Et hop, me revoilou ! Je sais, ça fait plus d'un mois, mais bon... c'est pas moi qui ai demandé à faire un mémoire non plus, hein.

Raph' => Héhé, ton impatience est la bienvenue. Moi aussi j'en ai marre d'attendre. :o
Quant au reste, je vois pas trop quoi dire à part merci, comme d'hab'. ça me permettra de rédiger un post moins lourd, comme ça. Une fois n'est pas coutume.
Nehëmah => Merci d'être repassé, ça me fait plaisir ! Pour le Völlnyr, t'as pas entièrement tort. On sait pas trop sur quel pied danser avec lui, mais c'est le but. Et quand un but est atteint, c'est toujours cool.
En ce qui a trait à la première partie du chapitre 6, ta critique est très pertinente. Simplement, ce dépouillement que tu déplores relève d'un choix. J'ai justement voulu jouer avec vos habitudes de lecteurs crépusculiens (description/narration > dialogue) pour mettre en valeur une discussion fondamentale de ma fiction. Une sorte de jeu sur le contraste, en somme. Mais bon, quelque part ça m'arrange bien que tu préfères la mise en scène habituelle, vu que j'ai dû me "forcer" à élaguer en cours d'écriture pour parvenir au résultat que tu connais. Et puis j'avoue avoir été quelque peu influencé par une lecture de ce côté-là, étant donné que l'auteur du livre concerné épurait justement ses dialogues jusqu'à en estomper le cadre pour produire cet effet de mise en relief.
Bref, c'était une exception, je ne recommencerai plus. Tu l'as sûrement remarqué dans la seconde partie du chapitre, d'ailleurs.

Pour ton manque d'inspiration, j'en suis désolé. ça m'est assez peu arrivé, je l'avoue (mon problème c'est plus de me crisper qu'autre chose, finalement :o), mais j'imagine combien ça doit être dur. Quand on se verra, je t'en donnerai, promis. :p
Bon, et à part ça, je viens de finir mon chapitre 7. J'ai même dépassé les 60 pages d'ASDP, si c'est pas beau ! J'ai encore à faire pour rattraper le Chant, mais chaque chose en son temps, je vous prie.
Pour ce chapitre, un véritable dilemme s'est présenté à moi. Devais-je accélérer et éluder les préparatifs ou bien poursuivre mon train-train au risque de retarder encore le changement de cadre ? J'ai été lâche : j'ai choisi la deuxième solution. J'avais peur qu'une ellipse d'une telle ampleur (deux semaines contre 5-6 jours d'intrigue continus jusqu'à présent, tout de même !) ne brusque plutôt qu'elle ne contente, étant donné ma propension naturelle à la continuité et tout le blabla. Et puis je trouvais ça tout de même important, les adieux de Rilhtie à son quotidien, à ses repères, qui font contrecoup à l'annonce du Völlnyr. Alors bon, j'ai peuplé mon chapitre d'impressions, d'informations plus ou moins importantes et de petits détails qui, je l'espère, feront la différence entre l'inaction et le plaisir de la découverte. Parce que j'y ai passé pas mal de temps, mine de rien.
C'était ma vie. Et avec ça, je vous sers un magnifique morceau qui se décompose en deux phases et qui accompagne bien, à mon sens, les deux parties plus ou moins implicites du chapitre (il manque quelques nuances, mais osef). A vous de trouver comment et pourquoi. Et ne tenez pas compte des dernières secondes, hein, c'est évidemment HS. J'ai juste pas trouvé de version sans. Voici le lien :
http://www.youtube.com/watch?feature=player_detailpage&v=11noutZtTUA&hd=1Version imprimable :

VII
Adieux préalables
Je fis tourner la chope de bière entre mes mains et attendis, le regard baissé vers une quelconque égratignure laissée là par la lame d’un couteau sur la table. Autour de moi, le silence s’était installé, un silence si profond et incontesté que même le raclement de mon bock sur le bois semblait trop monocorde pour pouvoir l’affecter. Une trentaine de paires d’yeux me dévisageaient, troublés tant par l’alcool que par l’incompréhension. Les visages s’étaient rembrunis, s’étaient fermés et resserrés aussi univoquement qu’un collet autour de la patte d’un lièvre. Jamais les bancs ne m’avaient paru si durs ni les trophées de chasse aussi défraîchis, et jamais les paroles que j’avais pu prononcer n’avaient à ce point attiédi l’atmosphère en la saturant de mines rébarbatives. Le récital que je venais d’achever, pourtant dénué de mélodie et d’instrumentation, avait été un succès total auprès de l’auditoire ; mais un succès si terne qu’au lieu de rejaillir sur moi, il m’avait avilie.
Maintenant que toute la clientèle des Trois Cerfs était informée de la situation, je me sentais à la fois victime et responsable, soulagée et honteuse. Je me répétais que je n’avais fait que mon devoir, que, de toute manière, ils l’auraient su tôt ou tard, mais j’avais peine à me convaincre. Le cœur n’y était pas. D’ordinaire, j’étais assez cynique pour aimer jouer les oiseaux de malheur, mais en l’occurrence, la nouvelle à annoncer avait été si déplaisante qu’elle m’avait coupé les ailes bien avant l’heure d’en prononcer le moindre mot. Il m’aurait fallu une bonne dose de mesquinerie pour en goûter l’amertume de plein gré, et je n’imaginais pas qu’on pût pousser le vice jusqu’à se fendre d’un sourire avec de pareilles horreurs à la bouche ; à moins de s’appeler Illiron, peut-être.
Si j’avais pu me fondre dans le décor jusqu’à disparaître, je l’aurais fait. Si j’avais pu simplement livrer mon message d’esprit à esprit, à l’instar de Bleiszrönel, et cacher mon corps dans un placard, je pense que je l’aurais fait aussi. Et si j’avais pu faire oublier au Völlnyr ses stratagèmes diplomatiques par une bonne migraine, nul doute que je m’y serais complu. Hélas, je n’étais qu’une ménestrelle et non pas une magicienne, si bien qu’il m’était impossible de me soustraire aux réactions de mes semblables. C’était dans ces moments-là que la vérité, si intraitable, révélait toute sa cruauté. Je devais la subir. Et je restai donc muette, le regard en berne, sans même oser approcher ma bière des lèvres qui avaient proféré de si funestes paroles ; en un mot, j’étais proprement incapable d’affronter le désarroi que j’avais épandu et qui partout s’exacerbait autour de moi.
J’avais déjà tourné ma chope assez de fois pour la visser dans le bois de la table quand la première remarque émergea soudain :
- Ça alors, c’est pas croyable.
- Ouais. C’est même sacrément moche, j’ai envie de dire.
Mon attention se détacha de l’égratignure. Dans la salle, les habitués paraissaient plus éberlués qu’indignés par mes dires, comme s’ils venaient d’écouter une histoire si farfelue qu’ils n’étaient pas en mesure de l’engranger d’un seul coup. En cela – comparaison étrange s’il en est –, ils me rappelaient les badauds amassés, les premiers jours, autour des travaux de pavage en plein centre d’Yszrenvälm, trop incrédules pour en croire leurs yeux. Gautjan avait déjà compris, lui, et fronçait les sourcils, peu à son aise.
- Mais alors… on te verra plus, Rilhtie ? Tu viendras plus nous jouer tes chansons ? demanda un buveur plus lucide que les autres.
- Non, hélas, répondis-je.
- Non ? Eh ben dis donc, ça va nous changer.
- C’est plus du changement, là, intervint le tavernier. C’est du très gros changement !
- J’y crois pas, c’est n’importe quoi. A quoi il pense, le Völlnyr ?
- Quand je vous disais qu’un type qu’a pas pris femme et qui pourrait sans souci, il tourne pas rond, c’était pas des prunes, hé ! lança un autre.
- C’est vrai, ça !
- Non mais écoute-moi comment il cause, lui ! Le Völlnyr, y veut notre bien ! Oubliez pas la raclée qu’on leur a mis, aux Eseliens !
- Ouais, s’il veut partir, c’est sûrement pour les Eseliennes plutôt ! Y en a plein les rues là-bas, à Pova… heu, truc-välm, hein. Si ça se trouve, il nous en enverra par charrettes entières ! Si c’est pas beau, ça !
- Eh, l’autre ! Et tu crois qu’il est du genre à partager, le Völlnyr ? T’es qu’un pauvre loupiot pour croire ça !
Des rires gras fusèrent autour des tables, avant d’être dispersés par une voix plaintive :
- Mais quand même, partir comme ça, loin des tribus… Et s’il emmène Rilhtie, comment qu’on va faire ?
- Tu tiens tellement bien l’alcool que tu l’entendais même pas, de toute façon, ricana son voisin.
- Tais-toi, il a raison ! Il peut pas nous faire ça ! Ici, sans elle, ce sera plus comme avant !
- C’est carrément dégueulasse. On va s’ennuyer comme des rats morts pendant qu’ils s’en mettront plein dans le gosier !
- A Eselia, ils boivent du vin par tonneaux entiers, qu’on m’a dit. Assez pour saouler Ulwen lui-même, je vous jure !
- Ouais, et ça coule encore mieux qu’une rivière !
- Y aura des fêtes tous les soirs, là-bas, parole ! Avec du vin, des plats à se rouler par terre et des trucs qui brillent de partout ! Tellement que vous pouvez même plus tourner la tête à force. Et pendant ce temps-là, nous, on se ramassera les Heligjunn, je vous dis pas l’ambiance !
- Il a raison ! C’est chiqué !
- Révise plutôt tes ronds de jambe, Kob, si ça se trouve t’iras avec eux, railla un guerrier assis près de la cheminée.
- Eh bien moi je dis, les Eseliens, c’est tous des pourris !
Les clients braillèrent leur assentiment et levèrent tous leur chope pour saluer cette éclatante vérité.
- Aux coups de masse… !
- …sur les têtes blondes !
- Et à la nôtre !
L’assistance s’esclaffa de plus belle sur cette formule rituelle et trinqua joyeusement, tout malaise envolé.
Je contemplai la scène un instant, le front plissé par l’étonnement qui s’était saisi de moi, puis sentis la main de Gautjan me prendre par le bras et m’attirer vers l’extérieur. Je me laissai faire, absente au milieu des rires et des gorgées qu’on avalait à grand bruit. Puis, là, dehors, un vent frais me cueillit et emplit soudain mon cerveau embrumé. Mon ami me força à le regarder dans les yeux et me raisonna :
- Ne leur en veux pas, Rilhtie. Il se rendent pas compte.
- C’est pas grave… oui, c’est pas grave…
- Ils pensent pas à mal, tu sais bien, insista-t-il. Ça leur rentre par une oreille et ça ressort aussi vite par l’autre.
A l’intérieur, une nouvelle vague d’hilarité gonfla jusqu’à nous atteindre. Gautjan secoua la tête, dépité, et me prit par les épaules pour m’éloigner encore un peu plus.
- Au moins, ils ne me regretteront pas trop. C’est mieux comme ça, non… ?
Mon sourire pâlichon ne sembla pas le persuader.
- Viens, on va faire un tour, fit-il d’un ton ferme.
- Si tu veux.
Je me mis donc à marcher à son côté, sans penser à la direction que nous prenions, et les rires s’estompèrent peu à peu. Gautjan se tint coi pendant qu’il me faisait cheminer à travers les tentes de peau et les quelques passants qui animaient Yszrenvälm de leur présence. Par moments, je sentais qu’il voulait me dire quelque chose, me questionner sur le discours que j’avais tenu peu de temps auparavant ou simplement me réconforter par deux ou trois mots doux. Cependant, il finissait toujours par se raviser, et ses traits m’exprimaient en lieu et place de paroles l’étendue de sa commisération et de sa volonté de bien faire. A vrai dire, le silence me convenait parfaitement. Mes adieux avortés à l’adresse des Trois Cerfs m’avaient laissé un vaste sentiment de vide que je ne préférais pas combler avant d’avoir réalisé ce qui venait d’arriver.
En marchant ainsi, certains souvenirs se mirent à resurgir d’eux-mêmes. Des souvenirs anodins pour la plupart, et qui, par définition, ne pouvaient avoir d’importance que pour moi. Certains concernaient une époque révolue, fortement marquée par la férule de Mörfanel, du temps où je découvrais Yszrenvälm et ses joies sylvestres au travers de mes préoccupations d’adolescente. D’autres étaient plus récents et s’inscrivaient dans le cadre des quatre mois qui avaient suivi la chute d’Eselia. Je revivais par exemple une impression qui m’avait étreinte une fois alors que je me promenais parmi les habitations nomadiques, un soulagement mêlé de compassion qui m’avait été inspiré par la lutte puis par la réconciliation de deux enfants bagarreurs. Leurs coups juvéniles avaient porté jusqu’à faire couler le sang, et il avait fallu que l’un des belligérants morde et goûte la chair de son adversaire pour que celui-ci pleure et que les deux ennemis, finalement, s’adoucissent et se relient d’amitié. Cette scène, somme toute assez banale, avait pourtant réussi à me toucher, soit que certaines conditions eussent été réunies pour me mettre dans cet état-là, soit qu’un détail se fût rappelé à moi par quelque moyen détourné en écho à une situation vécue mais sur le point d’être oubliée. Peut-être la guerre y avait-elle été pour quelque chose également, car son empreinte braisillante demeurait vive, et il était parfois aisé – d’une facilité déconcertante, même – aux événements d’en attiser à nouveau la douleur.
La guerre.
Ma maîtresse m’avait dit un jour que la guerre se mesurait non pas au nombre de morts ou de coups portés mais à l’importance de la charge dont elle leste l’âme des peuples. Avant de faire moi-même l’expérience des champs de bataille, je n’avais pas saisi ce que je considérais alors comme un aphorisme abscons. Désormais, ce poids m’accompagnait au quotidien, et je ne comprenais que trop bien ce que tout cela signifiait. Même si j’avais participé aux batailles en tant qu’Ambrée, en retrait des combats et donc sans avoir beaucoup de sang à verser, j’avais un certain nombre de morts à mon actif, et le spectacle de destruction et d’agonie auquel j’avais assisté s’était gravé en moi de manière indélébile. Il faut avoir pris goût au massacre ou être repus de folie pour ne pas ressentir d’écœurement au moindre reflux de la réalité guerrière. A moi, en tout cas, ces carnages avaient fait l’effet d’un repoussoir : ils avaient rendu ma vie, à proprement parler, plus pesante. Déjà lunatique et cassante, je n’avais fait que m’ombrager un peu plus, et la guerre n’avait en rien dissipé la rancune qu’Ykprjan éprouvait à l’encontre d’Eselia, malgré tout ce que pouvait dire ou faire le Völlnyr. Aujourd’hui, à la lumière des dernières prises de décision, j’en venais même à me demander si notre victoire était finalement une bonne chose. Car un tel faix pouvait-il nous être ôté par l’action d’un seul homme, si éclairé et bienveillant fût-il ?
Gautjan me serra légèrement l’épaule pour me détourner de mes pensées. Je lui souris dans le but de le rassurer et vis alors jusqu’où il m’avait emmenée. Il existe près d’Yszrenvälm, niché dans les bois attenants à l’Yszren, un étang d’eau peu profonde dont j’avais souvent parlé à mon ami. J’avais passé un certain nombre d’heures dans cet endroit charmant en compagnie de Mörfanel, qui avait tenu à m’apprendre le jeu de harpe, de flûte et le chant à l’écart de toute distraction. Naturellement, tout n’avait pas été toujours heureux lors de ces entraînements, étant donné que mon caractère capricieux m’avait valu de nombreux coups sur les doigts, mais globalement, ma perception de ce lieu demeurait extrêmement positive. Peu de monde s’y rendait de surcroît, et je ne pouvais que saluer le choix de Gautjan en cela, moi qui n’aspirais pour le moment qu’au plus complet isolement vis-à-vis des préparatifs en cours.
Nous nous assîmes sur la berge peuplée de souvenirs au milieu des roseaux et des saules. On n’y trouvait que de rares et maigres galets, mais nous nous en accommodâmes bien, car la vue qui s’offrait à nous en compensait l’inconfort. Les arbres autour de nous s’étaient parés de leurs couleurs d’automne, dont l’eau claire semblait flatter l’apparence dans le reflet qu’elle renvoyait d’eux. De nombreuses feuilles mortes flottaient à la surface du lac, navigant vers quelque destination mystérieuse, et certaines avaient coulé déjà. Un vent inégal troublait souvent l’onde, nous empêchant momentanément d’assister à la progression paresseuse des poissons qui s’étaient rassemblés près du bord. Du reste, les nuages qui défilaient dans le ciel leur ressemblaient étrangement, sauf que leur rôle était inverse : au lieu d’être occultés, c’étaient eux qui cachaient le soleil. A terme, leur jeu paraissait se perde dans le frémissement souple des joncs et, plus loin derrière nous, dans l’humus, dont l’exhalaison captivante tapissait déjà l’espace forestier.
Un frisson me parcourut, intimé à la fois par la sérénité du lieu et par une bourrasque qui venait de mourir entre les massettes remuantes. Gautjan y vit sûrement quelque signe propitiatoire, car il me dit :
- Ça te plaît ?
- Oui, répondis-je. Tu me connais bien.
Le silence s’immisça de nouveau entre nous comme une pause nécessaire, puis se rétracta, à mon initiative cette fois :
- Gautjan.
- Oui ?
- Merci.
Il cligna des yeux pour me signifier qu’il avait compris et s’allongea par terre, les doigts croisés derrière la tête. Je l’observai un instant, amusée par son mutisme d’enfant sage, et prit un galet dans ma main froide. La pluie de la veille avait considérablement rafraîchi l’atmosphère, comme le prouvait la tunique dont Gautjan s’était vêtu.
- Tu as tout entendu là-bas, n’est-ce pas ? demandai-je.
Il acquiesça. L’hésitation enfla en moi et s’essouffla le temps d’un soupir, puis je levai le bras et lançai le caillou, qui sombra dans l’étang après quelques ricochets.
- Dans deux semaines, je ne serai plus là, Gautjan. Je ne sais pas ce que j’espérais en annonçant la nouvelle aux Trois Cerfs, mais c’était idiot. Rien ne pourra changer la décision du Völlnyr.
- Tu sais, si t’as pas envie d’en parler, te force pas, fit-il sur un ton d’excuse.
- C’est gentil à toi, je sais que tu m’as amenée ici pour m’éloigner de… de tout ça, et je t’en remercie. Mais c’est normal que je t’en parle, à toi plus qu’aux autres.
- Si c’est vraiment ce que tu veux, ça me va.
Je lançai un nouveau galet et suivis sa course trémulante des yeux.
- Je ne fuirai pas, Gautjan. J’y ai pensé toute la nuit, et c’est impossible. Si je le fais, je ne pourrai plus jamais me regarder en face. Donc j’irai.
- Y a vraiment pas moyen de convaincre le Völlnyr ? Je veux dire, à cause de l’Ordre des Ambrées, de tes responsabilités…
- Non. J’ai essayé, tu penses bien, mais rien n’y a fait. Pour lui, c’est même pas important. Il m’a juste chargée de désigner mon successeur en disant que je reprendrai ma fonction une fois de retour, et c’est tout. Comme si c’était aussi simple…
- Donc ça y est, tout est décidé ?
- Oui. J’ai presque pas dormi cette nuit, j’ai essayé de trouver tous les arguments possibles pour le dissuader de m’emmener avec lui. Ce matin, je lui ai dit sur tous les tons que je voulais rester, que j’ai d’autres obligations ; je l’ai même menacé d’enlever les pavés un à un pour l’empêcher de partir.
- Bonne idée, se moqua-t-il gentiment.
- Mais… peine perdue. Après, je me suis rendue compte que je m’étais levée tard – il était déjà plus de midi –, alors je suis allée tout de suite aux Trois Cerfs. La suite, tu la connais.
Gautjan se redressa en position assise et lança à son tour un caillou dans l’eau, visiblement en proie aux émotions les plus contradictoires. Il devait être en train de réfléchir à un sujet des plus sérieux, car son attention se figea sur un point précis au milieu de l’étang et ne dévia plus, jusqu’à ce que, son ample poitrine ayant expectoré tous les doutes qui la comprimaient, sa voix ne tranche à nouveau l’air d’un verdict :
- Je viens avec toi.
Je fermai les yeux et secouai légèrement la tête, cherchant mes mots, car il s’agissait là de la réponse que je redoutais – et espérais tant. Quand je rouvris les paupières, mes mains vinrent trouver les siennes et délivrèrent leur message avec plus d’impact que mes lèvres ne le firent elles-mêmes :
- Tu ne peux pas partir sans ta mère, Gautjan. Je m’en voudrais que tu l’abandonnes à cause de moi.
- Actuellement, c’est toi qui as le plus besoin de mon aide, Rilhtie, pas elle.
- Non, tu peux pas faire ça, répliquai-je, catégorique. Je sais que ça part d’une bonne intention, mais il faut que tu t’occupes d’elle.
Une moue rétive se peignit sur son visage. J’insistai :
- T’as pas besoin de t’infliger ça, tu sais ; laisse-moi y aller seule.
Je crus bien l’avoir persuadé, cette fois-ci, mais ma certitude fut balayée quand ses doigts se refermèrent autour des miens.
- Ecoute : ma mère est au temple pour une longue cure. Les Heligjunn font tout ce qu’ils peuvent pour la soigner, mais moi, je peux rien faire pour améliorer les choses. Alors permets-moi de venir. S’il te plaît.
- Vraiment ?
- Puisque je te le dis, asséna-t-il d’un ton ferme. Le temps qu’elle soit guérie, mes frères seront sûrement revenus en plus.
Concernant ce dernier fait, il y avait tout de même matière à s’interroger. Quant au reste, en revanche… Je baissai le menton, tiraillée entre le pour et le contre. Pour être honnête, Gautjan me serait d’un grand secours en Eselia, je n’en doutais pas une seule seconde. Son soutien m’aiderait à apaiser mes craintes, non pas tant à cause de la solitude, de la haine ou du dépaysement que de la peur que je nourrissais à l’égard de ce que je découvrirais là-bas, des agissements du Völlnyr aux manipulations les plus diverses, et aussi de ce que l’Ordre deviendrait en mon absence. Qui pouvait présumer de ce que l’avenir nous réservait, après tout ?
Seulement, d’un autre côté, je sentais bien que Gautjan s’inquiétait plus pour sa mère qu’il ne voulait bien l’admettre, et je ne pouvais me résoudre à laisser le remord le ronger au seul nom de notre amitié. C’eût été un bien mauvais service à lui rendre. Aussi adoptai-je la résolution suivante :
- Bien, alors tu peux venir, mais à une condition : que tu me permettes de surveiller ta mère par l’intermédiaire d’un Ambrillon.
Il se fendit d’un sourire de connivence et répondit, par une simple pression des pouces sur mes mains, avant même qu’il ne prononce ces mots :
- Alors va pour l’Ambrillon.
Et moi de lui rendre son sourire, toujours pâle et peu convaincant peut-être, mais assurément sincère. Nous nous comprenions, et c’est là tout ce qui importait.
L’horizon semblait s’être quelque peu éclairci au loin ; dans un geste de délassement, je me rapprochai de Gautjan et posai ma tête sur son épaule. Le vent restait frais et inconstant, mais la chaleur humaine suffit pour me rasséréner. Je n’avais pas envie de partir. Mon ami passa son bras autour de ma taille, et je m’abandonnai au sentiment de proximité bienheureuse dont il m’entoura. Pour l’heure, nous avions simplement décidé de faire fi du passé et des ambiguïtés, le regard absorbé par ce qui devait être un petit coin reculé d’Ykprjan parmi tant d’autres.