Auteur Sujet: [Fictions] Au Seuil du pavé ~ Chapitre X (Partie 1)  (Lu 22960 fois)

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[Fictions] Au seuil du pavé ~ Chapitre VII
« Réponse #195 le: lundi 24 octobre 2011, 20:34:03 »
Et hop, me revoilou ! Je sais, ça fait plus d'un mois, mais bon... c'est pas moi qui ai demandé à faire un mémoire non plus, hein. :niak:

Raph' => Héhé, ton impatience est la bienvenue. Moi aussi j'en ai marre d'attendre. :o
Quant au reste, je vois pas trop quoi dire à part merci, comme d'hab'. ça me permettra de rédiger un post moins lourd, comme ça. Une fois n'est pas coutume.

Nehëmah => Merci d'être repassé, ça me fait plaisir ! Pour le Völlnyr, t'as pas entièrement tort. On sait pas trop sur quel pied danser avec lui, mais c'est le but. Et quand un but est atteint, c'est toujours cool.
En ce qui a trait à la première partie du chapitre 6, ta critique est très pertinente. Simplement, ce dépouillement que tu déplores relève d'un choix. J'ai justement voulu jouer avec vos habitudes de lecteurs crépusculiens (description/narration > dialogue) pour mettre en valeur une discussion fondamentale de ma fiction. Une sorte de jeu sur le contraste, en somme. Mais bon, quelque part ça m'arrange bien que tu préfères la mise en scène habituelle, vu que j'ai dû me "forcer" à élaguer en cours d'écriture pour parvenir au résultat que tu connais. Et puis j'avoue avoir été quelque peu influencé par une lecture de ce côté-là, étant donné que l'auteur du livre concerné épurait justement ses dialogues jusqu'à en estomper le cadre pour produire cet effet de mise en relief.
Bref, c'était une exception, je ne recommencerai plus. Tu l'as sûrement remarqué dans la seconde partie du chapitre, d'ailleurs. v.v

Pour ton manque d'inspiration, j'en suis désolé. ça m'est assez peu arrivé, je l'avoue (mon problème c'est plus de me crisper qu'autre chose, finalement :o), mais j'imagine combien ça doit être dur. Quand on se verra, je t'en donnerai, promis. :p


Bon, et à part ça, je viens de finir mon chapitre 7. J'ai même dépassé les 60 pages d'ASDP, si c'est pas beau ! J'ai encore à faire pour rattraper le Chant, mais chaque chose en son temps, je vous prie.
Pour ce chapitre, un véritable dilemme s'est présenté à moi. Devais-je accélérer et éluder les préparatifs ou bien poursuivre mon train-train au risque de retarder encore le changement de cadre ? J'ai été lâche : j'ai choisi la deuxième solution. J'avais peur qu'une ellipse d'une telle ampleur (deux semaines contre 5-6 jours d'intrigue continus jusqu'à présent, tout de même !) ne brusque plutôt qu'elle ne contente, étant donné ma propension naturelle à la continuité et tout le blabla. Et puis je trouvais ça tout de même important, les adieux de Rilhtie à son quotidien, à ses repères, qui font contrecoup à l'annonce du Völlnyr. Alors bon, j'ai peuplé mon chapitre d'impressions, d'informations plus ou moins importantes et de petits détails qui, je l'espère, feront la différence entre l'inaction et le plaisir de la découverte. Parce que j'y ai passé pas mal de temps, mine de rien.

C'était ma vie. Et avec ça, je vous sers un magnifique morceau qui se décompose en deux phases et qui accompagne bien, à mon sens, les deux parties plus ou moins implicites du chapitre (il manque quelques nuances, mais osef). A vous de trouver comment et pourquoi. Et ne tenez pas compte des dernières secondes, hein, c'est évidemment HS. J'ai juste pas trouvé de version sans. Voici le lien : http://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=11noutZtTUA&hd=1

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VII

Adieux préalables




      Je fis tourner la chope de bière entre mes mains et attendis, le regard baissé vers une quelconque égratignure laissée là par la lame d’un couteau sur la table. Autour de moi, le silence s’était installé, un silence si profond et incontesté que même le raclement de mon bock sur le bois semblait trop monocorde pour pouvoir l’affecter. Une trentaine de paires d’yeux me dévisageaient, troublés tant par l’alcool que par l’incompréhension. Les visages s’étaient rembrunis, s’étaient fermés et resserrés aussi univoquement qu’un collet autour de la patte d’un lièvre. Jamais les bancs ne m’avaient paru si durs ni les trophées de chasse aussi défraîchis, et jamais les paroles que j’avais pu prononcer n’avaient à ce point attiédi l’atmosphère en la saturant de mines rébarbatives. Le récital que je venais d’achever, pourtant dénué de mélodie et d’instrumentation, avait été un succès total auprès de l’auditoire ; mais un succès si terne qu’au lieu de rejaillir sur moi, il m’avait avilie.
      Maintenant que toute la clientèle des Trois Cerfs était informée de la situation, je me sentais à la fois victime et responsable, soulagée et honteuse. Je me répétais que je n’avais fait que mon devoir, que, de toute manière, ils l’auraient su tôt ou tard, mais j’avais peine à me convaincre. Le cœur n’y était pas. D’ordinaire, j’étais assez cynique pour aimer jouer les oiseaux de malheur, mais en l’occurrence, la nouvelle à annoncer avait été si déplaisante qu’elle m’avait coupé les ailes bien avant l’heure d’en prononcer le moindre mot. Il m’aurait fallu une bonne dose de mesquinerie pour en goûter l’amertume de plein gré, et je n’imaginais pas qu’on pût pousser le vice jusqu’à se fendre d’un sourire avec de pareilles horreurs à la bouche ; à moins de s’appeler Illiron, peut-être.
      Si j’avais pu me fondre dans le décor jusqu’à disparaître, je l’aurais fait. Si j’avais pu simplement livrer mon message d’esprit à esprit, à l’instar de Bleiszrönel, et cacher mon corps dans un placard, je pense que je l’aurais fait aussi. Et si j’avais pu faire oublier au Völlnyr ses stratagèmes diplomatiques par une bonne migraine, nul doute que je m’y serais complu. Hélas, je n’étais qu’une ménestrelle et non pas une magicienne, si bien qu’il m’était impossible de me soustraire aux réactions de mes semblables. C’était dans ces moments-là que la vérité, si intraitable, révélait toute sa cruauté. Je devais la subir. Et je restai donc muette, le regard en berne, sans même oser approcher ma bière des lèvres qui avaient proféré de si funestes paroles ; en un mot, j’étais proprement incapable d’affronter le désarroi que j’avais épandu et qui partout s’exacerbait autour de moi.
      J’avais déjà tourné ma chope assez de fois pour la visser dans le bois de la table quand la première remarque émergea soudain :
  - Ça alors, c’est pas croyable.
  - Ouais. C’est même sacrément moche, j’ai envie de dire.
      Mon attention se détacha de l’égratignure. Dans la salle, les habitués paraissaient plus éberlués qu’indignés par mes dires, comme s’ils venaient d’écouter une histoire si farfelue qu’ils n’étaient pas en mesure de l’engranger d’un seul coup. En cela – comparaison étrange s’il en est –, ils me rappelaient les badauds amassés, les premiers jours, autour des travaux de pavage en plein centre d’Yszrenvälm, trop incrédules pour en croire leurs yeux. Gautjan avait déjà compris, lui, et fronçait les sourcils, peu à son aise.
  - Mais alors… on te verra plus, Rilhtie ? Tu viendras plus nous jouer tes chansons ? demanda un buveur plus lucide que les autres.
  - Non, hélas, répondis-je.
  - Non ? Eh ben dis donc, ça va nous changer.
  - C’est plus du changement, là, intervint le tavernier. C’est du très gros changement !
  - J’y crois pas, c’est n’importe quoi. A quoi il pense, le Völlnyr ?
  - Quand je vous disais qu’un type qu’a pas pris femme et qui pourrait sans souci, il tourne pas rond, c’était pas des prunes, hé ! lança un autre.
  - C’est vrai, ça !
  - Non mais écoute-moi comment il cause, lui ! Le Völlnyr, y veut notre bien ! Oubliez pas la raclée qu’on leur a mis, aux Eseliens !
  - Ouais, s’il veut partir, c’est sûrement pour les Eseliennes plutôt ! Y en a plein les rues là-bas, à Pova… heu, truc-välm, hein. Si ça se trouve, il nous en enverra par charrettes entières ! Si c’est pas beau, ça !
  - Eh, l’autre ! Et tu crois qu’il est du genre à partager, le Völlnyr ? T’es qu’un pauvre loupiot pour croire ça !
      Des rires gras fusèrent autour des tables, avant d’être dispersés par une voix plaintive :
  - Mais quand même, partir comme ça, loin des tribus… Et s’il emmène Rilhtie, comment qu’on va faire ?
  - Tu tiens tellement bien l’alcool que tu l’entendais même pas, de toute façon, ricana son voisin.
  - Tais-toi, il a raison ! Il peut pas nous faire ça ! Ici, sans elle, ce sera plus comme avant !
  - C’est carrément dégueulasse. On va s’ennuyer comme des rats morts pendant qu’ils s’en mettront plein dans le gosier !
  - A Eselia, ils boivent du vin par tonneaux entiers, qu’on m’a dit. Assez pour saouler Ulwen lui-même, je vous jure !
  - Ouais, et ça coule encore mieux qu’une rivière !
  - Y aura des fêtes tous les soirs, là-bas, parole ! Avec du vin, des plats à se rouler par terre et des trucs qui brillent de partout ! Tellement que vous pouvez même plus tourner la tête à force. Et pendant ce temps-là, nous, on se ramassera les Heligjunn, je vous dis pas l’ambiance !
  - Il a raison ! C’est chiqué !
  - Révise plutôt tes ronds de jambe, Kob, si ça se trouve t’iras avec eux, railla un guerrier assis près de la cheminée.
  - Eh bien moi je dis, les Eseliens, c’est tous des pourris !
      Les clients braillèrent leur assentiment et levèrent tous leur chope pour saluer cette éclatante vérité.
  - Aux coups de masse… !
  - …sur les têtes blondes !
  - Et à la nôtre !
      L’assistance s’esclaffa de plus belle sur cette formule rituelle et trinqua joyeusement, tout malaise envolé.
      Je contemplai la scène un instant, le front plissé par l’étonnement qui s’était saisi de moi, puis sentis la main de Gautjan me prendre par le bras et m’attirer vers l’extérieur. Je me laissai faire, absente au milieu des rires et des gorgées qu’on avalait à grand bruit. Puis, là, dehors, un vent frais me cueillit et emplit soudain mon cerveau embrumé. Mon ami me força à le regarder dans les yeux et me raisonna :
  - Ne leur en veux pas, Rilhtie. Il se rendent pas compte.
  - C’est pas grave… oui, c’est pas grave…
  - Ils pensent pas à mal, tu sais bien, insista-t-il. Ça leur rentre par une oreille et ça ressort aussi vite par l’autre.
      A l’intérieur, une nouvelle vague d’hilarité gonfla jusqu’à nous atteindre. Gautjan secoua la tête, dépité, et me prit par les épaules pour m’éloigner encore un peu plus.
  - Au moins, ils ne me regretteront pas trop. C’est mieux comme ça, non… ?
      Mon sourire pâlichon ne sembla pas le persuader.
  - Viens, on va faire un tour, fit-il d’un ton ferme.
  - Si tu veux.
      Je me mis donc à marcher à son côté, sans penser à la direction que nous prenions, et les rires s’estompèrent peu à peu. Gautjan se tint coi pendant qu’il me faisait cheminer à travers les tentes de peau et les quelques passants qui animaient Yszrenvälm de leur présence. Par moments, je sentais qu’il voulait me dire quelque chose, me questionner sur le discours que j’avais tenu peu de temps auparavant ou simplement me réconforter par deux ou trois mots doux. Cependant, il finissait toujours par se raviser, et ses traits m’exprimaient en lieu et place de paroles l’étendue de sa commisération et de sa volonté de bien faire. A vrai dire, le silence me convenait parfaitement. Mes adieux avortés à l’adresse des Trois Cerfs m’avaient laissé un vaste sentiment de vide que je ne préférais pas combler avant d’avoir réalisé ce qui venait d’arriver.
      En marchant ainsi, certains souvenirs se mirent à resurgir d’eux-mêmes. Des souvenirs anodins pour la plupart, et qui, par définition, ne pouvaient avoir d’importance que pour moi. Certains concernaient une époque révolue, fortement marquée par la férule de Mörfanel, du temps où je découvrais Yszrenvälm et ses joies sylvestres au travers de mes préoccupations d’adolescente. D’autres étaient plus récents et s’inscrivaient dans le cadre des quatre mois qui avaient suivi la chute d’Eselia. Je revivais par exemple une impression qui m’avait étreinte une fois alors que je me promenais parmi les habitations nomadiques, un soulagement mêlé de compassion qui m’avait été inspiré par la lutte puis par la réconciliation de deux enfants bagarreurs. Leurs coups juvéniles avaient porté jusqu’à faire couler le sang, et il avait fallu que l’un des belligérants morde et goûte la chair de son adversaire pour que celui-ci pleure et que les deux ennemis, finalement, s’adoucissent et se relient d’amitié. Cette scène, somme toute assez banale, avait pourtant réussi à me toucher, soit que certaines conditions eussent été réunies pour me mettre dans cet état-là, soit qu’un détail se fût rappelé à moi par quelque moyen détourné en écho à une situation vécue mais sur le point d’être oubliée. Peut-être la guerre y avait-elle été pour quelque chose également, car son empreinte braisillante demeurait vive, et il était parfois aisé – d’une facilité déconcertante, même – aux événements d’en attiser à nouveau la douleur.
      La guerre.
      Ma maîtresse m’avait dit un jour que la guerre se mesurait non pas au nombre de morts ou de coups portés mais à l’importance de la charge dont elle leste l’âme des peuples. Avant de faire moi-même l’expérience des champs de bataille, je n’avais pas saisi ce que je considérais alors comme un aphorisme abscons. Désormais, ce poids m’accompagnait au quotidien, et je ne comprenais que trop bien ce que tout cela signifiait. Même si j’avais participé aux batailles en tant qu’Ambrée, en retrait des combats et donc sans avoir beaucoup de sang à verser, j’avais un certain nombre de morts à mon actif, et le spectacle de destruction et d’agonie auquel j’avais assisté s’était gravé en moi de manière indélébile. Il faut avoir pris goût au massacre ou être repus de folie pour ne pas ressentir d’écœurement au moindre reflux de la réalité guerrière. A moi, en tout cas, ces carnages avaient fait l’effet d’un repoussoir : ils avaient rendu ma vie, à proprement parler, plus pesante. Déjà lunatique et cassante, je n’avais fait que m’ombrager un peu plus, et la guerre n’avait en rien dissipé la rancune qu’Ykprjan éprouvait à l’encontre d’Eselia, malgré tout ce que pouvait dire ou faire le Völlnyr. Aujourd’hui, à la lumière des dernières prises de décision, j’en venais même à me demander si notre victoire était finalement une bonne chose. Car un tel faix pouvait-il nous être ôté par l’action d’un seul homme, si éclairé et bienveillant fût-il ?

      Gautjan me serra légèrement l’épaule pour me détourner de mes pensées. Je lui souris dans le but de le rassurer et vis alors jusqu’où il m’avait emmenée. Il existe près d’Yszrenvälm, niché dans les bois attenants à l’Yszren, un étang d’eau peu profonde dont j’avais souvent parlé à mon ami. J’avais passé un certain nombre d’heures dans cet endroit charmant en compagnie de Mörfanel, qui avait tenu à m’apprendre le jeu de harpe, de flûte et le chant à l’écart de toute distraction. Naturellement, tout n’avait pas été toujours heureux lors de ces entraînements, étant donné que mon caractère capricieux m’avait valu de nombreux coups sur les doigts, mais globalement, ma perception de ce lieu demeurait extrêmement positive. Peu de monde s’y rendait de surcroît, et je ne pouvais que saluer le choix de Gautjan en cela, moi qui n’aspirais pour le moment qu’au plus complet isolement vis-à-vis des préparatifs en cours.
      Nous nous assîmes sur la berge peuplée de souvenirs au milieu des roseaux et des saules. On n’y trouvait que de rares et maigres galets, mais nous nous en accommodâmes bien, car la vue qui s’offrait à nous en compensait l’inconfort. Les arbres autour de nous s’étaient parés de leurs couleurs d’automne, dont l’eau claire semblait flatter l’apparence dans le reflet qu’elle renvoyait d’eux. De nombreuses feuilles mortes flottaient à la surface du lac, navigant vers quelque destination mystérieuse, et certaines avaient coulé déjà. Un vent inégal troublait souvent l’onde, nous empêchant momentanément d’assister à la progression paresseuse des poissons qui s’étaient rassemblés près du bord. Du reste, les nuages qui défilaient dans le ciel leur ressemblaient étrangement, sauf que leur rôle était inverse : au lieu d’être occultés, c’étaient eux qui cachaient le soleil. A terme, leur jeu paraissait se perde dans le frémissement souple des joncs et, plus loin derrière nous, dans l’humus, dont l’exhalaison captivante tapissait déjà l’espace forestier.
      Un frisson me parcourut, intimé à la fois par la sérénité du lieu et par une bourrasque qui venait de mourir entre les massettes remuantes. Gautjan y vit sûrement quelque signe propitiatoire, car il me dit :
  - Ça te plaît ?
  - Oui, répondis-je. Tu me connais bien.
      Le silence s’immisça de nouveau entre nous comme une pause nécessaire, puis se rétracta, à mon initiative cette fois :
  - Gautjan.
  - Oui ?
  - Merci.
      Il cligna des yeux pour me signifier qu’il avait compris et s’allongea par terre, les doigts croisés derrière la tête. Je l’observai un instant, amusée par son mutisme d’enfant sage, et prit un galet dans ma main froide. La pluie de la veille avait considérablement rafraîchi l’atmosphère, comme le prouvait la tunique dont Gautjan s’était vêtu.
  - Tu as tout entendu là-bas, n’est-ce pas ? demandai-je.
      Il acquiesça. L’hésitation enfla en moi et s’essouffla le temps d’un soupir, puis je levai le bras et lançai le caillou, qui sombra dans l’étang après quelques ricochets.
  - Dans deux semaines, je ne serai plus là, Gautjan. Je ne sais pas ce que j’espérais en annonçant la nouvelle aux Trois Cerfs, mais c’était idiot. Rien ne pourra changer la décision du Völlnyr.
  - Tu sais, si t’as pas envie d’en parler, te force pas, fit-il sur un ton d’excuse.
  - C’est gentil à toi, je sais que tu m’as amenée ici pour m’éloigner de… de tout ça, et je t’en remercie. Mais c’est normal que je t’en parle, à toi plus qu’aux autres.
  - Si c’est vraiment ce que tu veux, ça me va.
      Je lançai un nouveau galet et suivis sa course trémulante des yeux.
  - Je ne fuirai pas, Gautjan. J’y ai pensé toute la nuit, et c’est impossible. Si je le fais, je ne pourrai plus jamais me regarder en face. Donc j’irai.
  - Y a vraiment pas moyen de convaincre le Völlnyr ? Je veux dire, à cause de l’Ordre des Ambrées, de tes responsabilités…
  - Non. J’ai essayé, tu penses bien, mais rien n’y a fait. Pour lui, c’est même pas important. Il m’a juste chargée de désigner mon successeur en disant que je reprendrai ma fonction une fois de retour, et c’est tout. Comme si c’était aussi simple…
  - Donc ça y est, tout est décidé ?
  - Oui. J’ai presque pas dormi cette nuit, j’ai essayé de trouver tous les arguments possibles pour le dissuader de m’emmener avec lui. Ce matin, je lui ai dit sur tous les tons que je voulais rester, que j’ai d’autres obligations ; je l’ai même menacé d’enlever les pavés un à un pour l’empêcher de partir.
  - Bonne idée, se moqua-t-il gentiment.
  - Mais… peine perdue. Après, je me suis rendue compte que je m’étais levée tard – il était déjà plus de midi –, alors je suis allée tout de suite aux Trois Cerfs. La suite, tu la connais.
      Gautjan se redressa en position assise et lança à son tour un caillou dans l’eau, visiblement en proie aux émotions les plus contradictoires. Il devait être en train de réfléchir à un sujet des plus sérieux, car son attention se figea sur un point précis au milieu de l’étang et ne dévia plus, jusqu’à ce que, son ample poitrine ayant expectoré tous les doutes qui la comprimaient, sa voix ne tranche à nouveau l’air d’un verdict :
  - Je viens avec toi.
      Je fermai les yeux et secouai légèrement la tête, cherchant mes mots, car il s’agissait là de la réponse que je redoutais – et espérais tant. Quand je rouvris les paupières, mes mains vinrent trouver les siennes et délivrèrent leur message avec plus d’impact que mes lèvres ne le firent elles-mêmes :
  - Tu ne peux pas partir sans ta mère, Gautjan. Je m’en voudrais que tu l’abandonnes à cause de moi.
  - Actuellement, c’est toi qui as le plus besoin de mon aide, Rilhtie, pas elle. 
  - Non, tu peux pas faire ça, répliquai-je, catégorique. Je sais que ça part d’une bonne intention, mais il faut que tu t’occupes d’elle.
      Une moue rétive se peignit sur son visage. J’insistai :
  - T’as pas besoin de t’infliger ça, tu sais ; laisse-moi y aller seule.
      Je crus bien l’avoir persuadé, cette fois-ci, mais ma certitude fut balayée quand ses doigts se refermèrent autour des miens.
  - Ecoute : ma mère est au temple pour une longue cure. Les Heligjunn font tout ce qu’ils peuvent pour la soigner, mais moi, je peux rien faire pour améliorer les choses. Alors permets-moi de venir. S’il te plaît.
  - Vraiment ?
  - Puisque je te le dis, asséna-t-il d’un ton ferme. Le temps qu’elle soit guérie, mes frères seront sûrement revenus en plus.
      Concernant ce dernier fait, il y avait tout de même matière à s’interroger. Quant au reste, en revanche… Je baissai le menton, tiraillée entre le pour et le contre. Pour être honnête, Gautjan me serait d’un grand secours en Eselia, je n’en doutais pas une seule seconde. Son soutien m’aiderait à apaiser mes craintes, non pas tant à cause de la solitude, de la haine ou du dépaysement que de la peur que je nourrissais à l’égard de ce que je découvrirais là-bas, des agissements du Völlnyr aux manipulations les plus diverses, et aussi de ce que l’Ordre deviendrait en mon absence. Qui pouvait présumer de ce que l’avenir nous réservait, après tout ?
      Seulement, d’un autre côté, je sentais bien que Gautjan s’inquiétait plus pour sa mère qu’il ne voulait bien l’admettre, et je ne pouvais me résoudre à laisser le remord le ronger au seul nom de notre amitié. C’eût été un bien mauvais service à lui rendre. Aussi adoptai-je la résolution suivante :
  - Bien, alors tu peux venir, mais à une condition : que tu me permettes de surveiller ta mère par l’intermédiaire d’un Ambrillon.
      Il se fendit d’un sourire de connivence et répondit, par une simple pression des pouces sur mes mains, avant même qu’il ne prononce ces mots :
  - Alors va pour l’Ambrillon.
      Et moi de lui rendre son sourire, toujours pâle et peu convaincant peut-être, mais assurément sincère. Nous nous comprenions, et c’est là tout ce qui importait.
      L’horizon semblait s’être quelque peu éclairci au loin ; dans un geste de délassement, je me rapprochai de Gautjan et posai ma tête sur son épaule. Le vent restait frais et inconstant, mais la chaleur humaine suffit pour me rasséréner. Je n’avais pas envie de partir. Mon ami passa son bras autour de ma taille, et je m’abandonnai au sentiment de proximité bienheureuse dont il m’entoura. Pour l’heure, nous avions simplement décidé de faire fi du passé et des ambiguïtés, le regard absorbé par ce qui devait être un petit coin reculé d’Ykprjan parmi tant d’autres.
« Modifié: mardi 07 février 2012, 15:16:08 par Prince du Crépuscule »
« Les gens exigent la liberté d’expression pour compenser la liberté de pensée qu’ils préfèrent éviter. »


Hors ligne raphael14

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[Fictions] Au seuil du pavé ~ Chapitre VII
« Réponse #196 le: mardi 25 octobre 2011, 16:39:26 »
Après un mois d'attente interminable, voilà enfin le nouveau chapitre d'Au seuil du pavé. Quel grand moment, les 60 pages word sont dépassées. C'est bouleversant ; sabrez le champagne.
Bref, comme tu peux le constater, je me réjouie de la venue de ce nouveau chapitre  qui me rappelle que j'ai moi-même un demi-chapitre à finir et poster.
Enfin, assez bavassé, on passe au décorticage de cet excellent chapitre.
Après une petite ellipse, Rielthie se retrouve aux Trois Cerfs à annoncer à ses amis qu'elle va partir pour Eselia avec le Völlnyr. Cette nouvelle, comme on pouvait s'y attendre, plombe magnifiquement l'ambiance. Les barbares, en bon barbares qu'ils sont, sont un peu longs à la détente mais ils finissent enfin par se rendre compte qu'ils ne vont pas revoir Rielthie avant un sacré baille. On aurait pu penser que le coup allait être plus rude que ça pour eux mais à peine quelques minutes après l'annonce de la mauvaise nouvelle, ils sot déjà en train de s'enfiler des pintes de bières. Ah, vraiment ça fait plaisir.
Enfin, les clients des Trois Cerfs, on s'en tamponne un peu. Le seul qui importe vraiment, c'est Gautjan. À mon avis c'est pour lui que la gifle a été la plus dure.
Enfin, il emmène notre chère Rielthie au bord d'un étang. Là grand moment, une description comme seul toi, Prince, tu as le secret. Un étang inséré dans un paysage automnal. Un pur moment de mélancolie accompagné de souvenirs. Du romantisme comme il s'en faisait il y a bien longtemps.
Après la pause description qui laisse un petit parfum de champignon et de terre humide, la séquence discussion avec Gautjan. Coup de théâtre, il décide de suivre Rielthie jusqu'à Esélia, quitte à laisser derrière lui sa mère malade.
Pour finir, Une petite lueur d'espoir quant à l'avenir qui s'annonce vraiment moche pour Rielthie. Coincée chez les pédants collets-montés d'Eselia, ça annonce de beau échanges pleins de répliques cinglantes.
Au seuil du pavé à encore de beaux jours ensoleillés devant lui. Et compte sur moi pour veiller à ce que tu écrives la suite de cette fiction.
Sinon stylistiquement, j'ai comparé avec le début du Chant. Crois moi quand je te dis que to style s'est énormément amélioré. Tu as su garder ce qui fait de ton style le style "crépusculaire" (les description lyriques pleines de mélancolies, l'exaltation des sentiments (principalement la tristesse)) tout en sélectionnant le bon grain de l'ivraie. Actuellement, tu écris donc des chapitres millésimés.
Par contre une chose, la musique que tu as choisie...Tu savais qu'elle servait de jingle à M6 pour ses téléfilms neuneus de l'après-midi ?
En tout cas, je suis impatient de voir ce que ça va donner Eselia vue par le regard partial et franchement hostile de Rielthie.
Bis bald, lieber Prinz.

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[Fictions] Au seuil du pavé ~ Chapitre VII
« Réponse #197 le: mercredi 26 octobre 2011, 17:44:49 »
Raph'... Mon très cher raphael14. Ecoute-moi bien, il faut qu'on mette quelque chose au clair tous les deux. Car oui, comme tu peux t'en douter, l'heure est grave. Si grave, même, que la clé de fa la plus distendue ne pourrait pas en comporter les notes.

Tu sais, il y a des règles à respecter ici ; une certaine étiquette, certes minime, mais qui ne tolère aucun écart. J'ai été indulgent jusqu'ici, et j'ai toujours veillé à bien accueillir mes hôtes, même quand les coffres de ma principauté béaient de l'intérieur tant ils étaient vides. N'avons-nous pas passé de bons moments à discuter de choses et d'autres, les papilles ravies par quelque mets délicat, durant toutes ces années ? N'ai-je point reçu la critique et supporté les manifestations les plus diverses de l'ironie avec grâce et tempérance ? Il me semble bien. Cependant, s'il est une offense, un sacrilège éhonté - que dis-je : un crime contre l'humanité ! - que je ne puis souffrir, c'est bien de rabaisser Joe Hisaishi au niveau d'un jingle de M6 !

Alors oui, je t'en conjure, range-toi à mes lumières et ne sois pas si intraitable ! Car, maintenant que nous nous connaissons mieux, il me serait fort pénible de devoir en appeler aux rigueurs de l'Inquisition et de voir s'éteindre un mélomane de ta qualité sous la froidure du couperet.
Afin d'éloigner de si funestes chimères, il existe un remède de la plus grande simplicité : l'écoute. L'écoute et la modération. Une tête bien faite tient à ce que l'esprit qu'elle recèle soit ouvert et non à ce que les cervicales qui l'affermissent ne s'exposent en plein air. Car je le dis sans ambages, et cela vaut aussi quand, d'ordinaire, aucune menace de guillotinade ne s'impose, bien fol est celui qui ne change pas d'avis !


 :niak:


Bref, faut vraiment que tu réécoutes ce morceau. Crois-moi, le film dont il est tiré (Hana-Bi) est tout sauf dégoulinant de sucre et vaut largement la peine d'être regardé. La musique en question, présente dans la toute dernière scène, exalte à merveille le côté sombre, tendre et serein de l'atmosphère que Kitano a voulu créer, et tout cela est sublime.
Alors oui, peut-être que hors contexte c'est pas top, mais... cette musique a nourri mon inspiration pour ce chapitre et ne mérite pas d'être dénigrée. Encore moins quand c'est Joe Hisaishi qui la signe. Après, tu as tout à fait le droit de ne pas l'aimer, mais voilà quoi, je crois que tu as compris. Et puis je serais très curieux de savoir ce que tu en penserais après une deuxième écoute, de toute façon. v.v
pour le passage collet-monté, le prends pas mal, c'était juste l'inspiration du moment. :o

Sinon, je te remercie bien évidemment pour ton commentaire. Je suis content que mes descriptions soient bien passées, parce que c'est elles qui font un peu toute l'ambiance du chapitre en fait. Pour ce qui est du passage aux Trois Cerfs, il a son importance (très subjective, certes, mais importance quand même) pour notre héroïne nationale, et je pensais que ça symboliserait bien les adieux que Rilhtie fait à son environnement familier. Et vu la déconfiture qu'elle se prend, ça fait plutôt mal.
Quant à mon style et à son amélioration, ce que tu dis là me fait très plaisir. Comme tu le sais, j'y attache une grande importance, et c'est ce qui me prend le plus de temps actuellement (peaufiner mes phrases, jouer sur le rythme, soigner les analogies etc.). C'est assez obsessionnel chez moi, mais bon... sans ça, je suis pas content de moi, alors y a pas le choix. :roll:

Petite parenthèse finale au fait : dans ma réponse pré-chapitre à vos commentaires, j'avais oublié de parler d'une chose. Je vais donc y remédier maintenant.
Dans la seconde partie du chapitre 6, il y a en effet deux analogies qu'aucun de vous n'a relevées et que j'aime plutôt bien. Il y a d'abord celle du vin, qui est plus qu'évidente vu que le Völlnyr en fait tout un speech, mais il y a aussi celle de la scène des couverts. Outre le côté cocasse de la chose avec les prêtres qui savent pas s'en servir, ça dénote quand même un certain malaise, un décalage entre ce que veut le Völlnyr et ce que le peuple peut faire. Ici, le Völlnyr exige donc des Heligjunn qu'ils utilisent des couverts, parce que pour lui c'est un signe d'évolution vers la "grandeur" d'Eselia, mais eux sont bien incapables de satisfaire sa volonté aussi brusquement. Je trouve que ça symbolise assez bien le fait que Krellster veuille à tout prix une élévation culturelle de son peuple, quitte à forcer la main de ses congénères, alors que ceux-ci peinent à le suivre et n'en voient pas forcément l'intérêt.
Et tout ceci renvoie évidemment aux discussions qu'ont pu avoir Rilhtie et le Völlnyr sur le sujet (respect des traditions/tempérance versus progrès/enthousiasme (voire précipitation)).

Voilà, en espérant que ça vous ait intéressé, je vous dis à la prochaine !


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[Fictions] Au seuil du pavé ~ Chapitre VIII
« Réponse #198 le: mardi 29 novembre 2011, 00:33:18 »
Hop, c'est re-moi !

Bon, puisque je suis contraint de faire un double-post, j'ai pas à m'étendre, c'est l'avantage. :niak:
Je tiens juste à vous dire à quel point je suis heureux d'avoir terminé un nouveau chapitre malgré le boulot que j'ai par ailleurs et que... ben, c'est cool quoi. :3

Blague à part, je suis pas mal de fier de ce huitième chapitre, il a été à la fois difficile et très plaisant à écrire, et j'espère que vous l'apprécierez. Franchement, je viens de finir de le corriger alors j'ai pas vraiment de recul, mais je pense que ce nouveau passage d'ASDP est certainement l'un des écrits les plus littéraires que j'ai pu produire jusqu'à présent, à défaut de figurer parmi les meilleurs. D'ailleurs, je suis très content du titre cette fois-ci. Il paye pas de mine comme ça, mais il recouvre quand même trois dimensions (plus ou moins explicites, évidemment) de ce chapitre plutôt... tortueux, justement. Bref, je vous laisse découvrir tout ça. :p

Sinon, aujourd'hui j'ai décidé de vous servir une jolie musique de mon cru, ou plutôt un morceau déjà présent sur mon ordinateur. Il s'agit d'un mouvement sublime, intime et expressif à la fois, qui représente à merveille deux des trois types de cheminements que j'ai voulu développer dans mon chapitre. Le passage à partir de 1'19 en particulier est un délice : je veux dire, comment est-il possible d'être aussi généreux et touchant avec un même motif et avec si peu de notes, finalement ? C'est totalement dingue. En plus, vous avez de la chance, car l'interprétation du morceau que je vous livre là est la plus belle que je connaisse. En revanche, ne soyez pas surpris par la fin abrupte de la musique, c'est normal : le mouvement est censé s'enchaîner directement.
Et dans tout ça, j'en ai presque oublié de fournir le lien moi. Le voici : A vos écouteurs !

Version imprimable :

PS : 3000ème message ! B)





VIII

Cheminements




      Deux semaines. Cela peut paraître terriblement long si vous vous murez dans l’ennui, avec pour toute perspective un environnement monotone sur lequel le changement ne s’imprime qu’à travers le défilement des heures. Cela peut même se révéler un véritable calvaire si vous ne faites que souffrir. Ce phénomène s’explique par une relation vicieuse et réciproque qui se résume comme suit : le délayage du temps démultiplie les douleurs ; l’intensité des douleurs démultiplie le temps. Mais, deux semaines, c’est parfois bien trop court, et une telle compacité n’est pas forcément synonyme de plaisir. Il suffit par exemple qu’une échéance redoutable les clôture, que sa présence insidieuse guette le moindre de vos mouvements. Tout est alors trop lent, ou à l’inverse trop rapide ; les personnes, pour peu que vous attendiez quelque chose d’elles, semblent retenir tous leurs gestes et toutes leurs pensées dans le seul but de vous retarder, tandis que les minutes coulent et fuient sans un regard en arrière : en un mot, et quelle que soit la manière, les choses autour de vous s’enferment dans le passé. Et malgré la brièveté des jours, quelle pesanteur !
      Je ne connais rien de plus lourd que des préparatifs. Vous vous précipitez partout, vous réglez vos affaires à toute heure, vous vous souciez de n’importe quoi, et chaque action réalisée en cache cent autres à accomplir. Le temps, dans ces circonstances-là, est impitoyable, difforme, pervers : il s’étire et se contracte à l’infini selon ce qui vous arrange le moins. Ses caprices sont sans limite, et le plus rageant dans l’histoire, c’est qu’il n’y ait personne pour lui remettre les idées en place. Si seulement on pouvait lui apprendre la politesse ! Bien sûr, autant ajouter tout de suite que rien ne vous réussit, car vous faites les choses à moitié. Vous touchez à tout et ne finissez rien, ce qui donne un résultat à peu près aussi satisfaisant qu’une ballade au refrain bancal.
      Au départ pourtant, rien de tout cela ne m’avait concernée. Oh, évidemment, je voyais les soldats s’affairer, mais avec distance. Je préférais les ignorer. Les trois premiers jours, je n’avais rien fait de bien consistant, me figurant les semaines à venir comme tristes et douloureuses. Dans ce genre de situations, ma condition de ménestrelle rimait en effet avec désœuvrement étant donné que je n’avais que peu d’effets à emporter, et qui se résumaient d’ailleurs à mes instruments, à mes ambres, mes vêtements et quelques brosses ou peignes. Je n’étais pas de celles qui s’effarouchaient à l’idée de se séparer du moindre bibelot – loin de là. Je laissais volontiers ces tracas aux « membres de la délégation officielle », comme ils se qualifiaient eux-mêmes pompeusement, qui devaient penser à tout ce qu’il fallait transporter en Eselia. Ils prenaient même un malin plaisir, semblait-il, à charger les mules et les charrettes de denrées aussi rares qu’inutiles.
      A vrai dire, tout ce remue-ménage me blasait. Les allers et retours incessants me donnaient l’envie d’hiberner, à tel point que j’en venais presque à envier l’érémitisme de Bleiszrönel. Ces trois premiers jours, dans le Palais du Völlnyr, les lourds volets de ma chambre étaient restés fermés la plupart du temps. Ainsi cloîtrée dans les ténèbres, je ne pouvais mieux me soustraire aux signes qui m’indiquaient l’imminence du départ. Et pourtant, la suite des événements s’invitait à mon imagination au moindre prétexte ; chaque fois que mon regard s’engluait dans les fines stries lumineuses qui s’insinuaient entre le volet et le mur, il surgissait une nouvelle image de ce que pourrait être mon futur. Et à chaque nouvelle image, l’engourdissement m’excluait un peu plus de la réalité extérieure. Dans l’apathie qui était la mienne, je n’avais envie de rien entreprendre ni de voir personne. J’avais conscience de mon état mais ne cherchais pas à l’affronter, car peu importe l’énergie que j’employais à me ressaisir, une pensée neutralisante rappliquait immuablement : à quoi bon ? 
      C’était honteux, mais il n’y avait rien de nouveau à cela, cependant. Plus exactement, je dirais que ce penchant était l’expression d’un esprit de contradiction déjà très présent en moi, à savoir une volonté irrépressible de combattre l’agitation ambiante par l’inertie la plus totale. Ce n’était même pas de la paresse ; juste une langueur tétanisante qui me saisissait en une occasion bien spécifique, comme un coup de masse assené sur le champ de bataille, c’est-à-dire quand la situation m’échappait assez pour me sentir complètement impuissante. Ce n’était donc pas la première fois. Cela étant, je n’avais jamais eu de réaction aussi extrême. D’habitude, je me refusais à l’abattement en me consacrant à ma charge de Surintendante ou bien en composant quelque morceau plaintif, même insipide. Bref, j’opposais l’action à l’inaction. Mais, cette fois-ci, la situation était telle que je n’avais pas eu le désir de m’en dépêtrer par moi-même.

      En vérité, c’est un autre mal qui me fit sortir de ma torpeur. En effet, alors qu’il frappait à ma porte pour me rappeler mon devoir, le Völlnyr ne se rendit sûrement pas compte qu’il m’aida, mais il le fit néanmoins. Il était pourtant la dernière personne que j’avais envie de voir, et je n’aurais sans doute rien répondu à sa sollicitation s’il ne m’avait appris la chose suivante : les dissensions menaçaient d’éclater au sein de l’Ordre. J’eus tôt fait alors d’ouvrir les volets, de me préparer et de me diriger vers la source des conflits. Et c’est ainsi qu’accueillie par le regard noir des Ambrées, je fus brusquement plongée dans la frénésie que j’avais si bien repoussée.
      A partir de ce moment-là, je n’eus de cesse de vouloir apaiser les tensions. Je faisais tout mon possible pour trouver une solution qui satisferait au mieux nos intérêts. Et c’est également au cours de la première semaine que je réalisai combien les Ambrées m’en voulaient de partir sans les avoir consultées. Mes explications à ce propos, plus que rabâchées, tombèrent dans l’oreille d’un sourd – ou plutôt d’un agrégat de sourdes inconsolables. J’avais espéré qu’en envoyant Grehda et ses comparses défendre les frontières, ma position de Surintendante serait plus sereine. Mais je m’étais trompée : des quatre Ambrées qui étaient restées, aucune n’était d’accord sur la marche à suivre. Elles ne voulaient pas entendre parler de ma succession en particulier, même temporaire, si bien qu’au bout de deux jours, elles ne voulurent plus se réunir. Je dus déployer un luxe de diplomatie pour ne pas m’énerver à force de courir après leurs bonnes grâces.
      De l’immobilisme à la course, il y a tout de même de quoi rire !
      Bien sûr, les choses ne s’arrêtèrent pas en si bon chemin : c’eût été indigne. Car voilà que les Ambrées, ayant à peine accepté la nécessité de ma succession, se disputèrent à propos de la personne la plus à même d’occuper la fonction. De nouveau, je dus voir chacune de ces vieilles entêtées séparément pour les raisonner et les faire délibérer, mais aucune ne m’écoutait vraiment. La situation dégénéra dans de telles proportions que certains professeurs de l’Ordre – et même des élèves ! – se sentirent obligés de s’immiscer dans le conflit et de prendre parti pour telle ou telle candidate. C’était à s’en arracher les cheveux. Chaque jour, je recevais des dizaines de ménestrelles et d’apprentis pour écouter leurs revendications et leur indignation ; chaque jour, une nouvelle rumeur naissait sur l’identité de l’Ambrée que j’aurais soi-disant élue, et chaque jour m’apportait un nouveau flot de mécontents qui s’insurgeaient à l’idée qu’unetelle prît les rênes de l’Ordre.
      Ces deux semaines furent terriblement éprouvantes. Après que je m’étais ressaisie, je n’eus le temps de rien, et malgré mes efforts, l’Ordre devint un bourbier dans lequel je n’avais plus la force de mettre les pieds. Au bout d’un moment, personne ne sembla même savoir la cause de toutes ces frictions. Les quatre Ambrées s’entendaient si bien d’habitude que je ne comprenais pas moi-même comment une telle discorde avait pu voir le jour. Finalement, voyant que je ne parvenais pas à accomplir la tâche qu’il m’avait confiée, le Völlnyr intervint en personne à deux jours du départ. Il décréta péremptoirement que la succession serait assurée par les quatre Ambrées et que les décisions seraient prises à l’unanimité jusqu’à ma reprise de fonction. Je donnai mon accord à contrecœur et réglai les derniers problèmes en hâte.
     
      En quittant Yszrenvälm, je n’étais pas sûre de voir l’Ordre en l’état à mon retour. Cette perspective me minait énormément. La gestion de cette corporation représentait tout de même un travail important, et surtout un héritage dont j’aurais dû être fière. Pour le moment, je m’interdisais de douter, mais il m’était difficile de ne pas penser à Grehda, Körelhtie et Mörfanel. Leur soutien m’aurait été précieux en ces temps troublés.
      Lorsque la délégation officielle s’était mise en branle, j’avais ressenti un mélange bizarre de soulagement et de fatalisme. Je m’étais résignée à devoir partir depuis l’incident des Trois-Cerfs, et je n’avais pas protesté quand le Völlnyr était venu me chercher dans ma chambre ; même son enthousiasme et son empressement ne m’avaient pas rebutée. Quelque part, j’étais toujours très récalcitrante à l’idée de devoir échouer en Eselia, mais la longueur du voyage me dispensait d’en appréhender la réalité. Et puis, oui, j’étais heureuse de ne plus avoir à me démener pour arbitrer des rivalités aussi navrantes. A la place, je devais certes supporter la présence et les babillages incessants d’Illiron et du Völlnyr, mais il n’y avait pas de commune mesure avec ce que j’avais dû gérer ; ma tolérance à leur égard s’en était même retrouvée accrue.
      Mon plus grand regret, en somme, est de ne pas avoir pu rencontrer tous ceux que je souhaitais voir avant mon départ. Je songe notamment aux soldats que j’avais continué de côtoyer après la guerre et aux femmes avec lesquelles je m’entretenais lors de mes représentations publiques. Résultat, j’avais dû me résoudre à quitter Yszrenvälm la bouche pleine d’adieux informulés. Le début du voyage au milieu des forêts automnales qui recouvraient une bonne partie des terres du Völlnyr avait, du reste, rendu cette réalité particulièrement triste. Je ne savais pas combien de temps Krellster avait prévu de rester en Eselia, mais j’avais peu d’espoir que son engouement s’essouffle de sitôt. Je n’avais donc plus qu’à oublier mes remords, même si c’était plus facile à dire qu’à faire.
      Heureusement pour moi, Gautjan avait tenu sa promesse et s’était joint à moi dès le premier jour. Le Völlnyr n’avait rien objecté à ce qu’il m’accompagne et n’avait émis qu’une seule réserve : qu’il trouve lui aussi un successeur en son absence. Et mis à part une ou deux altercations avec Ruthann, son éternel rival, il n’avait pas eu de difficulté à satisfaire cette exigence. Sa présence à mes côtés m’était d’un grand réconfort, je ne le cache pas. Sans lui, ce périple long de trois semaines se serait sûrement avéré interminable, malgré la distraction que nous offraient les badauds au bord de la route venus saluer Krellster et sa jolie troupe d’Ykprjenn en grande tenue.
      Gautjan m’avait décrit la liesse qui avait accueilli le discours du Völlnyr en plein Yszrenvälm alors que je me morfondais dans le noir de ma chambre. Tous avaient loué les valeurs qu’il voulait faire rejaillir jusqu’en Eselia, la grandeur à laquelle il aspirait ainsi que la reconnaissance qu’il désirait attirer sur son peuple. Le joli petit assemblage de mots et d’images qu’il avait préparé était allé droit au cœur des Ykprjenn, semblait-il. Bien évidemment, il avait omis de mentionner les motifs diplomatiques qui sous-tendaient son action, mais qui s’en serait soucié, après tout ? Un détail intéressant avait néanmoins captivé mon attention au fil du récit : le discours sur la nouvelle Ykprjan n’avait pas ou peu trouvé d’écho. Pour avoir discuté avec plusieurs soldats, mon ami s’était en effet aperçu que la démarche de paix de Krellster s’était transformée en une espèce de reconquête symbolique d’Eselia dans l’esprit de la foule.
      Il n’empêche que le but premier du Völlnyr avait été atteint. Quoi d’étonnant à cela, alors qu’il avait réussi à convaincre jusqu’aux Sages de rompre avec certains des principes les plus fondamentaux d’Ykprjan ? De fait, il m’arrivait souvent de repenser à cette question : celle de la clairvoyance des Sages et de la force de persuasion de Krellster. Les belles paroles sur la paix et le contrôle d’Eselia n’avaient pas pu faire fléchir ces quatre vieillards à elles seules, j’en suis certaine. Je ne voulais pas croire qu’on puisse abandonner le système des capitales tournantes et autoriser notre guide à régir temporairement le pays depuis une province étrangère pour de tels motifs, aussi logiques et pertinents soient-ils. Ces traditions étaient trop profondément enracinées dans l’esprit de notre élite lettrée pour que je ne m’inquiète pas de la décision des Sages, d’autant plus que les paroles de Bleiszrönel à ce propos se rappelaient toujours aussi vivement à mes angoisses.
      Comment avaient-ils pu céder ? Etait-ce à cause d’éventuelles informations que Krellster ne m’aurait pas encore révélées ? Ou bien les avait-il eus à l’usure ?

      Mon regard dériva inévitablement sur le Völlnyr, qui caracolait en tête du long convoi que nous formions sur la route nouvellement pavée. Notre première semaine de voyage s’achevait à peine, et il faudrait encore en compter deux avant que nous n’arrivions à destination. Tout le cortège piaffait d’impatience pour des raisons aussi diverses qu’il existait de membres à notre délégation. Les conditions, toutefois, étaient les mêmes pour tous : les mulets freinaient des quatre fers dès qu’il s’agissait d’affronter le brouillard sur les pierres glissantes, et le couinement inlassable produit par les essieux des charrettes usaient progressivement nos nerfs déjà malmenés par la fatigue. Krellster, lui, affichait un air serein, presque régalien qui se mariait parfaitement à ses atours mais que je savais fabriqué de toute pièce.
      Gautjan et moi cheminions légèrement en retrait, à pied comme tout bon Ykprjenn. Au demeurant, cela ne posait aucun problème au vu de la lenteur des mules de bât même par temps clair. Seuls le Völlnyr, Illiron et leurs gardes rapprochés montaient des chevaux. La présence de ces grands animaux ne nous était pas très familière et, pour tout avouer, nous mettait assez mal à l’aise, car nous n’en élevions que très peu ; mais Krellster affirmait qu’il lui était nécessaire de « prendre de la hauteur » pour faire son entrée en Eselia. Soit. Le maître paveur et son interprète n’avaient pu qu’abonder en son sens, évidemment, comme s’il s’agissait du savoir le plus élémentaire en matière de protocole.
      « Un souverain digne de ce nom ne peut décemment s’abaisser au rang de la piétaille », avaient-ils souligné avec dédain. Gautjan et moi-même en fûmes fort aise, pour reprendre leur expression fétiche. Depuis le début du voyage, je ne me préoccupais plus des dires d’Illiron, de toute manière. Je ne tenais pas à rendre ces trois semaines plus pénibles que nécessaire. Je dois tout de même admettre qu’il lui arrivait d’avoir des discussions intéressantes avec le Völlnyr, notamment en ce qui a trait à nos nouveaux voisins frontaliers. Pour en revenir aux chevaux, j’appris par exemple que Jotramen était connue pour ses haras et surtout pour son armée montée, qui avait donné beaucoup de fil à retordre aux troupes eseliennes par le passé. J’appris également que Lydecia avait la forme d’un rectangle parfait et qu’elle abritait les temples les plus grandioses du monde connu, surclassant même les splendeurs architecturales d’Illindys avant sa destruction. Ce genre de détails ne manquaient pas d’égailler notre périple et éveillaient en moi une forme de fascination que je ne me connaissais pas jusqu’alors ; nos deux piailleurs favoris étaient toutefois si prolixes et employaient un vocabulaire si inutilement compliqué que je préférais généralement l’ignorance aux maux de tête.
      Avec Gautjan, nous partagions tous nos repas et nous efforcions de nous délasser dès que l’occasion se présentait. Cela supposait la recherche d’un endroit calme et abrité et de quelques baies ou racines pour agrémenter nos rations. Comme toujours dans ce genre de cas, la cuisine de mon ami était plus qu’appréciable, et il nous arrivait fréquemment d’oublier le but de notre voyage quand nous nous mettions à plaisanter ensemble avec pour seul toit un ciel plein d’étoiles. Certains soirs, des soldats nous rejoignaient autour du feu de camp pour m’écouter jouer et partager leur bière avec nous. Cela me rappelait si bien certains épisodes de mon passé que je me surprenais souvent à sourire sans savoir exactement pourquoi, le regard dans le vague. A mes ballades se superposaient alors plusieurs époques, à commencer par celle de ma vie itinérante en compagnie de Mörfanel et de mon apprentissage, tous deux marqués par les lieux que nous avions traversés et par l’admiration sans borne que je vouais à ma maîtresse ; puis c’était au tour de la guerre contre Eselia de s’imposer, déversant tout ce qu’elle contenait de moments de joie et de tristesse, de colère et d’espoir ; enfin, il me revenait par touches l’ambiance égrillarde et les senteurs puissantes des Trois Cerfs – notre repaire –, les rires et les railleries en tous genres qui s’élevaient des travées, le tout bien arrosé, évidemment. Les émotions que me procurait cet amalgame, adoucies par la distance et l’alcool, m’enveloppaient d’un cocon chaud qui me préservait de toute influence extérieure. Si je m’étais écoutée, je crois bien que je n’en serais jamais sortie, quitte à végéter toute la nuit au détriment de ma forme physique.
      Seulement, c’était impossible. Et quand je me remémorais le chemin parcouru et les efforts auxquels j’avais consentis, toute fantaisie s’envolait, car je ne voulais aucunement être mise sur le carreau. Alors je suivais docilement le cortège, jour après jour, réservant les pensées acides qui s’égouttaient dans mon esprit par-devers moi ; car il s’en égouttait beaucoup. Je les canalisais et les arrangeais avec soin, veillant attentivement à ce qu’elles n’éclaboussent pas ma relation avec Gautjan. Et je me disais que si ma tête devait en être pleine, autant qu’elle déborde à Oraevälm : le résultat en serait nettement plus satisfaisant. J’avais somme toute décidé de ne plus geindre et de me conformer à une ligne de conduite certes peu constructive, mais qui avait au moins le mérite d’être motivante.
      Et d’ailleurs, je m’étais enfin tournée vers l’avant, avec tout ce que ma résolution impliquait d’obstiné et de fanfaron : qu’importe l’étrangeté de cette route semée de pierres ; qu’importent les souvenirs évoquant notre marche vers la conquête : si Eselia m’attendait, j’irais !
« Modifié: mardi 07 février 2012, 15:17:31 par Prince du Crépuscule »
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[Fictions] Au seuil du pavé ~ Chapitre VIII
« Réponse #199 le: vendredi 02 décembre 2011, 18:24:13 »
Et oui, je viens en ce jour spécial (c'était prémédité) pour poster un commentaire-cadeau pour ton princier anniversaire : Alles gute zum Geburtstag, tant que j'y suis. Je vais donc s'y mettre et essayer de faire de mon mieux.
Tout d'abord, ne t'attends pas à quelque chose d'extrêmement long aujourd'hui car ton chapitre est relativement court et surtout parce qu'il s'agit d'un chapitre de transition qui ne représente pas de réel avancée dans l'intrigue.
On va vite fait passer sur les inconvénients majeurs de ce chapitre, je les ai déjà énoncés : ce chapitre est trop court à mon goût et il décrit au final que la situation particulièrement chaotique qui règne à Ykprjann avant le départ du Völlnyr ainsi qu'une partie du trajet vers Esélia. Je sais je fais la fine bouche, mais je n'ai noté ces zones d'ombres que pour la forme car tu te doutes que c'est à chaque fois un véritable plaisir pour moi que de te lire.
Maintenant, c'est l'heure du décorticage : le chapitre s'ouvre sur la formulation d'un cercle vicieux du temps et de la souffrance. Je trouve ce passage assez romantique, un peu baudelairien avec cette once de spleen (Baudelaire à Ykprjan ?). Toujours sur le temps, cette fois on passe sur ces terribles difformités et ça tendance agaçante à se dilater puis se contracter (après Baudelaire et le Spleen, c'est le tour de Einstein et de la relativité générale ?). Que de tristesse et d'amertume dans cette première partie.
Ensuite voilà que Rielthie est tirée de sa torpeur morose par une nouvelle tuile : les Ambrées qui ne s'entendent plus et qui s'embourbent dans des disputes stériles, tout un programme. C'est à se demander dans quel état l'impétueuse va retrouver son pays natal à son retour d'Esélia.
Je ne vais pas m'étendre sur la description du voyage, toutefois il y a un point qui m'intéresse : ce chapitre nous en apprend davantage sur les nouveaux voisins d'Ykprjan : Lydécia un pays dont la splendeur dépassait celle d'Esélia et Jotramen, un pays renommé pour ses chevaux. Encore une fois, j'admire ton soin du détail qui vient sans cesse émailler ton récit de touches qui enrichissent toujours plus ton univers.
Et voilà, l'essentiel est dit, je t'avais prévenu que ce serait court. Donc que du bonheur une fois encore, un plaisir éternellement renouvelé de te lire. J'attends, une fois de plus, la suite avec impatience.
Et comme c'est ton anniversaire, on va se quitter en musique : un extrait d'une OST magnifique d'un jeu qui l'est tout autant : Viel Spaß

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[Fictions] Au seuil du pavé ~ Chapitre IX (Partie 1)
« Réponse #200 le: dimanche 22 janvier 2012, 19:22:30 »
C'est fou ça. Je débarque avec mon neuvième chapitre et m'empare du même coup du 200ème message du topic. Moi j'appelle ça un coup d'éclat, messieurs dames. B)

Et merci Raph' pour le commentaire-cadeau, ça m'a fait très plaisir ! Je l'aime bien ce chapitre d'ailleurs, il file le bourdon. Et j'aime les bourdons. <3 *crève*

Pour la présente première partie du neuvième chapitre, attendez-vous à de la narration, de la description, beaucoup de descriptions, des tonnes de descriptions... et même pas de véritable dialogue. Oui, j'ai fauté, je le confesse. Mais pour me faire pardonner, vous trouverez aussi quelques jolis mots de vocabulaire relatifs à l'architecture. Apprendre en s'amusant, ça c'est ce que j'appelle de la coolitude.
Quant au reste, bah je vous laisse juger. Mais pfiou ! Je sens de terribles événements qui se préparent (ou pas) !

Pour la musique, en fait y en a plusieurs, mais je vais quand même m'en tenir à celle que j'avais choisie au début. Certains vont avoir des envies de meurtre, je le sens, mais étonnamment ce thème (du moins la partie du début jusqu'à 2'10) se marie très bien avec ce que j'ai voulu transcrire ici. Si si, je le jure. Bon, les choeurs sont un peu too much, je le concède. Mais le reste concorde bien avec l'arrivée à Oraevälm, qui se situe à peu près au milieu du chapitre je crois. Y a même une version plus soft du thème à partir de 4'37 si vous voulez. Bref, voilà la bête : http://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=zsK5z96zE64

Et voici la version imprimable :





IX

Arrivée en pays conquis (première partie)




      La pluie s’était finalement abattue sur nous la dernière semaine, rappelant que l’automne ne peut échapper bien longtemps à ses assiduités. Naturellement, le Völlnyr avait prévu cette éventualité et avait fait envelopper les sabots des mules de tissu afin qu’elles ne dérapent pas sur les pavés glissants. Mais malgré cela, le voyage ne fut pas sans incidents, et les conditions défavorables ralentirent considérablement notre progression. Les membres du convoi étaient exténués, à commencer par les soldats dont la patience était usée jusqu’à la corde. Piétiner en étant trempé du matin au soir, voilà qui ne flatte pas l’humeur : en l’espace de trois semaines, leur moral avait changé du tout au tout. Je les voyais encore au départ d’Yszrenvälm à plastronner comme des jeunes coqs, à parler de femmes et d’exploits plus héroïques les uns que les autres ; rien de tel qu’une bonne averse pour leur déplumer l’orgueil.
      Au milieu de la morosité ambiante, même le Völlnyr et Illiron avaient cessé de pérorer. Il faut dire qu’une partie de nos provisions avait pris l’eau et avait commencé à pourrir. Conséquemment, on peut aisément comprendre que la maigreur des rations ne favorise pas les jacasseries. Ce dernier élément n’était pas pour me déplaire, évidemment, même si je souffrais comme les autres des mauvaises conditions qui étaient les nôtres. Nos habitudes s’en étaient trouvées affectées : finies, les petites escapades nocturnes à la faveur des étoiles ; finies, les chansonnettes et les dégustations ; place aux énormes feux de camp et aux nuits mouillées. A la promiscuité – nous dormions tous le plus près possible de la flambée pour nous sécher et nous réchauffer – s’ajoutaient les odeurs pas très engageantes d’hommes peu soucieux de leur pouvoir de séduction. Nous nous reposions peu, et les repas étaient devenus ennuyants, comme tout le reste au demeurant. J’avais parfois l’impression que nous faisions tous un rêve bizarre et que nous nous réveillerions bientôt, rassurés, dans nos habitations respectives. Mais non, tout était bien réel, indiscutablement et tristement réel.
      Contrairement à tous les enthousiastes des premiers jours, j’avais au moins la satisfaction du « je vous l’avais bien dit ». Les soldats maugréaient si souvent que je ne manquais pas d’occasions de le placer, mais je réprimais l’envie que j’en avais, car je ne tenais pas à jouer les sournoises. Je gardais donc cette réflexion pour moi, et en savourais l’impertinence à chaque fois qu’il m’était donné de voir la mine défraîchie d’Illiron. Mon plaisir à le savoir ainsi mal en point atteignait des sommets lorsque nous reprenions la route après une trop courte nuit de sommeil. Pâleur, cernes et grimaces étaient alors au rendez-vous, et c’était un rendez-vous très appréciable. L’homme n’avait pas l’habitude des voyages incommodants et vivait mal le rationnement, bien qu’il n’eût pas non plus grand appétit en temps normal. A coup sûr, il devait fortement regretter son palanquin, qu’il avait laissé à Yszrenvälm comme cadeau à l’intention du Völlnyr – j’appris plus tard qu’il ne lui appartenait pas en propre, mais qu’un noble le lui avait prêté pour attirer les bonnes grâces du nouveau souverain ; mais laissons cela pour l’instant. L’important, c’est que notre entrée en Eselia n’avait pas été aussi reluisante que prévu, et qu’Illiron, probablement plein d’espoir concernant l’accueil que lui réserveraient ses terres natales, avait eu son compte en désillusions.
      Remisons-le au moins ici : je vous l’avais bien dit.
      Dans les villages que la voie pavée traversait, nous n’avions rencontré que peu d’habitants. Les volets étaient clos, et pas un étal n’encombrait notre route. Nous ne nous étions pas non plus arrêtés dans ces hameaux, car il était évident qu’il n’y avait pas assez de place pour nous héberger ; à peine nous avait-on fourni quelques vivres sur la demande expresse du Völlnyr. Nombre de chaumières portaient encore les stigmates de la guerre, des toits effondrés aux poutres calcinées, en passant par les portes défoncées. Les batailles qui s’étaient déroulées dans cette région frontalière avaient saigné la population locale à blanc, nous laissant une impression de vide, de misère, qui avait de quoi nous mettre mal à l’aise. Qu’on ne nous salue pas à grand renfort de vivats n’avait donc rien d’étonnant. Cependant, Krellster ne semblait pas affecté outre mesure par ce spectacle. Il répétait à qui voulait l’entendre que la situation s’améliorerait bientôt et que la meilleure attitude consistait à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Toujours selon lui, la route serait, pour la contrée qu’elle traversait, le moyen de lui faire relever la tête : le négoce entre Yszrenvälm et Oraevälm se développerait sous peu, apportant son lot de riches marchands et de denrées rares, grâce à quoi la région s’enrichirait et se repeuplerait naturellement.
      Pour ma part, je n’en étais pas si sûre. Gautjan m’avait d’ailleurs soufflé que lors du discours du Völlnyr prononcé avant notre départ, l’incitation à l’échange avec les Eseliens n’avait pas rencontré un franc succès. Cela me confortait dans l’idée que Krellster croyait un peu trop en un avenir doré. Certes, la construction de la voie pavée avait ouvert de nouveaux horizons, mais cela ne signifiait pas forcément que ces derniers seraient exploités tout de suite : après des années de guerre et des siècles d’hostilité fréquemment marqués par l’interdiction de tout commerce, j’imaginais mal nos deux peuples marchander en toute confiance du jour au lendemain. Le temps aidant, les réticences s’estomperaient sûrement, encore que je nourrissais quelque doute à ce sujet, mais j’avais peur que le Völlnyr ne sous-estime la lenteur du processus et qu’il ne le grippe à force de le brusquer. A voir si l’avenir me donnait raison.
      Quoi qu’il en soit, ce n’étaient pas les paroles de Krellster qui avaient pu dissiper les nuages, et le moral ne fut pas meilleur pour le reste du voyage.
     
    Curieusement, c’est précisément quand nous cheminions dans les collines qui séparaient la région frontalière d’Oraevälm que le ciel s’éclaircit, comme s’il avait voulu nous signifier la fin de notre pénible périple. Nous étions tous pressés d’arriver, et cette soudaine réapparition du soleil arrivait à point nommé. Jusque là, mon principal souci avait été de préserver ma harpe et la Harpe du Sépulcre que le Völlnyr m’avait enjoint d’emporter. La pluie pouvait gâter le cadre de bois des instruments et provoquer des dégâts irréversibles. Quant aux lainages protecteurs, ils étaient certes suffisamment épais pour garantir les harpes de chocs malencontreux, mais ils prenaient vite l’humidité et puaient atrocement. J’avais dû faire des pieds et des mains pour qu’on les place dans une charrette bâchée, dont j’avais vérifié l’étanchéité cinq fois par jour au bas mot, toujours taraudée par la crainte de quelque catastrophe.
      Mon rôle de maman poule avait donc pris fin en même temps que les averses, et je m’en sentais soulagée. Les soldats reprirent des couleurs eux aussi, ce qui eut pour effet d’accélérer la cadence du cortège, comme si nous pouvions résorber le retard que nous avions pris ; un retard d’un jour et demi sur les estimations du Völlnyr. Ce dernier avait renoué la conversation avec Illiron, qui semblait avoir recouvré la santé en même temps que l’étendue de son arrogance. Il devenait de plus en plus insupportable à mesure que nous approchions de la capitale, preuve de son excellente forme. Comble du comble, même les mules se montraient moins rétives et avançaient à une allure raisonnable.
      Bref, tout concourrait à faire de nos peines une histoire ancienne. Ce que je n’avais pas subodoré, cependant, c’est que cet adoucissement de nos conditions nous rendrait si positivement impressionnables. Car ce n’est pas moins qu’au détour d’une colline, dans un grand rai de soleil, que notre destination se révéla à nous.
      Oraevälm, la ville d’automne. Après les paysages pluvieux et maussades que nous avions connus, ces toits rouges, qui brillaient sous nos yeux fatigués comme des rubis suspendus dans le ciel, avaient un éclat presque irréel. De là où nous étions, rien ne frappait plus le regard, à part peut-être la blancheur des tours qui s’élevaient au-dessus des remparts. La ville elle-même était de taille respectable et s’étendait des deux côtés de la Milva, un fleuve large et placide qui décrivait de nombreux méandres avant de se jeter dans l’océan. Le nombre d’édifices était considérable, même pour ceux qui comme moi avaient pu admirer Illindys en personne. Il était difficile d’imaginer pour nous autres Ykprjenn, en majeure partie descendants de nomades, une telle concentration de population et de bâtiments en dur sur une surface aussi réduite. Et il était plus difficile encore, peut-être, de nous représenter la taille du palais et du temple qui trônaient légèrement en surplomb, sur la rive droite. En temps de guerre, nous n’aurions pas été aussi impressionnés, car les seuls motifs du déplacement auraient été la conquête et la destruction. Mais en temps de paix, il en allait tout autrement, étant considéré que nous allions devoir nous installer et donc vivre dans cette cité au quotidien. Cela impliquait un changement radical de mode de vie pour un grand nombre d’entre nous. Il n’y avait nulle honte à se sentir dérouté.
      Personnellement, j’étais estomaquée ; non par la beauté ou la taille de la ville, si marquantes fussent-elles, mais plutôt par l’excellent état dans lequel elle se trouvait. Si je me fiais aux paroles du Völlnyr, ce que j’avais en face de moi était en effet une aberration pure et simple, ou alors le fruit de quelque miracle. Je m’étais attendue à ce qu’Oraevälm fût en état de nous accueillir, faute de quoi nous ne serions pas partis aussi tôt, même en tenant compte de l’enthousiasme débordant de Krellster, mais jamais je ne me serais figurée découvrir une cité aussi bien portante. Mieux, elle était quasiment intacte ! Avait-il vraiment été question de « ville en ruine » et de « nouvelle capitale en construction » ou ma mémoire me jouait-elle des tours ? Car à part quelques échafaudages et certains pans plus clairs au niveau de la muraille, je ne distinguais rien qui pût trahir l’existence de travaux gigantesques dans un passé plus ou moins proche. Deux hypothèses se présentaient à moi : soit les ouvriers eseliens s’étaient transformés en colosses et n’avaient pas dormi une seule nuit depuis cinq mois, soit le Völlnyr s’était fait le champion de l’hyperbole. Aussi étrange que cela puisse paraître, je penchai pour la seconde solution.
      Je ne lus aucun étonnement dans l’attitude de Krellster. Il semblait fier, confiant, et avant tout admiratif, mais rien dans son expression ne dénotait la présence d’un quelconque élément inattendu. Tout chez lui disait plutôt : « mon plan s’est déroulé à merveille ». J’en déduisis logiquement qu’il était au fait de l’état de sa capitale depuis longtemps et qu’il m’avait donc dissimulé cette information à dessein. Mais dans quel but ? S’il s’agissait d’une surprise, elle était de très mauvais goût. Car, précisons-le dès l’abord, je n’avais jamais vu Oraevälm auparavant, ni le Völlnyr non plus, du reste : nous étions restés ensemble tout au long de la guerre. Or, il avait été décidé que l’armée serait divisée en deux, et que nous – au sein du premier corps – contournerions la ville et l’Ouest du pays où le gros des troupes eseliennes était massé afin de conquérir le pays par le Nord puis d’assiéger Illindys, pendant que le second corps ferait front dans la région frontalière que nous venions de traverser. Le même second corps avait tenu tête à l’ennemi et l’avait mis en déroute après de longs mois de combat, poursuivant sa route jusqu’à Oraevella (ancien nom d’Oraevälm) et sa mise à sac. Du moins, c’est ce que j’avais cru jusqu’alors.
      J’étais troublée de ne pas comprendre, mais n’exposai pas mon problème à vive voix, car il était hors de question que je fisse ce plaisir à Illiron. Je me fis une raison : le moment d’interroger le Völlnyr viendrait plus tard.

      Pour l’heure, nous cheminions encore en direction de la ville vers laquelle toute notre attention était dirigée, car nous savions que nous n’étions pas au bout de nos surprises. Et pour cause, quand nous franchîmes enfin l’enceinte par la grande porte, ce ne fut pas seulement une avenue que nous découvrîmes, mais un véritable raz-de-marée humain. Moi, je me tenais en première ligne en compagnie du Völlnyr, celui-ci m’ayant ordonné de chevaucher à ses côtés peu de temps avant que nous ne fassions notre entrée – « question de protocole », avait-il dit – et je me sentais prête à être submergée à chaque instant. Je n’avais déjà pas l’habitude de monter à cheval, mais à être ainsi exposée à tous ces regards inquisiteurs, voilà qui dépassait tout ce que j’avais vécu d’incommodant. De droite et de gauche, dans la rue, aux fenêtres ou sur les balcons, tout l’espace autour de nous était noir de monde. En me retournant discrètement sur ma selle, je pus constater que même les remparts avaient été pris d’assaut. Je déglutis et, captant le petit signe que Krellster m’adressait, tâchai de me tenir droite et d’arborer un air plus détendu.
      Toute cette foule me liquéfiait littéralement les boyaux. Mon corps, mon esprit, tous deux frémissaient en réponse à un sentiment d’oppression instinctif qui me hurlait quelque chose comme « des Eseliens ! Les Eseliens sont partout ! Ils nous encerclent ! ». Je ne savais pas comment réagissaient les hommes dans le cortège, mais j’imaginais qu’ils n’étaient pas plus à l’aise que moi. Le Völlnyr semblait pourtant dans son élément, à saluer les badauds comme s’il l’avait toujours fait. Pire encore était le sourire extatique d’Illiron dans mon dos, que je sentais comme si je m’étais tenue juste en face de lui, alors que dans les faits, il était positionné derrière nous. Lui avait évidemment toutes les raisons de se réjouir et de parader, étant donné qu’on nous avait constitué un comité d’accueil digne d’un roi. Ce devait être son heure de gloire, et je ne serais pas étonnée qu’il eût rêvé de cet instant depuis sa plus tendre enfance.
      Dans l’avenue, on avait démonté tous les étals et rangé chaque objet encombrant pour dégager le plus d’espace possible. Pourtant, aussi loin que le regard portait, pas une seule place ne semblait inoccupée. Des centaines, possiblement des milliers de personnes s’étaient agglutinées tout le long de la voie pour nous voir arriver. Afin de contenir les débordements, des soldats eseliens, engoncés dans des armures rouges à l’effigie de la ville et une hallebarde au poing, formaient un cordon de sécurité des plus solennels. Leurs casques leur couvraient presque intégralement le visage, si bien qu’il était impossible de déchiffrer leur expression. Seuls leurs yeux bougeaient en suivant notre progression, et la gravité même de leur apparence contrastait fortement avec la candeur des fillettes qui étaient chargées de déposer des rameaux sur notre chemin.
      J’avais du mal à comprendre leur présence. Hommes, femmes, enfants, vieillards, ils s’étaient tous déplacés. Mais pourquoi ? Si j’avais été à leur place, jamais je ne serais venue, sauf peut-être pour cracher à la face de mes envahisseurs. Les avait-on contraints à assister à notre arrivée ? Craignaient-ils une sanction ? La plupart se taisaient en tout cas et nous regardaient défiler comme des bêtes curieuses. Jamais mon expérience de ménestrelle ne m’avait préparée à cela ; il m’était difficile de contenir mon malaise face à cette foule muette et surtout face à ces innombrables paires d’yeux braqués sur nous qui, sans intention claire, semblaient chacune me dépouiller d’infimes parties de mon être. Mais peut-être étais-je simplement trop fatiguée pour faire la part des choses.
     
      Lorsque nous arrivâmes sur la Grand-Place, devant la fontaine monumentale qui la garnissait en son centre avec son grand jet d’eau et ses moulures automnales, un phénomène plus réjouissant se produisit : des feuilles mortes se mirent à tomber autour de nous. Elles choyaient lentement, semblaient voleter, rouges, oranges et jaunes, telles des plumes effleurées par le vent, et s’évanouissaient au sol sur le dallage blanc. Je me laissai d’abord bercer par la sensation de beauté duveteuse qu’elles suscitaient en moi, me remémorant le couvert chatoyant de l’Yszren à la même période. Ce spectacle simple et familier appelait à la paix et inspirait un ineffable sentiment de nostalgie. La foule ne me paraissait plus si pesante. Elle m’était toujours étrangère, mais sa présence s’atténuait, comme si elle se fondait peu à peu dans le décor, au second plan. Je levai la tête en direction des branchages qui devaient disperser les feuilles au gré de la brise qui soufflait sur nous, puis sursautai. Je me ressaisis soudain. Dans un pur réflexe de défense, je tendis la main derrière moi pour agripper ma harpe, mais ne fis que tâtonner dans le vide, et je me rappelai tout à coup avoir laissé mon instrument dans l’une des charrettes. Car au-dessus de moi, il n’y avait nulle trace d’arbre. Les feuilles tombaient depuis le ciel, orphelines. Ou plutôt, elles étaient le fruit d’une illusion, ce qui était bien pire !
      Dans mon affolement, je m’agitai sur ma selle afin de mettre pied à terre, mais une main sur mon épaule m’en dissuada. Je me retournai et vis le Völlnyr, qui me souriait avec indulgence ; la fermeté et la sérénité de son geste m’indiquaient clairement qu’il n’y avait pas lieu de s’alarmer. Il me fit signe d’approcher et, se penchant vers moi, me glissa à l’oreille : « Cette illusion n’est pas néfaste, c’est le cachet de la ville ; un peu comme les mirages d’eau à Illindys, si vous voulez. Maintenant, calmez-vous et souriez à notre peuple. Tout se passera bien. »
      Je hochai la tête et m’efforçai d’étirer les lèvres dans un simulacre de sourire.
      Passé la Grand-Place, nous poursuivîmes notre route sur l’avenue et nous engageâmes sur le pont principal d’Oraevälm. Il s’agissait d’un solide édifice de grosse pierre, dont la largeur était suffisante pour abriter des habitations de taille respectable et qui, faisant saillie au-dessus du fleuve, semblaient déborder de ses flancs comme une surcharge pondérale. Je remarquai d’ailleurs que ces demeures arboraient une apparence plus opulente que celles de la rive gauche, ce que me confirma la présence d’innombrables enseignes dorées au-dessus du linteau des portes sculptées. On devinait ici l’échoppe d’un parfumeur, là celle d’un modiste, ou encore là-bas celle d’un joaillier ; toutes sortes de professions étaient ici représentées. A leurs riches accoutrements, on ne pouvait pas non plus douter que les personnes rassemblées sur le pont devaient être les propriétaires.
      Nous quittâmes les marchands et rejoignîmes la rive droite. Tout de suite, la perspective s’élargit, les bâtisses gagnèrent en volume, en hauteur et s’espacèrent de plus en plus pour ressembler à de véritables manoirs. La voie épousait la forme d’une pente douce mais constante, au bout de laquelle nous pouvions voir dépasser les flèches du grand temple et de divers monuments imposants dont j’ignorais l’utilité. Tout au fond, enfin, siégeant directement sur la colline, le palais nous toisait par-dessus son mur d’enceinte avec assurance. C’est précisément le moment que choisit Illiron pour se rapprocher de nous et faire étalage de ses connaissances en architecture, à mon grand désarroi :
  « Vous voyez les espèces de marches qui se détachent des toitures ? On appelle cela des pignons à gradins. C’est un style propre à notre pays et, qu’on me maudisse si je mens, on n’en a jamais construits de plus beaux qu’ici. Les habitants d’Oraevälm aiment l’originalité, et n’hésitent pas à associer des pierres de différentes couleurs – toujours deux ou trois, pas plus – pour créer des motifs simples et élégants, que l’on retrouve sur le pourtour des fenêtres. A propos de fenêtres, vous n’êtes pas sans remarquer que certaines d’entre elles comportent des remplages, ces ciselures de pierre si prisées pour leur beauté. Le palais en possède quelques-uns lui aussi, vous aurez tout le loisir de les étudier. Là, par exemple, vous pouvez distinguer deux lancettes surmontées d’une série d’oculus trilobés eux-mêmes séparés par des écoinçons… »
      Et ainsi de suite. Je décrochai rapidement, sentant la migraine monter à mes temps. Mon rêve le plus cher, à ce moment-là, fut de voir atterrir l’une de ces feuilles imaginaires dans la bouche du bavard ; peine perdue. Illiron fut intarissable tout le reste du trajet et vanta les mérites de tout ce qui se trouvait à sa portée, tel un négociant désirant écouler ses marchandises. Le Völlnyr, lui, continuait à adresser des petits gestes de la main à la foule et alimentait le moulin du maître paveur par quelques remarques bien placées.

      C’est dans ce contexte que nous franchîmes enfin les douves et les remparts du château. Des trompettes saluèrent notre arrivée, et Illiron se tut aussitôt. La taille du palais, ses tours et ses grandes fenêtres étaient sincèrement impressionnantes. Il avait fière allure, une allure martiale qui ridiculisait proprement le palais du Völlnyr. L’aspect massif des fortifications était cependant contrebalancé par l’harmonie des pignons à échelons adornés çà et là de pierres rouges et par l’étendue des ailes latérales, dont la couleur de construction – je m’en rendais compte à présent – tendait légèrement vers l’ocre. On pouvait également admirer des jardins symétriques, agrémentés de pièces d’eau, qui ajoutaient encore en douceur et en couleurs à cette place forte et qui couvraient une vaste superficie à l’intérieur de l’enceinte.
      Je tournai à nouveau le regard devant moi et vis tous les nobles esquisser une révérence dans un bel ensemble. Des gardes à l’armure rouge ouvragée et au casque empanaché de blanc formèrent une haie d’honneur du bout de leurs hallebardes, et nous invitèrent à avancer d’un claquement de talon. Du coin de l’œil, je détaillai tous ces personnages de haut rang à la riche parure et me sentis soudain en décalage complet avec ce que j’avais autour de moi. Et quand les nobles se relevèrent, je compris combien j’avais raison. Les dames en particulier se mirent à m’observer minutieusement, car j’étais la seule femme présente dans le cortège, et directement exposée à côté du Völlnyr de surcroît. Certaines avaient un air sévère et pinçaient les lèvres de mépris, tandis que d’autres s’étaient mises à gloser en riant. Je les voyais agiter les lèvres en désignant tour à tour chacun de mes habits. Leurs commentaires, échangés avec une feinte discrétion, se promenaient d’éventail en éventail sans connaître la fatigue, et s’enhardissaient au contraire à chaque nouveau mouvement de poignet.
      Le chemin jusqu’au palais me parut interminable tant les chuchotis exaspéraient ma patience. Et quand nous atteignîmes enfin l’esplanade, on nous assomma d’un discours de bienvenue si élogieux et complexe en langue eselienne que je n’en compris pas un mot. Une voix de femme compassée me tira cependant de mon ennui une fois que le héraut eut achevé ses pirouettes lexicales flatteuses :
  - Madame Rilti, en ma qualité de Comtesse de Nefestris, veuillez accepter mes hommages. Au nom de notre glorieux souverain, j’agirai pour vous en tant que duègne à la Cour des Femmes.
« Modifié: mardi 07 février 2012, 15:18:54 par Prince du Crépuscule »
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[Fictions] Au seuil du pavé ~ Chapitre IX (Partie 1)
« Réponse #201 le: lundi 23 janvier 2012, 22:40:43 »
Bon, je sais pas si je suis particulièrement apte à commenter correctement ton chapitre mais bon : on va essayer.
Bon, c'est moins festif tout d'un coup : fini les beuveries et les chansons autour d'un feu de camp. C'est vrai que l'on aurait presque cru qu'ils étaient parti faire du camping au beau pays d'Eselia.
Parlons en justement d'Eselia : on peut dire ce que l'on veut : que c'était une grande nation nourrit d'art, de savoir et de sagesse, c'est tout de même sacrément la dech'. Le pays est désert, il pleut sans cesse. Bref, le premier contact avec Eselia n'est pas spécialement engageant et on peu comprendre l'ambiance maussade dans la troupe.
Heureusement qu'Illiron est là d'ailleurs, sans sa tronche de déterré, je crois que Rilthie pèterait les plombs.
Mais franchement je crois que toute la première section du chapitre est une mise ne bouche qui vise à nous montrer qu'Elesia est à des milliers de lieux de ce à quoi on pourrait s'attendre mais par dessus tout à créer un effet de contraste avec Oraevälm qui semble admirablement bien conservé malgré les affres de la guerres.
Là, ça devient louche. Non seulement la ville est comme neuve avec ses toits rutilants et ses beaux bâtiments à l'architecture surannée (mention spéciale pour le monologue d'Illiron qui suinte le pédantisme dopé à à la suffisance) alors qu'elle devrait plutôt ressembler à un tas de gravas, mais en plus les Eseliens les accueil à bras ouverts. Là, je suis resté interdit, je me doutais bien que l'option lèche-botte devait être livrée avec l'Elesien moyen, mais je pensais que ça sonnerait faux afin de montrer la réticence des vaincus. Là pas du tout,, c'est à ce demander ce que le Völlnyr a encore bidouillé dans le dos de Rilthie. Non mais disons le : Krellster magouille toujours dans son coin, demande son avis à l'Impétueuse, loue sa clairvoyance puis ne tiens même pas compte de ce qu'elle dit. Au final, Rilthie doit composer avec les trucs les plus inattendus qui puissent arriver, on peut donc se demander ce qui va tomber sur la malheureuse jeune femme cette fois-ci.
Ah, je sais des courtisanes qui veulent relooker Rilthie avec des éventails, des robes à froufrou et des ombrelles (avoue que tu adorerais ça, rien que pour tourner en ridicules ces précieuses coincées comme un évier bouché).
Je m'interroge donc sur la femme qui s'adresse à la Surintendante à la fin du texte : future alliée qui va guider Rilthie au milieu des us et coutumes des femmes du monde, ou bien ennemie qui va passer son temps à écorcher son nom ?
Je n'évoquerai même pas ton style, il va de soi qu'il est impeccable ; depuis le temps, il est rodé.
Enfin, bref que du bon qui me donne encore plus envie de savoir ce que tu nous réserve pour la suite.

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[Fictions] Au seuil du pavé ~ Chapitre IX (Partie 2)
« Réponse #202 le: samedi 24 mars 2012, 14:05:22 »
Après deux mois d'errances dans le désert de l'écriture, chers amis, me revoilà enfin ! Et je ne reviens pas avec n'importe quoi, s'il vous plaît : j'ai entre les mains un cadeau destiné au plus fidèle de mes commentateurs, j'ai nommé Raphael14 !

Bon, vous allez me dire, y a quoi qui change entre un chapitre normal et un chapitre cadeau ? Bah... pas grand-chose en fait, si ce n'est que je me suis beaucoup appliqué et que j'ai mis tout mon coeur à l'écrire (si, si :)). Et aussi, et surtout, que s'il n'y avait pas eu son anniversaire, jamais je n'aurais eu la motivation nécessaire pour pondre un chapitre avant un mois, à cause de mon... Oui enfin vous savez. Donc voilà, en gros un chapitre cadeau est un chapitre miraculé. *ahem*

D'ailleurs, merci pour ton commentaire, mini-cafard (:love:). Il soulève des questions intéressantes, mais tu comprendras que je n'y répondrai pas, au risque de briser le suspense. J'espère que tu apprécieras ton cadeau en tout cas. Je sais que ça arrive un peu tard, mais bon, j'ai fait ce que j'ai pu.

Ah et concernant le chapitre précédent, je voulais juste vous montrer qu'Illiron ne disait pas n'importe quoi à propos de l'architecture d'Oraevälm. Je me suis pas mal renseigné sur le sujet afin de donner une certaine cohérence à la ville (même si j'ai pris des libertés) et pour gagner en précision dans mes descriptions. Donc, concrètement, un pignon à gradins ou à échelons, ça donne ça : les machins en forme d'escalier, hein, pas tout le château. Je me suis d'ailleurs inspiré de ce château pour le palais d'Oraevälm, même si ce dernier est largement plus grand et qu'il ne comporte pas autant d'éléments (néo-)gothiques ni de toitures métalliques. Les remplages, c'est ça : Waaaah. Quant aux lancettes, oculus trilobés et autres trucs du genre, osef en fait, c'était juste pour qu'Illiron se la pète. v.v

Voilà voilà. Sur ce, bonne lecture !

Je vous mets pas de musique cette fois-ci, j'en ai écouté trop pour en choisir une. Désolé.

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IX

Arrivée en pays conquis (seconde partie)




  - Pardon ?
  - Comme toute nouvelle arrivante, vous devez avoir un chaperon. Je tiendrai ce rôle pour vous, afin de vous guider.
      La dénommée comtesse de Nefestris sourit comme l’on exécute un geste appris par cœur. Ses cheveux noirs, légèrement striés de blanc, étaient tirés en un chignon sévère. A sa mise austère et à ses manières sèches, je sus d’emblée que je ne m’en ferais pas une amie dévouée.
  - Il doit y avoir erreur sur la personne, je sais tout à fait m’occuper de moi-même.
      Cependant, en croisant le regard du Völlnyr, je sus qu’il n’en était rien. Ne voulant pas me donner davantage en spectacle devant les nobles, je me résignai à accepter la présence de cette comtesse et ravalai ma question à propos de la Cour des Femmes. Cette désignation me rappelait vaguement quelque chose. Je devais en avoir entendu parler lors des leçons d’eselien, mais je m’y étais si bien prise pour les chasser de ma mémoire que je n’arrivais plus à mettre le doigt dessus.
  - Madame la comtesse est ici pour vous conseiller, répondit le Völlnyr. N’y voyez aucune offense, Rilhtie.
      Voilà qu’il s’adressait à moi en eselien, à présent. Il n’en fallait pas plus pour chahuter mes sages résolutions. L’irritation qui en résulta me poussa presque à lui désobéir, à lui rétorquer que je n’avais pas besoin de conseils de la part d’une vieille bécasse fraîchement sortie du placard pour me servir du « Madame Rilti », mais je n’en fis rien. La fatigue fut la plus forte, et je me laissai donc accompagner sans mot dire. Heureusement pour moi, la comtesse n’était pas non plus d’humeur bavarde.
      Nous franchîmes rapidement les énormes portes qui servaient d’entrée principale. A l’intérieur, nous découvrîmes le vestibule, qui formait un vaste espace baigné de lumière. Je remarquai qu’au centre du dallage blanc, les insignes de la couronne eselienne se détachaient grâce à des pierres de teinte jaune, rouge et verte qui répondaient aux motifs automnaux peints au plafond. Comme je m’en doutais, l’ensemble était moins vertigineux que ce que l’on avait pu découvrir à Illindys. Par rapport au Palais d’Opale, tout ce qui se trouvait ici devait certainement paraître minuscule. Mais cela ne me gênait pas, au contraire : je préférais mille fois un château comme celui-ci à un palais aux pièces aussi gigantesques qu’innombrables. Bien évidemment, j’aurais encore mieux aimé installer une yourte dans le jardin, ou alors en dehors de la ville, ou même en Ykprjan tant qu’à y être, mais je nourrissais quelques doutes quant aux chances de succès d’une telle entreprise.
      Comme nous gravissions les marches, le Völlnyr et moi, les premiers nobles firent leur entrée dans le château à la suite du cortège ykprjenn. Arrivé au premier palier, Krellster se retourna pour leur faire face. Je l’imitai, et il se pencha alors vers moi, me recommandant de bien retenir le visage des premiers arrivants, qui avaient la préséance sur les autres en vertu de leur rang. Je suivis son conseil et tâchai de mémoriser la physionomie de toutes ces personnes qui paradaient avec autant de fierté que des bêtes de concours. La plupart étaient en couple, mais certaines femmes n’apparaissaient au bras d’aucun époux, et je me rendis bientôt compte qu’elles étaient légèrement plus nombreuses que leurs congénères masculins. A la réflexion, la guerre avait dû précipiter plus d’un mari dans la tombe. Il n’eût donc pas été étonnant que ce surplus féminin fût composé de veuves. Aucune d’entre elles n’avait l’air éploré, cela dit. Certaines discutaient même allègrement avec leurs voisines de devant ou de derrière, avec sans nul doute quelque trait d’esprit à la bouche au sujet de mon accoutrement ou de la présence affligée de la comtesse de Nefestris à mes côtés.
      Dans un accès de générosité ou d’épuisement, je ne saurais dire, le Völlnyr m’épargna les noms et titres des arrivants. Je lui en fus reconnaissante, même si je savais que je n’y échapperais pas éternellement. Tôt ou tard, il me faudrait les apprendre, car les nobles eseliens étaient très pointilleux sur le protocole. J’avais au moins retenu cela de mes leçons. J’étais également préparée à l’étalage de luxe et de raffinement que les courtisans affectionnaient, contrairement à la plupart des Ykprjenn en présence, dont la connaissance de la mode se limitait aux habits bourgeois nettement moins extravagants d’Illiron. Ils semblaient complètement désemparés devant la richesse du décor et de la vêture des Eseliens. Moi-même, j’avais du mal à rester neutre devant les pourpoints à taillades et les robes à vertugadin, qui semblaient rivaliser en couleurs et en complexité pour ridiculiser nos vêtements encore encrassés par le voyage. Mais ce qui m’étonnait le plus, en définitive, c’était de constater que seule une petite majorité de nobles étaient blonds. Je n’en croyais pas mes yeux.

      Une fois que tout le monde fût entré, le Völlnyr s’avança légèrement sur le palier tapissé de rouge et déclara d’une voix vive :
  - Chers Eseliens, chers Ykprjenn, cher peuple, nous voici donc enfin réunis dans la nouvelle capitale d’Ykprjan, notre pays à tous. J’aimerais avant tout vous remercier de votre patience, pour les uns, et de votre hospitalité, pour les autres. Les dernières semaines ont été fort longues, j’en ai peur, bien qu’elles aboutissent aujourd’hui sur un événement majeur de notre histoire commune, dont nous avons la chance de mesurer la portée en ce moment même. Oraevälm, comme vous le savez, doit son nom à l’association de nos deux langues : orae, l’automne, et välm, la ville. Cette union symbolise l’esprit qui doit être le nôtre en cette ère nouvelle ; un esprit dont moi, le Völlnyr, le « Lien fort », me porte garant. A ce propos, je me permets de vous rappeler dès l’abord que ni ma venue en Eselia ni ma montée sur le trône ne font de moi un roi ou un prince. Je crois utile de le répéter, au cas où certains auraient encore des doutes à ce sujet. Je demeure, conformément aux traditions ancestrales d’Ykprjan, le guide des quatre tribus majeures et de tous les clans mineurs. Comprenez bien que si mon pouvoir s’étend désormais à l’ensemble des terres eseliennes, cela ne signifie pas pour autant que je prétende à un rang ou à une fonction supérieurs. La seule différence tient à la superficie du pays et au nombre d’individus que je dois guider. J’espère que cela est clair pour tous.
      Il poursuivit son discours en insistant sur la notion d’union et en vantant la nouvelle Ykprjan, mais je perdis vite le fil. Il prononçait chaque phrase en ykprjenn puis en eselien, ce qui était certes nécessaire, mais particulièrement fastidieux pour l’assistance. Malgré mon manque d’attention, je relevai tout de même cinq occurrences du mot « grandeur » dans son monologue, qui surpassa presque en longueur la tirade de bienvenue du héraut prononcée un peu plus tôt. Les nobles, quant à eux, se montraient soucieux d’écouter le discours dans son intégralité. Ils affichaient un air sérieux, presque scrutateur, comme s’ils tenaient à soupeser chaque parole et chaque geste du Völlnyr. Après tout, c’était la première fois qu’ils entendaient leur nouveau souverain s’exprimer aussi longuement. Je sentais le poids du jugement dans leurs regards. De toute évidence, ils cherchaient à déterminer si le Völlnyr était digne de confiance, et s’il n’allait pas plutôt les faire exterminer dans les prochains jours en vertu de quelque rituel barbare et sanglant.
      Leur attention me permit de mémoriser davantage de visages, même si je ne me souvenais plus parfaitement de l’ordre d’entrée. L’absence de bavardages facilita considérablement l’exercice, étant donné que les nobles restaient plus ou moins immobiles et que les femmes ne s’amusaient plus à dissimuler la moitié de leur visage derrière leurs éventails au détour de plaisanteries intempestives. A force d’observer leurs traits, je finis néanmoins par ne plus rien pouvoir distinguer, et finis par abandonner. La tâche s’avérait insurmontable compte tenu de mon état de fatigue. Et même sans cela, je ne pense pas que j’aurais obtenu de meilleurs résultats : à vue de nez, tous ces nobles devaient bien former un groupe de cent-cinquante personnes, soit plus du triple d’Ykprjenn dans le cortège. La différence sautait aux yeux, chacun des deux groupes s’étant arrangé pour se répartir des deux côtés du vestibule, et accessoirement des deux côtés des insignes eseliens incrustés dans le dallage. L’union prônée par le Völlnyr semblait très lointaine.

      Je ne parvenais plus à étouffer mes bâillements qu’à grand-peine quand le discours trouva enfin son épilogue. Les nobles firent la révérence, pendant que mes compagnons de voyage ne savaient plus sur quel pied danser pour paraître encore moins à l’aise. Je voulus suivre le Völlnyr lorsqu’il se remit en marche, suivi du Grand Maître de la Maison du roi qui devait s’être présenté alors que je soupirais d’ennui, mais la comtesse de Nefestris m’en dissuada :
  - Madame Rilti, la Cour des Femmes est par ici, dit-elle en pointant son éventail dans la direction opposée.
      A partir du palier où nous nous trouvions, l’escalier se séparait en deux et permettait d’accéder soit à l’aile ouest, soit à l’aile est.
  - Mais je dois suivre le Völlnyr, non ?
  - Pas pour le moment, répondit la comtesse d’un ton catégorique. Vous devrez attendre ce soir pour avoir le plaisir de sa compagnie, lors du grand repas organisé en l’honneur de votre arrivée.
  - Ce soir ? répétai-je, incrédule.
  - Parfaitement, ce soir.
  - Et pourquoi donc ?
  - Il en a été décidé ainsi.
      Je réfléchis un instant aux deux possibilités qui se présentaient à moi : soit je décidais de n’en faire qu’à ma tête, au risque de subir les foudres des courtisans et de Krellster dès le premier jour, soit je me montrais docile et remettais mes problèmes à plus tard, avec l’espoir infime qu’on me laisserait en paix au bout du compte. J’hésitai d’abord, puis, voyant que les nobles commençaient à bouger, optai pour la facilité.
  - Bon, eh bien ; s’il doit en être ainsi…
      La comtesse hocha sèchement la tête et commença à gravir les marches qui menaient à l’aile ouest. Je ne fis pas davantage de difficultés et lui emboîtai le pas. A vrai dire, je n’avais pas spécialement envie d’accompagner le Völlnyr, lui qui m’avait exhibée devant tous ces nobles moqueurs et dédaigneux. La perspective d’abandonner Illiron ne m’attristait pas non plus outre mesure, même si je ne concevais guère d’enthousiasme à l’idée de me retrouver seule parmi une foule d’Eseliennes en manque de potins.
  - Laissez-moi vous indiquer le chemin, madame, reprit la comtesse avec un air d’absolu déplaisir. En tant que votre duègne, je me dois de vous montrer vos appartements et de vous instruire de la vie à la cour.
  - Merci… madame, ajoutai-je avec un temps de retard.
  - Tout le plaisir est pour moi.
  - Si je puis me permettre, madame, comment dois-je vous appeler ? Je ne suis pas très au fait de ces choses-là.
  - Ainsi que vous venez de le faire. Cela me semble tout à fait approprié. Cependant, n’oubliez pas de donner le nom de la personne à qui vous faites la conversation au moins au début et à la fin de celle-ci.
  - Je vois. Merci, madame.
  - Vous pouvez vous dispenser de m’appeler « madame » aussi souvent, en revanche.
  - Je pensais qu’une comtesse méritait cette distinction, pourtant.
  - Pas de votre part. L’étiquette ne l’exige pas même d’un simple chevalier.
      Un simple chevalier ? La mémoire me faisait une nouvelle fois défaut : je ne parvenais plus à situer ce titre dans la hiérarchie obscure de la noblesse. Rangs, titres, charges, offices… tout cela formait un affreux brouillard. A vrai dire, je ne voyais pas non plus comment un chevalier pouvait être « simple », mais je ne me risquai pas à poser la question. De toute manière, je n’avais pas envie de le savoir. Je m’étonnais déjà assez des efforts que je fournissais pour respecter les vœux du Völlnyr et supporter la présence de cette épouvantable duègne sans avoir à en rajouter.

      Comme je m’y attendais, la suite de ma visite fut peuplée de dorures et de bois précieux. La première salle de l’aile ouest était une antichambre gardée par des soldates qui, selon les dires de la comtesse, étaient les seules femmes d’Eselia habilitées à porter les armes et dont le rôle était de veiller à la sauvegarde des bonnes mœurs. En d’autres termes, elles étaient les cerbères qui refoulaient les ardeurs masculines en dehors de la Cour des Femmes. Voilà un rôle qui ne devait pas être facile à endosser tous les jours. La pièce suivante, servant autrefois de salle d’audience à la reine, était aujourd’hui réservée aux réceptions et aux repas de midi. Son immensité était proprement impressionnante, et je me surpris moi-même à rester immobile un instant afin de contempler les plafonds à caissons composés de panneaux aux peintures vives. La comtesse m’expliqua que la décoration avait été entièrement refaite et que les tentures de brocart et le plancher de marqueterie dataient du siècle dernier. Je dus m’y reprendre à plusieurs fois pour comprendre ce qu’elle entendait par là, mais parvins finalement à accoler un sens à peu près précis aux termes qu’elle employait. Un tel espace semblait toujours trop confiné et trop contrefait pour ne pas heurter mes goûts d’enfant de nomades, mais force était de constater l’habileté des artistes et des artisans qui l’avaient façonné. Le travail réalisé méritait au moins mon respect. Madame de Nefestris ajouta – sûrement à dessein – que la Salle d’honneur de la Reine, comme on la nommait, se prêtait merveilleusement bien aux récitals et autres récitatifs. Inutile de préciser que ma curiosité en fut piquée à vif.
      Cependant, au fil des salles, je sentis la fatigue me gagner à nouveau. Mon intérêt chuta peu à peu, comme s’il glissait sur une pente verglacée pour atteindre la plus profonde des lassitudes. Les explications de la comtesse se muèrent en un bruit de fond désagréable qui m’accompagna tout au long de la visite des lieux, encore renforcé par les caqueteries incessantes des dames sur nos talons. Même les motifs automnaux et les peintures agrestes qui garnissaient la chambre de la Reine ne parvenaient plus à captiver mon regard. Je saturais. La comtesse s’en rendit certainement compte, car au bout d’un moment, elle arrêta de débiter ses commentaires détaillés sur la fonction des antichambres et se contenta de nommer les pièces que l’on traversait. Je ne sais pas combien de temps cela prit en tout, mais ma perception de la chose devait être grandement faussée : quand nous arrivâmes devant « mes » appartements, le soleil avait à peine décliné depuis que j’étais entrée dans l’aile ouest du château, alors que j’avais l’impression d’avoir passé des heures à errer dans un dédale de luxe.
  - Vous avez sûrement besoin de repos, Madame Rilti, commença la comtesse sur le ton du reproche. Permettez-moi de vous montrer vos appartements et de vous présenter vos dames de compagnie avant de vous laisser aux soins de vos servantes.
      J’ouvris inutilement la bouche pour protester que mon seul désir était de me retrouver seule, alors que Madame de Nefestris se retournait vers les nobles attroupées dans l’antichambre adjacente.
  - Madame souhaite se retirer, déclara-t-elle pompeusement. Je vous invite à rejoindre le Grand appartement de la Reine ou à regagner les jardins jusqu’au souper. Mesdames…
      La comtesse et l’ensemble des nobles firent la révérence, après quoi ces dernières s’éloignèrent en emplissant le couloir de bavardages et de rires. Au lieu d’en être vexée – car je n’avais aucun mal à deviner le sujet de leurs conversations – je priai seulement pour qu’elles s’en aillent au plus vite. Quand le vacarme s’assourdit enfin, j’eus l’impression qu’une basse-cour venait de passer d’un bout à l’autre du bâtiment.

      Deux valets fermèrent les portes de l’antichambre et me laissèrent seule avec la comtesse. Celle-ci me devança dans la pièce suivante, qui était une sorte de salon aux tentures de soie verte. Toutes les portes étaient ouvertes jusqu’au bout de l’aile ouest, me laissant un funeste aperçu du chemin qu’il me restait encore à parcourir.
  - Voici vos appartements, fit Madame de Nefestris en me désignant l’endroit du menton. Ils étaient autrefois l’apanage des princesses du sang, et étaient constitués de chambres et de salons. Ils ont toutefois été réaménagés pour convenir à une personne seule.
      Sa voix était encore plus sinistre et péremptoire que d’habitude, comme si elle m’accusait directement d’avoir tout saccagé. Si j’avais été en pleine possession de mes moyens, je lui aurais rétorqué que je n’avais rien demandé et qu’elle pouvait bien mourir dans son coin avec ses souvenirs chéris. Mais, dans mon état, je préférai m’en tenir à la ligne de conduite que je m’étais fixée, à savoir une utilisation minimale de la langue. Me disputer dès mon arrivée n’aurait rien apporté à personne, en plus de m’éloigner du repos auquel j’aspirais tant. L’épuisement avait fait de moi une véritable philosophe.
      Ainsi que je l’avais pressenti, la comtesse me fit traverser chacune des pièces bordant le couloir. Salle de réception, étude, boudoir, salle de musique… tout avait été soigneusement préparé dans l’attente de ma venue. Je n’y accordai pourtant guère d’importance sur le moment et me contentai d’acquiescer chaque fois que Madame de Nefestris daignait m’adresser la parole. Ma seule pensée fut pour la lumière qui se déversait abondamment des fenêtres, éclairant par ses rayons doux et blancs l’existence que j’allais devoir mener à travers cette enfilade de cloisons à la parure si délicatement trompeuse. Alors que j’esquissais les derniers pas qui me séparaient de ma chambre, mon esprit s’évada un instant, effleurant le dais de feuillage fauve que composait l’Yszren. La perspective était lointaine, et pourtant le tableau me paraissait terriblement proche, bien plus que le bosquet maigrelet que je regardais par la fenêtre au même moment. Une émotion ancienne se diffusa à travers mon corps, coulant dans mes veines, parfaitement incolore, et se saisit de moi, avant de refluer au loin. Son lent retrait découvrit une immense grève, grave et grise, dont le moindre grain de sable était gorgé de fatigue. Je restai ainsi, suspendue à cette sensation, ne pensai à rien ; je revins peu à peu à moi. Quelques secondes me furent nécessaires pour prendre conscience que je m’étais arrêtée en plein milieu d’une salle aux teintes rougeoyantes. Puis je tournai la tête en direction de la comtesse et me remis en marche avant que sa question ne franchisse ses lèvres. L’impression avait disparu.
      Dans la chambre qui devait être la mienne, plusieurs femmes m’attendaient. Deux d’entre elles étaient fardées et portaient une toilette somptueuse, tandis que les trois autres, en retrait, étaient affublées de robes plus simples, bleues et blanches, identiques. Je les dévisageai brièvement pendant qu’elles s’inclinaient.
  - Madame Rilti, permettez-moi de vous présenter mesdames la vicomtesse de Duestria et la baronne d’Olma. Vous pouvez d’ores et déjà les considérer comme vos dames de compagnie.
  - Enchantée, dis-je d’une voix égale. Et les femmes au fond, qui sont-elles ?
  - Ce sont vos servantes. Elles vous aideront en toute chose.
      Je les laissai faire leurs courbettes tandis que je balayais la pièce du regard. Jamais je n’aurais pensé dormir un jour dans une chambre aussi vaste, ni dans un lit aussi haut. Peu m’importait, de toute manière, tant que je pouvais dormir quelque part sans être dérangée. Je sentais mes paupières s’alourdir inexorablement, comme dans ce conte où les esprits des bois suspendent de minuscules cailloux aux cils des enfants pour les endormir.
      Il y eut un silence gêné. Après avoir interrogé la baronne du regard, la vicomtesse osa :
  - De quoi avez-vous besoin, Madame Rilti ?
      La question tarda à se frayer un chemin. Je n’arrivais pas à trouver la formulation qui convient.
  - Rien. Je n’ai besoin de rien, merci.
      Nouveau silence.
  - Madame a besoin de se reposer, dit la comtesse. Elle a fait un long voyage. Nous l’entretiendrons lors du souper, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.
      J’acquiesçai. Pour la première fois, j’étais satisfaite d’avoir Madame de Nefestris à mes côtés. Les deux dames de compagnie s’en allèrent sans que je ne le remarque vraiment, puis la duègne donna un ordre aux servantes. Elle ajouta qu’on me faisait couler un bain chaud et que je devrais être prête pour le souper. Si elle m’en précisa l’horaire, il m’avait déjà échappé.
      J’entendis les portes se refermer. Les servantes m’invitèrent à gagner la pièce voisine, qui semblait incroyablement réduite par rapport à la chambre. Je protestai faiblement quand elles entreprirent de me déshabiller, et finis par me laisser faire. Depuis la cuvette posée devant moi, des fumeroles s’entortillaient, enlaçant mon corps nu de senteurs chaudes et puissantes. Tous mes sens en étaient pleins. Je mis un pied dans la cuvette, puis l’autre, et frissonnai. Une fois habituée à la température, je m’allongeai précautionneusement, par étapes, jusqu’à ce que l’eau atteigne mon menton. Je remerciai les servantes, qui avaient enduit mes cheveux d’une lotion à l’odeur de lavande, avant de les rincer avec soin.
      Je me rendis vaguement compte que je ne m’étais pas adressée à elles dans la bonne langue, mais elles étaient déjà parties. Tant pis. Je fermai les yeux et m’assoupis, laissant le bain me laver de mes trop courtes nuits.
« Modifié: lundi 16 avril 2012, 18:42:12 par Prince du Crépuscule »
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[Fictions] Au seuil du pavé ~ Chapitre IX (Partie 2)
« Réponse #203 le: samedi 07 avril 2012, 18:46:34 »
Enfin, j'ai cru ne jamais trouver le temps d'écrire un commentaire pour ce chapitre-cadeau.
Pour commencer, merci beaucoup parce que la vache, ça c'est du cadeau, ça fait quelque chose de savoir que tu t'es donné ce mal pour me faire plaisir.
À moi de te rendre la pareille et je m'y mets tout de suite.
La première chose qui m'est venue à l'esprit tandis que je lisais ce chapitre, c'est une profonde compassion pour cette malheureuse Rilthie. Voir son nom écorché et se farcir un discours aussi interminable et barbant que celui d'un politicien, c'est une chose. Être abandonné par le Völlnyr, seule au milieu d'une horde de pintades armées d'éventails et dont le seul plaisir est de médire sur les tenues vestimentaires ykprjenn, ça c'est c'est vraiment moche et c'est encore pire lorsque l'on s'est tapé des semaines de voyage, que l'on est crade et que l'on est déjà à moitié passé pour une gourde devant l'ensemble de la noblesse eselienne. Et ce n'est que le début parce que entre les dame de compagnies qui ont l'air bien cruche, la comtesse de Nefestris cette collet monté aussi marrante qu'une visite chez le dentiste et les courtisanes de la (basse)Cour des Femmes qui passent leur temps à caqueter, on se demande si Rilthie va réussir à trouver une alliée et/ou une amie dans ce troupeau de dindes. Je me demande même si elle ne va pas regretter Illiron.
Sinon la découverte du château est le deuxième point important de ce chapitre-cadeau. J'avais jusque là du mal à visualiser ce à quoi ça ressemblait désormais je vois quelque chose qui est à mi-chemin entre Chambord et Versailles : beaucoup de pierre comme à Chambord mais aussi beaucoup de boiseries, de dorures et de peintures, façon Versailles.

Maintenant la question est de savoir comment Rilthie va-t-elle interagir avec les nobles eséliens et surtout sont-ils sont aussi prétentieux et imbus d'eux-même qu'ils le paraissent ? J'espère bien que non, ce serait très décevant autrement. Le deuxième point qui m'intéresse c'est comment Gautjan va réagir, lui, à ce dépaysement total, parce qu'il est tout de même un peu passé à la trappe ces derniers temps. Et enfin le troisième point d'interrogation : quel prochain coup Krellster mijote-t-il dans son coin ?
Je sens qu'il va encore y avoir du grabuge et ça promet d'être remuant.
Voilà, du coup j'ai toujours aussi hâte de voir ce qu'il va suivre surtout que maintenant que tu es débarrassé de certaines contraintes, tu devrais retrouver le temps d'écrire.
Donc bon courage pour la suite et continue de nous donner autant de plaisir.
Au fait, tu comptes faire porter des bas de soie à Gautjan, qu'on se marre un peu ?

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[Fictions] Au seuil du pavé ~ Chapitre X (Partie 1)
« Réponse #204 le: vendredi 27 avril 2012, 23:53:28 »
Merci pour le commentaire, Raph'. Je suis content que ton cadeau t'ait plu, malgré le retard et tout et tout. Tu m'as fait rire en plus en comparant la comtesse à une visite chez le dentiste, c'est trop ça. :niak:

Pour ce qui est du style du château, c'est à peu près ça, sauf que ça penche quand même plus du côté Renaissance que Versailles. Disons que c'est une sorte de mix entre la Renaissance italienne à l'intérieur et la Renaissance flamande à l'extérieur. Par contre, je dois avouer que je me suis inspiré de Versailles pour l'agencement des pièces (genre les appartements de la reine, par exemple). Sur leur site y a un plan et il est super clair, alors je suis pas allé chercher plus loin. J'suis naze je sais.
Au fait, petit point culture : un plafond à caissons, ça ressemble à ça. Sauf que dans le cas du palais d'Oraevälm, le bois est plus "nu" et les panneaux sont peints, un peu comme (la photo est dégueu mais j'ai pas trouvé mieux), mais en plus boisé. Ces deux exemples proviennent du Palazzo Vecchio de Florence, qui roxxe du poney tellement qu'il tue sa maman.

Concernant les nobles eseliens, si, ils paraissent prétentieux et imbus d'eux-mêmes. Mais il faut pas oublier que le point de vue est celui de Rilhtie. Il est donc fortement partial. Et vu l'éducation des nobles (essence supérieure, qualité du sang, élite, blabla) et la situation dans laquelle ils se trouvent, il me semble logique qu'ils adoptent cette attitude face à des envahisseurs jugés inférieurs et barbares. Cela dit, les exceptions sont possibles, bien sûr. C'est pas marrant sinon.

Bon, je veux pas vous spoiler les enfants, mais dans ce chapitre, vous aurez droit à une démonstration comme quoi le management interculturel, c'est super important. v.v je me suis bien amusé

Et merci de célébrer le retour de la musique d'accompagnement. Le baroque, vous allez en bouffer, ne vous déplaise : owi.

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X

Dissonance et contrepoint (première partie)




      On frappa trois coups à la porte, qui me réveillèrent en sursaut. Je me redressai brusquement, tâtonnant à la recherche de la dague qui sommeillait habituellement à portée de main, mais ne fis que m’érafler le coude. Un juron incompréhensible m’échappa. Je nageais en pleine confusion : barbotant à moitié dans un bain à l’eau tiédie, nue, vulnérable, la pièce autour de moi ne m’évoquait rien. Peu importe l’endroit où mes yeux se posaient, ils ne rencontraient que l’inconnu et l’indésirable. J’enfouis mon visage dans mes mains et tentai de rassembler mes esprits.
      On frappa à nouveau, avec plus d’insistance. Une voix embarrassée s’éleva :
  - Madame Rilti ? Êtes-vous là ? (Elle se tut un instant et reprit.) Vous êtes attendue. Pouvons-nous entrer ?
      Je me levai et sortis du bain, grimaçant du fait de mes muscles courbaturés qui n’avaient certainement pas apprécié ma sieste improvisée dans un bac de bois. Des gouttes d’eau savonneuses se mirent à dégouliner sur le plancher. Malgré la fatigue qui m’engourdissait encore, je savais désormais où je me trouvais. J’avançai, fourbue, jusqu’à la porte, et l’ouvris d’un geste sec.
      Les femmes de chambre qui se trouvaient derrière reculèrent instinctivement, en proie à la surprise. Si cela était possible, leurs yeux s’agrandirent encore lorsqu’elles virent dans quel accoutrement je me présentais – c’est-à-dire aucun. Bientôt, l’effarement fit place à la gêne, dont le rouge si caractéristique monta aux joues des servantes. J’hésitai un instant à refermer la porte et à me couvrir, mais décidai de n’en rien faire : cela n’aurait rien changé à la situation. Je soupirai et leur dis d’entrer, la bouche pâteuse.
      Les intéressées s’exécutèrent sans faire plus de manières et entreprirent de me sécher à l’aide de serviettes. Je voulus protester d’abord, dire que j’étais assez âgée pour prendre soin de ma personne, puis me rappelai la normalité d’un tel traitement dans les hautes sphères eseliennes. A mes yeux, cela paraissait tout de même étrange, mais non pas désagréable. Ma paresse s’en accommodait même plutôt bien. Je me laissai donc faire, tâchant d’oublier les regards à la fois curieux et indiscrets qui se hasardaient sur ma physionomie. Par la fenêtre, je constatai que le soleil était déjà sur le déclin. Je devais avoir dormi une bonne heure, tout au plus. Je n’avais pourtant pas l’impression d’être reposée. Et savoir quelle sorte d’événement occuperait ma soirée ne m’inspirait pas plus d’énergie.
      Quand elles eurent terminé leur office, les servantes m’aspergèrent de parfum et me conduisirent dans la chambre attenante, en prenant garde à ce que les serviettes qu’elles avaient nouées autour de mes hanches et de ma poitrine ne tombent pas. Elles m’installèrent devant la coiffeuse et commencèrent à me peigner les cheveux, qui étaient encore humides et emmêlés. Mentalement, je leur souhaitai bonne chance devant la difficulté de la tâche à effectuer : les nœuds ont toujours été les plus fidèles de mes ennemis. Pendant que les femmes de chambre s’attelaient à mener cette bataille à ma place, je me mirai dans le miroir. La netteté du reflet renvoyé était nouvelle pour moi, n’ayant jamais connu que des miroirs de métal poli. Il y avait quelque chose de bizarre à me voir ainsi, dans toute ma vérité, sans déformation ni ternissement. En face de moi se tenait Rilhtie, telle que les autres la percevaient. Je me penchai sur cette image, mon image, et l’inspectai au plus près sous différents angles. Les servantes derrière moi continuaient à me brosser les cheveux sans mot dire. Pour l’heure, j’avais simplement l’air fatiguée et bourrue. Voilà qui ne sortait pas vraiment de l’ordinaire. Mon maigre séjour en Eselia n’avait pas eu d’emprise sur la Mademoiselle Revêche que Gautjan aimait tant moquer, apparemment. C’était rassurant, au fond. Depuis que j’étais entrée dans cette Cour des femmes, ma plus grande peur – totalement absurde, au demeurant – était de me réveiller un jour avec une apparence et des manières de courtisane eselienne. Me voir aussi inchangée était donc un réjouissement, bien que j’eusse souhaité être en meilleure forme.

      Les femmes de chambre s’activaient, visiblement nerveuses. L’une d’elles tirait sur mes nœuds avec retenue mais se dépêchait tout à la fois, ce qui se révélait assez peu productif. Une autre ouvrait un à un les tiroirs de la coiffeuse, sans trouver ce qu’elle cherchait ; la troisième avait tout simplement disparu de la pièce, mais j’entendais ses pas empressés non loin. Les deux servantes encore présentes détournaient le regard chaque fois que je lorgnais dans leur direction. Leurs gestes étaient mal assurés, parfois tremblants. Dans ma fatigue, je n’avais pas prêté attention à ces détails, mais je le voyais clairement à présent : elles me craignaient. Je pouvais presque sentir la boule qui s’était formée au fond de leur gorge. Pour elles, je devais être une sorte de créature brutale aux réactions aussi imprévisibles que redoutables, un monstre issu de terres sauvages qui n’hésiterait pas à faire tomber leur tête si l’envie l’en prenait. Ma foi, elles n’avaient pas entièrement tort.
      Le sourire qui passa sur mes lèvres dut être interprété comme un signe favorable, car la camériste qui fouillait dans la coiffeuse osa prendre la parole :
  - Madame, vous permettez ? demanda-t-elle maladroitement.
  - Permettre quoi ? fis-je en détachant chaque syllabe.
  - Eh bien, heu… votre main.
      La servante était jeune, à l’instar de ses deux collègues, et se laissait facilement intimider. Elle tenait une sorte de bâtonnet fabriqué à partir d’une pierre qui présentait de nombreuses petites cavités et qui m’était inconnue. Cela ne m’aida pas plus à deviner ses intentions.
  - Qu’est-ce que c’est ?
  - Une pierre p-pour les ongles, madame, bredouilla-t-elle.
  - Pour les ongles ?
  - C’est cela. Les dames de la cour, heu… les dames de la cour…
  - Oubliez les dames de la cour pour le moment, la coupai-je. Faites ce que vous devez.
  - Très bien, madame.
      Elle baissa la tête et prit ma main dans la sienne, après quoi elle me fit écarter les doigts, très délicatement, et se mit à me limer les ongles au moyen de son bâtonnet de pierre. La sensation n’était pas des plus agréables, mais n’était pas insupportable non plus. Je ne voyais pas la nécessité d’une telle coquetterie, à vrai dire, mais la femme de chambre était si absorbée par sa tâche que je n’eus pas le cœur de protester. Dans la glace, je vis que l’autre camériste nous dévisageait. Je fronçai les sourcils, et elle se remit immédiatement à me brosser les cheveux, avec une vigueur renouvelée.
      Sur ces entrefaites, la dernière servante revint dans la chambre, les bras chargés de robes et de jupons. Son visage disparaissait presque entièrement derrière les tissus colorés. Elle posa les habits sur le lit avec un soupir, les répartit selon une logique qui m’échappa, puis s’approcha de moi d’une démarche incertaine. Elle déglutit.
  - Veuillez m’excuser, madame, dit-elle en chuchotant presque. Quelles sont vos couleurs ?
  - Pardon ?
  - Vos couleurs, répéta-t-elle. Pardonnez mon ignorance, je ne connais pas votre blason.
      Je clignai des yeux, interloquée. Quel charabia me servait-elle là ?
  - Nous n’avons pas été prévenues, ajouta-t-elle précipitamment. J’ai donc pris plusieurs robes à votre taille. Mais je peux aller en chercher d’autres si elles ne sont pas à votre goût.
      Ce que je redoutais se trouvait donc confirmé : on voulait m’affubler de robes et autres froufrous à la mode. Mais je ne me laisserais pas habiller comme l’une de ces poupées cancanières.
  - Vos robes, je n’en veux pas. Remettez-les où vous les avez trouvées.
  - Mais, madame…
  - Il n’y a pas de « mais » qui tienne ! Je ne mettrai pas ces robes. Allez plutôt chercher les miennes.
  - M-mais, madame, je n’ai trouvé que des habits de voyage, je…
  - Ces habits de voyage, comme vous dites, ce sont mes habits ordinaires. Et je ne compte pas en changer tout de suite.
  - Mais…
  - Quoi encore ?
  - Vos robes…
  - Mais qu’est-ce qu’elles ont, à la fin ? m’emportai-je.
  - Rien, madame, finit-elle par répondre.
  - Eh bien si elles n’ont rien, allez donc les chercher. Plus de discussion.
      La servante fit une courte révérence avant de s’éloigner en silence, le visage blême. Quelle empotée ! Elle m’avait énervée, avec ses histoires de couleurs et de robes à dormir debout. Moi qui n’avais déjà pas assez dormi…
  - Qu’est-ce que vous regardez ? demandai-je à l’adresse des autres caméristes, qui avaient contemplé la scène avec stupéfaction.
      Celles-ci ne dirent rien et continuèrent à limer et à brosser. Leurs attentions craintives commençaient elles aussi à m’agacer. Elles me manipulaient comme une étoffe rare et fragile, susceptible de se froisser à chaque instant. D’après ce que je savais, toute femme de sang noble entendait recevoir pareil traitement en Eselia. Pour ma part, je n’en avais pas l’habitude, et après réflexion, je ne voyais rien de plaisant là-dedans. J’aurais dû écouter mon instinct et les renvoyer directement, quitte à me faire attendre un peu plus. Mes efforts pour tolérer leurs chichis étaient déjà bien assez exemplaires.
      Aussi, quand la servante qui s’occupait de ma chevelure eut fini de les démêler et fit mine de les relever sur ma nuque, chassai-je sa main d’un geste irrité. La femme de chambre, sans doute apeurée, tomba à la renverse avec un bruit sourd. Elle eut un petit cri, qui me fit me retourner vers elle. Celle-ci leva les yeux vers moi, le menton tremblant, en se massant le bas du dos. Toutes sortes d’expressions passèrent dans le regard qu’elle m’adressa, à commencer par l’indignation, à laquelle je répondis :
  - Mes cheveux sont très bien comme ils sont. Vous n’avez pas à les toucher.
      Soit que mon accent m’eût trahi, soit que le choc fût trop grand, la femme de chambre n’eut pas l’air de comprendre. Elle se tint coite, n’eut aucune réaction. Je répétai mes paroles, lentement, mais sans compassion. L’intéressée pointa alors le doigt dans ma direction, un doigt accusateur et outré :
  - V-vous m’avez frappée… !
  - Comment ? dis-je, incrédule. Mais je ne vous ai rien fait !
  - Vous m’avez frappée…
      La servante se releva, les yeux embués de larmes, puis tourna les talons et sortit de la pièce à grandes enjambées. J’ouvris la bouche, sidérée, mais n’émis aucun son. J’abandonnai finalement l’idée de la retenir et me forçai plutôt à retrouver mon calme. Il fallait vraiment être une petite nature pour réagir aussi excessivement. Je l’avais à peine effleurée, et voilà qu’elle se mettait à crier au loup ! J’espérais que cet épisode ne me vaudrait pas d’embêtements, même si j’en doutais sérieusement : si la cour eselienne était aussi friande de rumeurs qu’on le disait, l’incident aurait tôt fait de nourrir les conversations du palais. Cela pouvait se produire dès le lendemain, ou même durant la soirée, pour peu que la servante se plaignît assez fort. Qu’avais-je fait pour mériter cela dès le premier jour ? Je me pressai les arêtes du nez et poussai un profond soupir.
      Je me tournai vers la seule camériste encore présente, qui se tassa aussitôt sur elle-même.
  - Finissez ce que vous avez à faire, et partez vous aussi.
      Elle acquiesça docilement et baissa une énième fois la tête, craignant sans doute quelque remontrance de ma part. Mais je ne desserrai plus les lèvres jusqu’à ce qu’elle eut terminé et fut partie de la chambre. Par la suite, j’attendis le retour de la servante en charge de mon habillement et la congédiai sans autre forme de procès. Plus de servante, plus de problème. Parmi mes affaires, je choisis une robe simple, de couleur sombre. Elle sentait encore l’humidité, mais je n’en avais cure. Je passai par-dessus ma ceinture sertie d’ambre et mis les bracelets, pendants d’oreille et le collier inhérents à mon rang. Je m’observai un instant dans le miroir, jetai un regard méprisant aux produits de maquillage et autres épingles à cheveux éparpillés sur la coiffeuse, et quittai la pièce à mon tour.

      Le couloir me parut encore plus long qu’à l’aller. Le parquet semblait s’étirer, gauchi par la lumière rougeoyante qui, déversée par les fenêtres, éclaboussait les murs de rais obliques. Je marchais dans la pénombre grandissante, seule pour la première fois depuis plus de trois semaines. Je savourai ces rares instants autant que je le pus. Deux servantes allumaient les bougies dans la dernière pièce de « mes appartements ». J’avançai rapidement, souhaitant éviter le spectacle de leurs courbettes serviles. De fait, je ne les vis pas, mais je crus sentir leur souffle derrière moi.
      Une fois parvenue dans l’antichambre qui séparait mes appartements de la Salle d’honneur de la Reine, j’eus le déplaisir de rencontrer la vicomtesse et la baronne que m’avait présentées la comtesse de Nefestris et dont j’avais déjà oublié les noms. Les deux courtisanes étaient assises face à face sur des chaises sans accoudoirs, le visage figé dans un masque d’ennui induit par l’attente qu’elles m’avaient réservée. A ma venue, elles se levèrent et me saluèrent selon l’usage. Elles froncèrent aussitôt les sourcils en découvrant mon apparence à la faveur des chandeliers. Je feignis de n’en rien voir et ne marquai presque pas d’arrêt, les forçant à me suivre promptement dans la salle d’honneur. Mon objectif d’empêcher tout babillage fut couronné de succès : je l’entendais à leurs petits pas pressés. Cependant, je dus bientôt ralentir l’allure, car leurs robes étaient si encombrantes que mes malheureuses dames de compagnie s’en trouvaient déjà à moitié distancées. Elles me demandèrent même de les attendre. Résignée, je m’arrêtai à mi-chemin de la grande salle et contemplai un instant les lieux, dont la nuit s’accaparait peu à peu les richesses. Le plafond, malgré les lustres étincelants, était peuplé d’ombres malignes qui se dissimulaient derrière la saillie des caissons. L’impression en semblait fort changée.
  - Souffrez-vous donc d’une faim si violente qu’il vous faille la distancer au pas de course, madame ? demanda la vicomtesse, un faux sourire plaqué sur les lèvres.
  - Sûrement, oui.
  - Marchons plus lentement, voulez-vous ? renchérit la baronne, le souffle court. On ne commencera certainement pas sans nous.
  - Tout à fait. Dites-nous plutôt si vous vous sentez plus reposée, à présent. Nous étions inquiètes de vous savoir si amoindrie.
  - J’étais seulement fatiguée par le voyage.
  - Bien entendu. Les voyages sont toujours éprouvants. J’en ai moi-même fait l’expérience, bien que je n’aie jamais connu de conditions aussi épouvantables que celles que vous avez traversées. Nous avons entendu des rumeurs à ce propos. Cela a dû être terrible !
  - Oui, plus que vous ne l’imaginez, acquiesçai-je. J’en garde même un sacré mal de tête, si vous voulez tout savoir.
      Les deux nobles se regardèrent, bouche close. Visiblement, elles avaient compris le message. C’était tout à leur honneur, car leurs paroles creuses avaient le don de m’exaspérer. En lieu et place de conversation, elles cheminaient désormais à mes côtés en silence, de part et d’autre, en lançant des coups d’œil sévères à mes vêtements, qui se transformaient en sourires comme par enchantement dès que je tournais la tête dans l’une ou l’autre direction. Nous avions presque franchi la salle d’honneur dans son intégralité quand je leur lançai, excédée :
  - Ma robe vous déplaît-elle donc à ce point ?
  - Pardon ? fit la vicomtesse, tâchant de cacher sa surprise sous un air faussement enjoué.
  - Vous avez très bien entendu. Je ne suis pas aveugle, vous savez.
      Le sourire de la vicomtesse fondit aussitôt, telle une cire de piètre qualité. Elle tenta des excuses, se ravisa devant mon air inflexible, chercha ses mots. La baronne déploya son éventail, battant l’air d’un geste nerveux.
  - Eh bien ? J’attends.
  - Votre robe… Elle n’est pas…
  - Oui ?
  - Pardonnez mon impudence, madame Rilti, débita-t-elle tout d’un coup. Je ne veux vous offenser en rien, soyez assurée que mes intentions sont dépourvues de toute volonté contraire à la probité. Et je me trompe peut-être – sûrement – mais… votre robe me semble souffrir d’un défaut ; un léger défaut de proportion.
  - Je ne vous suis pas. Expliquez-vous.
  - Oh, je ne suis pas la mieux placée pour vous le dire, assurément. Cependant, certains pourraient penser que votre robe est légèrement… courte.
  - Courte ? répétai-je, en regardant la fautive avec étonnement. En quoi est-elle courte ?
  - Eh bien, voyez-vous, reprit la vicomtesse avec circonspection, elle tombe à peine sur vos chevilles.
      Je la considérai, abasourdie, tandis que nous traversions l’antichambre gardée par les soldates. Qu’avait donc de si condamnable une robe qui « tombe à peine sur les chevilles » ? Les courtisanes, gênées, s’éventaient énergiquement pendant que je m’interrogeais à la vue de leurs jupes, qui frôlaient pratiquement le sol.
  - Et alors ?
  - Alors, s’il vous arrivait de monter les marches d’un escalier, ou de vous asseoir, vous risqueriez de dévoiler certaines… choses. Comprenez-vous ?
  - Allons, ma robe n’est pas si courte. On verra juste un peu mes jambes, c’est tout.
      Je pensais m’exprimer au nom du bon sens, du sens commun, mais je me trompais. La baronne toussota, imitée par la vicomtesse, et commencèrent toutes deux à rougir. Je leur en demandai la raison, à quoi la baronne répondit :
  - Ne le prenez pas comme une insulte, je vous en prie, cela ne saurait…
  - Je sais tout cela. Répondez, simplement.
  - Dans ce cas, veuillez excuser mon audace, madame, mais cela est contraire aux règles de la bienséance.
  - Vous plaisantez ?
  - Pas le moins du monde, loin de moi cette idée ! s’exclama-t-elle. Il faut seulement que vous sachiez, madame, qu’en Eselia, à la cour du r… Feulnir, il est attendu des femmes une stricte observance de la morale, en adéquation avec les exigences élémentaires de la pudeur. Cela revêt une importance capitale. Absolument capitale.
      Nous nous tenions en haut des marches, surplombant le vestibule et les quelques nobles qui remontaient des jardins en direction de la salle où était célébré le banquet. L’entrée se trouvait sur le palier à partir duquel l’escalier se séparait en deux pour accéder aux ailes latérales. Des éclats de voix nous parvenaient comme une rumeur lointaine. Je me tournai vers mes dames de compagnie et lâchai :
  - Je comprends. Cependant, vous semblez avoir oublié une chose : nous ne sommes plus en Eselia, mais en Ykprjan. Il va falloir vous y faire.
« Modifié: dimanche 29 avril 2012, 01:11:37 par Prince du Crépuscule »
« Les gens exigent la liberté d’expression pour compenser la liberté de pensée qu’ils préfèrent éviter. »


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[Fictions] Au Seuil du pavé ~ Chapitre X (Partie 1)
« Réponse #205 le: samedi 28 avril 2012, 21:21:40 »
Oui, oui, je l'ai fait, je t'ai pas mis de rubis et si tu savais à quel point c'est grisant.  Tu dois déjà te demander la cause de cette révolte, que dis-je de cette révolution. Voici la réponse : c'est trop court. Beaucoup trop court, infiniment trop court. C'est le premier point que je critiquerais dans ce chapitre. Et attends-toi au pire, Prince. Aujourd'hui je m'émancipe.
Outre la scandaleuse concision de ce morceau de chapitre, il y a des choses bien pire qu'il me faut dénoncer.
Le problème de ce chapitre, ce n'est ni le style qui comme d'habitude est excellent ni le titre qui est une double référence musicale. Il est d'ailleurs notable que tu nous proposes de la musique baroque pour accompagner ce chapitre en sachant que le contrepoint c'est la base de la musique du plus grand des compositeurs de la période baroque : le génialissime Jean-Sébastien Bach.
Savoure ces compliments, Prince, parce que ce sont les seuls auxquels tu auras le droit. Car, maintenant j'en viens au problème du chapitre, la vésicule boursouflée qui défigure tout le chapitre. Cette horreur, c'est Rilthie.

Je ne sais pas ce qu'il y avait dans l'eau de son bain mais elle a totalement pété une durite. Quand elle y est entré, elle était une voyageuse un peu fatiguée et bougonne, et quand elle en est ressortie, elle est devenue une véritable garce, non pire, une abominable garce. J'ai d'abord cru que tu l'avais échangée avec un jumeau maléfique durant son sommeil puis je me suis demandé : qui est-elle et qu'as-tu fait de la véritable Surintendante des Ambrées ? Ensuite je me résignée à la considérer comme la véritable Rilthie. Non mais c'est quoi ce dragon qui houspille ses servantes comme du poisson pourri. Elle pourrait pas faire preuve d'humanité, même si elle est fatiguée, et se montrer rassurante à l'égard de ses malheureuses chochottes. Donc faute de tact numéro un : elle se conduit comme une noble capricieuse avec ses servantes et va même jusqu'à les violenter. Et le pire c'est qu'elle n'éprouve aucun remord, sa seule réaction c'est d'avoir des ennuis avec le Feulnir. Belle mentalité.
Après le ramdam qu'elle fait pour sa robe elle houspille ses dames de compagnie. Faute de tact numéro deux : la robe trop courte. Bon d'accord la pudeur exagérée des Eseliennes est risible mais est-ce une raison pour répondre de façon aussi sèche. Elle pourrait aussi bien les ignorer. C'est, certes, sont droit de s'habiller comme une clocharde de façon naturelle, si ça lui plaît, mais traiter ses dames de compagnies comme elle l'a fait, c'est fortement répréhensible.
Après ça va se plaindre parce que les Eseliens considèrent les Ykprjenn comme des barbares sans manières. Quand on voit l'attitude de Rilthie, on ne peut pas leur donner tort. C'est à croire que faire un effort pour être un tant soit peu aimable la tuerait. Elle a intérêt à changer un tant soit peu si elle ne veut pas avoir un tête-à-tête musclé avec le Völlnyr. Et puis si ça la saoulait tant que ça elle n'avait qu'à dire qu'elle se sentait indisposée. La migraine à éviter tout de même, ça ferait jaser
.
Bon à ce stade du commentaire, tu dois être en train de t'arracher les cheveux en sanglotant, je vais donc te rassurer. Même si ce morceau de chapitre m'a moins plu que d'habitude, je ne vais pas bouder tes écrits pour autant. Considère ce roupir comme une piqûre de rappel : ASDP n'est pas à l'abri du fourvoiement et Rilthie ne doit pas poursuivre sur les sentiers de la perdition.
J'espère pour elle qu'elle va se reprendre par la suite, il serait regrettable qu'elle se mue en vieille aigrie et qu'elle cesse de surveiller le Völlnyr, il ne faudrait pas que la tentation d'être roi le prenne.
« Modifié: mardi 08 mai 2012, 22:39:06 par raphael14 »

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[Fictions] Au Seuil du pavé ~ Chapitre X (Partie 1)
« Réponse #206 le: dimanche 29 avril 2012, 19:40:35 »
Aaaah, c'était donc ça ! Haha. Je pensais me retrouver nez à nez avec la catastrophe du siècle, moi ! Mais en fait ça va ! x')
Enfin, avoue que me refiler un roupir c'est pas sympa quand même. J'veux dire, on dirait ptèt pas comme ça, mais ce bout de chapitre a nécessité pas mal d'heures de travail. Mais bon, après c'est toi qui vois.

Donc, permets-moi de répondre à tes reproches, puisque reproches il y a. Parce que si je poste ici, c'est avant tout pour pouvoir discuter avec mes lecteurs, sinon je vois pas l'intérêt.
Bref. Déjà, au niveau de la longueur, je vois pas ce qu'il y a de dérangeant. Cette partie de chapitre représente 5 bonnes pages, ce qui se situe tout à fait dans la moyenne. Alors oui, y a un peu plus de dialogues que d'habitude. Mais franchement, je me voyais pas délayer pour des prunes. Et puis je pouvais difficilement couper autre part, vu que la suite du chapitre concerne le banquet en lui-même.

Voilà pour le premier point. Le reste est déjà plus intéressant à mon sens, car il dénote un décalage entre ma perception d'ASDP et la tienne. Ou peut-être carrément une incompréhension, pour ce que j'en sais. Parce que désolé de te le dire, mais j'ai pas du tout l'impression de me fourvoyer. Au contraire, même.
Je m'explique : le problème, vois-tu, c'est que Rilhtie n'a justement pas changé. Je m'étonne d'ailleurs que tu l'aies ressenti comme ça. Dans le chapitre d'avant, elle était fatiguée, et n'avait donc pas envie de lutter. L'exception, c'était plutôt là qu'elle se situait. Car en considérant les chapitres précédents, ça me semble clair : Rilhtie n'est pas quelqu'un de sympathique. Elle a un caractère difficile, elle est chiante et est souvent en opposition avec les autres. Alors oui, bien sûr qu'elle sait se montrer plus conciliante, mais dans l'ensemble, c'est pas la gentille fifille du village quand même. Je l'ai montrée plus sympa avec les habitués de la taverne et Gautjan, mais faut pas oublier que ce sont ses amis, et dans le cas de Gautjan, son meilleur ami. Et même avec lui, elle est plutôt vache, on peut pas le contester. Mademoiselle Revêche, ça vient pas de nulle part.

Donc ce qui m'étonne dans ton commentaire, en fait, c'est que tu déplores qu'elle soit antipathique, et même qu'elle ne fasse pas preuve d'humanité (?!). Mais enfin, Raph', c'est incohérent là, non ? Parce que bon, outre ce que j'ai dit, elle accumule quand même les contrariétés la Rilhtie. Pour elle, elle se trouve carrément en terre ennemie, hein. Pire encore, dans le haut-lieu de la noblesse eselienne, qu'elle abhorre au plus haut point. Sans parler du fait que le Völlnyr l'a plus ou moins forcée à venir avec lui. Et là, on la sépare du reste du cortège sous prétexte qu'elle est une femme, et on lui colle encore une duègne, des servantes et des dames de compagnie, comme si rien n'avait changé en somme ; comme si Ykprjan n'avait pas envahi Eselia. En plus, les nobles se permettent de la mépriser et de rire dans son dos, alors qu'elle est juste censée être en position dominante. Parce qu'il faut peut-être le rappeler, mais la défaite d'Eselia ne date que de 5 mois à peine, donc c'est encore très vif.
Bref, à mon sens y a vraiment de quoi péter une durite, comme tu dis. Elle se retrouve dans une situation très inconfortable.

Et encore, par rapport à tout ce que je viens de dire, là à mes yeux la réaction de Rilhtie est très soft. Tu l'accuses de ne pas se montrer compréhensive. Mais heu... si, elle a essayé. Pour faire plaisir au Völlnyr, elle s'est pliée au protocole. Elle a suivi la duègne, s'est forcée à la tolérer ; pareil pour les servantes et les dames de compagnie. Encore une fois, elle est censée être en position dominante, donc elle aurait juste pu les envoyer bouler. Mais non, elle fait des efforts. Elle se laisse même traiter comme le ferait une noble, alors que c'est justement le modèle qu'elle rejette, elle qui est si attachée à sa culture et à son mode de vie hérités du nomadisme (je l'ai pas dit texto dans le chapitre, mais ça me semble beaucoup plus intéressant de le sous-entendre dans l'attitude de Rilhtie que de débiter des évidences noir sur blanc, non ?). Enfin je sais pas si tu te rends compte, mais au début elle se laisse carrément bichonner, elle s'oblige même à parler eselien, une langue qu'elle déteste.
Etrangement, je m'attendais plutôt à ce que tu me reproches ça (qu'elle fasse des efforts) que l'inverse. ça m'aurait semblé plus logique, à moi. :niak:

En plus, tu exagères un peu : elle n'est pas si garce que ça. Encore une fois, elle se laisse faire au début, sans broncher quasiment. Même face à des trucs nouveaux pour elle, comme la lime à ongle (la pierre évoquée est une pierre ponce, dont certains nobles se servaient effectivement de cette manière il y a quelques siècles :o). La goutte qui fait déborder le vase, outre ce que j'ai évoqué plus haut, ce sont plutôt des incompréhensions d'ordre culturel, comme les couleurs portées par les dames par exemple. Même chose pour la supposée violence de Rilhtie : elle ne fait que chasser la main de la servante derrière sa nuque, d'un petit coup sec. C'est franchement rien quoi. Mais la servante, déjà pas rassurée et même apeurée (grosso modo, Rilhtie est pour elle un envahisseur barbare susceptible de lui faire sauter la tête au moindre prétexte, tout de même), exagère complètement la portée du geste. Alors que pour Rilhtie, qui a vécu longtemps dans un monde d'hommes, qui a fait la guerre, ce geste ne représente aucune espèce de violence et n'a absolument aucune signification. D'où le gros décalage dans les réactions.
Y a de quoi être carrément agacé, là, déjà. Et pareil pour les robes juste avant. C'est qu'elle ne comprend pas ce qu'on lui veut (couleurs ? blason ? genre elle pensait que ça pourrait se rapporter un jour à elle, alors qu'elle a rien d'une noble et qu'en plus on lui demande ça en langue étrangère). Et pour les robes elles-mêmes, bah ça me semble évident que ça lui fasse pas plaisir du tout. C'est tout de même un gros - énorme - symbole de la noblesse eselienne, quoi. Et on voudrait l'habiller comme ça ? Genre, normal ? Allô ? :niak:

Et enfin, concernant les dames de compagnie, il me semble évident que ça la saoule complètement de les avoir aux basques. On lui impose leur présence, carrément. En plus elle était déjà énervée, sur les nerfs. C'est facile de deviner combien elle a pas envie de converser avec des nobles eseliennes (dans leur langue en plus), non ? Donc moi ça me paraît déjà louable qu'elle veuille comprendre pourquoi sa robe est si déplacée. Elle allait pas non plus taper la discute de bon coeur avec ces gens-là (cf ce que j'ai dit avant, encore et toujours). Son comportement me paraît donc tout à fait adéquat, et même pire : totalement cohérent et logique. v.v

Bref, tout ça pour dire que, non, je n'ai pas l'impression de m'être trompé de voie (après, je me trompe peut-être), et que si tu avais vraiment voulu une Rilhtie humaine et rassurante, c'est là qu'il aurait fallu changer de personnage, et même de cadre, de situation et d'intrigue. Il ne faut pas oublier, encore une fois, que Rilhtie rejette complètement le modèle eselien, qu'elle a fait la guerre contre eux et que les Eseliens représentent pour elle des ennemis héréditaires. Elle a baigné là-dedans, a été éduquée ainsi, et, à une époque où les communications étaient plus que limitées et la notion de tolérance multiculturelle très anachronique, il me semble justifié que son mode de pensée ne puisse pas changer aussi rapidement. D'autant plus que, basiquement, le récit est rapporté par elle et à travers ses yeux, à la première personne, et donc que tout est teinté de subjectivité et de partialité (j'essaie vraiment de m'effacer et donc de prendre son point de vue, en oubliant les référents actuels comme la tolérance envers l'étranger par exemple). Et d'autant plus que², de façon caricaturale, on pourrait la qualifier de traditionnaliste en des termes anachroniques, au contraire du Völlnyr, qui adhère plus au modèle eselien et qui a été en partie élevé par un précepteur eselien.
Ah, au passage, j'ai oublié de préciser un truc : Rilhtie ne va pas se transformer en vieille aigrie. ça va pas être toujours marrant pour elle, certes, mais je compte pas non plus lui faire connaître que des malheurs. Ce serait un peu chiant sinon.

Voilà. Donc, histoire de pavéiser jusqu'au bout, pour moi, l'intérêt du chapitre résidait avant tout dans les incompréhensions d'ordre culturel qui s'y produisent et les décalages qu'ils suscitent. Ce passage me semblait nécessaire, non seulement pour bousculer un peu plus Rilhtie, mais aussi pour montrer à quel point le personnage est incompatible (à tous les niveaux) avec la vie de cour et le fameux modèle eselien. Même que c'était censé être intéressant et plutôt cocasse, mais ça n'a pas marché. :R

Quant à ta vision de la chose, j'avoue ne pas détenir toutes les clés pour l'expliquer. Cependant, je pense que c'est dû avant tout à l'espacement entre les chapitres et donc à l'oubli de certains détails. Mais ça, c'est de ma faute, et celle de personne d'autre. Ah et j'aimerais ajouter que même si je défends mon travail et étaye mon point de vue, ça ne veut pas dire pour autant que je dédaigne ton interprétation ou quoi que ce soit. Non, je le prends évidemment en compte, avec un grand intérêt. Mon pavé est là pour discuter, avant tout, et pour montrer ce que je voulais faire. Car, évidemment, il peut exister un (grand) décalage entre mes intentions et la réalisation, ou, en d'autres termes, entre ce que je pense avoir fait et ce que le lecteur lit réellement.


Et maintenant que j'arrive au bout, j'espère m'être exprimé clairement et que ça t'aura intéressé, Raph'. N'hésite pas à répondre si tu en as envie, d'ailleurs, je suis plus que preneur.
Merci et à bientôt. :^^:

« Les gens exigent la liberté d’expression pour compenser la liberté de pensée qu’ils préfèrent éviter. »