Auteur Sujet: Dans la Gueule du Loup...  (Lu 10624 fois)

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Hors ligne Suijirest

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Dans la Gueule du Loup...
« le: vendredi 27 août 2010, 17:16:34 »
Bonjour à tous,

Voici un topic pour regrouper mes oeuvres. Il y a en premier lieu ma fiction un peu drame social Les Crocs de Fenrir, mais que j'ai cessé de publier pour diverses raisons.

Vous trouverez aussi une fanfiction interactive, basée sur Link's Awakening alias Best Zelda Ever, appelée La Frontière. Les spoilers et clins d'œil étant légion, cet écrit est destiné à ceux qui ont fini le jeu et qui le connaissent bien. Plus une autre fanfiction, intitulée Étoiles des Ombres et basée quant à elle sur Suikoden.

S'y ajoute une nouvelle cynique inspirée des San-Antonio, nommée Une Nuit, un one-shot lyrico-dramatique intitulé Le dernier jour d'un assassin, un autre comique, J'ai rencontré Dieu, et un ultime comique, Les footeux, ces esclaves.

Les liens vers mes chapitres :

Les Crocs de Fenrir
(abandonnée)

Chapitre 1 (juste en dessous...)
Chapitre 2
Chapitre 3, partie 1, partie 2
Chapitre 4, partie 1, partie 2, partie 3, partie 4



La Frontière
fanfiction The Legend of Zelda : Link's Awakening

Chapitre 1 : Pénible Retour
Chapitre 2 : Cogito, ergo es...
Chapitre 3 : Un rêve n'est jamais...
Chapitre 4 : Ce que tu convoites...
Chapitre 5 : La peur et le danger
Chapitre 6 : Je demande une preuve !
Chapitre 7 : Tu es l'ennemi !
Chapitre 8 : J'ai des choses à te dire...
Chapitre 9 : Héros d'un temps, héros d'antan...
Chapitre 10 : Vengeance !
Chapitre 11 : Où cela me mènera-t-il ?
Chapitre 12 : Retrouvailles
Chapitre 13 : Duel et révélations
Chapitre 14 : Eros et Thanatos
Chapitre 15 : Un retour pour un départ
Chapitre 16 : Au nom du père
Chapitre 17 : Ce que je te promets...
Chapitre 18 : Un choix, un futur
Chapitre 19 : Ce que je ne veux pas perdre...
Chapitre 20 : Quand les plaies se referment
Chapitre 21 : Une aventure ne se finit jamais tout à fait...
Chapitre 22 : Le jugement

Une Nuit

Partie 1
Partie 2
Partie 3




Etoiles des Ombres
fanfiction Suikoden

Partie 1

Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5

Partie 2

Chapitre 6
Chapitre 7



Et voici le premier chapitre de Fenrir :



Chapitre 1

Un matin comme il y en a tant.
Dans le quartier de Fafnir, chacun s'éveillait à son rythme, pour vivre une nouvelle journée.
Draken était de ceux-là. Ce matin-là, pendant que le soleil se levait progressivement, il sortit du lit sans vraiment y penser. Il embrassa sa femme, poussé par la force de l'habitude, puis se dirigea encore ensommeillé vers la bassine d'eau au coin de la chambre. Il se lava le visage sans un mot, sans un bruit, et se sécha soigneusement avec sa serviette. Draken était un homme tout ce qu'il y avait de normal ; il ne se distinguait ni par sa taille, ni par sa carrure, ni par sa voix. Il n'avait pas de cicatrices, ses cheveux noirs grisonnaient autour des tempes. A trente-sept ans, il avait déjà eu bien des soucis, et ces mèches étaient là pour les lui rappeler. Comme il n'avait pas de miroir, il fit passer son rasoir sur ses joues au hasard, en sachant que le résultat ne serait pas beau à voir. Il enfila un pantalon de toile gris, une chemise d'un blanc délavé et un gilet de laine écrue et mit ses chausses de cuir usées. Sa femme commençait à peine à remuer dans le lit quand il quitta la chambre pour rejoindre la pièce principale du logis, et leur fille n'avait pas bronché. Au fil des ans, Draken avait acquis un certain talent pour apparaître et disparaître sans un bruit.
Sur la table au centre de la salle, une demi-miche de pain de la veille traînait à côté d'une bouteille de vin rouge. Le garde-manger, situé le plus loin possible des portes et donc des regards, était soigneusement fermé. L'homme n'avait pas besoin de l'ouvrir pour savoir qu'il n'y trouverait rien pour un petit-déjeuner. Ils n'avaient même pas de quoi offrir de nouveaux vêtements à leur enfant ! Poussant un soupir discret, il rompit le pain en deux,mit une moitié dans la poche intérieure de son gilet et posa l'autre à sa place d'origine. Non, vraiment, il ne se sentait pas capable de tenir le ventre creux, aujourd'hui. Réfrénant son envie de dévorer sa part sans attendre, il marcha ou plutôt glissa vers la porte en bois brut et fit tourner la poignée, lentement, très lentement. Même en ouvrant, il guetta les grincements et souleva délicatement le bois pour ne pas faire jouer les gonds, répéta ces opérations en refermant, et finalement descendit l'escalier de pierre raide, toujours sans faire de bruit. Arrivé devant la grande porte d'entrée, il quitta son immeuble sans prendre autant de précautions et sentit le froid mordant de l'aurore sur ses joues.
Fafnir était le quartier résidentiel de la ville de Midgar et regroupait plus des deux tiers de la population. On racontait que, dans des temps anciens, le tracé des rues et des places ressemblait  à une tête de dragon, mais les effondrements, constructions, modifications et autres effets du temps l'avaient fait totalement disparaître. A présent, le plan du quartier n'inspirait qu'un immense dédale de petites rues bordées de hauts immeubles, où seules quelques grandes artères  subsistaient. Celles-ci reliaient surtout les grands quartiers entre eux et ne permettaient que de simplifier les déplacements des gens. Draken empruntait tous les matins la longue rue menant à Mjöllnir, mais il se fendait toujours d'un détour pour ne pas passer trop près de l'accès à Fenrir. Toutefois, à cause de l'agencement complexe et désorganisé du secteur, il s'était déjà égaré plusieurs fois au milieu du dédale et n'avait trouvé un trajet sûr qu'après plusieurs mois d'essai. A présent, il pouvait le suivre les yeux fermés.
Draken était contremaître dans une fonderie où il travaillait depuis plus de quinze ans. Entré au plus bas de l'échelle, il avait gravi quelques échelons mais une sérieuse blessure aux jambes lui avaient coupé tout espoir de promotion quelques années plus tôt. Comme tous les matins, il marchait en ressassant son passé, ses erreurs et ses regrets. Il savait que sa journée allait se passer sans incident notable et il savait que sa femme allait l'embrasser à son retour avant de servir le repas du soir. Il savait qu'il allait se coucher après avoir embrassé sa fille par devoir plus que par affection. Une vie sans surprise et sans coups durs, comme celle de la plupart des gens de Fafnir. Le travail et la famille s'accordaient pour ne pas laisser la place à l'imprévu.
Quittant les venelles de terre battue ou de béton mal passé, l'homme commença à arpenter la rue pavée qui devait le mener au quartier industriel. Il ne prit pas le temps de regarder les passants, tous vêtus aussi sobrement que lui, ni de regarder les façades des autres immeubles. Il y avait longtemps qu'il avait arrêté de compter les lézardes ou de guetter les volets mal fermés pour se distraire. Le soleil étirait peu à peu ses premiers rayons, éclairant d'un rose puis d'un orange pâle les murs et les pavés, chassant l'humidité frileuse de la nuit. De partout, la vie reprenait ses droits après un congé mérité, ce congé que beaucoup occupent au sommeil du juste.
La marche solitaire de Draken se passa comme il l'avait prévu, à l'exception d'un groupe de trois écolières qui gambadaient gaiement sans regarder devant elles. L'homme dut s'écarter pour ne pas leur rentrer dedans. Elles ne se seraient pas arrêtées ni détournées. Mais malgré cela, le travailleur put rejoindre Mjöllnir sans encombre.
Le quartier industriel s'annonçait par sa musique et par son odeur particulières bien avant qu'on n'y eût posé le pied. A peine avait-on atteint les derniers mètres de l'artère, les plus sales et les plus gris, que les bruits de feu, de fer et de fiel s'élevait, porté par le courant d'air chaud chargé d'effluves de fumée, de métal et de bois. Grâce à la taille particulièrement imposante des édifices, le quartier de Mjöllnir s'avérait beaucoup plus facile à explorer que Fafnir. Il y avait nettement moins de voies et leur tracé était plus régulier, plus quadrillé. La rue principale de Fafnir se prolongeait, jusqu'à rejoindre une nouvelle courbe qui partait directement de Fenrir jusqu'à l'Yggdrasil. Draken la suivit quelque temps, puis il bifurqua pour rejoindre une ruelle et, de là, son lieu de travail. Il pénétra dans une cour encore presque vide, en même temps que ses collègues, puis se rendit au bureau de veille. Il était à peine en avance, comme d'habitude. D'une main sûre, il signa le registre et consulta l'emploi du temps. Pour cette décade, il était affecté à l'atelier de triage. Quittant son gilet pour enfiler une blouse, il poussa un nouveau soupir, plus amer que le précédent. Il allait passer ses journées dans un climat de bavardage incessant et rien ne lui mettait les nerfs à plus rude épreuve.
Il s'apprêtait à rejoindre l'atelier quand un jeune ouvrier le héla du fond du bureau :
"Hé, Draken ! Comment va la famille ?"
Celui-ci ne lui répondit pas et se contenta de le regarder. Un jeune coq, qui devait avoir vingt-cinq ans, les yeux pétillants d'intelligence et le torse perpétuellement gonflé d'importance. Draken n'avait jamais su comment il était devenu contremaître à son âge et il ne voulait pas le savoir. Devant son éternel enthousiasme écœurant, il affichait généralement une indifférence polie. Et malgré leurs différences, malgré le mépris de l'homme, il existait bel et bien un lien entre eux. Ténu, mais réel. Et ce lien semblait appelé à se réveiller en cet instant. Draken l'avait su dès que le jeune lui avait adressé la parole, et il en eut la confirmation quand il s'approcha de lui de quelques pas en jetant des regards inquiets à droite et à gauche alors que l'endroit était parfaitement vide.
"On a encore une réunion. Ce soir, même endroit, même heure."
Il n'ajouta pas un mot et donna une grande tape dans l'épaule de son collègue avant de partir vers son poste. Saisi d'une soudaine lassitude, Draken soupira pour la troisième fois et imita son complice.
Une réunion. Un bien grand mot pour bien peu de choses. Ce n'était qu'un rassemblement de mécontents qui se répandaient en vociférations et en reproches contre le gouvernement de Siegfried en général et contre Malacoda en particulier. Pour se donner de l'importance, ils se fendaient d'un secret de comédie, se retrouvant en pleine nuit en des lieux abandonnés. A cause de son parcours et de quelques antécédents, le pauvre Draken avait été pratiquement forcé de participer à ces débats. Il ne niait pas que ces évènements lui occupaient un peu l'esprit et c'était une bonne occasion d'évacuer certains de ces souvenirs amers. En outre, les gens qu'il y croisait venait de tous les coins de la ville et cela lui donnait parfois des réductions dans certaines boutiques de Thor, le quartier commerçant. Après quelques séances, ces réunions faisaient partie de son quotidien. Depuis plus de trois ans, Draken s'y rendait une fois tous les deux ou trois mois et en partait en cherchant une excuse pour ne plus y venir tant cela lui semblait vain.
Mais ce problème pouvait attendre. Sur le moment, Draken pensait surtout à son travail. Les ouvriers chargés du triage prenaient déjà possession des lieux alors que les machines et les hauts-fourneaux entonnaient déjà leur chant d'acier, qui devait s'amplifier une heure durant, jusqu'à que l'activité proprement dite puisse commencer. Déjà, les bavardages des ouvriers devenaient indistincts, et d'ici peu, ils se tairaient, reconnaissant la faiblesse de leurs voix humaines devant le tapage de l'industrie lourde.
Tous les matins ou presque, des chariots de vieux métaux étaient livrés à la fonderie. De vieilles charnières, des grilles de fenêtres arrachées, des ustensiles de cuisines abîmés, des tubes de plomb, des bibelots de fer, des outils d'acier, jetés pêle-mêle par des gens trop heureux de se débarrasser de ces déchets. Mais avant de connaître une deuxième jeunesse, offerte par les soins de la fonderie, il fallait trier chaque pièce selon son métal et son degré d'impureté. Généralement exécuté par des femmes ou des adolescents, ce travail s'avérait le plus crucial de la chaîne, car pour survivre face à la concurrence, il fallait vendre des lingots aussi purs et fiables que possible ; pas question de fondre un gramme de zinc dans un lingot de fer, même pas par erreur. Le rôle de Draken se limitait à deux tâches : vérifier que les ouvriers gardaient la cadence, et guetter du coin de l'œil si un élément n'était pas à sa place. Bien que le contremaître n'ait pas le temps de détailler chaque geste, il était assez expérimenté pour distinguer un fer rouillé d'un fer pur ou de l'acier du plomb.
La journée se passa comme il l'avait prévu, ennuyeuse au possible. Il n'eut besoin de rappeler son équipe à l'ordre que deux fois, et il ne releva aucune erreur grave dans le tri. Tout au plus, une pièce de zinc qui était moins pure que l'ouvrier ne le croyait, mais seul un œil avisé aurait pu le dire sans demander à personne.
Sur les coups de midi, Draken retourna au bureau de veille et quitta sa blouse. Ouvrant son casier, il prit le demi-pain dans son gilet. C'était là tout ce qu'il mangerait jusqu'au soir. La nourriture était sèche et donnait très soif. L'homme but une longue rasade d'eau fraîche d'une carafe qui traînait dans le bureau avant de remettre son vêtement de fonction et retourna à son office. Les pauses étaient toujours très courtes et le travail ne manquait jamais.
A peine une fournée de métal était-elle triée qu'une nouvelle arrivait. La motivation des ouvriers déclina tout du long de l'après-midi mais il n'y eut aucun incident et le rythme restait assez soutenu pour ne pas poser de problèmes. Quand la cloche sonna la fin de la journée, Draken se sentit aussi soulagé que ses subordonnés, et il savait que pour les manœuvres chargés de monter le métal aux fourneaux ou de manipuler les lingots encore brûlants, c'était une délivrance. Il avait occupé ces postes dans sa jeunesse, et il savait à quel point ils étaient pénibles et surtout dangereux.
Une fois sa blouse remisée dans son casier, l'homme quitta la fonderie comme il était venu, sans un mot et sans regret. Il n'était pas le plus à plaindre de tous, pourtant il n'aimait pas son travail. Il ne le faisait que pour gagner sa vie, comme tout le monde. Plus personne ne cherchait à s'exprimer à travers son labeur, et même ceux qui avaient un emploi qui leur plaisait vraiment étaient écrasés par la routine et la médiocrité de leur existence. Cela dit, entre sa situation et celle d'un militaire de carrière de Siegfried, Draken n'aurait pas su dire laquelle était la pire.
L'homme retourna à son logis par le même chemin qu'il en était parti, sans plus s'intéresser au paysage au retour qu'à l'aller. Le soleil faiblissait à peine, le soir n'était pas prêt de tomber. Par contre, il y avait bien plus d'enfants dans la rue, de tous les âges et de toutes les origines. Quelque part, Draken était choqué de voir les enfants de Fenrir jouer en compagnie de ceux de Fafnir, et il espérait que jamais sa fille ne soit soumise à ce genre de mauvaises influences. Ces gens-là devraient rester entre eux et laisser les honnêtes gens à leurs honnêtes vies.
Après un quart d'heure de marche, Draken passa la porte de son immeuble et gravit l'escalier aussi discrètement que possible. Devant l'entrée de son appartement, il marqua un temps d'arrêt pour écouter ce qui se passait à l'intérieur. Sa femme semblait être en train de crier et une petite voix lui répondait des mots indistincts, balayés par la fureur de l'échange. Pas la peine d'essayer d'entrer sans se faire remarquer dans ces conditions. Draken pénétra sans faire de cérémonie et salua sa famille, sa femme et sa fille Skadi. Cette dernière jeta un regard à son père avant de se jeter sur la porte ouverte et de quitter l'endroit. Les deux adultes n'eurent même pas le temps de réagir que l'enfant était déjà sortie. La mère voulut lui courir après, mais le père ne la laissa pas passer.
"Draken ! Pousse-toi !
-Calme-toi, chérie... Tu lui as encore crié dessus parce qu'elle était mal assise ? Ou qu'elle avait mal lue sa leçon ?
-Elle a cassé une assiette ! C'est la troisième ce mois-ci ! Ce n'est pas elle qui les paie.
-Elle n'a que sept ans, c'est normal de faire des bêtises ! Et puis laisse-la sortir, ce n'est pas en s'enfermant dans vingt mètres carrés qu'elle va s'occuper.
-Tu me désespères, Draken ! Si tu lui passes tout sans jamais la contredire...
-Nous en avons déjà parlé.
-Mais...
-Skadi n'a que sept ans... Laisse-la vivre un peu sa vie d'enfant !"
Sur ces mots, l'homme s'effondra dans le confortable fauteuil qui constituait l'unique meuble de valeur de toutes leurs possessions. Tendant le bras, il saisit un livre sur la table et commença à lire. Levant les yeux au ciel, sa femme renonça à discuter et partit à l'autre bout de la pièce pour préparer le repas en maugréant. Deux ou trois heures passèrent dans ce climat de froide tension, jusqu'à ce que Skadi rentre de son escapade. Elle arriva juste au moment où sa mère portait la soupe du soir sur la table. Par acquit de conscience, son père lui fit un léger reproche au sujet de la vaisselle, mais elle n'écouta que d'une oreille distraite. Le souper fut morne à souhait, personne ne prenant la parole et la cuisine étant aussi fade qu'à l'accoutumée. Même Skadi avait cessé de se plaindre des plats insipides ou même mauvais qu'on lui servait, dans la mesure où il n'y avait pas moyen d'avoir meilleure pitance. Pour cela, il aurait fallu avoir plus d'argent, pour acheter des légumes plus frais ou de la viande mieux élevée, et Draken ne pouvait pas ramener un sou de plus dans sa situation.
A la fin du repas, Draken se leva et reprit sa lecture. Comme la nuit tombait, il alluma la lampe, ce qui irrita sa femme.
"Au prix que ça coûte, tu pourrais rationner l'huile !"
L'homme répondit d'un sourire fatigué. En dépit de leurs querelles incessantes, il aimait vraiment sa femme et sa fille et n'imaginait pas d'autre vie que la sienne. Autant proclamer qu'on possède déjà le bonheur plutôt que de gâcher des années à le chercher, tel était sa devise !
Une fois qu'elle eût lavé et rangé les assiettes et cuillères, la femme de Draken vint poser un baiser sur le front de son mari avant de lui dire d'une voix douce :
"Ne reste pas trop tard, sinon je viendrai éteindre la lampe moi-même !"
L'homme émit un rire feutré et répondit :
"Je dois sortir, ce soir. Je ne sais pas quand je rentrerai.
-Encore ton truc de clandestins ? Décide-toi à leur dire de te foutre la paix !
-Je sais, je sais...
-Non, tu ne sais pas ! Ah, Draken, par moments, je me dis que je dois penser à ta place !
-Mais tu penses si bien et si justement, Elfien, c'est plutôt un privilège que tu me fais..."
Sa femme rougit sur le coup et lui tapota gentiment l'épaule avant de partir vers la chambre à coucher. Draken ricana encore de sa propre boutade quelques minutes et se leva lentement de son fauteuil. Il prit son manteau accroché au mur et sortit de chez lui sans un bruit, sans fermer la porte à clé.
Le jour était bien fini et un croissant de lune apparaissait à présent dans le ciel. Le froid mordait les joues, et la même rue semblait aussitôt moins accueillante, noyée dans un silence oppressant. Le temps s'était comme ralenti, et l'endroit inspirait un tel vide, une telle absence d'humanité, que Draken pensa retourner d'où il venait et se mettre au lit sans se soucier davantage de sa réunion. Repoussant sa faiblesse, il décida finalement de marcher jusqu'au lieu convenu au lieu de se poser des questions. Déambulant comme un spectre sans se faire remarquer, il gagna un recoin abandonné de Mjöllnir et se posa devant une porte en fer. Il ne prit pas la peine de frapper et entra d'autorité dans un vaste espace vide au toit crevé, baigné de la lumière de la lune. Plusieurs individus s'y trouvaient déjà, certains se tenant debout au centre, d'autres assis sur des caisses le long des murs, tous en petits groupes de sept ou huit personnes. Draken ne rejoignit aucun d'eux, croisant les bras et observant l'assemblée en silence. La porte s'ouvrit à plusieurs reprises et quelques personnes vinrent encore grossir les rangs, puis un homme de taille moyenne prit la parole :
"Bon, je crois qu'on ne sera pas plus nombreux ce soir."
Et s'adressant à tous en ouvrant les bras :
"Mes amis, bonsoir à tous et merci d'être venus !... Comme vous l'aurez remarqué, notre confrérie n'est pas rassemblée en son entier, mais ne vous inquiétez pas, ce n'est pas un souci. Bien, avant de commencer, je laisse la parole à notre éminent spécialiste..."
Draken n'écouta pas plus sérieusement le discours que sa fille n'avait écouté son sermon, de telle sorte qu'après dix minutes de palabres il aurait été bien incapable d'en répéter quoi que ce soit. Tout au plus saisit-il que les militaires comptaient augmenter les patrouilles, durcir le couvre-feu, et que ces décisions allaient forcément augmenter les impôts des citoyens. L'orateur n'avait pas précisé d'où il tenait ces informations, mais les garantissait comme avérées et indubitables. Dès que le silence revint, un autre se répandit en termes durs et en appel à la révolte contre ces décisions, qu'il jugeait iniques et inutiles. Ses propos furent repris plusieurs fois, tout aussi virulents, mais le débat tournait en rond. Ce n'était que râler pour faire le vide. Draken ne prêtait même plus attention et n'espérait plus que l'occasion de repartir. Celle-ci lui fût servie sur un plateau quand le responsable de la réunion lui demanda directement :
"Eh bien, mon cher ! On ne vous entend pas ! Tout cela ne vous inspire donc rien ?"
Décontenancé, Draken pensa éluder, mais il prit une grande inspiration et répondit :
"Non, ça ne m'inspire rien et je ne sais même pas ce que je fous ici !"
Profitant de la gêne qu'il avait provoqué, l'homme enchaîna :
"Si ça vous amuse de vous retrouver pour gueuler comme des clébards, tant mieux pour vous ! Moi, j'ai passé l'âge. Alors, s'il vous plaît, vous ferez ça sans moi !"
Il fallait agir vite, sans leur laisser le temps de réagir. Si un seul en plaçait une, l'assemblée le happerait encore et tout cela n'aurait servi à rien. Draken se dirigea d'un pas ferme et décidé vers la sortie, pensant en avoir fini avec toutes ces bêtises...
Mais dès qu'il tenta de sortir, le responsable lui barra le chemin en posant sa main contre la porte. Il avait franchi l'espace les séparant en quelques enjambées et ses yeux n'exprimaient que colère et incompréhension.
"Dites, vous croyez pouvoir partir comme ça ?
-Et sinon ? Vous allez m'attacher ?
-Expliquez-nous au moins pourquoi vous voulez partir. Depuis le temps, on mérite de savoir."
Embrassant l'endroit d'un regard, Draken se dit qu'effectivement, c'était la moindre des choses. S'éclaircissant la gorge, il décida de faire court :
"J'ai une femme, une fille, et ce que font les majors, je m'en tape ! Du moment que je peux vivre correctement, ils peuvent décider ce qu'ils veulent, c'est pas mon problème. Alors je vois pas l'intérêt de venir à vos réunions de beuglants... Pas plus."
Son interlocuteur le scruta un moment, puis il lâcha :
"Bon, c'est vous qui voyez... Comme vous dites, on va pas vous attacher."
Et il ouvrit lui-même la porte, en lui disant :
"Mais rappelez-vous de nous quand on vous jettera aux loups pour des prunes !"
Draken ne comprit pas où l'homme voulait en venir, et il n'en avait rien à faire. Quittant le lieu secret, il commença à marcher en direction de Fafnir, de son immeuble et de son lit. Toutefois, l'exercice devenait plus délicat car le couvre-feu était dépassé. Si un seul soldat le voyait marcher ou fuir à cette heure, il était bon pour passer la nuit dans une cellule. Mais il ne croisa aucun uniforme gris et n'entendit aucun bruit de bottes jusqu'à chez lui.
En arrivant chez lui, Draken ferma la porte à clé, quitta son manteau et le reposa à la patère, pénétra dans sa chambre à pas de loups, enleva ses chaussures et ses vêtements avec des gestes lents et minutieux et se glissa dans son lit sans réveiller ni sa femme ni sa fille. Pourtant, son corps lui semblait si froid qu'il crut que sa femme le détecterait sans même le toucher, ce qui ne l'empêcha pas de sombrer rapidement dans le sommeil. Il dormit jusqu'à l'aube et s'éveilla comme tous les matins, avant sa femme et sa fille, bien assez tôt pour aller travailler mais assez tard pour être frais et dispos.
Ce matin-là, le ciel était chargé de nuages plombés. Il allait pleuvoir dans la journée. En voyant cela, Draken pressa le pas sans s'en rendre compte. Il était tellement concentré sur son trajet et sur le temps qu'il ne fit pas attention à ce qui se passait autour de lui et percuta une femme à la frontière entre Fafnir et Mjöllnir. Il s'excusa poliment :
"Oh ! Pardon, madame...
-Non, c'est moi... Je suis terriblement distraite..."
Et sans un mot de plus, elle s'esquiva et reprit sa marche, ou presque sa course. La regardant de loin, Draken ne put s'empêcher d'être perplexe. Elle portait un long manteau, avec une capuche rabattue sur sa tête, et sa démarche semblait bien plus vive et assurée que celle d'une femme normale. En plus, elle avait pris soin de ne pas lui montrer son visage... Pourtant, sa voix et son ton ne laissait  aucun doute, c'était bel et bien une femme. Mais après tout, ces questions étaient idiotes.
La pluie commença à tomber à l'instant même où Draken passa la porte de la fonderie. Après avoir signé le registre, le contremaître enfila sa blouse et s'apprêta à partir travailler. Mais avant cela, il prit le temps de lancer un regard au jeune coq. Ce dernier le regarda en retour, moins enthousiaste qu'à l'accoutumée, mais sans hostilité. Apparemment, rien à craindre de ce côté-là. La journée pouvait commencer.
Tous étaient satisfaits d'être au sec et au chaud par ce temps. Le travail fut plus joyeux que d'ordinaire, et le contremaître se surprit lui-même à plaisanter avec les trieurs. Et pour couronner le tout, la pluie avait cessé depuis longtemps quand la cloche de fin de journée retentit. Poussé par cette ambiance détendue, Draken décida de flâner un peu sur l'Yggdrasil. D'après la couleur du ciel, il ne devrait plus pleuvoir avant le soir, ce qui lui laissait plusieurs heures de marge.
Regagnant l'artère joignant Fenrir à l'Yggdrasil, l'homme la remonta jusqu'au cœur de la ville. Il marcha environ vingt minutes avant d'atteindre l'avenue centrale qui séparait la ville de Midgar en deux dans le sens de la longueur. L'Yggdrasil, une large voie pavée, d'une symétrie irréprochable, naissait aux portes d'entrée de la ville, et se prolongeait jusqu'à l'accès au château, Asgard. Les deux accès étaient communément appelés le Bifrost. Les tilleuls soigneusement entretenus, plantés au milieu de la voie, apportaient une touche de poésie et de calme à l'endroit. Pour Draken comme pour la plupart des gens d'origine modeste, le mélange de raffinement et de simplicité qui émanait de ce lieu inspirait une étrange tranquillité. Autour de lui, beaucoup de gamins jouaient à même le sol ou avec des cerceaux de bois. Ils ne s'approchaient pas des arbres, étroitement surveillés par les soldats en patrouille, mais personne ne se souciait d'eux.
Fièrement dressés dans leurs uniformes gris, droit dans leurs bottes de cuir, les soldats de Midgar représentaient un peu moins d'un quart de la population, mais ils possédaient une autorité telle que leurs effectifs réduits ne les empêchaient en rien de maintenir un ordre et une sécurité exemplaires en ville. Capables de verbaliser à vue, armés en permanence d'un sabre et surtout d'un pistolet circulaire, ils rendaient rarement de comptes pour leurs actes. S'ils leur prenaient la fantaisie d'abattre un passant, rien ne garantissait que le tireur serait mis à pied ou même sanctionné pour son geste. Garants d'une terreur prête à se déclencher d'un moment à l'autre, les militaires inspiraient aux citoyens plus de crainte que de respect. Même si Draken savait qu'il n'avait pas de raison de s'inquiéter, qu'il était parfaitement en règle et n'avait jamais commis la moindre action répréhensible, il n'en fut pas moins soulagé de voir la patrouille s'éloigner de lui sans même lui accorder un regard.
Marchant lentement le long du pavage soigné, Draken prit le temps d'admirer les façades  des immeubles qui bordaient le côté gauche de l'Yggdrasil. Elles ne portaient aucune lézarde, les fenêtres et balcons étaient agrémentés de fausses colonnes et les angles étaient en pierre apparente. Il ne voulait même pas imaginer le loyer qui allait avec une vue pareille. En y réfléchissant, un mois devait coûter aussi cher qu'un seul repas dans les restaurants de l'autre côté de l'avenue, qui bénéficiaient d'un cadre tout aussi magnifique. Fafnir et Thor se faisaient face, séparés par cette voie mythique, la fierté des habitants de Midgar.
Alors que l'homme se promenait, une voix féminine s'éleva dans son dos :
"Monsieur ! Pardon, monsieur !"
Draken se retourna. Il reconnut aussitôt la femme au long manteau qu'il avait bousculé quelques heures plus tôt. Elle avait baissé sa capuche et ne se cachait plus. Elle avait des cheveux d'un châtain sombre ondulés. Son visage ovale, ses yeux noirs et son sourire étaient emplis de malice, ou plutôt d'ironie. En fait, ce n'était pas vraiment une femme, elle allait plutôt chercher dans les seize ou dix-huit ans. Elle était maigre à faire peur. Sous son manteau, une robe plutôt usée d'une couleur perdue entre le beige et le gris un peu trop petite pour elle jurait affreusement avec son visage plutôt harmonieux, mais pas avec la crasse et les égratignures qui souillait ledit visage. Pas une gosse de riche. Elle serait de Fenrir que ce ne serait pas étonnant.
"Oui ?..."
Comme satisfaite qu'il ait établi le contact, la jeune fille pencha la tête et plissa les yeux, ce qui renforçait son allure retorse.
"J'ai quelque chose à vous."
Draken la considéra avec une mine suspicieuse. Devant cette réaction, elle insista :
"Si, je vous jure. Vérifiez."
Sans réfléchir, l'homme fouilla dans ses poches. L'instant d'après, il écarquilla les yeux et manqua de crier. De son côté, la jeune fille éclata de rire en sortant un porte-monnaie d'une poche intérieure de sa veste.
"Sale voleuse !...
-Eh ! Vous avez mis tout ce temps à réaliser, aussi ?"
Elle lui tendit son bien et Draken le lui arracha furieusement de la main. Comptant fébrilement ses pièces, il s'exclama :
"Et en plus, il manque rien !... C'est quoi cette histoire ?
-Cherchez pas ! C'est mon passe-temps ! Je fauche les bourses des gens les moins attentifs et je leur rend quand je les recroise.
-J'ai jamais entendu un truc aussi débile !
-Moi, ça m'amuse. Et je suis douée pour ça ! Vous aviez rien remarqué...
-Putain, je crève d'envie de t'allonger une torgnole pour le prix !
-Essayez toujours ! Ça fait partie des risques... Et si vous en aviez tellement envie, vous le diriez pas !"
Devant son énigmatique voleuse, l'homme ne put s'empêcher de rester désarmé. Elle semblait si sûre d'elle et si naïve, si innocente et si mesquine à la fois... Finalement, il renonça à la frapper. Après tout, à quoi bon ?
"Bon, eh bien tu m'as rendu mon fric, alors le jeu est fini ?
-Oui, le jeu est fini...
-Alors casse-toi ! Et ne t'approche plus jamais de moi !"
Et il se retourna sans s'attarder sur l'inconnue. Ce faisant, il se retrouva pratiquement en face d'un jeune homme, à peu près du même âge que la voleuse, qui lançait à cette dernière :
"Oh, Sigyn ! Je te cherchais..."
Sans s'intéresser davantage aux jeunes gens, Draken s'éloigna le plus vite possible et retourna à Fafnir. Ayant emprunté la première entrée venue, il passa un bon quart d'heure à s'orienter et à tourner à rond avant de retrouver son chemin. De là, il lui fallut dix minutes pour rentrer chez lui. Il trouva sa femme avachie dans le fauteuil, à moitié endormie. Son arrivée la fit sursauter.
"Bonsoir, chérie...
-Bonsoir...
-Ta journée s'est bien passée ?
-Infernale ! Avec la pluie, Skadi était intenable... Elle m'a tellement cassé les pieds avec sa toilette que j'ai failli la noyer... En plus, les bourres ont défilé dans le quartier pile à ce moment, avec coups de fusil et hurlements au kilo, alors ça l'a encore plus énervée... Toute la journée dans ce genre ! Je suis crevée !
-Ah... Désolé pour toi.
-Et toi ?
-Aucun problème... Juste une gamine un peu bizarre qui m'a volé mon fric le matin et me l'a rendu le soir.
-Tu te fous de moi ou quoi ?...
-Bof ! Les jeunes savent plus quoi faire pour s'amuser !"
Sur ces mots, l'homme quitta son gilet et se posa sur une chaise. Avec une lueur de doute dans les yeux, son épouse relança :
"Et tu rentres bien tard, au fait ?...
-J'ai fait un tour sur l'Ygg'.
-Comme ça, sans raison ?
-J'y suis pas allé depuis...
-Depuis la dernière fois que t'es venu au marché à Thor avec nous ! Tu vas me dire que t'as viré poète, que t'as besoin de contempler une putain de rue à la con ?
-Allons, chérie...
-Y a des jours où tu me prends vraiment pour une !..."
Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase. Des bruits sourds accompagnés d'une voix étouffée s'élevèrent de la porte, et Draken s'empressa d'ouvrir. Le jeune coq lui tomba presque dans les bras, le visage couvert de sang.
"Draken ! C'est terrible, la confrérie..."
Sans lui laisser le temps de finir sa phrase, l'homme le tira à l'intérieur et ferma la porte. En voyant l'arrivant et sa blessure, Elfien se leva d'un bond en poussant un cri aigu. Profitant de l'occasion, Draken posa le jeune coq dans le fauteuil et l'examina plus attentivement. Outre son impressionnante coupure au front, sa chemise était tachée de sang frais, et portait plusieurs accrocs trop nets et trop droits pour être accidentels. Ses jambes et ses mains tremblaient encore, son souffle était court et rauque. Posant un œil torve sur son collègue, le moribond marmonna :
"On a été trahis... Les flics ont débarqué chez moi comme des fous, et ils m'ont tabassé sans un mot... Et quand ils en ont eu marre, ils m'ont traité de conspirateur, de danger, de nuisible... J'ai cru qu'ils allaient me crever !
-J'en ai rien à foutre.
-Mais...
-T'aurais pas dû venir chez moi. Je veux pas mêler ma famille à vos conneries.
-Mais !...
-Je suis plus des vôtres, tu te souviens ?"
Pour ne pas salir son fauteuil de sang, Draken arracha la manche du blessé, la trempa dans une bassine d'eau et nettoya rapidement le front et le bras du jeune homme. Le bout de vêtement en ressortit complètement rouge. De son côté, Elfien était tétanisée par le spectacle. Une fois les plaies à peu près propres, l'homme déclara comme une sentence :
"T'as voulu jouer au petit rebelle, t'as perdu. Je veux pas en savoir plus. Dégage de chez moi et reviens jamais."
Les larmes montèrent aux yeux du blessé, mais son hôte s'en moquait éperdument. Il en fallait beaucoup plus pour l'émouvoir. Tout en se relevant péniblement, le jeune homme répéta quand même :
"On a été trahis, Draken...
-Et alors !
-Et alors ? Demain, ce soir, dans la décade, j'en sais rien, ils viendront chez toi et t'y auras droit. Tu nous as lâchés, mais eux, ils le savent pas et ils veulent pas savoir !
-Ouais, c'est gentil de t'inquiéter pour moi après être venu te montrer à tout le monde en train de pisser le sang. Maintenant, casse-toi."
Résigné, le jeune homme quitta l'appartement en traînant les pieds. Dès qu'il fut assez loin, Elfien remonta au créneau :
"Je t'avais dit cent fois de !...
-Oh, la ferme !... Je commence à en avoir ras le cul de cette journée de merde !"
Il souligna son propos d'un geste énergique de la main et reprit possession du fauteuil. Terrible journée au final, alors qu'elle avait si bien commencé. Au moins, Skadi n'avait pas vu un homme à moitié mort débarquer à l'improviste. Elle avait échappé à cet évènement et c'était une bonne chose. En pensant cela, Draken s'aperçut soudainement que sa fille n'était pas là.
"Mais au fait, où est Skadi ?
-Ce que j'en sais !... Dès qu'il y a eu moins de coups de feu, je l'ai envoyé jouer dehors...
-...
-Quoi, tu as peur, peut-être ?
-Pas vraiment..."
Oui, les soldats de Midgar avaient beaucoup de privilèges, mais on n'avait jamais entendu parler d'acharnement sur les enfants ou de prise d'otages... Les autorités pouvaient lui mettre tout ce qu'elles voulaient sur le dos, sa fille ne risquait rien.
Mesurant tout ce qui lui était tombé dessus dans les dernières heures, depuis le ciel menaçant jusqu'à ce mouron pour son enfant, Draken se sentit abattu par une vague de lassitude. Se réfugiant dans un mutisme commode, il ignora les plaintes de son épouse et laissa glisser le temps...

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Pendant que les honnêtes citoyens de Fafnir s'affairaient à leur vie de famille, la moitié des soldats du quartier de Siegfried profitaient de leur unique moment de détente de la journée en attendant la soupe. Certains s'affrontaient à des jeux de balle ou des sports de combat dans les cours et les gymnases, d'autres lisaient à la bibliothèque, et plusieurs parties d'échecs, de dames ou de jeux de cartes se disputaient dans les foyers. L'autre moitié continuait de vaquer à ses occupations, ayant déjà pris leur pause le matin. Mais parmi tous ces divertissements, parmi tous ces hommes et ces femmes qui laissaient respirer un peu leur âme, un jeune homme de dix-neuf ans était en train de prendre la décision qui devait changer sa vie à tout jamais.
Ayant déjà rédigé et déposé la lettre règlementaire, il avait rassemblé ses maigres effets personnels dans une sorte de baluchon avant de se rendre à l'intendance pour réclamer sa solde et ses primes. En sus, l'officier qu'il avait rencontré lui avait pratiquement jeté au visage la chemise noire, le vêtement que tous les démissionnaires étaient tenus de porter pendant au moins quinze jours. Il avait enfilé le vêtement dans le bureau de l'intendant, en réponse à son mépris, exhibant avec une fierté ironique ses muscles forgés par les épreuves du service. Chaque cicatrice racontait une histoire, et la sienne était des plus singulières tant ses marques prenaient des formes ou des positions inhabituelles pour un soldat. Une fois les soucis d'argent réglés, l'intendant lui fit signer divers documents, déclarations et décharges, puis lista les biens que l'homme emportait avec lui, y compris ses habits et ses possessions immeubles. L'entretien dura un long moment, et quand tous les détails eurent été vus et liquidés, l'homme à la chemise noire fit un salut si rigide qu'il en était ridicule, mais l'officier ne lui en fit pas le reproche pour ne pas entrer dans son jeu. Il était déjà bien content que cette histoire se soit passée dans le calme et sans pinailler sur le moindre sou en plus ou la moindre chaussette en moins comme cela se produisait trop souvent. Apparemment, ce soldat était prêt à tout pour partir le plus rapidement possible. A sa propre surprise, l'officier accorda un sourire amer au jeune homme quand celui-ci quitta la pièce.
Marchant lentement vers la sortie de la caserne, le militaire gardait la tête basse, ne répondant ni aux regards ni aux commentaires des personnes qu'il croisait. Sa tenue était lourde de sens, mais l'humiliation qu'elle aurait dû représenter n'entama pas sa résolution. Son pas était tout aussi lent et régulier quand il atteignit la porte vitrée qui donnait sur la cour d'accès à Siegfried, comme s'il savourait chaque instant de cette marche silencieuse. Une fois cet obstacle franchi, il n'aurait plus qu'à traverser les douze mètres de gravier et à passer la petite porte d'accès en acier peint pour quitter définitivement l'armée. Une minute d'effort pour avoir toute la vie devant lui. Prenant une grande bouffée d'air, l'homme vêtu de noir leva une main tremblante et s'apprêta à saisir la poignée quand une voix tonitruante le cloua sur place :
"LIEUTENANT !"
Suspendant son geste, il tourna à peine la tête. Pas assez pour voir qui lui parlait, mais assez pour signifier qu'il avait entendu l'appel. Un officier de haut rang, courbé en deux, le souffle court, lui dit avec une pointe de fureur dans la voix :
"Lieutenant... Ça suffit. Je ne pensais pas que vous étiez sérieux... Je refuse votre démission ! Retournez à votre poste !"
Le lieutenant ne répondit pas sur le coup. C'était une faute grave. Une de plus. Ne pas regarder un officier supérieur en face quand celui-ci vous parlait en était déjà une, quitter son poste sur un coup de tête en était une autre, envisager de démissionner sans en aviser son supérieur au préalable était pire que tout. Pourtant, l'attitude de l'officier démontrait que son pardon lui était déjà acquis, à condition qu'il s'exécute.
"J'ai besoin de vous à mes côtés. Vous êtes le seul en qui j'ai confiance. Retournez à votre poste sur-le-champ, et passez me voir demain dans mon bureau. Vous me raconterez ce qui ne va pas... Nous trouverons une solution... Prenez un congé, par exemple..."
Mais son subalterne n'esquissa pas le moindre mouvement, figé dans son attitude de défi. Après un moment de silence tendu, il murmura lentement, d'une voix sombre, sur un ton narquois :
"Mais je compte bien prendre un congé. Un long, très long congé. Sans solde.
-Lieutenant...
-J'ai déposé ma lettre de démission en invoquant des motifs justes et justifiables et j'ai réglé tous les détails d'intendance dans les formes. Je suis démissionnaire, je porte la chemise noire et ne suis donc plus à vos ordres. Je suis un civil. Vous ne pouvez plus m'obliger à quoi que ce soit, si ce n'est à quitter le quartier. Ce que je compte faire sur le champ, d'ailleurs. Et ce n'est pas vous qui allez m'en empêcher."
Il ouvrit enfin la porte et fit un pas vers l'air libre. Plus qu'une étape à franchir et plus rien au monde ne pourrait le retenir.
"Mais non ! Je refuse !... Vous ne mesurez pas ce que vous avez eu, votre parcours... Vous n'allez pas sacrifier la chance de votre vie !
-Une vie que vous m'avez volée !... Une jeunesse à briser des espoirs, à tuer en toute légalité et à prendre les gens de haut ! Quelle chance, oui, j'ai oublié de vous remercier !
-Nous en avons déjà parlé !... Sans nous, vous...
-Ta gueule !"
Pris de court par la grossièreté du lieutenant, l'officier recula légèrement pendant qu'il enchaînait d'une voix furieuse :
"Je le connais, ton discours de merde ! Sans vous, je serais mort... Et grâce à vous, je pourrai devenir membre d'état-major... Belle carrière pour une racaille de Fenrir ! Après avoir été lieutenant de ce quartier, j'aurais été le responsable de sa destruction. Ah oui, la vie de rêve, alors que c'est là-bas que j'ai grandi !... Que j'ai tout appris ! Mais putain, vous comprendrez jamais la vie !"
Et le lieutenant sortit du bâtiment presque au pas de course, son paquetage sur l'épaule et des intentions mauvaises sur le visage. L'officier lui courut après jusqu'à la porte principale et continua :
"Ne me parlez pas sur ce ton !... Et retournez à votre poste, c'est un ordre !"
Toujours aussi maussade, le lieutenant se posa devant les gardes postés à la porte du quartier. Un grand baraqué et un petit maigre, caricature de duo comique. Ils affichaient des airs médusés par la violence de l'échange, ou par l'étrangeté d'un officier poursuivant un subordonné, presque en l'implorant. D'une voix forte, le lieutenant déclama :
"Ouvrez la porte, je sors.
-Euh... Vous avez un ordre de...
-Sous tes yeux, banane ! Je porte la chemise noire, j'ai démissionné...
-Vous ?! Le lieutenant de Fenrir ?...
-Ouvrez cette porte ou je le fais moi-même ! Je ne suis pas d'humeur à discuter.
-Ne lui ouvrez pas ! Il délire ! Surmenage et coups durs... Trop de pression... Il ne faut pas le laisser partir !"
Les gardes échangèrent un regard éberlué. Deux ordres contradictoires, aussi fiables l'un que l'autre, car le vêtement noir valait aussi cher que la parole d'un officier supérieur. En plus, l'officier avait dit "partir", mais ils sentaient planer le mot "s'enfuir". Devant leur désarroi, le lieutenant s'avança en maugréant :
"Bandes de mauviettes !..."
Mais le plus petit des gardes recula d'un pas et dégaina son pistolet circulaire dès qu'il s'approcha d'eux. Il le tenait maladroitement et n'avait pas enlevé la sécurité, néanmoins l'objet inspira une certaine méfiance au démissionnaire.
"Je regrette, lieutenant... Enfin ex... Mais vous ne sortirez pas de force. Expliquez-nous calmement ce qui se passe, s'il vous plaît."
Un silence pesant s'installa. Au loin, le tonnerre gronda, et l'air se chargeait de plus en plus de l'averse à venir. Poussant un soupir, le lieutenant dit d'une voix lente et monocorde :
"J'en ai assez de voir ce que je vois et de faire ce que je fais. J'ai déposé ma lettre de démission et j'ai réglé tous les détails pratiques. Je porte la chemise noire et je suis en règle à l'état civil. Je ne suis donc plus membre des forces de Siegfried depuis quinze minutes et je dois retourner à la vie civile, comme la loi me l'ordonne. C'est un droit dont je dispose comme n'importe quel soldat ayant rempli ses obligations citoyennes et auquel j'ai sciemment décidé, après mûre réflexion, de faire appel."
Un nouveau regard fusa entre les factionnaires, mais beaucoup plus entendu et compréhensif. En hochant la tête, le premier rengaina son arme et le second décrocha son trousseau de clés de sa ceinture. De son côté, l'officier s'époumona une nouvelle fois :
"La comédie a assez duré, lieutenant ! Retournez à votre poste avant que je vous mette aux arrêts !... Tant que je serai en vie, vous ne quitterez pas Siegfried !"
Avec un sourire ambigu, son ancien subalterne ricana :
"Vous ne devriez pas dire des choses pareilles en ma présence..."
Cette phrase suspendit un instant les gestes du garde au trousseau de clé, mais il haussa les épaules et ouvrit finalement la petite porte d'acier peinte en blanc, simple fraction plus pratique à manœuvrer que la véritable porte d'accès, composée de deux gigantesques panneaux coulissants hauts comme trois hommes et larges comme dix.
Renonçant à retenir le jeune homme, l'officier s'écria, au bord des larmes :
"Je vous préviens, lieutenant, si vous m'abandonnez, je vais vous en faire chier jusqu'à la fin de vos jours ! Je vous ferai exécuter pour un lacet défait... Non, torturer d'abord ! A la première occasion, je vous enferme, et vous me supplierez de vous achever !"
Mais le démissionnaire resta silencieux et franchit l'ouverture. Il se tenait à présent dans la rue. Le garde commença à fermer la porte, et l'officier lança encore, dans l'espoir de voir son subalterne revenir sur ses pas :
"C'est votre dernière chance ! Quand cette porte sera fermée, je ne pourrai plus rien pour vous. Revenez immédiatement ! C'est un ordre !..."
Mais malgré tout, le lourd panneau d'acier se referma inexorablement. Il fit un bruit assez semblable mais bien plus terrible que le tonnerre qui avait tonné auparavant, un bruit qui résonna comme un glas, longuement et tristement, dans l'espace vide et dans le cœur des témoins de la scène. Pour eux, pour d'autres, pour lui, plus rien ne serait comme avant.
Le lieutenant de Fenrir, unique ressortissant du quartier pauvre à avoir accédé au rang d'officier, venait de quitter Siegfried à titre définitif. Dès que le bruit métallique se fut bel et bien tu, la pluie commença à tomber avec un bruit de glissement d'étoffe.
« Modifié: dimanche 10 août 2014, 02:08:08 par un modérateur »

Mille mercis à Alice Lee pour la signature !
Entre ce que je dis et ce que tu entends, on risque de pas se comprendre...

Hors ligne raphael14

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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #1 le: samedi 28 août 2010, 13:36:25 »
Il faut que je commente, c'est plus fort que moi. Wolf ta fiction, c'est de l'or en barre.
Bref, c'est bien gentil de te dire ça, toujours est-il qu'il faut que je développe.
Pour commencer, je dois dire qu'un univers à la fois de fantastique et de réaliste avec des fusils, revolvers etc...
J'apprécie également les multiples références à la mythologie nordique. Fenrir, le loup qui avale Odin lors de Ragnarök, devient un quartier mal famé de Midgar (qui le monde des hommes), Mjöllnir, le marteau de Thor, devient un quartier sidérurgique, Yggdrasil, l'arbre-monde, est un quartier bourgeois. Fafnir, le dragon tué par Siegfried, est ici un quartier et le guerrier un corps armé. Bref ça sent la culture.
Venons-en au style. Excellent, pas du tout trop chargé, juste ce qu'il faut pour que ce ne soit pas fade. Mais ce que j'ai apprécié dans ce premier chapitre, c'est la première partie qui décrit la routine morne de Draken. Autant dire que je n'aimerais pas être contremaitre dans une usine sidérurgique. Mais une fois ce cap franchi, on assiste à la démission du « lieutenant de Fenrir ». Quelque chose me dit que si tu as voulu nous montrer cette scène, c'est que ce fameux lieutenant va sans doute croiser la route de Draken.
Je trouve également intéressant ce monde où règne, apparemment, un régime autoritaire qui impose un couvre-feu et permet à ses soldats de tuer n'importe qui pour une raison ou pour une autre et cela sans recevoir de châtiment.
Bref, c'est prometteur, j'attends de voir la suite.

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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #2 le: samedi 28 août 2010, 14:24:25 »
Merci pour ton commentaire, raphael14, il m'évite de double poster et il me fait bien plaisir ^^.

Pour te répondre, j'utilise les noms de la mythologie nordique mais il ne faut pas trop s'attendre à une réécriture fidèle de l'Edda... Les rôles de chacun sont importants, pas tellement leurs interactions.

J'ai choisi Fafnir, parce que c'est le dragon gardien du trésor, et les prolétaires sont en effet le trésor de la ville : sans eux, pas moyen de faire tourner l'industrie, et c'est la mort de la ville... Ou encore, j'ai choisi l'Yggdrasil parce qu'il "supporte les neuf mondes" et dans mon histoire, c'est bien l'endroit où n'importe qui, quel que soit son milieu social, est techniquement obligé de passer au moins une fois dans sa vie, c'est le point de ralliement de tous les quartiers. Il y a de rares exceptions, mais rares, à Draupnir (que nous visiterons dans le troisième chapitre) qui n'y vont jamais.

Pour ta réflexion sur Draken et le lieutenant, tu vas un peu vite en besogne ; il y a un autre personnage-clé que tu ne sembles pas avoir remarqué ! Peut-être ce nouveau chapitre te fera-t-il comprendre son importance... Je préviens, la fin est un peu "hot" mais je ne pense pas pousser le bouchon trop loin.

Chapitre 2

Après la visite du jeune contremaître, Draken avait bien nourri quelques appréhensions, pour lui mais aussi pour sa famille. Toutefois, après dix jours sans le moindre incident, il avait décidé de cesser la paranoïa. Si la confrérie s'était bien attirée l'ire des soldats, cela ne le concernait pas, et il ne pouvait que se féliciter d'avoir coupé les ponts à temps. Pourtant, son raisonnement était tendu tout entier vers la menace que représentait Siegfried, et non vers celle, plus insidieuse mais non moins réelle, des rebelles eux-mêmes, ce qui devait s'avérer une erreur...
Le jeune coq ne s'était plus présenté à la fonderie depuis le jour de son passage à tabac. Il n'avait pas démissionné, il avait juste disparu de la circulation sans un mot, sans laisser de traces. Cela força les équipes de surveillance à travailler plus intensivement pour combler son absence. Au moins, Draken put réviser son emploi du temps et être affecté, non pas au triage, mais au port des lingots, ce qui lui convenait beaucoup plus. C'était un travail réservés aux hommes les plus aguerris, qui ne perdaient pas de temps à bavarder et qui se donnaient sans limite à leur labeur. Ancien porteur, Draken aimait cette attitude volontaire et cette dévotion, aussi ne se montrait-il pas trop sévère avec eux. Évidemment, pas question de passer dix minutes à souffler entre deux voyages, mais il ne les pressait pas de longue comme il en aurait eu le droit. Dans l'ensemble, comme ils gardaient la cadence tant bien que mal et ne se blessaient pas trop gravement, personne ne pouvait leur faire de reproches.
Une fois les métaux triés, ils étaient nettoyés à la brosse puis jetés dans de grandes hottes et chargés par des hommes très musclés. Ceux-ci les menaient dans des barges roulantes, qui montaient jusqu'à la bouche des hauts-fourneaux et y vidaient leur contenu. Celui-ci fondait sous le feu infernal qui alimentait la machine. Le métal en fusion bouillonnait de longues heures durant afin de chasser autant d'impuretés que possible, puis il était coulé délicatement dans des moules de terre cuite, un par un, à la goutte près. En refroidissant, il devenait un lingot, qui pouvait peser un, deux, cinq ou dix kilos. Les lingots étaient démoulés, rassemblés sur des palettes roulantes et stockés à la main dans un entrepôt. Il fallait les manipuler avant même d'être tout à fait froids, du coup brûlures et écorchures étaient très courantes. Les stocks étaient souvent presque vides, car pratiquement chaque matin, plusieurs charrettes chargeaient d'importantes quantités de métal. Celui-ci était acheté par toutes sortes d'artisans, qu'ils soient de Thor ou d'ailleurs. Les métaux fondus à Midgar étaient réputés pour être parmi les plus solides et les plus fiables au monde, et les délais de production étaient si courts que leur prix se justifiait amplement. Une tonne de fer rapportait cinq ou six fois ce qu'elle avait coûté, frais de fonte inclus, mais une fois les charges diverses payées, le bénéfice net n'était pas si faramineux que ça...
A la fin de sa journée de travail, alors que Draken quittait sa blouse, le chef d'équipe vint le voir. Le contremaître devinait déjà ce qu'il allait lui dire.
"Draken, demain, faudrait que tu prennes ta journée. On a un petit jeune pour remplacer notre absent, j'voudrais le tester à la dure.
-Pas de problème, chef... En plus, ça tombe bien, c'est le marché à Thor. J'irai traîner avec ma femme et ma fille.
-Bon, ben alors j'te dis à après-demain et bonnes courses !"
Satisfait de sa journée, le contremaître rentra chez lui en sifflotant un air guilleret. Décidément, tout allait pour le mieux et il ne voulait pas savoir quel genre d'ennuis pouvait lui tomber dessus.

*

Si les conditions de vie à Fafnir étaient parfois dures, il était le quartier résidentiel des honnêtes gens, des contribuables et des travailleurs. A l'extrême gauche de la ville, le quartier de Fenrir tenait du bidonville et de la prison, un endroit où seules étaient valables les lois de l'anarchie. Coupé juridiquement du reste de la ville, les soldats n'avaient pas le droit d'y entrer, sauf dans des cas extrêmes, et inversement les habitants ne pouvaient pas recourir aux autorités régulières quand ils en avaient besoin. Peuplé majoritairement de mendiants, d'inadaptés sociaux, de délinquants et parfois de criminels, c'était un lieu cauchemardesque, fermé, où les gens répugnaient autant à se rendre qu'à en sortir. Les habitations s'écroulaient régulièrement et n'étaient pas toujours reconstruites, faute de moyens. Les rues étaient en terre battue, et tout le quartier souffrait de toutes sortes de dégradations. Les égouts étaient fréquemment bouchés, ce qui faisait régner une perpétuelle puanteur dans les rues, les déchets n'étaient pas ramassés et même les cadavres pouvaient séjourner sur place pendant des semaines avant d'être déplacés, quand l'odeur et la vue devenaient intolérables pour les familles environnantes. Seuls les gens sans ressources ou peu fréquentables partaient y vivre, le plus souvent après avoir épuisé tout leur argent ou s'être constitué un passif trop lourd pour marcher en ville. Dans ce climat de violence, il n'était pas étonnant de trouver un système social parallèle, basé en grande partie sur la force physique, la quête de richesse et l'instinct grégaire.
Sur une petite place déserte, dans l'un des recoins les moins fréquentés du quartier, l'ancien lieutenant de Fenrir était assis sur un perron depuis plus de trois heures. Il n'avait pas prononcé un mot, la tête basse, le regard vide et les coudes sur les genoux. Quelques personnes étaient passées devant lui, et certaines l'avaient regardé bizarrement, mais sans lui adresser la parole ni même s'approcher. Il n'était certes pas le seul à avoir cette attitude dans le coin, mais il portait la chemise noire, une véritable provocation, ce qui rendait sa situation des plus instables. Qu'ils soient ou non en exercice, les militaires n'étaient jamais les bienvenus au quartier pauvre.
Après une demi-heure de plus à rester sans rien faire, le démissionnaire releva la tête en étouffant un grognement. Trois hommes au physique impressionnant, accompagnés d'une superbe jeune femme, se dirigeaient droit vers lui. Pourtant, il resta assis et les toisa longuement, sans même bouger le petit doigt. Quand le groupe fut assez près, ils s'arrêtèrent et échangèrent un gloussement impatient en se frottant les poings. Puis l'un des hommes, apparemment le plus vieux des trois, pencha la tête et ricana :
"Bonsoir, mec !"
Il ne répondit pas et se maintint dans son attitude méprisante. L'homme poursuivit :
"On a entendu parler d'un p'tit nouveau qui passe toutes ses journées à regarder ses pieds... Il est même pas venu payer ses respects au chef ! Nous, on s'est dit, pas bien ça !... Peut-être qu'il est pas au courant, alors on est venu le prévenir, parce qu'on est des gentils, nous, tu vois..."
Sur ces mots, les deux autres inconnus éclatèrent de rire, et la jeune femme sourit également en se cabrant légèrement. Le lieutenant n'avait toujours pas esquissé le moindre geste ni proféré le moindre son, l'air patibulaire.
"Alors voilà le topo : si tu veux respirer le même air que nous, tu vas nous filer trois ou quatre pièces... Et peut-être qu'on pourra être copains... Qu'est-ce-t'en dis ?"
Leur numéro n'arracha pas un mot au jeune homme assis, qui tourna à peine la tête pour mieux jauger les importuns. Chacun d'eux était deux fois plus large que lui, ils faisaient à peu près sa taille, mais ils avaient surtout des bras et des visages bien plus virils. Une fois son analyse terminée, il se leva lentement, très lentement,  ferma les yeux et maugréa :
"Alors voilà le topo : si tu veux pas rentrer chez toi avec les deux bras cassés, tu vas filer chez ta mère... Et peut-être que tes potes auront pas leur part... Qu'est-ce-t'en dis ?"
Un silence terriblement pesant, le silence qui précède les pires tempêtes, cloua les vandales sur place quelques secondes. Puis le chef hocha lentement la tête, lâcha une bordée de jurons et hurla :
"Je vais te casser la gueule !"
Il allongea un direct si vif et si puissant que ses comparses ne le virent même pas bouger, mais l'ancien soldat se pencha en arrière, jusqu'à en avoir le torse à l'horizontale, et l'attaque lui passa au-dessus. S'il ne l'avait pas évité, il aurait certainement eu le crâne fêlé. Levant les bras, maintenant sa posture sans effort apparent, il saisit le poignet et enfonça violemment ses pouces à la jointure de la main. Le voyou hurla encore plus fort qu'auparavant, puis le jeune homme fit une rotation du bassin, glissa sa jambe droite dans un large arc de cercle jusqu'à se retrouver face au mur, entraînant le poignet en clé dans le même geste. Alors qu'il faisait deux ou trois fois son gabarit, le racketteur était pratiquement hors de combat en deux mouvements. Blessé dans son honneur plus que dans sa chair, il cria :
"Putain, mais bougez vos culs, tas de glands !"
Les deux complices se dispersèrent et tentèrent d'attraper l'impudent, qui lâcha sa prise et s'esquiva comme une anguille. Il recula en frottant ses bottes contre le sol et se mit en garde, les poings levés et les genoux fléchis, comme un boxeur. D'après sa posture, il comptait se battre pour le sport plus que pour mettre ses adversaires au tapis. Relevant le défi, les trois hommes s'élancèrent en même temps sur trois angles différents en grognant comme des bêtes enragées. De son côté, la jeune femme s'était effacée et observait l'altercation avec un certain intérêt.
Encerclant leur proie, les cogneurs tentèrent simultanément un crochet du droit imprécis en espérant repousser le jeune lutteur vers l'un d'eux, mais celui-ci se baissa vivement. Voyant que sa tête se trouvait à portée, le chef décocha un coup de genou, mais le lieutenant bloqua l'attaque des deux mains, évitant ainsi de se faire casser le nez. Néanmoins, il en fut déséquilibré un très court instant, et un autre voyou tenta de lui faucher les jambes du revers du pied tandis que le dernier lançait un coup de pied droit devant lui. Plus agile qu'un singe, le lieutenant se rétablit sans problème et bondit sur place tant bien que mal pour éviter les assauts, et dès qu'il eut rejoint le sol, il jeta son pied botté dans l'entrejambe du voyou sur sa gauche. Celui-ci tomba à genoux en poussant un cri aigu, et l'ex-officier se jeta dans le vide, par-dessus l'épaule de son opposant, avant de se réceptionner d'une roulade et de reprendre sa position de combat. Devant ce choix, la jeune femme ne put retenir un sifflement admiratif. Dans une joute à un contre un, il n'aurait eu qu'à lui donner un coup du tranchant de la main sur la nuque pour en finir avec lui. Or, c'était l'erreur à ne pas commettre en cet instant. En effet, il aurait dû lever la main jusqu'à l'oreille avant de la rabattre, et le temps qu'il exécute ces mouvements, il aurait été trop exposé aux attaques des autres colosses. Mais en choisissant de s'extraire du cercle, il reprenait un certain avantage. Restait à savoir s'il serait capable de l'exploiter correctement...
Profitant du très court instant d'inquiétude des bandits pour leur ami, le jeune homme recula vivement de plusieurs pas sans se retourner et s'empara d'un tube de plomb posé contre un mur. Reprenant l'offensive, il se jeta tête baissée vers le dernier voyou encore indemne et se mit en position pour lui asséner un terrible coup circulaire. Sa cible, néanmoins, ne semblait pas décidée à se laisser faire, et avança d'un pas en verrouillant un direct du droit. Obnubilé par le coup à venir, le militaire se tassa dans une défense trop imparfaite et négligea son dernier adversaire, ce qui lui valut un terrible revers sur l'oreille droite. Déconcentré, il ne réussit pas à bloquer le direct qui lui toucha durement la joue, le faisant tomber à terre en lâchant son arme. Renversant la vapeur, le chef des voyous le roua de coups de pied, vite rejoint par son complice, alors que le dernier se remettait peu à peu en position de combat. Devant ce retournement de situation, la spectatrice poussa un soupir déçu. Et pourtant, elle avait tort de considérer le combat perdu pour le jeune homme...
Posant ses deux mains sous sa poitrine, il prit une remarquable impulsion tout en basculant le bassin, et ce faisant, il se retrouva dressé sur ses bras, la tête en bas, entraîné dans un début de vrille. Presque en tombant sur le côté, il atteignit le dernier voyou à la tempe avec son talon, et ce faisant, prit appui pour retrouver son équilibre. Ce n'était pas un coup très puissant, mais il cherchait surtout une diversion. Au lieu de se relever à l'endroit même où il se tenait en tombant en arrière, le lieutenant se dressa encore plus, et en moins d'une seconde, leva une main, rentra sa tête et dirigea son bras légèrement courbé vers le sol pour effectuer une nouvelle roulade et échapper une seconde fois aux assauts conjoints des délinquants. Se redressant promptement, il prit cette fois-ci une posture beaucoup plus souple, une main ouverte devant lui, l'autre au niveau du bassin et les jambes largement écartées et fléchies. Il commençait pourtant à s'essouffler et son visage était couvert de sueur. Malgré cela, devant la ténacité de celui qu'ils avaient considéré à tort comme un moustique, les bandits semblaient hésiter à continuer l'affrontement. Ils échangèrent un long regard avec leur chef, et ce dernier finit par s'ébrouer. D'une voix défaite, il grinça :
"D'accord, t'es pas mauvais ! Mais crois-moi, on viendra avec des potes, et un jour, tu...
-Oui, je sais, on me l'a déjà dit : je vous supplierai de m'achever, mais tu peux attendre longtemps."
Choqués par l'insolence de l'avorton, les trois hommes restèrent sans voix. Il ajouta, en quittant sa position de combat et en croisant les bras :
"Je connais les règles du quartier par cœur, alors laissez tomber les intimidations. Je veux de mal à personne, mais je ne veux pas non plus me mêler aux gangs. Ni pour les aider, ni pour les gêner. Alors laissez-moi vivre ma vie, et je vous laisserai vivre la vôtre. Ça me paraît facile à comprendre !"
Le chef haussa les épaules et se retourna en répliquant :
"A comprendre, ouais... A accepter, c'est une autre histoire ! On se reverra, crétin !"
Et les trois vaincus s'éloignèrent, marmonnant entre eux. Le chef se massait le poignet, un autre se tenait la tête comme s'il avait la migraine et le dernier avait une démarche étrangement chaloupée. En les voyant partir, la jeune femme émit un petit rire méprisant, mais elle ne les suivit pas. Comme surpris de la voir rester, le lieutenant lança :
"Ne me dis pas que tu prends la relève ?"
Elle se mit à rire de plus belle, plus méprisante que jamais, et rétorqua :
"Tu ferais pas le poids !"
En entendant cette réponse, le lieutenant esquissa un sourire en pouffant. Il affichait ainsi un aspect moins antipathique. La jeune femme commença à marcher vers lui, d'un pas souple et lascif, en murmurant d'une voix douce :
"N'empêche... Tu te débrouilles drôlement bien, même pour un condé... Tu réfléchis vite, tu agis bien, et tu cognes sec... C'est quoi ton blase ?"
Le lieutenant garda sa position et cessa de sourire. Quand son interlocutrice fut à deux pas de lui, il leva la main pour lui signifier de ne pas s'approcher davantage, mais ne répondit pas à sa question. Haussant le sourcil, elle relança :
"Tu as tort de le prendre comme ça, mon chou... Je voulais juste être gentille...
-Je ne suis pas ton chou... Et je ne veux pas qu'on soit gentil avec moi.
-Ouh, toi, tu m'as l'air d'un vrai pas commode !... T'es tout tendu, c'est pas bon pour tes nerfs, tu sais..."
La jeune femme passa une main fine et délicate dans ses longs cheveux roux frisés en faisant tinter ses bracelets et plissa les yeux. Elle avait les yeux bleus, d'un bleu de saphir, une peau lisse, légèrement bronzée, un visage mince délicatement maquillé, des lèvres sensuelles. Une paire de boucles d'oreilles en or toutes simples luisait sous ses cheveux. Sûre de sa propre beauté, elle gardait le torse bombé et dandinait légèrement en marchant. Sous une pelisse sombre, elle portait une robe rouge sombre fendue sur le côté, avec un large décolleté. Le vêtement n'était pas particulièrement cher ou ouvragé, mais il lui allait remarquablement bien. Tout de rouge et d'orange, elle avait l'air d'une flamme ou plutôt d'une braise vivante. Elle ne portait aucun collier afin de mettre en valeur sa poitrine généreuse, et sa taille fine était soulignée par une longue pièce de tissu bleu ciel, qui avait l'air une ceinture, nouée du même côté que la fente de la robe. De taille moyenne, elle faisait une bonne tête de moins que son vis-à-vis malgré ses chaussures à talons hauts et son maintien élégant. Manifestement, elle avait à peine trente ans, peut-être même moins. N'importe quel homme aurait donné tout ce qu'il possédait pour passer une heure en compagnie d'une créature aussi magnifique, pourtant le lieutenant ne parut pas s'émouvoir, ni même s'intéresser à ses charmes.
"Tu dis que tu connais les règles du quartier, mais tu connais pas les bonnes manières ! Quand on te demande ton nom, la moindre des choses, c'est de le dire sans faire ton précieux...
-J'ai pas de nom.
-Et sans faire ton intéressant ! On a tous un nom !
-Même toi ?...
-Rind ! J'suis née à Fenrir... Du coup, j'aime bien aider les nouveaux.
-Les aider, ou les plumer ?
-Qu'est-ce que... ?
-Je croyais que t'étais avec eux...
-Avec qui ?
-Les gros bras, là...
-... Ah, eux ! Laisse tomber... Service...
-Pro ?
-Oh, c'est pas un interrogatoire que tu me fais, là ?"
Vexée, Rind fouilla dans la poche de son manteau de fourrure et en tira un petit étui en métal. D'une main experte, elle en sortit un fume-cigarette long en ébène, auquel elle passa une cigarette, avant de mettre l'embout à ses lèvres. Elle remit l'étui à sa place, puis sortit un briquet en argent et alluma la tige de tabac sans quitter son interlocuteur des yeux. Le lieutenant la regarda faire en gardant le silence. Puis la jeune femme souffla une longue bouffée de fumée blanche, secoua lentement la tête et soupira :
"T'es beau gosse, tu sais...
-... Merci...
-Et si t'es aussi souple au pieu qu'à la castagne...
-Si tu savais...
-Ouais... Rêve pas trop quand même...
-C'est toi qui as commencé !
-Allez, dis-moi que t'es dur et j'te fais monter !
-Sûrement pas, tu t'en remettrais jamais !"
Tous deux éclatèrent de rire et le lieutenant adopta une posture moins rigide. En voyant cela, Rind pointa le doigt vers lui en s'exclamant :
"Ah, tu vois quand tu veux, tu peux être sympa !
-Sans doute...
-J'vais pas t'mentir, tu m'plais bien ! T'es vraiment con, mais on peut faire quelque chose de toi... Tu fais quoi, dans la vie ?
-Bof... J'ai touché pas mal de pèse en quittant l'armée, alors...
-Euh... Si tu réponds ça à chaque fois qu'on te demande, tu vas te faire agresser deux fois par jour... Par des vrais durs, hein, pas des merdeux comme les autres, là... Je te demandais, c'est quoi ton taf, tu sais faire quoi ?
-J'avais pas saisi... Bof, j'en sais trop rien... Des trucs de troufion, quoi...
-Bon, je confirme : t'es vraiment, mais vraiment con !
-Eh ! T'es marrante ! T'as pas plus simple, comme question ?
-T'as quel âge ?
-Dix-neuf ans.
-Eh ben, t'es encore un minot ! Et t'avais quel grade à l'armée ?
-Lieutenant."
En entendant cela, Rind ouvrit de grands yeux en s'inclinant légèrement.
"Lieutenant à dix-neuf ans ?... T'as pas un peu forcé sur la bouteille ?
-C'est une longue histoire...
-Bon, tu me plais, c'est vrai, mais là tu commences franchement à me saouler, à me prendre pour une conne !..."
Elle ajouta, à peine plus calme, en se frottant le menton :
"Encore que, vu comment tu te bats, c'est pas impossible... Et puis, t'as bien ce balai dans le cul des vestes !... Mais alors pourquoi t'as quitté Zig-zig ?
-Bah... J'en avais marre... C'était pas fait pour moi, la vie de soldat...
-Alors c'est quoi qui est fait pour toi ?
-J'en sais foutre rien !
-Lieutenant, démissionnaire et dépressif à dix-neuf ans... J'aurai tout vu dans ce quartier de merde !"
Tirant sur sa cigarette, Rind scruta un long moment le lieutenant, de la même façon que ce dernier avait dévisagé ses agresseurs. Finalement, elle afficha un large sourire et reprit :
"Pour l'instant, je vais te laisser... Comme tu dis, "vivre ta vie"... Mais si un jour t'as des ennuis, viens me trouver. Je bosse dans un rade à Thor, ça s'appelle "La Nuit des Anges". Passe après le service. T'as qu'à dire que tu viens de ma part... Par contre, fais-moi juste un plaisir, mets pas ces fringues. C'est pas un trou pour les ploucs, tu comprends ?
-Merci... Toi aussi, si tu as besoin, tu me retrouveras sûrement ici vers la tombée du soir.
-Mouais... Ce serait le monde à l'envers !... Allez, tu veux pas me dire ton nom ?
-Je t'ai dit que j'ai pas de nom !
-Bon, alors je vais te coller un surnom et pas le droit de te plaindre ! Ça te va ?
-Si tu veux !... Allez, à la prochaine, Rind...
-A la revoyure... Lieutenant de Fenrir !"
Et elle repartit en agitant la main en signe de salut. L'ex-lieutenant resta un moment debout, souriant de l'ironie de son surnom, puis il se rassit et reprit son air sombre. Le soir commençait à tomber et une bourrasque de vent froid souffla en gémissant sur la place.

*

Chaque semaine, sur les vastes places de Thor, de grands étals se dressaient, chargés de toutes sortes de victuailles, marchandises et réclames. Chaque semaine, toutes les familles venaient garnir leur garde-manger, faisant circuler de formidables sommes d'argent et développant ainsi l'économie interne de la ville. Et pourtant, la véritable puissance de Midgar reposait sur l'exportation de matières premières, une fois celles-ci traitées, transformées et prêtes à l'usage. Billots de bois, lingots de métal, blocs de pierre étaient vendus aux quatre coins du globe, dans des quantités difficilement imaginables compte tenu de la taille de la ville. Forte de sa dominance industrielle, Midgar avait établi un système monétaire complexe, basé sur deux monnaies complémentaires : les Ases d'or et les Vanes d'argent. Tout ce qui se mangeait, toutes les nourritures et les boissons, ou par extension tout ce qui servait à cuisiner comme la farine ou le sel, se négociaient en Vanes, au prix moyen d'un Vane pour un pain de deux cent cinquante grammes. En revanche, tout ce qui ne se mangeait pas, du livre au lit en passant par les vêtements et les impôts, se payaient en Ases. La valeur d'un Ase était supposée égale à celui d'un Vane, mais de légères fluctuations étaient soumises à l'appréciation des commerçants et des administrations. L'échelle de valeur partait du quart de pièce, communément appelé le liard. Ensuite venait le sou, soit une moitié de pièce, puis un, deux, cinq, dix, vingt, cinquante et cent de chaque monnaie. Chaque pièce était frappée côté pile de sa valeur, et côté face d'un symbole de Midgar, du plus faible au plus fort : la porte du Bifrost, le loup de Fenrir, le dragon de Fafnir, la balance de Thor, l'aigle de Draupnir, le marteau de Mjöllnir, l'épée de Siegfried et le tilleul de l'Yggdrasil.
En compagnie de sa femme et de sa fille, Draken traînait sans but au milieu des passants et des commerçants. Puis son regard fut attiré par un étal en particulier. De grandes carcasses de porc, de veau et d'agneau pendaient à des crochets et un boucher en tablier, armé d'un grand couteau, était occupé à détailler des escalopes en prévision de ses prochains clients. Devant ce spectacle presque insultant, Draken pouvait presque sentir l'odeur et le goût de la viande cuite. Il ne savait même plus depuis combien de jours il n'en avait pas mangé. Et pourtant, son salaire ne lui permettait pas de s'offrir ce luxe. Malgré les protestations de Skadi, il se tourna vers une autre échoppe. Des piles de cages abritaient des poules, des poulets, des coqs, des lapins et d'autres petits animaux bien vivants, qui dégageaient les bruits et l'odeur qui allaient avec, et des présentoirs bosselés étaient chargés d'œufs frais. Des produits bien moins onéreux que le reste, bien plus à la portée du contremaître. Pendant qu'une fillette à peine plus âgée que Skadi couvaient la volaille du regard, sa mère était en train de plumer une poule. Juste à gauche, une femme plus forte se tenait devant de grands sacs de grains de blé, d'avoine et de riz, et  sur la droite, un homme surveillaient ses cageots de légumes et légumineux. Evaluant mentalement sa fortune, Draken se plaça face à la volailleuse. Celle-ci leva la tête sans cesser son travail et dit :
"Bonjour monsieur, que désirez-vous ?
-Ils sont à combien, vos poulets ?
-Six Vanes pièce !
-Six Vanes ?! C'est vraiment pas cher !
-Ah oui, mais c'est tant mieux pour vous, non ?"
L'homme hésita. A ce prix, c'était forcément une arnaque. Ces volailles devaient être élevées au mauvais grain, peut-être même n'étaient-elle nourries qu'à moitié. Pas la peine d'acheter à prix cassé si c'est pour risquer de gaspiller. Si ce n'était qu'un très mauvais goût, passe encore, il pouvait se forcer, mais tomber malade était une autre affaire. Non, le jeu n'en valait pas la chandelle.
"Je vais réfléchir..."
Et il se tourna vers la marchande de céréales. Elle l'accueillit avec un sourire entendu, comme si elle saluait sa clairvoyance, et lui dit avec une certaine malice :
"Bonjour monsieur, que désirez-vous ?
-Je voudrais du riz, quel est votre prix ?
-Cinq Vanes la livre, plus un sou d'Ase pour les sacs. Le blé est à trois Vanes et l'avoine à quatre."
Là, on était plus dans la norme. Convaincu de sa bonne foi, il jaugea la marchandise. Elle était de qualité, mais pas exceptionnelle. Le prix était vraiment raisonnable. Il décida :
"Je vous prends trois livres de riz et une d'avoine.
-Dans deux sacs ?
-Évidemment !
-Oh, croyez pas, j'ai des radins qui prennent qu'un grand sac et toutes les sortes de bouffe... Ils doivent perdre leur journée à trier ! Faut-il n'avoir rien à foutre dans la vie..."
Elle avait placé cette tirade tout en versant les grains de riz dans un sac de toile avec une petite pelle en fer-blanc. Une fois le sac assez plein, elle le posa sur le plateau de sa balance à poids et mesura la quantité. Il en manquait un peu, ce qu'elle corrigea dans l'instant avant de fermer le sac avec une corde, et posa le tout devant lui. Elle réitéra l'opération avec l'avoine, puis dit à son client :
"Voilà, trois fois cinq et quatre, dix-neuf Vanes, et deux fois un demi soit un Ase, s'il vous plaît..."
Tirant son porte-monnaie de sa poche, Draken sortit une pièce de vingt Vanes et une autre d'un Ase. La commerçante prit l'argent, lui rendit la monnaie, et poussa les sacs du dos de la main en signe que tout était en règle. La femme de Draken saisit les victuailles et les mit dans son grand cabas, puis la famille s'éloigna. Échauffée par la vue de la nourriture et de l'argent qui coule, Skadi commença à réclamer des friandises en trépignant, ce qui fit doucement rire son père.
Mais comme tous les évènements de taille, le marché n'attirait pas que les bonnes gens et l'argent frais ; il était aussi le terrain de jeu des voleurs et des roublards en tout genre, aussi bien les marchands malhonnêtes que les coupeurs de bourses, les saltimbanques ou les bateleurs. Le plus souvent, ces catégories travaillaient de concert et opéraient de façon très méthodique, à un point que bien peu de victimes pouvaient imaginer. Ils ne s'en doutaient pas, mais avant même d'avoir vu le jongleur, les pigeons avaient été repérés par les rabatteurs, et dès qu'il s'arrêtait pour regarder son numéro, un larron avait vu sa bourse et avait commencé son approche. Parfois même, les amuseurs étaient capables de deviner quelle figure ou quel discours fonctionnait le mieux sur la cible. Les bourgeois et les intellectuels avaient une préférence pour les figures les plus impressionnantes ou les plus dangereuses, pour l'emphase et l'exagération, là où les ouvriers et manœuvres cherchaient plutôt des démonstrations de précision et de minutie. Absorbés par la représentation, ils ne sentaient même pas la main agile qui se glissait à leur ceinture et défaisait promptement l'attache de leur bourse, ou qui s'insinuait dans leur poche pour soutirer leur porte-monnaie. Ces métiers étaient tellement bien organisés que, malgré leur nombre, leur vigilance et les avertissements placardés, les soldats chargés de surveiller les marchés étaient tout à fait incapables d'empêcher les larcins, et bien plus encore de les prendre sur le fait.
Membre d'une petite bande de novices, Sigyn abandonnait chaque semaine son passe-temps pour devenir une véritable voleuse. Vivant à Fenrir, elle n'avait pas tellement d'autre choix. Ça ou faire le trottoir à dix-sept ans, et pour ne subir que des hommes vicieux de surcroît, elle n'avait pas hésité longtemps.
Outre la jeune fille, le groupe était constitué des trois frères et de la sœur naturels de Sigyn, une sorte d'entreprise familiale. Ils n'étaient pas liés par le sang, et pourtant une véritable confiance régnait entre eux. Chacun était prêt à tout pour l'autre, et ils s'étaient déjà retrouvés entraînés dans de grandes rixes juste pour défendre l'un des leurs. Aucun n'était plus ou moins important que l'autre et cette franche camaraderie les poussait de concert vers l'avenir, unis comme les doigts de la main.
Ses petits jeux innocents permettaient à Sigyn de désigner au groupe quelles étaient les cibles les plus faciles, et inversement, lesquelles il fallait à tout prix éviter. Elle ne s'attaquait jamais deux fois à la même personne dans le même mois, et se souvenait toujours de ses victimes et de leur réaction. Pour cette raison, quand elle vit l'homme rude qu'elle avait harponné une décade auparavant, elle fit signe de laisser couler et continua ses déambulations, suivie de loin par ses frères. Une fois assez loin de l'homme en question, elle recommença à guetter une proie. Son regard se porta sur un jeune homme de petite taille, au corps maigre et au regard vide, qui contemplait béatement la vitrine d'un bijoutier et son annexe en plein air. Souriant devant cette providence, elle prit une de ses mèches et commença à l'entortiller autour de son doigt, pointé vers le pigeon dans un geste tout ce qu'il y avait de naturel. Elle ne maintint pas son geste trop longtemps et ne vérifia même pas si ses acolytes avaient saisi l'instruction. Levant les yeux au ciel et marmonnant comme si elle réfléchissait, elle haussa les épaules et s'éloigna du jeune homme, se dirigeant sur la droite comme si elle flânait. En agissant ainsi, elle était sûre qu'aucun patrouilleur ne verrait en elle une rabatteuse. Elle avait pointé son doigt vers un passant en jouant avec ses cheveux, la belle affaire ! Comment ne pas pointer quelqu'un dans un endroit aussi bondé en faisant un tel geste qui pouvait passer pour un tic nerveux ? Et puis, ses frères aussi étaient bien au courant de la situation, ils n'allaient pas agir à l'instant même où leur guetteuse leur désignait leur proie. Ils allaient laisser passer quelques minutes, le temps de voir si celui-ci se déplaçait ou s'il fallait agir sur-le-champ. Ce fut la deuxième option qui s'imposa, le jeune homme ne semblant pas décidé à bouger, et l'immobilité constituant également un risque pour eux. Le frère aîné de Sigyn s'approcha rapidement de la bijouterie, puis ralentit à quelques mètres. Il posa sciemment la main sur la plaque de verre qui protégeait les bijoux exposés à l'extérieur, comme pour s'appuyer, alors que cela était formellement défendu. La réaction du joailler ne se fit pas attendre, et il vint en gesticulant et en vociférant sur le malandrin, sans se douter du rôle qu'il jouait dans la combine. Pendant que le bijoutier vidait sa bile, la sœur de Sigyn se posa juste à côté du jeune homme qui avait arrêté ses contemplations le temps de s'indigner de ces cris. Et en un éclair, elle s'empara du porte-monnaie du jeune homme, qu'elle avait repéré à la boursouflure de sa poche extérieure droite, et le mit dans un pli secret de sa robe où il fut totalement invisible. Sans s'éloigner le moins de monde, elle regarda sa victime, qui n'avait apparemment rien remarqué, et grogna à son tour :
"Ah, vraiment, il y a des gens qui ne respectent rien, n'est-ce pas ? Ce n'est pas dur à comprendre qu'il ne faut pas s'appuyer sur les vitres !"
L'inconnu lui adressa un regard entendu et recula d'un pas, comme s'il se doutait de quelque chose, sans savoir qu'il était trop tard pour réagir. Tout en lui souriant, la voleuse repartit l'air de rien, sans se presser ni se trémousser, alors que son complice se disputait toujours avec le commerçant furieux. Il ne lâchait pas un pouce, ne tentait pas de couper court à la dispute. Tous deux n'avaient pas échangé le moindre regard ni fait le moindre geste qui aurait pu trahir leur connivence, et le plus beau, c'est que tout s'était passé pratiquement sous les yeux d'un soldat en civil qu'ils avaient repéré depuis longtemps à sa tenue trop stéréotypée et à son regard trop vif. Quand le groupe se réunit dans une ruelle sombre de Thor quelques instants plus tard, ils ne purent s'empêcher d'éclater de rire.
"On a encore réussi, les gars !
-C'était trop facile ! J'aurais pu lui piquer ses godasses qu'il aurait rien remarqué.
-Et ce vieux con, là, non mais presque j'l'aurais embrassé tellement il nous a aidés..."
Ils pérorèrent encore quelques instants, puis l'un des frères lança en se frottant les mains :
-Allez, maintenant, voyons ce que ce larigot a dans le ventre !"
Et la sœur de Sigyn sortit son butin de sa robe avec une mine triomphale. Exhibant fièrement l'objet comme un trophée, elle fit rouler ses doigts avant de soulever délicatement la fermeture à pression en métal tendre...
A peine le déclic se fit-il entendre qu'un nuage de poudre s'éleva et se dispersa autour des voleurs, qui commencèrent à tousser et à pleurer. Le piège au poivre noir leur arracha des jurons dépités alors qu'ils s'enfonçaient encore plus loin dans la ruelle. Sigyn renifla bruyamment et demanda à sa sœur de lui donner le porte-monnaie. Elle s'exécuta, et la rabatteuse tira du fond de l'objet un carré de papier sur lequel était écrit en gros : "PERDU !" De rage, Sigyn jeta la poche de cuir à terre et la piétina avant de la rejeter au loin d'un coup de pied. En essuyant ses larmes, l'un des frères balbutia :
"Il nous a bien eus ! N'empêche, j'crois que n'importe qui d'autre se serait fait avoir, non ?
-Ouais mais quand même... Ca fout les boules.
-Bon ben tant pis ! On a plus qu'à rentrer à Fenrir... On bouffera pas ce soir, mais on se refera demain !"
Déçus et blessés dans leur orgueil, les jeunes délinquants sortirent de la venelle et marchèrent ensemble vers le quartier pauvre. L'un d'eux profitait de l'excuse du poivre pour verser de vraies larmes de déception sans le montrer.

*

A Siegfried, dans un bureau cossu, le général Malacoda, un homme rude de forte carrure, recevait le commandant Hresvelgr dans un entretien informel. Il avait laissé l'officier se mettre au garde-à-vous, et était resté coi de longues minutes durant, avant de lâcher :
"J'ai étudié le dossier que vous m'avez fait parvenir."
Malgré tous ses efforts, le commandant ne réussit pas à garder son calme et se mit à trembler légèrement, les yeux pétillants. Le général attendit une paire de minutes avant de reprendre, d'une voix doucereuse :
"Je ne crois pas qu'il soit fiable. Vous avancez beaucoup de preuves irréfutables, certes, mais votre analyse est manifestement partiale. Vous insistez beaucoup trop sur l'implication de Nidhogg, entre autres... Je suis sûr qu'il y a beaucoup d'aspects dans cette affaire que vous connaissez parfaitement mais refusez d'admettre. En conséquence de quoi, je ne peux donner suite, ni à l'actuelle, ni à une quelconque version ultérieure de votre demande. Le lieutenant de Fenrir est et restera donc déserteur et non démissionnaire. Ceci étant, je ne compte pas le faire poursuivre. Cette décision est sans appel."
Hresvelgr ne répondit pas, mais baissa les yeux. Malacoda enchaîna :
"Et il y a un autre point que je souhaite éclaircir. Vous ne teniez pas le même discours le jour de son départ, j'en ai d'ailleurs reçu confirmation. Vous avez sacrément retourné votre veste en quelques jours. Le remords, peut-être ?"
Ce n'était pas une question mais une accusation. Le commandant garda le silence et fit de son mieux pour ne pas détourner le regard.
"En outre, le principal intéressé s'étant retranché à Fenrir, il est dorénavant sous la protection de la Gleipnir. L'affaire va donc être étouffée par la prescription, et ce n'est pas une hypothèse... Si vous voyez ce que je veux dire...
-Oui, mon général.
-Bien... "
Le général joignit les mains et dit d'une voix sirupeuse, cette voix qu'il utilisait toujours pour intimider ses officiers :
"Eu égard à ses états de service et aux vôtres, je n'ai pas demandé sa tête ni celles de ses complices, c'est déjà beaucoup ! Il mériterait la prison pour ce qu'il a fait, j'espère que vous vous en rendez compte. Il est autorisé à vivre de la façon qui lui plaît mais... Les portes de la réussite lui sont dorénavant fermées. Cela vous pose-t-il un problème ?"
Les menaces et les directives implicites n'échappèrent pas aux oreilles expérimentées du commandant, qui répondit d'une voix tremblante :
"Aucun problème, mon général. Tout est parfaitement clair.
-Excellent. Il serait regrettable que votre avancement soit remis en cause pour une affaire aussi négligeable..."
Les mains de Malacoda reprirent leur position d'origine, et il coupa d'une voix dure comme l'acier :
"Rompez, commandant !"
Le changement de ton fut si brusque que Hresvelgr en sursauta. L'officier salua promptement, se retourna et quitta le bureau sans un mot.

*

La Nuit des Anges était un club privé fréquenté essentiellement par des barons d'industrie. Les femmes qui y travaillaient, que ce soit comme serveuse, hôtesse ou pour d'autres prestations, étaient choisies parmi les plus belles et les plus désirables de la ville, et aucune n'avait plus de trente-cinq ans. Outre la salle principale à l'ambiance feutrée où flottait une délicate odeur d'encens, l'endroit possédait une série de chambres de grand luxe, certaines bénéficiant d'équipements très spéciaux. Rind y travaillait depuis plus de dix ans. Ses attitudes provocantes, ses ambitions avouées et sa connaissance du corps humain lui avaient attiré les faveurs du patron et ce dernier la traitait différemment de toutes ses autres gagneuses. Pourtant, aucune des autres filles ne savaient exactement la nature de leur lien si particulier.
Quand elle arriva ce soir-là, elle fut immédiatement interpellé par une autre fille, qui servait des cocktails à une table d'hommes déjà bien éméchés :
"Rind ! Le daron veut te voir tout de suite dans son bureau..."
Elle hocha la tête et passa devant la table en question, ce qui fit mugir les clients. L'un d'eux fut assez hardi pour lui flatter la croupe, mais elle ne s'en offusqua pas le moins du monde. Elle venait de faire monter la température, ils allaient consommer encore plus, ce qui n'était pas un mal. Puis elle se rendit au fond de la salle et ouvrit une porte dérobée. Elle pénétra ainsi dans un couloir aux même couleurs que la salle, mais qui sentait plus la sueur et le tabac que l'encens. Elle passa sans prêter attention devant plusieurs portes d'où émanaient des bruits rauques, et se plaça devant une entrée flanquée d'une plaque de cuivre. Celle-ci portait en lettres stylisées le mot "Direction". La rousse toqua délicatement, et une voix nasillarde lui ordonna d'entrer.
Elle se trouvait à présent dans une pièce de taille moyenne. Les murs étaient couverts d'étagères, toutes remplies à ras bord de dossiers d'exploitation en tous genres, le sol était en moquette foncée, une lampe en verre accrochée au plafond diffusait une lumière blanche et un homme, petit et gros, en chemise débraillée et pantalon beige, fumait un gros cigare en griffonnant un papier. Il se tenait assis à un bureau de grande valeur, d'un bois sombre finement ouvragé, encombré de bibelots et de documents. Une fois son travail fini, l'homme leva la tête, prit son cigare entre deux doigts et lança :
"Ah, ma tigresse ! Quel plaisir de te revoir.
-Il est partagé, patron...
-Oh, tu me flattes... Alors, ma douce, tu te doutes, je t'ai pas demandé de venir pour rien. Mais d'abord, parlons chiffon. Comment va la santé ?
-Oh, ça va ça vient... L'hiver est fini, ça caille moins le soir.
-Et tes affaires de pognon, là, avec ton crédit ?
-J'ai laissé tomber ! J'ai assez perdu comme ça, je vais pas raquer pendant des piges pour même pas toucher ma mise.
-T'as bien fait !... Ces banquiers sont des voleurs. Je sais même plus combien de fois je me suis fait entuber en règle quand j'ai monté ce bar.
-Bah, aujourd'hui, ça marche plutôt bien, c'est le principal, non ?
-T'as raison ! T'as toujours raison, ma tigresse ! Ah, c'est pas pour rien que je t'aime !"
Rind se raidit légèrement en entendant cela. Le patron toussota et reprit :
"Hum, oui, donc je t'ai demandé de venir, pour... Le petit nouveau, là, avec sa limace...
-Oui ?
-Il a craché ?
-Non, et tes trois bœufs se sont fait démonter proprement. Tu pourras lui envoyer du sérieux, la prochaine fois.
-Hein ?... Il les a ?...
-Pas blessés. Je crois qu'il savait ce que ça lui aurait coûté. Mais même à cinq, ils l'auraient pas maté. Du reste, ils lui ont pas arraché un liard.
-Oh misère, ça fait longtemps que c'était pas arrivé !... La chemise noire, c'était pas de la frime, alors...
-Ouais. Si tu veux mon avis, tu devrais laisser tomber. Il cèdera jamais au chantage.
-Oui, mais si tu me dis ça, c'est que tu crois quelque chose..."
Avant de répondre, Rind se déplaça lentement vers le patron, puis se posa sur ses genoux et passa son auriculaire dans la bouche de l'homme qui affichait un sourire assez stupide.
"Eh bien, mon petit doigt m'a dit... Si tu veux tout savoir...
-Je veux toujours savoir ce que te dit ton petit doigt... Il ne se trompe jamais !
-Ce gars-là, il y a écrit "pigeon" en gros et en fluo sur son front ! Naïf, arrogant et trop bavard... Il est tombé dans tous mes pièges un par un, j'ai cru qu'il le faisait exprès. Donne-moi dix jours et il me mange dans la main... A ce moment, on le fera bosser pour nous... Et dans un mois, il te lèche les bottes... Qu'est-ce que tu en dis ?"
L'homme soupesa l'idée un moment, puis il dit :
"J'en dis que sans toi je ne sais pas ce que je ferai... Je te laisse carte blanche, chérie, il est à toi et rien qu'à toi. Je ferai donner des ordres, pas un de mes larbins n'y touchera. Je te fais confiance, ma douce...
-Tu as toujours de merveilleuses idées..."
Elle voulut se relever, mais l'homme la maintint assise d'une main ferme sur sa cuisse. Avec un regard sournois, il susurra :
"A propos d'idées... Il y a autre chose que je veux voir...
-Eh...
-Que je n'ai pas vu depuis trop longtemps...
-Oh non, s'il te plaît, pas ce soir..."
Le sourire de l'homme se fit un ton plus mauvais.
"Tu dis ça alors que tu m'as chauffé tout du long ?
-Faire l'andouille, c'est une chose, mais ça...
-Rind ?... Tu sais ce qui va se passer si tu traînes, non ?
-Mais tu me fais toujours mal avec tes trucs ! Je ne veux pas...
-Oh, je ne te demande pas si tu veux, je t'ordonne d'obéir !
-Non ! S'il te plaît...
-Tu m'appartiens, poupée, je t'ai achetée ! Et tu m'obéiras, que ça te plaise ou non."
Et il la repoussa aussi violemment qu'il l'avait maintenue, ce qui la fit tomber à terre.
"Allez, file te préparer ! Je te veux prête dans cinq minutes."
Avec un regard mauvais, Rind maugréa :
"Oui, maître...
-Brave chaton..."
Quand il lui caressa la tête avec condescendance, la pauvre femme planta rageusement ses ongles dans la moquette en fermant les yeux. Rien que ce contact lui était douloureux. Un jour, oui, un jour, elle serait libre, elle se l'était juré... D'ici là, elle endurerait ces épreuves, pour en tirer toute la motivation nécessaire. Un jour, ce sera lui qui la suppliera de la laisser partir en pleurant, ce sera elle qui le fera geindre de douleur.
Un jour... Un jour qu'elle attendait depuis plus de dix ans !
« Modifié: vendredi 09 septembre 2011, 14:46:01 par un modérateur »

Mille mercis à Alice Lee pour la signature !
Entre ce que je dis et ce que tu entends, on risque de pas se comprendre...

Hors ligne Prince du Crépuscule

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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #3 le: jeudi 02 septembre 2010, 02:10:48 »
Servus!

Alors, mon petit Wolfi (tu permets? :p), j'ai lu le premier chapitre de ta fic, et je ne suis pas allé plus loin pour le moment. Pas parce que c'est mauvais, comprends bien, mais parce que tes chapitres sont (trop) longs pour une fic postée sur le net. J'ai eu vraiment du mal à finir et là j'ai les yeux en compote (oui, je détourne les expressions et j'en suis fier!).
Alors, un petit conseil pour commencer: découpe tes chapitres en plusieurs parties, parce que la longueur, ça rebute (oui, c'est moi qui dis ça haha). La lecture de ta fic en deviendra bien plus agréable, crois-moi! Par exemple pour le chapitre 1, je pense que tu aurais pu couper avant que Draken ne parte se balader sur l'Ygg'.

Autre chose aussi: évite de poster ce genre de pavés à des intervalles aussi courts. Y a pas le feu au lac! Regarde: même Raphy, aka le lecteur le plus assidu de notre cher sous-forum, n'a pas encore commenté le deuxième chapitre. Si c'est pas un signe, ça!
Bref, l'enthousiasme c'est très bien, la longueur aussi, mais... avec modération. :papy:

Passé le cap des conseils ironiques, je peux maintenant te dire ce que je pense du premier chapitre des Crocs de Fenrir, ou peu importe comment tu vas appeler ta fic.
Globalement, j'ai bien aimé. Peut-être pas autant que Raph', c'est sûr, mais ça c'est parce qu'il est jeune. *crève* En temps normal, je ne suis pas très fan de l'urban fantasy, comme on l'appelle - disons que ce n'est pas trop ma tasse de thé, mais là j'apprécie plutôt pas mal. C'est déjà un bon point!
Franchement, ta fic est bonne dans l'ensemble, le niveau y est, la culture aussi. Le mélange entre pseudo réalité urbaine et emprunts à la mythologie nordique me plait, en plus d'être réussi. J'en connais qui auraient utilisé tous les noms qu'ils connaissent pour étaler leur savoir, mais toi, ton emploi reste modéré, et à bon escient. On sent une certaine maîtrise dans la narration, et même si mon côté prince-prude me fait plisser le nez à chaque insulte et expression vulgaire qui passe, je sais que c'est motivé par un désir de vraisemblance, alors je me suis fait une raison. Tu en abuses un petit peu peut-être, mais ce n'est que mon avis.

D'ailleurs, en soliloquant à ce sujet, je trouve que tes dialogues sont particulièrement bien sentis. Je pense même qu'il s'agit là de ton principal point fort! Les conversations paraissent vraies, les répliques des personnages ne sont pas trop téléphonées, ça s'enchaîne bien, c'est adapté à chaque perso, à chaque caractère, à chaque statut... Très bien!
Histoire de profiter de ma lancée, je peux également te certifier que le monde que tu as créé et les personnages qui y vivent me semblent tout à fait vrais. Le système autoritaire, l'oppression du peuple, la parcellisation des quartiers et des couches de la société, les petites rébellions, tout ça, c'est pas mal intéressant et on se demande surtout ce que tu vas en faire, ce qui va bouleverser cette ville bien verrouillée. Quand on combine le tout, on se rend compte que l'agencement de l'univers que tu nous montres par les yeux de Draken est bien huilé. Le mari blasé, la femme qui tempête et s'inquiète, la petite chieuse fille remuante, la petite routine familiale, le travail... Bienvenue dans la réalité. En bon romantique, je me dois de regimber contre une banalité aussi affligeante, mais sinon c'est impeccable. :3
Et puis tout ça est quelque peu avivé par le personnage de Sigyn que j'apprécie beaucoup et par la démission plutôt spectaculaire du Lieutenant de Fenrir, deux protagonistes que je veux voir en action tout prochainement. Et c'est un ordre! *crise de princite aiguë* Sigyn, je l'aime parce qu'elle vient apporter une touche de fantaisie à un monde assez morne, et puis son côté mordant et original m'émoustille. Tu vois? C'est justifié. v.v

Bon, c'est pas le tout, mais le pavé s'allonge, et il faudrait en passer par les défauts désormais!
Je préviens tout de suite que la plupart de ce que je vais dire ne fait que refléter mon opinion personnelle, alors pas de vexation intempestive je te prie, y a une pénurie de mouchoirs à la maison.

Alors, pour ce qui est des fautes, il y en a quelques-unes. Pas beaucoup, et c'est tout à ton honneur, mais quand même, il y en a. Outre quelques oublis et fautes mineures facilement rectifiables à la relecture, j'ai remarqué que tu avais tendance à oublier d'accorder les participes passés féminins après le verbe avoir précédé d'un COD (on y arrive!). J'ai la flemme de chercher un exemple, donc j'en crée un de toute pièce: "La réplique que je lui avais assenée". Là, tu vois? Dans ce genre de phrase, tu oublies le "e" systématiquement, ou peu s'en faut. Sinon, eh bien, rien à dire. Tu as une bonne maîtrise du français, bravo!

Maintenant, j'aimerais parler du style: pour ma part, je le trouve plutôt bon, mais sans charme. Bien sûr, c'était voulu ce côté monotone et plat pour décrire la routine de Draken et d'une ville sclérosée (ce me semble), mais tout de même; rien ne vient épicer l'agencement des mots, pratiquement. Je trouve ça dommage. Je veux dire, tu écris pas mal du tout, tes phrases sont bien construites, le tout est fluide etc. mais... j'ai l'impression de lire ce que chacun aurait pu écrire, et non le style d'un auteur en particulier. Et puis le point de vue du héros blasé, c’est un poil cliché, ce qui ne rend pas Draken particulièrement attachant à mon goût. Peut-être cette impression me passera-t-elle en lisant le chapitre 2, mais pour le moment c'est ce que je pense. Et c'est pas très grave de toute façon hein, il s'agit d'une fic écrite par un jeune auteur, pas du roman d'un vieux croûton primé!
J'ai un petit conseil cependant, si je puis me permettre: j'ai remarqué que tu employais très souvent le participe présent en début de phrase, quitte à en aligner deux de cette manière. Franchement, c'est plutôt laid, en plus d'être lourd. Evite d'utiliser tout le temps cette structure, même en variant avec un participe passé! Il y a beaucoup de manières de faire ça autrement! ça rendra la lecture plus agréable, je pense. :)

Voili voilou, je te souhaite un bon pavé! Jusqu'à la prochaine récidive, j'espère que tu poursuivras l'écriture de cette fiction très prometteuse et que l'inspiration ne t'abandonnera pas en cours de route!
A la revoyure!

PS: Désolé si tu as l'impression d'avoir plus de défauts que de qualités en lisant mon post, c'est pas vrai! C'était juste l'humeur pavéesque du moment, faut pas s'en faire!


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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #4 le: vendredi 10 septembre 2010, 21:14:41 »
Commentaires des Crocs de Fenrir
Chapitre 1

Commençons non par le commencement, mais par commenter. Avant de lire ton premier chapitre, j’ai eu la douloureuse surprise de voir que tu te lançais dans un domaine bien connu de mon cher mage complice. Au jeu de « Qui qu’a fait le plus long texte ? », tu seras un sacré concurrent.  J’ai imprimé le chapitre pour pouvoir le lire pendant la semaine, et quand j’ai vu le nombre de pages pour un chapitre, je me suis dit « Ouah, rien qu’avec celui-là j’en aurais pour toute la semaine ! » (bon d’accord, j’avoue (  ; o ), j’ai pas beaucoup de temps…). En plus dans ma précipitation, j’ai du imprimer une page deux fois. J’espère que je n’aurai pas du coup raté une page. Je vais lire et je verrai bien si je ne comprends rien.

Toujours avant de me lancer dans une profonde lecture, j’apprécie tout simplement de jeter un coup d’œil sur la totalité du texte. Cela me permet de voir s’il y a un bon équilibre entre discours, descritpion, action… Et cela me permet aussi de repérer les différents noms qui ressortent du reste. Yggdrasil, Thor, Midgar, Draken, Fenrir, Fafnir… de nombreux noms tirés de la mythologie scandinave il me semble. Je crois d’ailleurs me souvenir d’avoir lu un commentaire, de je ne sais plus qui, parlant justement de ce clin d’œil mythologie. Après, ne connaissant pas vraiment cette croyance et les mythes qui l’accompagnent, j’espère que ce sera juste des références, au mieux des clins d’œil, et qu’une connaissance approfondie pour comprendre ton scénario n’est pas nécessaire. (Sinon je me sentirai obligé de me renseigner de manière studieuse sur cette religion). En tout cas pour en revenir au souvenir de commentaire (en gros je fais une transition, je voulais placer cette idée avant, mais tu dois savoir comment ça se passe, tu te lances tellement dans un truc, tout en sachant qu’il y a quelque chose après, qu’à la fin, tu es allé trop loin, et tu n’arrives plus à revenir en arrière… parenthèse incompréhensible close), c’est surtout le commentaire de Raph qui, il me semble, a décrit ta fiction comme de « l’or en barre ». Même si je n’ai jamais compris le fait que l’or soit en barre, cela rajoute de sa valeur, cela m’a suffit pour me donner envie de lire.

Après avoir lu, je me suis rendu compte qu’il me manquait un passage. Je ne commenterai donc que l’histoire de Draken dans un premier temps. Je devrai finir ce chapitre assez rapidement. Il ne me reste qu’une page et demi sur les sept et demi que je voulais lire.
Alors première chose, j’ai eu beaucoup de mal à visualisé comment été organisé la ville. Parfois tu sembles parler de rues, d’autres fois de quartier, du coup je me suis un peu perdu, mais ce n’est pas bien grave. Ce n’a pour l’instant pas une grande importance pour l’histoire je trouve. En tout cas, contrairement à Prince du Crépuscule qui, si je me souviens bien, n’est pas très fan de la littérature … comment dire « brute », « pas à fond dans les décors poétiques avec les papillons bleus » (je t’aime mage complice XD), moi j’aime bien. Ca change de ce qu’on peut lire sur ces forums. Ton univers est complexe, mais tout à fait cohérent. Tu ne manques pas de décrire cette drôle de vie avec laquelle nous ne sommes pas encore habitué si bien qu’on ne sait pas ce qui révèle vraiment du scénario ou bien du simple plaisir d’écrire et de décrire un univers qui t’appartient.  Tu ne nous plonges pas dans une marée de description géographique et historique comme avait tendance à faire Ganon d’Orphée. Tu nous injectes (dans une toute petite seringue transparente) ton univers petit à petit avec un style tout à fait agréable. Nous avons un point de vue tout à fait concret. Nous avons une journée banale (mais pas trop pour que ça ait un intérêt).  Ton histoire est du coup rondement menée.  Il y a du dialogue, parfois un peu virulent pour l’occasion, mais c’est nickel chrome.
Je n’ai aucun souci avec ton style. Ton scénario a l’air prometteur. La cité qui se veut hyper protectrice et qui du coup installe une dictature, c’est déjà vu, mais il existe tellement de façon d’amener les choses, qu’on ne va pas te le reprocher ^^ !

En quelques mots, c’est long, mais ça vaut le coup. Toutes mes félicitations  et bienvenue sur les forums PZ !
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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #5 le: mardi 14 septembre 2010, 11:36:05 »
Eh bien, mes chers commentateurs, j'ai bien lu vos réactions et conseils, et surtout toi Prince, tu te fourvoies si tu crois que je vais pleurer à chaque reproche, surtout s'ils sont tous aussi construits et prononcés avec autant de tact que les tiens   O:-)   Je m'attendais plus à ce qu'on me reproche ma tendance à la répétition, je ne compte plus les heures que j'ai passées (tu vois, je m'applique  ;)  ) à chercher des synonymes ou périphrases pour des mots comme "personne" (dans le sens "il n'y a personne"), "porte" ou "silence"... Ca me pose toujours problème, mais je fais de mon mieux... Pour les participes présent, je n'y ai pas spécialement prêté attention en écrivant, mais maintenant que tu me le signales, j'ai retapé mes chapitres pour n'y recourir que quand je n'ai vraiment pas le choix. C'est tout à fait le style de commentaires que j'attends, qu'on me dise comment je peux m'améliorer et quelles fautes récurrentes je commets... C'est comme ça qu'on progresse, pas en balançant à tout va "nan mais j'écris parfaitement bien, c'est vous qui comprenez rien à mon style si délicat et à ma maîtrise bien supérieure à la vôtre de l'écriture romancée avec soin..." parce que ce genre de réactions, j'ai passé l'âge...  :grmbl:

Bref, voilà la première partie du troisième chapitre.

Chapitre 3

Si le quartier de Fenrir accueillait la lie du peuple et n'était fréquenté que par cette catégorie, il existait un quartier tout aussi fermé à l'opposé de la ville. Le quartier de Draupnir, le quartier riche, où ne vivaient que les plus riches citoyens, presque exclusivement habité par des patrons, des gérants de Mjöllnir ou de Thor. Ils touchaient de grosses sommes pour leur activité, à plus forte raison quand ils gonflaient un peu les marges, ou qu'ils s'avéraient de talentueux gestionnaires. Mais ils payaient toujours de lourdes taxes sur ces mêmes revenus, qui finançaient la plus grosse part des charges fixes de Midgar, tels que les soldes des soldats de Siegfried ou les rénovations des bâtiments publics. A la fin de l'année, une fois leurs propres frais payés, ils ne mettaient que peu d'argent de côté, voire pas du tout. Les bourgeois contribuaient ainsi pour une grande partie à la vie et à la survie de la ville. Ils soutenaient les "fondations" de l'économie, son maintien et sa fiabilité ; les prolétaires de Fafnir, eux, véhiculaient une économie plus liquide, plus immédiate, constituée de commerce vivrier, là où Fenrir était une sorte de roue libre, aux ressources d'origine aussi incertaine que leurs achats. Parfaitement équilibré entre les ressources et les emplois, le légal et l'illégal, l'officiel et l'officieux, le système économique de Midgar avait permis à la ville de surmonter bien des épreuves et de s'imposer peu à peu comme une référence, ou plutôt une légende, car si beaucoup de pays avaient voulu imiter ces pratiques, aucun n'y était jamais parvenu. Tous s'étaient inéluctablement cassés les dents sur des éléments ou des détails imprévisibles, et ces échecs n'avaient fait que renforcer la célébrité de Midgar, et par là-même, sa puissance.
Draupnir se trouvait au-delà du quartier de Thor, à l'extrême droite de la ville. Les rues étaient pavées avec soin, chaque pierre ayant été taillée à la main bien des siècles auparavant, et leur agencement bénéficiait d'un souci du détail et d'un goût qui n'avait rien à envier à l'Yggdrasil. Sur l'artère principale, construite pour relier Siegfried à Thor, des tilleuls occupaient le plein centre et de petites fleurs bordaient ces arbres pour donner un aspect bucolique et apaisant à l'endroit. Les gens n'habitaient pas dans des immeubles comme ceux de Fafnir, mais dans des villas de toutes tailles, agrémentées de jardins, de bancs, de grilles et, pour certaines, de portiques pour enfants. Les gens qui se croisaient portaient des vêtements taillés dans les plus fines étoffes, parfois dessinées de façon remarquable, encore que le goût pour les teintes bariolées et les coupes compliquées tendaient à disparaître depuis une dizaine d'années. Leur maintien était toujours des plus droits, et leur langage était aussi précieux que leur démarche. Un demi-siècle plus tôt, durant la révolution industrielle, le quartier s'était peuplé de gens qui s'étaient élevés à la force du poignet ; des chefs d'atelier qui avaient cru à l'avenir de l'industrie et qui s'étaient battus pour que leur patron investisse dans des machines à vapeur, des patrons qui avaient écouté ces décisions, ou même des manœuvres qui avaient gravi chaque échelon à mesure qu'il se présentait et qui avaient saisi la moindre opportunité pour obtenir une promotion, des femmes qui avaient suivi le même parcours à leur échelle, selon leurs possibilités... Ces gens-là se montraient polis, conscients de leur prochain et sans la moindre vanité. Ils en avaient bavé pour en arriver à ce niveau, le reconnaissaient et ne l'oubliaient pas. Mais cette génération de forçats, d'idéalistes et d'ambitieux travailleurs avaient cédé la place à une nouvelle génération d'enfants gâtés, exigeants et fainéants, qui se montraient nettement moins faciles à vivre. Au fil des ans, Draupnir s'était enfoncée dans une attitude de méprisante indifférence envers le reste de la ville. Ce mépris les avaient poussé à s'édifier de luxueux théâtres et de prestigieuses écoles, auxquels les gens d'origine plus modeste n'avaient pas accès. Pénétrer à Draupnir sans y être clairement installé était un geste aussi grave que d'entrer à Fenrir dans les même conditions ; les gens regardaient toujours l'intrus de travers, comme quelqu'un n'appartenant pas au même monde, et peut-être même dangereux pour eux...
Et comme tous les égoïstes, les héritiers s'inquiétaient avant tout de leur propre vie et de leur argent. Or, depuis déjà trois ans, un sujet de discussion revenait sur toutes les lèvres, comme le sac et le ressac : un tueur en série, qui avait déjà quarante-trois victimes à son actif. Les autorités avaient déjà largement enquêté, avec une débauche de moyens et de publicité hors du commun, et il en ressortait que l'assassin ne s'en prenait qu'aux chefs d'entreprise qui violaient sciemment les lois sur l'embauche ou qui pratiquaient les mauvais traitements sur leurs employés, ou même les deux. L'erreur fut de communiquer ces informations par voie de presse, car le meurtrier en acquit une certaine renommée, voire une reconnaissance auprès des classes ouvrières ou défavorisées. Par réflexe, beaucoup de patrons se rachetèrent une conduite, ce qui ne fit qu'amplifier le côté héroïque des actes du tueur ; d'autres s'entourèrent de toutes sortes de protections et de prudences. Et pourtant, chaque mois apportait au moins une nouvelle victime, tout aussi coupable que les précédentes, toujours exécutée de la même manière, la gorge tranchée et le ventre troué, mais jamais de nouvel indice. L'homme, ou la femme, ne laissait ni trace, ni témoin, ni message, ni provocation d'aucune sorte, alors qu'il frappait le plus souvent sur des lieux fréquentés quotidiennement par ses victimes. La promenade du chien, les déplacements de l'usine ou de la boutique au domicile, les visites aux prostituées, il savait toujours à l'avance et ne manquait jamais son coup. Devant son talent, d'innombrables théories et hypothèses, parfois terriblement extravagantes, circulaient. Pour être aussi discret, il était sous la protection de la Gleipnir, donc il habitait forcément à Fenrir. Pour échapper aussi aisément aux patrouilles, il connaissait forcément les horaires et les trajets, donc il vivait à Siegfried. Pour savoir précisément où et quand frapper, il avait accès à la vie privée de ses victimes, donc il vivait à Draupnir...
A mi-chemin entre le redresseur de torts et le terroriste, il attirait toute l'attention du quartier riche, et son image instable décontenançait les enquêteurs, qui n'étaient même pas sûrs d'avoir envie de l'arrêter. Son procès et sa sentence, quels qu'ils soient, ne pourraient que déchaîner les passions...
Dans un salon feutré, assis autour d'un pot de chocolat chaud, un groupe d'amis discutaient paisiblement quand le sujet glissa imperceptiblement vers le tueur. A peine ce mot avait-il été prononcé qu'un léger froid s'était installé. Une jeune femme aux mains couvertes de bagues répondit en portant sa tasse à ses lèvres :
"J'estime qu'un homme qui décrète de lui-même qui mérite de vivre ou de mourir peut s'inscrire sur sa propre liste de gens à abattre."
Un homme bedonnant répondit :
"Je suis bien d'accord, mais admettons malgré tout que ses agissements ont eu du bon ! Depuis que nos confrères ont réappris le respect dû aux ouvriers, ceux-ci travaillent mieux... Et c'est de la bonne réclame pour nous, les prolétaires partent davantage du principe que nous respectons la loi. Ceci étant, je suis bien content de ne jamais avoir été sur sa liste."
La femme aux bagues voulut répondre, mais un vieux moustachu l'en empêcha :
"Mais oui ! Supprimons tous ceux qui ne sont pas adaptés ! Dans trente ans, la population aura diminué de moitié... Ou pire ! Et le peu qui restera passera son temps à s'entretuer pour des raisons des plus subjectives. Dans le pire des cas, pour un regard de travers ou un propos mal venu... Cet assassin n'est qu'un malade mental, même pas bon à enfermer. Il faut l'abattre à vue, voilà ce que j'en dis !"
L'homme bedonnant reprit :
"Allons, ne soignons pas le mal par le mal ! Une mort aussi violente ne peut que le servir, peut-être même susciter des vocations.
-Quoi ! Qui voudrait mourir de mort violente ?
-Les jeunes d'aujourd'hui sont en tel manque d'action, de sensations fortes...
-Les jeunes ! Ce fléau !... Qu'ils fassent tous un séjour en prison pendant deux mois, ils en ressortiraient grandis. On ne les oblige même plus à faire leur service militaire. De mon temps !..."
Les jeunes hommes de Midgar devaient passer en effet un an de leur vie à Siegfried, à leur vingt-deuxième anniversaire. Ils y apprenaient la discipline, le combat, et étaient affectés à des travaux d'utilité publique comme les réparations annuelles des remparts, les patrouilles et quelques tâches administratives. Aux militaires de carrière étaient réservées les opérations d'urgence, les surveillances du Bifrost et toutes sortes de fonctions placées sous secret d'état. Mais les recrues de Draupnir pouvaient couper à cette formalité en versant cinq cents Ases, une broutille pour leurs parents, qui préféraient ne pas voir leurs petits bouts se frotter à la mentalité des gens du peuple...
La jeune femme laissa le vieux moustachu finir sa tirade, puis répliqua :
"Nous avons la chance de vivre à Draupnir... Nous sommes bien nés, nous avons des chances que beaucoup n'auront jamais. La moindre des choses est donc de nous montrer plus élevés, plus fiers et plus capables que le reste de la ville, non ?
-Pensez-vous vraiment ce que vous dites, ma chère ?
-Mais oui. Nul besoin de nous envoyer à la caserne, en prison, à l'usine ou n'importe où. Il suffit que nos parents prennent leur rôle au sérieux et nous apprennent ce qu'il nous convient de savoir. Je pense en être un bon exemple, et vous me semblez en être aussi. C'est malheureusement un art qui se perd. Prenez une de mes connaissances : si le thé ne lui est pas servi assez chaud et assez vite, elle envoie le plateau en l'air et parle d'une manière odieuse à sa domestique. C'est scandaleux ! Avec une attitude pareille, comment ne pas s'attirer les foudres de la populace ?
-Oui, mais à qui la faute ?
-Tout simplement à des parents qui ne prennent pas leur rôle au sérieux et considèrent que leur influence protègera leurs enfants de n'importe quelle fréquentation, ou qui ne prennent pas le temps de bien comprendre le caractère de leurs propres rejetons et d'agir en conséquence.
-C'est un cercle vicieux, mon enfant. De bons parents donnent parfois de mauvais enfants qui seront également de mauvais parents. Et des mauvais parents ne donnent jamais que des mauvais enfants qui seront à leur tour de mauvais parents. Cet engrenage ne se grippe jamais.
-Et à terme, nous nous retrouvons avec des illuminés qui se croient justiciers, en charge de réparer nos erreurs tout en évacuant leurs frustrations... Que de gâchis !
-Surtout que ce cercle a déjà détruit plusieurs civilisations. La nôtre pourrait bien être sa prochaine victime...
-C'est d'un vulgaire que de croire qu'un pays ou une civilisation puisse survivre aux siècles sans jamais déchoir... Un souci égoïste, inspiré par la peur de notre propre mort.
-Mais tout le monde meurt un jour ! Cette limite, ce péril est bien réel. Comment ne pas avoir peur ?
-Tout simplement en laissant l'espoir à nos enfants. Nous leur passons un flambeau bien portant, et ils pourront en tirer le meilleur. Notre vie a eu cet intérêt, et si nous finissons en tant qu'individu, nous aurons été une partie du progrès social.
-Quel idéalisme, mon cher ! Votre expérience vous permet de tenir ce discours, mais je ne pense pas que les jeunes parents débordés de soucis aient le temps de l'appréhender.
-Si nous devons disparaître, ainsi soit-il. Ce n'est pas en le niant ou en le refusant que nous y changerons quoi que ce soit. L'essentiel n'est pas que nous soyons tous heureux, mais que l'humanité progresse, n'est-ce pas ?"
La conversation tourna sur le même ton pendant une paire d'heures, puis chacun prit congé. Le moustachu voulut raccompagner la jeune femme chez elle, mais elle refusa poliment.
"Ce n'est pas très loin, et il fait encore jour. Mais merci quand même."
Et elle partit sans un mot de plus. Si le moustachu avait pu prédire l'avenir, il aurait lourdement insisté pour l'accompagner, car dès lors qu'il céda, il ne devait plus jamais la revoir.

*

Pendant ce temps, à Fenrir, le lieutenant déchu était rivé à sa place habituelle, attirant à lui comme toujours des regards dédaigneux et des commentaires acerbes. Bien que les dix jours règlementaires furent passés, il n'avait pas quitté sa chemise noire. Il gardait la tête basse, ne bougeait pratiquement pas et ne proférait pas le moindre son. Dans sa tête tournaient des images, des souvenirs, des regrets de toutes sortes, que personne d'autre que lui ne pouvait voir, mais qui dégageaient une aura de mélancolie et de tension qui repoussaient les éventuels curieux. Coupé du monde, il était hors de portée pour la plupart des gens.
Insensible à cet état, un jeune homme blond s'approcha de lui. Comme s'il le sentait approcher, l'ancien militaire releva la tête à l'instant quand il fut à moins de cinq mètres. Son regard et ses yeux bouffis stoppèrent son vis-à-vis dans son élan. Il se mit à sourire, d'un sourire crispé, puis le lieutenant maugréa :
"Qu'est-ce que tu veux ?"
L'homme dansa un moment sur sa jambe, se tordit les doigts, mordit sa lèvre et détourna le regard. Devant ces signes de doute, l'officier soupira et rabaissa la tête, ce qui relança l'inconnu dans sa demande :
"Excusez-moi ! J'ai, hum... On m'a dit qu'un... qu'un ancien soldat venait de s'installer à Fenrir...
-Et alors ? Tu es venu me jeter des pièces ?
-Non, non, non ! Rien de... Juste que... J'ai un souci, et pour le résoudre, j'aurais eu besoin d'aide à Siegfried...
-Y a un bureau pour ça... Moi, ça se voit peut-être pas, mais j'ai démissionné.
-J'y ai déjà été... Ça n'a mené à rien, comme prévu.
-Trop con ! Merci pour la discussion et bonne journée...
-Mais non ! C'est très important pour moi... Et pas seulement pour moi, d'ailleurs ! J'ai vraiment besoin de savoir. Et c'est pour ça que j'ai besoin d'aide. D'une aide... pas règlementaire.
-Et qu'est-ce qui te dit que moi, je vais te la fournir, cette aide ? Peut-être parce que tu la demandes gentiment ?
-Écoutez-moi jusqu'au bout, s'il vous plaît. Ensuite, vous me donnerez votre avis...
-... Bof, comme j'ai rien d'autre à foutre... Mais essaie de faire court.
-Je vous remercie... Voilà, je faisais partie d'une confrérie, la confrérie de Dis. On se réunissait gentiment... On ne faisait de mal à personne... On débattait sur la société, les autorités et le reste. Juste pour le plaisir de la discussion ! Mais il y a environ dix jours, on a été trahis... Les flics ont débarqué chez la plupart d'entre nous et..."
Il interrompit son récit et se passa une main sur une sale blessure à la tempe gauche. Elle n'était pas encore tout à fait résorbée. Et en même temps, ses lèvres se mirent à trembler. Il ne resta pas longtemps dans cet état de faiblesse, et reprit d'une voix à peine moins forte :
"Je veux savoir lequel d'entre nous a trahi le secret.
-Pour lui faire la même chose ?
-J'y penserai le moment venu. Mais je ne laisserai pas cet...
-Oh, pitié, pas la tirade de héros... Bon, tu es allé voir à Zig-Zig ?
-Évidemment !
-Et tu leur as demandé quoi ?
-Qui nous a balancés, ou au moins qui a suivi cette affaire... Parce que je suis sûr et certain que les flics ne sont pas remontés jusqu'à nous par miracle. Il y en a au moins un qui leur a dit qui faisait partie de la confrérie. Qui, et où les trouver, aussi.
-Je ne te demande même pas si tu leur as arraché un mot !... Et qu'est-ce que tu attends de moi ?
-Eh bien... Même si vous ne faites plus partie de l'armée, vous avez gardé des contacts, des amis, non ?
-Contacts, ouais, amis, sûrement pas !
-Et vous n'en voyez pas un qui pourrait savoir ? Le savoir et me le dire discrètement ?
-... J'en vois bien un qui pourrait savoir...
-Vous ne pouvez pas lui demander de chercher ça ?
-Je peux."
En entendant cela, l'inconnu se fendit d'un sourire bien plus chaleureux que le précédent. Il avait des étoiles dans les yeux, mais l'ex-militaire les éteignit d'une phrase :
"Je peux, mais je ne le ferai pas !"
Le jeune homme en fut aussi abattu que si le lieutenant venait de lui annoncer qu'il était le père d'un attardé mental avec un bras en moins.
"Mais...
-Je n'ai pas quitté l'armée de façon très glorieuse ! Je ne vois pas pourquoi j'irai risquer mes fesses et celles d'un innocent pour tes petits tracas. J'ai rien à gagner dans l'histoire.
-Je vous paierai !
-Je ne veux pas de fric.
-Je peux vous trouver un travail...
-Moi aussi ! Tout seul et en claquant des doigts si je veux.
-Mais dites-moi ce que vous voulez ! Je suis sûr que je peux vous le procurer."
En fait, il s'avançait beaucoup en disant ça, mais il était prêt à tout pour capter l'attention de son interlocuteur. Finalement, ce dernier soupira presque par mégarde :
"Un nom !"
Cette réponse laissa l'inconnu sans voix un moment, et l'officier prit une pose un peu contrite, comme s'il en avait trop dit et qu'il le regrettait. Le jeune homme réfléchit un moment, puis dit avec un sourire entendu :
"Ah, je comprends ! Vous me livrez quelqu'un, je dois vous livrer quelqu'un, c'est ça ?
-Non, pas du tout... Laisse tomber, tu peux pas comprendre. Et puis casse-toi, tu m'as fait perdre assez de temps comme ça.
-Mais puisque je vous dis !...
-Moi, je vais te dire autre chose si tu continues ! Casse-toi. Je ne le répèterai pas.
-Non ! Non, je ne me casserai pas. J'ai besoin d'aide et je ne partirai pas sans...
-Ne me force pas à me lever.
-Mais levez-vous ! Levez-vous et allez trouver votre contact. Et dites-moi qui nous a trahis !
-Pourquoi est-ce si important pour toi ? Juste parce que tu t'es fait casser la gueule ?"
Le ton de l'officier était étrange, comme s'il testait son interlocuteur plus qu'il ne cherchait à l'intimider. Ce dernier hésita un instant, puis répondit avec une voix chargée de sincérité :
"C'est important parce que... Parmi les membres, il y avait une fille...
-Et ? Tu espérais la revoir pour la séduire ?
-Elle a aussi reçu la visite des flics... Et... Elle a perdu son enfant. J'étais le père."
L'inconnu scruta longuement le visage du lieutenant, à la recherche d'une réaction ou d'un sentiment quelconque, mais ce dernier ne laissa rien transparaître, gardant un regard tout à fait neutre. Un peu décontenancé par son calme, le jeune homme reprit :
"C'était pas très récent, assez pour distinguer les signes qui ne trompent pas, mais pas assez pour que ça se voie... Du coup, lors du passage à tabac, elle a crié qu'elle était enceinte, mais les soldats ont cru qu'elle se cherchait une excuse... Qu'elle délirait pour échapper au calvaire.
-Et donc, tu considères le traître comme responsable de la mort de ton fils ?
-En somme, oui.
-Et tu veux le lui faire payer ?
-C'est normal, non ?
-On t'enlève une épine de trois mètres du pied et ta première réaction, c'est d'en demander une de cinq à la place ! Non, c'est pas normal."
Le jeune homme était parti pour s'insurger contre ces propos, mais le lieutenant le coupa net en levant la main :
"A ton âge, avoir un gosse avec une souris que t'as même pas épousé, c'est le coup à foutre ta réputation en l'air à vie.
-Vous ne pouvez pas comprendre !... C'était une seule fois... On n'avait pas prévu que...
-Oh, la ferme !... Putain, les histoires de gonzesses, je crois que c'est la deuxième chose que je déteste le plus au monde !
-... Je ferais mieux de laisser tomber... Vous ne voulez pas m'aider, hein ?"
L'officier se leva en ramenant ses fesses sous ses talons et en se dressant subitement, puis il mit les mains dans ses poches, fit quelques pas et dit :
"Je vais essayer de retrouver celui dont je t'ai parlé. S'il n'a pas accès à ton affaire, il a forcément des copains de copains... Ça risque de prendre du temps, mais je peux pas faire mieux...
-... Vous acceptez ?
-Non ! Je n'ai rien accepté... J'ai dit que j'allais voir ce que je peux faire, je ne te promets rien du tout. C'est quoi ton nom ?
-Vigrid.
-Laisse-moi une adresse, pas la tienne, mais quelque part où je puisse te dire de me retrouver quand ça aura donné quelque chose. Si ça donne quelque chose."
Vigrid s'exécuta. Une fois le renseignement en tête, l'officier secoua la tête en marmonnant :
"Bon, maintenant fous le camp et attends que je te contacte... Ne reviens pas me voir, à aucun prix...
-Attendez, dans tous les cas, je suis quelqu'un d'honnête... Je ne peux vraiment rien faire pour vous en échange ? C'est un principe...
-Juste que tu fermes ta gueule sur tout ça. J'ai assez de problèmes comme ça...
-Ca ne m'étonne pas si vous portez ça en permanence !... Vous devriez mettre autre chose... Je peux vous trouver des sapes si vous voulez ?
-...
-...
-Bon, y a peut-être un truc : en quittant l'armée, j'ai perdu tous mes droits civiques, parce que j'ai un peu forcé la procédure, c'est une longue histoire... Ça fait que je n'ai plus de nom, plus le droit de vivre à Fafnir, plus d'aide des patrouilles, plus rien. Alors si tu crois que t'as un moyen de me rendre un peu de tout ça, je suis preneur !"
Vigrid haussa un sourcil. Il n'avait pas saisi l'ironie. Devant son expression stupide, l'officier soupira, força l'allure et lui fit un geste de la main en signe de salut.

*

Le remplaçant de Vigrid était largement plus compétent que son prédécesseur. Plus attentif, plus ponctuel, le chef d'équipe n'était pas obligé de passer derrière lui pour vérifier que son travail était bien fait. L'ancien surveillant avait souvent laissé passer des erreurs assez graves, et les délais n'étaient pas toujours respectés, mais le nouveau venu n'était pas de ce genre. Plus que satisfait, le patron l'avait embauché sans même le mettre à l'essai. De son côté, Draken n'avait pas encore eu de vrai contact avec lui, mais il le trouvait bien plus sérieux et bien plus fiable que le jeune coq. Depuis son arrivée, le travail avait repris un rythme stable et le rendement de la fonderie s'en ressentait.
La fin de la journée n'avait pas encore sonné quand le supérieur direct de Draken vint parler à celui-ci. C'était assez inhabituel, quand il avait quelque chose à lui dire, il le convoquait après le service.
"Draken, j'ai un truc à te dire.
-Ça peut pas attendre la cloche ?
-J'en ai pas pour longtemps."
Il le prit par le bras et l'entraîna légèrement à l'écart des travailleurs. Ils n'étaient pas vraiment à l'abri des oreilles indiscrètes, mais au moins, ils n'attireraient pas les regards.
"Avec le petit jeune, on bosse mieux...
-J'ai vu ça.
-Et si ça se trouve, on va embaucher, investir... On a le pognon pour ça, faut juste décider de ce qu'on en fait.
-Ah ? C'est une bonne nouvelle, ça !
-Ouais, sauf que... Pour le coup, ton poste, on pensait le donner à quelqu'un d'autre... Pas que tu sois pas capable ! Juste que, avec ta patte folle... On va avoir un rythme de taré à la reprise. Si tu tiens pas le coup..."
Draken se sentit blêmir. Il marmonna, d'une voix blanche :
"En somme, je suis viré ?
-J'ai pas dit ça ! Juste que, pour être contremaître, j'veux pas que tu te fasses du mal...
-Putain, j'ai tenu cinq ans avec ma jambe ! Et si je perds mon boulot, tu crois que je vais en trouver un autre ?
-Calme-toi, Draken ! J'ai pas dit que t'étais viré !
-Et si je suis pas viré, je suis quoi, alors ?
-Promu ! Tu connais tous les aspects du turbin, t'as été dans tous les ateliers, t'as quinze piges chez nous... On pensait te nommer chef des matons. Gérer les emplois du temps, écrire les rapports tout ça..."
La colère de Draken disparut aussi vite qu'elle était montée. D'une voix toujours aussi blanche, mais sur un ton bien moins agressif, il répéta, incrédule :
"Promu ?...
-Tu le mérites, va !... Juste, euh, si tu veux que ça se fasse, pas un mot à personne. Ni aux gars, ni à ta femme, ni même aux flics. Je te préviens maintenant pour que tu me fasses pas de scandale le jour où ça se fera...
-Et... Ce jour, ce sera quand ?
-On va changer deux chaudières, chercher des jeunes, et commander une nettoyeuse à métaux... Le temps que tout arrive et qu'on mette en route, faudra bien deux mois.
-Bon, c'est compris, pas un mot à personne.
-C'est recta, Draken, j'te fais confiance... Allez, la pause est finie, retour au taf !"
Le contremaître reprit son poste, en se forçant à avoir l'air naturel, mais il était sûr que son expression trahissait toutes les nouvelles à tous ceux qui le regardaient en face.
« Modifié: vendredi 09 septembre 2011, 14:47:30 par un modérateur »

Mille mercis à Alice Lee pour la signature !
Entre ce que je dis et ce que tu entends, on risque de pas se comprendre...

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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #6 le: mercredi 15 septembre 2010, 18:10:04 »
Bon, c'est parti, commenter deux chapitres et pas des petits, ça va prendre du temps.
Alors, je commence par dire que je suis soufflé par le monde quet tu crée devant nos yeux. Complexe et complet, Midgard prend réellement vie. Tu pousses le réalisme jusqu'à décrire avec précision le fonctionnement d'une usine sidérurgique. J'ai même trouvé que ce passage qui ouvre ton second chapitre a quelque chose de naturaliste dans cette précision déconcertante.
À la suite de cette description vient un passage plus riche en action mais qui nous continue à nous initier aux us et coutumes de Midgard. Après avoir découvert Fafnir, Mjöllnir, Yggrasill et Siegfried, il est temps de découvrir Fenrir, quartier dont on entend parler depuis le debut de ta fiction. Comme on pouvait s'y attendre, c'est un quartier à part peuple par les personnes les moins fréquentables qui soient, ça me fait un peu penser à la cour des miracles dans Notre-Dame de Paris d'un certain Victor Hugo. On retrouve donc le lieutenant de Fenrir qui végète sur un perron jusqu'à l'arrivée de type moyennement nets. On comprend très vite que ce sont des racketteurs qui, s'ils obtiennent pas se qu'ils désirent, n'hésiteront pas à passer à tabac le lieutenant. Naturellement, le démissionaire les envoie paître ce qu'ils n'aprécient que moyennement. Donc on continue avec un combat entre les voyous et l'ex-soldat, pas dur de deviner qui fout la raclée aux autres. Mais l'interêt de cette rencontre c'est l'apparition d'un personnage féminin : Rind. Personnellement, je ne l'apprécie pas du tout. Quand elle parle j'ai toujours l'impression d'entendre une caricature de prostituée de mauvais polar et je me l'imagine avec un aspect tout aussi cliché. Mais surtout, je la trouve pas nette.
Après l'usine, vient le tour du marché. Là encore j'ai eu la troublante impression de lire du Zola, le Ventre de Paris plus précisément. La méchanique du commerce y est décortiquée et c'est là une bonne occasion de parler de la monnaie employée à Midgard, mais surtout de décrire les habitudes alimentaires : oeufs, viande, céréales. Tout d'un vrai marché...Les monte-en-l'air en bonus. Toujours avec cette précision chirurgicale des naturalistes, du décrit les méthodes des coupes-bourses pour dépouiller les chalands. On retrouve Sigyn en pleine action et qui se fait avoir comme une bleue.
Pour conclure ce chapitre, un passage bien trash : visite d'une maison close. Je ne connaît qu'une seule autre personne sur le sous-forum à écrire des trucs aussi glauque : GMS. Franchement, tu n'as rien à lui envier sur ce plan là.
Maintenant, le troisième chapitre avec la découverte d'une nouvelle partie de Midgard : Draupnir. Dans une ville il y a forcément des quartiers cossus, à Midgard c'est Draupnir. On continue dans la disection de la société midgardienne en s'attaquant cette fois-ci au bourgeois bien pensant. C'est terrible j'ai pas pu m'empêcher d epenser une fois encore à Zola, j'ai lu il y a pas longtemps Pot-Bouille qui critique justement la bourgeoisie méprisante. En tout cas, le mal s'infiltre partout à Midgard, il compris chez les plus aisés mais sous la forme d'un tueur en série vengeur, je m'imagine bien le type en costume et haut-de-forme, sous un lampadaire, dans une rue embrumé, ça a un côté tueur en série de l'époque victorienne, tu vois de qui je veux parler ? Bref toujours dans le sordide avec le redresseur de torts psychopathe.
Midgard est peut-être une cité prospère, mais y'a pas à dire, elle est pourrie jusqu'à la moelle : quartiers mal-famés, dictature militaire, tueur en série, prostitution : ça promet.
La seconde partie du chapitre permet tout de même de commencer à se faire une idée de comment va se tourner l'histoire : le lieutenant de Fenrir est en quête d'identité, Vigrid souhaite la vengeance, Draken veut la paix mais quelque chose me dit qu'il va servir d'intermédiaire aux deux autres et que ça va aml tourner.
En tout cas, l'histoire est prenante, on a envie d'en savoir plus, de savoir ce qu'il va se passer dans cette cité dévorée par levice, mais par pitié, réduit ton rythme de publication sinon je vais pas tenir le coup.
En tout cas, bonne continuation et à bientôt.

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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #7 le: samedi 18 septembre 2010, 12:30:54 »
Me revoilà pour commenter une seconde fois les Crocs de Fenrir. Et  oui, j’avais oublié un passage, et  il me fallait bien une semaine pour que je puisse lire le petit passage qu’il me manquait. Mais ne t’inquiètes pas, pour ne pas faire tant d’effort pour un si petit bout des Crocs de Fenrir j’avais pris le second chapitre en plus histoire de finir ce qui était publié (à moins que tu ais entre temps mis le troisième chapitre et que je ne l’ai pas vu… dans ce cas je vais devoir m’y mettre la semaine prochaine pour lire le troisième chapitre ^^. Je sais qu’il est déjà écrit (d’après ce que tu as marqué dans la première page).

Revenons à nos moutons. Pour t’aider à comprendre mon commentaire, j’ai raté en gros toute la partie qui se passe après le premier « * » du chapitre 1.  Et du coup, pour moi, avoir le texte sans ce gigantesque trou au milieu est nettement mieux, car ce qu’il y avait à l’intérieur est nettement mieux ! J’aime beaucoup. Voilà donc une personne prête à agir et à sacrifier une vie facile et sûre pour une vie méritante et sensée. En plus avec ses connaissances, son adresse et ses capacités physiques, il sera tout à fait apte à agir en cas de pépins et à protéger les plus faibles. Il a l’air de savoir garder son sang froid quand il le faut, mais il peut péter un câble aussi. En tout cas c’est très réaliste je trouve. On imagine très bien la scène. La psychique humaine est assez bien maîtrisée. Enfin j’entends par « assez bien » que pour moi ça passe sans aucun accroc. Peut-être que pour un spécialiste du comportement, il y aurait quelques points à revoir, mais pour moi c’est criant de vérité. Tes personnages se tiennent.
Pour ce qui est de la forme et tout, j’ai déjà dit ce que j’en pensais dans le dernier commentaire.
Si je devais émettre un avis comparatif entre les deux parties, je pense que je préfère la seconde partie. En effet, je la trouve plus optimiste et plus dans l’action. C’est peut-être du au fait, aussi, que c’est celle que j’ai lu en dernier et que par conséquence, c’est celle qui est la plus fraiche dans ma mémoire.  

En tout cas c’est un très bon premier chapitre. Pour l’instant je me réfère à deux œuvres : la première est une nouvelle, enfin je crois, dont j’ai lu un extrait en Anglais pendant mes cours de seconde (il me faut donc avouer que ça date un peu (5 ans)) et un film dont je ne me souviens plus exactement du titre de l’anime. Il me semble que c’est quelque chose comme Beautiful day.
Je vais de ce pas lire le second pour en savoir un peu plus sur ce drôle d’univers, cette utopie ratée.

Chapitre 2

Je confirme que j’aime ta fiction. J’aime tout particulièrement tes personnages qui ont chacun un fort caractère. Il se pourrait que celui que j’aime le moins soit Draken car c’est celui qui semble le plus effacé, celui qui rentre le plus dans le moule du citoyen banal qui ne veut pas faire de remous. Et nous savons tous bien qu’un tel personnage qui ne veut pas agir est très difficile à utiliser pour écrire une fiction. Quant aux autres, ils sont carrément géniaux. Je vois en la Sygin un petit peu la Chapardeuse du futur film des studios Ghibli. Je ne l’ai pas vu encore, mais c’est un peu comme elle que je l’imagine. Une jeune fille pour qui le vol est un jeu d’adresse (et aussi un moyen de vivre). Quant à Rind, elle me fait plutôt pensée à celle qui gère les affaires des Get Backers. Dans les épisodes avec le jeu des cartes (ça aussi ça remonte), elle avait eu la carte de l’entremetteuse et ce n’était pas pour rien.  Blonde à forte poitrine qui sait mener les hommes comme elle l’entend et qui est dure en affaire. Bref, j’adore tes personnages.

Quant au texte, c’est toujours aussi bien raconté. J’ai beaucoup aimé certains passages. Le combat entre les trois zigotos et le Lieutenant de Fenrir est bien décrit. Tiens j’ai oublié d’en parler. Allez, flemme, j’écris ici, je ne reviens pas en arrière pour rajouter. Alors le Lieutenant de Fenrir est un personnage hyper sympa. Il est apparemment naïf (Nastu serait là, elle me dirait « Comme toi », du coup pour moi la naïveté est une qualité … en quelque sorte), et va se faire embobiner par Rind. J’ai hâte de voir ce que ça va donner.
Pour revenir là où j’en étais quelques instants plus tôt, j’ai beaucoup apprécié le combat, mais aussi la description de la Nuit des Anges où l’on trouve de nombreux sous-entendus qui ne sont absolument pas dérangeants. Au contraire, je trouve que ton affaire est rondement menée. Tu arrives à dire des choses qui peuvent être assez crues en faisant en sorte pour que ce soit affadi et que ça passe au second plan. Ce n’est pas comme dans Millénium (je parle de la représentation cinématographique, le livre fait parti des livres que je dois absolument lire pour être satisfait, après Einstein, Alice au pays des Merveilles, les livres sacrés) qui est un peu plus brute de décoffrage, directe.

Je n’ai donc pas beaucoup de reproches à te faire. Tes chapitres sont un peu longs pour un forum. Enfin disons que tu remontes la moyenne, mais dans un sens, c’est tellement bien que l’on ne t’en veut pas et on lit en une fois quand même.

Je te souhaite une bonne continuation. En attendant le troisième chapitre…

N.B. : Mention spéciale nom imprononçable : « Hresvelgr » ! Avec un petit peu d’effort, et un peu plus d’accents inusités en plus et tu arriveras au niveau de Prince du Crépuscule.
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« Réponse #8 le: jeudi 23 septembre 2010, 10:44:40 »
Bon, comme promis, et avec mes remerciements au passage pour vos encouragements, voici la seconde partie du troisième partie. Elle est encore un peu longue, mais c'est le passage qui veut ça, et la fin du chapitre ne faisant même pas deux pages... Pas intéressant de faire trois parties. On verra pour le quatrième.

Chapitre 3-2

A Draupnir, la jeune femme aux bagues venait d'arriver devant sa propriété. Poussant le portillon, elle avança lentement sur les pierres imposantes qui jalonnaient le jardin jusqu'à la porte d'entrée. Une fois sur son perron, elle tira sur une chaîne, qui fit tinter un carillon à l'intérieur. Aussitôt, un bruit de pas rapide s'éleva, et la porte s'ouvrit sur une petite femme replète en robe noire.
"Madame ! Vous êtes de retour !
-Allons, ne dites pas cela comme si c'était un miracle ! Quel risque aurais-je pu courir ?
-Mais... Mais ce tueur ?
-Ah, ne m'en parlez pas... J'ai eu un débat des plus stériles à son sujet.
-Je sais que je ne devrais pas, mais je dois vous dire, vous ne devriez pas vous balader seule en ce moment.
-Croyez-vous que j'ai vraiment envie de marcher avec deux gardes du corps ? Et quand bien même, ce sicaire ne s'en prend qu'aux patrons qui maltraitent leurs employés. Me verriez-vous dans cette catégorie ?
-Oh non, bien sûr que non, Madame !
-Bien. Puisque cette discussion est close, puis-je rentrer ? Et vous me préparerez un thé noir, je vous prie. Montez-le dans mon bureau... Il faut que je fasse mes comptes...
-Entendu, Madame."
La domestique s'enfuit vers les cuisines. La maîtresse des lieux poussa un profond soupir. Elle n'était pas méchante, certes, mais qu'elle était simplette ! Malgré les efforts qu'elle pouvait fournir, jamais elle ne comprendrait les soucis des gens de Draupnir... Quoi de plus normal pour une habitante de Fafnir !
La jeune femme gravit les escaliers et prit à droite, jusqu'à se trouver devant une porte de bois clair. Elle pénétra dans son bureau et se sentit abattue d'avance par la fainéantise. Elle n'avait pas calculé le résultat de sa boutique de robes de luxe depuis au moins trois mois...
A plusieurs centaines de mètres de là, le vieux moustachu traînait dans le quartier sans but, pour passer le temps. Le printemps naissait à peine, mais le froid s'était déjà bien retiré et la douceur de l'air ne pouvait faire que du bien à un homme de son âge. Malgré tout, il ne pouvait pas s'en empêcher, il ne prenait que les rues les plus fréquentées et évitait soigneusement les vides, se tenant sur les bords et non au centre des voies. Quand il s'en rendit compte, il marmonna :
"Je me fais vieux... Je deviens paranoïaque..."
Mais pourtant, il choisit de continuer sa balade et non de rentrer directement chez lui. Après tout, juste un peu de prudence, et il ne risquerait rien de grave... Le soir n'était pas prêt de tomber, il y avait encore pas mal de monde dehors, et tout le monde se connaissait, par ici. Si une tête inconnue venait à rôder, elle serait repérée en moins de dix secondes !
Dans son bureau, la jeune femme avait commencé à trier ses factures et à les ranger par date. Une théière fumante était posée sur une table basse à quelques mètres de là. Chaque fois qu'elle voulait boire, elle se levait, se servait et retournait à son travail; Pas question de prendre le risque de détremper la paperasse à cause d'un faux mouvement, cela s'était déjà produit. Obnubilée par ses papiers, elle n'avait pas encore remarqué les deux yeux qui luisaient dans l'arbre, en face de sa fenêtre...
Le vieux moustachu avait environ soixante-dix ans et n'arrivait plus à marcher plus d'une heure sans être pris de vertige. Bien qu'il ne marchait que depuis vingt minutes à peine, il voulut faire une pause et s'installa sur un banc, contemplant une petite place ronde avec une statue d'Ymir au centre. Ymir, le plus connu et le plus apprécié des souverains de l'histoire de Midgar. C'était lui qui avait dirigé la ville à travers la révolution industrielle et développé le commerce international ; en outre, il avait toujours tout fait pour favoriser la cohésion entre les quartiers. S'il pouvait venir en ces jours, s'il pouvait voir ce qu'était devenu sa ville, il hurlerait à la mort sans aucun doute ! Certes, son fils avait plutôt bien repris le flambeau. Malgré cela, depuis que Wotan était parvenu au pouvoir, les choses n'avaient cessé de se dégrader, d'année en année, jusqu'à atteindre ce niveau de tension et de mépris qui déchirait aussi bien Draupnir que Fenrir... Ymir avait été un grand dirigeant, bon et autoritaire à la fois. Le vieux moustachu leva les yeux au ciel et se plongea dans une nostalgie amère...
Le rebord de la fenêtre, il pouvait l'atteindre. Ce n'est pas dur, une impulsion suffirait. Le vrai problème, c'était bien la fenêtre. Pourrait-il la briser ?... Pas si sûr. Ces verres étaient sûrement plus solides qu'ils n'en avaient l'air. Et puis, ce serait tout sauf discret. Être vu, passe encore, mais il fallait surtout rester silencieux. Peut-être la pousser à ouvrir ?... En restant dans cet arbre, faire un bruit, un geste... Non, jamais elle n'ouvrirait une fenêtre en entendant du bruit, à moins d'être particulièrement stupide. D'ailleurs, c'était lui qui était stupide de croire qu'elle lui ouvrirait cette fenêtre. En plus, il était loin d'être indétectable dans cet arbre. Si elle pointait le bout de son nez, leurs regards se croiseraient et les choses échapperaient à tout contrôle. Cette cachette n'était pas sûre, il était temps d'en sortir. Et pourtant, il devait rentrer, quoi qu'il en coûte. Les moyens ne manquaient pas, après tout. Il fit un rapide tour d'horizon... La cheminée ? Non, trop salissant. Pas de traces, sinon trop d'ennuis en perspective. Peut-être la porte d'entrée... La domestique ne poserait pas de problèmes, elle n'était sûrement pas un obstacle de taille. Et d'après la position de la fenêtre, il visualiserait bien où se trouve le bureau. Mais un témoin de plus... Non, il y en avait déjà assez eu dans la journée. Le soupirail ?... Pour trouver porte close... Décidément, il ne voyait pas comment s'y prendre, mais il rentrerait. Il ne renoncerait pas. Il voulait à tout prix la voir, l'approcher, et l'atteindre ; cette femme était son objectif, son trophée... Sa proie. Elle avait trop à lui offrir. Il ne voulait pas renoncer à tout ce qu'il avait à gagner. Cela en valait bien la peine.
Quittant sa méditation, le vieux moustachu se sentit pris à la gorge par une sourde intuition. Le visage de la jeune femme aux bagues lui apparut, rongé de peur, comme menacée, craignant pour sa vie... Il ne s'expliquait pas ce pressentiment, mais le vieil homme en fut trop secoué pour faire semblant de n'avoir rien remarqué. Mû par son inquiétude, il décida de se rendre chez la jeune femme en question. Ce n'était pas loin, et même s'il se trompait, il pourrait toujours prétendre qu'il se faisait du mouron. Résolu, il se leva brusquement et commença à marcher à vive allure, sans rien voir d'autre que la route devant lui.
Au bout de la centième facture classée, la jeune femme s'étira longuement en poussant un grognement. Il lui fallait de l'air. Elle se rendit à sa fenêtre et l'ouvrit en grand sans réfléchir. Et à cet instant, elle remarqua les deux yeux luisants, inhumains, digne d'un animal démoniaque, braqués sur elle. Elle soutint ce regard et se figea, à moitié dans l'espoir de faire fuir la bête, à moitié pour la pousser à réagir. Son cœur se mit à battre plus rapidement. Le duel de volonté lui semblait particulièrement futile, elle sentait bien que ni elle ni personne ne pouvait gagner contre cet être... Et pourtant, elle était déterminée à tout tenter. Elle ne se rendrait pas sans avoir au moins tenté sa chance, même si c'était inutile... La créature fit un mouvement rapide et bondit vers la fenêtre. Quand elle se posa sur le rebord, la jeune femme ne put retenir un cri de frayeur. Tout était perdu.
Le vieux moustachu s'était dirigé vers la maison de la jeune femme sans la moindre prudence. Il avait complètement oublié de vérifier qu'il passait bien par des rues assez fréquentées et qu'il n'était pas suivi. Tous ces soucis l'avaient quitté, remplacés par sa peur indicible. Au fond de lui, il sentait qu'il était déjà trop tard, mais il voulait à tout prix rejoindre la demeure. Trop tard pour la sauver, mais pas pour trouver le moindre indice ou la moindre silhouette de son assassin. D'ailleurs, il ne savait même pas d'où lui venait la certitude qu'elle allait bien être assassinée. Toujours cet instinct bestial qui le dominait et occultait une bonne partie de sa raison. Plus rien pour lui n'existait, juste cette maison, ses jambes et sa marche, pas assez rapide à son goût. Il aurait tout donné pour avoir des ailes ! Il prit un raccourci, passant derrière un théâtre, par une allée sombre et étroite encombrée de poubelles et de bennes en métal. En coupant par là, il gagnait au moins deux minutes. Mais à quoi bon, au final, puisqu'il savait qu'il n'y serait jamais à temps ?...
La domestique entra en trombe dans le bureau, le visage rouge, décomposé de terreur. En voyant sa maîtresse gisant à terre, elle se plaqua les mains sur le visage, et regarda à la fenêtre. Une silhouette sombre en partait à l'instant même, trop vive et trop lointaine pour en distinguer quoi que ce soit. Délaissant ce détail, la domestique s'approcha de sa maîtresse et se mit à genoux, tout en murmurant :
"Madame... Madame ? Vous allez bien ?..."
Un silence de mort, troublé uniquement par le vent qui soufflait et soulevait les papiers sur le bureau, mais pas de réponse. Après d'interminables secondes d'angoisse, une voix dépitée s'éleva :
"Oui, je vais très bien..."
La domestique esquissa un sourire soulagé alors que la bourgeoise continuait en se relevant :
"Par contre, je suis bonne pour recommencer tout mon travail !
-Excusez-moi, mais que s'est-il passé ? Je vous ai entendue hurler...
-Oh ! Un greffier.
-Un chat ?...
-Oui, j'ai voulu faire une pause et respirer un peu d'air frais... J'ai vu un matou noir dans l'arbre... Je l'ai fixé du regard, histoire de m'amuser ! Il avait de grands yeux jaunes, c'était impressionnant. Et il a bondi sur la fenêtre. Ça m'a tellement surprise que j'en suis tombée à la renverse. Il a eu encore plus peur que moi, cela dit ! Il est reparti comme il est venu en m'entendant crier.
-Mais... Que voulait-elle, cette bête ?
-Il n'avait pas l'air vieux, mais bien affamé... Un vieux chaton abandonné, il espérait que je lui donne des câlins et à manger, sans doute.
-Eh bien, que de bruit pour rien...
-Mais traitez-moi de froussarde tant que vous y êtes !
-Non, Madame ! Bien sûr que non !
-Alors, ne restez pas là bêtement ! Et tant qu'à être montée, ramenez la théière et refaites-moi un service, s'il vous plaît.
-Bien Madame."
La domestique s'inclina, prit le plateau et s'exécuta sans tarder. De son côté, la jeune femme haussa les épaules et contempla les dégâts. Les papiers qu'elle avait patiemment rangés et traités volaient dans tous les sens d'un bout à l'autre de la pièce. Certains étaient même sûrement passés par la fenêtre et traînaient dans le jardin ou dans la rue. Fermant la fenêtre d'un geste énergique, la maîtresse des lieux quitta le bureau, dévala les escaliers et sortit en lançant :
"Je vais voir s'il y a des feuilles qui sont tombées dehors, je reviens !"
En temps normal, elle aurait dû sortir juste à temps pour tomber sur le vieux moustachu. Pourtant, elle ne croisa personne, ni dans son jardin, ni dans la rue. Elle ramassa bien deux ou trois factures, mais pas un seul passant ne lui adressa la parole. Et elle retourna dans sa vaste propriété sans ressentir la moindre appréhension, sans se douter du drame qui venait de se produire à son insu.
A quelques dizaines de mètres de là, une enfant poussait le plus terrible cri de sa vie avant de fondre en larmes. Elle jouait avec des amis à cache-cache et s'était rendue dans une ruelle pour s'y dissimuler comme elle le faisait toujours. Ce jour-là, néanmoins, la ruelle était inondée de sang frais et le corps d'un vieil homme, la gorge tranchée et le ventre troué, se trouvait au beau milieu du chemin.
Le Serpent, le tueur aux quarante-quatre victimes, courait encore, et n'avait une fois de plus laissé aucun indice ni aucun témoin du meurtre. Comment expliquer, par-dessus tout, comment il avait pu mener cet homme dans cette venelle, sans lui parler ni le contacter en aucune façon ? Ou comment il avait pu savoir que le vieil homme détournait régulièrement les primes de ses employés pour son usage personnel, alors que personne ne s'en était jamais douté ?
Une nouvelle preuve de son talent, une nouvelle période à discuter de meurtres, et une nouvelle source de problèmes pour Siegfried. Un schéma qui se répétait depuis trois ans et trois mois.

*

A Fafnir, dans l'artère principale, Sigyn s'adonnait à son passe-temps favori. Elle avait déjà détroussé un passant le matin même, et elle le recherchait maintenant pour lui rendre sa bourse. L'échec cuisant du marché était déjà oublié pour toute la bande, et ils avaient bien réussi à gruger deux ou trois sous à droite et à gauche depuis. On ne gagnait pas à tous les coups, l'essentiel était de s'en remettre sans se décourager à la première difficulté ! Après tout, le pire était évité, ils n'avaient pas été attrapés par les soldats.
Elle scrutait toujours l'avenue quand une voix déformée par la colère s'éleva dans son dos, la faisant sursauter :
"SIGYN ! Sale voleuse ! Qu'est-ce que tu fous encore là ?"
Elle se retourna brusquement, et reconnut aussitôt celle qui l'invectivait. Elle portait une robe verte, ce soir, et ses cheveux roux étaient noués en queue de cheval, mais c'était bien Rind.
"Dis donc, Rind, c'est pas une pute qui va me donner des leçons ?
-Tu sais ce qu'elle te dit, la pute ?
-Ouais ! Qu'elle donnerait tout pour être aussi respectable que moi !
-Non mais faut vraiment que t'apprennes à fermer ta gueule, toi !
-Et toi, que t'apprennes à pas fourrer des saloperies dans la tienne !
-J'vais t'fracasser !
-Mais approche, pétasse, j't'attends !"
Rind leva les poings alors que Sigyn lui faisait signe d'approcher. Tous les passants avaient les yeux braqués sur elle, et la patrouille les observait également avec attention. Les deux femmes restèrent longtemps fixées l'une sur l'autre, puis elles se jetèrent l'une contre l'autre et s'enlacèrent longuement. A la fois déçus et soulagés, les spectateurs reprirent leur route et les militaires se permirent quelques commentaires désobligeants avant de s'éloigner. Les deux amies commencèrent à déambuler tout en discutant :
"Ah, si tu savais c'que tu m'as manquée, p'tite garce !
-Et toi donc ! Qu'est-ce que tu devenais ? Tu habites au rade, ou quoi ?
-M'en parle pas, pitié !... J'en peux plus de ce trou pourri... J'aurais dû t'écouter, quand tu me disais d'en partir. Mais j'ai laissé passer ma chance...
-Bah, t'en auras d'autre ! T'es pas encore vieille.
-Que c'est sympa de dire ça !... Et toi ? Ta bande de larrons ?
-On se débrouille, mais on s'est fait couillonner comme des bleus à la dernière. Des choses qui arrivent.
-Dis-moi, au fait, ça tombe bien que je tombe sur toi, j'avais un truc à te demander.
-Oui ?
-Le mec dont tu m'as parlé, là, que t'avais le béguin quand t'étais môme ?
-Loki ?"
Sigyn se mit à sourire béatement, le regard perdu dans le vague. Rind la laissa dériver un instant, puis la ramena au réel en claquant des doigts sous son nez.
"Tu restes avec nous ?
-Pardon... Tu disais ?
-Eh ben, ce type... Tu sais pas où je peux le voir ?
-Rind ! Si j'le savais, je serai allée le voir moi-même depuis longtemps, tu crois pas ?
-Ah, que j'suis conne quand j'm'y mets !
-En plus, tu pourrais pas le voir, même si je savais.
-Pourquoi ?
-Devine.
-Il est en tôle ?
-Il est mort il y a sept ans."
Rind fit une grimace et balbutia :
"Pardon, je savais pas...
-Tu pouvais pas savoir ! J'en parle jamais... Mais pourquoi tu t'intéresses à lui comme ça ?
-Pfou ! Une longue histoire, et on en est qu'au premier chapitre... J't'expliquerai quand j'en saurai plus. Juste que j'aurais bien eu besoin d'un mec comme lui.
-Rind... Tu peux vraiment pas m'en dire plus ?"
Le ton lourd de sens fit frissonner la prostituée, malgré son manteau de fourrure et la température printanière. Après une hésitation, elle lâcha :
"Un gonze... Un vrai guignol... J'ai un bateau à lui monter. Mais pour ça, il m'aurait fallu une existence pour m'aider."
Sigyn la dévisagea, puis demanda :
"Et ce fameux guignol, on peut le voir où ?
-Une place paumée à Fenrir... Il m'a dit qu'il y serait à la tombée du soir. J'peux t'montrer si tu veux, parce que c'est pas facile à trouver.
-Il est beau gosse ?
-Oh... C'est pas le plus mignon de la ville, mais il se défend ! En plus, il a de ces yeux, je te dis pas...
-Alors je veux bien !"
Les deux femmes se rendirent à Fenrir directement, et Rind guida son amie à travers le dédale jusqu'au perron du lieutenant. Pendant qu'elles marchaient, le soleil déclina, et le crépuscule commençait quand elle atteignirent leur objectif. Mais une fois sur place, Rind faillit hurler : le jeune homme avait disparu. Il ne se tenait ni sur les marches, ni sur la place, ni nulle part alentour. Quand elle fut sûre qu'il n'était pas dans les environs, elle donna un coup de pied dans un tas de tubes de plomb posés contre un mur, qui s'effondrèrent en faisant un bruit insupportable.
"Il m'avait dit qu'il serait là à la tombée du soir ! Si c'est pas la tombée du soir, c'est quoi ? Faux-cul !
-T'énerves pas !
-Si je veux ! Merde, il me prend vraiment pour une conne, ce petit !...
-Euh, t'es pas mal dans le genre, hein, Madame "J'veux lui monter un bateau"..."
La rouquine se tut aussitôt, mais ne desserra pas les poings. Sigyn reprit en haussant les épaules :
"Bon, maintenant que je sais où c'est, j'y passerai à l'occasion. Il m'intéresse, ton fantôme !
-Mais je l'ai vu ! J'ai pas rêvé !
-Si tu t'entendais, ma pauvre !... Tu devrais prendre des vacances..."
Et la voleuse s'éloigna en saluant son amie. De son côté, Rind tourna en rond une bonne demi-heure, mais le lieutenant ne revint pas. Comme le soir était à peu près tombé, elle décida de ne pas perdre plus de temps et repartit vers Thor pour travailler.
Elle n'était pas partie depuis cinq minutes que le lieutenant réapparaissait et prenait place sur le béton. Il portait une chemise blanche avec une manche à moitié déchirée, son sempiternel pantalon militaire gris et ses bottes de cuir brun. Une fois assis, il retira son vêtement clair, laissant voir sa chemise noire, qu'il portait toujours par-dessous. Sombrant dans sa sourde mélancolie, l'officier darda à nouveau son aura de mauvais augure et le temps reprit ses droits.

(j'vais encore me faire crier dessus que je sombre dans le vulgaire, moi...)
« Modifié: vendredi 09 septembre 2011, 14:49:29 par un modérateur »

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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #9 le: jeudi 14 octobre 2010, 15:42:23 »
Bon, premier double-post de ma vie pour une nouvelle partie de ma fiction... Cette fois-ci, je réduis, je fais pas semblant ^^

Chapitre 4-1

Ce jour-là, l'Yggdrasil était noyé sous une pluie diluvienne, qui durait depuis le matin et qui devait durer jusqu'à midi. De véritables ruisseaux se formaient le long de l'avenue et les passants avaient arrêté de compter combien de jurons et de cris ils avaient poussé à force de se tremper les chevilles dans les flaques ou de recevoir des gouttes dans les yeux, les oreilles et le nez. Conséquence logique, la voie centrale était pratiquement déserte et le peu de gens qui l'arpentaient avançaient au pas de course sans se retourner, guettant même le plus provisoire des abris.
Confortablement installé dans une taverne, bien au chaud, un homme d'une trentaine d'années se tenait à la fenêtre. Il observait calmement les éléments déchaînés en dégustant un café fumant. Vêtu d'une chemise blanche, un gilet de peau brun et un pantalon de tissu grossier, sa coupe de cheveux et sa posture rigide trahissaient son métier, son quartier, et tenaient les autres clients à l'écart. L'homme était un militaire, cela se voyait comme le nez au milieu de la figure. Si personne ne lui adressait la parole, tous comprenaient qu'il attendait quelqu'un.
La porte s'ouvrit sur un autre homme aux cheveux coupés au carré, vêtu d'une chemise noire, d'une grande étoffe qu'il portait comme un vêtement de pluie, et d'un pantalon règlementaire de l'armée, gris, de bonne facture. Ses bottes de cuir scandaient ses pas d'un bruit reconnaissable entre mille, qui inspirait soit le mépris soit l'inquiétude aux témoins. L'arrivant alla s'installer en face de l'homme à la chemise blanche. Tous deux se défièrent du regard un long moment, comme s'ils avaient cessé de respirer. Pour briser l'ambiance tendue qui s'était installée, une serveuse s'approcha et demanda, un peu intimidée :
"Hmm... Vous prendrez quelque chose ?
-Vous avez de la bière forte ?
-Euh... Oui, je vous mets une chope ?
-Deux.
-Entendu !"
Elle repartit comme elle était venue et le démissionnaire retourna à son vis-à-vis. Ce dernier resta encore un moment dans une attitude rétive, puis il dit, comme s'il déclarait forfait :
"Vous avez demandé à me voir..."
Le jeune homme quitta son espèce de manteau, mais ne répondit pas. C'était une manie chez lui, il ne répondait presque jamais aux questions. Une façon de garder l'ascendant dans les discussions.
"Quand le lieutenant de Fenrir demande à vous voir, ce n'est jamais un bon signe...
-Je ne suis plus lieutenant.
-Je pense pas que ça change grand-chose.
-Je te sens nerveux... Je t'ai jamais fait de mal, pourtant...
-Vous avez la mémoire courte ! Combien de fois vous m'avez foutu aux arrêts pour rien ?
-Jamais. Tu avais toujours quelque chose à te reprocher.
-Que j'ai fait des conneries, j'veux bien, mais vous poussiez un peu loin ! Pour deux minutes de retard, deux jours, ça vous paraît normal ?
-J'étais ton chef, tu sais..."
La discussion s'interrompit un moment. La serveuse apportait la commande du lieutenant. Celui-ci se saisit d'une chope, trempa ses lèvres dans la mousse et soupesa sa décision. Finalement, il dit, presque étonné :
"Pas mal ! Je m'attendais à pire. Ça fera combien ?
-Sept Vanes.
-Là, par contre, je m'attendais à mieux..."
Il fouilla dans ses poches avec une grimace et en sortit deux pièces de cinq Vanes. La serveuse prit l'argent et repartit pour faire la monnaie. L'ancien subordonné en profita pour relancer :
"La deuxième est pour moi, je suppose ?
-Et puis quoi encore ? Si tu as soif, paie ta tournée !
-J'avais raison... Vous avez pas changé !"
Il lui lança un regard assassin, mais l'officier ne s'en offusqua pas. Ils restèrent ainsi jusqu'à ce que la serveuse revienne avec les trois Vanes dus. Elle prit le temps de murmurer quelques mots au lieutenant avant de repartir, ce qui lui arracha un sourire ambigu. En voyant cette expression qu'il ne connaissait que trop bien, le soldat regarda autour de lui. Tout le monde avait les yeux braqués sur eux, et certains étaient prêts à sauter sur la moindre occasion pour les jeter dehors par la force. Il fallait écourter cette entrevue avant que les choses dérapent.
"Bon, vous voulez me voir pour quoi, qu'on abrège ?
-J'ai un service à te demander.
-Ah oui ?...
-Il paraît qu'une petite bande de jeunes, la confrérie de dix ou de vingt, je ne sais plus, s'est fait tabasser par la milice. Moi, je m'en fous, mais je me dis, c'est pas normal.
-Ils faisaient quoi, ces jeunes ?
-De ce qu'on m'a dit, juste du cercle de discussion... Après, ce que j'en sais, moi...
-Si c'est que de la parlotte, on va pas casser les dents... Faudrait pas se manger une guerre de l'image. Et puis, je serais au courant...
-Ouais, mais on s'éloigne, là... Les flics sont pas remontés à eux sur un coup de bol. Ils soupçonnent un traître, une balance parmi eux, qui les auraient dénoncés.
-Et alors ?
-Faudrait que tu fouilles dans les déclarations du mois pour savoir qui a parlé de ces loustics. Qui, où il habite, ce qu'il a demandé pour parler, les garanties, et tout le bazar...
-Rien que ça !... Et bien sûr, je vais le faire pour ta bonne gueule..."
La familiarité subite du militaire n'avait pas pu échapper à son ancien supérieur, mais il ne semblait pas décidé à se braquer pour ces détails.
"T'es plus mon chef... T'es plus qu'un gosse, même pas majeur, qui vit à Fenrir et qui a les huiles au cul pour s'être trissé de Zig-Zig en falsifiant une lettre de démission !
-J'ai rien falsifié !... Hresvelgr a signé de son plein gré et le sourire aux lèvres.
-C'est pas ce qu'on m'a raconté...
-Je...
-Et j'en ai rien à foutre, en fait. J'en ai bavé pendant deux ans sous tes ordres, alors maintenant que je t'ai plus dans mes pattes, je vais pas me foutre dans les emmerdes jusqu'au cou dès que tu claques des doigts.
-C'est de bonne guerre ! Je comprends... Mais tu me connais toujours aussi mal."
Le lieutenant but une longue rasade de bière, souffla longuement, et ricana :
"Tu n'étais pas à ton poste quand je t'ai cherché il y a trois jours."
Le soldat bloqua la nouvelle en essayant de ne pas paraître trop surpris. Le chantage n'allait pas tarder. Il avait toujours fonctionné comme ça. Décidément, avec ou sans uniforme, il était bien le même. Ou même, sans l'uniforme, il était encore pire, puisqu'il passait d'officier arrogant à maître-chanteur. A présent, il fallait lui tenir tête, sans rien concéder, sinon il allait le manger tout cru.
"Et non seulement, tu n'étais pas à ton poste, mais en plus, tu étais dans un établissement de Thor... Je te rappelle le nom, ou c'est inutile ?
-C'est inutile...
-Oh ? Alors tu vas te montrer raisonnable ?
-C'est inutile, petit con ! Ta parole ne vaut plus rien. Des clous ! Rouillés et tordus ! Tu sais que j'ai séché la patrouille, la belle affaire... A qui tu vas répéter ça ? Et qui te croira ? Là, tu me casses les nougats, c'est tout ce que tu gagnes."
Le jeune homme resta un moment immobile, puis il but à nouveau un peu de bière, l'air déboussolé par la résistance de sa victime. A cet instant, une idée traversa l'esprit du soldat. Elle lui sembla si brillante qu'il ne put s'empêcher de se lancer :
"Mais si tu veux que je te cherche ça, on peut s'arranger...
-Ah ?
-Oui... Tu as entendu parler de ce malade, là, le Serpent ?
-Le tueur de patrons ? Bien sûr ! J'ai été sur cette affaire à mes débuts...
-Ben ça fait trois ans qu'on le cherche, trois ans qu'il se fout de notre gueule. Les bourges commencent à nous traiter de bons à rien...
-En même temps... Ils ont pas tort !
-Ouais, ben c'est pas toi qui te fait gueuler dessus tous les deux jours parce qu'une bande de vrais branleurs a peur de se faire trouer la brioche par un type dont on sait même pas à quoi il ressemble !
-Les joies de la vie civile...
-J'échange pas ma place !
-Je ne te le proposais pas.
-Bon... Si tu veux tes infos...
-Je dois t'en filer sur ce tueur...
-Voilà. Nous, on peut pas mettre les pieds à Fenrir... Toi, tu y es... Alors tu vas nous aider à le choper.
-Parce que, bien sûr, ce soir, un type va venir me voir et me dire "Salut, mec, ça va ? J'suis l'meurtrier le plus recherché d'la ville ! Et toi, tu fais quoi dans la vie ?" C'est comme ça que ça va se passer ?
-Me prends pas pour un con... T'as juste à ouvrir tes esgourdes, tu connais pas mal de monde à Fenrir, alors s'il est dans ce quartier, ça se saura...
-J'ai débarqué y a vingt jours ! Les gens me font pas confiance... Et tu sais comment ils fonctionnent, faut d'abord montrer qui c'est le plus fort avant qu'ils te causent.
-Commence par virer cette horreur, tu te feras plus de potes...
-Même pas en rêves.
-Pas d'infos, pas d'infos ! Si tu te donnes pas les moyens, tu viendras pas pleurer.
-Pour qu'on me fasse des confidences, même à mi-mots, ça peut prendre des décades. J'ai pas tout ce temps, ce que je te demande sera détruit avant.
-Tu te démerdes. Tant que t'as rien à dire sur lui, j'ai rien à dire sur ton problème."
Les deux hommes se dévisagèrent longuement. Un silence oppressant s'installa, en réponse à l'animosité qui se dégageait d'eux, contaminant les lieux et les gens alentour. Le lieutenant finit sa bière d'un trait, prit son morceau d'étoffe et quitta la taverne sans un mot de plus. Le soldat ne put retenir un soupir de soulagement. Il s'en tirait à bon compte. La deuxième chope de bière était toujours sur la table, le lieutenant n'y avait pas touché. Avec un sourire sans joie, il décida de la boire, une façon pour lui de sceller leur pacte. Autour de lui, les conversations reprenaient comme s'il ne s'était rien passé.
« Modifié: vendredi 09 septembre 2011, 14:50:21 par un modérateur »

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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #10 le: jeudi 11 novembre 2010, 16:41:32 »
J'avais dit que je commenterai, je commente ! Bref, j'aime beaucoup ton style, très réaliste, assez sobre, tout le contraire de moi ! Ensuite, l'histoire en général, je n'ai lu que le chapitre 1, je lirai bientôt les autres mais reste qu'on est pris dès le début dans le texte ! Bref, je continue à lire mais je n'ai pas grand-chose à dire si ce n'est que c'est très très bon !
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« Réponse #11 le: mercredi 24 novembre 2010, 18:01:53 »
Bon, voilà la suite pour ceux que mon histoire intéresse encore ! A propos, merci de ta lecture et de tes encouragements, Synopz, ça me fait rudement plaisir.
Mine de rien j'ai pris assez d'avance ou de retard comme ça, il est temps de s'y remettre. A priori, le chapitre 4 sera subdivisé en 5 parties, mais la dernière, à titre personnel, je l'aime beaucoup...

Sans en exiger j'aimerais bien avoir des commentaires, mais encore une fois, je ne réclame pas... C'est juste pour situer mes faiblesses et m'améliorer.

Chapitre 4-2

Dans un vaste trois-pièces de Fenrir, Sigyn était occupée à recoudre des boutons de pantalon et à repriser des chemises. Elle avait trouvé du fil en décousant de vieux sacs dans les poubelles de Mjöllnir. Ses coutures étaient larges et pas très soignées, et utilisaient donc peu de fil, et elle maniait son aiguille avec précaution pour ne pas la tordre. Vivre dans le quartier pauvre incluait toujours de se débrouiller avec une extrême parcimonie de moyens et la moindre possession devait être gardée le plus longtemps possible. Autour d'elle, deux adolescents jouaient aux cartes pendant que sa sœur lisait son livre pour la millième fois. Ses autres frères étaient partis à Mjöllnir pour trouver un petit boulot à la journée. Aegir devait être quelque part dans le quartier, occupé à organiser un déblaiement de décombres ou à retaper grossièrement un bâtiment prêt à s'écrouler, aidé par toute une ribambelle de voisins ou d'inactifs qui cherchaient à se distraire. Aegir, leur père à tous, un homme au cœur d'or qui avait recueilli, élevé et éduqué neuf orphelins. Il leur avait appris aussi bien à se défendre qu'à gagner leur vie ou respecter les autres habitants de la ville sans jamais tout mettre sur le dos de la fatalité. Grâce à ses conseils, à sa bonté et à ses réprimandes, Sigyn, comme tous ses frères et sœurs, s'était forgée une personnalité mûre, calme et réfléchie, bien plus agréable que tous les fous furieux qui montraient les dents à la première occasion comme on n'en voyait que trop à Fenrir ou même à Fafnir.
A peine la jeune voleuse avait-elle finie sa couture que la porte d'entrée s'ouvrit à la volée. Un jeune garçon se rua sur elle, une grande affiche à la main.
"Sigyn ! Regarde ça !"
La jeune n'était pas encore remise de ses émotions que l'adolescent lui collait sous le nez un avis de recherche. Il n'y avait pas de portrait robot, juste un pseudonyme, un chef d'accusation et le montant de la prime. En voyant cette dernière, la jeune fille ne put retenir une exclamation.
"Tout ça ?!
-Eh oui... Maintenant, le Serpent est le criminel le plus recherché de la ville ! Le plus recherché, et le plus cher !
-Eh... Me dis pas que...
-Mais si ! On va le choper !
-Quoi ? Arrête de rêver ! On peut pas faire ça.
-On peut pas savoir tant qu'on a pas essayé ! J'suis sûr qu'il est à Fenrir... On peut le trouver.
-Mais...
-T'imagines tout ce pognon ? Moi je sais déjà ce que j'en ferai. Et toi ? Avec ta part ? On est dix, mais ça laisse un sacré paquet...
-Calme-toi... Et pose ce papier. On ne va pas courser le Serpent. C'est non.
-Ah, t'es pas drôle, Sigyn ! Plus ça va, moins t'es drôle.
-Enfin, réfléchis ! Il échappe aux flics depuis trois ans, tu crois que des gamins comme nous vont le trouver ? Et le livrer alors qu'il a déjà buté plus de quarante gonzes ?
-Putain, Sigyn ! Pourquoi tu me casses les pieds à chaque fois que je veux faire un truc ?
-Je ne veux pas que tu ailles te frotter à un tueur en série ! C'est un plan à se faire trucider sur place, c'est tout. Laisse ça aux vrais pros !
-Écoute, si tu veux pas m'aider, t'as le droit. Mais tu m'empêcheras pas de le poirer !
-On parie ? Je suis sûr qu'Aegir sera d'accord avec moi.
-Si tu le prends comme ça !..."
Il repartit aussi vite qu'il était entré. Sigyn sourit un moment. Il allait gesticuler à droite et à gauche pendant deux heures ou deux jours avant d'abandonner, ça ne faisait pas l'ombre d'un doute. La dernière fois, il avait voulu récolter des ferrailles qui traînaient à travers le quartier pour les revendre à un ferrailleur. Dès que son tas avait été trop lourd pour être transporté, il avait laissé tomber. Ou encore, quand il avait subtilisé des quantités incroyables de charbon pour les revendre deux fois plus chers... Ça, ça avait plutôt bien marché, il fallait le dire, jusqu'au jour où il avait fait l'erreur de vouloir livrer sa marchandise à celui à qui il l'avait volée ! Manque de pot, celui-ci avait facilement reconnu le charbon... Depuis, le gamin avait arrêté son commerce clandestin. Oui, il était roublard, mais pas très tenace. Il pouvait bien s'exciter, du moment qu'il ne faisait de mal à personne... Pas comme Loki...
Depuis qu'elle en avait parlé à Rind, Sigyn pensait souvent à lui. Loki, son premier amour, ou plutôt le premier garçon qui l'ait jamais intéressé... Un autre des orphelins d'Aegir, le dixième et dernier, recueilli dans des circonstances encore mystérieuses, mais qui ne s'était jamais intégré dans la famille hétéroclite. Par extension, ce gosse avait été entouré de mystère du début jusqu'à la fin. A part son nom, elle n'avait jamais rien su de son passé... D'où il venait, que faisaient ses parents, s'il avait d'anciens amis... Sorti du néant pour mieux y retourner, il avait passé cinq ans à leurs côtés, avant de disparaître de la circulation. Sept ans plus tard, il n'avait toujours pas donné signe de vie. En fait, Sigyn ne savait pas s'il était bel et bien mort, mais elle en était pratiquement sûre. S'il était en vie, il serait revenu la voir, elle en était persuadée...
"Loki... "
Elle avait prononcé ce nom langoureusement, comme un mantra pour se protéger du mal. Et comme toujours, cela ne lui amenait qu'une profonde lassitude. Bien sûr, elle avait connu des amitiés ou mêmes des amourettes, pas comme ces riches tarées qui devaient se préserver pour leur mari choisi d'office. Elle ne s'était jamais refusée à personne, ni offerte au premier venu. Cela faisait partie des plaisirs de la vie, elle pouvait en jouir sans se sentir coupable, et elle aurait eu tort de se priver. Pourtant, malgré toutes ses relations, elle n'avait jamais surmontée son amertume de ne jamais avoir pu nourrir davantage celle, innocente, baignée de la candeur de l'enfance, qu'elle avait eu avec ce garçon si particulier. Si elle avait su qu'il devait quitter sa vie si tôt, elle en aurait profité tant qu'elle le pouvait. C'était l'un des principes de son premier amour, d'ailleurs. Leur lien s'était rompu si tôt, si rapidement, mais ce souvenir resterait gravée à jamais en elle. En le respectant, elle perpétuait sa mémoire, d'une certaine façon. Son principe, qu'elle avait mis des années à pleinement comprendre. Une phrase, vieille de plusieurs siècles, disait-il, mais qu'il avait adapté à son mode de vie. Elle se le répéta avec conviction, pour chasser sa torpeur :
"N'oublie pas que tu mourras, et souviens-toi de vivre."



Oui, c'était mon ancienne signature écrite dans un latin un peu yogurt... Quand je vous dis que cette histoire (et d'une manière générale tout ce que j'écris) fait partie de ma vie...
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Dans la Gueule du Loup...
« Réponse #12 le: dimanche 05 décembre 2010, 21:23:00 »
Bonjour à tous,

Je sais, je n'ai même pas entamé le plus intéressant de Fenrir, mais j'entame dès à présent un nouveau projet d'écriture !

Ce projet, j'imagine qu'il y en a déjà eu sur cette section, c'est un projet de fanfiction interactive ! Dans le même style que ces "livres dont vous êtes le héros", le lecteur sera confronté à plusieurs choix au cours de l'intrigue... Et selon votre déroulement, la fin sera différente. Bien sûr, il est plus intéressant de se prêter un peu au jeu... même si je devais laisser trois semaines de blanc entre deux chapitres (que je livrerai avec TOUS les déroulements possibles à chaque fois).

Comme cette fanfiction est basée sur The Legend of Zelda : Link's Awakening, mon Zelda favori entre tous, il est indispensable d'avoir fini et aimé ce jeu pour comprendre !


La Frontière

Bon, pour l'instant, je n'ai écrit que le chapitre 1, qui est court et un peu moyen (ce n'est qu'une remise en contexte) mais j'espère vous faire rapidement parvenir le chapitre 2, qui s'annonce bien plus passionnant !

Si certains veulent bien m'assister, en s'engageant (pas définitivement, cela dit) à me dire régulièrement leurs choix et les incohérences qu'ils peuvent relever dans mes chapitres (même ou surtout par MP) cela m'aiderait grandement, je pense !

Bref, trêve de bavardages, voici ledit chapitre !... Je me permets d'emprunter la séparation des paragraphes en sautant une ligne à HamsterNoeliste, parce que c'est une idée que je trouve très efficace pour aérer la lecture, j'espère que ce n'est pas un problème ?...

Chapitre 1 : Pénible retour

Un rêve se termine toujours, si doux soit-il, car c'est dans le réel que nous vivons. Ainsi l'ont voulu les dieux. Un rêve n'est pas une vie. La vie ne se construit pas dans un rêve. Au mieux peuvent-ils se soutenir mutuellement. Deux mondes, deux visions, séparés par une frontière intangible, si proches et pourtant injoignables...

Mais cette frontière entre le réel et le rêve, cette conscience qui nous rend le sommeil si apaisé, ne peut-elle pas devenir le plus lourd des fardeaux pour ceux qui refusent son existence ?
Et cette même frontière, si elle ne mène que souffrance, ne peut-elle pas...

Voler en éclats ?!

"LINK !!!"

La hache glissa des mains du jeune Hylien et tomba à terre. Avant qu'il ne soit remis de ses émotions, une gifle monumentale s'écrasa sur sa joue. A travers la douleur cuisante, le garçon regarda son oncle, le visage rouge de colère.

"Je t'ai demandé de me couper du bois il y a trois heures ! Et c'est à peine si tu as coupé dix bûches ! Tu te moques de moi ?
-Oh, ça va ! On est pas pressés...
-Link, je ne sais pas ce que tu as depuis quelques mois, mais il va falloir que tu te ressaisisses...
-Ce que j'ai ?... Je te l'ai raconté, non ?
-Tes délires ? Oh oui, malheureusement, tu me les as racontés... Bon, sur ce, si tu ne te remets pas vite au travail, crois-moi, tu ne mangeras rien ce soir !"

Et l'homme repartit comme il était venu, en piétinant comme un bœuf et en ronchonnant contre la mauvaise volonté de son neveu. Ce dernier, comme par dépit, reprit son outil, le leva et l'abattit sauvagement sur un pauvre bout de bois qui ne lui avait rien fait. L'impact fut si violent que les deux morceaux s'envolèrent au loin. Link partit ramasser l'un des morceaux, le reposa et frappa tout aussi fort. Les nouveaux éclats valsèrent encore plus loin. Le même festival se répéta inlassablement, jusqu'à ce qu'il fut impossible de maintenir les chutes de bois en équilibre. Alors, le garçon se saisit d'une autre bûche et reprit son travail depuis le début. Il lui fallait extérioriser sa rage, sa frustration surtout.

Oui, tout ça était frustrant pour lui. Après avoir sauvé Hyrule, scellé une dimension parallèle, parlé aux dieux, avoir investi un monde onirique et survécu à un naufrage, il lui fallait revenir à une petite vie comme s'il ne s'était rien passé. Quelle reconnaissance pour ses éclats. Ah, s'il avait su, ce jour-là, s'il avait su... Jamais il n'aurait demandé que tout recommence comme si le sorcier Agahnim n'avait pas brisé les sceaux. A l'époque, il voulait surtout que tout le monde revienne à la vie... Son oncle... Que personne ne traverse les souffrances qu'il avait vécues...
Il continua de ressasser tout en prenant un nouveau bout de bois. Oui, il avait réussi à effacer toutes les conséquences des actes d'Agahnim. Et pour éviter le moindre risque, il avait aussi pris le soin de demander à ce que Ganon reste vaincu. La Terre Sacrée existait encore, la Triforce attendait un nouveau vœu à exaucer, mais elle était dorénavant plus inaccessible que jamais... Que pourrait-on demander de plus ? Rien !

Cela dit, pour tous ces efforts, Link espérait bien un peu de reconnaissance... Or, grâce ou plutôt à cause de sa requête, plus aucun habitant d'Hyrule n'avait le moindre souvenir de tout ce qu'il avait enduré, de tout ce qu'il avait fait... Un peu lourd à porter pour lui. Pas aussi lourd que tous les éclats de bois qu'il avait maintenant dans les bras, mais suffisamment pour lui miner le moral. C'est d'ailleurs pour ça qu'à l'époque, il avait voulu entreprendre un voyage en mer... Ce voyage qui devait le mener à Cocolint.

"Ah, tu vois quand tu veux !"

Link continua de ranger le bois sans répondre. Toujours coincé dans cette amertume, ce regret de tout ce qu'il avait laissé tomber. En cet instant, le poids de ses décisions le meurtrissait terriblement. Si seulement il pouvait revenir en arrière ! Si seulement il pouvait revivre ces moments, si seulement il pouvait donner à son destin un autre cours... Mais non, la vie avait repris ses droits, et il n'avait pas le moyen de tout redémarrer. Il devait vivre à nouveau, vivre comme il aurait dû vivre en temps normal, que cela lui plaise ou non. Le héros n'avait pas sa place dans un monde en paix. Il lui fallait redevenir un Hylien lambda.

Comme toujours, en voyant son neveu piquer dans la déprime, l'homme qui avait pris soin de lui depuis tant d'années lui donna une tape sur l'épaule en s'exclamant :

"Tu sais, garçon, si tu t'ennuies tellement, tu devrais te chercher une bonne f... je veux dire, une bonne épouse, fonder une famille ! Ça te donnera tellement de joies et de contraintes que tous tes soucis vont disparaître.
-Facile à dire...
-Allons ! On peut pas rencontrer du premier coup la fille de ses rêves, faut laisser le temps au temps !"
A ces mots, l'ancien aventurier esquissa un sourire ironique. Si, il l'avait rencontrée, la fille de ses rêves. Mais dans ses rêves, justement.

Décidément, son oncle voulait l'aider, pourtant il ne faisait que rendre plus cruelle encore la réalité. Ou plutôt la frontière entre le réel et le virtuel. Link secoua la tête pendant que son tuteur tentait de réparer les dégâts :

"C'est vrai, pourquoi tu ne sors jamais à Cocorico ? Les filles là-bas ne sont pas assez bien pour toi ?
-Non, ce n'est pas ça...
-Enfin, je comprends, tu les connais toutes depuis si longtemps !... Ce sont plus des amies...
-Mon oncle, s'il te plaît... Changeons de sujet..."

L'homme s'arrêta, trop tard. Maintenant, le mal était fait. Le garçon était parti pour ruminer toute la journée ses histoires à dormir debout. Cette île mystérieuse, où il aurait soi-disant découvert tant de choses... Non, décidément, il ne fallait pas le laisser sans activité. Une idée lui vint, si spontanée qu'elle en sortit presque malgré lui :

"Bon, si tu as fini les bûches, il faudrait amener une charrette au vieil ermite... Tu sais, celui qui vit dans les ruines ?
-Oui, je sais... Je sais très bien...
-Bon, alors ne perds pas de temps ! La nuit commence à tomber, et je ne veux pas attendre demain...
-Je peux prendre une épée, ou quelque chose ?
-Et puis quoi encore ? Le chemin est sûr, que je sache ! Allez, file !"

Un autre effet secondaire de ce maudit vœu. Comme Agahnim n'avait jamais rompu la paix, Hyrule était débarrassée de tous les monstres errants. Un autre exutoire perdu pour les envies de violence qui grandissaient chaque jour un peu plus dans le cœur du pauvre garçon. Avec un soupir appuyé, Link se dirigea vers le lourd engin à bras. Il était chargé à ras bord, couvert d'une bâche. La route allait être joyeuse, tiens. Vraiment quitter une corvée pour une autre. Aucune importance, c'était toujours mieux que de rester les bras croisés. Avec un violent effort, l'Hylien fit avancer la carriole et entama la descente qui devait le mener à la route. Il faillit hurler de rage en essayant de ne pas se laisser entraîner par la lourde cargaison, mais il réussit bon an mal an à garder le contrôle. Le plus dur était passé, jusqu'à la rude montée qui l'attendait pour entrer dans les ruines.

La traversée se passa presque sans encombre. Il faisait bon, pas un monstre ni même la moindre menace. A force de traîner son fardeau, Link finit par ne plus y penser. Ses bras ne le lancinaient plus, ses jambes avançaient toutes seules. Arrivé au champ de rochers qui annonçait l'entrée des ruines, le porteur se mit à siffloter un petit air guilleret, pour se donner le peu de courage nécessaire pour finir sa tâche. Peut-être cet exercice perturba-t-il sa concentration, mais il ne prit pas le chemin le plus court pour atteindre sa destination. Quand il s'en aperçut, il ne put s'empêcher de s'exclamer en tapant du pied :

"Mince !"

De là, un tout petit bruit, vraiment insignifiant, s'éleva. Beaucoup de gens seraient passés sans l'entendre. Le bruit d'un caillou qui tombe. Une sorte d'instinct, de prescience du danger se mit à hurler dans l'esprit de l'aventurier. Il s'immobilisa et tendit l'oreille. La suite allait venir. C'était obligé. Et quoi qu'il arrive, il faudrait réagir dans la seconde. Non. Dans la demi-seconde. L'expérience parlait plus que la raison...

Un grincement. Très proche. Link tourna lentement la tête. Il voyait ce qui allait venir. Pas avec ses yeux, mais il le voyait. Il se tenait à côté d'un rocher particulièrement instable, érodé vers la base. Cette rocaille allait s'effondrer... Lui tomber dessus... La moindre secousse, le moindre bruit suffirait... Sans se précipiter, l'Hylien lâcha doucement les bras de la charrette et fit un premier pas pour s'esquiver...

Un raclement tonitruant, suivi d'un grondement épouvantable, puis le silence. Emportée par sa propre masse et déviée par le sol inégal, l'engin à roues s'était rué sur le danger et l'avait fait tomber avec une force inimaginable. L'instant d'après, le peuvre garçon avait tenté de s'enfuir, mais le temps qu'il vienne à bout de son inertie, les gravats l'avaient déjà enseveli.

Il ne savait pas s'il avait perdu connaissance avant d'être touché ou après, mais à présent, pudiquement caché sous les décombres, son esprit voguait, hors de contrôle, pendant que la carriole renversée faisait tourner sa roue comme une ultime marque d'ironie...
« Modifié: vendredi 09 septembre 2011, 14:52:24 par un modérateur »

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« Réponse #13 le: dimanche 05 décembre 2010, 22:03:42 »
T'as parlé d'un nouvel écrit au café, ç'm'a donné envie d'passer.
Link's Awakening reste l'un des plus touchants et forts des Zelda; bon choix.
J'attends un peu de voir ce que tu nous réserves, et ce que tu veux dire par "fanfic interactive".  :)
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« Réponse #14 le: lundi 06 décembre 2010, 20:53:39 »
Eh bien, en voici un petit exemple, John ! Oui, je sais, je me presse, mais bon... Cette histoire bout dans mon esprit depuis la semaine dernière et je sens que si je ne saisis pas l'inspiration sans tarder, elle va m'échapper.

Bref, à la fin de ce chapitre, vous verrez où je veux en venir par "fanfiction interactive" :

Chapitre 2 :
Cogito, ergo es...

Qui ne s'est jamais dit "et si j'avais agi ainsi, ce jour-là, je n'en serais pas là" alors que la mort vous tend les bras ? Qui n'a jamais pensé au monde parfait quand la souffrance physique ou morale vous écrase tel le plus insignifiant des insectes ? Qui peut se targuer de pouvoir regarder chaque heure de sa vie sans honte ni remords ? La vie est une somme de questions, parfois sans réponse ; l'approche de la fin ne peut pas y mettre un terme...

Noyé dans un océan sans couleur, sans froid ni chaleur, sans haut ni bas, l'esprit de Link voguait tranquillement, détendu, incapable de lutter. Son heure était-elle venue ? Il semblerait bien. Plus personne ne pouvait rien pour lui. Il ne le savait pas mais une conviction profonde le lui répétait. Son existence se terminait en cet instant, et ce n'était que justice. Après tant de jours à courir derrière cet ultime péril, il fallait bien qu'il le rattrape un jour. Quelque part, la situation était comique. Avoir vaincu le roi des voleurs, infusé de la puissance de la Triforce, et avoir terrassé la matérialisation des cauchemars d'un esprit ancestral, pour finalement trépasser sous un banal rocher ! Que de morts épiques s'étaient offertes à lui, pour finalement retenir une aussi désuète ! Mais qu'importe la méthode. Tous les êtres vivants devaient mourir, comme tous les rêveurs devaient se réveiller. Parfois avec plus ou moins de souffrance. Et de ce côté-là, le moribond, toujours dans sa perception des choses, s'estimait bien satisfait. Son corps ne le lancinait pas. Il ne savait pas combien d'os il avait de cassés, mais il était bien heureux de ne pas le ressentir. De cette façon, il pourrait partir sans s'en rendre compte, comme s'il s'endormait pour la dernière fois...

"Non..."

Plus qu'une dernière étape. Fermer les paupières qui lui offraient cette vision surnaturelle, cette douce torpeur. Fermer les yeux pour le départ qui l'attendait...

"Non."

Une sensation étrange, un peu comme un tournis. Même sans rien voir, sans notion de distance, l'esprit de l'Hylien se sentait comme pris dans un torrent. Ce devait être son âme qui était happée par sa nouvelle destination, quelle qu'elle fut...

"Non !..."

Un froid terrible, une impression de déchiquetage, comme s'il passait sous les mâchoires d'une myriade de fauves affamés. Y avait-il des êtres mystiques qui tentaient de se nourrir de ses souvenirs, tels ces spectres des légendes ? C'était si désagréable... Vite, qu'il meurt sans plus tarder, pour que cette douleur cesse...

"NOOOOOON !!!"

Un hurlement inhumain, à glacer le sang, résonna dans le néant et dissipa aussitôt les tortures infligées à l'âme de Link. Plus ou moins revenu à lui, l'Hylien fit un mouvement mental pour regarder autour de lui. Il ne voyait pas davantage qu'avant, ni ne ressentait la moindre présence. Une sorte de coeur astral se mit à pulser un sentiment de danger. A mesure que cet organe immatériel battait, la mort s'éloignait d'autant, l'acuité revenait, et avec elle, des pensées moins fatalistes. Dès que l'idée de mourir ne fut plus la seule issue possible, la même voix désincarnée, au timbre aigu mais au ton implorant, s'éleva :

"Tu ne veux pas mourir ! Tu ne peux pas mourir ! Tu es trop jeune ! Tu as vécu trop de choses, et il t'en reste trop à vivre !"

La raison. La plus basique et instinctive des raisons. Il fallait lui répondre. Au prix d'un effort surhumain, Link, toujours engoncé dans son carcan spectral, réussit à articuler :

"Je..."

Il lui sembla que ce seul mot lui avait vidé toutes ses forces. Pourtant, une fois ce son émis, le reste de la phrase lui sortit aussi naturellement que s'il était parfaitement vivant :

"Je ne veux pas mourir !"

Un très court instant de silence, puis un ricanement diabolique, accompagné de plusieurs gloussements féroces. Une autre voix plus lugubre, proche de celle d'une vieille femme, reprit :

"Tu ne veux pas mourir... Mais tu mourras un jour ou l'autre, petit crétin ! A quoi bon fuir ?
-Je ne fuis pas !
-Tu étais si prêt... Si prêt d'être débarrassé de tous les écueils de l'existence... Allons, renonce à ta folie. Accepte de nous rejoindre...
-Non, je refuse ! Je veux vivre ! Vivre !"

Les mêmes rires malveillants, puis une voix grave et gutturale, si forte et si présente que Link crut qu'elle se trouvait juste derrière lui, relança :

"Tu ne veux pas vivre, tu veux juste ne pas mourir ! Tu cèdes à... Tu le sais !
-Je sais que je veux vivre !"

Au fil de cet échange d'entêtés, Link avait retrouvé une partie de ses sensations. Sa main lui semblait prise dans la glace, probablement écrasée par un éboulis. Un point précis du côté gauche de son crâne, au contraire, le lancinait comme si un brasero entier était posé dessus. Il sentait qu'il respirait difficilement, et avec une légère douleur dans la poitrine. Sûrement une côté cassée... Pourtant, ses yeux restaient clos, aucune odeur ne lui parvenait, et le goût du sang restait indécelable. Il n'avait récupéré que le toucher et l'ouïe. Alors que les spectres recommençaient à se gausser, la voix implorante trancha le débat en hurlant :

"SILENCE !
-...
-Votre dû vous viendra ! Je ne pourrai éternellement m'y opposer... Nonobstant ! Vous connaissez la loi, aussi bien que moi... J'ai réussi à sauver son âme. Il ne vous appartient plus ! Vous devez accéder à sa requête, que cela vous plaise ou non !"

Nul ne répondit. Link lui-même était trop éperdu de reconnaissance pour s'exprimer. Au bout d'une interminable poignée de secondes, la voix lugubre fit un bruit comme un crachat et s'exclama comme si elle y répugnait :

"Bah ! Soit ! Ainsi l'as-tu dit, nous connaissons tous la loi... Et il nous est impossible d'y déroger !"

Plus solennelle, à peine moins effrayante, la voix lança :

"Link ! Ceci est ton ultime chance !"

A présent en possession de tous ses moyens mentaux, l'Hylien écouta le plus attentivement possible.

"Tu as gagné le droit à la vie... Mais je sens en ton esprit un doute, une déchirure, entre le monde de tes rêves et le monde d'où tu viens... Pour te remercier de m'avoir tant divertie, je t'offre le choix, Link ! Vers quel monde veux-tu être renvoyé ? Prends ton temps, pèse ta réponse. Je ne suis pas pressée..."

Le silence, à nouveau. Un silence lourd, plongé dans l'expectative. Le jeune garçon se sentit à nouveau plein d'espoir, comme il ne l'avait pas été depuis bien longtemps. Il avait donc triomphé d'un autre adversaire, et quel adversaire ! La Mort en personne ?! Oui, décidément, choisir la vie n'avait pas été facile, mais quel triomphe !

Mais l'épreuve n'était pas tout à fait finie. Il restait une étape. Il fallait décider. Retourner à Hyrule... Et profiter de cette vie qu'il avait si durement gagnée, ou bien... Retourner à Cocolint.

En fait, il ne l'avait pas réalisé jusque-là, mais c'était bien là la seconde possibilité ! Retourner dans ce monde qu'il avait quitté sans suffisamment réfléchir... Alléchant... Mais il avait déjà eu tant de mal à en repartir la première fois... Peut-être n'en serait-il plus capable ? Et s'il s'y retrouvait coincé, jusqu'à ce que la mort le rattrape, pour de bon cette fois-ci ? Le jeu en valait-il vraiment la chandelle ?... Pour autant, c'est là un argument spécieux, dans les deux cas il en était au même point...

Oui, vraiment, la vie est une somme de choix et de questions... Ni sa fin ni son renouveau n'y changeront jamais rien !

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« Modifié: vendredi 09 septembre 2011, 14:56:51 par un modérateur »

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