble pour faire des meubles ou du parquet. En désespoir de cause, les villageois s'étaient décidés à le vendre comme bûches toutes prêtes à alimenter les cheminées. Et à l'approche de l'hiver, la demande augmentait considérablement, l'offre devait donc suivre. Comme pour respecter un équilibre, plus les conditions étaient dures pour les travailleurs, plus le travail était lucratif.

Le soleil était haut dans le ciel quand le chef annonça d'un éclat de voix la première pause de la journée. Depuis qu'il s'était fait casser le bras par un arbre mal tombé, le chef se retrouvait inapte au maniement des outils et se montrait, pour passer sa mauvaise humeur, particulièrement exigeant avec ses assistants, n'autorisant personne à passer la moindre seconde sans travailler. Le groupe, qui savait à quel point leur maître ne tolérait pas l'insubordination, en faisait son lot, préférant souffrir en silence plutôt que de se retrouver sans emploi. Du coup, pendant la pause, chacun se contentait de poser ses fesses dans l'herbe verte sans piper mot, en guettant l'instant où le chef les rappellerait à l'ouvrage. Gao lui-même s'était tout simplement avachi, les bras meurtris et les jambes complètement ruinées. Son ventre lui expliquait qu'il n'était pas bon de partir au travail à jeun, ses yeux protestait pour la cause des enfants en manque de sommeil, mais la journée était loin d'être finie. Personne ne se coucherait avant le soleil, même si quelqu'un devait tomber à bout de forces, hic et nunc. Qu'importe le froid, la faim, la fatigue, c'était là leur vie, leur quotidien, jusqu'à ce que les os du patron soient assez solides pour tenir une hache. Alors, il pourrait les aider, et ainsi, alléger leur peine.

Au terme de la journée, presque tout un arbre avait été réduit en petits bouts et stocké dans une caverne soigneusement dissimulée au pied d'une falaise. Ainsi, la précieuse marchandise était à l'abri du vent, de la pluie et des voleurs. La moitié serait gardée par les bûcherons, qui irait eux-mêmes le vendre aux fermiers ou aux marchands du village, ou qui l'utiliseraient pour leur usage personnel. L'autre moitié, quant à elle, revenait au seigneur local, et devait être vendue comme bois de chauffage aux villes voisines. Les bénéfices réalisés servaient à financer les réparations du puits, la construction d'une maison ou n'importe quel ouvrage profitant à tous les villageois. Et même si ce bois ne trouvait pas d'acheteur, les forces armées du roi ne refuseraient jamais de quoi faire un bon feu pour ses soldats en campagne dans la guerre d'unification du pays. Certes, il n'en paierait que le quart du prix normal, mais personne n'y trouvait à redire : en cas de victoire, il leur accordera une belle réduction d'impôts, et s'il devait être défait, personne n'en voudra à de pauvres bûcherons de faire leur travail. Du moins, c'est ce que jurait le seigneur quand on lui posait la question, le tout en caressant sa barbe blanche. Quelque soit la question, quelque soit la personne, il avait toujours ce même tic. Il n'était vraiment le seigneur que lorsqu'il lissait sa barbe. S'il parlait sans lisser sa barbe, c'est qu'il parlait en tant qu'homme, et non en tant que chef. Du moins, c'est ce que professait la mère de Gao.

Quand le petit groupe d'hommes atteignit le village, les dernières lueurs du jour finissaient de disparaître. Les alentours étaient animés de cette perte d'énergie caractéristique de la fin d'une journée bien remplie. Certains s'amusaient, d'autres se reposaient, les douces rumeurs d'une conversation se faisait entendre çà et là, bref, tout le monde oubliait les peines endurées. Gao lui-même se saisit de sa balle fétiche et retrouva sa sœur pour échanger quelques passes. La partie fut brève, car la fillette avait elle-même les mains endolories par la lessiveuse et la planche à frotter. Mais les deux enfants purent malgré tout partager un instant de détente et de complicité, sans repenser à leurs souffrances passées et à venir.

Quand la lune se mit à briller dans le ciel obscur, leur mère les héla, et les deux gamins obtempérèrent. Sur le pas de la porte, la femme leur posa à tous les deux une main sur la tête en leur adressant un grand sourire. Gao se dirigea vers la table où trônait un maigre repas chaud. Tout en réfrénant son envie de dévorer jusqu'à la dernière miette, il entendit ses parents marmonner entre eux :

« C'est la première nouvelle lune de l'année...
-Je sais, je sais, mais... »

Mais, comme s'il remarquait l'attention de son fils, le père coupa court :

« On en reparle plus tard. »

Là-dessus, la famille se mit à table, et le repas débuta. Un peu de riz, du bouillon de poisson, quelques bouts de poulet rôti ; il leur fallait partager une chère bien maigre, et il était probable que personne ne puisse s'offrir mieux. Depuis le début de la guerre, toute la nourriture et tous les jeunes hommes en âge et en état de porter une lance étaient systématiquement réquisitionnés. Une fois, Gao avait demandé quand finirait la guerre, et il n'avait eu en guise de réponse qu'une paire de claques retentissantes de la part de son père. Il avait alors six ans.

Une fois sa part avalée, Gao éprouva comme toujours cette insatisfaction. Il aurait voulu manger davantage, manger jusqu'à la dernière miette disponible. Mais il lui fallait penser à sa famille, et se faire violence. Manger peu, savourer, profiter, et surtout, s'accrocher à l'espoir qu'un jour meilleur viendra. Un jour où il pourra manger tant qu'il veut, faire des tâches dures et gratifiantes, avoir le respect de ses pairs. Un jour sans guerre, sans famine, sans hiver, sans maîtres ni bourreaux.

Alors qu'il marchait vers la chambre à coucher, Gao entendit sa mère l'appeler, et en se retournant, il vit que sa sœur aussi s'était rapproché. Le garçon fit volte-face et les rejoignit. Sans perdre de temps ni de salive, la femme s'accroupit, sortit deux bouts de papier de sa poche et leur en donna un chacun en murmurant rapidement, comme si elle craignait d'être entendue :

« Voici un charme pour vous protéger. Gardez-le toute la nuit, et ne le perdez sous aucun prétexte. Compris ? »

Sur le coup, Gao n'éprouva que de l'incompréhension, et de la surprise. Jamais sa mère ne leur avait offert de talisman, jamais elle n'avait tenu un tel discours, jamais elle n'avait affiché une telle expression terrifiée. On lisait sur ses yeux fébriles et ses mains papillonnantes une grande anxiété. Sans réfléchir, le garçon prit la parole :

« Il se passe quelque chose, maman ?
-Je t'expliquerai... Pour l'instant, jure-moi de garder ce talisman jusqu'au matin. Et surtout, de ne pas sortir de la maison cette nuit. D'accord ?
-Mais... Pourquoi ?
-Pas de question, mon garçon ! Promets-le moi ! Promettez-le moi tous les deux ! »

Elle le saisit par les épaules. Lin Yao, la cadette, semblait aussi perdue que son frère, mais elle hocha la tête. Gao en fit de même. Leur mère, visiblement pas plus rassurée qu'avant, se releva et lissa sa robe d'un geste aussi nerveux que tous les autres avant de quitter la chambre sans un mot. Après avoir échangé un regard médusé, les enfants glissèrent leur papier respectif dans la poche intérieure de leur vêtement, puis partirent au lit en silence. Avant de se glisser sous les draps, Gao eut le temps d'entendre de l'autre côté du mur ses parents échanger quelques mots :

« Tu sais très bien que ça ne sert à rien...
-Je sais !... Je sais...
-Il peut très bien ne rien arriver.
-Il peut très bien arriver le pire.
-Tu crois que ton talisman n'est pas le pire ?
-Je crois qu'il les protègera. C'est tout ce qui compte. »

Mais la journée éreintante qu'il avait eu empêcha Gao de se concentrer davantage, et il sombra dans le sommeil lourd et sans rêves qu'il connaissait depuis bien longtemps. Le moment où il n'était pas l'enfant faible au quotidien exigeant, mais l'enfant le plus heureux et insouciant du monde.
« Modifié: lundi 02 juin 2014, 22:23:44 par un modérateur »

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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #61 le: mardi 27 mai 2014, 01:55:20 »
Bon, je sais que ça fait très peu de temps, mais voici le chapitre 2, dans la joie et la bonne humeur ! Les indices sont de moins en moins subtils, et vous devriez pouvoir me dire de quel univers vient cette fiction.

Et sinon, je n'ai pas l'intention de poster un chapitre toutes les 48h, disons que là, je suis sur ma lancée !





Gao avait espéré ne se réveiller qu'au petit matin, quand le pâle soleil d'hiver viendrait lui lécher les paupières. Mais apparemment, cette nuit allait être différente.

« Grand frère... Grand frère ! »

Les secousses dans son épaule achevèrent de le tirer du pays des rêves. Quand il parvint à voir clairement à travers l'obscurité, il comprit que sa petite sœur était en train de le malmener.

« ... Quoi ?
-J'ai envie d'aller au petit coin... »

Le garçon était à la fois irrité et déconcerté qu'elle le réveille pour ça. Il prit la voix la plus basse et la plus blanche possible :

« Tu peux y aller seule, non ?
-Maman a dit de ne pas sortir...
-Ah oui, en plus... Tu ne peux pas attendre demain ?
-Non... Je ne tiendrai pas ! »

Il posa une main sur son front, poussa un minuscule soupir, et s'extirpa des couvertures le plus discrètement possible. Sans un mot, Lin Yao et lui se dirigèrent vers la porte, qu'il tira à gestes des plus mesurés pour qu'elle s'ouvre sans grincer. Une fois dans la pièce à vivre, il la repoussa à peine sans chercher à la refermer. Puis il renouvela l'opération avec la porte principale. Au terme de ses efforts, les enfants purent quitter le logis comme deux voleurs.

La nuit était particulièrement sombre et froide. Les gosses, en tenue de nuit, frissonnèrent de tous leur corps sous le vent perçant, et Gao lutta contre l'envie de rentrer sans perdre un instant.

« Bon... Dépêche-toi !
-Les toilettes sont là-bas...
-Ah non, je ne traverse pas tout le village ! Tu peux très bien faire là, dans les bois. »

Visiblement, la petite Lin Yao n'était pas trop partante, mais elle devait avoir aussi froid que son frère. Elle décida donc de faire avec, et partit faire son affaire dans un buisson. Gao détourna les yeux pudiquement quand elle s'abaissa, et fit mine d'admirer le village. Il n'y voyait goutte, et pour cause. Entre la lune tout à fait noire, l'heure avancée, le temps hivernal et son manque d'expérience dans les sorties nocturnes, il aurait pu percuter un homme sans le voir. De plus, l'ambiance avait quelque chose de particulièrement glauque, oppressante. Comme si un danger rôdait, tout près, tapi dans l'obscurité, prêt à bondir sur le moindre passant imprudent. Gao se sentit trembler de plus belle, et ce n'était pas seulement à cause de la bise.

« Lin Yao... Tu as bientôt fini ?
-Je... J'ai peur, Gao... »

Bien sûr, elle y était sensible elle aussi. Le garçon battit la semelle en grognant :

« Moi aussi ! J'aimerais rentrer, et... »

Il n'eut pas le temps de dire un mot de plus. Le son clair du tocsin se fit entendre, net, alarmant, et surtout, très répété. Le signal d'une attaque.

En un éclair, les portes s'ouvrirent à la volée et plusieurs personnes bondirent de leur foyer. A la lumière des lanternes, Gao distingua pas mal d'hommes, armés de haches, faucilles ou de harpons de pêcheurs. Pas de femmes ni d'enfants. Et quand il vit son père jaillir à son tour, Gao hésita un instant à se manifester, pensait que le chef bûcheron n'allait pas aimer les voir dehors, à cette heure et dans ces conditions...

« Papa ! »

... Mais Lin Yao n'était pas de cet avis.

« Lin ?... Et Gao ? Qu'est-ce que vous faites là !
-On était sortis pour...
-Je veux pas savoir ! Rentrez et... »

Il allait finir sa phrase, mais un claquement sec l'arrêta à mi-chemin, et le fit se pencher en avant. Un petit trait légèrement lumineux sembla sortir de sa poitrine pour finir sa course dans la forêt. L'instant d'après, plusieurs traits similaires traversèrent à leur tour les corps des hommes rassemblés, et les rares survivants se plaquèrent contre les murs, terrifiés. Gao et Lin Yao firent de même, tout en voyant leur père se vider de son sang, sous leurs yeux. La lanterne brisée répandait son huile, laquelle en prenant feu leur permettait de contempler d'autant mieux l'horreur qui se déroulait.

Certes, Gao n'était pas un chasseur, encore moins un guerrier. Mais il n'avait pas besoin d'explications pour comprendre ce qui se passait, pour comprendre que jamais, plus jamais, il n'aurait à trimer dans le froid sous les ordres et les quolibets acerbes de Gao le Quatrième. Sauf qu'il n'avait pas prévu que ce serait dans de telles circonstances. Comme pour oublier sa propre peine, il reporta son regard sur sa sœur, et ce choix lui fit encore plus mal au cœur. Elle avait les yeux exorbités, chargés de larmes, et était agitée de soubresauts tandis que de bruyants hoquets s'échappaient de sa bouche entrouverte. Elle allait vivre avec cette image dans la tête, avec le souvenir de cette nuit infernale, des gens morts sous ses yeux. Cette idée arracha à Gao ses propres larmes, qui étaient restées refoulées jusque-là tellement la scène s'était avérée brutale et inattendue. Et lui-même, allait-il pouvoir vivre avec cette douleur ?...

Avant de s'intéresser à la question, il reporta son attention sur le présent, et vit sa mère quitter leur maisonnée en pleine panique.

« Lin ! Gao ! »

De peur qu'elle ne s'aventure trop loin, le garçon s'exclama :

« Maman ! »

La femme se retourna et se jeta sur eux. Le premier réflexe des enfants fut d'embrasser leur mère pour chasser la peur et le chagrin, celui de leur mère fut de leur filer à tous les deux une paire de claques.

« Je vous avais dit de ne pas sortir ! Rentrez tout de suite !
-Mais maman... Qu'est-ce qui se passe ? »

Un autre cri étranglé se fit entendre. Quelqu'un d'autre venait de connaître le trait lumineux qui avait déjà coûté la vie à la plupart des habitants.

« C'est la secte des Vents Hurlants...
-Les tueurs ?! Ceux avec les bâtons runiques ?
-Oui... Une fois tous les dix ans, sous la première nouvelle lune de l'année, ils choisissent un village et... »

Un autre bruit l'interrompit. Pas le cri d'un villageois abattu, mais un cri de guerre strident, repris par des dizaines d'individus embusqués. Ce pouvait être dans les bois juste derrière eux, dans la charrette en face d'eux, au sommet du poste d'observation. Ils semblaient être partout et nulle part, et Gao ressentit, dès lors, la peur de la mort. Celle qui pouvait surgir de nulle part, et qui allait frapper pour de bon. Pour toujours et à jamais. La mort qui lui interdirait de connaître son treizième anniversaire, et qui empêcherait quiconque de pleurer sur sa tombe. Une tombe qu'il n'aurait pas. Il ne ferait que la joie des corbeaux, des asticots et des pillards.

« Pas le temps de parler ! Rentrez à la maison et cachez-vous !
-Mais maman... Et toi ? »

Elle se mordit la lèvre. Les dernières gouttes d'huile finirent de brûler, replongeant les alentours dans les ténèbres.

« Ne pensez pas à moi... Rentrez et cachez-vous !
-Tu sais que ça ne sert à rien ! »

La femme et les enfants sursautèrent, mais la voix n'était pas celle d'un inconnu. C'était celle d'un apprenti bûcheron. Gao n'aurait pas su dire s'il s'agissait de Wang à la force de taureau, capable de fendre n'importe quelle bûche d'un seul coup de hache, ou de Li, celui qui sciait les branches plus vite que quiconque.

« Ils ne s'arrêteront pas tant qu'il restera un habitant à tuer !
-Tais-toi ! Pour l'amour du Ciel, tais-toi ! Aide-moi à les cacher...
-Pas question ! Si tu veux que tes enfants vivent, ils doivent quitter le village, et tout de suite !
-Mais pour aller où ? En pleine nuit, en hiver, avec cette tenue !...
-S'ils restent, ils mourront ! S'ils partent, il reste un tout petit espoir qu'ils vivent. »

Un nouveau cri déchira la nuit, tandis que les traits lumineux continuaient de traverser les corps, empilant mort sur mort, par saccade, laissant le temps à leurs victimes de goûter un frêle espoir que tout soit fini. Mais les derniers survivants ne se berçaient pas d'illusions, l'attaque ne se finirait pas tant qu'il resterait un villageois en vie. Certains se mirent à courir pour leur vie, criant et pleurant comme si cela pouvait les aider, une hystérie qui ne tarda pas à gagner du terrain. Seule, la femme de Gao le Quatrième, la femme la plus solide du village, restait maîtresse d'elle-même. Alors que même l'assistant venu les épauler faisait de son mieux pour ne pas prendre ses jambes à son cou, la mère de Gao le Cinquième restait près de ses enfants, même si elle n'avait pas le moindre espoir de les sauver. L'espace d'un instant, le garçon se dit que s'ils étaient restés aussi proches et amoureux toutes ces années, c'est bien parce que cette rage de vivre par et pour eux-mêmes les avait toujours unis.

« Gao.
-... Oui, maman ?
-Pars vers la forêt avec Lin Yao. Cachez-vous. Tu connais un endroit sûr ? »

Sur le coup, Gao pensa à la caverne où ils rangeaient le bois. Mais quant à savoir s'il la trouverait...
« Je... Je connais un endroit, oui...
-Alors, partez ! Ne restez pas là... Marchez, courez, sans vous retourner !
-Viens avec nous, maman ! »

L'espace d'un instant, Gao crut l'entendre rire.

« Pas question... Je les retiens.
-Non ! Viens avec nous !
-Je t'ai dit de partir, Gao ! Toi et Lin Yao, vous devez survivre ! »

Le garçon resta pétrifié. Il avait l'impression qu'un trait lumineux lui avait coupé les jambes. Après une longue seconde, ce fut Lin Yao qui lui tira la manche en murmurant :

« Il faut qu'on parte, grand frère... »

Sa voix ne tremblait pas, mais elle semblait usée, brisée par la peine. Elle devait avoir versé jusqu'à la dernière larme de son corps. Même dans ces conditions, Gao ne put s'empêcher d'éprouver une vague honte à l'idée que ce soit sa petite sœur qui l'aide à se ressaisir.

« On reviendra, maman. Tiens le coup. »

Là-dessus, Gao prit sa soeur dans ses bras et partit vers la forêt. Derrière lui, sa mère restait silencieuse.
« Modifié: lundi 02 juin 2014, 22:26:42 par un modérateur »

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« Réponse #62 le: lundi 02 juin 2014, 22:12:41 »
Chers lecteurs, avant de vous offrir le chapitre 3, je vous informe de deux changements :

1) Gao n'a plus douze ans mais neuf ; j'ai pensé qu'il était bien empoté pour un âge pareil, surtout avec un père comme le sien. Il perd aussi sa "large" carrure, au profit d'une carrure "normale".
2) La soeur de Gao ne s'appelle plus Ming car j'ai découvert que ce prénom est masculin ; elle s'appelle désormais Lin Yao, abrégée en Lin.

NB :Pour ceux qui iront vérifier, Gao est effectivement reconnu aujourd'hui comme un prénom féminin, mais à une époque lointaine, il était mixte. Donc, le héros ne changera pas de nom.

Les chapitres précédents ont été modifiés en conséquence.

Voilà, c'est tout ! Now, enjoy !





La forêt était déjà pleine de dangers de jour. La nuit, elle devenait un environnement hostile.

Gao n'avait pas arrêté de courir depuis qu'il avait quitté le village, sa sœur sur le dos. Ses pieds nus lui répétaient à chaque foulée qu'il devait s'arrêter, sa mémoire lui répétait qu'il lui fallait s'éloigner encore plus du village. Il n'aurait pas su dire où il se trouvait, ni quel chemin il avait suivi. Il savait juste qu'à un moment, il s'en était fallu de peu pour qu'il rate un virage et fasse une longue chute. Il n'avait pas de lanterne, la nuit était plus sombre que jamais, et l'aube ne viendrait pas avant de longues heures. Du coup, il lui fallait continuer à courir tout en faisant attention à ne pas tomber dans le vide. L'exercice lui faisait presque aussi peur que les tueurs, mais l'idée de les avoir aux talons le galvanisait et le poussait à maintenir l'allure.

Quelque part, Gao s'était toujours demandé à quoi ressemblerait un raid sur son village. Il s'était imaginé un chaos sans égal, toutes les maisons en feu, des soldats armés au grand jour, attaquant les habitants face à face. Ce qu'il avait vécu n'avait rien à voir avec ses fantasmes. Un groupe dans l'ombre, tuant à distance, sans se montrer, sans dégâts. Rien d'autre que la mort et la peur, aussi froides et irraisonnées l'une que l'autre. On n'avait pas pu les attaquer pour des raisons politiques, ils n'étaient pas un lieu de passage crucial d'un royaume à l'autre, ils n'avaient pas de richesses, pas de jeunes gens à enrôler. Gao se jura que, une fois cette affreuse nuit terminée, il trouverait la réponse. Pourquoi les Vents Hurlants les avaient-ils attaqué, qu'est-ce qu'ils y gagnaient ? Agissaient-ils sur ordre de l'Empereur ou du Généralissime, les ennemis du roi ? Agissaient-ils de leur propre chef ? Pourquoi leur village plutôt qu'un autre ? Et surtout, si ses parents savaient qu'ils allaient être attaqués, pourquoi étaient-ils restés à les attendre au lieu de fuir ?

A force d'y cogiter, le garçon courait de moins en moins vite. Il se mit à trottiner, et finalement, il s'arrêta. Sa poitrine profita du répit pour réclamer son dû. Le manque d'oxygène, les efforts soutenus et le contrecoup de l'émotion manquaient de lui faire éclater le cœur d'une seconde à l'autre. Ses jambes étaient pratiquement taillées dans une bûche incandescente et sa tête ressemblait au tambour des festivals. Il avait besoin de repos. Mais s'il le prenait maintenant, ça risquait d'être un repos éternel. Et pourtant, incapable de faire un pas de plus, il déposa lentement Lin Yao au sol en pliant les genoux autant qu'il le pouvait.

« Grand frère... On est assez loin ? »

Gao voulut mentir pour la rassurer. Il l'aurait fait pour n'importe qui. Pour lui-même, aussi. Mais pas sa sœur. Elle était fine, la petite Lin Yao. Quand on lui parlait, elle savait si on disait la vérité. Il lui suffisait d'une minuscule hésitation, d'une main qui tremble ou d'un ton trop assuré. Elle savait toujours. Elle savait aussi prendre sur elle pour aider sa mère, travailler jusqu'à l'épuisement, supporter la rudesse de son père et toutes les privations dues à la guerre sans se plaindre. A sept ans, elle était presque plus responsable que son frère. Non, pas presque, en fait. Certainement.

« Je ne crois pas, Lin Yao... J'ai juste besoin... de faire une pause.
-Tu crois que... maman va bien ? »

Oui, elle était plus responsable. Elle venait de voir son père mourir sous ses yeux. Elle avait abandonné sa mère dans ce chaos. Elle était partie dans la forêt en tenue légère. Et malgré tout ça, elle pensait d'abord aux autres, pas à elle, sans pleurer.

« Je ne sais pas. On... On saura demain.
-Qu'est-ce qu'on va faire, grand frère ?... »

La petite voix commençait à flétrir. La peine et le chagrin reprenaient le dessus. Gao voulut faire bonne figure.

« On va vivre, sœurette. On va vivre. Pour tout le village.
-Pour papa et maman ?
-Pour eux. Pour Wang, pour Li, pour Zhang, pour Tao. Tous. Ils ont vécu, ils nous ont aimés, ils nous ont grondés. On a joué avec eux, on honorera leur mémoire.
-Est-ce qu'on leur creusera une tombe ? »

Sur le coup, Gao ne pensa qu'à la quantité de travail que cela représentait. Mais il n'était bien entendu pas question de l'avouer, ni de se dérober.

« Oui, sœurette. Pour chacun d'entre eux. Jusqu'au dernier. »

Un sanglot se fit entendre. Le frère ne pouvait pas distinguer la moindre silhouette, mais il était persuadé que Lin Yao s'était recroquevillée. Il en fit de même, en dépit du bon sens qui voudrait qu'il la remette sur son dos et qu'ils reprennent leur marche. A cet instant, le vent froid résuma, à lui seul, la situation des enfants qui se tassèrent un peu plus pour échapper à un adversaire bien trop ancien, organisé et insaisissable pour être affronté par des moyens humains. Cette pensée arracha une larme brûlante au jeune Gao.

Ils restèrent prostrés, sans parler, au milieu des feuilles froissées par les rongeurs, des hululements d'oiseaux nocturnes, et de tous ces bruits qui rendaient la vie nocturne de la canopée si mystérieuse et si effrayante. Ni l'un ni l'autre n'aurait su dire combien de temps s'écoula avant qu'un bruit presque imperceptible attire l'attention de Gao. Le bruit d'une sandale de paille contre la terre. Un bruit aussi incongru dans cette atmosphère que le tonnerre par ciel bleu. Il se redressa d'un bond, son cœur battant la chamade.

« Grand frère ?...
-Lin, tu es là ?
-Qu'est-ce que tu as ?
-On part, vite... »

Là-dessus, ce n'était pas le bruit d'une semelle, mais bien une course effrénée qui se fit entendre. Gao, paniqué, agita les bras pour retrouver sa sœur ; quand il parvint à lui frapper le nez du bout des doigts, il la saisit sous les aisselles et, sans plus tarder, il reprit sa course. Mais il n'avait pas fait dix pas qu'un son encore plus intimidant se fit entendre.

« On ne bouge plus ! »

Gao s'immobilisa, comme si ses os s'étaient changés en pierre. Dans le fond, il n'avait pas abandonné le minuscule espoir, l'infime probabilité, l'inconcevable miracle que ce soit un villageois survivant qui vienne à leur rescousse, mais la formule et l'intonation avait tout balayé au profit de la seule certitude que tout allait s'arrêter, ici et maintenant.

Sans un mot, l'individu dans leur dos fit claquer le mécanisme d'une lanterne. Après trois essais, une faible lumière ocre baigna les environs. Presque pour ne pas mourir sans savoir, Gao fit volte-face. Il se tenait devant un individu de haute stature, emmitouflé dans une énorme cagoule noire qui couvrait toute sa personne, excepté ses mains nues et un long bâton qui dépassait de son vêtement. La clarté n'était pas suffisante pour en être certain, mais apparemment, ce n'était même pas une machine complexe, c'était bien un simple bâton. Et quand le bout dudit bâton se pointa sur eux, Gao sentit ses yeux s'écarquiller. Une seconde plus tard, il entendit un très faible sifflement et s'accroupit par réflexe. Il n'eut que le temps de voir le fameux trait lumineux, ce sort qui avait causé tant de morts déjà, jaillir et lui passer au-dessus. La personne face à lui jura, un affreux juron qui n'était proféré que par les plus impies et les plus inhumains, avant de grogner :

« Vous êtes déjà assez petits, alors arrêtez de bouger ! »

Gao pensa un instant à se jeter dans le fossé, ou plutôt dans le vide. Il ne savait toujours pas où il était exactement, mais il savait que sur sa gauche, c'était le bord du chemin, et à droite, c'était la chute libre vers les hauts arbres, les ronces et le sol. Peut-être que ça valait mieux. Mais il était trop lâche pour oser...

« Non ! »

Avant d'avoir compris, Gao sentit la petite Lin Yao gigoter et se libérer de son étreinte. Il la vit cavaler vers leur agresseur, mais il ne put faire un geste. Le tireur pointa son arme sur la petite fille, mais elle le percuta avant qu'il puisse tirer. Certes, il ne chuta pas pour autant, mais cela le déconcentra.

« Sauve-toi, grand frère ! »

Gao n'en croyait pas ses yeux. La cadette protégeant l'aîné. C'était tellement minable qu'il se remit à pleurer, toujours aussi immobile.

« Sauve-toi ! Tu dois vivre pour nous ! »

Cette phrase lui rendit une partie de ses forces, suffisamment pour qu'il fasse demi-tour et court droit devant lui, les yeux fermés. Un cri du tireur et un léger sifflement plus tard, ce qui devait arriver arriva.

Gao sentit son pied tomber plus bas qu'il n'aurait dû. Il sentit son corps basculer vers l'avant. Il sentit son bras se tordre au contact du sol incliné. Il se sentit rouler sur plusieurs mètres, et enfin, il sentit qu'il n'y avait plus de sol en dessous de lui. Et là, ce qu'il craignait le plus se passait.

La chute libre. Et aucun moyen de savoir sur quoi il allait tomber en premier.
« Modifié: lundi 02 juin 2014, 23:01:13 par un modérateur »

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« Réponse #63 le: mercredi 11 juin 2014, 23:28:26 »
Tel le capitaine sombrant avec son navire, je n'abandonne pas cette histoire !

Une petite annonce à lire après le chapitre, ou avant. C'est comme vous voulez.

(Cliquez pour afficher/cacher)

Là-dessus, enjoy, as usual ! :^^:




Le lit était plus moelleux et chaud que jamais. Gao avait les yeux ouverts depuis quelques secondes, et tout en fixant le plafond, il se demandait si le soleil brillerait aujourd'hui. A côté de lui, sa mère lui caressait doucement les cheveux. Sa petite sœur se tenait couchée sur ses genoux, tel un petit chat, comme elle le faisait parfois. A l'extérieur, il entendait son père fendre du bois à la hache. Un large sourire se dessina sur les lèvres du garçon alité.

« Maman... J'ai fait un affreux cauchemar. »

En guise de réponse, l'intéressée fit un sourire encore plus large, sans cesser son mouvement rassurant et protecteur. L'enfant voulut se lever, mais il avait l'impression que tout son corps était coulé dans le plomb. Alors, il se contenta de rester allongé, tandis que Lin Yao se mettait à ronronner et que son père vociférait des paroles de plus en plus incohérentes. Plus tard, quand Gao reposa son regard sur sa mère, il crut défaillir d'horreur. La tête de la brave femme s'était changée en crâne décharné, et sa robe était déchirée de partout. Effrayé, le garçon voulut s'enfuir, mais cette épouvantable pesanteur lui empêchait toujours le moindre geste. Pour garder son calme, il reporta son attention sur sa sœur, pour la voir endormie et baignant dans son sang, la poitrine transpercée de part en part. Et enfin, à la fenêtre, son père hurlait :

« Gao, le village est en feu ! Si tu ne te lèves pas, on part sans toi ! »

Et là-dessus, l'enfant s'éveilla en criant, tremblant de tout son être. Sur le coup, il pensa fondre en larmes, mais un rapide coup d’œil aux alentours lui fit comprendre que ce n'était pas le moment. Autour de lui, le vide n'attendait qu'un faux mouvement pour l'accueillir à bras ouverts. Il se trouvait dans un arbre, le ventre contre l'intersection de deux branches solides, la tête en bas et les jambes en liberté. Sa première question fut comment il avait pu finir là. Après quelques secondes, les événements récents lui revinrent en mémoire, ou du moins une partie. Il se souvenait du village attaqué, de leur départ, de Lin Yao se jetant sur son agresseur, et l'instant d'après, c'était le trou noir, jusqu'à ce rêve atroce. Maintenant qu'il avait fait le point, Gao sentit la peine et le chagrin reprendre leur place. Il était désormais seul.

Seul, et pas en parfaite condition, en prime. Son visage et ses bras étaient bardés d'éraflures et de bleus, son ventre n'avait pas aimé la réception sur la branche, sa tête tonnait comme jamais elle n'avait tonné après cette sieste à l'envers, et il y avait au bas mot cinq mètres entre le sol et ses pieds. Pour commencer, Gao se redressa lentement, très lentement sur la branche afin de ne plus avoir la tête en bas. L'opération prit un temps fou tellement ses membres étaient engourdis, mais il finit par parvenir à ses fins et à s'asseoir correctement. Le sang, en reprenant son cours normal, lui causa un supplice bien pire que ce qu'il avait vécu jusque-là, et encore une fois, Gao n'eut d'autre choix que de prendre sur lui en geignant entre ses dents. Ce ne fut qu'une fois remis de cette épreuve qu'il remarqua enfin que le jour s'était levé, et que le ciel était chargé de lourds nuages de pluie. Il n'allait pas tarder à pleuvoir, apparemment. Et pour parachever le tableau, il faisait tout aussi froid qu'avant. Gao ne put s'empêcher de se frotter les mains contre les bras pour se réchauffer, ce qui fut bien entendu presque sans effet.

Comme pour oublier sa position, Gao se demanda pour la première fois ce qu'il allait faire à présent. Plus de famille, plus de village, pas de savoir-faire particulier, pas un liard en poche, des vêtements légers... Oui, qu'allait-il faire maintenant ? Il ne pouvait que visiter le seigneur local qui n'habitait pas si loin que ça. Celui-ci ne manquerait pas d'offrir l'hospitalité au seul survivant de son fief. L'idée d'un bon bol de soupe bien chaude le faisait saliver. Après tout, il ne connaissait personne d'autre, et la ville la plus proche était à au moins un jour de cheval. A pied, il en aurait pour une semaine. Oui, c'était la meilleure option. Mais à présent, un autre problème se posait : comment allait-il descendre de ce foutu perchoir !

L'enfant resta un long moment à laisser voguer ses pensées, allant du désespoir à l'optimisme en passant par l'apathie et le doute. Il repensait aux morts, à ceux qu'il avait vus, à ceux qu'ils n'avaient pas vus. Certes, il n'avait pas vu mourir sa mère et sa sœur. Se pouvait-il qu'elles en aient réchappé ?... Pour l'instant, il préférait y croire. Pour garder la volonté de vivre, il fallait toujours une raison, un but à atteindre. Et c'était toujours mieux que rien, vu ce qui lui était tombé dessus jusque-là. Puis il sentit quelque chose lui chatouiller le nez, ce qui le fit sursauter. L'instant d'après, le dos de sa main lui envoyait le même signal, et en peu de temps, un voile blanc tapissait peu à peu les alentours. Gao se souvint alors des paroles de son père. L'hiver de cette année n'était pas des plus froids, et on risquait bien de revoir les beaux jours avant le moindre flocon de neige. Visiblement, il s'était trompé. La première neige de l'année était en train de tomber. Il devenait difficile de faire pire comme situation.

Peu de temps après, le froid arracha un éternuement au jeune Gao, qui se pencha en avant. Un peu trop en avant. Il commença à perdre l'équilibre, se sentit partir à la dérive, et finalement, son corps bascula pendant que son cœur s'accélérait. Une branche percuta sa poitrine, puis son dos, et quand il tenta de se raccrocher d'une main à une dernière branche, il ne fit que s'écorcher la paume et malmener son épaule. Enfin, il atterrit lourdement sur les fesses et s'étala de tout son long à cause de l'inertie, avec une douleur cuisante dans chaque muscle et avec la pénible sensation d'avoir brisé jusqu'au dernier de ses os. Gao resta longtemps prostré, sanglotant de toutes ses forces sans réussir à se redresser. Il pensa un instant appeler à l'aide, mais il y renonça. Personne ne venait jamais dans ce coin de la forêt. Quand le soleil fut au zénith, les environs étaient presque entièrement blanchis, et Gao sentait la neige le recouvrir lentement. Allait-il mourir ici, dans ces conditions, après tout ce qu'il avait traversé ? Il allait mourir ainsi, misérable, affamé, brisé, sans avoir rien fait de sa vie ? Sans avoir retrouvé les assaillants, les Vents Hurlants, sans avoir vengé sa famille, sans avoir rien vu ni rien fait ?

En fait, qu'est-ce qu'il avait fait de sa vie, jusqu'à présent ? Il était toujours resté écrasé par la présence de son père. Il n'avait jamais rien appris, ni à lire, ni à écrire, ni à manier la hache. Tout ce qu'il savait faire, c'était porter du bois et obéir. Quel beau bagage pour gagner sa vie ! Quel avenir radieux ! Après tout, c'était peut-être mieux ainsi. Qu'un garçon aussi chétif et fragile que lui ait survécu à ces horreurs était presque un crime, en y réfléchissant. Tant de gens du village auraient mérité de vivre, d'avancer... Sa sœur, Lin Yao, elle méritait de vivre. Elle était tellement plus débrouillarde que lui. Mais non, elle aussi avait rejoint les victimes, et c'était lui, le petit incapable, qui avait la faveur du Ciel ! Quelle ironie ! Gao hésita entre rire et pleurer, et finit par émettre un son grotesque, à mi-chemin entre les deux.

Il se souvenait de ses journées de travail avec son père. Celui-ci lui répétait toujours les mêmes critiques acerbes, ponctuées de remarques blessantes. Gao le Quatrième ne souffrait pas de fainéants parmi ses subalternes, et il en était de même pour sa progéniture. Quelque soit l'âge, quelque soit le jour, si on était en état de tenir debout, on était en état de travailler. Et là, est-ce que Gao le Cinquième était en état de tenir debout ? Par curiosité, il remua lentement les bras, puis il se hissa sur les coudes. Même s'il n'y avait pas un centimètre carré de chair qui ne le fasse pas souffrir, il parvint bon an mal an à s'asseoir contre le tronc de l'arbre, puis poussa un long soupir. Il avait l'impression d'avoir accompli un exploit. Puis un nouvel éternuement déchira le silence sépulcral de la forêt enneigée. Gao sentit le froid transpercer de part en part la peau nue qui dépassait de sa tenue de nuit, et il aurait juré que ses pieds ensanglantés avaient triplé de volume. Il ne pouvait pas rester là, sinon il allait certainement périr gelé.

«Je ne veux pas mourir. »

Une seule phrase, qui sonnait comme une pathétique brise dans la tempête. Ce n'était pas une formule magique ni un mantra qui allait lui rendre ses forces, mais une certitude. Presque pour lui donner forme, il plia les genoux, et lentement, très lentement, il se redressa. Mais il était encore si faible qu'il crut retomber aussi sec. Pour assurer sa position, il posa sa paume déchiquetée par l'écorce contre le tronc d'arbre, et la douleur lui enflamma toute la main. Pourtant, il se contenta de serrer les dents et de fermer les yeux, laissant sa dextre à sa place. Il sentait que s'il lâchait, il retomberait, mais à ce rythme, il était coincé au pied de cet arbre pour le restant de ses jours ; du coup, il était comme un naufragé sur une île déserte. Sa condition physique se dégradait elle aussi, et ça n'allait pas s'arranger avec le temps. Il avait les jambes tremblantes, le souffle court, la goutte au nez et la gorge sèche, sa tête tambourinait un peu en souvenir de sa sieste sur la branche, sa main le torturait avec de terribles élancements, ses pieds ne s'en tiraient pas mieux et il avait l'impression que son cœur pulsait de la poix brûlante plutôt que du sang.

« Si je reste, je meurs... Mais je ne peux pas marcher... »

Bien qu'il fût conscient que ça n'arrangerait pas les choses, Gao se remit à pleurer. Ses joues se mirent à brûler. Sur le coup, il se dit que ses yeux avaient déjà versé tant de larmes qu'il se mettait à sécréter du sel pur plutôt que de l'eau salée. Et en un éclair, à cause de la température hivernale, les sillons devinrent aussi douloureux que des plaies ouvertes. Cela dit, il était déjà tellement perclus de blessures que ça ne faisait pas beaucoup de différence.

Gao aurait pu rester longtemps prostré de la sorte. Mais il fut tiré de sa torpeur par un bruissement de feuillage, qui attira son attention vers un buisson. Et de ce buisson dépassait une tête de loup. Bien qu'intimidé, le garçon se dit que la bête n'allait pas lui sauter dessus...

Il avait tort.

La bête se ramassa sur elle-même en grognant, et bondit.  Pour l'empêcher de le saisir à la gorge, Gao tenta de lui donner un coup de pied à la mâchoire. La bête préféra lui mordre le mollet sans ménagement. Les muscles puissants de l'animal sauvages se mirent à labourer les chairs, tandis que le sang giclait de partout. Entre deux hurlements de douleur, Gao comprit que, cette fois, aucun miracle n'était au programme. Il allait périr, dévoré par un loup solitaire et affamé, en plein jour et au cœur de la forêt...

Pourtant, la bête lâcha soudainement prise avec un gémissement plaintif. Interloqué, Gao vit la bête reculer, puis un sifflement caractéristique fendit l'air. Le loup continua à se tordre et s'effondrer, toujours avec ce petit bruit pathétique. Libéré de l'étreinte du fauve et rappelé à l'ordre par l'atroce sensation qui lui enflammait la jambre, l'enfant put regarder sa blessure de plus près. La peau déchiquetée ruisselait de sang, et la douleur était incomparable à tout ce qu'il avait pu vivre jusque-là. S'il avait eu le choix, il aurait presque voulu qu'on lui coupe la jambe séance tenante. Pendant son examen rapide, une silhouette vêtue d'un grand manteau en paille de riz s'était jeté sur le corps encore tremblant du loup. Une ultime plainte se fit entendre, la bête remua dans tous les sens, et puis, elle s'immobilisa. Gao ne savait pas quoi dire. Il ne s'agissait pas d'un tueur des Vents Hurlants, le vêtement ne ressemblait pas du tout à leur cagoule noire et il avançait à visage découvert. Un visage brutal, légèrement barbu. Un autre homme se tenait en retrait, observant aussi bien la mise à mort du loup que le garçon blessé.

« Je t'ai déjà dit de viser les épaules ou les cuisses, Li ! Sinon, il risque de s'échapper !
-Pardon, grand frère. »

Là-dessus, pendant que le premier individu attachait les pattes de l'animal, le deuxième s'approcha de Gao. Quand il fut à portée de main, il fit un geste apaisant tout en disant d'une voix calme :

« N'aie pas peur, nous ne sommes que des chasseurs. Montre-moi cette blessure... »

Mais son grand frère le saisit par l'épaule et le tira en arrière.

« Tu t'imagines quoi, là ?
-... Le sauver, bien sûr ! Aide-moi plutôt à trouver de quoi lui faire une attelle. On peut pas le laisser comme ça.
-Oh si, on peut et on va ! »

Le petit frère se redressa d'un bond et s'écria :

« Tu es fou, grand frère ! Il va mourir si on ne le soigne pas tout de suite !
-Moins fort, bougre d'imbécile !... On n'est pas chez nous, là... Tu crois que ce gosse va se pointer chez lui avec des bandages tout frais et dire qu'il les a faits tout seul ?
-Enfin... Tu vois comment il est habillé...
-Tant mieux. Il passera pas la nuit. Pas de témoins, pas d'ennuis. »

Un lourd silence passa. Gao se dit que l'homme ne pouvait pas être sérieux. Il n'allait pas sérieusement abandonner un enfant de neuf ans dans le froid, et avec de telles blessures !

« ... Si tu tiens à ce qu'il meurt, laisse-moi au moins abréger ses souffrances.
-Pneumonie à coups de couteau, ça fait pas naturel.
-Grand frère...
-Et puis la ferme ! Aide-moi plutôt à porter ce bestiau. Il a pas la plus belle peau, mais on en tirera bien quelque chose.
-Je refuse de laisser ce gosse. Je ne me le pardonnerai jamais.
-On ne te pardonnera jamais de nous faire tous arrêter pour braconnage parce qu'un gosse que tu as sauvé nous a balancé. Tu es un Hanpoxi, comme moi. Et les Hanpoxi, c'est la famille avant tout. Alors laisse-le et aide-moi. »

Sans autre forme de procès, l'homme fit un geste brusque pour passer le loup sur ses épaules, et marcha vers les profondeurs de la forêt. Le plus jeune resta indécis, puis il s'ébroua, ramassa une longue branche solide et la mit dans les mains de Gao.

« Ça te servira de béquille... Désolé, je ne peux rien de plus pour toi. Mes prières t'accompagnent. »

Là-dessus, il joignit les mains en un signe dévot, puis courut pour rattraper son frère. Gao, quant à lui, restait seul, la jambe sanguinolente, le ventre vide, le corps pauvrement vêtu et la tête emplie d'une violente haine envers le cruel chasseur de la famille Hanpoxi. Sur le coup, il l'imagina à sa place, à moitié dévoré par le fauve et abandonné par un Gao en pleine forme, puis il se dit que ses rêveries amères n'allaient pas le sortir du pétrin ; aussi prit-il appui sur la canne improvisée pour se mettre debout. Cet effort lui envoya une nouvelle vague de douleur dans toute la jambe jusqu'à la hanche, même en prenant appui sur son pied valide. Naguère, l'enfant aurait surmonté, mais l'hémorragie lui causa un léger vertige et le froid lui arracha un nouvel éternuement accompagné d'un violent mal de crâne. Il sentait qu'il arrivait à ses limites.

« Plus le temps de traîner... »
« Modifié: mardi 17 juin 2014, 20:37:00 par un modérateur »

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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #64 le: mardi 17 juin 2014, 20:40:34 »
Bien, nous sommes au terme de la première partie de cette histoire avec un chapitre un peu plus court, cette fois-ci.

Le nom de la fiction et l'univers dont elle est tirée vous seront révélés à la fin du prochain chapitre ! Parole. :)





Sans prêter attention à son ventre gargouillant, sa jambe meurtrie, ses pieds gonflés, sa main lancinante et à sa tête de plus en plus lourde, Gao avait repris sa marche à travers les bois. Il marchait droit devant lui, sans chercher à s'orienter. Par expérience, il savait que, même aux plus profonds des méandres d'une canopée, il suffisait d'aller tout droit jusqu'à trouver un chemin pratiqué par l'homme. De là, il n'y avait plus qu'à le remonter jusqu'à un poste de garde, une maison ou n'importe quelle trace de civilisation.

Et il marcha, encore et encore. Au bout d'un temps, son corps bougeait tout seul, et ses yeux ne focalisaient que sur les plus gros obstacles, comme un tronc d'arbre ou un buisson d'épines. Par trois fois, il glissa et chuta, et chaque fois, il se remit debout, toujours plus péniblement. Finalement, il atteignit une route en terre battue, sur laquelle se distinguaient les traces des roues de cariolle. Machinalement, Gao esquissa un sourire. Cette découverte lui rendit une partie de ses forces. Il se mit à arpenter la voie après avoir bifurqué vers la droite, totalement au hasard. Ses pas le portèrent jusqu'au crépuscule. Une fois que le paysage enneigé fut pleinement teinté de ce fameux rouge flamboyant, l'enfant vit la deuxième bonne nouvelle de la journée. Un domaine. Un immense domaine, sans barrière ni grillage.

Le jardin était sobre mais élégant, chaque lanterne était disposée avec soin et les branche des arbres pendouillaient tristement dans une sorte de majesté. Les pieds nus de Gao foulaient à la fois des pierres lisses glaciales et du sable fin, à travers la neige fine. Le blessé pouvait presque compter le nombre de pas qu'il lui restait à faire. Au comble de la joie, il distingua plusieurs personnes à l'entrée, occupées à admirer la première neige. Il se dit qu'ils avaient bien dû le voir, lui aussi, et qu'ils allaient se précipiter pour l'aider... Mais au lieu de ça, ils se ruèrent à l'intérieur. Estomaqué, Gao pressa le pas jusqu'à atteindre la porte. Là, il commença à tambouriner sur la partie boisée.

« Ouvrez-moi ! »

Aucune réponse. Gao lâcha sa canne pour frapper des deux poings.

« Je vous en supplie, j'ai besoin d'aide ! »

Là encore, la demeure resta close et coite. Apparemment, les occupants pesaient de tout leur poids pour maintenir la porte en place, mais aucun n'était décidé à entamer le dialogue. Gao pensa retenter sa chance, mais dans son dos, il entendit le galop d'un cheval. Il se retourna et vit un superbe alezan à la robe sombre, monté par un jeune homme dans la force de l'âge au visage noble. Ce dernier immobilisa sa monture avant de lancer :

« Aya ! Mais qu'est-ce qui se passe ? »

Cette phrase, moitié maugréée, moitié exclamée, fit réagir les gens apeurés qui crièrent tous en chœur :

« Chasse-le ! Pas de survivants !
-Fais quelque chose, mon fils !
-Sauve-nous, grand frère ! »

Parmi les voix entremêlées, Gao en reconnut une précisément. Il ne l'avait pas entendue depuis la veillée de la nouvelle année. Une voix un peu prétentieuse et haut perchée qu'il associait à une longue barbe blanche faussement distinguée. Le seigneur du village.

« Seigneur ! Ouvrez-moi, je vous en prie ! Le village...
-Je m'en fiche ! Je ne veux pas te voir ! Mon fils, occupe-toi de lui ! »

L'enfant était parti pour s'égosiller à nouveau, mais il n'en eut pas le temps. Sans mettre pied à terre, le cavalier s'approcha le plus possible, passa une corde rapidement nouée autour du poignet de l'intrus, et d'un coup sec, referma la boucle. Avant même que sa prise pût se débattre, il fixa l'autre extrémité à son pommeau de salle et piqua des deux. Gao s'écroula et fut traîné au grand galop à même le sol. Il sentait sa peau se déchirer et la moindre aspérité du terrain lui labourer le corps. Combien de temps dura la chevauchée, il n'aurait su le dire ; par contre, il comprit qu'il ne se relèverait plus quand sa jambe valide percuta violemment un rocher dépassant du sol, manquant de lui faire éclater le genou. Quand le cheval pila net, le jeune corps racla encore la terre inégale sur une courte distance. Par réflexe, Gao recracha de son mieux la terre et les herbes qu'il avait reçu dans la bouche. L'homme le toisait avec un mélange de peur et de pitié.

« Pourquoi...
-Pas le choix. Rien de personnel. »

Et sans une explication, il le fit rouler du bout du pied. Après un tonneau complet, Gao s'attendait à se retrouver sur le dos, mais il chuta sur plusieurs mètres. L'homme l'avait mené au bord d'un précipice. La tête de Gao heurta un énorme caillou. L'instant d'après, il sentit que la moitié de son corps baignait dans une eau glaciale, ce qui aggravait sa douleur, si c'était encore possible. Gao devina qu'il se trouvait dans un ruisseau. Le courant était trop faible pour l'emporter, mais suffisant pour le vider encore plus vite de son sang. A travers un épais bouillard, Gao estima que la falaise faisait au moins trois mètres de haut. Il pensa évidemment à descendre le courant jusqu'au rivage, mais il n'en avait plus la force. Le seul mouvement dont il était capable, dans son état, était de poser une main sur son cœur, pour l'entendre ralentir. Alors qu'il joignait le geste à l'idée, l'enfant sentit quelque chose de gênant au niveau de l'épaule. Avec ses dernières forces, il se fouilla vaguement et extirpa de son vêtement le talisman que lui avait donné sa mère. Malgré la chute, la neige, le cheval et le ruisseau, il était aussi neuf que la veille. La voix ferme de sa mère résonnait à ses oreilles.

« Voici un charme pour vous protéger. Gardez-le toute la nuit, et ne le perdez sous aucun prétexte. Compris ? »

Gao n'était pas très croyant, mais là, il devait accorder le bénéfice du doute. Était-ce le pouvoir de ce bout de papier qui l'avait protégé de cette nuit infernale, qui l'avait fait tomber pile sur la branche, qui avait mis les chasseurs sur sa route quand il avait été attaqué par le loup et qui l'avait empêché de se fendre le crâne en tombant de la falaise ? Ou tout cela n'était-il que coïncidence ? Et maintenant, ce grigri allait-il provoquer un énième miracle, ou était-il lui aussi à bout de forces ?

D'ailleurs, maintenant qu'il avait été repoussé par le seigneur, Gao sentait revenir ses doutes du matin. Survivre, oui, mais pour aller où, et pour faire quoi ? A présent, à moins de rejoindre la ville à plusieurs jours de cheval, il n'avait plus rien ni personne pour l'aider. Et dans son état... Ce n'était pas la peine d'y penser.

L'enfant repensa à son village, avant la guerre. Les longues journées à jouer à la balle et au cache-cache avec Lin Yao. Les petites farces, les bêtises sans conséquence et autres peccadilles d'enfants. Son père qui comptait deux fois plus d'apprentis et d'assistants, vu que les jeunes valides n'avait pas été mobilisés. La table toujours pleine à craquer de mets succulents, les restes qui se partageaient entre voisins. Les veillées rituelles qui ne demandaient aux dieux que de maintenir la paix et la prospérité à leurs foyers. Les marchands de bois et de volailles qui venaient avec leurs grandes carrioles, tirées par huit chevaux bien bâtis et gentils comme tout. Une vie des plus quelconques, en fait. Mais une vie sans privations, sans souffrances ni sacrifices au nom de l'idéal d'un seul homme. Un homme qui se voyait comme gagnant dans la conquête du pays. Un homme qui épuisait le peuple qu'il prétendait libérer. Oui, c'est vrai. La guerre n'était pas pour le bien du peuple. C'était pour le bien du roi, et de lui seul. Gao se sentait de plus en plus mou et épuisé. Ses yeux se fermaient tous seuls.

« ... Je ne veux pas... mourir. »

Il avait bien conscience qu'il ne pourrait rien y faire, mais qu'à cela ne tienne. Jusqu'à son dernier souffle, il avait bien l'intention de lutter, ne serait-ce que par la parole. Le soleil avait à présent disparu de son champ de vision. La nuit n'était pas tout à fait tombée. Il était juste plongé dans l'ombre de la falaise. Après un ultime soubresaut, le poing serré sur son talisman, Gao se sentit glisser dans le sommeil.

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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #65 le: mardi 01 juillet 2014, 21:36:39 »
Bonsoir à mes quelques lecteurs restants,

Je vous l'avais promise, la révélation sur toute cette fanfiction vous attend ! Vous pouvez la lire avant ce chapitre ou après, c'est vous qui voyez : elle est sous cette balise spoil.

(Cliquez pour afficher/cacher)

Voilà, bravo à ceux qui ont trouvé, c'était pas facile !

Et enfin, le titre de l'histoire :

(Cliquez pour afficher/cacher)


Là-dessus, on passe au chapitre suivant, en espérant que ça vous plaise toujours !




Tout le monde a sa propre vision de la vie. Et en ce qui concerne ce qu'il y a après la mort, personne n'a jamais manqué d'imagination. Un tel croit dur comme fer au paradis où les justes coulent des jours paisibles, un autre à l'enfer pour châtier les gens mauvais. Un tel croit en la réincarnation selon les actions du vivant, un autre croit qu'il n'y a simplement rien. Les enfants étaient naturellement formés à toutes les idées, mais bien peu d'entre eux s'y étaient vraiment intéressés.

Pour sa part, Gao ne s'imaginait pas que la mort, c'était bringuebaler comme un sac de riz en travers de la croupe d'un cheval. Et encore moins que l'après-vie, ce paradis de lumière et cet enfer de flamme, serait en fait une gigantesque plaine grisâtre s'étendant à perte de vue. Il entendait un trot, une armure qui cliquette, ses yeux lui renvoyaient une vision floue du paysage monochrome et du ciel incolore. Ni bleu, ni noir, ni blanc, ni gris. Il n'avait jamais vu une telle couleur, et il ne se souvenait d'aucune teinte s'en approchant. Pas une touffe d'herbe au sol, pas un bruit d'oiseau ni d'insecte. Uniquement ce trot d'une colonne de canassons et cette horrible cacophonie de métal en mouvement, rythmée comme une marche militaire.

Il ne se rappelait même plus comment il avait atterri là. Il s'était endormi au pied de la falaise, ça, il en était sûr. Et il avait été réveillé par un étrange soldat en armure d'un gris bleuâtre, qui lui tapotait les côtes du bout de sa chausse renforcée. Toujours aussi affaibli, Gao n'avait guère réussi qu'à remuer le menton et entrouvrir les yeux. Mais apparemment, c'était assez pour son sauveur qui s'était empressé de le soulever sans ménagement et de le jeter sur sa monture avant de se remettre en selle. L'enfant n'avait même pas eu le temps ni la force de voir le reste des individus en présence, et dans sa position, il ne pouvait que les entendre.

Cependant, il savait qu'il était mort. Il était aussi épuisé que la veille et ses blessures étaient toujours là. Il les avait vues, en particulier sa jambe déchiquetée, dans les bras de l'inconnu. Et pourtant, il n'éprouvait plus la moindre douleur. C'était une sensation des plus étranges. Il savait très bien ce qu'il avait traversé et enduré, à quel point il avait dérouillé juste pour se tenir debout. Mais maintenant, la chair à vif de son mollet, toutes ses écorchures et ses os brisés étaient... juste là. Il ne ressentait pas de douleur particulière, mais il avait bien conscience d'être incapable de se tenir sans béquille. Il ne sentait pas non plus couler le sang de ses plaies. Après tout, peut-être qu'il n'en avait plus une goutte après son séjour dans le ruisseau.

La monture s'arrêta brusquement. Gao pensa jeter un œil devant lui pour savoir ce qui lui arrivait, mais son cou refusa net cet effort. Un silence passa, le plus indescriptible des silences que l'enfant ait connu. Même dans la plus paisible des vallées, il restait toujours un bruit ou un autre. Le vent dans les branchages, le chant des oiseaux, le vol d'une sauterelle. Ou même le sang qui coule dans le corps du promeneur. Ici, même cette ultime rumeur sourde avait disparue. C'était pire que la surdité, car cet handicap était permanent, quelque soit le contexte. Or, dans cette situation, c'est comme si on avait retiré toute forme de vie ou d'existence aux environs. S'il en avait eu la force, Gao aurait volontiers tremblé de peur.

Un long grincement se fit entendre. Le bruit de deux lourds battants de bois qui s'ouvrent en grinçant. Le même bruit que les portes de la grange à riz, mais en beaucoup plus imposant. Comme si des portes de dix mètres de haut pivotaient sur leurs gonds. Quand le bruit s'interrompit, la marche reprit. Et Gao eut la satisfaction de voir qu'il ne s'était pas trompé en passant devant une porte titanesque, bardé d'une tête de clou plus grosse que le poing d'un homme. Puis il distingua une muraille grise, aussi grise que la vallée elle-même. Le son des sabots et des chausses sur le sol se fit plus dur et chantant. La terre avait laissé la place à la pierre taillée. Le cavalier mit pied à terre en même temps que tous les autres. Un bruit de garde-à-vous général se fit entendre, suivi d'un de ces fameux silences tétanisants, et finalement, une voix forte et rocailleuse s'éleva :

« Rompez ! »

Toujours aussi amorphe, Gao ne ressentit rien quand le cavalier l'attrapa par la taille et le porta sous le bras, comme un petit paquet. Le métal de l'avant-bras lui torturait le ventre et les mouvements lui donnaient le tournis, mais il ne pouvait plus rien dire ni rien faire. Le voyage l'amena à l'intérieur d'une immense construction de pierre. L'inconnu traversa plusieurs couloirs tout aussi monochromes les uns que les autres, des escaliers en colimaçon et des portes en bois massif, jusqu'à ce qu'ils arrivent devant une pièce bien précise. Là, il s'annonça de deux coups de poing qui résonnèrent bruyamment, et l'entrée s'ouvrit en grinçant légèrement. Il entra silencieuseent, plaça son chargement sur un lit dur sans un mot, lui jeta par-dessus une couverture usée et rapiécée, et s'éclipsa. Gao aurait bien voulu demander ce qui lui arrivait, mais le simple fait de se trouver à présent sur un lit et non sur la croupe d'un cheval ou sous le bras d'un soldat en armure lui rappela toute la fatigue qu'il se traînait. Il était certain qu'il ne lui faudrait pas dix battements de cœur pour retomber dans le sommeil. Mais cette fois-ci, il n'allait pas se réveiller au pays des morts. Il se réveillerait pour découvrir, pour apprendre et pour comprendre. Car, au fond de lui, une minuscule intuition, ou plutôt un fol espoir bien tenace s'acharnait tant bien que mal à lui faire comprendre que non, il n'était pas mort.

Dix battements passèrent, puis vingt, puis cent, et Gao était toujours éveillé. Pourtant, il se sentait de plus en plus vivant. Comme si la fatigue le quittait progressivement au lieu de le submerger, sans avoir à dormir. Et alors qu'il s'étonnait de cette amélioration, il s'aperçut qu'il n'avait plus du tout faim non plus. Or, il n'avait rien avalé depuis presque l'avant-veille. Pendant sa fuite, il avait senti ses intestins se contractaient douloureusement et il se serait volontiers coupé la main pour un bol de riz. Mais là, plus rien. On lui aurait offert un banquet qu'il n'aurait pas pu en picorer la moindre miette. Mal à l'aise, l'enfant regarda sa jambe. L'affreuse blessure s'était presque entièrement résorbée pour n'être rien de plus qu'une vilaine éraflure. Un filet de sueur froide lui humecta la tempe. Rien de tout ça n'était normal. Peut-être qu'il était en train de rêver, de faire son dernier cauchemar.

Autour de lui, il voyait clairement une bonne dizaine de lits sommaires composé de quelques planches, un matelas de tissu épais, et une couverture râpée. Ils étaient tous vides. Il n'y avait pas davantage de soldats en armure, ou même la moindre créature vivante. Gao était seul, dans cet indescriptible silence, cette négation même de l'existence. Il se redressa sur son séant, sans trop savoir ce qui l'attendait. Tandis qu'il se perdait dans ses doutes, la porte s'ouvrit en grinçant. Gao dirigea brusquement son regard vers l'entrée en sentant son cœur battre à tout rompre.

Deux personnes avaient fait irruption. Un homme massif, et une femme blonde. Ils portaient l'une et l'autre une armure noire et or, avec d'imposantes cornes sur leur demi-heaume et leurs épaules. Celle de l'homme était complexe et blindée à n'en pas laisser un centimètre carré de peau découverte, exception faite de la moitié basse du visage. Dans l'ensemble, c'était surtout les épaulières rondes et démesurées qui attiraient l'attention. Il était impressionnant qu'il puisse bouger un tel attirail, et chaque pas se faisait probablement entendre à des lieues à la ronde. A y regarder de plus près, d'ailleurs, sa compagne portait un modèle d'armure plus léger, aux allures de brigandine. Sa tête était prise non pas dans un demi-heaume mais dans une espèce de masque de métal aux mêmes longues cornes ondulées, et ses épaulières épousaient bien davantage sa silhouette, laissant juste flotter une courte pièce de tissu noir sur ses clavicules. Néanmoins, c'était quand même une tenue qui ne laissait voir guère plus que la chevelure blonde qui lui tombait jusqu'aux reins et sa mâchoire élancée. Tous deux avaient une cape bege et une épée de bonne taille à leur flanc. L'homme s'approcha lourdement tandis que la femme restait en retrait. Puis il dit, d'une voix grave et puissante :

« On se remet, mon garçon ? »

Gao voulut répondre, mais les mots se perdirent dans sa gorge, étouffés par la présence écrasante des deux guerriers. De toute façon, l'homme n'attendait visiblement pas une impudente réponse.

« Tu peux marcher ? »

Plutôt que des mots, l'enfant s'efforça de s'en tenir aux actes. Il parvint sans trop de mal à se mettre debout, et même si elle était encore trop faible pour porter son poids, sa jambe ne lui faisait aucun mal. Gao compensa par sa jambe valide pour ne pas perdre l'équilibre, mais ce n'était pas une solution. Il se voyait mal marcher en traînant la patte, et quant à demander une béquille ou une canne...

« Hmm... Encore un peu tôt. »

Sur ces mots, les deux soldats firent demi-tour, quittèrent la pièce et verrouillèrent la porte sans autre forme de procès. Gao se retrouva à nouveau seul, tout penaud. Faute de mieux, il se recoucha, mais il ne parvint toujours pas à trouver le sommeil. Il se demandait de plus en plus ce qui allait lui arriver, et se fit tour à tour les pires idées puis les plus beaux espoirs. Enfer, paradis ? Purgatoire, néant ? Tant de possibilités, si peu de pistes. La réflexion et l'imagination cessèrent progressivement de l'occuper. L'appréhension faisait place, petit à petit, à l'ennui. Et quand il envisageait sérieusement de se lever, la porte grinça à nouveau. Une nouvelle figure, plus fine, se présenta. Une fille qui devait avoir dans les quinze ans, vêtue d'une robe noire au fin liseré doré. Elle avançait pieds nus, tête basse et l'air morose. Elle avait des cheveux noirs coupés courts et un visage en pointe. Tandis que Gao la détaillait, elle s'affairait à refaire les lits, sans même remarquer le nouveau et seul blessé. Il hésitait à lui faire signe, mais finalement, il n'en eut pas besoin, puisqu'elle finit par s'approcher de lui.

« Oh ! »

Un petit sursaut qui lui donna un air plus alerte et humain. Elle posa une main sur son cœur, le souffle court. Gêné, Gao ne savait pas comment réagir.

« Je... suis désolé.
-De quoi ? Tu n'as rien à te reprocher... »

Elle semblait avoir repris son calme. Dans ses yeux brillait une sorte de pitié, sa tête penchait sur le côté et sa main droite s'était posée sur son bras gauche, dans une attitude profondément navrée.

« Euh... Tu sais où on est ? »

La fille se tassa légèrement, ses lèvres se pincèrent et son poing se serra sur l'étoffe de la robe. Elle n'avait apparemment pas envie d'en parler, mais elle se força à marmonner quelques mots :

« Sur le Plan des Ombres...
-Le... quoi ?... »

Le visage de la jeune fille se ferma, puis elle reprit, à peine plus clairement :

« Le Plan des Ombres. Là où finissent les enfants morts sans sépulture.
-Morts ?!... »

Jusque-là, il voulait se convaincre que ce n'était pas possible. Qu'il était encore en vie, avec toutes ses années devant lui. Qu'il allait grandir, devenir plus fort, plus intelligent, accomplir de grandes choses, sans son père ni aucun autre chef que lui-même. Qu'il allait quitter ce petit village de fermiers et rejoindre une grande ville, pleine de couleurs et de chances. Alors, tout ça, ce n'était qu'une illusion ? Il était bien arrivé au bout du voyage, dans le grand nulle part ? Ou bien avait-il fini en enfer, pour le punir de ne pas avoir sauvé sa famille et son village ? Alors, allait-il passer l'éternité dans cet endroit indescriptible ? Quelle genre de torture l'attendait donc ?

La jeune fille semblait lire sa panique. Elle s'approcha, s'assit sur le lit et dit, d'une voix plus assurée :

« Calme-toi. Ce n'est pas ce que tu crois.
-Que je me calme ?... Tu viens de dire que !...
-J'ai dit ce qu'on sait de ce plan.
-Enfin... Je suis mort, ou non ?
-Tu es... Ton corps a disparu de ton plan d'origine. On ne te retrouvera jamais, donc quelque part, oui, tu es mort.
-Je... Je ne comprends pas.
-Tu avais un talisman sur toi, non ?
-... Oui. Ma mère me l'avait donné.
-Et que t'a-t-elle dit à son sujet ?
-Que... Qu'il me protègerait.
-Bien entendu... Et tu sais de quoi ?
-Non. »

Elle tourna la tête et, fixant ses genoux, récita froidement :

« Il arrive que des enfants se perdent dans les forêts et les montagnes... Et s'ils leur arrivent un malheur, personne n'est là pour les enterrer. On dit alors que leur âme est destinée à l'enfer pour l'éternité. C'est pour cela qu'on a inventé ce talisman. Il est censé protéger l'âme des enfants morts sans sépulture.
-Alors... Il ne protège pas du mauvais sort ? Il ne nous peut pas nous sauver de la mort ?
-Non. Il doit juste te sauver de l'enfer. Cela dit, si j'avais eu le choix... »

Elle se rembrunit à nouveau, presque au bord des larmes. Gao se sentit coupable, sans raison.

« Mais comment sais-tu tout ça ?
-Ma mère me l'a expliqué quand elle me l'a donné. Le même talisman que toi, j'imagine. Un sceau à huit branches sur un long papier blanc, avec des idéogrammes en bas ? »

Gao aurait été bien en peine de répondre avec certitude.

« Je... Je crois.
-Dans les faits, ce papier te fait passer sur le Plan des Ombres. Et comme on ne retrouve jamais ton corps, les gens se disent que tu es mort. Sauf qu'en fait, tu es bien en vie, mais dans un autre monde. En tout cas, c'est ce que je suppose depuis que je suis ici. »

Un silence passa. Comme si elle n'avait plus rien à dire, la jeune fille se releva et reprit sa tâche, sans un mot de plus. Gao voulut reprendre la conversation, mais il avait tellement de points à aborder qu'il n'en voyait pas un plus important qu'un autre. Et de toute façon, il n'en eut pas le temps. La porte s'ouvrit une troisième fois, et les deux soldats en armure noire refirent leur apparition. Lorsqu'elle les vit, la jeune fille se mit à trembler de tous ses membres, les yeux écarquillés et le visage verdâtre. Mais les militaires ne daignèrent pas lui accorder la moindre importance, se concentrant sur le garçon.

« Alors... Tu peux te lever, maintenant ? »

L'enfant ne voulait pas discuter. Une fois de plus, il se redressa, et cette fois, il tenait parfaitement. Excepté une légère tension dans la jambe, il pouvait parfaitement marcher. Il ne put s'empêcher de sourire de soulagement, ce qui ne fut pas au goût des deux soldats.

« On se moque, garçon ?
-N... Non, non, pas du tout ! C'est juste que...
-Peu importe ! Suis-nous, et en silence ! »

L'homme en armure lourde ouvrit la marche en se dirigeant vers la sortie. Gao lui emboîta le pas, et il n'eut que le temps de voir la jeune fille en robe se cacher les yeux pendant que la femme armée se trémoussait avec un sourire jusqu'aux oreilles. C'est alors qu'il remarqua, pour la première fois, qu'il était aussi nu qu'au jour de sa naissance.

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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #66 le: samedi 09 août 2014, 00:24:01 »
Eh, c'est que ça commence à faire longtemps, mais non, je n'ai rien abandonné ! On reprend avec le septième chapitre, pas bien long, mais une chose à la fois.




Du haut de ses neuf ans, Gao avait eu sa part de brimades et de moqueries. Il avait connu les commentaires acerbes sur son physique ou son intelligence. Il avait traversé des journées infernales sous les ordres de son père. Il avait eu le rôle du souffre-douleur ou du porteur de paquets, trop faible pour s'opposer aux ordres des autres enfants. Il avait vécu la frustration de ne pas avoir les mêmes richesses que les autres. Mais jamais il n'avait dû se trimballer dans le plus simple appareil à la vue de tous, et encore moins dans un gigantesque château.

Il avait perdu depuis longtemps le compte des couloirs, escaliers et portes traversés. Par contre, il avait l'impression qu'on ne pouvait pas faire dix mètres sans croiser des soldats en armure ou des enfants en robes. Certains l'avaient dévoré du regard avec un mélange de sarcasme et de gêne, d'autres avaient détourné les yeux, quelques-uns avaient même affiché une attitude carrément effrayante, les yeux rivés sur ses parties intimes. Il avait pourtant noté la différence d'attitude entre les soldats, arrogants et goguenards avec leurs armes au flanc, et les enfants, plus ramassés et apeurés, qui avançaient pieds nus et tête basse. Les soldats étaient tous adultes, de haute stature, les jeunes gens en robe avaient entre sept et seize ans. D'autres créatures bleuâtres au regard vide avaient bien croisé leur route, mais ils avaient continué leur marche sans manifester le moindre intérêt pour le spectacle. Encadré par l'homme massif et la femme en brigandine, Gao avait tellement marché qu'il sentait presque ses pieds s'aplatir contre la pierre glacée. De plus, s'il ne ressentait toujours pas la faim ni la fatigue physique, il aurait volontiers donné une main pour pouvoir dormir douze heures et faire ainsi le tri dans toutes les idées confuses qui lui tournaient dans la tête. L'autre main, il l'aurait sacrifiée pour le simple plaisir d'un bon repas. N'importe quoi pour lui rappeler ce qu'était la vie simple, avant cette nuit infernale. Mais ce n'était pas pour tout de suite, apparemment.

L'homme en armure pila devant une porte d'acier peinte en noir, qui devait faire trois mètres de haut. Il cogna durement, dans un vacarme qui résonna à en fendre le crâne du pauvre garçon. Passé cette bruyante introduction, la porte grinça tout aussi discrètement et l'entrée se dévoila. Le militaire pénétra sans un mot, et la femme poussa légèrement le prisonnier pour lui faire signe d'en faire autant. Intimidé, Gao prit une grande inspiration avant de suivre le chemin.

L'intérieur annonçait rapidement la couleur : trois tables organisées en angles droits, et une bonne douzaine de personnes le long d'une estrade. Chacune portait une armure noire et or plus ou moins massive, la plus simple s'en tenant à une fine tunique de brocart, la plus lourde ôtant toute forme d'humanité à son porteur. En accord avec leur armure, leur couvre-chef tenait tantôt du bassinet, tantôt du simple masque, mais il couvrait invariablement leurs yeux en laissant la mâchoire bien visible. Tous observaient un silence oppressant, et l'enfant se retrouva soudainement bien déconcerté. Alors qu'il commençait à se tordre les doigts par réflexe, sans les éloigner de ses parties pour autant, la femme se pencha sur lui pour lui souffler à l'oreille :

« Avance au centre. Et tiens-toi droit. »

Là-dessus, elle lui posa une main sur l'épaule. Malgré son jeune âge et sa peur, Gao ne put réprimer une vague de dégoût, comme si ce contact n'était pas du tout fait pour l'encourager mais qu'elle l'avait fait pour son propre plaisir. Il chassa néanmoins cette appréhension pour se reporter sur un souci plus immédiat. Les douze soldats gardaient leurs visières baissées, mais leurs regards durs et impériaux dardaient à travers le métal, clouant le pauvre gosse sur place. Bien décidé à ne pas fléchir si près du but, Gao inspira à fond, expira très lentement, et pour se donner du courage, repensa à tout ce qu'il avait traversé. Après le raid, la chute, le loup et la rivière, ce n'était rien que de faire trois petits pas, qu'il ait ou non les fesses à l'air.

Ses jambes avalèrent pourtant la courte distance en tremblant de toutes leurs forces. Une fois à la place indiquée, il balaya les tables du regard. Aucun n'avait l'air moins antipathique qu'un autre, et tous paraissaient bien capables de lui trancher la gorge s'il avait le malheur d'éternuer sans y être autorisé. Le jeune garçon sentit son échine et ses genoux fléchir.

« Tu as quelque chose à cacher ? »

Gao sursauta. L'homme au plein centre venait de lui parler directement. Il ne savait pas s'il devait répondre.

« Tes mains. Tu as quelque chose à cacher ? »

Il baissa les yeux. Gao saisit enfin son propos et se sentit rougir jusqu'aux oreilles tout en détournant le regard. Un léger gloussement s'éleva des deux côtés de la table.

« Enlève tes mains de là. Plaque-les contre tes flancs.
-... Monsieur, je... »

L'homme se dressa d'un bond en frappant la table du poing.

« Tu oses discuter ?!
-N...Non ! Non ! Je le jure ! »

Sans s'en rendre compte, Gao avait levé les mains pour les agiter devant son visage. Les gloussements avaient mué en éclats de rire. Comme il était trop tard pour reculer, l'enfant posa ses poings contre ses hanches, sans réussir à refouler une larme brûlante. Il ne s'était jamais senti aussi humilié et impuissant.

« Bien. Tu comprends ta position, à présent ? »

Il avait son idée, mais aucune certitude. En tout cas, il sentait bien que les problèmes n'étaient pas finis pour lui.

« Tu es ici, sur le Plan des Ombres. Tu y resteras. Ton existence n'a qu'une condition. Servir. Tant que tu sers, tu resteras. Cesse de servir, tu cesseras d'être. »

Un sentiment confus s'empara du garçon, mêlé d'angoisse et de soulagement. Il réalisait bien sa position, mais au moins, son idée était juste et cette petite touche de contrôle lui rendait un brin d'espoir. L'homme, indifférent, continuait :

« Comprends bien qu'ici, ce n'est pas l'enfer. Tu n'es pas condamné à souffrir pour l'éternité, car tu es autorisé à lâcher prise si tu le souhaites. Tu n'es pas au purgatoire non plus, car tu n'auras pas de paradis au terme d'une longue souffrance. »

L'homme se leva, plus autoritaire et écrasant que jamais. Il leva la main droite, et Gao éprouva une terreur instinctive, comme si de ce simple geste, il pourrait l'aplatir comme un insecte.

« Acceptes-tu nos conditions, et souhaites-tu poursuivre ton existence ? Ou préfères-tu cesser ici ? »

A tout prendre, Gao aurait voulu poser un millier de questions pour bien savoir à quoi s'en tenir. La présentation était bien trop vague et lacunaire, à la fois trop belle pour être vraie et trop contraignante pour accepter. D'un côté, il était déjà bien habitué à servir, et il avait déjà sacrifié tout ce qu'il avait pour grapiller la moindre minute de vie supplémentaire. De l'autre, vivre en esclave dans une dimension inconnue... Il ne pouvait pas se décider si vite, si simplement, mais le militaire ne semblait pas décidé à attendre. Et de toute façon, la décision était simple.

« J'accepte ! Je vous servirai jusqu'à ma mort. »

Un sourire se dessina sur toutes les lèvres en présence. Le président leva le bras plus haut encore, et répondit calmement :

« Nous prenons acte de ta promesse, et nous t'offrons le signe de ta sujétion ! »

Là-dessus, une étrange fumée noire circula entre les dalles du pavement et s'accumula tout autour du corps de Gao. En un instant, elle était si dense qu'il ne voyait plus à travers. Légèrement rassuré, l'enfant se demanda pourtant ce qui l'attendait. Il eut la réponse quand la fumée se fit de plus en plus compacte, jusqu'à lui coller à la peau. Les manches et le bas flottèrent sensiblement, et un fin liseré doré se dessina progressivement sur les bords. Le temps qu'il s'en rende compte, Gao portait la même robe que tous les autres enfants. Il voulut tâter l'étoffe en pinçant la manche. C'était la sensation la plus étrange qu'il eût jamais eu. Il ne sentait pas le tissu, comme s'il avait juste saisi la fumée, et en même temps, il ne sentait pas ses pouces frotter l'un contre l'autre. Il se sentait nu alors qu'il ne l'était pas. Il voyait la robe, il pouvait constater qu'il était bien dissimulé, sans le moindre bout de peau pernicieuse en vue. Et pourtant, quelque part, il demeurait une incertitude. Comme cette incapacité de dormir alors qu'il avait sommeil, ou de manger malgré sa faim. Une sorte de conflit entre son désir et la réalité. Instinctivement, il tira le bas pour se cacher un peu plus, mais le vêtement ne fila pas d'un pouce. Elle avait manifestement du jeu, elle devrait bouger. Il tira un peu plus fort, en vain. Elle ne s'étirait pas, ne craquait pas, ne bougeait pas.

« Cette robe symbolise ta servitude. Tant que tu la porteras, tu devras obéir. Et tu ne pourras la quitter que lorsque tu n'occuperas plus ce rôle. Elle indique ta place, tes droits, et tes devoirs. Est-ce clair ? »

Déboussolé, l'enfant acquiesça.
 
« Le lieutenant Çavlider va te conduire à tes quartiers. Bienvenue parmi nous. »

Le soldat tapa dans ses mains. Tous les autres se levèrent comme un seul homme et vidèrent les lieux. Visiblement, la séance était levée. Gao demeura fixe, incapable de savoir où aller et que faire. Puis il remarqua que la femme qui avait fermé la marche à son arrivée était encore là. Le frisson qu'il avait éprouvé naguère le reprit.

« Suis-moi. »

Sans un mot de plus, elle se dirigea vers la porte. Gao lui emboîta le pas. Tandis qu'ils marchaient à travers couloirs et escaliers, le garçon osa prendre la parole :

« Excusez-moi...
-...
-Je me demandais... Vous êtes en guerre ? »

Il se posait la question depuis longtemps. L'allure militaire, les soldats marchant au pas, les enfants en esclaves, autant d'éléments qui l'aiguillaient dans cette direction. Même s'il ne remettait pas en doute le Plan des Ombres, sa position et son caractère définitif, il était bien écœuré, quelque part, de quitter un monde en guerre pour un autre, comme si c'était un inexorable fatalisme. Faute de mieux, il aurait au moins aimé servir un monde en paix, plutôt que de se rendre acteur, même à très petite échelle, de cette invention répugnante qui avait gâché sa vie et celle de tout le village.

La femme se figea un instant. Gao s'attendait à une pirouette ou un silence pour éluder, mais elle rétorqua simplement :

« Le Plan des Ombres est toujours en guerre. C'est ce qui nous fait avancer. »

Elle ajouta, avec un geste de la main :

« Et c'est tout ce que tu as besoin de savoir. Maintenant, avance, je n'ai pas que ça à faire. »

Comme pour le punir de sa curiosité, elle avait nettement pressé le pas, de sorte qu'il devait presque courir pour ne pas se laisser distancer. Mais il ne restait plus grand-chose à parcourir, de toute façon.

Une haute porte de bois avec un simple anneau, pas de verrou. La dame en armure tira la porte et une âcre odeur mêlée de toutes les humanités s'échappa. Sur le coup, l'enfant crut qu'il allait s'évanouir, mais passé le contact répugnant, il put entrer sans y penser. A l'intérieur ne se trouvaient que des jeunes gens en robes, et aucun d'entre eux n'accorda le moindre intérêt au nouvel arrivant. Leur attention semblait focalisée uniquement sur la femme soldat, et leur attitude allait de la pure et simple terreur au regard rebelle. Mais apparemment, pas un seul n'aurait eu le front de lui demander des explications.

« Voici ton nouveau foyer. Là où tu pourras te reposer quand tu auras servi, là où nous te trouverons quand tu devras servir. »

Elle poussa l'enfant du genou, qui trébucha à l'intérieur. Là-dessus, il perçut le bruit des gonds qui grincent, et la porte se referma. Dans l'instant, tous les autres retournèrent à leurs occupations. Pas un seul ne s'approcha, pas un seul ne proféra le moindre son. Puis, passé un long silence, une jeune fille sortit du rang pour l'approcher. Celle-là même qui l'avait abordé quand il était alité.

« Alors, tu as choisi... »

Faute de trouver les mots pour répondre, Gao la dévisagea. Elle n'était pas très jolie, vraiment plate, et ses cheveux noirs filasses avaient des airs de paille brûlée. Sous son œil droit, une très fine cicatrice lui courait jusqu'à l'oreille. Elle avait dû en voir de belles.

« Quel est ton nom ?
-... Gao. Gao le Cinquième.
-Moi, c'est Feng. Feng le Rossignol.
-Tu... Vous êtes tous des ?... »

Elle lui posa un doigt sur les lèvres et dit :

« Je sais. Tu as des questions. Nous en avions tous, le premier jour. Mais crois-moi, trop savoir, c'est pire que tout. Ça rend le quotidien invivable.
-Mais, tu ne pourrais pas au moins me dire...
-Calme-toi. Trop savoir, c'est une chose, ne rien savoir, ce n'est pas mieux. Alors, je vais t'expliquer tout ce que tu dois savoir pour survivre, si tu as choisi la vie du Plan des Ombres. »

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« Réponse #67 le: mercredi 17 septembre 2014, 23:52:39 »
J'ai la flemme de vous faire un topo, alors on y va dans la bonne humeur. C'est pas bien long, encore une fois.




Bien qu'il soit conscient d'être influencé par le travail déjà abattu et restant à abattre, Gao ne pouvait s'empêcher de pester contre le goût du gigantisme qui régnait sur le Plan des Ombres. Après avoir frotté toutes les marches d'un escalier de trente pieds de long, voilà qu'il se retrouvait à nettoyer une salle voûtée qui aurait pu accueillir les armées d'un pays entier au grand complet. Il passa un nouveau coup de balai, s'épongea le front dans la foulée, puis, n'y tenant plus, proféra un juron discret.

« Eh, ça fera pas avancer les choses... »

Son camarade d'infortune Wei ne s'arrêta pas de travailler pour lui asséner cette lapalissade. Gao voulut enchaîner :

« On bosse depuis combien de temps, là ?
-Qu'est-ce que ça peut te foutre ?
-Moi j'en peux plus. Je veux une pause.
-On l'aura quand ça sera fini. Il reste du sol sale, et si un officier débarque, on est bons pour la redite. »

Il disait vrai. S'ils ne finissaient pas leur part, on leur donnerait une tâche de plus pour leur apprendre à traînasser. C'était la logique des soldats pour pousser leurs esclaves à l'excellence. Pour avoir leur pause plus vite, ils devaient user jusqu'à leur dernière force dans leur labeur.

« Wei, comment tu fais pour toujours garder la force de travailler ?
-La rage de vivre. Tout bonnement. »

Encore vrai. Comme l'avait dit l'officier en ce premier jour, comme l'avait confirmé Feng, comme l'avait prouvé son quotidien, ici, il n'existait que trois règles. Toujours obéir, toujours servir, toujours survivre. Tel était le mantra qui régissait ces êtres sans âme qui n'avaient pas le luxe de rester des enfants. Telle était la litanie de ces serviteurs immortels, vieillissant sans voir le jour se lever, sans pain ni rêve, et surtout, sans avenir. Toujours obéir, toujours servir, toujours survivre. Quiconque cessait de croire en l'un de ces trois préceptes se condamnait à disparaître.

« Bon, allez, c'est pas tout ça. Reprends ton balai, et finis-moi ça.
-... Juste une minute.
-Y a pas de minute qui tienne, j'ai pas envie de m'en retaper une couche parce que j'ai une feignasse derrière moi. Tu me secoues ce manche et tu la fermes ! »

De mauvaise grâce, le jeune garçon reprit son ouvrage, malgré les courbatures et la fatigue. Ce n'était pas tellement l'injonction de Wei qui le poussait à reprendre, c'était davantage une question de bon sens. S'il était trop épuisé pour finir le balayage, il le serait encore plus pour la suite ; autant s'assurer qu'il n'y en aurait pas.

Grand et maigre comme un clou, le cheveu ras et noir, le visage taillé en pointe de flèche, Wei était un compagnon à la fois détestable et précieux. Aussi digne, fiable, cruel et implacable que la hache d'un bourreau, il se traînait le sobriquet de Wei la Main Droite, en référence à la dextre du roi tenant l'épée de justice. Sa détermination aurait fait pâlir un régiment, mais il était plus froid que l'acier. Pour lui, rien ne comptait plus que ce qu'on lui demandait. Voir les enfants fondre en larmes ou tomber dans les pommes lui était éperdument égal, sa seule réaction étant toujours de les remettre d'aplomb pour qu'ils reprennent leur part. Redoubler d'efforts pour leur permettre de souffler ne lui viendrait jamais à l'esprit, et cela le rendait terriblement impopulaire. Pourtant, une petite partie des enfants, dont Feng, y voyait une qualité essentielle pour survivre dans cet environnement. A leurs yeux, il brillait comme une sorte de petite étoile dans un ciel noir, l'astre unique que l'on suit sans chercher à savoir où il mène ni ce qu'il veut, car c'est là tout ce que les ténèbres n'ont pas encore anéanti. Pour sa part, Gao n'était pas prêt à rejoindre ses admirateurs, car il avait déjà bien souffert de son opiniâtreté, mais il devait bien admettre qu'avec lui, on savait à quoi s'en tenir.

« Bon, ça avance. On en voit le bout. »

Gao n'aurait pas su dire depuis combien de temps il servait le Plan des Ombres. Le fait qu'il n'y ait ni jour ni nuit et qu'il soit incapable de dormir jouait beaucoup. Il était prisonnier autant de sa condition d'esclave que de cette non-vie permanente. Tout ce qu'il savait, c'est que son existence se résumait à attendre dans leur salle commune qu'un officier vienne lui donner un travail à accomplir. Il n'était jamais seul à la tâche, mais toujours en équipe de deux ou trois. Depuis, il avait expérimenté toutes sortes de devoirs, et le balayage n'était clairement pas la pire. Porter de lourdes charges, brosser les plates des soldats, bouchonner leurs infâmes bestiaux qui leur servaient de chevaux, c'était déjà autre chose, mais le pire, c'était bien la cuisine. Pas tant pour leurs tâches à accomplir, comme couper d'étranges légumes aux allures de navets ou alimenter le feu pour la marmite. Ce n'était pas les pires corvées. Par contre, ce qui rendait cela abominable, c'était de sentir la nourriture, de voir les bols et les cuillères, mais d'être absolument incapables d'y goûter. Au-delà de l'autorité des soldats, ils en était empêchés par une indescriptible sensation d'interdit qui aurait fait pilé un bœuf au galop. Et là, ils voyaient, l'espace d'un instant, ce qu'ils avaient été, et ne seraient plus jamais. Des enfants qui pouvaient manger pour oublier la misère du quotidien. Et les pauvres gosses qui devaient endurer ce supplice retournaient souvent à leurs quartiers complètement brisés, parfois même en larmes.

Les deux garçons passèrent leur ultime coup de balai avec un soupir de soulagement qui résonna jusqu'aux tréfonds du Plan. Bien qu'ils aient du mal à voir la différence entre avant et après cette torture, ils savaient juste que, pour eux, la journée allait enfin se terminer. Ils avaient gagné le droit au repos.

Ils n'avaient pas encore posé leurs balais que la porte grinçait déjà. Le bruit des bottes de fer contre la pierre plate emplit la pièce alors qu'un officier approchait en jetant des regards d'un bout à l'autre de l'endroit. Une fois à la hauteur des garçons, il se permit un hochement de tête plutôt flatteur. Ceci constituerait probablement son unique forme de réponse. Puisqu'il n'avait rien à ajouter, Gao et Wei firent un raide salut et repartirent vers leurs quartiers.

Ils ne prirent que le temps de poser négligemment leurs outils dans leur local sur leur chemin. Sans repas ni toilette, ils regagnèrent la longue salle qui leur servait de foyer. Comme d'habitude, il suffisait de tirer la porte pour que la puanteur des lieux, mélange de toutes les strates de l'humanité dans la force de l'âge, accueille les travailleurs éreintés. La sueur le disputait aux pieds, eux-mêmes aux prises avec la crasse et la fine senteur naturelle des adolescents. Avec le temps, Gao avait associé ces relents aux plus doux moments du présent.

« Gao! Wei. »

Un jeune homme aussi large que haut les saluait, avec un geste amical pour le premier et une mine fermée pour le second. Ming le Taureau, l'un des enfants aux surnoms les moins originaux, habitué aux plus exigeants des travaux de force, et l'un des premiers à avoir sympathisé avec Gao. Son tempérament franc et chaleureux lui valait une bonne réputation, et personne n'avait jamais eu à se plaindre de son attitude.
« Ming...
-Alors, t'as encore mérité ton surnom ? »

A son arrivée, Gao avait vite réalisé que son surnom n'avait plus de valeur, puisqu'il n'était plus le cinquième de sa génération, ni de quoi que ce soit. On lui avait conseillé de trouver un surnom en rapport à ce qu'il aimait le plus, ou qui le caractérisait le mieux. Mais il avait eu beau chercher, il n'avait rien trouvé pour se comparer, lui, petit être quelconque. Quant à ses goûts, il n'avait pu penser qu'au jeu de balle. Comme Gao la Balle aurait été du plus haut ridicule, il avait cherché à partir de là. Gao le Bel lui avait bien traversé l'esprit, mais ç'aurait été troquer le ridicule contre la vanité. Il s'était donc résolu, plus humblement, à porter le nom de Gao le Balai. Et apparemment, les officiers avaient décidé d'en rire à leur façon, vu que la plupart du temps, il était de corvée de balayage.

« Ouais... La salle de parade.
-Ah, les vaches ! »

Gao voulut se tourner vers son compagnon Wei pour qu'il le soutienne, mais il aurait eu plus de chances de voir une tempête de neige ; ce dernier avait déjà gagné un petit groupe de garçons plus âgés, toujours occupés à parler sur le ton de la confidence. Mais comme par compensation, il vit Feng qui se rapprochait, un léger sourire aux lèvres.

« Gao...
-Feng.
-... Tout va bien ?
-Je ne veux pas en parler. »

Cette sale manie ne l'avait toujours pas quitté, alors qu'on lui avait répété des dizaines de fois que c'était la question à ne jamais poser. Évidemment que tout n'allait pas bien, il le savait aussi bien qu'elle.

« ... Pardon. Tu n'as rien à raconter ?
-Non...
-On peut s'asseoir un moment, si tu veux.
-Je suis très bien debout. »

Bien qu'elle soit très prévenante et ouverte, et malgré toute la reconnaissance qu'il avait envers elle, ses conseils et sa présence, Gao n'aimait pas tellement Feng. Elle n'était pas très bavarde et traînait derrière elle toute la tristesse du monde, inquiète pour tout le monde, mais sans la moindre estime pour elle-même. Dans le fond, c'était une fille qui avait perdu depuis le goût de la vie mais qui n'avait jamais trouvé la volonté de mourir. Toutefois, elle restait plus agréable à vivre que le petit dépressif qui les considérait depuis un long moment avec un mélange de jalousie et de dédain.

Zhang la Lune Noire. Un garçon myope, chétif et amer qui ne parlait jamais à personne mais gratifiait tout un chacun de ses regards vénéneux. Les soldats n'avaient aucune considération pour sa mauvaise vue et prenaient même parfois un malin plaisir à le voir écosser des pois ou ranger des outils dans leur râtelier. Et comme il ne supportait pas d'être aidé ou encouragé par ses congénères, Zhang prenait sur lui toute sa souffrance, devenant jour après jour un peu plus repoussant. A présent, sa seule aura faisait fuir tous les autres esclaves.

Ironiquement, un autre Zhang s'était fait connaître de toute la salle : Zhang le Lutin, un lascar qui ne se déparait jamais de son sourire et se fendait à loisir d'une cabriole ou d'un trait d'humour. Certains, comme la Lune Noire ou la Main Droite, se tenaient un peu à l'écart de ses pitreries, mais beaucoup de gens cherchaient son contact pour garder leur allant. Même les officiers semblaient sensibles à sa bonne humeur puisqu'ils s'arrangeaient pour ne jamais lui confier de tâches trop dangereuses ou exténuantes.

Gao avait aussi appris à connaître Li l'Enfant du Tigre, Jia la Sourcière, Tao des Montagnes, Chen le Citadin, et tant d'autres. Il s'entendait bien avec la plupart, mais il lui manquait toujours la même personne. A chaque fois qu'il pénétrait en ces lieux, il la cherchait, comme si elle avait plus de chances d'apparaître maintenant qu'elle n'en avait eu avant.

« Gao ?
-Hmm ?...
-Je te parle, tu sais.
-Euh... Pardon, j'étais distrait.
-... Tu la cherchais, hein ?
-Oui...
-Tu sais, si elle était ici...
-Je veux quand même y croire. »

Même si la raison lui commandait de cesser, même si la logique était contre lui, même si l'espoir brillait plus faiblement qu'un charbon dans la nuit, il ne comptait pas renoncer, il attendait toujours de voir un jour revenir celle qu'il avait abandonnée et qui, il en était sûr, se trouvait forcément sur le Plan des Ombres.

Sa sœur. Lin Yao.

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« Réponse #68 le: jeudi 04 décembre 2014, 08:00:25 »
Hello, hello, eh non, je ne poursuivrai pas Etoiles des Ombres aujourd'hui, ne vous en déplaise !

En lieu et place, vous devrez vous contenter d'un petit one-shot dont l'idée m'est venue il y a environ deux heures et que j'ai écrit dans la foulée. Je prie votre indulgence, je ne m'appelle pas Louis Charles ni Harllan Ellison !

Et voici pour vous mettre dans l'ambiance, vous pouvez regarder avant ou écouter pendant, c'est tout comme. J'ajoute à toutes fins utiles que le jeu est loin d'être une expérience négligeable sur Wii, à bon entendeur.

Là-dessus, partons donc !





La Grande Cessation


La gare était tranquille. L'homme n'aurait pas su dire combien de temps il y avait battu la semelle, ni ce qu'il y attendait. Il était resté là, à contempler l'endroit, d'un bout à l'autre. Le quai à moitié envahi par la végétation, le bâtiment qui n'avait pas vu une âme humaine depuis qu'on en avait brisé les vitres, l'écran qui avait certainement crachoté de vagues indications sur le prochain train, il y a longtemps. Oui, en fait, l'homme ne savait pas ce qu'il faisait là. Ce n'est pas comme s'il espérait faire un bon voyage, ni même gagner une destination bien particulière. Après tout, les trains avaient cessé, comme les écrans, les guichets et l'entretien.

Trente-huit ans, voilà ce qui séparait le monde de ses souvenirs et sa nouvelle réalité. Quatre-cent-cinquante-six mois, envolés en une nuit. Il s'était affalé un lundi, il s'était éveillé le mardi, mais un tout autre mardi que celui qu'il escomptait. Il avait toujours ses cheveux blonds courts, il ne sentait que la maigre repousse de sa barbe, et ses traits altiers n'arboraient aucune ride ni tache, mais les faits étaient là. Il avait vite remarqué combien les lieux avaient changé, mais ce n'était qu'un début, le premier pas d'une longue exploration d'un monde qui le dépassait. Les diplômes et les connaissances de l'homme ne suffisaient toujours pas à lui expliquer le pourquoi du comment il se retrouvait ici. Il avait voulu être un savant, un éminent chercheur en cosmogonie quantique. On se serait tourné vers lui pour savoir d'où venait l'Univers et ses habitants. Aujourd'hui, il ne savait à quel saint se vouer pour enfin comprendre ce qu'il était advenu du monde qu'il chérissait. Il n'avait même pas eu le temps de voir son rêve s'ébaucher. Les examens de sa maîtrise approchaient à peine, et les rares soirées qu'il ne passait pas dans la sinistre bibliothèque de la faculté, il les occupait en tant qu'assistant d'un des plus grands noms de l'étude du continuum espace-temps. Oh non, certes non, il n'était pas question de machine expérimentale ni de conjonctures tirées sur la comète de Halley ou de West. Il n'était question que de longues dissertations ennuyeuses tartinées par des étudiants qui n'avaient visiblement pas fait tant cas des règles de base de la grammaire française que des cassettes de Star Trek héritées de leurs parents. Sa part consistait à souligner au porte-mine les rares phrases dignes d'intérêt, sur lesquelles le professeur allait baser sa note, et les quelques euros qu'il y gagnait ne lui servaient qu'à manger autre chose que des nouilles le samedi soir. A présent, il espérait le plus souvent qu'il trouverait quelque chose à manger, tout simplement.

C'était un monde à la morbide beauté fascinante qui s'ouvrait à lui. Ici, tout avait cessé. Il avait retracé certaines certitudes à la lumière des coupures de journaux qu'il avait trouvé, par terre, dans les poubelles, dans les maisons. Du moins, jusqu'à ce que les journaux cessent, eux aussi, voilà quinze ans. Petit à petit, une à une, du jour au lendemain, toutes les fondations de la société humaine avaient cessé. Ce n'était pas une énième crise économique, un effondrement des grands groupes, une guerre civile ou un soulèvement des extrêmes, non. C'était juste une cessation. Tel jour, on trouvait encore des surgelés. Le lendemain, les congélateurs se vidaient, jusqu'à tant qu'il n'y ait plus la moindre pizza quatre fromages barbouillée d'azote liquide dans tout le pays. Parfois, l'on avançait des raisons dans les médias. Souvent, la population vivait avec. Il le savait, sans l'avoir vu. Il voyait qu'en l'espace de trois jours, on ne parlait plus de pétrole ou de cinéma dans le même journal. Il voyait les maisons, les bureaux et les cathédrales qui n'avaient souffert aucun dégât, sinon ceux du temps. Si la guerre avait été sur eux, si l'espèce humaine s'était révoltée contre cette disparition de leurs repères, si l'occasion avait éveillé les tentations, il y aurait eu des traces. Il le savait, il l'avait étudié. On ne pouvait pas prétendre analyser les fondements de l'Univers quand on n'en comprenait pas les rouages, à commencer par ceux de la société humaine. La loi des grands chiffres et les proportions liant l'infiniment grand à l'infiniment petit l'avaient démontré à de nombreuses reprises.

Tout avait cessé, et l'humanité semblait l'avoir accepté. Comme si ce changement n'était pas du fait des actes humains ni d'une punition divine, mais comme si la nature humaine elle-même s'était prononcée par une intelligible voix, qui aurait hurlé à ses moindres représentants que les choses devaient se passer ainsi, qu'elles allaient se passer ainsi, et qu'il n'était pas question d'y faire obstacle. Une voix qui avaient manifestement des arguments de poids, une autorité incontestable qui fit accepter à tous et toutes cette transition, ce rythme martelé qui mena la race hégémonique de la Terre à l'état de petits individus isolés, fragiles et ignorants.

L'homme en avait croisé quelques-uns, à la fois trop et trop peu. Trop peu pour en tirer des théories, encore moins des conclusions, et trop pour vivre en se persuadant qu'il ne les avait pas vus. Ces êtres décharnés, aux yeux hagards, qui persistaient à vivre, dans un monde où l'espoir lui-même état tombé en disgrâce, jadis fiers représentant d'une espèce résiliente qui ne se relevait jamais d'une épreuve sans en tirer une force ou une faiblesse nouvelle, ces néoprimates qui se contentaient de grignoter le peu de végétaux qui ne pouvaient pas les tuer, qui fixaient avec fascination le serpent dressé pour frapper. La chasse, la pêche, les siècles, les millénaires de connaissances mémétiques sur la faune et la flore, tout cela avait cessé pour eux. Tout avait cessé, pour tous, sauf pour l'homme.

Il était depuis longtemps au-delà des questions. Oh, ça, il en avait eu, des questions. Pourquoi lui, qu'attendait-on de lui ? Devait-il redresser une humanité défaillante, devait-il remettre ce qui avait cessé ? L'avait-on tiré de cette marmelade pour en faire une confiture ? Mais bien entendu, à ces tortures mentales, l'homme n'avait pas trouvé l'ombre d'une réponse. Aussi s'était-il mis à vivre, à survivre, en s'adaptant. Il savait désormais que le passé n'était plus, qu'il n'y trouverait pas le but à sa présence. En désespoir de cause, il s'était tourné vers le présent, et vers le peu d'avenir qu'il pouvait y avoir. Notamment en trouvant d'autres égarés, d'autres valeurs étalons de la Grande Cessation. Il avait marché, il avait dévalé, il avait cherché à s'emparer d'un cheval pas trop sauvage, il avait guetté, scruté, hurlé, laissé des signes et des messages, en pure perte. Il n'avait croisé que des bêtes sauvages enhardies par les décennies passées sans être menacées, et ces quelques humanoïdes débiles. Et pourtant, il persistait, car il ne se voyait nul autre but.

L'homme sauta le rebord et atterrit sur le quai. Bien qu'il sache que le risque d'être percuté par un train était des plus faibles, il espérait presque que cela arrive. Il y aurait vu le signe que la Grande Cessation allait accomplir l'ironie suprême, et cesser elle-même. Il n'aurait pas été là pour voir l'humanité se relever de ses cendres, mais il aurait au moins eu la satisfaction de ne pas disparaître sur une note parfaitement grise. Un cynique espoir, qui n'allait pas se vérifier en ce jour, puisqu'il put gagner la prochaine gare sans que ne se profile la moindre trace mécanique, ni la moindre forme de vie capable à un bonjour autrement que par réflexe. La nouvelle gare était dans le même état que la précédente, et rien sinon les dalles du carrelage ne les distinguaient. Les bancs, les écrans, la dominance de la végétation et de l'usure s'imposaient comme la même et unique référence. L'homme prit le temps d'épousseter un bout de banc et se posa, fourbu par la marche. Il n'allait pas tarder à reprendre, il le savait. Tout au plus, il pouvait y passer la nuit. A moins bien sûr que, par un hasard inexplicable...

« A la voie 42, à la voie 42... »

Il sursauta et son sac tomba au sol. De justesse, il l'empêcha de répandre sur le sol ses livres de cours. Il prit quand même le temps de vérifier son contenu, et par chance, tout y était. Il s'était endormi, adossé au mur, sur un banc de la gare du Nord, et personne n'était venu s'intéresser à ses affaires. La journée n'était donc pas si désespérée. Bien sûr, le RER B avait encore un de ses pannes habituelles qui paralysait l'ensemble de la région parisienne, et bien sûr, il en était déjà à quarante minutes d'attente ; cependant, la petite mention « à l'approche » lui laissait dire que le pire était derrière lui. D'un geste las, il tira son smartphone de sa poche, mais décidément, toujours pas de réseau. Il ne pourrait pas relever le fil de 9Gag avant l'arrivée du train qui devait le mener à son foyer, à Drancy.

« J'espère que maman a fait les courses... J'ai une de ces dalles... »

Il n'eut que le temps de penser à une bonne tartine de Nutella que la rame s'annonçait déjà d'un solide coup de trompe. Il rassembla ses affaires, et le temps que le train s'immobilise, que les portes coulissent et qu'il puisse poser ses fesses endolories sur un fauteuil vaguement moelleux, pour lui, son rêve avait déjà cessé d'exister.
« Modifié: jeudi 04 décembre 2014, 19:47:52 par un modérateur »

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« Réponse #69 le: mardi 17 février 2015, 22:13:10 »
Retour des Étoiles des Ombres, j'espère que ça vous a manqué ! :^^:



La cour résonnait du chant de l'acier. Chaque soldat s'échinait à dépasser son adversaire, tant en force qu'en maîtrise ou cruauté. Qui d'une botte, qui d'un revers en pleine figure, qui d'un tournemain, aucun moyen n'était trop lâche ou trop dangereux pour ces êtres se mouvant avec une aisance surnaturelle dans leurs plates disproportionnées. En dépit de sa maigre expérience, Gao sentait que même avec leurs lances, épées, haches et gantelets émoussés, ils auraient su donner du fil à retordre aux troupes d'élites de l'empereur lui-même.

L'idée lui arracha un soupir mélancolique. Il était étonné qu'il se souvienne encore de l'empereur, ou de sa vie d'avant. Avec le recul, il aurait volontiers coupé ses deux mains pour retrouver la vie qu'il menait alors. Une vie rude, sans doute, mais une vie rythmée et balisée par l'amour et la présence de sa famille, de son village. Une vie qu'il avait perdu au profit d'une existence de servitude et de non-être, parce qu'il n'avait pas eu la force de mourir quand il l'avait pu.

Un claquement de bois le rappela aux soucis plus immédiats. Zhang la Lune Noire frappait sèchement deux lances ensemble pour signifier que le rangement n'était pas terminé. Les râteliers attendaient encore leurs occupants, lesquels attendaient du reste leurs coups de chiffon et de cirage. Gao se remit à l'ouvrage, chassant ses pensées dans l'ardeur de la tâche et du retard à rattraper. Zhang restait taciturne, absorbé. Le coup de semonce était pour l'instant la seule communication qu'il avait eu avec son compagnon. Gao ne l'aimait pas, il ne l'avait jamais aimé, et il le détestait un peu plus à chaque fois qu'il se retrouvait à faire équipe. Mille fois il avait pensé lui en faire la remarque, cent fois il était passé à l'acte, cent fois il n'avait eu comme réponse qu'un faciès fermé, indifférent. Et à force, il s'était résigné à faire avec.

La dernière épée regagna sa juste place avant même que la dernière passe d'armes ne s'achève. Les trois-quarts des soldats s'étaient mis hors d'état de combattre, abattu aussi bien par les coups adverses que par le poids de leur propre armure. Les derniers encore debout avaient beau former les rangs en claudiquant, il n'en furent pas moins conspués par leurs officiers, outrés qu'il puisse y avoir dans leur armée des hommes incapables de mettre jusqu'à la dernière parcelle de leur force dans la bataille. Car selon toute apparence, pour eux, cette banale session d'entraînement se devait d'être vécue comme la dernière bataille.

« Quel sacré monde de barges. La guerre comme raison d'être. »

Gao avait marmonné pour lui, mais quelque part, il avait un fol espoir que la Lune Noire réagisse. Peine perdue, sans surprise. Malgré son amertume, Gao rangea son matériel en silence et se dirigea vers la cour attenante pour regagner la forteresse, Zhang sur ses talons. Là-bas, les deux garçons pilèrent devant un spectacle peu courant.

Une colonne regagnait le fort, et derrière eux, un adolescent nu comme un ver et ficelé comme un rôti se débattait de toutes ses forces en crachant force injures, menaces, algarades et autres formules d'un certain raffinement. Si on lui avait demandé, Gao aurait juré que le cheval peinait à le traîner tellement il se braquait, les talons ancrés dans le sol. Et au-delà de sa nudité, le jeune homme avait une belle crevasse au ventre. Une autre de ces âmes en peine qui avaient rejeté la mort pour être guidée en ces lieux par le pouvoir du talisman. Mais celui-là allait sans doute en rejeter bien davantage encore. Gao avait appris à les connaître, et il savait déjà comment se finira l'histoire. Il n'avait pas envie de le voir, aussi reprit-il sa marche, tournant le dos à la scène. A peine avait-il touché la porte qu'il entendit la bête infernale hennir, et un ordre bref fusa. L'acier joua contre le cuir, les hurlements dépassèrent tout ce qu'il avait jamais entendu, puis dans un ultime hoquet, le silence reprit ses droits. La porte grinça, et les deux esclaves retrouvèrent les couloirs austères de la bâtisse. Gao aurait voulu dire que ce qu'il venait de vivre, même indirectement, lui était égal, néanmoins il n'aurait fait que se mentir. Ce n'était pas rien. La mort n'était jamais rien. La mort était la fin. La fin des souffrances, de l'espoir, des bonheurs et des malheurs, mais pas des ressentiments, des fardeaux et des souvenirs. Gao se rendit avec des mouvements désarticulés de marionnettes jusqu'à ses quartiers. Il y retrouva toute la cohorte de jouvencelles et jouvenceaux qui partageaient sa peine et sa condition. Ming était allongé sur une paillasse, les yeux et la bouche grand ouverts, Zhang le Lutin s'acharnait à parfaire son jonglage, les autres vaquaient à toutes leurs occupations. A l'oreille, il y avait des jeunes affairés dans le fond de la chambrée. Poussé par la curiosité et l'innocence, Gao était déjà allé voir ce qu'il s'y passait, malgré les avertissements répétés de ses amis. L'expérience lui avait alors appris à ne plus jamais s'y rendre s'il ne s'y sentait pas prêt.

Feng était attablée seule, et elle semblait trouver un intérêt sans pareil à un nœud du bois. Gao la rejoignit et l'apostropha. Aussi démonstrative que la Lune Noire, elle se contenta de lever la tête un instant avant de retomber dans l'apathie la plus totale. Inquiet, Gao la relança, mais ses réponses de plus en plus agressives lui firent comprendre qu'il perdait son temps, et que s'il insistait, il risquait de perdre bien plus. Il s'en alla vers les couchettes pour avoir un peu de temps pour lui, et en passant devant Ming, il l'entendit maugréer :

« Elle en a plus pour longtemps. »

Il ne s'arrêta pas pour relever. Il savait ce qu'il voulait dire. Trop de temps sur le Plan des Ombres. L'espoir s'était éteint pour elle. Ce n'était plus qu'une question de temps avant qu'elle ne finisse. Que ce soit de son fait, de par sa lenteur, de par une vaine révolte. Elle était passée de l'autre côté, là où plus personne n'irait la chercher. Même s'il savait que cela finirait par arriver et même s'il en avait vu tous les signes, Gao n'en éprouvait pas moins une profonde tristesse. Feng était pour ainsi dire la première amie qu'il ait eu sur le Plan des Ombres, elle lui avait énormément appris et il n'était que trop conscient qu'il n'aurait jamais survécu tout ce temps sans son soutien. Il était tout aussi conscient, cependant, que cette fin le touchait aussi d'une façon plus égoïste. Voir cette amie la quitter de cette façon lui rappelait que tôt ou tard, son tour viendrait.

Il commençait à peine à oublier son chagrin que la porte s'ouvrit sur une armure qu'il n'avait que trop souvent vu. La tenue, plus légère que celle des hommes, mais d'un aspect militaire avéré, de la vénéneuse Çavlider, lieutenant en charge des enfants esclaves. Si tous avaient espéré à un moment ou à un autre que ce soit son instinct maternel qui l'ait poussée à accepter ce poste, ils avaient tous eu droit à la plate vérité. Elle n'avait pas accepté ce poste, elle l'avait fabriqué sur mesure pour elle, pour sa soif de pouvoir et de domination. Incapable de tenir tête aux hommes dans leur carapace d'acier, elle passait sa frustration sur ces êtres faibles et sans défense. Elle exigeait d'eux un service sans faille, sans interruption. Elle se sentait bien, dans cette position de marâtre et d'esclavagiste. Et elle se sentait tout aussi bien en appelant jusqu'à la dernière exigence qu'elle puisse réclamer. Une exigence qui tombait chaque fois qu'elle se rendait en personne en ces lieux, et qui aurait fait trembler même le plus endurci des renégats. Une exigence qui lui valait d'arpenter les travées de lits en contemplant les visages déconfits par la terreur et l'angoisse. Une exigence qui ne tombait pas comme un couperet d'un éclat de voix ou d'un mouvement de doigt. Un regard plus appuyé suffisait à rendre le jugement. Ici, ce fut la demoiselle juste à côté de Gao qui tenta l'impossible pour se soustraire à cette épreuve. S'il avait fallu lui donner un âge, ce serait à peine treize ans. Et malgré tout, Gao se sentait uniquement soulagé que, cette fois, ce n'était pas à lui qu'il incombait de subir les névroses de cette femme.

Une existence bien pénible que celle du Plan des Ombres. Tout de guerre, tout de mort, rien n'y était fait pour leur offrir la promesse des jours meilleurs. Gao avait fini par l'apprendre, et de ce fait, il avait cessé d'espérer retrouver Lin Yao. Il s'était pris au contraire à espérer qu'elle ait choisi la mort, pour ne jamais avoir à affronter pareil tourment.

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